MADAME LA DUCHESSE DU MAINE A MADAME LA MARQUISE DU DEFFAND
Diinancke, 7 juin («ans date^.
Je n'ai reçu qu'aujourd'hui, madame, la lettre que vousavcx pris la peine de m' écrire vendredi. Je l'ai reçue avec beauocMip de plaisir; mais elle m'en eût fait encore davantage, si elle ne m'eût pas appris le retardement de votre retour à Sceaux : j'avais espéré de vous y revoir aujourd'hui, et je vous avoue que je suis Irès-fôchée qu'il faille attendre jusqu'à mercredi. Je comprends que madame de Luvnes trouve votre compagnie assez agréable pour avoir désiré de vous garder plus longtemps auprès d'elle; mais je me flatte que vous n'avez pas oublié la parole que vous m'avez donnée de n'être que huit jours à votre voyage, et que les deux que vous n'avez pu refuser à niadame de Luynes ne seront suivis d'aucun autre délai. Je sois fort aise qu'elle se souvienne de moi; mais, à vous dire le vrai, une amitié métaphysique n'est pas d'usage en ce monde<û, et doit être réservée pour les purs esprits. Je ne puis croire, si elle avait les sentiments que vous dites qu'elle a pour moî, qu'elle eût entièrement retranché les petits voyages de Sceaux, et que M. de Luynes trouvât mauvais qu'elle remplît ces devoirs d'amitié. J'espère au moins, madame, que, pour m'en dédoBH mager, elle vous laissera auprès de moi et ne vous attirera pas
ï Les Mémoires du président Henault, p. 181, éclaircîssenC cette lettre. (L.)
souvent à Dampierre. Je suis très-toucbëe de l' amitié que vous me témoignez, et de l'assurance que vous me donnez de répaver par votre assiduité à Sceau it le temps que vous en avez été éloignée* Je vous assure, madame, qu'il me paratt bien long, et que je vous attends mercredi avec grande impatience.
Je sois fort aise que M. de Gharost vous ait parlé de moi avec amitié , et des bons offices que vous m'avez rendus auprès de lui. J'espère qu'à l'avenir vous m'écrirez plus famibérement, et que vous retrancberez ce grand cérémonial dont mon amitié pour vous ne s'accommode point. Faites, je vous prie, bien des compliments de ma part à madame de Luynes.
Sorel , samedi 20 jaillet 1747.
Je lus avant-hier votre lettre, ma reine, à Son Altesse. Elle était dans un accès de frayeur du tonnerre, qui ne fit pas valoir Î06 galanteries. J'aurai soin une autre fois de ne vous pas exposer à l'orage. Nous nagions ces jours passés dans la joie, Qous nageons à présent dans la pluie. Nos idées, devenues douces et agréables, vont reprendre toute leur noirceur. Pardessus cela est arrivé, depuis deux jours, à notre princesse, un rhume avec de la fièvre : ce nonobstant et malgré le temps diabolique, la promenade va toujours son train. Il semble que la Providence prenne soin de construire pour les princes des coqis à l'usage de leurs fantaisies, sans quoi ils ne pourraient attraper âge d'bomme. Je suis réduite, comme vous voyez, ina reine, à vous entretenir du beau temps et de la pluie; mais que faire de tout ce que nous avons ici? Une Ribérac, trois Castellane, deux Gaderousse, deux Malezieux, un Villeneuve et sa femme, puis les gens de la maison. Vous tireriez peut-être quelque chose de tout cela : pour moi, les bras me tombent, et je ne trouve rien à ramasser. Je fis pourtant, ces jours passés, une promenade avec Grucbet, qui me dit grossièrement des choses assez fines : cela me fit remarquer combien les moins clairvoyants pénètrent avant dans le caractère de leurs maîtres.
Nous avons appris avant-hier la mort du chevalier de Belle-
Isle. J'ai peur que cet accident ne soit fort nuisible aux aRaire d'Italie. Je ne sais ce que sera le maréchal sans son frère, Ji suis ravie que le neveu du président soit sauvé : je le rej^rdi comme tel , puisqu'on a trouvé la balle. Parlez-lui de moi et i M. de Cereste le plus souvent que vous pourrez. J'aime à étn en bonne compagnie : c'est une façon de m'y mettre.
Qu est-ce qui retarde votre voyage de Montmorency? Je me flatte que cela n'a pas rapport à votre santé, dont vous ne dite rien. Si vous trouvez l'occasion, lorsque vous y serez, de diit aux du Chàtel combien j'ai été touchée de leur malheur, you£ me ferez plaisir. Je me proposais de tâcher de les voir dans mon voyage mamjué de Gennevilliers.
Madame de Saint-Maur est fort aise que vous vous souyeniea d'elle : elle vous dit cent choses, toutes mieux les unes que les autres. Elle prospère toujours au cavagnole; mais sa faveur es\ en raison inverse de son gain.
En dépit d'un troisième orage plus violent que les deux précédents, nous arrivons d'une chasse : nous avons essuyé la bordée au beau milieu de la forêt. J'espérais éviter, comme à Pordinaire , cette belle partie ; mais on a adroitement tiré parti des raisons que j'avais alléguées pour m'en dispenser; ce qui m'a mise hors d'état de reculer. C'est dommage qu'un art si ingénieux soit employé à désoler les gens.
Dimanclie 30.
Je reçois dans ce moment vos deux lettres, ma reine. Me voilà bien dédommagée de n'en avoir pas eu assez tôt; mais je vous prie de n'avoir nul égard à mes plaintes , et de vous laisser aller à la paresse quand elle s'empare de vous. J'aime ▼oa lettres passionnément, mais je ne veux pas qu'il vous en coAte rien pour m'écrire. Le récit de votre conversation m'a fort divertie, et vos réflexions sur la vanité sont excellentes. Quant à ce que vous dites sur les distributions de la fortune, je vous renvoie à Pope, qui, ce me semble, apaise tous les murmures sur ce sujet, en disant que celui qui sème des vertus ne doit pas recueillir du froment. Par les détails qui nous sont venus de Parfaire d'Italie, elle me parait des plus fâcheuses et témérairement entreprise.
J'ai lu à Son Altesse Sérénissinie ce qui la regarde dans votre lettre. Elle vous sera fort obligée de bien solliciter l'affaire qui l'intéresse. Elle n'a plus de fièvre, mais elle est tou-
Jours fort enrhumée ; elle est bien aise que son avis sur Gaurik ait des sectateurs de distinction. Elle, a enfin achevé la pièce, «t la trouve excellente. Ne lui écrirez- vous pas directement un de ces jours? Il me semble que cela est à propos.
Adieu, ma reine. Si j'avais quelque chose de bon à dire. Je vous sacrifierais mon dtner ; mais ce qui se présente à mon esprit est encore plus insipide que ce que je vais manger. Je perds toute idée quand je n'ai pas le temps à moi, mais non pas les sentiments; car je vois, ma reine, que je vous aime beaucoup.
LA MÊME A LA MÊME
Son Altesse Sérénissime m'ordonne de vous dire, ma reine, (fie puisque vous lui défendez de vous écrire elle-même, et que vous la menacez, qui pis est, de ne lui plus écrire, elle me charge pour cette fois-ci de vous répondre ; ce qu'elle ne pourrait bire ({u'avec peine, étant véritablement malade d'un gros rhume qui lui donne les nuits un peu de fièvre, et, le jour, un grand accablement. Elle est infiniment sensible aux marques d'amitié que vous lui donnez, et Irès-él'oignée de vous oublier. Elle désire passionnément que vous puissiez venir à Anet, et vous assure que rien ne lui peut faire autant de plaisir. Elle est tout à fait fâchée de ne pouvoir à présent vous donner sa loge : elle est engagée pour (juatre vendredis de suite; dés qu'elle sera libre, vous l'aurez. Au surplus, madame vous prie, ma reine, pour que rien ne diminue le plaisir que lui font vos lettres , (\v lui écrire sur du papier non lustré; elles n'ont pas besoin de celte (jrâce extérieure; elles en ont assez par elles-mêmes, pour se passer (l'omements étrangers.
Ma commission faite, je vais à présent, ma reine, vous parler pour moi. Je regrette encore plus que vous ne pouvez faire notre séjour de Sceaux. Ce que j'ai ici n'est pas propre à m'en dédommager : il n'y a que peu de jours que je commence à y dormir, par la généreuse action de Jeanneton, qui de la moitié de son grabat a fortifié le mien. Je m'y suis opposée, comme ▼ous croyez bien, de toutes mes forces; mais elle l'a emporté :
1 Juillet. (L).
86 CORRESPOrCDAKCE COMPLETE
ce qui me fait voir que sa vertu surpasse de beaucoup h mienne.
Dites-moi donc pourquoi les du Ghâtel sont moins bien arec vous? Je suis très-facliée que vous manquiez d'amusements: c'est un médicament nécessaire à ia santé ; notre princesse le pense bien; car étant véritablement malade, elle va sans fin, sans cesse, quelque temps qu'il fesse. Au demeurant, elle me traite si excessivement bien , que j'aurais mauvaise (pràce de critiquer ce que j'approuve moins que sa conduite à mon égard. Je suis même dans les exercices do pénitence, qui me fontfiure des chansons, pour réparer le passé, et surtout la mauvaise humeur (|ue je n'ai pu contenir les premiers jours.
Je suis transportée de joie que vous soyez réconciUée avec votre appartement de Saint-Joseph. Je ne crai{jnais rien tant que votre déplaisance dans un heu que vous n'auriez pu aisément abandonner. Il est fâcheux qu'il vous en coûte tant, mais rien n est si nécessaire, surtout quand on est beaucoup chez soi, que d'y être commodément et agréablement.
