LE COMTE DES ALLEIRS, AMBASSADEUR DE FRANCE A CONSTANTÎNOPLE
('.onstanliiiople, 15 oclolire 1748.
Madame, M. d'Alembert a écrit ici que vous voulez bien entrer en correspondance avec moi, que cependant je ne devais pas m'en flatter, si je n'avais l'honneur de vous écrire le premier. Cette condition n'a rien que de juste et de facile : elle est trop ayréable et trop avanta{jeuse pour moi, j^our n'en pas profiter avec un empressement infini. Je puis donc espérer, madame, d'avoir de vos nouvelles particulières qui m'intéressent véritablement, et peut-être, par égard pour l'éloignement où je suis, l'ignorance et la solitude où vous me croyez, y ajouterez-vous quelque chose de ce qui se passe dans le monde. Il n'y a nulle égalité pour vous dans cfe commerce : dois-je me flatter d'un intérêt réciproque de votre part? Et, réduit à vous parler de moi, ou de ce pays-ci, n'est-ce pas vous ennuyer & coup sûr? Je le ferai cependant, j)lut6t que de me résoudre à garder un silence qui me j)riverait du plaisir de recevoir de vos lettres.
Je ne vous dirai rien do mon voyage; il y a trop longtemps que je suis arrivé, pour n'avoir pas oublié toutes les pein&<$ qu'il m'a données. Je ne vous parlerai point non plus des femmes turques : vous savez qu'on ne les voit pas, à moins qu'on ne les recherche par des aventures , dont la fin n'a jamais été trop de mon goût , et qui conviennent moins que jamais à mon âge, à mon état et a mon inclination.
Quant aux honnnes, il y a trop de choses à en dire pour entrer sur cela dans un grand détail : je me bornerai à vous donner une légère esrpiisse, afin que vous voviez les gens à q^ j'ai affaire. Le connnun est très-grossier, très-ignorant , très— siq)erstitieux ; les gens lettrés, parmi eux, très-taciturnes ^^
1 II s*n(;it ici du roiiite des Allciirs, iiU dt* celui (é^jalcineiit anil»;iss;ideu ■" ^ Coiistaiitinopli*, nu il avait romplacc .M. de Foniol (le|)uis iiovcinlire Ï7^^y doiil Saint-Simon a tracé un court et vif portrait (t. I'''", j>. 304, 305). M. «J*'* Alleurs avait suci*(Mlé à Cotifltanlino|ilc ù M. de Casiellanc, lequel avait lu*" môme succédé à M. de Villcucuve. (L.)
très-silencieux; tous fort intéressés, d'assez bonne foi cependant ; demandant avec bassesse , recevant avec org^ueil ; assez reconnaissants quand op les a obli(jés et qu'on en a besoin ; philosophes sans art, mais par tempérament; aujourd'hui ^j^rands, dcânain dans le néant, toujours égaux; le peuple, dévot de bonne foi à Mahomet; les {jrands, déistes, mais hypocrites à Pexcès; assez polis, pourvu cpie l'on convienne qu'on peut être poli sans révérences et sans com[>liments , et qu'on ne s'arrête qn^à des choses dites avec simphcité , qui paraissent naturelles, et venir du cœur.
Quant à ce qui me regarde personnellement, ma vie est assez
doaoe et uniforme. Je passe une partie de l'année, soit ici, soit
à me fort belle campagne , dans une retraite trés-scrupuleuse,
k cause de la peste , fléau que vous ne connaissez pas , et avec
lequel je ne vous conseille pas de faire connaissance : il est in-
ntpportable, non-seulement par ses horreurs, mais encore par
les précautions qu'il laut prendre, surtout contre les domesti-
<)iies, tous et toujours désespérés d'être enfermés. Lorsque
ce mal vent bien cesser, ce qui arrive ordinairement quand le
froid commence, on sort comme la colombe de l'arche, on de-
TÎeiit plus hardi, et l'on se rassemble enfin tout à fait. Le roi
étant le plus grand prince de l'Europe, son ambassadeur est
ici le premier, et a toute l'endosse d'un assemblage tumultueux :
sa maison est le rendez-vous des ennuyeux ; il y a tous les jours
da monde à dîner, point de soupers, des quadrilles ou reversis,
peu de conversation. Les ambassadeurs ou ministres, toujours
occupés du cérémonial, gênent ou fatiguent beaucoup. Les
négociants, plus instruits de leurs intérêts que d'autre chose,
nesont pas d'une grande ressource.
Le carnaval est un peu plus animé ; il y a bal au palais de France
tous les dimanches. Quelquefois cinquante ou soixante femmes
tiennent v danser, et y soupent ce jour-là ; ce qui fait un assez
beau spectacle, par leurs coiffures à la grecque, que je trouve
^ssez belles. Peut-être que l'illusion ne consiste que dans la
nouveauté de ce coup d'œil. La plus grande partie de ces
Remmes parlent assez mal l'italien; je l'entends un peu, mais
l^nc le parle point; elles parlent très-bien grec, moi point du
t-<nit. En général , elles parlent peu , pensent encore moins : il
■^'ya que ce qui regarde leur vanité, leur jalousie, enfin toutes
"«urs passions, qu'elles conduisent tout comme en France.
Ma femme est chargée de faire tous les honneurs ; elle aime
à danser : ce qui fait qu'elle s'amuse, se fatigue et s'ennuie al-ternativemenf . Pour moi , je ne prends nulle part à ces plaisir» bruyants; occupé uniquement de mes affaires, je n'ai pas 1^ temps de m' ennuyer, ayant d'ailleurs tout ce que je puis désirer- Je ne serais nullement à plaindre, si je n'avais de véritable?^ chagrins des pertes que j'ai faites en France de parents, d'amis-» et de société : cela m'a rendu très-indifférent sur mon éloigne — ment, me fait supporter mon exil non-seulement avec patience, mais m'a même déterminé, puisque c'est ma ressource, à l'em — bellir de mon mieux. Je suis très-bien logé : je vois du palais de France, par un côté, un faubourg de Gonstantinople, et m amphithéâtre avec des jardins; cette vue est terminée par 1^ sérail des icoglans, ou pages du Grand Seigneur. D'un autre , on voit deux mers différentes, couvertes de vaisseaux de guerre et marchands, ou de petits bateaux, plus communs que le^ carrosses à Paris. Vis-à-vis de moi, c'est le sérail du Grand Sei — gneur et la ville de Gonstantinople , dont je ne suis séparé qu^^ par un bras d'une de ces deux mers. Cette vue est tellement supé — rieiire à toute autre, qu'elle parait toujours nouvelle.
Ce qu'il y a ici de plus singulier, c'est la tranquillité journalière tout doit ù neuf heures du soir, et on croirait, au silence et -^ l'obscurité, que cette ville, habitée par un million d'àmes.
entièrement déserte. J'ai aussi de très-beaux jardins que j'ai fa iMt accommoder, dont je jouis beaucoup : le climat est très-beai un peu inégal; lorsque le vent du midi règne, ce sont des chs leurs insupportables, mais tempérées tous les soirs par vent de nord qui occasionne quelquefois un froid assez sensibh ce (|iii sert aux médecins à rendre raison de toutes les maladie (|u'il.s attribuent à cette variation, plutôt que de convenir i ^^ leur ignorance.
On fait très-])onne chère : le mouton est délicieux , le gibi excellent, le poisson abondant, les légumes parfaits, les fruÊ médiocres. J'entre dans ce détail parce que je sais qu il ne v< est pas indifférent, même dans vos plus grandes diètes; compte qu'il sera d'autant mieux reçu, que j'espère que v en êtes dehors, que vous ne voyez plus M. de Vernage* que bons procédas de sa paît et comme ami, et que vous jouisi d'une santé parfaite : du moins je le souhaite infiniment.
Faites, je vous prie, dans les occasions, ma cour à M- le
1 Fnincux moclocin du temps. (L.)
comte d' Argen$on , non que je lui demande rien ; mais je lui suis trop attaché par le cœur, pour ne pas chercher h le lui faire connaUre par toutes sortes de voies : en passant par vos mains, cela ne peut qu'acquérir tout le mérite qu il faut pour lui plaire. On ne peut le connaître sans T aimer, et sans lui souhaiter un crédit et une autorité dont il n'abuse jamais, des biens dont il use toujours, des honneurs qu il méprise lui-même, enfin des éloges qui lui sont dus et dont il fait aussi peu de cas.
Mille compliments, je vous prie, à M. le président Hénault, à Finditïerent et philosophe Formont , au prodigieux et aima^ ble d'Alembert : j'ai fait pour son ami, à sa considération d'abord, ensuite pour ses talents, tout ce qui a dépendu de moi. Si vous voyez le chevalier d'Aydie, faites-lui mille amitiés de ma part. Ce pays est fait pour lui, Tair est très- bon à Tasthme : on v peut manger, bouder et philosopher impunément.
Ma femme me charge de vous dire mille choses de sa part. Klle a du courage comme un lion, en voyage et contre la peste; file travaille tout le jour à mille choses pour n'être pas gagnée par Tennui ; enfin elle est raisonnable , ce qui est rare , même ^n France, où c'est peut-être l'Unique chose qui manque. Mais J^ m'aperçois que je vous écris, et que vous êtes rexcej)tion à '^ règle.
Ma lettre est trop longue pour ne vous pas faire d'excuses ^r mon écriture peu lisible; mais j'ai mieux aimé vous donner *"* peu de peine que de mettre un secrétaire dans ma confi- ^^ïice, et il me semble que je vous exprime mieux de cette ^<^on r inviolable, sincère et respectueux attachement avec leslUels je suis, etc.
LE MÊME A LA MÊME
Coiistanlinoplc, 17 avril 1749.
Vous croyez bien, madame, que j'ai été très-flatté de recevoir des marques de votre exactitude, et quoique éloigné, ou pour mieux dire séparé, comme je le suis, du monde, j'ai été Irès-aise d'apprendre, et par vous avec les grâces que vous y savez joindre, des nouvelles de ce qui se paSvSe; mais ce qui m'a fait un vrai plaisir, c'est d'apercevoir dans une très-longue lettre (dont, en vérité, je n'ai aucune envie de me plaindre) des mar-
118 CORRESPOISDAKCE COMPLETE
qucs (Vune véritable amitié. J'avoue que Finéçalité que je sentais que je devais nécessaireineut mettre dans un commerce de lettres avec vous , me faisait balancer à le commencer ; je crai* (jnais, avec raison, de vous ennuyer par des détails peu intére»* sants sur les Turcs, par des choses qui me sont personnelles, ou enfin par uiw. morale turque et ennuyeuse que la solitude inspire ici, malgré qu'on en ait, et que T amour-propre, qui est de tous les pays, mv fait prendre quelquefois pour une bonne et sage philosophie. Puisque votre bon esprit vous rend curieuse, que votre amitié vous rend indulgente, je me donnerai carrière sans scrupule.
Je ne commencerai pas par ce que vous voulez savoir, mais par ce qui m'intéresse le plus : c'est ce qui vous regarde per^ sonnellement. Je suis très-aise que vous soyez quitte de ce vilain temps critique. Quand vous n'y auriez (j[agné que de n'être phis a>sujettie h ces diètes outrées, ce serait beaucoup; et si votre santé eut déjà meilleui*e après les grands dangers passes, vous devez vous flatter qu'elle se fortifiera de jour en jour. Je suis charmé que vous soyez contente de votre logement de Saint-Joseph : je vous vois d'ici dans cet appartement, admirant la moire jaune et les nœuds couleur d(^ feu. Je vous passe d'aimer la propriété : c'est la seule façon de jouir de quelque chose. Je vous connaissais un vis-à-vis avant de partir. Vous méritez, madame, (Favoir du bien, non-seulement par le bon usage que vous en faites, mais par Tordre avec lequel vous le conduisez. Je profiterai de vos avis et de vos exemples, et j'espère , à mon retour en France , être en état de me passer de tout le monde. La pauvreté a mille inconvénients, dont, à mon gré, la <lcpendance qui en est inscj)arable est le plus grand. Quant à la santé, le premier de tous les biens, malheureusement elle ne dépend pas de nous : c'est lui présent que la nature fait sans choix et assez volontiers à des gens qui en font un mauvais usage : elle se plaît à le r(»fuî>er à ceux qui s'en serviraient pour être utiles et agréables dans la société. Au défaut de cet heureux état, im bon ré(|;ime et une grande tranquillité d'esprit préviennent les (grandes maladi(;s et rendent les incommodités supportables. Ce qui m étonne, je vous ravoue. c'est de me trouver vieux, sans savoir quelquefois comment cela m'est arrivé, à moins que je ne réfléchisse sérieusement sur tous les événements dont j ai été le témoin ou l'acteur : récapitulation qui n'est pas toujours fort agréable.
Puisque les nouvelles de ce pays-ci ne vous ennuient point, que même jusqu'à celles de T ambassadeur turc peuvent vous intéresser, je vous en dirai volontiers ; mais je vous prie , quoi* que toui ce que je vous écris soit peu important, d'avoir la bonté de n'en faire part qu'à M. le présidcul Hénault et à» notre ami Formont. J'ai des raisons pour être réservé : mes ennemis (et je n'en manque pas) feraient un monstre d'indiscrétion d^une chose que je regarde avec raison comme trés-indifFérente.
Sayd-EFfendi est revêtu ici d'une charge honorable, mais peu importante, et il a peu de crédit : il vit entièrement retiré avec ses femmes, n osant, parce quil a été employé dans les cours étrangéi*cs et qu'il a été la seconde personne de cet empire, communiquer avec des ambassadeurs. Cette intimité serait sus» pecte, et on lui croirait des sentiments ou des goûts pour le christianisme, ce qui est ici un crime capital ; du reste, il prend, comme tous les Turcs, son mal en patience. Ils sont accoutumés à s'élever et à déchoir de sang-froid; ni Testime ni le mépris ne sont attachés à ces deux états, et personne enfin ne meurt ici de ce qu on appelle en France la maladie des ministres. Je ne connais ni son fils ni son gendre, mais je sais qu'ils regrettent tous deux Paris.
On ne voit pas ici le grand vizir avec la même facilité et la même familiarité qui s observent en Europe. Ce personnage, tant qu'il exiî>te (ce (|ui est toujours très-incertain), est ici audessus de tous les ministres , et ne peut se comparer à ceux des autres pavs par son autorité, son crédit, sa suite, et ses richesses imaginaires. Tout roule sur lui : c'est une espèce d'associé à 1 empire, que le ^Sultan détruit quand il lui plaît, quand il lui cause le moûidre ombrage, ou enfin quand il juge à propos de le sacrifier au mécontentement du peuple. 11 le dépossède de sa charge et de son bien. Anciennement il lui en coûtait la vie, aujourd'hui les choses se passent plus doucement. Les ambasî^adeurs ne voient jamais le grand vizir qu'à leur première audience pour faire reconnaître leur caractère, ou à leur dernière, pour les congédier. Toutes les affaires se traitent ensuite entre K grand vizir et T ambassadeur par des interprètes; s'il survient quelque affaire importante , l'ambassadeur fait demander audience, et on la lui accorde. C'est dans cette première et dei"^ D»ère audience que se passent les honneurs du sofa, dont je vous envoie un petit détail à part pour M. le président Hénault, ^vec la même condition de réserve. Ces audiences se passent
lîO C0RRESP0NDA?4CE COMPLETE
avec un grand appareil. L'ambassadeur est prëcëdé de beaucoup d'officiers du Grand Sei{pieur, suivi de six interprètes de sa maison, de sa livrée, et la marche est fermée par la natimi française , qui est nombreuse , et par les protéfj^és de France : ce qui fait un assez beau cortège, surtout quand rambassadeur vient par mer, tous les officiers des deux vaisseaux étant obligés de l'accompagner. Trois ou quatre jours après, T audience do Grand Seigneur se passe dans le même appareil. L'ambassadeur traverse avec sa suite tout Constantinople, à cheval : c'est le Grand Seigneur qui envoie les chevaux; on passe plusieurs cours du sérail à cheval, et d'autres à pied. Lorsqu'on est à la dernière, on revêt l'ambassadeur d'une robe de chambre de drap, doublée de martre zibeline, dont le Grand Seigneur fait présent: c'est la robe nuptiale, sans laquelle on ne peut entrer; il passe au travers d'une haie d'eunuques blancs, et d'une autre d'eunuques noirs, spectacle assez hideux. Il arrive enfin dans la chambre du Grand Seigneur, qui est sur son trône, magnifiquement vêtu, avec un turban rempli de diamants, surtout une très-belle aigrette : le vizir est au pied du trône. L'ambassadeur alors déploie les voiles de l'éloquence : son compliment est ordinairement respectueux et fade , plein de mots et dépour\'u de choses. Le Sultan, du moins celui qui règne aujourd'hui, qui est un prince très-afïable , répond des choses amicales et décentes pour le roi, assez obligeantes pour l'ambassadeur. Pendant que cette harangue dure, il faut faire la révérence en avant toutes les fois qu'on prononce le nom du roi ou celui du Grand SeH gneur. Deux capigi-bachis , qui sont des espèces de gentilshommes de la chambre, soutiennent l'ambassadeur sous les bras; ce qui ressemble beaucoup à la cérémonie du mamamouchi français. Il faut du sang-froid pour n'être pas déconcerté ou surpris de ce faste oriental ; ou du sérieux, pour ne pas rire, lorsqu'on a de la disposition à voir les choses du côté comique.
Vous croyez peut-être que je suis très-faché de voir aussi rarement le Grand Seigneur ou le grand vizir? Vous vous trompes, si vous le pensez. Vous ne sauriez croire avec quelle facilité je trouve qu'on s'accoutume à voir peu les souverains, surtout celui chez lequel on est envoyé ; j'avais beaucoup plus de peine à me faire à l'usage de la Pologne, où on a continuellement l'ennuyeux esclavage d'une cour.
Nous avons trop souvent parlé ensemble de Voltaire, pour s'étendre là-dessus. On peut admirer ses vers , on doit faire cas
DE MADAME LA MARQUISE DU DEFFAND. iîi
de son esprit ; mais son caractère dég^oûtera toujours de ses t^fents. En fait d'esprit , tous les hommes sont républicains , et Vohaire est trop despotique. Avant de recevoir votre lettre, one personne de beaucoup d'esprit m'avait déjà parlé de Cati" lima^. J'en aurais usé tout comme vous à son égard, et je m'en serais tenu à la première entrevue : je Tai lu avec attention; j'y ai trouvé de beaux vers. Je ne suis pas surpris que des courtisans le louent, mais ce qui m'étonne, c'est que des gens désintéressés, qui ne doivent tenir qu'à la vérité, puissent applaudir au r6le de commode qu'on fait jouer à Gicéron, ce qui ne s^accorde ni avec l'histoire, ni avec le caractère du consul, et qu'on ne soit pas révolté d'être obligé de porter son admiration sur le plus vicieux et le plus scélérat des hommes , qui au milieu des plus noirs complots , mais des plus grands desseins du monde, à la vérité, mêle T amour le plus déplacé, le moins vraisemblable et le moins intéressant.
