I.A Ml^. ME Al MÊME
Pam, mardi 3 juin 1766.
En cas que le courrier ait nue de vos lettres , je ue la recevrai que demain ; il y a toujoui*s un jour de retard , et comme je vais demain à Montmorency, je n'aurai pas le temps de vous écrire : je prends donc mes précautions, parce qu'il me semble que j'ai beaucoup de choses à vous dire. Je commence par vous rappeler Taventure de notre versadc, il y eut hier huit jours; je vous envoyai la lettre (jiie j'écrivis au président; cette lettre a été lue par tous ceux qui ont été chez lui, et tous ceux qui ont été chez lui l'ont contée à tous ceux qu'ils ont vus : ainsi rien n*a fait tant de l>ruit (]ue cotte aventure, et n'a donné tant de ridicule à monsei(;neur de Praslin. Tout le monde s'étonnait qu'il n*cùt pas jeté la faute sur ses (;ens, et qu'il ne fût pas venu ou (pi'il n'eût pas envoyé chez madame de Forcalquier et chez moi nous faire des excuses; il y vint hier, qui était justement le jour de l'octave.
Je vis hier M. le duc de Choiseul, quiaiTiva chez madame de Mirepf)ix comme j'en soilais. Il me prit par le bras, nie fit rentrer, et nous eûmes ensemble une vraie scèuc de comédie. J'ai fait copier la lettre que j'ai écrite ce matin à madame de Choiseul, pour m'épar|;uer la peine de vous en faire le» récit, et je
* I^ dur de Choiscut. (A. N.)
^ La résidence la plus hahitiicllc du piiiicc de Coiili. Le château n été détruit |>riidant la révolution. (A. N.)
vous l'envoie '. Jamais on n'a dit autant d'injures que je lui en ai dit ; je l'appelai esprit borné , pédant , enfin excrément du ministère : il fit des cris , des rires outrés : je voulus qu'il se mit II genoux pour me demander pardon ; il me dit qu*il y était; je lui fis baiser ma main, je lui pardonnai, et nous sommes pour le présent moment les meilleurs amis du monde. Toul cela vous aurait bien diverti si vous aviez été ici ; mais Traiment il y a une autre liistoire qui fait bien tomber la nôtre : c'eil celle de M. de *** et de madame de ***. Il y a trois semaine* qu'elle est arrivée, et il n'y a que quatre jours qu'on la sait : ces deux personnes étant allées souper chez madame de Beovron *, ne voulurent point se mettre à table, et au lieu de rei* ter dans la chambre ou dans le cabinet, elles allèrent dans on petit boudoir tout au bout de l'appartement. Après le souper, madame de *** aborda madame de Beuvron avec l'air tout tronblé et tout déconcerté ; elle lui dit qu'il lui était arrivé le plu» {prand malheur du monde. Ah! vous avez cassé mes porcelaines? il n'y a pas {j^rand mal. — Non, madame, cela est bicii pis. — Vous avez donc (;âté mon ottomane? — Ah! mon dieu non , cela est encore bien pis ! — Mais qu'est-ce donc qui est an'ivé? qu'avez-vous pu taire? — J'ai vu un très-joli secrétaire, nous avons eu la curiosité de voir comme il était en dedans; nous avons essayé nos cleFs pour tâcher de l'ouvrir; il s'en est cassé une dans la serrure. — Ah ! madame, cela est-il possible* il faut que vous le disiez vous-niêmc pour que cela puisse # croire. Vn valet de chambre que l'on soupçoimait d'avoir vu cette opération, fut sollicité j)ar j)rières et j>roniesses d'aller chercher un serrurier pour raccouinioder la serrure ; il n'en ^ol^ lut rien faire, et dit qu'il se garderait bien de toucher à ce qui appartenait à sa maîtresse : la crainte, ou j)lutôt la certitude d'être dénoncée» j)ar cet homme, détermina à le prévenir, en en faisant Taveu. Voudriez-vous être à la place de M. *^? Pour moi, j'aimerais mieux avoir été suqirise en mettant la mam dans la poche ; il v aurait du moins de l'adresse et moins de perfidie ; cela est horrible : comment peut-on rester dans h lieu où l'on s'est couvert d'une pareille infamie '?