Je suis ravie du projet que vous faites de venir passer un mois avec nous à Sceaux : je ne doute pas que vous n'ayez l'appartement que vous souhaitez; mais je crois qu^ il vaut mieux n'en parler qu un peu avant le temps d'y venir, pour ne pas laisser diminuer la chaleur du plaisir qu'on se fera de vous avoir. C'est bien de cette sorte que je pourrai mettre à profit tous les moments pour vous voir : je vais par ce joli point de vue dénoircir les objets qui m'approchent. Je voudrais bien aussi, ma reine, que vous pussiez faire un tour à Anet. Faites donc accoucher cette grande la Guiche * avant terme, s'il se peut; car j'ai bien de l'impatience de vous voir. Aurez-vous un voyage de Champs avec notre grande dame, qui croît toujours? Il n*ya rien de pis, quand on a déjà plus que la stature ordinaire; il me semble que vous seriez mieux avec nous.
Je me garderai bien de dire que vous avez fait connaissance avec madame la duchesse de Modéne ' ; tout serait perdu : la
' Ilcnriette, dite mademoiselle de Yertieuil, lé(;iliiné(ï de Bourbon, le 17 novembre 1740 nu comte de la Guirhe. Ce mana{;e Tavait faite nièce i la mode de Bretagne du comte de Lassay, trop souvent confondu avec son père, Faventureux et romanesque marquis de Lassay, un de.s i-ares origînam du (vrand siècle. Madame de la Guiche était fille naturelle de M. le Doc et et madame de Nesle. (V. Mémoires du duc de Luynes, t. III, p. 8j^, ft6¥« 276.) (L.)
^ La galante et spirituelle mademoiselle de Valois , HUe du Régent. (L.)
duchesse toqs a trop sacrifiée à sa yanité , et perdra par son indiscrétion ce renouvellement de telle partie.
Le secret de la du Ghàtelet est éventé , mais on ne fera pas semblant de l'avoir découvert. Elle voulait faire jouer ici le petit Boursault, le jour de Saint-Louis, impromptu; et pour que tout fût prêt, elle était convenue avec Vanture de faire transcrire les rôles et de les lui envoyer. Ledit Vanture, peu pécunieux, est fort prudent, et considère qu'un tel paquet, par la poste, serait sa ruine. Il a fait demander par Gaya, que certains papiers qui devaient lui être envoyés fussent mis sous l'enveloppe de Son Altesse Sérénissime, ce qu'elle a accordé sans information; mais lé paquet étant arrivé, et le souvenir de la demande perdu, ces deux enveloppes ont été déchirées, et tout mis au jour. Cependant on ne pouvait comprendre le fond de ce mystère, que j'ai été obligée d'éclaircir, n'y ayant plus rien à ménager que la contenance de surprise qu'on se promet d'observer. La seconde enveloppe recachetée, le paquet a été remis secrètement à Vanture, qui s'applaudit d'avoir si heureusement concilié l'honnête et l'utile.
Je suis folle, ma reine, de me crever les yeux pour vous conter une aussi plate histoire : en reconnaissance d'un si grand service, songez à me procurer un secrétaire. Je suis surprise que Voltaire ait donné au public ses vers sur la dernière bataille. Comment n'a-t-il pas senti qu'ils sont indignes de lui'? Mais puisqu'il ne sent pas combien ces procédés le déshonorent, que peut-il sentir? Je suis effrayée du long séjour qu'ils doivent faire ici.
Je m'étais bien trompée sur la guérison de M. d'Aubeterre : je suis très-fàchée que le président le perde '. Je regrette aussi M. de Brienne, ne fût-ce que pour son courage, digne d'un Lacédémonien '. On nous avait déjà mandé sa belle action.
* Il s'agit ici de la bataille de Lawfeld, {;a(»néc par le maréchal de Saxe, le 2 juillet 1747. Voir le» vcrA de Voltaire au toiiic XIII de ses Œuvres y p. 177; édition Beuchot. (L.)
3 II était uiouraiiC et ne tarda pas à succomber. « J'ai oublié de marquer « la mort de M. le comte d'Aubeterre, lieutenant (général et cLevalier des » ordre^t du Roi. 11 était fort ù(jé; il eut mort le 10 ou le 17 de ce mois (de
• janvier 1748). * Duc de Luynes, I. VIII, p. 4^32. (L.)
^ I^* 19 juillet, le clicvalier de Belle-lsle ayant attaqué un retranchemeat pîémoutnis entre Ouli et Exiliez, y fut tué. « Il arriva ici un des gen.s de M. le
• marquis de Brienne, colonel du régiment d'Artois, qui nous rapjiorte que ■ son maître a été tué ù cette même action; il dit que M. de Brieunc avait
Je n'ai rien de vous aujourd'hui, ma reine, et n'eu pourrai rien avoir que dimanche. Je ne m'en plains pas; mais c'est un grand plaisir qui me manque : pensez du moins à moi, qui pense si bien à vous.
LA M è M F. A LA MÊME.
Sorcl, samedi 5 août 1747.
J'espère que j'aurai demain de vos nouvelles, ma reine, et je manquerai peut-être de temps pour vous écrire; car c'est le jour de notre départ : et quoique ce voyage ne soit pas long, c'est toujours une transplantation et de nouveaux arrangements. Sorel est bon à faire désirer Anet * : aussi v vais-je avec grand plaisir. Ceci est pourtant un des jolis lieux du monde : rien n'est plus gai, plus riant que sn situation, mais rien n'est plus morne et plus triste que les habitants. La dame du château en est à désirer quelque pointe de tracasserie, pour réveiller la compagnie. Nous ferons ce soir un grand souper maigre sans poisson : cela ne sera pas plus plaisant que le reste. Enfin, depuis quinze jours (|ue nous sommes ici, il no s'y est passé aucune chose, ni tragique ni comique, dont j'aie pu vous faire part. J'ai pensé vous mander le mal de gorge de M. Dumont ", comme l'événement le plus remarquable. 11 voulait se faire saigner, madame ne le voulait pas. Les pleurs de sa femme, Fémotion de l'assemblée, la requête pour avoir M. Bouteille mise au néant, les mesures prises, et mancjuées, pour, à son défaut, introduire secrètement M. André; les plaintes d'une part, les dissertations de l'autre, tout cela serait merveilleusement étendu dans le vide. EnBn, Dumont est guéri malgré lui, sans faire de remèdes, et en est tout à fait humilié. Je me flatte que le séjour
n élô cependant plus do trois heures sans recevoir aucune l)lessui*e; qu'il .ivaîl n eu après cela le hras cassé, que les {grenadiers a la tête desquels il était n ayant voulu Temmener, il leur avait dit de le laisser, qu'il lui restait encore « un bras pour le sen-ice du Roi. Et qu'euHn il avait été tué tout roide d*un » coup de feu dans la poitrine. » {Duc de LuyneSy t. VIII, p. 272.) (1^.)
* Soi*el,à une lieue d'Aiiet, était une construction en hriques, flaiiquce de deux pavillons, sur une hauteur dominant toute la eainpaf;ne, le village et la rivière d'Kurc, qui se trojive au delà du chemin de Dreux à Anet. (£e Château dWnet, par le comte de Caraman ; Paris, 1860; p. 7, 8.) (L.)
2 Valet de chambre de madame du Maine. (A. X.)
(TAiiet, où nous aurons beaucoup de monde, pourra fournir des incidents un peu plus intéressants que celui-ci.
J*ai eu un accès de fièvre avant-bier; j'ai résisté à Pinsinuatioode prendre du rpinquina dés le premier jour : je saurai ce soir si j'ai bien ou mal fait, je vous le dirai demain.
Du 6.
Je ne reçois que dans ce moment votre lettre du 2. Voyez la jolie poste, ma reine, et combien cela fait languir le commerce ! Nous ne serons pas mieux à cet égard à Anet , où nous serons dans quelques beures. La pluie nous a quittés, la fièvre ne m'est pas revenue. Tout va assez bien , hors la santé de la princesse, qui est toujours fort enrbuméc, et n'en fait ni plus ni moins.
Il me semble que de la façon dont du Châtcl vous a écrit, TOUS n'avez rien à attendre de plus pour aller cbez lui; il peut DDéme s'étonner que , n'ayant rien qui vous retienne , vous différiez si lon(j[temps , et preniez sujet de là de ne vous pas presser davantage. Ne vous laissez point abfnier dans l'ennui : j'ai cm longtemps qu'il naissait de la crainte; mais je commence à croire qu'elle en sauve plus qu'elle n'en donne : sa véritable source est l'habitude d'une vie agréable qui s'est rendue nécessaire; la mienne, toujours exempte de plaisir, me le fait trouver si étranger, que je ne songe pas à lui.
La du Gbâtelet m'avait déjà communiqué son projet : je crois qu'elle parviendra à jouer sou opéra ; mais point de récidive.
Il y a longtemps que j'ai pailagé, comme vous, le monde eu fous et en sots ; mais gardons-nous de prétendre le privilège exclu>if : si nous ne pouvons voir notre folio , soyons assez sages pour la supposer.
Je vois, par ce que vous nie marquez de mon petit écrit, qu'il est impossible de faire voir aux autres comme nous voyons nousniémes; il n'en est pas des yeux de l'esprit comme de c(îux du cor|)s. Je n'entreprendrai donc pas de vous persuader ce que je pense ; mais je vous dirai encore un mot sur cela à mon preïûier loisir. Avez- vous montrt; au président cette brochure? Elle pourrait lui plaire plus qu'à vous; je serais bien aise de '«voir ce qu'il en pense.
Nous avons, ce soir, la duchesse. Je n'en attends pas le "moindre avantage ; (pielques devoirs à lui rendre qui mo seront ^ charge, et puis c'est tout. J'en ai reçu des lettres tous les jours de pOî»te pour savoir des nouvelles de Son Altesse Séré-
nissime. Il a fallu y répondre; cela m'a désolée. Il y a des geoB dont la bonne et la mauvaise humeur sont également ineommodes. J'ai été ici à l'abri de toute société; cela m'a fait supporter les autres incouvénients qui s'y trouvent : les commodités nécessaires me font désirer Anet, mais j'y jouirai moins de cette douceur. A propos de commodités , je suis bien fâchée que les vôtres vous coûtent cher : il en résulte un autre malaise. On me coupe la parole. Adieu, ma reine.