Je savais déjà l'histoire des plaques de cheminée*. Je me suis toujours attendu à une fin tragi-comique de la part des principaux acteurs de cette pièce; le mari est vain, non emporté ; la femme menteuse , romanesque , intrigante ; le favori de Mars et de Vénus , quoique très-aimable , a toujours été , daDs ses amours, hardi, bruyant, ingénieux; le dénoûment a répondu à tous ces caractères. Un accommodement est ce qu'il y a de mieux pour elle ; 'elle sera peut-être assez mal conseillée pour faire de plus grands éclats, qui augmenteront sa confusion Sens rien ajouter à ses intérêts. J'ai beaucoup ri de voir que pour rentrer chez les maris offensés et jaloux , il faut les mêmes personnages dont on se sert pour réduire les ennemis de l'Etat. Le peu de succès qu'ils ont eu en plaidant une aussi mauvaise cause doit convaincre que chacun a ses talents, et qu'il faut à Pavenir laisser faire ces démarches à des huissiers ou à des avo-
Ml y a deux tra{;édie8 de ce nom : Tune de Tabbc Pellcgriii, non rcpré- Kntée, imprimée en IT'iS; el Tniitre de M. de Créhillon , .-.ttcndue depuis longtemps, et enfin vue et reçue avec applaudisseniontM, le 21 décembre j 748. Hl« a été jouée vin{;t fois de suite sur le Théâtre- Français, ec qui alors était >B grand succès. (L.)
' Il s'a{>it ici de la fameuse aventure de madame de la Popelinière f ma- ^KiBoiselle Dancourc), femme du fermier général, avec le duc de Hiclielieu. On ■^ trouve racontée dans les Mémoires de Marmontel et dans les ^fenw^res du •*^ de Richelieu (par Soulavie), et sa Fie privée (par Faur). Elle est si ^^noe, que nous nous bornons à indiquer ces ouvrages. V. aussi le Journal ^' ««liier, t. IV, p. 327, 328.) (L.)
122 COURES POr<ïD ANGE COMPLETE
cats. Comine il n'y a pas eu de sang répandu dans Farrét du prince Edouard ' , cela ne fait pas une pièce trafjicjoe dans Ici régules; il a voulu, comme Charles XII avec les Turcs, se donner un petit air d'entêtement : son imprudence a été corrigée» et deviendra peut-être [>lus modérée* à l'avenir avec ceux qui ont le pouvoir de punir. Ce qui me paraît le plus tragique, c*esl l'état (le M. le comte d'Argenson. Je crains tous les remèdes contre la goutte; lorsqu'ils soulagent les douleni*s, ils attaqucBt sourdement d'autres parties et font de plus ([rands ravages. Moo attachement pour lui, et l'envie de le voir très-longtemps, me feraient désirer qu'il pût souffrir aven; patience ; mais cornaient souhaiter de sang-froid des douleurs à quelqu'un qu'on aime« et comment être patient, lorsqu'on est accablé de grandes affaires? Je trouve que la goutte a tort de l'attaquer, quoiqu'fl ait un peu fait ce qu'il fallait pour l'attirer; mais l'Etat a besoin de ses lumières, ses amis ont besoin de sa société, et loi Tondrait bien être toujours un peu gourmand : voilà bien des con* tradictions. Je ne serai parfaitement tranquille et content sur son compte que lorsque j'a])prendrai qu'il se porte mieux, et qu il aura une partie de ce qu'il mérite.
Je ris quelquefois ici tout seul de voir la facilité avec laquelle d'autres ont acquis des honneurs et des richesses, et le pea qu'ils y ont mis du leur, et de voir des gens du premier ordre, en tout genre, languir aussi longtemps après des grâces qui devraient les prévenir. Vous me ferez plaisir de lui parler de moi; je l'excepte, comme vous crovez bien, de la ré»er^-e que je vous ai recommandée, et vous me ferez plaisir de lui montrer ma lettre.
Je reviens à mes moutons, turcs ou domestiques. Ma femme, qui vous est fort obligée de l'honneur de votre souvenir, me charge de vous en faire mille remerciments, et de vous offrir ses services ici pour vos commissions. Elle s'occupe actuellement d'habiller plusieurs poupées à la grecque, à la turque, à la juive, à l'arménienne, pour les porter en France; je crois quelle se défera, dans trois mois, (Fune pou|)ée plus incommode, mais ([ui Tamusera par la suile; car, entre vous et moi, il faut ici de l'occupation; on ne peut pas toujours lire ou travailler, et les soins d'iui ménage siéent bien à une femme rai-
1 Le priiico Chnrles-Êdotiard, le Prétendant, enlevé ilc vive forco le 10 cembre 1748 à TOpéra, conduit ;i Vincrnncs, puis expiilHe. V. Barbier, t. IVy p. 329, et les Mémoires du marquis iC Argensoiiy t. V, p. îi08-3i9. (L.)
DE MADAME LA MARQUISE DU DEFFAND. ità
soDoable. Je vous avoue naturellement que je n'ai jamais pensé m'en occuper comme je fais et avec autant de satisfaction. Je n'ai pas le temps d'être oisif ici ; j'ai des affaires assez honnêtement, des visites à faire ou à rendre : c'est la croix de mon état. Mes délassements les plus agréables et mes grands plaisirs consistent dans la lecture , dans la tranquillité domestique, dans la bonne chère , que je ne fais que chez moi , ou des promenades dans un très-beau jardin, où j'ai fait des embellissements çt bâti un kiosque à la turque, pour être à couvert du soleil. J'y jouis d'une vue que les plus grands souverains pourraient m' envier avec raison; c'est là que je fais des réflexions de toute espèce, excepté de celles qui sont tout à fait noires, que j'écarte k plus qu'il m'est possible.
Je vous serai très-obligé de réitérer mes compliments au chevalier d'Avdie; je suis charmé de pouvoir me flatter qu'il a de Famitié pour moi. S'il a quelque trouble dans sa digestion, je ne suis pas surpris qu'il ait un peu d'humeur; il aimait de trop boone foi à souper, pour soutenir cette privation avec patience. SoQ humeur m'a toujours paru plus supportalile que celle des autres, et souvent bien plus aimable que leur gaieté : d'ailleurs, ses bonnes qualités et la tournure' de son esprit faisaient un composé très-sociable et très-aimable.
Je suis fâché pour vous et pour M. d'Alembert que vous TOUS voyiez plus rarement depuis que vous êtes à Saint-Joseph. L'asbiduité d'un homme aussi gai, aussi essentiel, aussi diversifie, quoique géomètre sublime, n'est pas une chose aisée à remplacer dans votre faubour(>[ Saint-Ciermain; je n'en excepte pas la solidité et la précision de l'abbé du Gué, ni l'aimable inconstance de Maupertuis.
Je m'aperçois qu'en vous annonçant que je vous parlerais de cepays-i*i, je vous parle de tout autres choses, et peut-être avec Fiucongruité d'un homme à qui elles sont devenues étrangères; Bttis, tout bien considéré, je compte trop sur votre indulgence et votre amitié , pour que je me pique de quelque ordre , ni de bieu écrire; j'ai, au contraire, un plaisir infini de sortir des wgltvs où je ne suis que trop assujetti, et de profiter de la carte Manche que vous m'avez donnée, pour laisser aller ma plume ▼•gabonde sur tous les objets (jut* mon imagination me pré- 5«ite. Accoutumé aux caprices de la fortune, aucun ne peut nuî surprendre. A propos de celle Ac M. de la V... * et des hon-
De la Vaugiiyon ou de la Vallièro. (L.)
iSi^ CORRESPONDANCE COMPLETE
neurs qu'il a acquis, je me souviens de ce que la Varemie, valet de chambre de Henri IV, disait au chancelier, que si son mattre était plus jeune il ne troquerait pas d'emploi. L'application de la prophétie n'est pas difficile à faire, pour quelqu'un qui devine toutes les éni(pTies avec autant de facilité.
Si je ne vous ai point parlé de M. deBemstorff*, ce n'est pas que je ne l'aime infiniment, et que je ne pense sur ses bonnes et aimables qualités tout comme vous, peut-être même avec des additions; mais mon silence n a été causé que par l'incertitude où j'étais si vous le voyez souvent. Sa galanterie assez universelle, mais pleine de discrétion, son goût pour la société, ses connaissances, sa facilité, le feraient toujours recevoir agréablement dans les soupers élégants ; mais son petit estomac refusera bientôt le ser\'ice. Il faut de la santé pour être homme à bonnes fortunes.
Je vous suis très-obligé de l'attention que vous me feites espérer d'aller voir ma fille. J'y serai d'autant plus sensible que je ne pourrai douter qu'elle m'est bien personnelle, puisque je suis sûr que vous ne connaissez qu'elle dans la rue de Charonne; dites-moi comment vous l'aurez trouvée, tout naturellement , et assurez , je vous prie , madame de Crussol ' de mes respects : elle le mérite bien.
Quant à l'opium, voici ce que j'en sais, en supposant que vous savez vous-même qu'il se tire ici, comme en France, des têtes de pavot ; la grande différence , c'est que la chaleur do soleil le rend ici meilleur, et lui donne des effets différents. U met le sang en mouvement, donne les idées les plus gaies, remplit l'âme d'espérances flatteuses ; dés que son action cesse, il jette dans la langueur, la mélancolie et l'assoupissement. Les gens qui en prennent n'ont d'esprit que dans l'efTet; il faut en augmenter la dose tous les trois mois au moins; il diminue l'appétit, il attaque les nerfs; ceux qui en font usage deviennent maigres et jaunes ; ils vont rarement à l'âge de cinquante ans , quand ils en prennent dans leur jeunesse ; lorsque de jaunes ils deviennent un peu verts, la mort n'est pas éloignée. Avez-vous envie d'en prendre? En ce cas, je tâcherai de vous dire une autre fois des choses plus attrayantes.
Il y a raison partout : c'est abuser de la permission , et je garde ce qui reste de blanc pour écrire à M. de Formont; j*
^ Envoyé de Danemark. (T^.) ^ Née d'Armenonville. (L.)
père que vou$ me saurez {pré l'un et l'autre de ne vous pas séparer. Je finis ce qui vous regarde , madame , par des protestations bien sincères de mon inviolable attachement, de ma reconnaissance, enfin, sans compliment et sans signature. Dsez-en de même, votre style et mes sentiments vous décèleront suffisamment, etc.
Copenhague, 9 nitirs 1751.
Si je faisais quelque cas de mes lettres , et si je les pouvais croire par quelque endroit dignes de votre attention, madame, je vous alléguerais toutes les raisons qui pendant si longtemps m'ont empêché de vous écrire; mais, comme je ne sais si je ne devrais pas plutôt chercher à m' excuser lorsque je romps que lorsque je garde le silence, je pense ne pouvoir mieux faire que de m'en remettre uniquement à vos bontés, et de vous prier de me pardonner ou la faute que j'ai commise, ou celle que je commets; daignez décider entre les deux, et m'en avertir, madame; et comptez que je ne retomberai plus dans celle r|ue TOUS m'aurez pardonnée.
Mais ne pensez pas, je vous supplie, que, pour m' être tu pendant deux mois, j'aie été moins occupé de vous : l'intérêt que je prends ù tout ce qui vous touche ne saurait être plus vif ni plus constant; il ne s'affaiblit point par le temps ni l'absence; et comme dans Téloignement où je suis il ne saurait vous im[)ortuner , je ne me ven^ai jamais réduit à lui mettre des bornes : c est en conséquence de ce sentiment que j'ai été alarmé pour la santé de madame la duchesse du Maine , et que je crains le départ de madame la duchesse de Modène ; je vous ai vue assez attachée, surtout à la dernière, pour ne voir qu'avec peine cet éloignement, et je suis bien sûr que vous augmenterez infiniment ses regrets lorsqu'elle sera au moment de s'arracher à ^ amis et à sa [)atrie.
Nous voici enfin au bout d'un hiver qui a été bien rude, et
' M. de Beriislui'fF, ministre du Danemark à Paris, avait été rappelé, à «on 6^nd regret, par non 8ouverain , (|ui lui destinait le mini8tèrc des affairci* étrangères. 11 fut remplacé à Farij* par M. de Reventlaw. (Mémoires du duc ^^Inynes, t. XI, p. 61, 106.) (L.)
iî6 CORRESPONDANCE COMPLETE
fimeste à bien des gens. Des maladies presque épidémiques oui régné ici et ont ou frappé ou menacé presque tout le monde: je m* en suis tiré heureusement, et ma santé a bien mieux soutenu ce climat et sa rigueur que je n'osais l'espérer. AussiMt que la saison sera bien assurée, je me propose d'exécuter enia le voyage à ma campagne projeté depuis si longtemps; et ce sera de là que je compte avoir l'honneur de vous rendre compte d'un sort incertain encore, mais qui ne le sera plus alors, ef auquel je vous supplie de prendre toujours quelque part.
J'ai l'honneur de vous assurer d'un respect et d'un attadiement inviolable.
SIILORD BATII * A MADAME LA MARQUISE DU DEFPA3ID.
25 aTril 1751.
Madame , je suis très-sensible à l'honneur de votre lettre, et je me reproche de m'étre laissé prévenir. Croyez-moi, madame, si je ne vous ai pas écrit plus tôt, et le premier, c'est uniquement parce j'ai craint de ne pouvoir m'en acquitter aussi liieD que je le voudrais envers une personne dont je souhaiterai toujours de conserver l'estime au plus haut degré. Je me rappelle souvent les agréables sou[)ers que j'ai faits chez vous avec t société la plus aimable, et dont la conversation était toujours aussi engageante qu'utile. Je me souviens particulièrement d'ifl soir qu'elle tomba par hasard sur notre histoire d'Angleterre: combien ne fus-je pas tout k la fois surpris et confus d'v voi que les personnes cpii composaient la compagnie la savaient toutes mieux que moi-même !
La mort du prince de Galles' vient de nous mettre dans 11 triste nécessité de rtîcourir à cette histoire, pour s'informer A
^ « Il Y > eu aujourd'hui, dit le duc de Luynes, à la date du 26 octoivi " 1749, un seigneur anglais présenté que Ton a]ipelle milord Bath ; il ett pi* n connu sous le nom de Pultrnev: il a soixante-douze ans; il vient v«r » n France, où il restera jusqu'au mois de mai. C'est celui qui a toujours^' • l'ennemi juré et déclaré de M. de VValjwIe. » Né en 1682, mort le 8 jaill* 1764. (L.)
^ Le prince de Oalles était mort le 31 mars, h. dix heures du soir, d*!»* fluxion de poitrine. Il était âgé d(î quarant(M]uatre ans. Il avait épousé •* princesse de Saxe-Gotha, plus jeune que lui de onze ou douze ani, dostï avait cinq princes et trois princesses. (L.)
ce qui s'est passé dans les temps de minorité. Il est bien singulier que, dans l'espace d'environ sept cents ans, c'est-à-dire depuis la couquéie des Normands , il n'y ait eu que cinq minorités, que toutes aient été très-malheureuses pour le prince monté sur le trône , et toutes fiatales au pays , par les différentes préteiitioDS à la régence de la part des princes du sang, ou les dissensîoDS ou disputes des autres grands du royaume, qui prétendaient participer à Pautorité; ce qui dégénérait souvent en guerres cÎTtles.
Le Parlement va, en conséquence d'une commission particulière du roi, délibérer et prendre les mesures convenables, en cas de sa mort avant la majorité du prince son successeur. Je crois qu'on fera une loi pour l'avenir (si pareil cas arrive), que la mère sera établie toujours seule régente du royaume , ainsi qu'en France , assistée néanmoins du conseil de personnes qui se trouveront occuper de certaines charges éminentes qu on désignera dans le bill.
La princesse de Galles , qui est universellement et infiniment aimée dans le pays, sera nommée régente, en cas de la mort prématurée du roi, et le jeune prince de Galles sera déclaré capable d'agir par lui-même et comme en pleine majorité, lorsqu'il aani atteint Tàge de dix-huit ans.
Jogez, madame, si l'extrême envie que j'ai de voir encore Qoefois la France, quelque grande qu'elle soit, doit, ou peut, dans des circonstances aussi critiques et aussi délicates que celles où se trouve le royaume, l'emporter dans mon cœur, et m' engager à quitter mon pays dans une pareille conjoncture. Mes dhires particulières demandent mon attention ; mais celui qui iSectionnc vraiment sa patrie, et dont la présence peut être de quelque peu d'utilité, ne doit jamais la perdre de vue, encore moins l'abandonner dans de telles circonstances. Je serais certainement bien flatté, et, si j'ose le dire, je languis même de me revoir avec vous, de renouveler de vive voix ma reconnaissance aux différentes personnes (|ui m'ont comblé d'amitié lorsque /étais en France. C'est même une très-grande mortification pour moi de ne pouvoir déférer à l'invitation que vous m'en faites; mais les raisons que je viens de vous donner sont plus que suf- Esantes pour me justifier dans l'esprit d'une personne pénétrée d'aussi justes sentiments d'honneur et d'amour de la patrie que vous l'êtes.
Je vous prie, madame, de faire mes compliments à MM. les
iS8 CORRESPONDANCE COMPLETE
présidents Hénault et Montesquieu, à M. le général Buckley ' et à ceux qui avaient coutume de se trouver aux soupers des Imidis. J'espère que le thé sera bon : je Tai bit mettre dans de grandes boites , parce qu'il se conserve mieux lorsqu'il est en grande quantité ensemble. Quand vous en voudrez davantage, ou quelque autre chose que ce soit d'Angleterre, ayez la bonté de me donner vos ordres ; je serai d'autant plus ponctuel à les exécuter, que je m'en tiendrai fort honoré, et qu'ils me procil* reront l'occasion de vous prouver le réel attachement et le respect sincère avec lesquels je suis, etc.
P, S. J'espère que madame la duchesse du Maine est tout à fait rétablie, et je vous supplie de me faire l'honneur de Passurer des souhaits que je fais pour la continuation de sa santé, et de lui présenter mes très-humbles respects. Nous allons changer notre style ; mais pour le présent, il faut se servir du vieux style, c'est-à-dire : avril, le 25', 1751 : de Londres.
Friedemboiii^ , 11 mai 1751.
On ne vous oublie jamais, madame, lorsqu'on a eu l'honneur de vous connaître. Je vous suppHc de le croire, et je sais bien que les heures que j'ai passées à vous voir et à vous entendre, occupent sans cesse mon souvenir et mes regrets.
Il serait cependant bien heureux pour moi , si je pouvais en perdre la trop vive idée ! les espérances que j'avais conservées jusque-là de revoir le pays charmant que vous habitez, se sont évanouies, ou au moins sont bien reculées. Mon sort est décidé, je reste ici; je viens d'être nommé ministre d'État, et je dois prendre après-demain séance au conseil. Dès ce moment il ne me sera plus permis de former des projets que pour un terme et des événements que je dois croire éloignés, quelque prochains qu'ils soient peut-être. Bien des gens vont me porter envie, qui me plaindraient souvent, s'ils lisaient dans mon cœur. Mais brisons sur un sujet sur lequel je ne dois plus m' exprimer, et sur lequel j'ai tant de peine à me taire.
