‹ Correspondance complète de la marquise du Deffand avec ... le président Hénault, Montesquieu, dChapitre 48 sur 51 · I.iiiitli , 20 octobre 176G · texte numérisé non relu

I.iiiitli , 20 octobre 176G

Je Nuis dans une grande inquiétude; M. Selvvyn vint hier chez moi, et me dit qu'un Anglais avait reçu une lettre qui lui apprenait (juc M. Craufurd * était mort eu Ecosse. Je vous laisse à juger l'effet que cela me fit. M. et madame de Fil/.-Rov et leiu" demoiselle ' arrivèrent au même instant : ils lâchèrent de me persuader (|ue cette nouvelle était fausse. Ce matin, à dix heures, un nommé M. Dikinson est venu chez moi ; il avait appris hier au soir le chagrin où j'étais, et il a eu la l>onté d'aller aux informations, et partout ce qu'il m'a rapporté, il en résulte qi\r. je suis dans le doute ; mais je vous avoue que je suis du moins bien inquiète, et que mon âme est hien trou- Idée, non-seulement par rapport à M. Craufurd, que j'estime et que j'aime beaucoup, mais cela m'a jeté un noir dans l'àme j«ur tout ce qui m'intéresse. Ah, mon Dieu! que vous avez bien raison! l'abominable, la détestable chose que l'amitié! Par où vient-elle? à <iuoi mène-t-elle? sur quoi est-elle fondée? quel l>ieu en peut-on attendn» ou espérer? ce cpie vous m'avez dit est vrai, mais pourquoi sommes-nous sur t(»rre, et surtout pourquoi vieillit-on? 0 mon tuteur, pardonnez- le- moi, je déteste la vie.

J'admirais hier au soir la nombreuse compagnie qui était chez moi ; hommes et femmes me paraissaient des machines à ressort, qui allaient, venaient, parlaient, riaient, sans penser,

I 11 avnitdit rlnnït la Irttro oidosjiiiAinentioiinée, et qui (';tnit datée flcBatli: ■ Je lis le.4 Ktxaix dr Moiiiai(>iie, vt iii\>n eiiniiir nicorn plus que de Batli; — ee*i nn vrai radola{;r do pédant, une rapsodic d(* lieux communs, m<^me san< liaison. — ^on Séiirqui» eC lui nr lu«»iil à appn'udic à mourir, — la rhose du monde qu'on est le plus sûr de l'aire sans l'avoir apprise. » (A. N.)

^ M. John Craufurd, dWurliinanies eu Ecosse. (A. N.)

3 Mademoiselle R. l.lovd. ^\. N.)

sans refléchir, sans sentir; cliacun jouait son rôle par habitude : madame la duchesse d'Aiguillon crevait de rire, madame de Forcalquier dédaignait tout, madame de la Yallière ' jabotait sur tout. Les hommes ue jouaient pas de meilleurs rôles, et moi j'étais abfmée dans les réflexions les plus noires ; je pensais que j'avais passé ma vie dans les illusions; que je m'étais creuBé moi-mcme tous les abfmcs dans lesquels j'étais tombée; que tous mes jugements avaient été faux et téméraires , et toujours trop précipités , et qu'enfin je n'avais parfaitement bien connu personne; que je n'en avais pas été connue non plus, et que peut-être je ne me connaissais pas moi-même. Ou désire un appui, on se laisse charmer par l'espérance de l'avoir trouvé; c'est un songe que les circonstances dissipent et qui font Feffet du réveil. Je vous assure, mon tuteur, que c'est avec remords que je vous peins l'état de mon âme ; je prévois non-seulement l'ennui, mais à qui puis-je avoir recours? Vous penserez, d vous ne l'articulez pas : pourquoi faut-il que ce soit à moi? pourquoi faut-il que des soins , des attentions que ta bonté de mon caractère m'ont portée à avoir, aient pour moi l'inconvénient d'être devenus l'objet d'une correspondance aussi triste? Vous avez raison , mon tuteur, et vous aurez grande patience si vous consentez à la continuer.