' On n*a pas ti'ouvé ceUc leUre. (A. N.)
^ La romtosse de Beuvron, née Rouillé, mariée au comte de Beuntm, frère du duc d'Ilarcourt, et ensuite duc d'Ilareourt lui-même. (A. N.)
3 M. Wat|>olo, en réponse, dit : « Je ne soufHerai pa^ un mot de l'hiiitoirr de la dame qui cât si curieuse sur le dedans d'un sircrétaire : niylord 11..» f^
1>K MADAME LA MARQITISE DC DEFFA?iD. 3«5
LA MÊME AU MÊME
Parié, inaixli 17 juin 1766, à 3 heures.
Nous avons tous les deux un pied de nez ; vous, de ne m' avoir pas devinée' ; et moi, de ne l'avoir point été; je voudrais savoir qui vous avez pu soupçonner : oubliez votre méprise , je vous la pardonne.
Je suis persuadée que vous ét(*s fort aise de trouver que ce soit moi, et que P amitié l'emporte sur la vanité. Si le succès de cette folie n'a pas été tel que je l'espérais, elle m'a du moins bien divertie dans le temps : j'en avais fait le projet plus d'un mois avant votre départ. Rappelez-vous que vous allâtes chez un M. Doumeny, que vous fûtes mécontent du portrait que vous y vîtes. Madame de Turenne*, à qui je le dis, offrit de me prêter une boite de M. de Bouillon; je l'acceptai; je la donnai a madame de Forcalquier ; elle vous la Ht voir dans mon petit cabinet bleu; vous reconnûtes madame de Sévigné, vous en parûtes content. Le lendemain je remis ce polirait entre les mains de madame de Jonsac, qui se chargea d'en faire faire la
pendrait ii*il la iiavait. Maîg réellement \o cavalier était bien maladroit d'employer M lourdement son temps dans un l>oud<iir aver la plus jolie femme de France, et une femme un peu disposée à la ruriosité. Mon dévot cousin s\iieralt pris d'une autre façon. » (A. N.)
1 Ceci fait allusion à une tabatière portant dans le couvercle le jiortrait de nadame de Sévigné, et renfermant une lettre adressée à M. Walpole en son nonn, qu'il ne soupçoinia pas d'abord de venir de madame du DefFand, mais auïl crut lui avoir été adressée par la duchesse de Choiseul. (A. N.)
' La princesse de Turenne, la bru du dur de Bouillon. La maison de Bouillon est éteinte, le dernier prince de cc>tte famille était cul-dcr-jatte. C'est 'i Itti qu'appartenait la terre de Navarre, c(*<lée à la maison de Houillon par [XNIM XIV en échanjre du comté de Sedan. Pendant la révolution, M. Uoy, Tim (les derniers ministres des finances, fut chargé des affaires de M. de Bouillon.
Sons le règne de Louis XIV, messieurs de Bouillon avaient fait dresser et mprimer leur généalogie avec beaucoup de magniKcence et de faste. Ils en ivaient hh distribuer des exemplaires à la Cour. Lorsqu'on vint à en {Kirlcr m souper du roi : Sire, dit le prince de Coudé, si l'on en croit cette généaune, messieurs de Bouillon sont bien plus nobles que nous; car elle les fait learefidre des premiers ducs d'Aquitaine qui étaient souverains, tandis que le pand-|ièrc* de Ilugues Capet n'était qu'un simple particulier. .Mais, après tout, ijoaCa le prince de Condé, ce n'est pas à moi à leur dire ce que j'en pense, e ne suis que le cadet; c'est vous, sire, qui êtes l'aîné. Le roi s'étant fait 'eprrsenter cette généalogie, en ordonna la suppression. (A. JN.)