1 François, comte de Bulckelcy, lieutenant général des armées du n>i, né à Londres le 11 septembre 1686, mort le 14 janvier 1756. Il était beau-frèrv du maréchal de Berwick. (li.)
Je suis désolé, madame, de voir que vous n'êtes pas contente de votre santé : sans elle la vie ne peut avoir de douceurs, et Fesprit ne sert souvent qu'à faire sentir mieux ses amertumes, fespére et je souhaite vivement que la vôtre se raccommodera, et que vous jouirez sans trouble et sans interruption de ce que le repos, T esprit, les connaissances et l'amitié peuvent procurer d'agrément. Mandez-moi souvent, je vous supplie, que mes vœux sont remplis.
Je n'ai pas encore lu le livre de Duclos, quoique je l'aie demandé '. Je n'ai pas été heureux à cet égard cette année : de trois transports de livres que j'ai demandés, et dont le dernier est parti le 20 janvier, il ne m'en est encore arrivé qu'un; mais je compte être mieux servi cet été ; et comme je vais faire venir enfin ce qui me restait d'effets à Paris, j'espère que, par cette occasion , mon commissionnaire me fera tenir ce qui me manque de productions de l'année. C'est un secours que j'espère oe pas perdre , et que je me ménagerai avec soin , tant que je pourrai. Oui, madame, je le sais, nos amis sont en grande et étroite liaison ensemble; peu de choses m'ont fait autant de plaisir que celles-là. Je compte que cette liaison durera autant qu'eux , et rien ne me paraît plus sage et mieux entendu de part et d'autre.
J'ai Clarisse* en anglais, mais je vous avoue ne l'avoir pas lue encore. C'est une entreprise un peu forte que cette lecture : six ou sept tomes, petit caractère! Je l'ai réservée pour me tenir compagnie pendant un voyage que je vais faire à ma campagne, où j'ai la permission de passer le temps indispensablement nécessaire pour l'arrangement de mes affaires domestiques, et dès que j'en serai venu à bout, j'aurai l'honneur de vous rendre compte de ce que j'en pense. Vous ne m'apprenez pas le jugement que vous en portez, et j'en sliis bien fâché, car il aurait éclairé et guidé le mien.
Comptez toujours, madame, je vous supplie, sur mon respect et mon attachement inviolable. Faites- moi la grâce de me rappeler quelquefois au souvenir de M. le président ; j'ose dire que je mérite qu'il ne m'oublie pas.
• Il »nçt\t dc« Mémoires pour servir h. Vhittoire des mœurs du dix-huitième tièclty qui semblent servir de complément aux Considérations sur les mœurs, (h,) ' Clarisse Harlowe de Richardson. (L.)
A la Brcde, 15 juin 1751.
Je vous avais promis, madame, de vous écrire; mais que vous mandcrai-je dont vous puissiez vous soucier? Je vous offre tous les rejjrets que j'ai de ne plus vous voir. A présent que je n'ai que des objets tristes, je m'occupe à lire des romans; quand je serai plus heureux, je lirai de vieilles chroniques pour teiii« pérer les biens et les maux ; mais je sens qu'il n'y a pas de lectures qui puissent remplacer un quart d'heure de ces soupers qui faisaient mes déUces. Je vous prie de parler de moi à madame du Chàtel * .
J'apprends que les Requêtes du Palais n'ont pas été favorables à madame de Stainville ; dites-lui combien je suis sensible à tout ce qui la touche, et cette personne charmante qui n'aura jamais de rivale aux yeux de personne que madame sa mère. Parlez aussi de moi à ce président qui me touche comme les Grâces el m'instruit comme Machiavel, qui ne se soucie point de moi» parce qu'il se soucie de tout le monde, et dont j'espère toujours acquérir l'estime , sans jamais pouvoir espérer les sentiments. Je n'aurais jamais fini si je voulais suivre cette phrase ; mais c'est assez le désoblijjer pour le mal que je lui veux.
Je n'entends ici parler que de vijnes, de misère et de procès, et je suis heureusement assez sot pour m'amuser de tout cela, c'est-à-dire , pour m'y intéresser. Mais je ne songe pas que je vous ennuie à la mort, et que la chose du monde qui vous (ait le plus de mal, c'est l'ennui ; et je ne dois pas vous tuer, comme font les Itahens, par une lettre.
Je vous supplie,» madame, d'agréer njon respect.
Genève, r«r 18 juin 1751 *.
Je ne doute pas, madame, que vous n'ayez eu le projet de
1 Maric-Tbérè«e Gouffier de Ueiily, nuriée en 1722 à Louis-François Croznt, marquis du Cliàtel. La ducliej^flc dn Choiseul, femme du célèbre
ministre de Louis XV, était sa fille. (L.)
- Datée fautivement de 1750 dans Tédiiiou de 1809. (L.)
DE MADAME LA MARQUISE DU DEFFAND. iZï
me piquer au vif, et vous y avez parfaitement réussi. J'ai pourtant plus de reconnaissance que de ressentiment : vous n'auriez pas pris la peine de vous fâcher et de me blâmer, si je ne vous avais paru le mériter. Mais si mon amour-propre me Sait trouver de la consolation jusque dans votre colère. Jugez du bonheur que j'aurais goûté en faisant des choses qui eussent pu vous plaire et en précipitant moins un zèle de patrie que je n'ai pas su mettre à son vrai prix ! Je trouve ici des hommes dignes d'être vus de près. On a sous sa main des savants du premier ordre ; la liberté du pays étend leurs idées. Us ont tous voyagé, et prisj le ton de politesse qui convient; tout ce qui se découvre et se fait de nouveau leur est promptement connu , de (|uelque part qu'il vienne ; et à qui n'aurait jamais connu Paris, on ne fait pas un mauvais tour de le clouer à Genève. Je ne dis rien des femmes : la bonne compagnie est , dit-on , à la campagne, et je n'ai pas eu jusqu'ici le temps de l'aller chercher.
Je plains bien madame du Châtel d'avoir encore plusieurs semaines à passer entre la crainte et Pespérance. Mon amitié pour M. de Thiers * m'avait peut-être fait envisager la question avec un esprit de prévention que je ne dois plus avoir. Le combat des premiers juges est déjà une bonne preuve qu'il y a dans le point de droit plus de problèmes que je ne pensais; et si, dans le doute, on peut écouter les considérations, elles insistent bien plus assurément [)our les filles de Tainé que pour celles du cadet. Cette affaire me fit une peine extrême dès son commencement, et j'ai regardé comme un soulagement pour moi d'être hors de Paris lorsqu'elle serait jugée en dernier ressort. Quand le cœur n'est pas d'accord avec l'esprit, l'on est mal à son aise : c'est une position à laquelle je devrais me faire depuis ma métamorphose ; mais, pour que cela arrivât en partie, il faudrait que je pusse croire que mes lettres vous feront quelque plaisir, que vous ne serez pas trop impatiente de la peine d'y répondre quelquefois, et que je pusse enfin apercevoir dans vos lettres que vous avez le cœur aussi philosophe que l'esprit, et que vous êtes aussi heureuse que vous le méritez.
' Et DOfi Tu^y, coBune disait faiitivcmeot le texte. (L.)
DV MÊME A LA MÊME
Genève, 6 juillet 1751 *.
Je ne mettrai pas, madame, un seul moment d'intervalle entre l'arrivée de votre lettre et ma réponse : premièrement, parce que vos lettres m'enchantent, et ensuite parce qu'il est du devoir de la société d'aider, en ce que l'on peut, au bonheur et au x;alme des gens qu'on aime et qu'on estime. C'est une fatalité de mon étoile 'd'avoir passé vingt- cinq années dans Paris, et de n'avoir été connu de vous que dans la dernière; car je ne serais pas où je suis. Ce n'est pas que j'aie la présomption de croire que j'eusse pu remplacer, ni dans votre cœur ni dans votre esprit, les deux présidents que vous me nommez, ni aucun autre de vos amis; mais je m'attache plus qu'eux, et j'ai moins besoin de variété et de dissipation. Le sort en a disposé autrement. Je m'impose un silence éternel; mais c'est en acceptant à bras ouverts la condition que vous me proposez d'une correspondance exacte et suivie. Heureux si, dans mon éloi{piement , je puis avoir des idées qui vous paraissent justes et (le quelque utilité! Vous savez du reste que quand vous parlez aux autres ou des autres, personne ne vous égale en lumières et eu sagacité : je laisse à part l'agrément. Mais vous n'avez ni la même justesse ni la même justice quand il s'agit de vous juger : vous vous humiliez de ce qui ne devrait faire que l'humiliation des autres, et l'humiliation est toujours un sentiment très-désagréable, de quelque part qu'elle vienne. Vous vous Faites un tort du malaise que vous éprouvez quelquefois, <jui ne vient sûrement que du vice de votre estonïac, dont vous n'êtes pas responsable; et dans le temps que chacun pèche par se croire plus d'esprit qu'il n'en a, vous vous accusez d'orgueil <|uand vous n'êtes que déraisonnablement humble. Sachez, madame, une fois pour toutes, que vous avez tiré le gros lot en fait d'esprit. S'il y avait quelque chose à désirer pour vous à cet égard, ce serait d'en avoir moins, et beaucoup moins, parce que vous seriez moins frappée du vice et du néant des autres :
1 Olt(; lettre est datée, dans réditioii de 1809, de juillet 1750, ce qui est iin])u.<ïslble, puisque la retraite d'Ilelvéïiiis et lA prise de voile de madame de Rujieliiioiide, (pii y sont racontées dans leur nouveauté, sont de juillet et d*octol)re 17t51 . Madame de Ruj>einionde avait fait précéder ses vœux d*un noviciat de trois mois. (L.)
VOUS ne savez pas {jré de celui que vous avez, parce qu'il ne suffit pas à votre J)onheur actuel. Daignez considérer cependant combien , dans votre vie , il vous a fait passer d'agréables moments, combien il vous a élevée au-dessus des autres, combien il vous a attiré d'hommages ! La figure seule n'a pas tout feit, et sûrement le temps a fait plus de bien à l'un que de mal à l'autre : il ne s'agît que de s'en persuader soi-même au point de vérité où la chose est. Je ne sais ce que je ne donnerais point pour que de bonnes et solides raisons pussent vous faire donner au séjour de Ghamron la préférence sur celui de Paris ; mais n'imaginez pas être dans le vrai quand vous pensez que s'ennuyer dans le lieu des amusements soit cent fois pis que de s'ennuyer dans la retraite. Ce serait comparer un violent mal de dents à un ulcère : il y a tel moment où l'on peut pàtir plus de l'un que de l'autre; mais les deux états ne se ressemblent point. Paris a et aura toujours une abondance où l'on n'a qu'à puiser : l'on peut dans des temps avoir les bras engourdis; mais ce léger mal a son terme. Je juge encore mieux de Paris à présent que quand j'y étais ; et si ne pourrais-je , sans ingratitude , me plaindre de ce qui m'environne.
La retraite de M. Helvétius* à la campagne, avec une jeune et belle femme, me paraît un parti qu'il aura plus de peine à soutenir, que madame de Rupelmonde n'en aura à soutenir le sien*. Tout ouvrira les yeux au premier sur le poids dont il vient de se charger, et tout affermira l'autre dans l'opinion qu'elle a bien fait.
* Claude- A drî<»n IlelvctiuS) littérateur et pliiloftophe françai^t, auteur du bmeux livre de VExprit, ne à Paris en janvier 1715, mort le 26 décembre 1771. 11 était fils du célèbre premier médecin de la Heine. Fermier f>cnéral à ringt-troiif ans, |K)S3esseur d'un revenu de cent mille écus, consacré au plaisir «à la bienfaisance, llelvélius, amoureux des choses de l'esprit et amoureux de sa femme, renonça subitement au monde et se retira à la campa{;ne pour y aimer et y travailler a son ai<ïe. Il donna, au frrand étonnement de la ville ft de la cour, sa démission de fermier f>énéral et de maitre d'hùtel de la Keine, cl se n!tira dans sa terre de Voré, dans le Perche, où il séjourna invariablenent, depuis h)rs, huit mois de Tannée. Il avait épouse en juillet 1751, {p*âce à «a belle fi{;ure, à son eH|)rit et à sa fortune, une Hlle d'une des premières maitons de Lorraine, mademoiselle de Li{;neville, « «pii ressemble en blond , dit
• le duc de Luynes, ù madame de FInvacourt, qui est aussi {îrande qu'elle, et
* a la taille admirable, l'air noble, modeste, timide et sans embarras ». (L.)
^ Madame de Rupelmonde, veuve de trente-trois ans, encore belle, était <lilréc aux Carmélites. Ces divers événements font dire au duc de Luynes :
■ Ou a fait cette anirée une remarque qui peut trouver sa place <lans ce ajournai. C'est qu'il s'y est passé quatre événements asfcz rares: un cardinal-
iZk CORRESPONDANCE COMPLÈTE
Lorsqu'un dépit amoureux conduit dans le cloître, il est à craindre (|ue le temps ne fiasse reconnaître que le remède est pire que le mai ; mais quand c'est un désir calme de faire son salut» je suis bien moins étonné du parti qu'on prend, que de l'opinion commune où l'on est chez vous, que plus on est mal dans ce monde, plus on plaît à Celui qui l'a créé.
Unie tarde fort de lire la Préface^do V Encyclopédie: je prendrai la liberté de vous en dire mon avis , et celui d'un bon nombre de connaisseurs que nous avons ici. Je suis fort aise du plaisir que vous avez a sentir que vous en aimez une fois mieux M. d'Alembert; cela fait deux plaisirs au lieu d'un : il n'y a que Paris pour ces multiplications-là.
LE BABON SCUEFFER' A MADAME Dl DEFFAND.
Compiègnc, 6 juillet 1751.
J'ai eu, madame, de si grandes preuves de vos bontés dans les occasions les plus intéressantes pour moi, que je regarde comme un devoir, en même temps que je trouve une consolation infinie, de vous faire part des malheurs affreux qui m'aniveut. M. de Gbambrier' est mort à Wesel; la nouvelle ne m'en est parvenue que ce matin. Vous savez, comme je pensais pour lui; mais je ne pourrai jamais assez vous dire combien j'avais de raisons pour lui être attaché : c'était la vertu même; la donH ceur, la sensibilité de son caractère égalaient les lumières de son esprit, et son amitié pour moi était sans bornes. Je plains autant que moi plusieurs pauvres familles à Paris, qui ne subsistaient que par ses charités. Je ne l'ai jamais dit tant qu'il vivait; mais je dois le publier aujourd'hui, ne serait-ce que pour le bien que peut faire un tel exemple. 11 entretenait dans sa maison une femme dont la fidélité lui était connue, et qui n'avait
• ministre qui s*o8l retiré , un chevalier de l'Ordre et mcino amltansadeiir qvî M fl'est fait père de l'Oratoire, un fermier général, jeune et se portant biea,
• qui a quitté, une dame du palais qui s* est faite Carmélite. • (Memoirei dm duc Je LuyneSy t. XI , p. 303.) (L.)
^ Envoyé de Suède en France depuis 1744. ^«'ommé sénateur, il dut le* tourner à Stockliolm en 1752. Son audience de congé est de mare 175S.(L.)
' Ministre de PrusM en France depuis vingt ans. Mort le M juin à Wescl^ où il était allé joindre son HouvcH'ain. Wesel est à trois lienes de Cologne, sur le Rbio et la Lippe. Le duc de Luynes fait son éloge. (L.)
^Tautre fonctioii que de visiter tous les jours les pauvres à qui il fiaisait des pensions, pour lui rapporter tous leurs besoins, et distribuer les secours dont ces mêmes besoins étaient la
Je vous demande mille pardons, madame, d'entrer dans tous
détails : vous êtes sensible , et vous connaissez sans doute
combien on trouve de plaisir à faire honneur à ses amis. Je
soukaite de tout mon cœur (|ue tous ne connaissiez jamais celui
de les fieûre valoir après leur mort. Il me serait bien doux de
pouvmr jouir dans ce moment du bonheur de vous voir et de
vous entendre; il m'est cependant impossible de m' éloigner
d'ici , et je suis réduit à vous oHrir seulement mes horomages
de loin : je vous supplie de les faire afj^réer à madame du Cfaà-
td, et d'être crante de mon respect et de mon admiration
pour elle.
J'en appelle, madame, à votre justice surtout ce qui regarde mon inviolable et très -respectueux attachement pour vous.
LE MÊME A LA MÊME
Compiègne, 14 jvtUct 1751.
Vous m'avez écrit, madame, la plus belle lettre du monde, et j'ai l'honneur de vous assurer que, dans mon extrême affliction, j'ai trouvé un {][rand soula(];ement à voir avec quelle bonté TOUS voulez bien vous intéresser à ce qui me re{][arde. Je ne suis pas encore assez heureux pour pouvoir appUquer à mon mal le ^nd remède dont vous me dites un mot en passant, mais pour l'usage duquel il faut plus (|u'une conviction purement intellectuelle, telle que la mienne. Il ne me reste donc que la ressource de l'amitié ; vous me l'offrez en rae permettant d'avoir l'honneur de vous écrire, et je profite de ce secours avec d'autant plus déplaisir, qu'il est bien vrai que vous avez, madame, par les a{préments de votre esprit et par la sensibilité de votre cœur, tout ce qui peut satisfaire davantage le goût et les sentiments de ceux que vous voulez bien admettre au nombre de vos amis. Si vous continuez à me trouver digne de vos bontés et de votre confiance , je sens que je me plaindrai infiniment moins de la perte dont j'ai osé vous parler dans la première ri^'acité de ma douleur. Nous avons vu mourir ici, ce matin, l'ambassadem*
d'Espagne, avec qui nous avons tous dtné avant-faier. Tout le inonde est consterné : on accuse, comme à l'ordinaire, les médecins, qui sont, je crois, fort innocents de toutes les morts auxquelles ils contribuent; il y a sans doute un arrangement que leur capacité ou leur ignorance ne peut point changer. Je n'ignore point tout ce qui peut se dire contre cette thèse; mais je sais aussi qu'il y a des choses très-fortes à répondre.
Au reste, madame, je ne vous dirai rien de ce pays-ci, où ^ous avez des correspondants plus instruits que moi. Vous savez qu'il y a une belle édition des Mémoires de Brandebourg, hâte à Berlin , avec une Épitre dédicatoire et une Préface où notre aimable président est nommé d'une manière qui fait tant d'honneur au goût du roi de Prusse , que je suis persuadé qu'il ne souffrira plus longtemps une maison qui porte le nom de SatU' Souci, ni une société composée de M. d'Argens et de ses pareils. Quand ce (p*and monarque aura ajouté cette réforme à toutes ses connaissances et à ses talents, il sera sans contredit le plus rare génie de son siècle. Mais, pour revenir aux Mémoires de Brandebourg , tâchez, madame, je vous en supplie, d'avoir la nouvelle édition de Berlin , et faites-moi la grâce de me dire ce que vous pensez des morceaux dont elle est augmentée.