LA MÊME A LA MÊME
Anet, mardi 15 août 1747.
Votre lettre du II, ma reine, que je reçois aujourd'hui, j'au^ rais dû Tavoir dimanche. J'aurais écrit si j'avais eu à répondre ^ je n'ai de moi-même pu rien fournir : le chaud qui m'accable* l'uniformité qui ne réveille pas, tout cela m'a laissée dans Fen— gourdissement. Voilà un peu de nouveauté. Madame de Saint^ Pierre arriva hier; elle me dit la velléité que vous avez eue de venir avec elle. Mon premier mouvement a été le regret de l'inexécution. Je me suis apaisée quand j'ai vu que, n'ayant pas votre retraite assurée en cas de malaise ou de déplaisance, vous auriez pu être désespérée. Je ne veux point aclieter mon plaisir de votre peine, pas même celui d'avoir de vos nouvelles; mais si Lassay peut venir, venez, ma reine, avec lui; vous saurez comment vous en aller.
Madame du Châtelet et Voltaire , qui s'étaient annoncés pou*" aujourd'hui et qu'on avait perdus de vue, parurent hier, sur 1^ minuit, comme deux spectres, avec une odeur de corps embatL^ — mes qu'ils semblaient avoir apportée de leurs tombeaux. Ofl^ sortait de table. C'étaient pourtant des spectres affamés : il lei fallut un souper, et qui plus est des lits qui n'étaient pas pi parés. La concier{][e, déjà couchée, se leva à grande hàU Gaya*, qui avait offert son logement pour les cas pressant fut forcé de le céder dans celui-ci, déménagea avec autant précipitation et de déplaisir qu'une armée surprise dans s< camp, laissant une partie de son bagage au pouvoir de l'enni Voltaire s'est bien trouvé du gîte : cela n'a point du tout coi sole Gava. Pour la dame, son lit ne s'est pas trouvé bien fai
^ Le chevalier Gava, delà maison de la duchesse du Maine. (L.)
il a falln la déloger aujourd'hui. Notez que ce lit elle 1* avait fait elle^néme, faute de cens, et avait trouvé un défiant de... ' dans les matelas, ce qui, je crois, a plus blessé son esprit exact que son corps peu délicat; elle a par intérim un appartement qui a été promis, qu'elle laissera vendredi ou samedi- pour celui du maréchal de Maillebois, qui s'en va un de ces jours. Il est venu ici en même temps que nous avec sa fille et sa belle-fille : Tune est jolie, l'autre laide et triste. Il a chassé avec ses chiens un che%'reuil et pris un faon de biche : voilà, tout ce qui se peut tirer de là. Nos nouveaux hôtes fourniront plus abondamment : ils vont faire répéter leur comédie; c'est Vanture qui fait le comte de Boursouffle * : on ne dira pas que ce soient des armes parlantes, non plus que madame du Ghâtelet faisant mademoiselle de la Gochonnière, qui devrait être grosse et courte. Voilà a&sez parlé d'eux pour aujourd'hui. Venons à vous, ma reine : ^approuve fort le parti que vous avez pris d'écrire aux du Ghâtel; leur réponse vous décidera nettement sur votre voyage. Je sais épouvantée de tous ceux du président : qu'il ne consulte pas le médecin de M. de Pourceaugnac , il augurerait mal de finquiétude de changer de place.
Je suis fort (achée que vous ne vous portiez pas bien : la méthode des indigestions accumulées me semble pernicieuse, et je pense, ma reine, que vous ferez beaucoup mieux de conserver vos forces, que de prêter des grâces à voire fauteuil. Vous avez écrit une lettre à notre princesse, dont elle est fort contente. Je crois que vous aurez la loge dans ses vacances, mais je n'ai pas encore la commission de vous le mander. Ce ffd m'est bien recommandé, c'est de vous prier, en cas que vous voyiez jour à venir ici, d'en avertir d'avance, afin qu'on puisse Tous bien loger; vous êtes extrêmement désirée, et l'on veut que vous soyez bien.
J'ai beaucoup ouï parler des tracasseries de l'armée ; mais je ûe suis pas moins persuadée que vous que le ministre s'en tirera tien. L'homme d'es|)rit a beau jeu vis-à-vis des sots. Qu il ait des ennemis, cela est attaché aux grandes places, et suit toujours Ceux qui les occupent. J'aime le bien des choses, et suis trèsfechée de cette mésintelligence, qui y nuit infiniment; j'ai peur que ce malheur soit moins (jrand que le cavagnole, instrument
* Nombre. (ï^-)
* Celte pirrc, |>ulilu;e clans le volume iVOEuvres inédites de Voltaire (Paris, **lon), a été, il n'y a pa-* lougtemp.-*, jouée à rOcIéoii (18C2). (L.)
de discorde entre les esprits que vous aviez si bien raccordés. O ma reine ! que les hommes et leurs femelles sont de plaisants animaux ! Je ris de leurs manœuvres le jour que j'ai bien dormi; quand le sommeil me manque , je suis prête ù les assommer. Cette variété de mes dispositions m,e fait voir que je ne dégénère pas de mon espèce. Mo(]uons-nous des autres, et qu'ils se moquent de nous, c'est bien fait de toute part.
Mercredi.
La soirée d'hier fut orageuse. La duchesse, apostrophée par Gaya, au cavagnoie, fut douce comme un mouton. La paix que vous avez rétablie sera plus solide que je ne pensais. Travaillez, ma reine, à celle des puissances belligérantes, puisque tous avez la main si bonne : on en sera quitte , en effet , de la part de ladite duchesse, pour les importunités courantes, dont yous faites une exacte énumération. L'Altesse en a beaucoup ri; mais l'altercation susmentionnée l'avait replongée ce matin dans la détresse. Je lui ai fait observer la sérénité de Tair, cela en a remis dans son âme : elle est à la promenade en plein soleil, et tout va bien dans le moment présent.
Nos revenants ne se montrent point de jour. Ils apparurent hier à dix heures du soir. Je ne pense pas qu'on les voie guère plus tôt aujourd'hui; l'un est k décrire de hauts faits, l'autre à commenter Newton. Ils ne veulent ni jouer ni se promener : ce sont bien des non-valeurs dans une société , où leurs doctes écrits ne sont d'aucun rapport. Voici bien pis : l'apparition de ce soir a produit une déclamation véhémente contre la licence de se choisir des tableaux au cavagnoie ; cela a été poussé sot un ton qui nous est tout à fait inouï, et soutenu avec une modération non moins surprenante : mais ce qui ne se peut endurer, ma reine, c'est l'excès de ma bavanlerie. Je vous fais pourtant grâce (le ma métaphysique. Pour répondre sur cet article, il faudrait que je susse plus nettement ce que vous entendes par : la nature, par : démontrer. Ce qui sert de principe et dfl règle de conduite n'est pas au rang des choses démontrées, i ce qu'il me semble, et n'en est pas moins d'usage. Adieu, reine, en voilà beaucoup trop.
LA MÊME A LA MÊME
Anet, 20 août 1747.
Vous ne vous portez pas bien, vous menez une vie triste: cela me fâche, ma reine. J'ai envie que vous fassiez votre voyage de Montmorency; quoique cela ne soit pas {jai, c'est toujours une diversion : elle ne manque pas ici à nos ennuis : c'est le flux et reflux qui emporte nos compagnies et nous en ramène d'autres ; les Maillebois , les Villeneuve sont partis ; est arrivée madame du Four * , exprès pour jouer le rôle de madame Barbe, gouvernante de mademoiselle de la Gocbonnière, et, je crois, en même temps servante de basse-cour du baron de la Gocbonnière. Voilà le nom que vous n'avez pu lire. Je crois en effet , ma reine , que vous avez bien de la peine à me décbiffirer. Nous attendons demain les Estillac*, au nombre de quatre, car madame de Vaugué' et M. de Menou^ en sont. Madame de Valbelle nous est aussi arrivée; la Malause s'est promise pour demain. Le cousin Soquence, aussi fler chasseur que Nemrod , n'est pas encore venu , et toutes nos chasses sont sans succès. La duchesse parle d'aller à Navarre, et ne peut s'y résoudre : M. de Bouillon la presse, dit-elle; si elle y va, elle n'y sera guère : c'est un prodige de douceur et de complaisance, elle ne manque pas une promenade. La pauvre Saint-Pierre, mangée de goutte, souffrant le martyre, s'y tratne tant qu'elle peut, mais non pas avec moi, qui ne vais pas sur terre, et semble un hydrophobe quand je suis sur l'eau.
Madame du Châtelet est d'hier à son troisième logement. Elle ne pouvait plus supporter cehii qu'elle avait choisi; il y avait du bruit, de la fumée sans feu (il me semble que c'est son emblème). Le bruit, ce n'est pas la nuit qu'il l'incommode, à ce qu'elle m'a dit, mais le jour, au fort de son travail : cela dérange ses idées. Elle fait actuellement la revue de ses principes : c'est un exercice qu'elle réitère chaque année, sans quoi ils pourraient s'échapper, et peut-être s'en aller si loin
* Noarrice du Dauphin, prcmiiVc fcmmo de la Daupliinc. (L.)
^ Nou» croyons qu'il faut lire d'E^tisi^ac (Louis-Fmncois- Armand de la Bockefoucauld de Roye, duc d*Estis«ar) et sa famille. (L.)
* Femme de M. de Vo{;ué, exempt des {gardes du corps. (L.)