366 COBRESPONDAKCE COMPLETE
copie; on dit qu'elle est bien. Elle ordonna la boite, elle a transcrit la lettre ; enfin elle a tout fait ; vous lui devez un mot d(! remerciment. Mandez -lui que je vous ai conté tous ses soins, elle a beaucoup d'estime et de goût pour tous. Toute cette besogne étant finie, il fallait que cela vous pan-fnt, et je voulais que ce filt mystérieusement. J'eus dessein de m*adresser à M. Craufurd'; je vous priai de me mander s^îl était à Londres, et puis je pensai que je lui causerais bien de Fembai^ ras; j'eus recours à la grand'manian; et avec sa bonté ordinaire, elle entra dans toutes mes vues ; elle les perfectionna, se chargea de mon paquet, l'adressa à M. de Guerchy*, lui écrivît ses instructions, et lui demanda de lui en apprendre la réussite. Je juge par votre récit que c'est un très-habile ministre, et qu'il a suivi très-exactement ce qui lui avait été prescrit. J'écrirai incessamment à la grand' maman pour la remercier, et je transcrirai ce que vous m'avez mandé à l'occasion de sa lettre : pourquoi ne me l'envoyez-vous pas , cette lettre? je ne le coniprends pas; elle m'a envoyé la vôtre que je lui ai renvoyée; j'en ferai de même de la sienne; je vous la renverrai.
Voilà toute l'histoire. Si vous m'aviez devinée, comme je n'en doutais pas, rien n'aurait manqué à mon plaisir; mais mou tuteur n'a pas reconnu sa pupille. Voilà la plus utile leçon que j'aie jamais reçue de lui.
LA MÊME AU M#.ME
Paris , mercredi 9 juillet 1766.
Vous voyez quel est le quantième du mois, et ce n'e^t qu'à cet instant que je reçois votre lettre du 1"" et du 3. Vous avez si bien fait par vos leçons, vos préceptes, vos gronderiez, et, le pis de tout, par vos ironies, que vous êtes presque pan*enu à me rendre fausse, ou pour le moins fort dissimulée : je m'interdis de vous dire ce que je pense; quand je suis prête à me laisser aller à vous dire quelques douceurs, je crois entendre ces paroles du Seigneur aux trois Marie (à ce que je crois): No II me tangere,
> Le même M. Craufurd dont il a déjà été parlé. (A. N.) 2 Alors ambassadeur de France en Angleterre, pins célèbre par ses différends avec le clievalier d'Eon qnc par ses mérites diplomatiques on autres. (L.)
Je possède plus rKvan(][ile qu'Horace. Oh non» je ne pourrai jamais dire mon Horace comme chacun dit ; je ne possède point Horace, je ne connais point Horace; je sais qu'on l'estime, qu'on le prône, qu'on le vante; je ne dis pas qu'on ait tort,
is je ne le connais pas.
Vivez, vivez en paix avec votre sainte'; livrez-vous tout & votre passion pour elle ; en conséquence , lisez et relises lettres, et jugez si l'amitié ne peut pas faire sentir et dire des choses mille fois plus tendres que tous les romans du BioïKile? Savez-vous ce qui me (ache le plus contre vous aufourd'hui? c'est que vous ne répondiez point à ce tour mystique que j'avais pris pour vous forcer à me dire ce que je serais bien aise que vous me dissiez* : apparemment que vous iniprouvez celte tournure, car vous m'avez écrit que, quand vous ne répondiez pas à quelque article de mes lettres, c'était une marque d'improbation. Ah! vous êtes un plaisant personnage ; je vous dirais volontiers comme la capricieuse dans le Philosophe marie; après avoir fait à son amant l'énumération de tous ses vices, de tons ses ridicules, elle termine ainsi sa longue kyrielle : « Mais, malgré vos défauts, je vous aime à la rage. » Ah! cette citation est d'une petite emportée, mais non pas d'une ennuyeuse héroïne <le roman.
