‹ Correspondance complète de la marquise du Deffand avec ... le président Hénault, Montesquieu, dChapitre 26 sur 51 · MADAME LA DUCHESSE DE CHAULNES A M. LE PRÉSIDENT HÉNAULT · texte numérisé non relu

MADAME LA DUCHESSE DE CHAULNES A M. LE PRÉSIDENT HÉNAULT

Ckaiilnes, 7 mai 1746.

Vraiment, mon cher président, vous êtes très-aimable de m' attaquer de conversation , et de me dire que vous êtes fachë de mon absence ! A en juger par le peu de commerce que nous avons eu cet hiver, vous y perdez peu; mais l'été communément m'est plus favorable : on se croit et on en use comme à la campagne; on voisine, et quiconque n'est qu'à une petite lieue peut très-l)ien se voir tous les jours ; aussi cette réflexion me fait-elle regretter Paris, malgré le plaisir que j'ai toujours à me trouver ici. Je suis absolument seule, seule comme la main, disait, il y a quinze joui*s, la femme du lieutenant du Roi de Péronne , ma voisine , bel esprit , imbécile , précieuse et fort aigre. Elle nous entendait dire qu'une petite fille que je venais de voir était toute nue , mais nue comme la main : elle crut que cette expression tenait toujours et partout lieu de superlatif, et, une heure après, elle nous dit qu'elle s'ennuierait beaucoup tout l'été, parce qu'elle allait dans une terre à elle, où elle serait toute seule comme la main. Vous savez que je ris à moins que cela.

Je suis donc toute seule, et bien m'en prend que vous n'exigiez que des détails de [)ix)menades : sans cette indulgence, nous ne pourrions avoir de commerce. Je suis bien plus ombre que vous, et encore champs bien plus Elysées que les vôtres; mais n'importe, malgré toute la matière qui vous reste, je veux bien traiter avec vous d'ombre à ombre. Pour heureuse, que vous en semble? La guerre est un furieux obstacle à mon bonheur, et je vous proteste que je n'ai pas plus d'envie que roos de choisir le quartier des héros , et de me mêler à leurs promenades. Pour les amants, je ne sais pas trop comment se com-

portent ceux que l'on a ; mais à en juger p^r ceux que Ton n'a point, le commerce de ces messieurs est trés-orageux , et toute cette espèce bonne à fuir. Je dirais d'eux rolontiers, conune un pMiTre honnête homme qui malheureusement avait choisi pour sa société deux ou trois voleurs de grand chemin : il fut arrêté et pris , quoique tràsHiuiocent , sur la simple apparence de leur liaison. Il les avait souvent exhortés k quitter ce vilain métier, et il crut que sa -détention venait d'avoir été accusé par eux, pour se venger de ce qu'il n'avait jamais voulu les imiter. Il fut reconnu innocent, mis en liberté, et il disait toujours : J'ai pensé être pendu, parce que je n'ai pas voulu voler : si jamais je refuse im assassinat, je serai n>ué. Effectivement, dans cette conpagoie, il d'y a que des coups de bâton à gagner; ainsi ne craignez pas que je la dioisisse pour para^ib. Je vous dirai même (|ae le canton des amis a ses inconvéïuents : il n'y fait pas sur. Je deviens asses comme un de mes parents , qui me disait d'an air chagrin : Ma cousine, vous avec beaucoup d'amis; c'est jeoneMe, je vous passe encore cela : mais soavenei>-vous qu'ils ne sont bons que pourvu qu'on ne les sâme 'guère. Le conseil eitbon, je vous assure, et j'en userai dès qu'il plaira à Dieu.

Je ne pense pas que vous me soupçonniez d'être moins lasse (fte voBS de tout ce qui s'a[>pelle tracas , tracasseries et tracassiers. Il y en a pour lesquels cette expression est bien modeste; et, sans la corruption du siècle, nous f>ourrions bien nous lâcher jusqu'à dire noirceur : à la C4>nduite , au choix des gens et du sujet, à la vraisemblance et à la vérité près, cela aurait fait une très-belle catastrophe; mais quelle impertinence! Je n'ai pu nms voir à mon aise depuis , ni traiter à fond de la colère où fêtais d'abord : elle était merveilleuse, et je vous assure que vous avez beaucoup perdu : notre ami en a été témoin , ainsi que le stoïque M. de Ch..., qui en a l>eaucoup ri, à mon grand Msuidale. Avez-vous jamais rien vu de plus bête? Moi, trois, quatre, cinq, six, vingt amants, si vous voulez, et de vilains maux! Ah! fi, président, comme cela me va! Madame de 8érigné se plaignait de ce qu'on avait envoyé un gentilhomme qu'elle protégeait aux galères , et elle disait : Quelle injustice ! c'est le plus honnête homme du monde, et propre aux galères conmie à prendre la lune avec les dents. Kh bien ! je suis à peu f>rès de même pour tout ce vilain train-là : propre aux galères comme à prendre la lune avec les dents. Je ne puis vous dire ma surprise de me trouver tout d'un

coup une autre, et comme cela jure dans ma tête avec mon opinion : vous ju{>[ez bien qu'elle n'en a pas baissé d'une ligne; on peut s'en fier à moi sur cela : au contraire, je me suis crue dès lors fort au-dessus de ce que je croyais être ; car, à propos de botte, sans prétexte, sans ombre, sans rime ni raison, poiu^ quoi, moij qui ne suis ni ministre, ni maftresse de roi, ni rien qui puisse me mettre à portée de tant d'honneurs; pourquoi, moi, des ennemis si enragés? Je ne suis concurrente de rieo, ni prétendante à rien , ni malfaisante pour personne : cela me confond ; car je ne croyais mériter ni cet excès d'honneur, ni ces indi{piités.