^ Exempt deê (>ardcs du corps, maréchal de camp en 1748. (L.)
qu'elle n'en retrouverait pas un seul. Je crois bien que sa tétc est pour eux une maison de force, et non pas le lieu de leui naissance : c'est le cas de veiller soigneusement à leur garde. Elle préfère le bon air de cette occupation à tout amusement, et persiste à ne se montrer qu'à la nuit close. Voltaire a £eûl des vers galants ' , qui réparent un peu le mauvais effet de Icui conduite inusitée.
Je suis ravie que vous soyez plus tranquille pour votre appartement ; je voudrais bien plus encore que vous le fussiez sui votre santé. Vous êtes trop bonne d'avoir été en peine de If mienne : soyez sûre, ma reine, qu'il mourrait plutôt un boi chien de berger.
Son Altesse Sérénissime , que vous n'avez pas voulu qui voui écrivit elle-même, me charge de vous dire des choses for tendres de sa part, et surtout combien elle désire vous voir Que j'ai d'impatience, ma reine, que cette femme accouchi heureusement, que Lassay puisse vous amener, et que non vous ayons au moins quelques jours avec nous !
J'ai distribué vos compliments en partie, j'aclièverai; ils on été reçus avec grâce et reconnaissance. Si vous n'êtes pas con tente de tous vos amis, je suis fort aise, ma reine, qu'il y ei ait au moins quelques-uns qui fassent bien. Pour ceux qu'on m peut attraper qu'en volant, c'est bien fait de se consoler quant on les manque, et de ne pas gâter sa physionomie.
Je garde vos lettres, ma reine, non pour disputer, mais poa me régayer au besoin. Croyez-ipoi très-persuadée que vous en tendez parfaitement tout ce que vous voulez entendre, et s vous jouez aux échecs comme aux dés, c'est que le jeu ne voQ! plaît pas. Adieu, ma reine, portez-vous bien, amusez-voas pensez à moi, et soyez sûre que je vous le rends au centuple.
' E^ntre autres ncux-ci, naturellement cités par M. de Sainte-AuLiire. (Cor respondancc inédite de madame du Deffand , Michel Lévv, 1859; t. I p. XXVI , Préface.)
J'ai la chambre de Saiour-Aulaire Sans en avoir les agréments.
Peut-être à cpiatre-vio^t-dix ans J'aurai le cœur de sa ber^jère; Il faut tout attendre du temps, Et surtout du désir de plaire.
Voltaire, Œuvres (éd. Heuchot), t. XIV, p. 330, 395. (L.)
LA MÊME A LA MÊME
A net, 24 août 1747.
J'espérais quelque chose de vous aujourd'hui , ma reine ! je n'ai rien. Je vous crois à Montmorency; vous n'aurez aussi presque rien de moi * car le temps me manque. Vous saurez seulement que nos deux ombres, croquées' par M. de Richelieu, disparaîtront demain; il ne peut aller à Gènes sans les avoir consultées : rien n'est si pressant. La comédie, qu'on ne devait voir que demain, sera vue aujourd'hui, pour hâter le départ. Je vous rendrai compte du spectacle et des dernières circoDstances du séjour; mais, je vous prie, ne laissez pas trainer mes lettres sur votre cheminée. Madame la duchesse du Haine en a écrit ime très-pressante à Lassay pour l'engager à venir ici avec vous tout le plus tôt qu'il pourra. Dieu veuille que cela se puisse bien vite , car j'ai grande envie de vous voir, ma reine!
LA MÊME A LA MÊME
Anct, dimanche 27 août 1747.
Je reçois dans le moment votre letti*e du 23 , ma reine. Je suis extrêmement fâchée que vous ayez encore eu votre accident. Je veux toujoius me flatter que vous en êtes quitte, et je Tois avec chagrin que je me suis trompée ; cependant je suis fort aise que vous n'ayez pas soufFert.
J'ai été interrompue pour descendre. Je viens de faire vos remerctments à Son Altesse Sérénissime de la loge; elle m'a montré une lettre du président, dont elle est fort contente, fort fâchée en même temps que vous avez été malade. Elle p<*nse, comme moi, que cet accident passé vous met en sûreté pour un temps que vous devriez prendre pour nous venir voir ; inais Lassav, les couches de madame de la Guiclie! c'est la mer 3 boire. Ne pourriez-vous point engager le président, qui chcoûne si volontiers, à faire ici une course légère et à vous y ^ener? Cela serait charmant ; faite&-y tout ce qui se pourra : on ne peut être plus désiré que vous l'êtes.
Je vous ai mandé jeudi que nos du Gliàtelet partaient le len* demain, et que la pièce se jonait le soir ; tout cela s^est fiait. Je ne puis vous rendre Boursoufïle que mincement. Mademoiselle de la Cociionnière a si parfaitement exécuté l'extravagance de son rôle, que j'y ai pris un vrai plaisir. Mais Vanturen'a mis que sa propre fatuité au personnage de BoursoufRe, qui demandait au delà ; il a joué naturellement dans une pièce où tout doit être aussi forcé qne le sujet. Paris ' a joué en honnête homme le rôle de Maraudin , dont le nom exprime le caractère. Motel a bien fait le baron de la Gochonnière, d'Estissac un chevalier, Duplessis' un valet. Tout cela n'a pas mal été, et l'on peut dire que cette farce a été bien rendue; l'auteur l'a ennoblie d'un prologue quil a joué lui-même et très-bien avec notre du Four, qui , sans cette action brillante, ne pouvait digérer d'étfe madame Barbe ; elle n'a pu se soumettre à la simplicité d'ha^ billement qu'exigeait son rôle , non plus que la principale actrice, qui, préférant les intérêts de sa figure à ceux de la pièce, a paru sur le théâtre avec tout l'éclat et l'élégante parure d'une dame de la cour : elle a eu sur ce point maille à partir avec Voltaire; mais c'est la souveraine, et lui l'esclave. Je suis très-fâcbée do leur départ, quoique excédée de ses diverses volontés, dont elle m'avait remis l'exécution.
Le plaisir de faire rire d'aussi honnêtes gens que ceux que vous me marquez s'être divertis de mes lettres, me ferait encore supporter cette onéreuse charge; mais voilà la scène finie et mes récits terminés. Il y a bien encore de leur part quelques ridicules éparpillés , que je pourrai vous ramasser au premier moment de loisir; pour aujourd'hui, je ne puis aller plus loin.
Adieu , ma reine ; je vous prie de vous guérir parfaitement et de me mander avec la plus grande exactitude comment vous vous portez.
LA MÊME A LA MÊME
Anot, mercredi 30 août 1747.
J'espérais apprendre hier de vos nouvelles, ma reine. Si je n'en ai pas demain, je serai tout à fait en peine de vous. Notre
1 Secrétaire de la duchesse d'Esirées. (L.)
2 Officier de la maison du duc du Maine. (L.)
princesse a écrit au président , et l'invite à venir ici et à vous y unener : vous savez cela sans doute? J'ai fait ce que j'ai pu [KMir la détourner de cette démarche, qui pourra être infruciieuse et dont le mauvais succès la fâchera. Si votre santé et es dispositions du président se trouvent fiavorables, cela sera Jiannant; en tout cas, on vous garde un bon appartement : ir'est celui dont madame du Ghâtelet, après une revue exacte le toute la maison, s'était emparée. Il y aura un peu moins de meubles qu'elle n'y en avait mis; car elle avait dévasté tous ceux par où elle avait passé, pour garnir celui-là. On y a retrouvé six ou sept tables : il lui en faut de toutes les grandeurs, cTîmiiKnises pour étaler ses papiers, de solides pour soutenir son nécessaire, de plus légères pour les pompons, pour les bijoux ; et cette belle ordonnance ne Fa pas garantie d'un accident pareil à celui qui arriva à Philippe II, quand, après avoir passé la noit à écrire, on répandit une bouteille d'encre sur ses dépédies. La dame ne s'est pas piquée d'imiter la modération de ce prince : aussi n'avait-il écrit que sur des affaires d'État; et ce qa'on lui a barbouillé , c'était de l'algèbre , bien plus difficile h remettre au net.
En voilà trop sur le même sujet, qui doit être épuisé; je vou: eo dirai pourtant encore un mot, et cela sera fini. Le lendemain da départ, je reçois une lettre de quatre pages, de plus un billet dans le même paquet ,*^qui m'annonce un grand désarroi. M. de Voltaire a égaré sa pièce, oublié de retirer les rôles, et perdu le prologue; il m'est enjoint de retrouver le tout, d'envoyer au plus vile le prologue, non par la poste, parce qu'on if copierait, de garder les rôles, crainte du même accident, et ^renfermer la pièce sons cent clefs. J'aurais cru un loquet suffisant pour garder ce trésor! J'ai bien et dûment exécuté les ordres reçus.
Ah! voilà votre lettre de lundi, ma reine : vous avez grand tort de croire que je sois fiVchée contre vous, et qu'en conséquence je 'iQspende mes lettres. Je vous ai écrit tous les ordinaires; souvenez-vous que ce n'est que deux fois la semaine que nos lettres vont à Dreux. Je suis véritablement atfligée de l'état triste où vous êtes; tâchez d'en sortir, mais ne vous abstenez pas de m'en parler; il n'y a rien que je veuille si bien savoir que tout ce qui ^ous regarde. Je viens de lire votre lettre, qui est charmante, à ^n Altesse Sérénissime ; elle s'est beaucoup divertie de votre f^cit, et m'a paru véritablement touchée du, témoignage de I. 7
98 GORRESI'ONDANCE COMPLETE
votre amitié; elle m'a chargée de vous donner toûte& sorteft d'assurances de la sienne : elle meurt d'envie de vous voir, et 5' il vous est absolument impot»sible de venir ici, elle se fera (jrand plaisir de vous trouver à Sceaux. You^ me direz, reine , si vous êtes toujours dans le dessein de préférer, comme je le souhaite, le grand au petit château, afin que j'en parle à temps.