Non, non, vous vous trompez très-fort, si vous crovez que j'eusse été fâchée de ne pas réussir à vous attrap<^r; mais je vais vous citer l'opéra :
L«?s ciieiiv punissent la tîcrtr; "
Il n'esl point de |;ran(lour qne le ciel irrité IS'altaigse quand il vont, et ne réduise en poudre.
Vous m'avez rendue poussière; je vous le pardonne, n'eu parlons plus.
J'ai une chose étonnante à vous dire, et qui le devient cent fois davantage depuis (|ue j'ai reçu votre lettre, parc(» que vous ne me dites pas un mot de TafFairc dont il s'agit; voici le fait.
Le baron d'Holbach' a reçu, samedi dernier, une lettre de
* Madame de Sévigné. (A. M.)
' Elle entend parler de la lettre écrite sous le nom de madame de Sévijvné, oi on Teiiffagc do revenir au plus tôt à Paris. (A. N.)
' Seigneur allemand étal>ii à Parié, dont I'IkHcI était le rendez-vous de tons les encyclopcdistcH, et de ceux qu'on appelait alors philosophes h. Paris.
Le baron d'Holbaeh, né à llcidelslieim dans le Palatinat, est mort à Paris, en 1789, ù râ{;e de soixante-six ans. Il y était venu dès son enfance et y passa
M. Hume, remplie de plaintes, de fureurs; contre JeabJacques : il va foire, dit-il, un pamphlet pour instruire le public de toutes ses atrocités; je n'ai encore vu personne qui ait lu cette lettre', mais on dit que M. d'Alembert l'a lue; il en court des extraits par tout Paris. Milord Holdemess avait reçu une lettre de n femme, le même ordinaire, qui lui mandait avoir donné à dtner la veille à M. Hume, et elle ne lui mande point qu'il lui ait dk un mot de Jean-Jacques; vous ne m'en dites rien non plus, tout cela me paraît incompréhensible. DonnezHQioi, je vous prie, tous les éclaircissements possibles sur cette affaire , et une fois pour toutes, ne crai{jnez de moi aucune indiscrétion : je pousse la réserve sur tout ce qui me vient de vous ju^u'à la plus grande puérilité. Je garderais vos secrets, si vous me jugiez digne de m'en confier, et je vous sauverai du ridicule de l'intimité d'une liaison qui pourrait nuire à votre considération, et vous faire éprouver des froideurs de l'Idole et de ses adhérents.
MADAME LA MAnQl'ISK Dl' T>EFFANl> A M. DE VOLTAIRE.
18 Hcptembrc 1766 -.
1/ ennui me prend, monsieur, de ne plus entendre parler de vous; vous me croyez peut-étn» morte, je ne le suis pas encore; il est vrai qu'il ne s'en faut de guère; mais je suis cependant
la plus {grande partie do sa vie. Marii» avec iiiadenicHârlIo d*Ainc, -««pur Je rinicndaiit de Tuiirs^ il la perdit presque aussitor, et ohtuit à prix d'aq'pntdi' la cour de Rome la periuisMiou dVpoiiser la .<<(i*ur de sa femme, qui n'^*' morte qu*en 181 ^ à plus de quatre-viiipts ans.
r.onune Helvérius, le Iiaroii d'Holhacli faisait sa société des pcns de lottr»; il se rendit rélèl>re par son nthe'ixinr ptir, et par plusieurs ouvra{;es, enOf autres son fauitmx Système df la nature , auquel il est probable que coopérèrent plusieurs de ses convives. Après avoir recherché la société de Jew- Jacques, il se brouilla avec lui, et on mit {jéncralement les torts du c'itéJtt baron. On ne peut nier qu'il ii*eiit du savoir et des connaissances, et il suffi pour n'en point douter du téinoi(;iia{;e de Rousseau : « C'était, dit-il, un fil* î» de parvenu, qui jouissait d'une assez (rrande fortune dont il usait noblc- » ment, recevant chez lui des (»ens de lettres, et par son savoir et ses conw naissances tenant bien sa place au milieu d'eux. » (A. N.)