Si vous voyez M. le chevalier d'Aydie, vous aurez bien la bonté de me rappeler à son souvenir. Je ne nomme plus madame la marquise du Cliâtel que pour vous supplier, une fois pour toutes, de me ménager la continuation de ses bontés. Vous n'accorderez jamais les vôtres, madame, à personne qui soit plus pénétré que moi du respect infini et de tous les sentiments qui vous sont dus.
Clérac en Aj^cnois, 15 juillet 1751.
Vous VOUS moquez de moi : ce n'est |)as le premier président que je crains, c'est le président; ce n'e.^t pas celui qui croit dire tout ce que vous voulez, c'est celui qui dit tout ce qu'il veut. J'aime bien ce que vous dites, que vous n'avez suivi vos compagnes que pour tuer le temps, et que vous n'avez jamais tant trouvé qu'il mérite de l'être. Eh bien , soit, tuons-le ; mais je le
connais» il reviendra nous faire enrager. Je suis enchanté que vous ayez £ait mon apologie : vous me couvrirez de votre égide » et» ce qui sera singulier, les Grâces y seront peintes. Je vous demande en grâce de me l'envoyer par le premier courrier avec une lettre de vous, s'il se peut.
Le chevalier d'Aydie m'a mandé qu'il avait gagné son procès. Le père bénédictin dont je savais si bien le nom et quç j*ai oublié n'avait donc évité des coups de pied dans le ventre que pour toqiber dans l'infamie de perdre un procès avec lequel il tuait le temps et le chevalier *. Je vous prie, madame, de vouloir bien parler de moi : c'est au chevalier. Je vous prie de parler aussi de moi à madame du Chàtei. Je lui sais bon gré de vous avoir inspiré de me communiquer le secret. Mais pourquoi dis-je que je lui sais bon gré de cela ? Je lui sais bon gré de tout. L'abbé Guasco me barbouille toute cette histoire : il médit que c'est M. de Bévol, conseiller au parlement, qui a donné le manuscrit, qui est, dit-il, très-savant. C'est depuis qu'il a une dignité dans le chapitre de Tournai qu'il ne sait ce qu'il dit. Je vous prie, madame, de vouloir bien remercier M. d'Alembert de la mention qu'il a faite de moi dans sa Préface^. Je loi dois encore un remerclment pour avoir fait cette Préface si belle : je la lirai à mon arrivée à Bordeaux. Agréez, je vous prie, etc.
18 juillet 1751.
Ma dernière lettre ne vous était donc pas parvenue, madame, lorsque vous m'avez fait la grâce de m'écrire le 15 de ce mois? Je me flatte cependant qu'elle ne sera pas perdue. Vous me donnez une nouvelle preuve de vos bontés pour moi, en vous intéressant a ce qui vient d'arriver à Stockholm : c'est un délire afFreux et sans exemple; ma maison est une des huit qui ont été sauvées dans une des plus belles rues de la ville, qui, à ces maisons près, a été entièrement réduite en cendres. L'ambassadeur de France occu[)e une autre de ces huit maisons. Nous ne pouvons pas douter de la source de tous nos malheurs ;
* Voir aux Œuvres de Montexquicu^ les Lettres aa chevalier <l*Âydie. (L.) ^ Voir aux Œuvres de d*Alembert (éd. Bossante, 1821), t. I«% p. 80. (L.)
mais il y a des choses qu'il faut i(p)orer jusqu'au moment ûq Ton se trouve en état d'en tirer vengeance.
Ma vie ici est très-uniforme et serait assez à mon goût, si vous étiez ici , madame , et votre société dont on ne trouve pw à se dédommafjer dans ce pays-ci , où vous savez qu'il n*y en a aucune. Les habitants de Bellechasse n'ont point été à Paris, comme on vous l'a dit. Je souhaite fort de m'y retrouver; vo» avez la meilleure part à ce souhait, et vous jugez trop bien ceux qui ont l'honneur d'être connus de vous , pour en douter.
En apparence , nous n'avons rien ici de nouveau ; mais toos croyez bien que dans un pays où il y a tant d'intérêts divers, cl où tout le monde s'occupe de ses intérêts , il y aurait tonjonn beaucoup à dire, si l'on pouvait tout dire. Ce sera à mon retooi à Paris que j'aurai le plaisir de vous prouver cette vérité, et de vous faire part de toutes mes observations. Je vous conjure, madame, de ne me point oublier avec vos amis, et de compter sur mon respect , sur mon attachement les plus inviolables.
M. SALADIN A MADAME LA MARQUISE Dl' DEFFAND.
24 juillet 1751 1.
Je ne suis pas assez présomptueux, madame, pour croire que j'aie pu contribuer par mes réHi^xions à vous rendre plus contente de vous-même et de votre position ; mais je suis charmé de voir que, vous rendant enKn plus de justice, vous ne formerez plus de plans nouveaux, et que vous vous laisserez aller au cours naturel de la vie de Paris et de vos sociétés , dont on ne sent jamais mieux Taffrément intrinsèque et le besoin qu'à ime certaine distance , et après un certain temps passé ailleors. J'avais hasardé une comparaison dans ma lettre précédente, qui me revint dans l'esprit après que la lettre fut partie. Je craignais qu'elle ne fiit ignoble et dégoûtante ; mais vous me l'avez passée, vous avez eu la bonté même de me la rappeler: cela m'a fait un plaisir que je ne puis vous dire. Il est si aisé i certaines gens et à certains lieux de se rouiller, qu'on est charmé de voir qu'on n'a pas été si sot qu on l'appréhendaîl. Cesl encore là un avantage de Paris, qui n'est pas médiocre. Quand on y est et qu'on écrit, on n'a qu'à laisser aller sa plume : die
« Cette lettre <fnt datéi* à tort, dam rédition de 1809, du 9^ juillet 1750. (L.)
DE MADAME LA MARQUISE DU DEFFAND. ISt
Ta toujours bien et intéresse toujours plus ou moins ceux à qui elle parle. A peioe ose-t-on se nommer quand on écrit de la province ; c'est presque un malheur de n'y être pas par lettre de cachet, le séjour en serait tout excusé, et Ton pourrait y être insolent tout à son aise. L'on pourrait se permettre de gloser sur ce qui se passe et sur ce qui se dit à Paris ; mais il y aurait de l'indécence d'en user de même lorsqu'on est absent par un exil volontaire.
Je vous avais pourtant promis l'avis de nos gens d'esprit sur la Préface de Y Encyclopédie : on me l'avait dit arrivée ici ; mais on se trompait, et Ton n'avait que le programme. Pespère que le retard ne sera pas long ; car je suis sur que la pièce est en chemin.
On me mande que la mort de l'ambassadeur d'Espagne ' est attribuée h la bonne chère qu'il a faite à Séchelles : je ne crains pas que votre président ait donné dans le panneau ; ce qu'il y a pourtant de vrai, c'est que la subtilité de l'air de Séchelles doDne un appétit qui peut d'autant plus aisément se tourner en perfidie, que la chère est grande et les honneurs de la table hits avec séduction : j'y étais Pannée dernière avec le cbevalier dcTencin*, qui ne pensait, peut-être alors, pas plus que moi, qu'il s'en trouverait à cent lieues l'année suivante. Ainsi va le monde. Je souhaite et crains d'apprendre l'événement du procès : je crois que Thiers a raison, et j'aime bien madame du Chàtel '.Je ne pense pas, comme vous, que les femmes soient des enfants éternels : !• elles cessent de l'être avant nous, et d'ailleurs elles se retirent bien j)lus tôt que nous d'une certaine dissipation. II est aussi commun aux hommes d'avoir des vapeurs (pi'aux femmes. Celles de Paris m'ont toujo»n\>; j^aru moins fi'i- Toles que les hommes, qui pourraient êtrr^ leur parallèle. Vous ttevous taxez de frivolité, d'enfance, que parce que vous descendez en vous-même, et qu'il peut vous arriver de vous prendre sur le fait. Madame, au nom de Dieu, comparez, et ne vous
' Don François Pi(j;i)atelli , mort le mercredi 14 juillet 1751. (V. Mémoires émtliicde Luynesy t. XI, p. 186, 187, 188.) (L.)
' Le chevalier, puis hnilli de Tencin , amliassadeur de la religion à Rome,
venail d'èire gratifié d^me bonne commnnderie. 11 était iils d'un frère de la
cfleliiL madame de Témoin. (Afp'm. du duc de Luynes, t. X!, p. 46, 88.) (L.)
' Il »*a|;i8sait d'an procès à l'occasion de la svicression de M. dn Châtcl ,
mare M. de Cocitaut et madame de Stainville, et M. de Thiers, leur oocle, et
M. de Bétbune, son gendre. M. de Guntaut gngna son procès en août 1751.
fV. Mémoires du duc de Luynrs, t. Xf, p. 141, Î06.) (L.)
lassez pas de me répondre. Je ne suis que trop sûr que cela arrivera; mais je suis assez solide pour en écarter Tidee.
LE MÊME A LA MÊME
. Genève, 15 août 1751 '.
Au nom de Dieu, madame, ne vous en prenez qu'à ma grande humilité et à la connaissance que j'ai du mérite de toutes vos relations, si j'ai prévu le cas où vous vous lasseriez d^ écrire à un habitant de la plus petite de toutes les républiques. Je ne souhaite rien plus ardemment que de m'étre trompé : la crainte de perdre ce qu'on aime le mieux fait souvent faire des imprudences par excès de précaution et de défiance. Je suis précisément dans ce cas : flatté, comme je le suis, de votre correspondance et enchanté de chacune de vos lettres, je vous défie de pouvoir me prêter avec justice la disposition d'esprit dont vous me parlez ; bien loin d'être refroidie par la conjecture que vous aviez faite, j'espère qu'après en avoir reconnu la fausseté, elle vous animera d'un nouveau zèle en ma faveur, et que, sûre de mon attachement et de ma reconnaissance, aussi bien que de ma franchise et de ma discrétion , vous trouverez toujours une sorte de satisfaction à vous ouvrir avec moi sur vos mouvements inlérieurs, et à savoir ce que j'en pense. Ne pouvant avoir aucune idée du pays où je suis, je ne vous en parlerai guère; Tamour de Paris et le regret de l'avoir quitté font une partie de mon existence : j'y ai vécu trop longtemps et en trop bonne compa^piie, pour ne m'étre pas attendu d'avance aux regrets éternels que j'aurais de l'avoir quitté. J'éprouve cependant ce que vous me dites : le désœuvrement est un grand mal; une vie honnêtement et diversement occupée est par conséquent une sorte de nécessité pour un homme qui n'est pas né paresseux et qui ne s'entend pas aux bagatelles. J'avoue que la plupart des questions sur lesquelles j'ai à donner tous les jours mon avis, ne roulant que sur de petits objets, paraîtraient insoutenables à bien des gens; mais qu'il s'agisse de mille écus ou de cent mille écus quand on juge, je tiens qu'il est plus doux d'être juge dans le premier que dans le second, et sur toutes les matières d'Etat. J'ai vu de si près les mauvais quarts d'heure
1 Datée à tort de 1750 dan» l'édition de 1809. (L.)
DE MADAME LA MARQUISE DU DEFFAND. Ul
de DOS ministres de Versailles, dont lesuffîra^^e n'est jamais que consultatif, et qui ont toujours à se garer des piéf^es qu on leur tend , que je les compare à ceux qui vont en patins sur une grande mer, tandis que je marche sur un chemin étroit , pavé et tout uni.
Vous gagneriez bien votre pari, si vous trouviez quelqu'un avec qui faire la gageure dont vous me parlez. Il y a une différence essentielle de lui à moi; j'ai toujours du plaisir à ce que je Sais, je n'ai de peine que par la nécessité de changer d'attitude, et ù lui c'est toute sa consolation; je me suis toujours trouvé plus heureux que je ne méritais, et il ne se trouve pas bien traité par la Providence; il est plus flatté des entrées du Louvre que d'être possesseur de tant d'avantages qui le mettent aïKdessus des autres : c'est une sage compensation du mattre des destinées. Les femmes sont dans une situation particulière : exclues de l'administration extérieure, il fallait que l'inspection de leurs enfants et de leurs domestiques leur servK d'amulement ou de consolation pour tous les âges. Le bon air et ropulence de Paris ne permettent guère les d^Uails aux femmes de condition, quand elles nont point d'enfants à regretter : itsl réellement une privation, mais c'est qu'il faut qu elles. im consolent par la considération des mauvais moments c|ui €0 sont souvent inséparables. Il faut, pour bien faire, regarder ce monde comme une comédie; et pourvu que le corps ne ionffre pas, on ne souffre pas trop à être persuadé qu'on n'a pis tiré un mauvais billet. Il est plus aisé, selon moi, à un homme raisonnable de s'accommoder à la vie des provinces, qu'aux femmes qui ont vécu dans le grand monde ; l'article des regrets leur est immanquable : je ne connais que T impuissance (faller au bout de Tan dans Tétat qu'on a, qui puisse faire un devoir à une femme raisonnîible de (|uitter Paris pour aucinie ville de province que ce puisse être.
Je me représente toute ra(;itation où le marquis du Chàtel et les Thiers doivent être, ù la veille d'une décision aussi intéressante; j'en ai peur d'ici pour les uns et les autres : il est fâcheux que la minorité des paities n'ait pas permis un accommodement : c'était le cas, ou jamais, de terminer toutes les prétentions par une transaction. Ce que j'y trouve de consolant, c*est qu'il y a assez d'étoffe pour que toutes ces dames, mariées ou çi marier, aient été les meilleurs partis de Paris. Je vois avec peine le tintamarre que cause l'affaire des hôpi-
U2 G0BRESP02<ÏDANGË COMPLÈTE
taux * : si quelque chose ])Ouvait devenir sérieux en France, a serait celle-là; car de part et d'autre l'on s'est bien avaaci et bien ai(jri; mais quand même cette affaire serait finie vous en verriez bientôt renaître quelque autre, par le xA de votre prélat. H ne suffit pas d'avoir de bonnes mœors une bonne doctrine et de bonnes intentions : il y a quelqui chose de plus nécessaire que tout cela dans la place împop tante qu'il occupe, c'est de l'esprit.
Les commencements de Y Encyclopédie ne sont point encon arrivés ici : je vous promets de vous en dire l'avis de no savants d'ici, qui sont les meilleurs ju^^es qu'il puisse y aroi daus ce genre, et qui ont l'avantagée de n'avoir ni intérêt n prévention. Paris est le lieu du monde où l'on a le moins di liberté sur les ouvrages des gens qui tiennent un certain coia.
J'ai plus manqué de sens que de sentiment en n'écrivant pu à madame Harenc; je savais quelle était fort occupée, et ji craignis de la fatiguer. J'ai mille grâces à vous rendre d'j bien voulu me mettre en état de réparer ma faute.
Je reviens à Y Encyclopédie, Il y a bien de la sévérité à r|ui ont critiqué l'expression : « qu'Adam était chef du genn humain, selon l'Écriture; » il n'y a, ce me semble, que ceux qm ne croient point à T Ecriture, et qui voudraient passer pou orthodoxes, qui aient pu prendre ce mot en mauvaise part. L4 malheur est que ce livre vient après plusieurs autres dont h mérite n'était pas dans un certain respect pour l'Ecriture, qm les gens d'esprit sont facilement suvspects de déisme dans ïe^ prit des dévots, et qu'en gros, l'on ne demande qu'à blâmer. Je n'appréhende pas que nous manquions de livres , mais j'admire bien plus le courage que le savoir de ceux qui en font.
Je souhaite que vous soyez actuellement occupée à voir les illuminations d'un duc de Bourgogne*. Ce souhait vous paraîtra bien bourgeois et d'un homme bien oisif; il est pourtant vrai que j'attache une grande importance à cet événement, et q«e je le souhaite de tout mon cœur.
* li s'agit d'un conflit entre le Pnrlcmcnt, l'arrlievèque de Pniis et la Coor, à roccasion d'une déclaration du Roi en dix-liuit articles, réglant h nonren Tadiniiiistnition' deâ hôpitaux. Cette affaire, aigrie et envenimée par UmÊtt .sortes de rivalités et d'hostilités, |)as.Monna longtemps les esprits. (V. HriaaifCf du duc de Luyitex, t. XI, p. 193, 313, 315.) Voir surtout le Journal de Barbier, t. V. (L.)
2 Le duc de Boui^ogne, frère aîné de Louis XVf , naquît dans la nuit ch dimanche au hindi 13 septembre 1731, et moarut le 22 mars 1764. (L.)
Au reste, n'appelez point vos lettres décousues : la variété l'est rien moins que décousue. Vous ne connaissez vos lettres que par la peine qu'elles vous donnent; celui qui les reçoit en juge autrement, et quand je vous jure en homme d'honneur ija'uDe de mes craintes était d'en recevoir plus rarement, c'est la meilleure preuve que je ne les trouve que divines , et que je TOUS aime de tout mon cœur.
U PRÉSIDENT DE MONTESQFIEU A MADAME LA MARQUISE DU DEFFAND
A la Brède, 12 août 17521.
Bon cela : le chevalier de Laurency, je l'adorerais s'il ne Tenait pas de si bonne heure ; mais je vois que vous êtes arrivée à an tel point de perfection que cela ne vous fait rien. Je suis ravi, madame, d'apprendre que vous avez de la gaieté : vous en aviez wscz pour nous. J'ai, je vous assure, un grand désir de vous revoir. Voilà bien des changements de place : ce sont les quatre coins.
J'ai reçu une lettre de madame la duchesse de Mirepoix. J'ai cru quelque temps qu'elle me querellerait de ce qu'elle ne m'avait pas fait réponse. Madame, je voudrais être à Paris, *tre votre philosophe et ne l'être point, vous chercher, marchera votre suite et vous voir beaucoup. J'ai l'honneur, ma- ^e, de vous présenter mes respects. Montesquieu.
LE MÊME A LA MÊME
Ail château de la Brèdc, 12 septembre 1751.
Vous dites, madame, que rien n'est heureux, depuis l'ange jusqu'à rhuftre : il faut distinguer. Les séraphins ne sont point beureux, ils sont trop sublimes : ils sont comme Voltaire et Maupertuis, et je suis persuadé qu'ils se font là-haut de mauvaises affaires ; mais vous ne pouvez douter que les chérubins ne soient très-heureux. L'huître n'est pas si malheureuse que nous, on
1 (Test ici le lieu de f^iire remorquer de nouveau «Tec quelle i{»norance lODt àattHi:*^ dans le recueil de 1809, le.n lettres à madame du DufTand. Toott» œllca de Montesquieu notamment, qui sont en réalité de 1751 et i75S, y ^nt diAive* do 1741 cl de 1742. A di\ ans près, c*eât exact. (L.)