La duchesse vous fait mille compliments : elle a soutenu avec un grand courage F accident de madame de Modène, et réaûtié avec beaucoup de fermeté aux instances de M. de Bouillon pour aller à Kavarre. Vous voyez que ce que vous faites est bien Caii, ma reine. Adieu : je vous aime mieux qu'à moi n appartient, et en vérité fort tendrement.
LA MÊME A LA MÊME
Aiict , jeudi matin 6 fiepteinbrc 1747.
Eh bien , ma reine , vous ne voulez donc me rien dire? Ajutti vous dirai-je peu, non par dépit, niais par disette. Nous faisons , nous disons toujours les mêmes choses : les promenades, les observations sur le vent, le cavagnole, les remarques sur la perte et le gain, les mesures pour tenir les portes fermées quelque chaud quil fasse, la désolation de ce ([u'on appelle les étouffés, au nombre desquels je suis, et dont vous nétes pas, qualité qui redouble le désir de votre société. Les nôtres changent sans nous rien apporter de nouveau. Mais, dites donc, n'y a-t-il nulle espérance de vous voir? Vous n'irez point à Montmorency, puisque le mari part et (|ue la femme revient : son état fait peine à imaginer. Cependant je suis bien aise pour du. Châtel ([u'il ne s'enterre pas tout vivant; il se serait dévoré loi' même, comme ceux à qui cet accident arrive réellement. Quek sont donc les beaux ouvrages que lui et ses amis ont faits?
Je suis fort aise de la bonne santé de M. de Ceresle : je sou^ haite encore qu'il se souvienne de moi.
Irez- vous à Champs , ma reine? Peut-être y êtes- vous déjà ; je ne sais rien de vous ; mais , pourvu que vous vous porties bit'n, j'approuve tout. La duchesse d'Estrées fit hier une lourde chute, ne pouvant pas en faire de lé^^ère; elle prétend que sm tête fit un bruit de tonnerre en frappant une marche du degré.
dont elle dit en avoir dégringolé cinq ; elle se fit saigner, vint aisoite jouer au cavagnole , et fut souper en bas : je suppose ({Ocelle soupa bien, et que les suites de cet accident ne seront pas ftcheuses. On a joué, la semaine passée, nos vieilles comé- ; on nous en promet de toutes neuves, dont je vous rendrai ipte, si compte il y a à rendre.
Je reçois enfin votre lettre de dimanche , par laquelle je vois qne vous n'êtes pas rétablie de votre dernier accident. Je vous avoue, ma reine, que le prologue ne m'a pas déplu, quoique je n'aie pris le compliment qu'il me fait que comme une ironie. Le développement de leurs caractères est parfaitement bien fait dans votre lettre, et d'une utile instruction; ils se sont fait détester ici, en n ayant de politesses ni d'attentions pour personne.
J'ai bien jugé que le président ne se rendrait pas à l'invitation ;
mats s'il ne répond en aucune sorte , et ne donne pas quelque
excuse, cela sera tout à fait malhonnête. J'approuve que vous
m'écriviez sur l'appartement de Sceaux, comme vous me le
dîtes; je suis persuadée que vous l'aurez aux conditions qu'il
vous plaira, si ce n'est qu'il faudra vous montrer un peu plus
dans la journée. C'est avec grand regret que je perds l'espérance
de vous voir ici. Adieu, ma reine : j'ai tout donné à mon goût,
ne comptez point sur ma reconnaissance, il ne me reste rien
pour elle.
LA MÂME A LA MÊME
A net, 10 septembre 1747.
Qu'elle accouche donc vite , cette femme , puisque vous êtes disposée à venir, ma reine; mais si cela tarde, pourquoi ji'osericz-vous pas venir? Vos accidents sont fort adoucis, et le pis du pis, s'il vous arrivait d'y tomber ici, vous ne seriez pas plus mal qu'ailleurs; vous ne recourez point aux médecins dans ce cas-là, et vous ne manqueriez pas des autres choses : on trouve partout de quoi faire diète, qui est votre remède unique; vous ▼erriez ou ne verriez pas qui il vous plairait. J'ai dit à Son Altesse Sérénissime ce que vous me mandez sur son retour à Sceaux : elle m'a dit qu'elle est ici, qu'elle vous y souhaite, que les projets pour l'avenir ne siéent pas aux mortels; qu'au milieu
iOO CORRESPONDANCE COMPLÈTE
de la vicissitude des choses de ce monde, on ne peut répondre de ce qu'on fera; que cependant, s'il n'arrive pas d'événement& contraires , elle reviendra à Sceaux , à peu près dans le temps que vous désirez. Je vous dirai , moi , qu'elle y sera avant ic 1 5 octobre ; elle partira plus tut, mais vraisemblablement elle ira passer deux ou trois jours à Steuil , et cela mènera au temps que je vous marque : j'ai peur qu'alors vous n'aimiez mieux votre appartement de Paris que celui de Sceaux; vous aurez envie de jouir, de goûter le fruit de vos soins, et vous nous laisserez là pour un autre temps.
Vous avez trouvé le vrai secret pour consen^er ses amis : passer tout et ne rien prétendre. Toute belle et bonne qu'est votre philosophie, si, en vous détachant des autres, vous n'en tenez que plus fortement à vous, vous n'y {jagnerez rien. Pour être bien en repos , il faut ne se soucier guère de soi ni des autres; je crois que cela n'est pas tout à fait impoSvSible, et dans le train où vous êtes, peut-être y arriverez-vous.
Je vous dirai , ma reine , que je suis si béte , ((ue je n'ai pas remarqué dans le prologue ce (jui regarde François 11^ : mais n'y aurait-il point quelque addition depuis que je l'ai vu? Madame la duchesse du Maine ne s'en est pas aperçue non plus.
Je croyais que madame du Chàtel revenait à Paris. Comment vous êtes-vous enrhumée par le chaud qu'il a fait?
Portez-vous bien, je vous prie, et m'aimez. Je suis ravie de ne pas entrer dans le plan de votre philosophie ; vous êtes bien exceptée de la mienne, ma reine.
LA MÊME A LA MÊME
Aiiel, mcrrrcdi 13 iléreinln*ft2 171^7,
Madame la duchesse du Maine a lu votre lettre, ma reine, eV m'a dit de vous mander que si le mauvais temps vous rend, inconnnode votre logement du petit château, vous aurez, de? préférence* à tout le monde, celui que vous souhaitez, à moin^ (|ue madame de Sandwich, (|ui l'a toujours occupé, ne voulût venir passer quelque temps à Sceaux. Au surplus, je vous dirai cjue si vos voyages à Paris doivent être longs et fréquents, j^
* Trajjédic historique du président Hénanlt. (L.) 2 Septembre. (I^.)
DE MADAME LA MARQUISE DU DEFFA^ID. iOi
croi8 qu'on serait peiné de garder au grand château un appartement souvent vide : c'est à quoi on se résout moins volontiers. Quant au moment du retour, je ne puis vous le dire précisément ; mais j'ai ordre de vous marquer que ce ne sera pas plus tard que le 15 octobre, et Je crois que je vous l'ai mandé.
Si madame de la Guiche voulait accoucher ' ; si vous vous portiez bien, ma reine, il serait charmant de vous voir à Anet. Son Altesse Sérénissime a reçu la lettre du président, tout agréable et point satisfaisante ; il dit qu'il ne peut être plus de trois jours hors de Paris. Vous savez ce qui en est; mais on s'excuse comme on peut. Votre découverte est fort curieuse, j'en ai recommandé le secret. En vérité, c'est se charger d'un digne emploi!
J'ai dit à la duchesse d'Estrées ce que vous me mandez pour elle; elle vous dit aussi cent choses, entre autres qu elle vous désire ici passionnément. Je ne l'ai jamais vue plus satisfaite et ti complaisante ; ses concurrentes desséchent de cette heureuse paix. Madame de Saint-Pierre s'en va mardi; elle est d'un commerce doux et paisible , et vaut mieux que tout ce qui nous reste. Je n'en ai pourtant pas fait gi'and usage; c'est souvent ce qui conserve la bonne opinion qu'on a les uns des autres. J'ai fait une promenade si longue que j'en suis tout éperdue. Je vous dis adieu, ma reine, n'ayant rien de mieux à dire.
LA MÊME A LA MÊME
Anet, dimanche 17 scptcmhre 1747.
On ne peut être plus touché que je le suis, ma reine, de votre ^itié; mais je suis un peu fâchée de la trop bonne opinion ^ue vous avez de moi : elle me fait craindre que je ne sois fausse ; car, si vous ne voyez pas mes défauts, il faut que je les cache : ^ c'est bien pis que do les avoir.