' M. Walpole a donné, dans le tome IV de se» QEuvres, édition in-V,BD récit détaillé de cette malheureuse querelle entre Rousseau et M. Hume, q«i^ selon Marmontel, avait été prédite par M. le baron d'Holbach. (A. N.)
2 Voyez la réponse de Voltaire à cette lettre, vol. LIX, |>a{;e 473. *>"«* n'qMînse commence ainsi : Ennuyez-vous souvent, madame. (A. N.)
encore assez en vie pour avoir plus Iiesoin de vos lettres (|uo de prières. Comiiieut vous portez-vous? Que Faites-vous? <|uo peusez-vous? Il a couru ici le bruit que vous vouliez aller :i Wcsel; cela est-il vrai?
Que dites-vous du procès de Jean-Jacques et de M. Hume? Avez-vous lu la lettre de dix-huit pages de celui-là à celui-ci? Exîste-t-il dans le monde un aussi triste fou que ce Jean-Jacques? Cest bien la peine d'avoir de l'esprit et des talents , ])our en fiiîre un pareil usage! C'est une plaidante ambition que de vouloir se rendre célèbre par les malheurs ; il n'aura bientôt plus iPasile qu'aux Petites-ftfaisons. Ses protectrices sont bien embarrassées. Pour vous, monsieur, vous êtes mon sage, et je voudrais bien que vous fussiez mon ami; vous ne l'êtes point, puisque vous n*avez point soin de moi.
J'ai lu en dernier lieu le Philosophe ignorant; on dit qu'il y a eucore quelque chose de nouveau , mais dont je ne sais pas le titre; je voudrais avoir tout cela. Je ne sais plus c|ue lire. Voilà pour la quatrième fois que je fais la tentative de lire M. de Buftbn, et je ne puis pas tenir à l'ennui que cela me cause. Enfin, sans le Journal encyclopédique y ye ne saurais que devenir. N'en faites-vous pas assez de cas? C'est en fait de lecture, ce qu'est la dissipation dans la vie; cela ne vaut pas l'occupation ni la société, mais cela y supplée.
Ecrivez-moi, réveillez-moi, aimez-moi, ou faites-en le semblant; moi, je vous aime tout de bon, et je ne veux plus être si longtemps sans vous le dire.
MADJiMK LA MARQUISE DV DEFFANO A M. HORACE WALPOLF.
Parii«, 2V septembre 1766.
J'avais résolu de ne vous point écrire; non pas que vous !«ovez mal avec moi, tout au contraire; mais par la crainte que ce ne soit uni* fatigue, dans l'état de faiblesse où vous êtes, de recevoir des lettres : vous aurez tout au plus celle de la lire , car je prétends bien non-seulement vous dispenser iï\ répondre. mais je vous demande en grâce de n'v point penser. Je vous crois três-inaladc, et le récit que vous m'avez fait de votre étal nie donne beaucoup d'inquiétude', et à tel point que vou:» ne
' M. ^Valpoie ^tuiifTrnit alcri d'une Porto attaque (Je goutte. (A. N.)