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l'avale sans qu'elle s'en doute; mais pour nous, on vient nous dire que nous allons être avalés, et on nous fait toucher an doigt et à l'œil que nous serons digérés éternellement. Je pourrais parler, à vous qui êtes gourmande, de ces créatures qui ont trois estomacs : ce serait bien le diable si dans ces trois il n'y en avait pas, un de bon. Je reviens à l'huftre : elle est malheureuse quand quelque longue maladie fait qu'elle devient perle : c'est précisément le bonheur de l'ambition. On n'est pas mieux quand on est huître verte ; ce n'est pas seulement un mauvais fond de teint, c'est un corps mal constitué.
Vous dites que je n'ai point écrit à madame la duchesse de Mirepoix ' ; j'en ai découvert deux raisons : c'est qu'elle est malade, et qu'elle est dans les embarras de la cour. Â Tégard de d'Alembert, j'ai plus d'envie que lui, et autant d'envie que vous de le voir de l'Académie; car je suis le chevalier de l'ordre du Mérite. Il est vrai qu'à la dernière élection il y eut quelque espèce de composition faite, qui barbouille un peu l'électioD prochaine; mais je vous parlerai de tout cela à mon retour, qui sera vers le 15 ou la fin de novembre. Je suis pourtant bien ici; mais les hommes ne quittent-ils pas sans cesse les lieux où ils savent qu'ils sont bien, pour ceux où ils espèrent être mieux? J'irai vous marquer ma reconnaissance des choses charmantes que vous nous dites toujours, et qui nous plaisent toujours plus qu'à vous. Je vous félicite d'être chez madame de Betz*. Nous sommes dans des maisons de même goût; car je me trouve au milieu des bois que j'ai semés et de ceux que j'ai envoyés aux airs. Je vous prie de vouloir bien faire mes compliments aux maîtres de la maison, et d'agréer, madame, le respect et l'amitié la plus tendre. Montesquieu.
LK MÊME A LA MÊME
A la Brèclc, 13 septembre 1752.
Je commence par votre apostille. Vous dites que vous êtes aveugle ! Ne voyez-vous pas que nous étions autrefois , vous et
* Anne-Margueritn-G.ihricllo de Bcauvau-Craon , née le 28 avril 1707, mariée le 2 janvier 1739, à Pierre- Louis de Lcvis, marquis, pui» dac de Mirepoix. (L.^
2 Femme de Lallcmand de Betz, fermier f[énéral. Intime amie de madame du DefFand, qui en parle danst plusieurs de ses IcUres. (L.)
DE MADAME LA MARQUISE DU DKFFA>'D. ikô
moi, de petits esprits rebelles qui furent condamnés aux ténèbres? Ce qui doit nous consoler, c'est que ceux qui voient clair ne sont pas pour cela lumiueux. Je suis bien aise que vous TOUS accommodiez du savant bailli * : si vous pouvez gagner ce point, que vous ne l'amusiez pas trop, vous êtes bien; et quand cela ira trop loin, vous pourrez l'envoyer à Ghaulnes.
Je ferai sur la place de l'Académie ce que voudront madame de Mirepoix, d'Âlembert et vous; mais je ne vous réponds pas de M. de Saint-Maur : car jamais bommc n'a tant été à lui, que lui. Je suis bien aise que ma Défense ait plu à M. le Monnier. Je sens que ce qui y platt est de voir, non pas mettre les vénérables tbéologiens à terre, mais de les y voir couler doucement.
Il est très-singulier qu'une dame <|ui a un mercredi n'ait point de nouvelles. Je m'en passerai. Je suis, ici, accablé d'affaires : mon frère est mort. Je ne lis pas un livre, je me promène beaucoup, je pense souvent à vous, je vous aime, je vous présente mes respects. Montesquieu.
M. d'alembert a m. le marquis d'argens^.
Paris, 16 «opteinbrc 1752.
On ne peut être plus sensible, monsieur, que je ne le suis, aux bontés dont le roi m'honore : je n'en avais pas besoin j)our lui être tendrement et inviolablement attaché. Le respect et Fadmiration que ses actions m'ont inspirés ne suffisent pas à mon cœur; c'est un sentiment que je partage avec toute l'Europe : un monarque tel que lui est di(j[ne d'en-inspirer de plus doux, et j'ose dire que je le dispute sur ce point à tous ceux qui ont
' De Froullay. Louiti-Galjriel de Froullay, bailli de Turdre de Malte, (énérnl de« galères, ambassadeur de TOrdre en France. Il mourut à soixantedouze anit, le 26 août 1766. Il est question de lui dann les Lettres de Voltaire, de madame Aïssé, de madame de Créqui ( <<a nièce), à Scnac de Meillian. Il était l'ami intime du cbevalier d'Aydie. (L.)
^ Xous avoué cru devoir publier cette Correspondance de d'Alembert et da marquis d Argens, parce (|u*elle est comprise dans Tédition de J809 de la Correupondance inédite de madame du De ff and y faite sur ses pajiicrs, |)ar('e <]u*elle honore le caractère de dWlemItert en particulier, et en {jrnéral, la dignité littéraire, ù une époque où elle s humilie trop souvent; enHn^ parce que d'Alembert, à cette é|K>que, était de la société intime de madame duDelTand, ci que ce4 LeUres jettent du jour sur leur âme et sur leur vie. (L.)
Fhoimeur de l'approcher. Jugiez donc, monsieur, du désir <fa^ j'auraiâ de jouir de ses bienfaits, si les circonstances où je me trouve pouvaient me le permettre; mais elles ne me laissent que le regret de ne pouvoir en profiter, et ce regret ne fait qu'augmenter ma reconnaissance.
Pcrmcttez-moi , monsieur, d'entrer là-dessus dans quelqiMS détails avec vous , et de vous ouvrir mon cœur, comme à un ami digne de ma confiance et de mon estime. J'ose prendre ce titre avec vous; tout semble m'y inviter; la lettre pleine àt bonté que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire, la généroské de vos procédés envers M. Fabbé de Pradcs, auquel je m'intéresse trés*viveinent , et qui se loue, dans toutes ses lettres, de vous plus que de personne ; enfin la réputation dont vous jouissez à si juste titre, par vos lumières, par vos connaissances, par la noblesse de vos sentiments, et par une probité d'autant plus précieuse qu'elle est plus rare.
La situation où je suis serait peut-être, monsieur, un motif suffisant pour bien d'autres, de renoncer à leur pays: Ma fortnne est au-dessous du médiocre ; dix-sept cents livres de rente font tout mon revenu : entièrement indépendant et maître de mes volontés, je n'ai point de famille qui s'y oppose; oublié du gouvernement, comme tant de (jens le sont de la Providence, persécuté même autant qu'on peut l'être quand on évite de donner trop d'avantages sur soi à la méchanceté des hommes, je n'ai aucune part aux récompenses qui pleuvent ici sur les gens de lettres, avec plus de profusion que de lumière. Une jiension très-modique, qui vraisemblablement me viendra fort tard, et qui à peine un jour me suffira, si j'ai le malheur de parvenir à la vieillesse , est la seule chose que je puisse raisonnablement espérer : encore cette ressource n'est-elle pas trop certaine, si la Cour de France, comme on me l'assure, est aussi mal disposée pour moi que celle de Prusse Test favorablement. Malgré lout cela, monsieur, la tranquillité dont je jouis est si parfaite et si douce, que je ne puis me résoudre à lui faire courir le moindre rivSque.
Supérieur à la mauvaise fortune, les épreuves de toute espèce que j'ai essuyées dans ce genre m'ont endurci à l'indigence et au malheur, et ne m'ont laissé de sensibilité que pour ceux qui me ressemblent; à force de privations, je me snk accoutumé sans efibrt à me contenter du plus étroit nécessaire, et je serais même en état de partager mon peu de fortune avec
DE MADÂ3IE LA MABOLISE DU DEFFAiND. ikT
(Phonnéte» gens plus pauvres que moi. J'ai Gommencé, comme les autres homme», par désirer les places et les richesses; j'ai fini par y renoncer absolument , et de jour en jour je m'en trouTe mieux. La vie retirée et assez obscure que je mène est parfaitement conforme à mon caractère, à mon amour extrême pour l'indépendance, et peut-être même à un peu d!éloignement que les événements de ma vie m'ont inspiré pour les hommes. La retraite ou le régime que me prescrivent mon état et mon goiU m'ont procuré la santé la plus parfaite et la plus égale, c'est-à-dire le premier bien d'un philosophe ; enfin j'ai le bonheur de jouir d'un petit nombre d'amis, dont le commerce et la confiance font la consolation et le charme de ma' vie. Jugez maintenant vou^même, monsieur, s'il m'est possible de renoncer à ces avantages, et de changer un bonheur sûr pour une iituation toujours incertaine, quelque brillante qu'elle puisse être. Je ne doute nullement des bontés du roi, et de tout ce cp'il peut faire pour me rendre agréable mon nouvel état ; mais, malheureusement pour moi, toutes les circonstances essentielles à mon bonheur ne sont pas en son pouvoir. L'exemple de M. de Maupertuis m'efBraye avec juste raison : j'aurais d'autant plus lieu de craindre la rigueur du climat de Berlin et de Potsdam , que la nature m'a donné un cor[)s très-faible et qui i besoin de tous les ménagements possibles. Si ma santé venait à s'altérer, ce qui ne serait que trop à craindre, que deviendrais-je alors? Incapable de me rendre utile au roi, je me verrais forcé à aller finir mes jours loin de lui , et à reprendre dans ma patrie, ou ailleurs, mon ancien état, qui aurait perdu ses premiers charmes. Peut-être même n'aurais-je plus la consolation de retrouver en France les amis que j'y aurais laissés, et à qui je percerais le cœur par mon départ. Je vous avoue, monsieur, (pe cette dernière raison seule peut tout sur moi. Le roi est trop philosophe et trop grand pour ne pas en sentir le prix ; il connaît l'amitié , il la ressent et il la mérite : qu'il soit lui-même mon juge.
A ces motifs, monsieur, dont le pouvoir est le plus grand sans doute, je pourrais eu ajouter d'autres. Je ne dois rien, il eA vrai, au gouvernement de France, dont je crains tout sans en rien espérer; mais je dois quelque chose à ma nation, qui m'a toujours bien traité, qui me récompense autant qu'il est en elle par son estime, et que je ne pourrais abandonner sans une
espèce d'ingratitude. Je .-.uis d'ailleurs, comme tous le savez,
iU CORRESPONDANCE COMPLETE
char{[é, conjointement avec M. Uiderot, d'un (prand ouTrage, pour ler|uel nous avons pris avec le public les en{jagenients le« plus solennels , et pour lequel ma présence est indispensable. [| est absolument nécessaire que cet ouvrage se fasse et s'imprime sous nos yeux , que nous nous voyions souvent et que nous travaillions de concert. Vous connaissez trop , monsieur, les détails d'une si {grande entreprise pour que j'insiste davantage là-dessus. Enfin (et je vous prie d'être persuadé quejeae cbercbe point à me pai^r ici d'une fausse modestie) je doute que je fusse aussi propre à cette place que Sa Majesté veut bien le croire. Livré dès mon enfance à des études continuelles, je n'ai que dans la théorie la connaissance des hommes , qui est si nécessaire dans la pratique quand on a affaire à eux. La tranquillité, et, si je l'ose dire, l'oisiveté du cabinet m'ont renou absolument incapable des détails auxquels le chef d'un corps doitsr livrer. D'ailleurs, dans les différents objets dont l'Académie s'occupe, il en est qui me sont entièrement inconnus, comme h chimie, l'histoire naturelle, et plusieurs autres, sur lesquels par conséquent je ne pourrais être aussi utile que je le désirerai:}. Enfin, une place aussi brillante (|ue celle dont le roi veut m'bonorer oblige à une sorte de représentation tout à foit éloignée du train de vie que j'ai pris jusqu'ici; elle engage à un grand nombre de devoirs, et les devoirs sont les entraves d'un homme libre. Je ne parle point de ceux qu'on rend au roi : le mot de devoir n'est pas fait pour lui : les plaisirs qu'on goûte dans sa socitHé sont faits pour consoler des devoirs et du temps qu'on met à les ren?plir. Enfin, monsieur, je ne suis absolument proprei par mon caractère, qu'à l'étude, à la retraite et à la société la plus bornée et la plus libre. Je ne vous parle point des chagrins, (rrands ou petits, nécessairement attachés aux |)laces où l'on a des hommes, et surtout des gens de lettres, dans sa dépendance. Sans doute le plaisir de faire des heureux et de récompenser le mérite serait très-sensible pour moi ; mais il est fort incertain c|uc je fisse des heureux , et il est infaillible que je ferais des mécontents et des ingrats. Ainsi, sans perdre les ennemis qucje puis avoir en France, où je ne suis cependant sur le chemin de personne, j'irais à trois cents lieues en chercher de nouveaux .' j'en trouverais, dès mon arrivée, dans ceux qui auraient pu aspirer à cette place, dans leurs partisans et dans leurs créatures , et toutes mes précautions n'empêcheraient pas que bien des gens ne se plaignissent et ne cherchassent à me rendre l>
rie dé$a{|^able. Selon ma manière de penser , ce serait pour moi un poison lent, que la fortune et la considération attachées À ma place ne pourraient déraciner.
Je n'ai pas besoin d'ajouter, monsieur, que rien ne pourrait me résoudre à accepter, du vivant de M. de Maupertuis, sa surrivance, et à venir, pour ainsi dire, a Berlin recueillir sa succession. Il était mon ami. Je ne puis croire, comme on me l'a mandé, qu'il ait cherché, mal([ré ma recommandation, à nuire . à M. l'abbé de Prades ; mais , quand j'aurais ce reproche à lui feire , l'état déplorable où il est suffirait pour m' engager à une plus grande délicatesse dans les procédés. Cependant cet état, quelque fâcheux quil soit, peut durer longtemps, et peut demander (|u'on lui donne des à présent un coadjuleur : en ce cas , ce serait un nouveau motif pour moi de ne pas me déplacer.
Voilà, monsieur, les raisons qui me retiennent dans ma patrie : je serais au désespoir que Sa Majesté les désapprouvât. Je me flatte, au contraire, quemapliilosophieetma franchise, bien loin de me nuire auprès du roi, m'affermiront dans son estime. Plein de confiance en sa bonté, sa sagesse et sa vertu, bien plus chères âmes veux que sa couronne, je me jette à ses pieds, et je le supplie d'être persuadé qu'un des plus grands regrets que j'aurai de ma vie sera de ne pouvoir profiter des bienfaits d'un prince aussi digne de Tétre, aussi fait pour commander aux hommes et pour les éclairer. Je m'attendris' en vous écrivant. Je vous prie d'assurer le roi que je conserverai toute ma vie pour sa personne rattachement le plus tendre, le plus fidèle et le plus respectueux, et que je serai toujours son sujet, au moins dans le cœur, puisque c'est la seule façon dont je puisse l'être. Si la persécution et le malheur m'obligent un jour à quitter ma patrie et mes amis, ce sera dans ses États que j'irai chercher un asile : je ne lui demanderai que la satisfaction d'aller mourir auprès de lui, libre et pauvre.
Au reste, je ne dois point vous dissimuler, monsieur, que, longtem|)s avant le dessein que le roi vous a confié, le bruit s'est répandu, sans fond(*ment comme tant d'autres, que Sa Majesté songeait à moi pour la place de président. J'ai répondu à ceux qui m'en ont parlé que je n'avais entendu parler de rien , et qu'on me faisait beaucoup plus d'honneur que je ne méritais. Je continuerai, si on m'en parle, à répondre de même, parce que, dans ces circonstances , les réponses les plus simples sont les
meilleures. Ainsi, monsieur, tous pouvez assurer Sa Majesté qoe son secret sera inviolable. Je le respecte autant que sa persooM, et mes amis i(;noreront toujours le sacrifice que je leur fais. J'ai F honneur d'être, etc.
M. SCHEFFEl A MADAME LA MARQUISE DU DEFFAND.
Berlin, 26 septembre i7SS.
Je suis parti de Paris, madame, sans avoir eu Phoniieurde prendre conçé de vous, et j'espère que vous me le pardonnera; mes peines étaient si vives et si sincères qu'il me fui impossible de me distraire un seul moment : je ne vous aurais parlé que de ma douleur, et je pensais que par riiitérêt même que vous daignez prendre à moi , je devais vous épargner le chagrin de lire une si triste élégie. Je tâche aujourd'hui de réparer ma fiiofe, en vous envoyant la lettre ci-jointe de M. de Voltaire' ; elle yoos amusera, par le charme inséparable de tout ce qu'il écrit, et vous serez plus instruite de ce qui le regarde, que je ne le ans après avoir passé deux jours avec lui ; je ne l'ai vu qu'en la compagnie de gens devant qui il n'aurait pu me parler fort naturellement de sa situation. Si les bontés de son maître ne lui tiennent pas lieu de tout, il me parait Fort h plaindre; car en vérité, hors le maître, ce pays-ci ne peut pas retenir quelqu'un qui a connu la bonne compagnie du pays où vous êtes. M. de Manpertuis se meurt de la poitrine; il prend le lait d'ânesse, qui commence cependant à lui faire quelque bien. Il se flatte de regagner assez de forces pour entreprendre un voyage en France et pour y passer l'hiver ; celui de Berlin le tuera infailliblement, s'il v reste.
A présent, madame, que j(» vous ai rendu compte de tout ce <jui peut vous intéresser daiLS les lieux d'où j'ai l'honneur de vous écrii'e, permettez-moi de vous parler un peu de la France: il est bien certain que j'en serai occupé toute ma vie. Je m'uB** gine que si cette lettre vous trouve encoi'e à Chamron, ce sera du moins à la veille de votre retour à Paris : vous aurez bien la bonté alors de me donner de vos nouvelles et de cellcii de tous les gens qui ont T honneur de composer votre société. *^
^ CeUo lettre de Voltaire n*a p;i8 été publiée. (L.)
fous «ipplie de m' écrire sur Stockholm , où je serai dans trois semaines d'ici.
Adieu, madame : vous rx)nnaisse% mon respect et mon attaefaemeot pour vous ; mais vous ne pouves pas connaître encore ma constance, que j'espère vous prouver en vous demeurant attaché, malgré les espaces immenses qui nous sépareront.
M. LE MARQUIS D^ARGENS A M. d'aLKMRERT.
rutsdam, 20 octobre 1752.
J'ai montré , monsieur, la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m' écrire, au roi : elle a accru la bonne opinion que àSa Majesté avait de votre caractère, et elle a augmenté, par conséquent, l'envie qu'elle a de vous avoir à son service. Le roi m^i chargé, monsieur, de vous écrire de nouveau de sa part, et de répondre aux difficultés que vous croyez insurmontables, et qui, à vous dire le vrai, ne me paraissent pas aussi grandes que vous le pensez.