J'ai lu votre lettre à Son Altesse Sérénissime ; depuis qu'elle <^it que vous ne viendrez pas à Anet, elle vous aime la moitié lûoiiis : c'est un soupçon que j'ai, qui me parait plus fondé que k vôtre sur le prologue de Voltaire :je l'ai reçu, et je crois toulours qu'il n'en a voulu qu'à Venise sauvée*. Quelque peu me-
^ Elle accoucha le 24 septembre d'un (jarçon, son second fils. (V. Mémoires ^uducde Lujnes, t. VIII, p. 296. (L.) ' Tragédie imitée de l'anglais d*Ottway, et représentée pour U première
102 CORRESPOrVDANCE COMPLETE
9uré qu'il soit, se serait-il avisé de vous régaler d'une pièce offensante pour vos amis? J'ai mis votre conscience en sûreté sur le séjour à Passy : j'ai cru qu'on en recevrait une grande édification; mais la disposition actuelle a fait passer cet article $ans> remarque ; peut-être cela vient-il de la pluie d'hier et de la hau — teur du baromètre : ce qui est de certain, c'est que l'hunneuir" n'est pas belle. M. de Lassay a mandé qu'il viendrait, en quel — que temps que ce fût , quand même il n'amènerait personne. L'on voudrait toujours qu'il vous amenât; car, en vous trou — yant peut-être moins aimable , on ne désire pas moins de vous voir. Le désir d'être entouré augmente de jour en jour , et je prévois que si vous tenez un appartement sans l'occupa*» on aura grand regret à ce que vous ferez perdre, quoi que ce puisse être. Les grands , à force de s'étemire , deviennent si minces qu'on voit le jour au travers : c'est une belle étude de les contempler, je ne sais rien qui ramène plus à la philosophie. Je passe bien à la vôtre de ne se pas déparjtir des commodités; mais je désapprouve qu'on se fasse un tourment du soin d'être à son aise, comme je le vois souvent. Je vois aussi que la délicatesse augmente à mesure qu'on la sert, et l'on est mal à forée de vouloir être bien. Il faut prendre le temps et les gens, elles choses aussi , comme tout cela se trouve , et bien s'en trouvet-oii soi-même. Depuis que je ne veux plus rien, je me trouve mieux que si j'avais (ont ce que j'ai jamais désiré : mais si je persisterai dans cet heureux état, qui le sait? Ce n'est pas moi: je ne m'en inquiéterai pas d'avance.
Voilà trop de morale, venons à la comédie. On joua hier la Mode ', en vérité fort bien, et à la suite une pièce de Senneterrc assez bouffonne. Duplessis, habillé en vieille, joua très-plaisamment la baronne du Goulay. La connaissez-vous? C'est une bonne figure : son ajustement, son chant, sa danse, la rendirent trèscomifjuc. Les facéties ont un succès plus sur et bien plus génc^ — rai que les choses plus travaillées; mais n'en fait pas qui veut ^ il me serait aussi impossible de faire une jolie farc(^ qu'une belL^ tragédie.
Il faut que je finisse mon bavardage, malgré que j'en ai Adieu, ma reine ; j'ai grande envie de vous voir à Sceaux, s'il
fois le 5 dccoinhre 1746 avec succès. C'est la preiiiière pièce de M. La Place, auteur delà triiduclion du Théâtre anglais, (L.)
^ Comédie cii un acte, en prose, avec divertissements, par Fuzeliery re{ smtée au Tliéâlre-ltalien le 21 mai 1719. (L.)
DE MADAME LA MABQUrSE DU DBFFAND. 103
nposribie que ce 8oît ici , pats à Saint-Joseph à moitié ermite : fj voudrais être &vec vous, et ne vous quitter jamais.
LA MÊME A LA MÊME
A net, jeudi 21 septembre 1747.
Votre prétendue disjjrâce, ma reine, n'est que le chagrin de ce que vous n'êtes pas ici. Vous n'avez pu y venir; mais peutêtre croira-t-on que vous ne Favez guère vouhi , et toutes \«os douceurs ne répareront pas ce démérite. Je soupçonne aussi que la crainte d'avoir un liahitant de moins, en vous livrant un appartement de plus, nuit à TafFection qu'on vous porte; car notre passion dominante est la multitude : ce goût au{j;mente et se fortifie peut-être à mesure qu'on trofive moins de resi^ôiirce en soi-même. On m'a dit que vous aviez écrit une lettre fort tendre. Je ne l'ai point vue ; on me la montrera ce soir vraisemblablement. Mais il faut que la mienne parte tout à l'heure, povr ^ue vous «oyez avertie assez tôt de m'écrire un petit mot que je puisi^ montrer, dans lequel vous me fassiez la proposition de la loge pour le 6 octobre ou le 13 , en cas d'engagement. Je n'en puis parler sur votre lettre d'aujourd'hui, qu'on voudrait voir, et dont je me suis bien gardée de faire aucune mention. Je sacrifie mon dîner à la nécessité d'y répondre promptement : ce n'est pas grand'chose ; j'aurai beaucoup plus de plaisir à vous entretenir quelques moments. Nous venons défaire une lonjjue promenade qui ni' a pris tout mon temps.
Je suis ravie de la prise de Berg-op-Zoom , et plus encore de Tcspérance de la paix, que je désire de tout mon cœur.
Vous n'aurez pas , ma reine , une froide réception ; on vous aimera dés qu'on vous verra. Pour moi, qui vous aime toujoui's, je serai transportée de joie de me retrouver avec vous; j'aurais d'ailleurs peu d'impatience de mon retour. Je ne me suis point ennuyée ici : ce sont les intervalles de plaisir qui font l'ennui; dèsqu on y est accoutumé, on ne le sent plus. Vous le prouvez. Cet exemple est bien fort de votre part; car c'était, en eft'et, votre poison. Si j'ai bien /lit sur l'extension des grands, vous avez encore mieux répondu. Entassons-nous, replions-nous sur DoiM-mémes, vous n'v perdrez rien du côté de l'esprit; en lui donnant moins de champ , il n'en a que plus de force : le feu
et les (Places du vôtre ne l'abandonneront jamais. Ce que you» dites sur les gens vifs, abondants, pétulants, etc., est exquis, et toute votre lettre charmante. Pourquoi Formont se laisse-t-iL en{jourdir au point que vous me marquez? Il a grand besoin que vous lui rendiez l'existence. Quand sera-t-il à Paris?
Adieu, ma reine ; Fheure me presse, et ne me permet que de vous dire combien je vous aime.
Je ne soupçonne point qu'on vous ait fait aucune tracasserie.
LA MÊME A LA MÊMK
Anet , vendredi 22 scptcnihre 1747.
Son Altesse Sérénissime, qui a plus mal aux yeux qu'à l'ordi* naire, m'a ordonné, ma reine, en attendant qu'elle puisse vou» écrire elle-même , de vous marquer combien elle est sensible à toute r amitié que vous lui témoignez : elle vous assure de la sienne et de l'extrême impatience qu'elle a de vous voir. Elle sait très-mauvais gré à madame de la Guiche <le n'être pas accouchée, et plus encore au président Hénault, dont c'est bien plus la faute, de n'avoir pas voulu vous amener ici : il aurait pu vous y déposer, faire ses tours à Versailles ou ailleurs, et vous y venir reprendre, et même vous auriez pu trouver, sans lui, quelqu'un qui vous eût ramenée; enfin, l'on ne peut se consoler de ne vous avoir pas à Anet. Je compte m'en dépiquer à Sceaux : j'ai grande impatience de vous y voir, ma reine. Vous ne me dites rien de votre santé : je me flatte que vous en êtes plus contente, et je le souhaite de tout mon cœur. J'attends le petit mot que je vous ai demandé dans ma lettre d'hier, pour exécuter votre commission. C'est uniquement pour remplir celle que j'ai reçue, (jue je vous écris aujourd'hui, ma reine : vous n'aurez ni pis ni mieux.
LA MÊMK A LA MÊME
Anet, dimniidic 24 septembre 1747.
Votre lettre du 22 a bien réussi, ma reine : je viens de la Iirf à Son Altesse Sérénissime, qui m'a dit de vous mander qu'elle
ne s'en est point du tout prise à vous du refus du président, ni compté que vous dussiez venir à vos frais. Mais voilà madame delà Guiche accouchée : si elle se porte bien, et vous aussi, et que Lassay soit disposé à venir vers le 1" octobre, ne pourriezvous pas encore venir ici pour y passer une huitaine de jours? Voyez ce que vous pourrez faire isans préjudice de votre santé. Au surplus, madame la duchesse du Maine vous assun^ qu'elle TOUS aime autant que jamais, et vous donnera Tappartement que vous souhaitez, comme je vous Tai marqué. Voilà ce que j'ai, ordre de vous dire. J'y ajoute, de vous à moi, que si au grand château vous ne paraissez que le soir, et que vous soyez beaucoup à Paris, on vous en saura très-mauvais gré , ne fût-ce que le mauvais exemple de faire sa volonté dans cette enceinte. Ainsi je vous conseille, ma reine, malgré la commodité que j'y trouverais pour moi, de ne point accepter cette habitation, à moins <|ue vous ne vouliez prendre sur vous plus que vous ne &te$ dans T autre.
Voilà un billet que je vous envoie pour mademoiselle JA\Tanches,pour la loge ^ vous y verrez de quoi il s'agit à cet égard.
Adieu, ma reine; je n'ai pas le loisir de vous dire un mot de plus, j'en suis bien fâchée.
LA MÊME A LA MÊMK
A net, dimanche l"*" octobre 1747.
Kli bien, ma reine, malgré l'occasion pressante, vous n'êtes pas venue. On me ])araît |)ersuadée que vous ne l'avez pu; bassay et votre lettre ont parlé à merveille sur cela : elle me donnerait une grande inquiétude sur votre santé , si je croyais <]ue vous n'avez pas pris soin de diminuer les inconvénients qui vous servent d'excuse. Vous auriez pu les augmenter beaucoup eu voyageant par un aussi mauvais temps , et je ne puis être wcliée <juo vous ne soyez pas venue nous consoler, persuadée, comme je le suis, que cet ouvrage s'achèvera bien sans vous. On enterre ici, cette après-dinée, cette pauvre duchesse d'Esses; et puis la toile sera baissée, on n'en parlera plus. Paris ' ^'tait bien malade dans le temps de cette malheureuse aventure,
* Sou i»ecrétaire.
et n'en a su qu'hier la triste catastrophe. J'ai peur que le m veau rè(<[ne ne fasse beaucoup regretter le précédent : ceux qii=3Ù veulent s'en emparer s'empressent grandement. Gela ne m fait personnellement rien, si ce n est que le mauvais train Ai choses me déplaît.
Donnez-moi de vos nouvelles, ma reine, et surtout de voti chère santé, dont je suis en peine, malgré ce qui peut à éga]*d me rassurer.