370 CORRRSPOÎSDA.NCE COMPLÈTE
pouvez , sans manquer à l'amitié , ne me pas donner de nouvelles deux fois la semaine, comme je vous en ai prié dans ma dernière lettre. Je ne veux pas un seul mot de votre main, mais je vous aurai une vraie obligation de dicter en anglais un bulletin très-circonstancié et trés-véridique de votre situation du moment. Je crois vous avoir mandé que Wiart apprenait l'anglais; j'ai eu la précaution de fixer l'heure de ses leçons à celle où le facteur apporte les lettres , pour que celles que je recevrai de vous en anglais puissent être traduites sur-le-champ. Consentez donc , mon tuteur, à m' envoyer régulièrement des bulletins deux fois la semaine : je ne doute pas que la poste de Bath à Londres ne soit régulière; M. de Guerchy me Fa assuré. Si vous restez aux eaux tout le mois de novembre, lui et sa femme vous iront rendre visite. Je voudrais bien être de la partie; mais savez-vous ce que je désirerais? ce serait d'être un vieillard à la place d' une vieille; j' irais, je vous jure, à Bath pour vous tenir compagnie et vous soigner : je suis très-persuadée, et même je n'en puis douter, que vous ne mcritez pas tout ce que je pense pour vous; mais qu'y faire? Ce n'est ni votre faute ni la mienne; nous devons mutuellement , moi , vous épargner les reprodies, et vous , m' épargner les réprimandes.
J'ai peur que vos médecins ne soient détestables; je les crois pires que les nôtres : les uns et les autres peuvent être des empoisonneurs , mais leurs poisons sont différents ; les nôtres soiit lents, et les vôtres prompts et violents. Donner à un homme coninie vous , aussi faible , aussi maigre , pour le guérir de b goutte, des drogues chaudes, et le mettre à l'usage du vin, cela me parait comme un coup de pistolet dans la tète jwur guérir de la migraine. J'attends beaucoup des eaux de Balli; mais je ne ferai pas une goutte de bon sang que je n aie i^u un bulletin en anglais tel que je vous le demande. Ajoutez à ce bulletin un aveu franc et délibéré de Teffet que vous fout mes lettres, si elles vous ciniuient, si elles vous fatiguent; rien ne peut me déplaire, rien ne peut nie fâcher, que votre mauvaise santé. Adieu : vous nt* vous souciez guère de nos nouvelles, ni moi non plus', en vérité.
M. DR VOLTAIRK A MADAME LA MARQriSE DU DEFFAND.
FcriKîV, 24 scpteiiihrc 1766.
EiiDuyez-vous souvent, ina<laine, car alort» vous m'écrirez. Vou6 me f lemaudez ce que je fais : j'embellis ma retraite , je meulile de jolis appartements où je voudi*ais vous recevoir; j'entreprends un nouveau procès dans le (;oût de celui de Galas, et je n'ai pas pu m'en dispenser, parce qu'un père, une mère et deux filles, remplis de vertu et condamnés au dernier supplice p se sont réfu(;iés à ma porte , dans les larmes et dans le désespoir.
C'est une des petites aventmes dignes du meilleur des monde<i passible. Je vous demande en {;ràce de vous faire lire le Mé* moire que M. de Beaumont a fait pour cette famille aussi respectable qu'infortunée. Il sera bientôt imprimé. Je prie M. le président Hénault de le lire attentivement.
Vos suffrages serviront beaucoup à déterminer celui du public, et le public influera sur le conseil du roi. La belle âme de M. de Clioiseul nous protège; je ne (*ounais point de cœur plus noble et plus généreux que le sien ; car, quoi qu'en dise Jean-Jacques, nous avons de trés-honnètes ministres. J'aimerais mieux assurément être jugé par le prince de Sonbise et par M. le duc de Prasliu que par le parlement de Toulouse*.
H faudrait, madame, que je fusse aussi fou que l'ami Jean- Jacques pour allerà Wesel. Voici le fait : le roi de Pitissc iu*ayant envoyé cent écus d'aumonc pour cette malheureuse fantille des Sirven, et m' ayant niaii<ié qu'il leur oftrait mi asile à \Vesel ou à Clèves, je le remerciai comme je le devais; je lui dis que j'aurais voulu lui présenter moi-même ces pauvres gens auxquels il promettait sa protection. Il lut ma lettre devant un fils de M. Tronchin, qui est secrétaire de l'envoyé d'Angleterre à Berlin. Le petit Tronchin, qui ne pense pas <|ue j'ai soixanteiveize ans, et que je ne peux sortir de chez moi , crut entendre que j'irais trouver le roi de Prusse; il le manda à son père; ce l^ère Ta dit à Paiûs; les gazetiers en ont beauex)up raisonné ; et voilà comme on écrit ^histoire; puis fiez^vou^ à messieurs les tavants.