La santé de M. de Maupertuis, malgré ce qu'on peut en avoir écrit à Paris, est toujours plus ninuvaise. Il veut aller en France; mais il n'ose partir : car il sent bien qu'il n'aura pas la force d'achever son voyage. Supposons que, par un hasard inespéré, il vint à se rétablir, vous serez auprès du roi avec douze mille hvres de pension, vous aurez un logement dans le eliàteau de Potsdam, et vous serez désigné à la présidence de l'Académie. 11 n'v a rien dans tout cela à quoi M. de Maupertuis puisse trouver à redire; et c'est, en vérité, porter votre délicatesse Iroj) loin : d'ailleurs le roi m'a assuré que M. de Maupeiiuis serait eharnié de son choix. Quant aux ennemis que vous craignez (|ue votre poste ne vous fasse dans ve pays, soyez persuadé que vous u\ aurez que des admirateurs parmi les honnêtes gens ; les autres seront trop heureux de dissimuler et de rechercher votre amitié. Les bontés dont le roi vous honorera seront trop manjuées pour que vous ayez rien à redouter des cabales, qui d'ailleurs ne font pas fortutie ici..
Si vous {tassiez à Londres ou à Vienne, vous pourriez craindre <pi'on ne vous accusât d'avoir manqué à votre patrie; mais vous venez chez le premier et le plus intime allié de voti'e
nation, chez un roi qui l'aime, et qui a déjà attiré auprès de lui plusieurs de vos amis et de vos compatriotes.
Vous aimez la tranquillité, vous la trouverez ici : vous n'éteîi obli,';é à aucune représentation ; vous verrez le roi comme un philosophe, de qui vous serez chéri et estimé.
Le climat de ce pays-ci n'est pas plus froid que celui de la Bretagne. J'ose vous assurer cju'il eî>t plus beau que celui de Paris, parce qu'il est beaucoup plus serein.
(Juîint à V Encyclopédie , vous pourriez travailler ici aux articles que vous faites, et laisser la direction de l' ouvrage à M. Diderot; et si, lorsqu'il sera fini, il vouliiit venir à Kerlin, je ne doute pas que le roi ne fût charmé de faire l'acquisition d'un homme de son mérite : tous les jjens qui pensent seraient portés à lui rendre service.
Si je suis assez malheureux, monsieur, pour que mes raisons ne vous persuadent pas, j* aurai du moins l'avantage de vous avoir montré que personne ne vous est plus attaché que moi, et que plein d'admiration pour vos lumières et pour votre caractère, je n'ai rien oublié pour procurer ù Berlin un homme qui en eût illustré l'Académie.
Comme tout le monde commence à savoir que le roi a souhaité de vous avoir, je crois que le mystère devient aujourd'hui inutile. Je suis, etc.
M. Ii'aLEMBERT a m. le MAIiyilS» d'aROENS.
Paris, 20 iiovetnbre 1752.
Si j'ai tardé, monsieur, h répondre à votre seconde lettre, ce n'est point par une né{;lif,ence que les bontés extrêmes de Sa Majesté rendraient inexcusable, c'est parce que ces bontés niémCN semblaient exiger de moi de nouveau que je ne prisse pas trop prom()tement mon dernier parti dans une circonstance qui sera peut-être, à tous égards, une des plus critiques de ma vie. J'ai donc fait, monsieur, de nouvelles réflexions; mais, soit raison, soit fatalité, elles n'ont ])u vaincre la résolution où je suis de ne |)oint renonc^er à ma patrie que ma patrie ne renonce à moi. Je pourrais insister sur quelques-unes des objections auxquelles vous avez bien voulu répondre; mais il en est une, la pins puissante de toutes pour moi, et à laquelle vous ne répondez
pas : c'est mon attachement pour mes amis, et j'ajoute pour cette obscurité et cette retraite si précieuses aux sayes. j'appreods d'ailleurs que M. de Maupertuis est mieux, et je commence à croire que l'Académie et la Prusse pourront enfin le conser\-er. La délicatesse dont je vous ai parlé à son égard est aussi une chose sur laquelle je ne pourrais me vaincre, quand même des motifs encore plus forts ne s'y joindraient pas. Ainsi, monsieur, je supplie 8a Majesté de ne plus penser à moi pour remplir une place que je crois au-dessus de njes forces coiporelles, spirituelles et morales; mais vous ne pouvez lui peindre <{ue faiblement mon respect, mon attachement et ma vive reconnaissance. Si le malheur m'exilait de France, je serais trop heureux d'aller a Berlin pour lui seul, sans aucun motif d'intérêt, pour le voir, l'entendre, l'admirer, et dire ensuite à la Prusse : Yideruni oculi mei salutarc tuum ; mes yeux ont vu votre sauveur.
Si j'avais l'honneur d'être connu de vous, monsieur, vous sentiriez combien cette manière de penser est sincère. Je sais ▼ivre de peu et me passer de tout, exce|)té d'amis ; mais je sais encore mieux que les princes comme lui ne se trouvent nulle part, et seraient capables de rendre l'amitié incommode, si elle pouvait l'être. Au reste, monsieur, quoiqu'on sache à Berlin la proposition que le roi m'a fait faire, on l'ignore encore à Paris, «t certainement on ne le saura jamais par moi. Mais permettezmoi de me féliciter au moins de ce qu'elle m'a procuré l'occa- ^on d'être connu d'une personne que j'estime autant que vous, monsieur, et de lier avec vous un commerce que je désire ardemment de cultiver.
M. ll'ALKMnKRT A MADAMK LA MARQUISK DU DKFFAND.
Parix, k décembre 1752.
Je serais bien fâché, madanje, (|ue vous crussiez m' avoir perdu; mais, malgré toute l'envie que j'ai de vous écrire sou- TPDl, il ne m'a pas été possible, depuis deux mois, de satisfaire ce désir aussi souvent que je l'aurais voulu. J'ai été fort occupé à différents ouvrages : j'ai achevé une grande diablerie de géométrie sur le système du monde, à laquelle il ne manque plus que la préface; j'ai fait des articles de mathématiques éten-
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duti^et raisonnes, pour V Encyclopédie ; j'ai répondu à un homiiu qui avait attaqué mes Éléments de musique, et ma réponse es sous presse : cela vous ennuiera. Ce qui vous ennuiera peut être moins, mais dont je vous supplie très-instamment de m parler à personne , ce sont deux volumes de Mélanges de liuà rature, d* histoire et de philosophie que jç fais imprimer, et qu paraîtront à la fin de ce mois. Je voudrais que vous m'indiquas fiiez une occasion pour vous les faire tenir promptement. A ï tête de ces Mélanges, est un Avertissement assez philosophique ensuite viennent le Discours préliminaire de V Encyclopédie, t V Éloge de Vahhé Terra&sou; celui <le Beruouilli est fort ang mente de détails que tout le monde poun*a lire; le second tq lume est entièrement neuf : il contient des Réflexions et Anec dotes sur la reine Christine, un Essai sur les gens de lettres, U grands et les Mécènes, et la traduction d'une douzaine des plu beaux morceaux de Tacite, c|ui m'encouragera à traduire 1 reste, si cette traduction est (goûtée. Je viens d'envoyer le rest de mon manuscrit à l'imprimeur, et je n'y pense plus. Je vou supplie encore une fois de me garder un {jrand secret sur ec ouvrage, et surtout de n'en rien écrire à Paris : très-peu de pei sonnes sont ici dans ma confidence, et je hâte l'impression 1 plus qu'il m'est possible.
Mais c'est assez et trop vous parler de moi. Je vois, par ToCr dernière lettre, que Cbamron ne vous a pas guérie : vous m paraissez avoir l'âme triste jusqu'à la mort; et de quoi, madame Pourquoi craignez-vous de vous retrouver chez vous? Avec ▼€ tre esprit et votre revenu, pourrez-vous y manquer de connai sauces? Je ne vous parle point d'amis, car je sais combien cetd denrée-là est rare ; mais je vous parle de connaissances agrès Mes. Avec un bon souper, on a qui on veut, et, si on le juge propos, on se moque encore après de ses convives. Je dirai presque de votre tristesse ce que Maupeiluis disait de la gaieté d madame delà Fcrté-Imbault \ qu'elle n'était fondée sur riea.^A propos de Maupertuis, nous ne l'aurons point cet hiver; il est actuellement malade, et accablé de brochures que. l'on fait contre lui en Allemagne et en Hollande, au sujet d'un certaii Kœnig*, avec <|ui il vient d'avoir, assez mal à propos, une afEuit
1 Fille de rnaclainc GeotTrin. (L.)
^ Samuel Rtrnijr, inatliriiiaticicn allornatid, lu' en 1712 à Rue(liii{>en (cobU d'lM*nboiir{;), mort le 21 août 1757, à Ziiile^teiii (Hollande). PemlaDt fo '^fjour ù la Haye, où il oeciipa m 1749 la chaire de pbiloaopliie et de dri
Jétfigréablc pour tous les deux : cela tous ennuiei*ait, et ne B^amut^erait guère à vous conter. Le roi de Prusse est fort occupé k lui chercher un successeur dans la place de président, et c'est encore ici un secret que je vous demande et que je ne vous dirais pas, si je n'avais pas la liberté de le dire aujourd'hui à mes aoiis. Il y a plus de trois mois que le roi de Prusse m'a fait écrire par le marquis d'Argens, pour m' offrir cette place, de la manière la plus gi^acieuse : j'ai répondu en remerciant le roi de ics bontés et de sa place. Je voudrais pouvoir vous flaire lire ma réponse; elle a touché le roi, et n'a feit qu'au{j[menter l'en- TÎe qu'il avait de m'avoir. M. d'Argens m'a récrit, a répondu tant Lieu que mal à mes objections : j'ai fait réponse, et j'ai remercié uue seconde fois. Voltaire vient d'écrire encore pour cela à madame Denis, mais je persiste et je persisterai dans ma résolution. Ce n'est pas que je sois fort content du ministère, et fortout de l'an^i, ou soindisant tel, de votre président : il s'en but beaucoup. Je sais, à n'en pouvoir douter, qu'il est très-mal disposé pour moi , et j'ignore absolument pour quelle raison : nais que m'importe? Je resterai à Paris , j'y mangerai du pain et des noix, j'y mourrai pauvre, mais aussi j'y vivrai libre. Je vis de jour en jour plus retiré ; je dtne et soupe chez moi, je vais voir mon abbé à POpéra, je me couche à neuf heures, et je travaille avec plaisir, quoique sans espérance.
Je vous supplie instamment de ne rien écrire au président, ni à personne, des propositions qu'on nie fait de Berlin, quoique U. d'Argens me mande que le secret est à présent inutile; je Miis trop reconnaissant des bontés du roi pour me parer de cette petite vanité.
On a eu i*aison de vous mander beaucoup de bien de Y Apologie de l'abbé de Prades' ; mais je no sais si elle vous amusera
iMiurel, il dit avec Maiipcrtnis iiiir qncrrlle qui fit itciisatiuii daiifl le monde <jvaiit. On en tn>iive les détiiils danit l Apprl au public c|ue Kii'iii^; publia en l75î dans le Mauprituisiano , et dans la revue allemande intitulée Neues (ielehrtrx Europa, t. XII f, |i. 26-75, et 260-272. (L.)
* Jenn-Martin de I'rade8^ ne vers 1720 à Castel-Sarrazin , mort en 1782 i Gl«>gau. Sorti de Saint-Sulpiee , il se lia avec les fondateurs de ï Encyclopédie Cl leur fournit des articles. Une tlièse des plus ori{;inales et des plus Ibardicff, qu*tl Kouttnt en Sorlionne, le 18 novembre 1751, l'ayant expose à la fok aa\ aiiathèmiw ecxlésiasli(|ueM et auK poursuit*^ du Parlement, il te rélagia eo Hollande, puis à Berlin (1752), et y publia son Apoloqie (1752, Spart., în-8"^, à laquelle Diderot ajouta une Rvfutalion d'un mandement de Tévèque d'Auxerrc. (L.)
beaucoup : la Réponse à Pévêque d^Auxerre est ce qui vous ennuiera le moins , et la fin surtout de cette réponse me parait un morceau très-éloquent.
J'ai ajouté dans le Discours préliminaire de V Encyclopédie quelques traits à rélo(;e du président de Montesquieu , parce qu'il le mérite, et parce qu'il est persécuté. J'ai lu, ces joursHa, une petite Apologie que Voltaire a faite de milord Bolingbroke contre je ne sais quel journaliste : cela est charmant « à deux ou trois mots près; mais cela est fort rare. Je demanderai à madame Denis si elle a envové votre lettre. Cette pauvre mar dame Denis a retiré sa pièce des mains des comédiens, après avoir été ballottée pendant trois mois : elle aurait mieux fait de ne la pas donner.
Que vous dirai-je des sottises des Chaulnes? Et puis tout cela vous étonne-t-il? On assure que les Etats * ont manqué de respect à madame la duchesse, et Font taxée à quinze cents liv. : ce n'est pas là une nuit de fille. Duclos s'est un peu barbouillé aussi dans tout cela ; j'en suis fâché , car je le crois au fond bon diable : c'est peut-être parce qu'il me fait amitié! Mais de quoi s'avise* t-il aussi de vouloir être à la fois courtisan et pliilosophe? Cela ne saurait aller ensemble. Nous avons ici, depuis trois mois, des intermèdes italiens dont la musique est excellente : c'est, en vérité, une lan(;ue dont nous n'avions pas l'idée, que cette musique! Mais c'est une lan(jue expressive, pleine de vivacité, toujours vraie, et bien plus vivement que la nôtre. Cela est prêta faire un schisme dans l'Opéra, comme les billets de confession dans l'Éylise.
Adieu, madame; croyez que le temps ni l'absence ne diminueront rien du respectueux attachement que je vous ai voue pour toute ma vie.
LE MÊME A LA MÊME
Paris, 22 décembre 175Î.
Voilà , madame, un bien gros paquet , f(ui ne vous dédommagera guère de ce qu'il vous coûtera de port; mais puisque vous voulez avoir mes lettres et celles de M. d'Argens sur la proposition que le roi de Prusse m'a faite, les voilà : je vous prie de
* De Breingne. CL.)
me les renvoyer quand vous n'en aurez plus affaire*. Le bruit commence à se répandre ici que j'ai refusé cette présidence. Une personne que je connais à peine, me dit hier qu'elle en avait reçu ]a nouvelle par une lettre de Berlin ; je lui répondis que je ne savais pas ce qu'elle me voulait dire. Après tout, que cela se répande ou ne se répande pas, je n'en suis ni fôché ni bien aise. Je garderai au roi de Prusse son secret, même lorsqu'il ne Vexiffc plus, et vous veiTez aisément que mes lettres n'ont pas été fiaites pour être vues du ministère de France ; je suis bien résolu de ne lui pas demander plus de {grâces qu'aux ministres du roi de Congo, et je me contenterai que la postérité lise .iur mon tombeau : Il fut estimé des honnêtes gens , et est mort pauvre, parce qu'il l'a bien voulu. Voilà, madame, de quelle manière je pc^nse. Je ne veux braver ni aussi flatter les gens qui m'ont fuit du mal , ou qui sont dans la disposition de m'en (aire ; mais je me conduirai de manière que je les réduirai seulement à ne me pas faire du bien. Vous trouverez dans l'ouvrage que je vous donne des choses vraies et hardies, mais sages; j'ai surtout évité d'y offenser personne, mais j'ai peint nos ridicules et nos mœurs , surtout celles dés Mécènes , avec la franchise
D*un .«oldat qui nnit mal farder la vérité.
Vous recevrez vraisemblablement mes Opuscules v(»rs le 15 (lu mois prochain; je compte qu(* l'impression sera achevée dans quinze jours , et je ne perdrai point de temps pour vous leîi faire parvenir par la voie que vous m'indiquez.
Votre lettre m'a fait d'autant plus de plaisir, qu'elle me fait «Toire que vous vous portez mieux. Il fallait en vérité être bien malade, pour ne pas s'ennuyer à la vie que vous meniez depuis neuf mois, et je commence à croire que vous ne l'êtes plus, puisr|ue cette vie commence à vous déplaire. Vous [)arlez de votn» état passé avec un effroi qui me divertit ; je me flatte» qu'au moins cet effroi servira à ne vous y pas replonger. Au reste vous faites très-bien de ne vous en pas vanter, quoiqu'au fond Tous n'ayez rien fait que de très-raisonnable. Vous vous déplaisiez à Paris ; vous avez cru que vous vous trouveriez mieux à Cbamron, vous y avez été : cela est naturel; vous vous êtes
* Voilà comment cette Correspondance ou une copie tle cette Conexpon^ damée a été trouvée par i^éditcur de 1809 dans les papiers de madame du [>virand un plutAt la copie faite par les itoinK de M. de Beauvau. (f^.)
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eiinuyée à Ghamron , vous avez essayé de Màcon , Tons ne roua en trouvez guère mieux ; vous brûlez de revoir Paris : cela est naturel (voilà la confession de mademoiselle de Glermont) . En vérité , il vous est très-aisé , même en dfnant , de mener a Paatis une vie agréable : je vous y verrai le plus souvent qu'il me sera possible , mais je n'irai guère dîner avec vous que qnud vous ne craindrez pas que je vous ennuie tète à tête ; car je suis devenu cent fois plus amoureux de la retraite et de la solitude, que je ne Tétais quand vous avez quitté Paris. Je dfne et soupe chez moi tous les jours , ou presque tous les jours , et je me trouve très-bic»n de cette manière de vivre. Je vous verrai donc quand vous n'aurez personne, et aux heures où je pourrai espérer de vous trouver seule; dans d'autres temps, j'y rencontrerais votre président, qui m'embarrasserait parce qu'il croirait avoir des re[)roches à me faire , que je ne crois point en mériter, et que je ne veux pas être dans le cas de le désobliger, en me justifiant auprès de lui. Ce que vous me demandez pour lui est impossible, et je puis vous assurer qu'il est bien impossible, puisque je ne fais pas cela pour vous. En premier lieu, le Discours préliminaire est imprimé, il y a plus de six semaines : ainsi je ne pourrais pas l'y fourrer aujourd'hui , même quand je le voudrais. En second lieu, pensez-vous de bonn foi, madame, que dans un ouvrage» destiné à célébrer les grands génies de la nation et les ouvrages qiii ont véritablement con trilmé aux progrès des lettres et des sciences, je doive parle: de V Abrégé chronologique ? C'est un ouvrage» utile, j'en con viens, et assez commode»; mais voilà tout en vérité : c'est là que les gens de lettres en pensent, c'est là ce qu'on en dii quand le président ne sera plus : et quand je ne serai phis moi, je suis jaloux qu'on ne me reproche pas d'avoir d'éloges excessifs à personne. Si vous prenez la peine de mon Discours préliminaire , vous y verrez que je n'y ai lou Fontenelle que sur la méthode, la clarté et la précision av laquelle il a su traiter des matières difficiles : et c'est là en son vrai talent; Buffon, que sur la noblesse et l'élévation laquelle il a écrit les vérités philosophiques : et cela est vrai ^ Maupertuis, que sur l'avantage qu'il a d'avoir été le premier"^ sectateur de Newton en France : et cela est vrai ; Voltaire, quf sur son talent éminent pour écrire : et cela est vrai; le président de Montesquieu, que sur le cas qu'on fait dans toute l'Europe, et avec justice, de V Esprit des lois : et C4îla cîst vrai.