Le frère * du duc de Buccleugh mourut hier après dîner : les Georges * sont revenus d' Aubigny * pour consoler le duc ; il loge chez eux , et il est dans la plus excessive douleur : je crois qu'ils partiront tous vendredi.

Je compte faire partir ce soir cette lettre avec Thistoire de M. Hume et de Jean-Jacques; les éditeurs passent pour être le baron d'Holbach et M. Suard *, mais tout le monde y reconnaît

^ La duchesse de la Vallièrc, fille du duc d'Uzès; elle avait été une Ae$ phu belles femmes de France, et a conservé sa beauté dans un âge fort avancé. Elle esl morte vers 179»i, â{;é(î de <jualre-vin{;ts ans. (A. N.)

2 Le lord HrniT Scoci. (A. N.)

^ Lord et iady Geoi^es Lcnox. Lord Lenux était le frère unique du feu duc de Riclimond. (A. M.)

* D'Aulii^jny, terre de son frère le duc d' Aubigny. Le duc de Riclimond cit rentré en |»ossession de la (eri>e d' Aubigny parle traité de paix de 1815. Il est eo mciw temps pair d'Angleterre c( pair de France, mais n*a jamais siégé dan» la chambre française. — Sou titre eu France est celui de duc d'Aubigoy. (iSSCT.) (A. >'.)

^ L'inimitié de M. Suard contre Rousseau commença à faire rejaillir nr lui rpicbpics ]>nrrelles de la célébrité de ce graud Iiomme. >iul ne sut mieux que M. Suard faire servir la littérature à l'intrigue et l'intrigue à *cê Miocti

d'AIembert. Pour madame de Luxembourg^, elle ne doute pas que la préface ne soit de M. Hume ; cela serait bien ridicule de se louer soi-même de cette force : ce qui n'est pas douteux, c'est qu'il a fourni des £aits, et qu'elle lui a été communiquée. Tous ces gens-là sont bien modestes et bien philosophes, et justifient bien le choix qu'ils ont fait de leurs idoles et de la protection qu'elles leur accordent. Â l'égard de la déclaration de M. d'Alembert, vous verrez combien il vous désapprouve', et qu'il ne veut pas vous faire l'honneur du style; il dit que vous convenez de le devoir à une |)ersonne que vous ne voulez pas nommer, mais qu'elle devrait bien se faire connaître : madame do Luxembourg m'a dit que c'était apparemment moi qu'il voulait désigner; — cela pourrait bien être, madame, lui ai-je répondu, je ne doute pas que ce ne soit son intention, mais je ne vois pas bien pourquoi ni moi ni tout autre devraient bien se faire connaître; mais lui, d'Alembert, devrait nommer les gens à qui M. Walpole a dit qu'il avait fait corriger le stvle de sa lettre ; je suis très-certaine que telle qu'elle est , elle est entièrement de lui, parce qu'il me l'a dit, et que je le connais incapable du plus petit mensonge. — Que pensez-vous de tout cela? m'a-t-elle dit. — Que rien n'est plus misérable, madame, et plus rempli de puérilités et de sottes vanités : — et ajoutez de venin, m'a-t-elle dit.

llttéraircjt. Il a fait eu ve fleuve clos élèves r|iii lui font honneur aujourdliui.

Né à Bejian<;oii, le 15 janvier 1734, il est mort h Paritf, le 20 juillet 1817. Il ap|K)rtait (lan^ la rtoriété rcUc souplesse d'esprit qui plaît tant à ruqpicil <le U médiocrité. Le baron d'Holbach le chérissait comme jui fi-ère, et M. Ncckcr remmena trois fois av«*c lui en Angleterre. Pensionné pour ces voyages, (mmi- «ionné pour lo Journal de Paris , pensionné pour la cHsnsure, pensionné enKn pour lui et pour sa femme par le ministère des affaires étran(Tères, il fut décoré de l'ordre de Saint-Michel et mourut académicien. (A. K.)

