LA M ÂME AV MÊME
Parig, dimanche 25 mai 1766.
Je ne sais pas si les Anglais sont durs et féroces, mais je sais qu'ils sont avantageux et insolents. Des témoignages d'amitié, de l'empressement, du désir de les revoir, de l'ennui, de la tristesse, du regret de leur séparation, — ils prennent tout cela pour ime passion effrénée ; ils en sonl fatigués , et le déclarent
1 M. fie Saiilt-Tavannes. Il se pini(;nait un jour à M. de Laml>crt de ceqM quelqu'un du nom de Sault voqlail prendre le nom de Tavanncs. « Il a toft, dit M. de Lambert, tous les Tavannes sont Sault, mais tous les Suult ne sont pas Tavannes. n (X, IN.)
2 Feu le duc de Brunswick, alors prince héréditaire, mort en 1806. (A. N<)
3 Le manpiis de Paulmy, fils du comte d'Arj^enson, ministre d'Etat. 11 avait été lui-même ministre de la guerre en 1736. Il était de l'Académie français et bel esprit. (A. N.)
^ La lettre déjà mentionnée, adressée ù Rousseau sous le nom d'Émii^* (A. N.)
DE MADAME LA MARQUISE Dr DEFFA?iD. 859
avec 8i peu de ména{;emeut, qu on croit être surpns en (la{prant dëUl; on rougit, on est honteux et confus, et Ton tirerait cent canons contre ceux qui ont une telle insolence. Voilà la disposition où je suis pour vous, et ce n'est que l'excès de votre folie qui vous fait obtenir grâce : ce qui me pique, c'est que vous me trouvez fort ridicule ^ Je ne sais pas comment vous aurez trouvé ma dernière lettre; c'était un examen de conscience; elle vous aura peut-être ennuyé à la mort, mais je m'amusai beaucoup à l'écrire : je suis devenue si dissimulée depuis Votre départ, que, quand je vous écris, je me laisse aller à dire tout ce qui me passe par la tête : s'il faut encore que je me contraigne, même avec vous, cela m'attristera bien. Vous voulez toujours rire; l'extrava{>;ance est votre élément, et moi je suis triste et mélancolique; de plus, je ne me porte pas bien; je TOUS l'avais mandé, mais cela ne vous fait rien; vous ne vous informez pas seulement de mes nouvelles. Vous êtes un original où je ne comprends rien ; je crois quelquefois que vous avez de l'amitié pour moi, et puis tout de suite je pense tout le contraire : je n'aime point tous ces virevousses-la ; cependant, à tout prendre, vous me divertissez.
Vous êtes étonnant avec votre Lallv. Si vous saviez toutes les horreurs dont il était coupable, combien il a miné et fait périr de malheureux! Joignez à cela que le public était persuadé que son argent le tirerait d'affaire, vous conviendrez
* Voici comment M. Walpolo â\''(ait exprimé : « A mou retour de .Strawberry-Uill, je trouve votre lettre, <|ui me cause ou ue |»eut plus de chagrin. Eflt-ce que vuii lamentations, madame, ne doivent jamais Knir? Xon* me £ûtef bien repentir de ma franchise ; il valait mieux m'en tenir au commerce simple; piurcpioi vous ai-je voué mou amitié? C'était pour vous <'untenter, oon ]>as pour augmenter vos ciuiuis. I>(rs sou]>çous, des iufpiiétudcs perpétuelles! — Vraiment, si Taïuiiié a tous 1rs ennuis de l'amour sans en avoir \t» plaisirs, je ue vois rien cpii invite à eu làter. Au lieu de me la montrer sous s;i lueilhrure face, vous me la présentez dans tout son ténébreux. Je renonce à l'amilié si elle u'eufaute <pu; de l'ainertume. Vous vous nitupu^z des lettres d'Héloïs<.', et votre correspondance devient cent fois plus lariuo\ante. Reprends (on Parix;je n'aimr pus ma tnie au f/ué. Oui, je l'aimc-rais assez au gaiy mais très-peu au iri>t(*. Oui, oui, lu'aniie, si vous voulez (juc? notre (Commerce dure, montez-le sur un ton moins tragique; ne soyez pas comme ta comtesse de la .SiiZ(>, tpii se réjiandail eu élégies pour un ohjet bien ridicule. Suis-je fait pour èire le héros d'un roman épistolaire? et couunent est-il pOMibie, madame., qu'avec autant d'esprit que vous en avez, vous donniez dans un style qui révolte votre Pylade, car vous ne voulez pas que je me preiuie {xuir un Orondate? i\irlez-moi en femme ruisonnahie, ou je copierai les réponses aux LeUves poi tugaises, « (A. N.)
qu'il fallait un exemple : qu'importe qu'il fût officier général? il en méritait davantage un plus grand chûtinient. Je suis persuadée que Pondichéry n*a été pris que par ses trahisons; enfin on ne devrait jamais condamner au supplice aucun malfaiteur si on lui avait fait {[race. A l'égard des trois années qu'il a été en prison, elles ont été nécessaires pour l'information de son procès ; il fallait faire venir les preuves des Indes ; enfin, je suis, je crois, tout aussi compatissante que vous, je ne pense pas qu'il soit selon la loi naturelle de faire mourir personne ; mais puisque la loi civile s'en est arrogé le droit, M. de Lally a dû stvoir la tête tranchée. A l'égard du haillon et du tomhereau, je le:^ désapprouve; mais ne croyez i)oint qu'il y ait été fort sensihle; il a fini eu enra(;;é : de tous les liommes c'était le moins intéressant, et je crois le plus coupahle. Je me perds dans votre esprit ; qu'importe, je veux toujours vous dire ce que je pense.
Vous ne reprendrez pas Paris à cause de vos mies tant gaie» que tristes ; j'aurai ce soir votre mie gaie d'Aiguillon, et votre vtie triste Forcalquier, et votre mie ténébreuse du Deffend aura quatorze personnes à souper, parce que madame de Mirepoix lui en a envoyé demander, ainsi que madame de Montrevel. Voilà votre monnaie; j'aimei*ais mieux vous pour toute pièce, cjuoique vous ne soyez pas assurément de bon aloi.
Ne m'écrivez plus d'impertinences ; il y a tel moment où elles nie feraient beaucoup de peine. Ne me parlez plus de votre retour ; il y a cinq mois d'ici au mois de novembre, et sept jusqu'au mois de février ; je ne veux pas plus penser à cela qu'à l'éternité.
Je vous prie d'être infiniment persuadé que vous ne m'avez point tourné la tête , et que je prétends bien ne me pas plu> soucier de vous que vous ne vous souciez de moi : adieu.