DE MADAME LA MABQ0ISE Dr DEFFAND. IW
Rameau, que sur ses symphonies et ses livres : cela est vrai. En un mot, madame, je puis vous assurer qu'en ëcrivant c<ît ouvrage j^avais à chaque li{jne la postérité devant les yeux , et j'ai tâché de ne porter que des jugements qui fussent ratifiés p«r elle.
Celui qui fera l'article Chronologie dans V Encyclopédie , est le maître de dire ce cpi'il voudra du président; mais cela aeme regarde pas, et je n'entreprendrai pas même d'en parler, pwce que je n'en pourrais dire autre chose, sinon que son livre est utile, commode, et s'est hien vendu. Je doute que cet éloge le contentât. J'ai d'ailleurs été choqué à l'excès du ressentinent qu'il a eu contre moi à cette occasion. Je lui ai envoyé ttion livre sur les Fluides, il n'a {>as * seulement daigné m'en remercier. C'est k vous, beaucoup plus qu'à lui, que je dois mes entrées à l'Opéra, auxquelles, d'ailleurs, je ne tiens guère, parce qu'on me les a accordées de mauvaise grâce, et qu'on ne les a hien fait payer depuis, par la manière dont on s'est conduit dans l'affaire de Y Encyclopédie , et par les discours <{u'on a tenus à mon sujet, mais (|ui ne m'inquiètent guère.
Je n*ai point travaillé & V Apologie de l'abbé de Prades , mais cela n'empêche point l'ouvrage d'être bon : je doute pourtant qu'il vous amuse. La fin de la Réponse à l'évéque d'Auxerre et plusieurs endroits de cette réponse sont autant de chefsdf œuvre* d'éloquence et de raisonnement. Les propositions sont très-bien justifiées dans la seconde partie , et la première est une histoire vraie et bien écrite de son affaire, et de toutes les noirceurs qu'on lui a faites. Je doute au reste que cela vous imuse. Vous pouvez lire la préface de la première partie, la fin de la troisième et les péroraisons de la première et de la seconde partie. Il v a un passage de Cicéron qui est très-beau, et que vous vous ferez expliquer, si vous trouvez à Mâcon quelqu'un qui sache le latin. Je pense, comme vous, sur les premières Lettres de Bolinghroke* : le second volume vaut mieux ; encore cela est-il trop long. Voltaire vient d'en faire une apologie fort plaisante, sur l'article de la religion : Julien' aura cela et vous l'enverra. 11 a fait aussi le Tombeau de la fortune ,
(|in est l'histoire de l'abbé de Prades : cela ne vaut pas YApo-
I LeUres sur V histoire , traduites en fran(;ai« en 1752 par M. Uarbou du Bom^f d(»ctcur en médecine. (L.)
' DUtrîhuteur de nouvelle!* \ la main et de hrochure;* elandesiines, iMuir 11*4 curieux de qualité. (L.)
logie de Bolinghrohe ; mais cela est encore bon. Madame Denis m'a dit qu'elle ne vous avait point fait réponse « parce qu'elle ignorait votre adresse, mais que votre lettre avait été envoyée sur-le-champ. Je lui demanderai un Essai sur le Siècle de Louis XIV, et je tâcherai de vous l'envoyer, avec mes Opuscules, pour qui cet ouvrage sera un bien mauvais voisin.
Vous avez bien raison sur l'abbé de Beruis : j'ai voulu lire ses vers, et le papier m'est tombé des mains. Toute cette galanterie me parait bien froide : et les Zéphyrs, et l'Amour, et Cythère , et Paphos ! ah ! mon Dieu ! que tout cela est £ade et usé! Vous pourrez continuer M. Rollin, dont vous jugez, ce me semble, très-bien. Ses derniers volumes sont à peu prè» comme les premiers , et d'ailleurs le sujet les rend agréables i c'est l'histoire des Macédoniens et des (jrecs. Je vous exhorte à ménager beaucou{) vos yeux : c'est un mal réel <]ue d'avoir* mauvaise vue; mais ce n'est point un mal, et c'est quelquefois un bien, f|ue de ne pas voir beaucoup de gens. C'en seraiten vérité un de ne pas entendre et voir toutes les sottises qu£ se font ici , et les billets de confession , et l'archevéc|ue , et ks Parlement ! Nous avons été fort occupés pendant quinze jeun» d'une sœur Perpétue, de la communauté de Sainte-Agathe, fa. qui le Parlement a voulu faire donner les sacrements , et à qu£ l'archevêque les refusait. Le temporel de l'archevêque a étS saisi vingt-quatre heures. (Pour son spirituel, on aurait été for^ embaiTassé de le trouver.) Le roi a donné mainlevée de lasaisie, et a empêché la convocation des pairs.
La sœur Perpétue se porte mieux : elle a fait dire au Parlement qu'elle n'était plus en danger, qu'elle le remerciait de ses attentions , et tout cela s'est terminé par bien des politesses à& part et d'autre. Nous sommes menacés d'un autre schisme sur* la musique*. On prétend que je suis à la tête de la faction ita-* lienne; mais je n'ai point de goût exclusif, et j'approuverai toujours dans la music|ue française ce qu'elle aura d'agréable ^ il est vrai que je crois que nous sommes à cent lieues des Ita-^ liens sur cet article. Le Parlement veut leur renvoyer leur con^ stitution, il faudrait au moins prendre leur musi(|ueen échange» Adieu, madame. Voilà une grande diable de lettre qui vous» ennuiera, mais le plaisir de m'eiitretenir avec vous m'a entraîne plus loin que je ne voulais : ayez soin de votre santé et de vos Y^ii^ » ^^ soyez bien persuadée de mon respectueux attachement.
Stockholm , 15 décembre 1752.
i^uand je considère, madame, par quel espace immense nous sommes a présent séparés , je suis surpris que vos lettres jiuissent venir jusqu'à moi; cependant j'ai bien reçu celle que ^'Ou.s m'avez fait la grâce de m'écrire le 8 du mois passé. Votre constance à vous passer de Paris me confirme dans l'opinion c|ue j'ai toujours eue de votre caractère. Quand l'esprit est e^clairé jusqu'à un certain point, on voit la valeur des choses, ^11 bien ou en mai, avec une si (grande évidence, qu'on les cherclie où qu'on les fuit bien plus déterminément que ne le fvont les esprits médiocres. Vous avez connu le grand monde x^nieux que personne, je ne suis pas étonné que vous ayez pris du dégoût pour lui et que vous en ayez plus que personne. I^eut-étre suis-je plus digne encore que M. l'évéque de Màcon de vivre avec vous dans les dispositions où vous êtes. Je suis désolé, madame, de n'être pas dans votre voisinage, ainsi que lui. Si cela ne vous dit pas assez ce que je pense de mon non* veau genre de vie, j'ajouterai encore, pour répondre à la question que vous me faites, que chaque jour et chaque moment augmentent mes regrets : je sens que ma perte est très-réelle, et que l'équivalent que je croyais trouver n'est que de la fumée. Vous voyez, madame, que je ne cherche pas à paraître à vos yeux plus courageux ou plus [)hilosophe que je ne le suis. Je -sais que vous dai^jnez prendre quelque intérêt à mon sort, et je trouve une consolation infinie à vous avouer combien je suis vtialheureux ; c'est un aveu que vous croyez bien que je ne ferais pas à tout le monde : je prends au contraire sur moi pour cacher ma douleur, en même temps que je me surcharge de travail et d'occupations pour la vaincre. La perte de ma sanlé est tout ce que j'attends de ces efforts, et, dans ma présente situalion, j'y serai peu sensible. Mais en voilà assez et beaucoup trop Mir ce sujet. Je vous conjure, madame, de me rendre la pareille : l'article sur vous-même no saurait être trop long dans vos lettres.
Celle de Voltaire a dû vous amuser; mais quelque art qu'il ait pu mettre dans la peinture qu'il vous a faite de son bonheur, je vois bien qu'il ne vous a pas persuadée, et vous n'avez pas I. 11
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dû l'être. Je l'ai vu de prés, je puis vous assurer que son sort n'est pas di{jne d'envie. 11 passe toute la journée seul dans sa chambre , non par goût , mais par nécessité ; il soupe ensuite avec le roi de Prusse, par nécessité aussi beaucoup plus que par goût. 11 seut bien qu'il n'est là qu'à peu près coramc les acteurs de l'Opéra à Paris, dans le temps que la bonne com- |>agnie les admettait seulement pour chanter à table. Je sais fort trompé , ou il ne tiendra pas longtemps contre l'ennui qu'il mène. 11 est bien certain que vous ne tiendrez pas non plus contre celui de ma lettre, si je ne finis bientôt : ainsi j'ajouterai seulement que vous devez , madame , quelque retour de bontés à mon respect et à mon extrême attachement pour vous.
d'aLEMBERT a madame I.A MARQUISE DU DEFFAIId.
Paris, 17 janvier i753.
Eh bien, madame, puisque vous êtes si contente de me& lettres , je vous permets de les garder et de les feire lire à For— mont, pourvu que d'autres ne soient pas du secret.
Je crois que vous tenez à présent mon livre , et je serrais fort. Hatlé (|ue vous en fussiez aussi contente que vous F avez été de^ mes lettres. Depuis huit jours qu'il est eu vente, il s'en est déjk. enlevé se|>t à huit cents. 11 fait, ce me semble, plusieurs enthousiastes, surtout [>armi les gens de lettres et quelqi frondeurs qui croient que j'ai voulu les peindre, quoique je leur aie jamais fait l'honneur de penser à eux.
Tout ce qu'on vous a mandé de Voltaire est trèî»-vrai. Il on ne peut pas plus mal avec le roi de Prusse. II a fait Maupertuis une brochure injurieuse <{ui a été brûlée par k main du bourreau, ce (|u'on n'avait point vu à Berlin de moire d'homme. Il a nié d'en être l'auteur, et ne Ta avoué lorsque le roi de Prusse l'a menacé d'une amende qui le ré< rait à l'aumône.
Je ne vous chasse point, lui a dit le roi, parce que je vous «^ appelé; je ne vous ote point votre pension, parce t/ueje i^ous FaMdonnée; mais je 7H)us défends de paraître jamais deimni moi, ïM est actuellement un des plus malheureux hommes de la terre.
Je n'ai aucune part à la brochure en style de prophétie, ni Diderot non plus, quoiqu'on la lui ait attribuée; mais je la
Iroirve*, comme vous, très- plaisante. La musique française prend actuellement le dessus sur la musique italienne; car Topera nouveau de Mondonville* (quoique très-médiocre) r éussît beaucoup. Cela changera peut-être la semaine prochaine, car dans ce pays-ci il ne fout compter sur rien.
J'ai bien mal interprété votre dernière lettre : j'avais cru y voir une espèce d'effiroi de votre état passé; mais j'aime encore imeax que cet état n'ait rien d'effrayant pour vous. Je vis hier PoDt-de-Veylo à l'Opéra : nous parlâmes beaucoup de vous. Je lui dis que vous n'aviez commencé à être malheureuse que depuis que . vous aviez été plus à votre aise , et que cela me taisait grand' peur de devenir riche. 11 est vrai que cette peur-là e^t ini peu gratuite; car ma conduite, mes lettres et mes écrits V mettent bon onlre. Adieu, madame. J'attends votre jugement ^ur mon ouvrage.
LE MÊME A LA MÊME
Paris, 27 janvier 1753.
Je suis, madame, d^autant plus sensible à votre suffrage, <|u^cn vérité je désirais ardemment de l'obtenir. Votre ap[>robation me flatte infiniment, parce que je vous connais un goût très-sûr et très-juste : je n'ai pas attendu, pour vous le dire, que j<* fisse des livres et que vous les trouvassiez bons. Vous me rendez justice , en ne trouvant dans mon ouvrage ni malice ni satire. Tout le monde, ici, n'en pense pas de même. Ou m'assure que lesBîssy-Brancas, etc., etc., etc., etc., crient beaucoup contre moi. Ils me feraient bcauroup plus d'honneur de ne pas plus penser à moi que je n'ai pensé a eux. Mais <jue m'importe, puisque vis-à-vis de moi-même je n'ai rien à me reprocher?
Je ne sais si j'aiurais bien fait de mettre V Essai sur les gens de lettres en portraits et en maximes, comme vous le voulez. Outre que nous avons déjà bien des livres en ce genre, on aurait encore bien plus pensé à faire des applications. Cette fomio n'aurait d'ailleurs convenu ni au ton que je voulais prendre dans cet ouvrage, ni à la liaison que je voulais mettre <lanîj les idées; et il me semble, si j'en crois du moins tous ceux
* Titon et V Aurore^ pastorale héroïque en iroi* actes, avec un prolo(;ue, P^^fev de ral)l>c de la Mare, donnée pour la première foi? le 9 janvier 1753. (L.)
164 CORRESPOîSDA?«CE COMPLETE
qui m'en parlent, que ce ton et cette liaison rendent fe morceau plus intéressant encore h une seconde lecture. Les pëdant> disent le plus de mal qu'ils peuvent de ma traduction de Tacite; mais je puis vous répondre que leur critique ne m'efFraye pas, et que je voudrais bien les voir à. pareille besogfne. Je ne croû« pas que l'original perde beaucoup à ma traduction ; mais j'avoue de bonne foi que je le crois au moins aussi beau. Je pense exactement de Tacite ce que j'en ai dit dans mon Avertissement, que je vous prie de lire, si vous ne l'avez pas fisiit. Quel bomme que ce Tacite! demandez plutôt à Formont. A propos de lui, je serais bien aise de savoir son avis sur mes deux volumes. Si vous relisez le premier volume, vous trouverez dans V Éloge dir Bernouilli des additions que je crois assez intéressantes.
Je viens d'avoir mes entrées à la Comédie française : c'est" une {galanterie que mademoiselle Clairon m'a faite, sur la lec^ ture de mon livre ; car je ne la connaissais que pour lui avoii."' parlé une fois dans sa loge. Latour a voulu absolument (ain^ mon portrait, et je serai au salon de cette année avec la Chaus — sée, c|u'il a peint aussi, et un des bouffons italiens : je serai ir« en gaie et triste compagnie.
J'ai déjà eu l'bonneur de vous mander que vous pouvie>^ garder mes lettres et les faire lire à Formont , mais a lui seul z, très-peu de personnes les ont vues, et vous seule en avez copie « C'est, de tout ce que j'ai fait en ma vie, la seule chose que jtrdésire qui subsiste quand je ne serai plus.
Je vis, ces jours passés, à FOpéra, M. de la Croix, qui m^:^ donna des nouvelles de votre santé, et avec qui je parlai beau — coup de vous. 11 dit que vous vous couchez fort tard. Ce n'e** pas là le moyen de dîner quand vous serez à Paris. Au sur|>lu& ^ je crois que vous vous porterez mieux, (juelque genre de vi^=" que vous suiviez, pourvu (jue vous vous observiez sur le manger ^ car, comme dit Vcrnage, il ne faut point trop manger.
A propos , quel compliment faut-il vous faire sur la mort J ^^ madame la duchesse du Maine? Voilà le moment d'imprimé* les Mémoires de madanu* de Staal. Adieu, madame; soy^-s* persuadée du tendre attachement que je vous ai voué poi»ï toute ma vie.
DE MADAME LA MARQCISE DD DEFFA>'D. 1«S
LK M^.MK A LA MÊME
Paris, 16 février 1753*.
J^attends, madame, avec beaucoup d'impatience les remarques que vous me promettez : je les crois d'avance fort justes, et je vous réponds de toute ma docilité. Le déchaînement contre moi et contre mon ouvrage est prodigieux. L'intérêt que vous y prenez suffirait pour m'en consoler, si je n'avais de la philoliophie de reste pour supporter patiemAient et écouter trèsindifféremment tout le mal que j'en entends dire; mais ce qui vous surprendra, ce n'est pas tant le mal que j'ai dit des grands, ipie le bien que j'ai dit de la musique italienne, qui m'a ^it une nuée d'ennemis. Je croyais (|u'on pouvait aimer jusqu'aux marionnettes inclusivement, sans que cela fit de tort à personne ; mais je me suis trompé : une faction puissante et redoutable , à la tête de laquelle sont MM. Jélyotte et le président Héoault, va rial>audant de maison en maison contre moi. Jugez de toute Pimpression que cela m'a faite, et combien j'aurais besoin, en cette occasion , de mon stoïcisme , si je n'avais cru devoir le garder pour des conjonctures encore plus importantes. M. de Porcalquier, dit -on , était aussi fort élevé contre moi : je ne sais par quelle raison. Pour celui-là , il est mort. Dieu merci, et nous n'entendrons plus dire à tout le monde : Comment se ^orte M. de Forcalquier? comme s'il était question deTurenne (m de Newton ! Four les Bissy et compagnie , je crois que c'est i^omme grands et comme Mécènes qu'ils m'en veulent, quoii[u'on |)ùt, comme vous dites fort bien, leur disputer ce titre. (Jn dit que le comte de Bissy a pris pour lui le commencement lie la pa{^e 157 du deuxième volume. Cela ne le regarde pas plus <|u'un autre; mais il est vrai que cela lui convient assez. Vous voyez, madame, (|u'il n'y a c|u'heur et malheur. Vous me ^vez bon gré d'avoir évité la satire dans mon ouvrage, et on me regarde ici comme le plus satirique des écrivains. Vis-à-vis
1 f>tc«* lettre, postérieure ù la piihlicatioii du Discimrs préliminaire de tEmeyrtopèfiie ^ qui eut de juillet 1752, et contemporaine de la publication de \' Estai sur la ntcièté tles genx dr lettres avec lex grands y est datée |»ar erreur, (Tovon^-nouii , du 10 février 17.)2, dans lei* OEuvres de iCAlembert (édition lloMani^e). Le* Mélanges de littérature^ d*histoirr **t de philosophie y où <e trouve V Essai «pii souleva tant de tempêtes, u*out |>ani cprcn janvier 1753. <L.)
166 COERESPONDÂNCE COMPLETE
de moi-même je n'ai rien à me reprocher; et vivant retiré, sans voir personne, que m'importent tous les discours que l'on tient? Mon ouvra(;e est public, il s'est un peu vendu, les frais de l'impression sont retirés; les éloges, les critiques et l'argent viendront quand ils voudront. J'ai fait avec mes libraires un assez plat marché : c'est qu'ils feront les frais, et que nous partagerons le profit. Je n'ai encore rien touché. Je vous mandeni ce que je gagnerai. Il n'y a pas d'apparence que cela se monte fort haut; il n'y a pas d'apparence non plus que je continue à travailler dans ce genre. Jt ferai de la géométrie et je Urm Tacite, Il me semble qu'on a grande envie que je me taise, et en vérité je ne demande pas mieux. Quand ma petite fbrtime ne suffira plus à ma subsistance , je me retirerai dans quelque endroit où je puisse vivre et mourir à bon marché. Adiea, madame. Estimez, comme moi, les hommes ce qu'ils valent, d il ne vous manquera rien pour être heureuse. On dit Vokaiiv i*accommodé avec le roi de Prusse, et Maupertuis retombé. Ma foi ! les hommes sont bien fous , à commencer par les sages.