^ Relativement à la lettre de M. Walpole à Rousseau, sous \o. nom du roi de Prusse, qui avait été écrite et répandue .\ Paris, et dans la composition de laquelle on sup|>osa cpi'il avait été assisté par madame du Deffand; mais cette supposition n'était point fondée, ainsi qu'on le verra par l'extrait d'une lettre adressée au maréchal Conwav :

m Je m'amusai un soir dans la société de madame Geoffrin à plaisanter sur let prétentions et les c<mtradictions de Rousseau , et avançai quelques propOMtious qui divertirent la cumpa{>nie. De retour chez moi , j'(*n formai une lettre que je fis voir le lendemain matin à Helvétius et au duc de Nivernois, qui en furent si contents, qn*aprcs m'avoir indiqué quelques fautes de lanjyage à corri{;er, ils m'en{{a(»<'rcnt à la faire voir. » Voyez OEuvrei de lord Orford, t. V, p. 129. (A. N.)

3S4 COHllESPONDA.NCE COMPLETE

Ah! que les hommes sont fous! qu'ils sont mécliants! et qui pis est , qu'ils sont ennuyeux !

J'ai regret de laisser les deux tiers de cette page, mais eu vérité je n'ai plus rien à dire, si ce n'est de vous recommander d'avoii* le soin le plus excessif de votre santé ; car quoique sans amitié, je suis toute capable de mourir de douleur si je perdaÎK ce qui m'est aussi indifterent que vous.

LA MÊME AT MÊME

Pari?« , i!7 octobi-c 1766.

Pour commencer ainsi que vous. Je ne suis pas contente, mon tuteur, que vous fassiez, faux bond à la pi*udence, en fiuiftsant vos eaux huit ou dix jours plus tôt qu'il ne serait à propos pour qu'elles vous fissent du bien. Vous avez toujours des maux d'estomac, des langueurs; vous me paraissez dans h même état ou vous étiez avant de tomber dans les grands accidents où vous avez pensé succomber. Loin de faire ce qu'il faudrait pour les prévenir, vous vous jetez tout au travers le* choux ; vous allez entrer au parlement. Je me suis fait expliquer quelle était la vie que cela faisait mener; je vous crois uu homme perdu; jamais vous ne résisterez à tous les inconvénients qui surviennent ; des séances quelquefois de huit ou di\ heures ', une chaleur infernale dans la salle, un froid glacial (juand on en sort; voilà le physique. Une agitation d'esprit, toutes les passions en mouvement; voilà le moral. Mon pauvre tuteur n'a certainement pas la force de résister à tout cela.

Je suis très-contente de la milady (Georges * ; elle m'a fort bien fait tous ces derniers temps-ci; elle a un certain revéche qu'on est flatté d'apprivoivSer; c'est elle qui vous rendra cette lettre avec la brochure dont je vous ai parlé. La déclaration de d'Alembeil aux éditeurs est trouvée de la dernière impertinence. J'ai du regret à madame Greville; c'est une femme qui a véritablement beaucoup d'esprit, mais je n'ai point voulu précipiter mon jugement sur son caractère : je veux savoir dt*

^ Les sûaiires du ]>arleinciit aii{;I.ii.s ruiiiiiicnceiiL à rin(| heuiTs de Taiirruinidi et ne Hnissciii soiivoiit (|u'à deux et troi.H lieure» du inntiii. (A. N.)

- Lady Louise Ki*r, sœur du iiiaifjui.s dr Lotliian ^ et luarû'e an lord Gct»r^ I.onox, frère unique du défunt duc de Rirlunond. ^A,y»)

rous ce que j'en dois juger : les apparences m* en ont donné bonne opinion : j*ai cru remarquer que nous évitions également Tune et l'autre de parler de vous : la conduite était seml>lal)le, mais les motife pouvaient bien être différents. Je crois sa situation malheureuse, son àme sensible : j'ai trouvé des rapports entre nous qui ne m'ont cependant point entraînée à aucune confiance; nous nous sommes plu mutuellement en nous observant et en nous tenant l'une et l'autre dans une assez grande réserve. Madame de Mirepoix feit un grand cas d'elle, et m'en a (ait de grands éloges.