II faut que je vous dise, pour vous amuser, que le roi de Prusse m'a mandé qu'on avait rebâti huit mille maisons eu
372 CORRESPO^DA:MCE COMPLETE
Silésic. La réponse est bien naturelle : a Sire, on les avait donr i> détruites; il y avait donc huit mille femilles désespérées? Vous 1) autres rois, vous êtes de plaisants philosophes! »
Jeun-Jacques du moins ne feit de mal qu'à lui, car je ne ('rois pas qu'il ait pu m'eu foire ; et madame la maréchale tie Luxembourg ne peut pas croire que f aie jamais pu me joindre aux persécuteurs du Vicaire savoyard, Jean-Jacques ne le croit pas lui-même; mais il est conmie C/nant-Pot-la^Perruque , qui disait que tout le monde lui en voulait.
Savez-vous (jue F horrible aventure du chevalier de la Bam* a été causée par le tendre amour? Savez-vous qu*un vieux maraud d'Abbeville» nommé Belleval, amoureux de Pabbessede Vignancourt, et maltraité, comme de raison, a été le seid mobile de cette homble catastrophe? Ma nièce de Florian, quia riionneur de vous connaître, et dont les terres sont auprès d'Abbeville, est bien instruite de toutes ces horreurs; elles font dresser les cheveux à la tête.
Savez-vous encore que feu monsieur le dauphin, qu*on ne peut assez regretter, lisait Locke dans sa dernière maladie? J'ai appii», avec bien de l'étonnement, qu'il savait toute la tragédie àe Mahomet par cœur. Si ce siècle n'est pas celui des granJ* talents, il est celui des esprits cultivés.
Je crois que M. le président Hénaultaété aussi enthousiasmé que moi de M. le prince de Brunswick. Il v a un roi de Pologne philoso])he qui se fait une grande réputation. Et que dirou!*iious d(» mon impéraCrice de Bussie?
Je m'aperrois que ma lettre est un éloge de têtes couronnées; mais, en vérité, ce n'est pas fadeur, car j'aime encore mieux leurs valets de chambre.
Il m'est venu un premier valet dv chambre du roi, nommé M. de la Borde', qui fait de la musique, et à (pii Monsieur le Dauphin avait conseillé démettre en musique l'opéra de Pandore. C'est de tous les opéras, sans exception, le plus susceptible d'un grand fracas. Faites-vous lire les paroles qui sont dans mes OEuvreSy et vous verrez s'il n'v a pas là bien du tapage.
* Jcan-Kenjainin clo la Donlc, nmj*i«ic»n oi polyjjraplir français, né à Pari* lo 5 iieptciiiliro M**\\ mon dann la iiiôinc ville lo 22 juillirt 1794. Il fut, aprc^ Kaclielicr, le |M-(rjiiier valet (1(> chaiiihre et le favori de Louis XV. A la mort lie son maître, il devint fiTmier (•énéral. Ou a de lui luie foule d\MnTa(*f:'* en {général relatifs à Thistoirc de la musique, entre autres : Choix tle chanP*»t< mises en musique, Paris, 1773, V vol. in-8**, reclierché à cause de trc!»-jolîe*
Je croyais que M. de la Borde faisait de la musique coninu* lui premier valet de chambre eu doit faire, de la petite musique de cour et de ruelle; je l'ai fait exécuter : j'ai entendu des choses dignes de Rameau. Ma mère Denis en est tout aussi étonnée que moi ; et son jugement est bien plus important que le mien, car elle est excellente musicienne.
Vous en ai-je assez conté, madame? vous ai-je assez ennuyée? .suis-je assez bavanl? Souffrez que je finisse en disant que je vous aimerai juscpi'au dernier moment de ma vie, de tout mon cœur, avec le plus sincère respect.