M. SCHEFJPER A MADAME LA MARQUISE 1>V IMSFFAND.
Stockbolm, 9 mars 1753.
Il est bien vrai , madame , que vos lettres contribuent tréscssentiellement à ma consolation. Si je faisais plus de cas de» miennes , vous en recevriez plus souvent : je trouve un plaisir extrême a vous faire ma cour. Vous m'avez persuadé que von* avez la bonté de prendre quelque intérêt à ma situation : cette idée redouble l'attachement que je vous avais déjà voué, et donne un nouveau degré de vivacité à ma confiance en vous. Les nouvelles que vous m'avez fait la grâce de me donner de votre santé, et de votre projet de retourner à Paris, sont te plus agréables que je pouvais recevoir. Il n'était donc question absolument que de vapeurs? J'avoue que je crovais ce mal physique accompagné d'un mal moral encore plus difficile à guérir, d'un dégoût du monde qui nourrissait et aigrissait W vapeurs. Je recoimais mon erreur avec une véritable satisfaction. Dieu veuille que vous ne retombiez plus jamais dans un pareil état!
Les dernières aventures de Voltaire sont sans doute pitoya-
DE MADAME LA MARQUISE DU DEFFAND. Un
Ues; cependant, de la manière dont elles ont tourné, je trouve qoe Voltaire n'est pas encore celui qui s'est déshonoré le plus. La Diatribe est, à mon avis, un ouvrage de mauvais goût^ qm anrmit £ait bien plus de tort à la réputation de son auteur, si le loî de Prusse ne l'eût jamais fait brûler. Ces actes, et tontes les mites, donnent de la célébrité à une méchanceté très-plate, dont Voltaire eût été cruellement puni, si elle fût tombée d'abord dans le mépris qu'elle méritait. €e que vous dites, ■adame, de la séparation de ce bel esprit d'avec le roi de Prssse, est un trait digne de lui. Il n'a rien' dit de mieux danè le temps qu'il avait enc(M*e du goût , et qu'il travaillait pour la gloire qu'il a perdue.
Je suis au désespoir de n'avoir pas vu encore l'ouvrage de votre petit ami d'Alembert : je l'attends incessamment, et je mis bien sûr qu'un esprit si sage et une si excellente plume ne peuvent rien produire que de très-bon.
On vient de m' envoyer la Vie de madame de Maintenon ' , qu'on ne lit pas avec le même plaisir que ses Lettres, Quand vous serez de retour à Paris , je vous demanderai la permission de vous parler plus au long de tout ce qui paraîtra de nouveau. En attendant, je vous supplie, madame, d'être persuadée que je ne renonce pas encore au plaisir de vous revoir, et que j'en aurai un bien sensible , lorsque je me retrouverai à portée de foos prouver par mes assiduités , qu'on ne peut vous être plus respectueusement et, si j'ose le dire, plus tendrement attaché que je ne le suis. M. de BemstorfF a toujours sacrifié tout à futile, il m'est impossible de ne pas toujours préférer l'agréable.
M. d\lEMBERT a madame la marquise du DEFFAND.
Paris, 10 mars 1753.
Je viens d'apprendre, madame, dans le même moment, votre maladie et votre convalescence. M. de la Croix m'a dit que vous aviez eu un accès de fièvre très-fort qui vous avait fort agitée et fort inquiétée, mais que cet accès n'avait pas eu heureusement de suites fâcheuses.
^ Il s'agit ici flnriii doute de la première et plus ancienne édition de Fouvragede La Beaumclle, qui, pour sonder le goût public ou rallécher, avait donne (Nancy, 1752) un volume de la Vie abrégée et deux vulumcâ de Lettres, (L.)
Savez-vous bien que Fabbé de Canaye ', à qui j'ai lu quelquesunes de vos lettres, rafFole de vous, de votre esprit et de votre manière de penser? Cela est au point que je ne désespère pa« de l'en{rager à vous voir; et je puis vous assurer que cela serait bientôt lait , sans les obstacles insurmontables que son genre de vie y mettra toujours.
Je vous suis trés-obli{ré des remai*ques que vous m'avez envoyées, et je vous supplie d'eu faire mes remercfments à l'auteur. Toutes ces remarques sont certainement d'un homme d'esprit; quelques-unes m'ont paru très-justes : il me semble qu'on pourrait en chicaner quelques autres ; mais, sur cet article, un auteur doit toujours être suspect. J'attends avec impatience le jugement de Formont : ce n'est pas la peine de lui écrire pour cela, et d'ailleurs il vous écrira encore plus librement qu'A moi. Je suis bien surpris que le président lui ait mandé tant de bien de mon livre. Il n'a pas tenu le même langage à tout le monde; mais, au fond, qu'importe? Me voilà claquemuré pour longtemps, et vraisemblablement pour toujours, dans ma triste, mais trés-chère et très-paisible géométrie. Je suis fort content de ti*ouver un prétexte pour ne plus rien faire , dans le déchaînement (|ue mon livre a excité contre moi. Je n'ai pourtant oi attaqué personne , ni même désigné qui que ce soit , plus que n'a fait l'auteur du Méchant*, et vingt autres contre lesquek personne ne s'est déchaîné. Mais il n'y a qu'heur et malheur. Je n'ai besoin ni de l'amitié de tous ces gens-là, puisque assurément je ne veux rien leur demander, ni de leur estime, puisque j'ai bien résolu de ne jamais vivre avec eux : aussi je les metsi pis faire.
J'ai déjà tiré de mon livre cinq cents livres de profit net et quitte : cela pourra aller à deux mille livres en tout quand l'ouvrage sera vendu; mais il n'est encore (|u'à moitié. Adieu, madame; hâtez votre retour. Que ne savez-vous de la géométrie! qu'avec elle on se passe de bien des choses!
^ Etienne, abhé de Cannye, oratoricn et savant français, né à Paris, le 7 septembre 1694, mort dans la même ville, le 12 mars 1782. Grand ami àf Fonccmnjine et de d'AIcmhert. Il était de l'Aeadi'mie des inscriptions. Il > l)eanconp In et peu écrit. C'était nn épieurien d'esprit. (L.)
^ Gresset. (L.)
MADAME LA MARQUISE DU DEFFAND A M. d'aLEMBERT.
Mâcon , 22 mars 1753.
Si VOUS avez jamais entendu parler du {greffier de Vaugirard, faites-m'en l'application. VoUvS vous avisez de me dire que vous avez fait voir de mes lettres à l'abbé de Canaye, et qu'il en a été content. Gomment voulez-vous que je continue à vous écrire? Cela me dérange l'imagination. Mais comme vous ne lui montrerez pas ma lettre, si vous trouvez qu'elle n'en vaut pas la peine, je me dis qu'il ne verra pas celle-ci, et cela me met à mon aise. Je serai ravie si vous pouvez engager cet abbé à faire connaissance avec moi; mais vous n'en viendrez point k bout : il en sera tout au plus comme de Diderot , qui en a eu assez d'une visite : je n'ai point d'atomes accrochants.
J'ai écrit à Formont qu'il vous mandât lui-même son avis sur vos ouvrages. II pense à j)eu près comme moi : il trouve votre Essai sur les grands , les Mécènes, etc., traité un peu trop lon- (;uement ; mais il est enchanté du style : il prétend que le genre i\o la Bruyère aurait été plus convenable; il convient que vous n'avez pas eu tort de ne le point suivre, parce que trop de gens "^'en sont mêlés. Il serait désespéré , ainsi (|ue moi , que vous vous claquemurassiez dans votre géométrie : c'est tout ce que les prétendus beaux esprits et les petits auteurs désirent, et à •|uoi ils cherchent à parvenir, en déclamant contre vous. Soyez philosophe jusqu'au point de ne vous pas soucier de le paraître; 'lue votre mépris pour les hommes soit assez sincère pour pouvoir leur ôter les moyens et l'espérance de vous offenser.
Je compte vous revoir bientôt, c'est-à-dire, plus tôt que je ue le prévoyais, à moins cju'il ne me .survienne quchjue accident '|ue je ne saurais prévoir. Je serai à Paris dans le courant du 'noi.N de juin; je serai fort fechée si, en v arrivant, j'apprends '|ue vous soyez à la campagne. J'ai une véritable impatience ^e vous voir, de causer avec vous; la vie que je mènerai vous souviendra, à ce que j'espère; nous dînerons souvent ensemble, tète à tête, et nous nous confirmerons l'un et l'autre dans la ré- ^luiion de ne faire dépendre notre bonheur que de nous-mêmes ; I* vous apprendrai peut-être à supporter les hommes , et vous, ^ous m'apprendrez à m'en passer. Cherchez-moi quelque secret ^titre l'ennui, et je vous aurai plus d'obligation que si vous me donniez celui de la pierre philosophale. Ma santé n'est pas
170 COBRESPONDAMCE COMPLETE
absolument mauvaise, mais je devieDS aveugle. Je compte aller la semaine prochaine à Lyon; j^y verrai le cardinal. Je doute que la pourpre qui l'environne le rende aussi heureux que l'est dans son tonneau un certain neveu qu'il a par le monde. Que ce voyage que je vous annonce ne vous empêche pas de m'écrire; il sera fort court , et je recevrai également vos lettres. AdJes;. Travaillez de votre mieux auprès de l'abbé deCanaye pour l'engager à faire connaissance avec moi : je ne sais d'où vient que a nièce et lui m'ont toujours donné l'idée de Thérèse philoBopke^. Vous ne connaissez peut-être pas ce livre-là : si vous tous fli informez, n'allez pas dire que c'est parce que je vous en parki
LE PRÉSIDENT HÉNAULT A MADAME LA MARQUISE DU DEFFA5I>
Paris, 5 avril 1753.
J'attendais votre lettre de Lyon avec une grande impatience, et je prévoyais que tout ce que vous m'en écririez me serait ag^réable. J'avoue que je ne concevais pas les obstacles que Foo voulait y mettre, et que les scrupidc^s de Pont-de-Veyle me semblaient trop délicats ; en6n , tout cela a disparu , et ce qui devait être a été. Vous me nxoniiTiandez de vous écrire encore à Lyon, et en même temps vous me mandez que vous en repa^ tez samedi! Jamais ma lettre n'aurait eu le temps d'arriver; elle aurait peut-être couru risque d'être perdue : ainsi je prends le parti de vous écrire à Cliamron.
Mon rhume est toujours dans 1<» même état, et me défenfl des sollicitations fréquentes d'aller à la cour qui m'est devenue à charge, sans qu'assurément aucune dos raisons qui m'y attiraient ait changé ; mais les choses qui ne font que flatter n ont pas ass(»z de ressort , et il n'appartient qu'aux passions de l'emporter sur la paresse et les commodités journalières. M. d'Argenson m'a répété les mêm(\s choses, il ne vous trompe point, mais sa volonté n'est pas en proportion avec son pouvoir; nous en dirons davantage à votre retour. Votre cardinal a au moins
■ ' « C'était, dit Barbier, uue brochure qui a paru bous le titre de Thtràt 9 philosophe , qui contient l'histoire du père Girard, jésuite, et de la deiao^ »» selle la C:idière, à Aix eu Provence, qui a fait tant de bruit. Dans ce li^rfi » cpii est charm.'int, très-bien éciit, il y a des converitations sur la rclig»** » naturelle, de la dernière force et trèe-dnnjjeiTti.se.s. * ÇJourtiml de Bai^^ t. IV, p. 378). Ce lirrc, attribué à Diderot, était de Montigny. (L.)
itani de considératioa qu'il en a eu , si c était le temps de la inûdératioii ; mais elle est réuuie dans un seul point, et au ik tout est compliments, bonté, puissance, désirs inutiles : lîlà le beau; et puis cabales, intrigues, entreprises, etc. Je ne crois pas que l'on puisse être heureux en province land on a passé sa vie à Paris ; mais heureux qui n'a jamais >nnu Paris , et qui n'ajoute pas nécessairement à cette vie les aux chimériques, qui sont les plus (prands ! car on peut (piérir i sei{jneur qui gémit de ce qu'il a été grêlé , en lui faisant voir i*îl ae trompe , et que sa vigne est couverte de raisin ; mais la éle métaphysique ne peut être combattue. La nature, ou la rovidence , n'est pas si injuste qu'on le veut dire ; n'y mettons en du nôtre , et nous serons moins à plaindre : et puis regar* Wft le terme qui approche , le marteau qui va frapper l'heure, ; pensons que tout cela va disparaître.
Ah! l'inconcevable Pont-de- Vevle ! il vient de donner une irade chez M. le duc d'Orléans : cette scène que vous connaisa du vendeur d'orviétan. Au lieu du Forcalquier, c'était le etit Gauflin qui faisait le Gilles; et Pont-de-Veyle a distribué Il moins deux cents boites avec un couplet pour tout le monde :
eit plus jeune que quand vous l'avez vu la première fois ; il amuiie de tout, n'aime rien, et n'a conservé de la mémoire de i défunte que la liaine pour la musique française.
Madame du Gliâtel est véritablement une ex(;ellente companie : Je l'ai vue souvent à T occasion de la maladie de sa fille, ille a bien de l'esprit ; mais elle sera toujours malheureuse . endant que madame d'Auberc*ourt et madame d'Amienonville € le sont pas. Pour d'Ussé, il est plus d'Ussé qu'il ne l'a jamais té, et moins lui, de beaucoup, que quand vous l'accusiez de eTétn; pas. Caylus vient de donner un bien bel ouvrage; c'est n recueil d'antiquités : cela est curieux , pliilosophique et ivaiit. Vous ne me dites pas ce que la mission de M. de Mâcon iCût sur vous. Adieu. Je vous embrasse de tout mon C(cur.
M. d'aLEMDEIIT a madame la marquise Dr DEFFAND.
Paris, 14 avril 1753.
Quoique je vous croie à Lyon, madame, je vous adresse celte lettre à Mâcîon, parce que j'espère qu elle vous sera envoyée, et qu'ainsi vous ne l'aurez (juère pins tard.
L'abbé de Canaye trouve que vous ne ressemblez point du tout au greffier de Vaugirard; il est enchanté de vos lettres, et de votre manière d'envisager et de rendre tout; et en vérité il faudrait qu'il fût bien difficile. Vous me demandez une recette contre l'ennui, je vous répondrai d'écrire toujours des lettres quand vous n'aurez rien de mieux à faire ; car on ne peut pas s'ennuyer quand on écrit de la sorte.
Eh bien ! vous ne voulez donc pas, ni Formont non plus, que je me claquemure dans ma géométrie? J'en suis pourtant bien tenté. Si vous saviez combien cette géométrie est une retraite douce à la paresse ! et puis les sots ne vous lisent point , et par conséquent ne vous blâment ni ne vous louent : et comptez-vous cet avantage-là pour rien? En tout cas, j'ai de la géométrie pour un an, tout au moins. Ah! que je fais à présent de belles choses que personne ne lira !
J'ai bien quelques morceaux de littérature a traiter, qui seraient peut-être assez agréables ; mais je chasse tout cela de ma tête , comme mauvais train . La géométrie est ma femme, et je me suis remis en ménage.
Je ne tirerai pas grand argent de mon livre, et cela ne me fait encore rien. J'avais compté (comme vous savez que je compte) sur deux mille écus environ, que j'étais bien honteux de gagner, car je n'en saurais que faire, et je n'en ai touché encore que cinq cents livres, pas même tout à fait : avec cela, j'ai plus d'argent devant moi que je n'en puis dépenser. Ma foi, on est bien fou de se tant tourmenter pour des choses qui ne rendent pas plus heureux. On a bien plus tôt fait de dire : Ne poùrrais-je pas me passer de cela? Et c'est la recette dont j'use depuis longtemps.
J'attends avec impatience le mois de juin , où vous m'aimoncez votre retour. Je serais enchanté de vous mener l'abbé; mais je doute qu'il |)uisse obtenir un congé de Thérèse philosophe. Je lui disais, il v a quelque temps, que je l'avais été recommander aux religieux de la Merci pour la rédemption des captifs. Il y en a à Maroc et à Tunis de moins esclaves que lui 'avec cela il est content, se morjue de tout, est fou à lier, et a prés de soixante ans. Je mourrais de passer un jour comme il passe l'année.
Adieu , madame : avec mon abbé , ou sans lui , je serai toujours enchanté de vous revoir.
M. DE BL'LKLEY A MADAME LA MAnQl'ISE DV DEFFAKD.
30 avril 1753.
Je vous clemaDde mille pardons, madame, si je répoiulr; si tard a la dernière lettre dont vous m'avez honoré, mais, outre que j'ai passé plusieurs jours à la campagne, j'ai été si occupé du ftineste accident qui nous a enlevé ce pauvre lord Hide, qu'il ne m'a pas été possible d'écrire plus tôt. Vous aurez sûrement appris sa chute de cheval et même sa mort. Rien n'a pu le sauver : ou lui a trouvé la tahie intérieure du crâne fêtée ; il en sortait même des esquilles et un épanchement de san(> caillé :<ur le devant de la tête , dont il se plaig[nait le plus dans sa maladie, mais bien confusément, car il n'a presque point eu de connaissance, et il est mort sans soutTrir, fort tranquillement. Je ne saurais vous exprimer à (]uel point j'en suis touché , et je le regretterai toute ma vie. (Juelle cruelle destinée, madame, pour un honnne de tant de mérite, de candeur et de toutes les ▼ertus sociales! Personne ne pensait plus noblement, et ses talents étaient bien supérieurs à l'usage qu'il en a fait; mais la malheureuse qualité de son sang le rendait distrait et inquiet; il n'a jamais été heureux quatre heures de suite , et s'il avait vécu, il serait sûrement tombé dans le malheur de sa famille, parla seule crainte qu'il en avait. Voilà donc les (Marendon éteints! Délie leçon ])Our les ambitieux et pour ceux qui travaillent pour leur postérité. Mais quittons un si triste sujet, pour jNirler de vous, madame. J'espère que vous êtes bien rétablie de l'incommodité que vous avez eue à Lyon , et que les beaux jours vous mettront en état de faire gaiement le vovage de Paris, où vous êtes bien désirée. Je suis encore dans mon content , mais le mois d'octobre m'en chassera. Dieu sait oii je pourrai me mettre à couvert : mais je serais ti'ès-taché de quitter ve quartier, où sont presque tontes mes connaissances et où j'ai la conunodité de vous faire [)lus souvent ma cour. Partout où je serai, ce sera pour moi l'objet le plus agréable, et de vous prouver de plus en plus, madame, le sincère respect et attachement avec lesquels j'ai l'honneur de vous être dévoué toute ma vie.
174 CORRESPONDANCE COMPI.BTE