Au demeurant, je suis très-flattée d'avoir, une fois en ma vie, inspiré un sentiment aussi vif que celui qui a fourni cette infernale bêtise ; je trouve seulement que son genre est un peu malhonnête pour moi : au demeurant, le ridicule a toujours ses droits, et j'en ai ri beaucoup, comme ceux qui m'entourent; car après tout, pourvu qu'on se porte bien et qu'on soit heureux, on est vengé. Si par hasard on était aimé et aimable avec cela , il n'y aurait pas de mal ; mais ce qui vous en fera beaucoup, c'est la longueur de ma lettre; vraiment, c'est bien le cas de dire : J'aimerais mieux être manteau de lit, que lettre de quatre pages ; et précisément , parce qu'un manteau de lit est bien court.

J'ai trouvé la plaisanterie sur le Temple de la Gloire délicieuse. Il n'y a que vous au monde pour oh! pour tout ce

qui est bien : aimable , agréable et bon , qui pis est ; oui , vous êtes bonhomme par-dessus le marché, et notre pauvre ami aussi , qui a espéré toute sa vie être méchant sans en pouvoir venir à bout. Mandez-moi quand et pour combien de temps vous allez aux eaux. Je compte retourner à la cour pour les couches de madame la Dauphine * ; et s'il ne fallait avancer mon retour que de quelques jours pour vous trouver encore à Paris, je le ferais assurément bien volontiers.

J'ai eu une fausse alarme pour M. d'Argenson; il a eu mal aux genoux, et la goutte, en commençant la campagne, m'a fait trembler : mais il est bien, il a été hier au conseil, et a bien dormi. Je suis ici dans la plus jolie position du monde; j'ai tous les jours des nouvelles de la veille, et d'assez bonne heure;

^ Madame la Daupliine ( Marie-Thérèse- Antoinntte d*Espagne) acconclui le mardi 19 juillet 1746, d'une fille, Marie-Thérèse de France, appelée Madame, (L.)

moyennant qnoi, puisqu'ils ont la rage de se hattre, je trouve que la Flandre est mieux imaginée que toute autre frontière. Hais Plombières m'afflige. Adieu, mon cher président ; donnezmoi de vos nouvelles , et je vous promets une très-grande exactitude. Pour de mon cœur, je ne vous en parle point : si vous ne savez pas encore qu'il est vôtre, vous ne valez pas la peine qae je vous le dise. Jusqu'à présent, à en juger par les lettres

que je reçois, M. Gli est plus ami de notre ami qu il n'est

aide de camp; ils sont intimes, et je crois que c'est à jamais.

LE MARQriS DU CHATEL A MADAME LA MARQriSE DU DEFFAND.

(Lettre sans date, mais de la première pci-iode.)

Ëtes-vous enfin devenue, madame, aussi bonne actrice que la Beauval et la Champmeslé? Il me semble que le président a quelque inquiétude sur vos succès : il trouve que vos talents dans ce genre tardent un peu à se développer. Pour moi, je parierais qu'ils ne se développeront point. Vous êtes faite pour attraper la nature du premier bond, aussi propre qu'elle à créer; vous n'entendez rien à imiter. S'il était question de faire et d'exécuter des comédies sur-le-champ , ce serait à vous qu'il faudrait aller. J'ai souvent éprouvé ce plaisir au coin de votre feu : là, vous êtes admirable. Que de variétés, que d'oppositions dans le sentiment, dans le caractère et dans la façon de penser! que de naïveté, de force et de justesse, même en vous éf^rant! Rien n'y manque, il y a de quoi en devenir fou de plaisir, d'impatience et d'admiration. Vous êtes impayable pour un spectateur philosophe. Je vous jure cependant qu'il me larde beaucoup de venir vous voir mal jouer voire rôle. J'espère que vous le rendrez pitoyablement, et que j'aurai bien du plaisir en vous voyant confondue de l'indulgence que le parterre daif^nera avoir pour vous. Vous serez, comme les enfants, honteuse sans être humiliée, et de là naîtra une foule de scènes originales entre l'auteur et vous, dont la société profitera. Madame du Cbàtel n'est point du tout de mon avis : elle assure que vous ferez des merveilles. Cette femme a une opinion de Tos talents et de l'universalité de votre esprit, qui est extrava- ^Dte. Je fais mon possible pour la modérer sur l'excès de cette aveugle prévention, je n'en puis venir à bout : elle se tache, I. 6

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elle dit que je me donne les airs de tout désapprourer, que j*ai la fousse prétention d'être caustique, pour faire le bel esprit comme M. de Surgères, et que ce ton-là ne me va point. Vooi voyez qu'elle en vient aussi aux injures. Je suis dbligéde m'ai^ réter et de vous tout accorder, pour ne pas troubler la paix du ménage. Au reste , je suis chargé de vous foire mille amitiés de sa part : je sais bien (pi'elle vous aime plus que vous ne croyez. Elle veut aussi que vous disiez pour elle tout plein de choaei tendres à ce délicieux enfant que vous nommez votre petit chat, et qu'enfin vous présentiez ses plus profonds respects à madame de Flamarens. Adieu, madame. Malgré toutes les injures que je vous ai dites dans cette lettre , vous pouvez être sûre que personne au monde ne vous est plus respectueusement et plus tendrement attaché que moi * .

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