Je ne sais pas encore le jour de notre départ, on attend comte d'Eu pour le fixer : je vous le manderai, ma reine, que je le saurai.
LA MÊME A LA MÊME
Aiiet, ce 2 octobre 1747.
J'ai reçu aujourd'hui, par la guinguette, votre lettre du ma reine, par laquelle je vois que vous avez su notre dép^Mch rable aventure, le jour même qu'efte est arrivée. Je vois au -^i que le coup qui nous a frappés a retenti dans votre àme, pet — Jtétre plus que sur les lieux. Je pense, comme vous, que c'est ^"nn malheur pour cette maison , et je trouve que vous en exprin»- ^ parfaitement la nature, en disant que la perte est plus gran -^f que n'était la valeur de la chose perdue; cependant, je n'^^^i vu d'autres sentiments que la frayeur d'un pareil accident : -^^ j qui [)eut y être de plus est absorbé par là. La distraction, pri^^ \ par goût et pour remède, aura bientôt tout emporté. »
Je vous mandai hier sommairement comment la chose ^^^^ f arrivée, et je vais vous en faire un détail plus exact, poisq"^**^ vous le souhaitez. La chute i)récédente n'a eu nulle influei^ ^^ sur ceci; la tête, soutenue par un bras qui a été foi^ meurt*^^* n'avait pas porté : c'était une circonstance ajoutée pour renc^Bi* le fait plus grave, et le souper, que j'avais supposé, à vue ^^ pays, immodéré, ne le fut pas; aucun signe de danger "** suivit cet accident, ni mal de cœur, ni éblouissements, et 1 peut tenir pour certain qu'il n'a nulle part à ce qui l'a dont voici le commencement. Il y eut samedi huit jours qu^ ^ duchesse d'Estrées' fut prise d'une douleur dans le bras, r^^^
* Dlane-Adélnïde-PIiilippe Mancini-Mazarini , spirituelle, gourman^^» galante, VApi de Tordre de la Mouche à miel, la joviale et iogciiietue or|^'
DE MADAME LA MARQUISE DU DEFFAND. i07
cehii où était la contusion de sa chute : cette douleur était si Ti?e, qu^eile Caisait des cris comme une fiemme qui accouche. J^allai la Toir, ne sachant pas qu^elle fût incommodée, mais parce qu'on m'avait dit qu'elle n'était pas a la promenade, où elle allait tous les jours : je fus fort surprise d'entendre ses clameurs, et trouvant quel<]ue chose de singulier dans cette espèce de mal, je l'exhortai et la pressai même, avec toutes sortes drinstances, de Caire venir ce médecin de Dreux que vous fîtes venir pour moi l'année passée, et dont je Tassurai que j'avais été fort contente : je lui en proposai encore d'autres, estimés dans ce pays-ci, je n'y pus rien gagner. Notre petite Faculté lui proposa force lavements, elle en prit sept ou huit, qui lui firent readre une quantité immense de mauvaise nourriture non digérée. La douleur de son bras diminua alors beaucoup ; mais de> espèces de points qu'elle avait sentis en même temps dans le sein et dans la poitrine, continuèrent, et se firent sentir plus vivement qu'ils n'avaient fait d'abord ; elle se plaignait aussi de maux de cœur, d'étourdissements et de battements de coeur, mais point de fièvre. Je la pressai beaucoup de prendre médecine, que j' aurais voulue très-tbrte ; elle se contenta <le prendre de la mamie, et retai*da jusqu'au mardi. Elle passa tout ce tempsJà uns rien prendre, pas même de bouillon, et ne put se résoudre À rien boire. Enfin cette Icfj^ère médei^ine produisit une grande évacuation, et ses douleurs cessèrent; mais il lui restait des maux de cœur et des battements de ctcur, et elle se trouvait fort iaible : elle recommença à prendre un peu de nourriture , ^ le jeudi, veille de sa mort, elle mangea, à dîner, du potage, des œufs , et encore quelque autre chose ; elle se leva le soir |)our souper chex elle avec madame de Fervaques : ce Ait un léj^er repas, mais pourtant trop fort pour Fétat où elle était; elle mangea fort gaiement, et madame de Fer\-aques Tayant <]uittcc à minuit, elle se prépara à se remettre dans son lit. Elle avait été si bien toute cette journée, que j'avais passée en partie chez elle, que madame la duchesse du Maine, <|ui Fallait îoir tous les jours, lui dit en plaisantant qu'elle n'y viendrait plos, et qu'il fallait qu'elle descendit le lendemain : ce qu'elle parut très-disposée à faire. Je me suis un peu écartée : j'en étais
iiî<itnc(> des fameuses NuitK de Sceaux. Kllc avait épousé le 17 août 1707 Louis- A i-mand d*Estrces de Lauzirres-Thémine^, duo d*Es(rces. Voir sur racridenl qui termina sa vie, à soixante ans, les Mémoires du duc de Luynes^ t. VIII, p. 302. (L.)
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au moment qu'elle prit sa chemise pour se coucher ; elle dit' ses femmes que les jambes lui manquaient, et qu elle ne pouyarfc se soutenir; elles la traînèrent jusqu'à son lit, et la jetèrent dedans : il était à peu près une heure. A peine fut-elle couchée, que faisant une espèce de râlement, ses femmes se rapprochèrent d'elle, et la trouvèrent la tète penchée sur son sein, la bouche ouverte , et les yeux à moitié ouverts , sans mouvement et sans connaissance. On vint avertir madame la duchesse du Maine , qui monta aussitôt chez elle avec tout ce qui était dans le salon, car le jeu n était pas fini : le chirurgien, le curé, Tapothicaire , tout se trouva en même ^temps dans la chambre de cette pauvre femme, qui demeura toujours dans la même situation. On lui donna de Fillium, des gouttes d'Angleterre, on la saigna du pied ; le sang vint bien mais sans rappeler h connaissance; beaucoup d'émétique qui n opéra pas davantage; elle fit pourtant quelques efforts pour vomir, et même vomit un peu; cela nous donna un moment d'espérance : enfin on lui donna F extrême -onction, sans que madame la duchesse du Maine voulût sortir de la chambre; on Pobligea ensuite de passer dans le cabinet à côté , où nous restâmes jusqu'au dernier moment, qui fut à peu près à quatre heures du matin. Sou Altesse Sérénissime, tout éperdue, retourna dans son appartement , et se mit dans son lit : madame de Saiut-Maur et moi, nous restâmes auprès d'elle jusqu'à six heures.
Voilà, ma reine, le triste détail que vous me demandez : il est peut-être trop circonstancié pour une chose qui n'est propre qu'à fournir des idées noires, que vous n'avez que trop de disposition à saisir, comme il me parait par votre dernière lettre. Ne vous laissez pas gagner par des pensées aussi lugubres : j'espère que vous les laisserez à la Sainte-Chapelle, au lieu de votre personne , qui jouira agréablement et longtemps de sou nouveau gîte.
J'ai fait vos compliments à Paris, qui est très-touché de votre attention pour lui : il est encore malade, sa maîtresse lui donne mille francs de pension et ses é(|ui|)ages par son testament, qui est fort sage ; M. de Ne vers * est légataire universel. Quant à moi* ma reine, je la regrette; elle en usait fort bien avec moi, c^ l'ascendant que vous aviez pris sur son esprit nous répondait de Favenir; enfin je trouve qu'(Jle sevait bien ici: d'ailleun^^
* Frère de la ducbrsse d'Estrces. (L.)
sa fin est si tragique, qu'il est impossible qu'on n'en soit pas attendri. Je suis fort contente d'avoir vu en vous le même sentiment, qui devient si rare, que c'est merveille de le trouver quelque part.
Jeudi, 5 octobre.
Ce n'est pas ma Faute , ma reine , si vous n'avez pas eu plus tôt ce récit, mais celle de la poste; il ne m'a rien coûté, parce 4|ue je l'ai fait pour vous. Ne soyez pas en peine de moi; je n'ai eu que deux mauvaises nuits : tout a repris dès le lendemain le train ordinaire. Je ne suis pas surprise que vous ne l'ayez pas deviné : il y a des choses qu'il faut voir pour les croire. Je voudrais répondre à votre dernière lettre, et je ne le puis, car il fimt que celie-ci parte.
Ce que vous dites de l'état monarchique et républicain est excellent , et me donnerait matière de jaser ; mais il faut que je sois en bas , et me voilà en haut : on va à la chasse , malgpré un rhumatisme.
KA M#.ME A LA MÊME
A net, vendredi 6 octobre 1747.
Enfin, ma n^ne, nous partons de demain en huit, samedi, Ude ce mois, pour aller à Steuil ' ; nous y serons jusqu'au mardi, qu'on va coucher à la Queue*, et le lendemain à Sceaux, qui sera le mercredi 18. Il n'a pas été possible de reculer davantage, et rien n'a pu, comme vous voyez, nous dégoûter JAnet. Si je vous trouve à Sceaux, comme je l'espère, cela réparera tout. Je suis en peine de vous, avec plus de raison que vous ne l'êtes de moi. Je terminai hier si brusquement ma longue lettre, que je ne pus vous dire com])ien je souhaite que vous me rendiez un compte exact de votre santé ; marquez-moi tout ce qui vous regarde, ma reine, avec assurance que je n'y prends pas moins de part que vous-même. Je suis bien éloignée d'être aussi parfaite que vous le pensez! Je fis mauvaise mine, ne pouvant véritablement me traîner, la seconde imit qu'on m'envoya chercher ; j'en reçus le lendemain des reproches fort secs
* Près Mantes, château du comte d*Eu. (L.) A qnatre lieues de Paris , château du prince de Dombes. (L.)
lie CORRESPONDANCE COMPLETE
eu présence de beaucoup de témoins : cela me déplut. J'svai prié M. de Lassay, qui y était, d'en foire de ma part une petit plainte douce et honnête , il en manqua le moment : je croi qu'il ne l'a pas retrouvé; ne lui en parlez pas, si vous le Toyei car à présent cela ne serait plus bon h rien. Il en est résuit qu'on m'a laissée fort en repos, et peut-être qu'un peu de éà goût, supposé que je ne Taie pas mérité, vaut mieux que beau coup de fatigue que j'aurais pu avoir à l'occasion d'un rhiuni tisme qui tourmente les nuits, dont on se plaint fort sans y lîe sacrifier. Ne me répondez rien sur ceci. On m'a recommaod de vous mander bien vite Tarrangement pris, afin que too puissiez faire le vôtre, pour être à Sceaux en même tempt<|a nous. On voudra voir votre prc»mière lettre : il est bon qu'dD ' ne contienne rien que de louable. Son Altesse Sérénissime e a reçu une de M. le président Ilénault; elle m'a dit de tou prier de lui en faire ses remerciments , et ses excuses de c qu'elle ne lui fait pas réponse elle-même, étant si incommodé qu'elle ne peut écrire. Je puis encore avoir de vos nouvelle mardi et jeudi, j'en espère du moins encore une fois avant notr départ. Que j'aurai de joie de vous revoir, ma reine! Que d choses nous aurons à nous dire ! Je ne vois encore rien sur li forme du gouvernement; mais je pense, comme vous, que 1 pire des états est l'état populaire.
Adieu, ma reine, portez-vous l)i(»n, uime/-moi, et soyez sùn que je vous aime.
LA MÊMF A LA m£:ME.
Aiiet, (limniirhc 8 octobre 1747.
Je suis sensiblement touchée de votre amitié, ma reine; ma l'illusion où elle vous mène me fàchc sérieusement. Je vo: que ce n'est pas moi (|ue vous aimez, mais une idée qui voi appailient uniquement et que vous avez rendue digne de vouf et trop peu ressemblante à la chélive créature à qui vous e faites présent. Vous me réduirez enfin à ma juste valeur. J'ei père cependant qu'accoutumée à m'aimer, et touchée de me sentiments, vous ne m'en aimerez pas moins.
Je vous ai mandé, samedi, par Lassay, notre marche, et qu nous serons mercredi 18 à Sceaux. Nous allons samedi à Steuil
j'y (rouverai Lacour qui y est actuellemeiit, et que je ne pourrai Toir que là ; je lui demanderai quel jour il sera à Paris , et je TOUS le manderai : je ne crois pas que ce soit avant que nous soyons arrivés à Sceaux. Si vous n'y pouvez guère rester, tachez, ma reine, de vous contenter de votre petit château, pour éviter des murmures et peut-être, des plaintes qui vous déplairaient. Tâchons qu'il n'arrive rien qui nous sépare encore plus que nous le sommes. Si vous vous 'résolvez d'habiter ce lieu froid et humide , ordonnez qu'on y fasse bon feu plusieurs jours avant que vous y veniez.
J'ai bien cru, ma reine, que le remède de dissipation que ooQs croyions nécessaire pour tempérer nos frayeurs ne serait pu généralement approuvé. H est pourtant vrai qu'on n'a joué aucune comédie depuis l'afFreux spectacle que nous avons vu ; mais je ne vous réponds pas qu* avant notre départ nous ne revoyionslafarce.de M. de Senneterre. Heureusement pour moi je n'y prends ni n'y mets : je gémis, je m'étonne encore, et ne puis remédier à rien. II faut convenir que nous allons un peu au delà de l'humaine nature. Je vois d'ici ma pompe funèbre : si le regret est plus grand , les ornements seront en proportion. Que nous importe? Il faut toujours bien faire, et ne «'embarrasser que de cela.
Je n ai pas encore vu le pauvre Paris, qui est toujours malade dans le village où on le transporta pour lui dérol)er la con- 'uûssance de son malheur. J'aurais voulu, comme vous, qu'on eût fait plus pour lui , et peut-être était-ce l'intention de cette /^avre femme, qui dit, quelc|ues jours avant sa mort, qu'elle ^vait dos choses à mettre sur son testament.
Je suis bien aise que vous aimiez madame de Saint-Maur; ^*est la sfHile personne raisonnable et décente que nous ayons caliez nous : elle sera bien flattée de ce que vous me mandez 1-MHir elle, je n'ai pu encore le lui dire. Je me presse de vous *>^pondre, de peur que le temps ne m'en soit ôté. Le seul plairde ma vie est d'être avec vous, ma reine, de façon ou d'autre. Je ne pourrai plus recevoir de vos lettres ici, passé jeudi. i vous avez par delà quelque chose à me dire , ou simplement ie de m'écrire, adressez vos lettres chez M. le comte d'Eu, Steuil (>ar Mantes : cette |)oste va tous les jours ; mais nous y serons que jusqu'à mardi, que nous allons coucher à la ^^ueae. Je vous embrasserai le lendemain, n'est-ce pas, ma ■"'einct
lis CORRESPONDANCE COMPLETE
LA MÊME A LA MÊME
Anet, mardi 10 octobre 1747.
Notre arrivée, ma reine, est retardée d'un jour, parce que le départ du roi pour Fontainebleau empêche qu'on ait des chevaux de Versailles pour métier notre suite le jour qu'il le fallait. Nous partons toujours samedi pour aller à Steuil; mais nous n'arriverons que jeudi 19 à Sceaux. Je n'en suis pas si (achée, puisque c'est un jour de plus pour assurer votre état avant notre embarquement. J'espère que vous viendrez, et que ce sera sans inquiétude : c'est tout ce que je désire. Je ne puis vous dissimuler qu'on est étonné que vous regardiez comme une perte ce qu'on envisage peut-être en gain. Vos premières lettres à ce sujet avaient déjà mal réussi ; mais on n'a pu tenir à cette dernière, et l'on s'est taiit récrié, que j'ai été obligée de dire que ce dont on avait tant de peine à se passer avait pu vous paraître nécessaire : on m'a répondu à cela ce que je sais il y a longtemps. La vanité, parmi de certaines gens, retient ce que le cœur rejette. On a fini par me dire qu'on vous avait été fort obligée de ce que vous aviez fait, parce que, vu les circonstances, cela était bon, et qu'on mettrait tout en œuvre pour le maintenir bon; mais qu'enfin il n'en était plus question, et qu'il ne fallait plus parler de tout cela. C'est avec peine que je vous rends ceci : mais il m'a paru nécessaire que vous sussiez les dispositions, pour régler vos propos : sans quoi, ils paraîtraient insoutenables.
Nous n'aurons point de comédies, j'en suis fort aise; car j'adopte la leçon que fait Arnolpbe à Alain et à Georgette : il y a eu seulement un petit brimborion dans les bosquets, qui me déplut si fort, que, sans les fortes remontrances de madame de Saint-Maur, je ne m'y serais pas trouvée : elle m'a dit de vous mander, ma reine, qu'elle vous aimerait quand même vous ne le voudriez pas, et que vous jugiez si vous en seriez refusée.
Au reste, j'ai fait des réflexions qui me consolent de la bonne opinion que vous avez de moi : j'y trouve un nouvel engagement à faire tout de mon mieux, et j'en cherche de tout côté. Si la vanité est le principe de cette disposition, qui paraît bonne, autant vaudrait peut-être faire du pis qu'on peut.
Je suis lâchée des embarras que vous donne votre logement : je ne sais pourtant s'il ne vaut pas mieux s'im{)atienter quelque-
fois que de n'avoir aucun sentiment. Vous n'aurez votre tapissier que lorsque nous serons arrivés : je ne vois nul moyen de vous le procurer plus tôt. Pourvu que vous vous portiez bien , c'est le principal , les autres inconvénients sont légers et passagers. Adieu, reine ; j'attends avec grande impatience le moment de vous voir. J'ai encore fait dire à Paris que vous souhs^tiez le voir dés qu'il serait à Paris.
LA MÊME A LA MÊME
Vendredi 13 octobre 1747.
Rien n'est égal à la surprise et au chagrin où l'on est, ma reme, d'avoir appris que vous avez été chez madame la duchesse de Modéne. Un amant bien passionné et bien jaloux supporte plus tranquillement les démarches les plus suspectes, qu'on n^eodure celle-ci de votre part, a Vous allez vous dévouer là , abandonner tout le reste, voilà à quoi on était réservé : aussi ett-oQ l'exemple du malheur, les tourments dont on se croyait quitte vont renaître par vous, et toujours la même pierre d'achoppement : c'est une destinée bien cruelle! » etc. J'ai dit ce qu'il y avait à dire pour ramener le calme; on n'a voulu rien entendre. Quoique je ne doive j)lus m' étonner, cette scène a encore trouvé moyen de me surprendre. Venez, je vous conjure, ma reine, nous rassurer contre cette alarme : ne louez point la personne dont il s'agit, et surtout ne parlez pas de son affliction ; car cela serait pris j)our un reproche. Je comprends que vous serez tentée d'abandonner une route si scabreuse; mais songez que si vous preniez ce parti , tout retomberait sur moi, que vous laisseriez à T abandon. On est déjà fort mal disposé à mon égard, et je vous demande en grâce de vous prêter, dans les circonstances présentes, à ce qui est nécessaire pour remettre les choses dans un meilleur état. Si , par la suite, vous o'y pouvez tenir (car je sens combien cela est difficile), vous dénouerez doucement, sans rompre. Je n'exigerai pas de votre ^lié que vous rendiez votre \'w é|)ineuse et désagréable, c'est **sez que la mienne le soit : le partage que vous feriez de mes peines, loin de les soulager, les doublerait.
Nous partons toujours demain, et nous arriverons jeudi, conune je vous Tai mandé. Je désire passionnément de vous I. 8
trouver à notre débarquée. Je n'eus jamais tant de besoin dt vous , ma reine.