Madame d'Aiguillon me dit hier que madame Hervev lui mandait cpie vous vous portiez à mer^-eille, et que vous lui aviez éc^it de Bath la lettre la plus charmante et la plus gaie : pour celles que vous m'écrivez, mon tuteur, je les trouve d'un genre tout particulier ; tout y est nouveau, tout y est neuf; vos réflexions sur la prudence, ce qu'elle devait être dans l'âge d'or, ce qui la rend vertu aujourd'hui, est senti, pesé, et d'une vérité extrême '.

Je suis bien sûre que vous vous accoutumerez ù Montaigne; on y trouve tout ce qu'on a jamais pensé, et nul style n'est aussi énergique : il n'enseigne rien, parce qu'il ne décide de rien; c'est l'opposé du dogmatisme : il est vain, et tous les hommes ne le sont-ils pas? et ceux qui paraissent modestes ne sont-ils pas doublement vains? Le je et le moi sont à chaque lîg^e, mais quelles sont les connaissances qu'on peut avoir, si ce n'est pas le je et le moi? Allez, allez , mon tuteur, c'est le seul bon philosophe et le seul bon métaphysicien qu'il y ait jamais eu. Ce sont des rapsodies, si vous voulez, des contradictions perpétuelles; mais il n'établit aucun système; il cherche • il observe , et reste dans le doute : il n'est utile à rien , j^en conviens, mais il détache de toute opinion, et détruit la présomption du savoir.

Adieu, mon tuteur, je crois que ma lettre du 21 vous aura fort déplu; mais je vous avertis que si vous m'appelez jamais madame, je ne vous appellerai jamais mon tuteur : je ne puis

1 M. Walpolc avait dit : « Je suiii rhaiiné que tous commenciez ù faire bon

•ocacil à la prudence. 11 ne vous manquait que cette mais non, ce

D*e4t |»<iit vertu ; ce \\vst qu'une cuiraMc (|ui <crt de garde contre les mécLunts. Il fallait f|uc le niundi* fuurniillàt de crimes, avant (|u*on eût |>en.<ié à ériger la prodence en vertu. Si jani:ii.'( il y eut un siècle dor, la prudence aurait dû|»ad- «er pour de b faïute monnaie. ■ (A. N.)

souffrir de votre part aucune punition; pour des réprimandes» à la bonne heure.

Ah! mon Dieu! je me rappelle que vous me dites que» si j'étais malade, vous m'enverriez votre Wiart; comment pouve9>vous faire aujourd'hui une plaisanterie de ce qui vous a précédemment pensé coûter la vie, et vous avait inspiré pour moi la plus horrible aversion? Gela est fâcheux, mon tuteur, mais vous avez certainement des accès de folie : je ne veux point croire que la politique aujourd'hui soit de ce nombre, mais j'en aurais cependant quelque soupçon, par la certitude que j*ai de votre désintéressement personnel : vous êtes un être bien singulier, qu'il faudrait n'avoir jamais connu, si on ne doit jamais le revoir.

LA MÊME AL' MÊME

Paria, jeudi 30 octobre 1766.

Âh! quelle folie, quelle folie, d'avoir des amis d'outre-mer, et d'être dans la dépendance des caprices de Neptune et d'EoIe! Joignez à cela les fantaisies d'un tuteur, et voilà une pupille bien lotie. Il n y a point eu de courrier ces jours<i; je m'en consolerais aisément si je n'étais pas inquiète de votre santé. Je vous assure qu'il n'y a plus de voti*e individu que ce seul point qui m'intéresse; d'ailleurs, je crois que je ne me soucie plus de vous, mais il m'est al)Solument nécessaire, aussi nécessaire que l'air que je respire, de savoir que vous vous portez bien : il faut que vous ayez la complaisance de me donner régulièrement de vos nouvelles par tous les courriers : renianjuez bien que ce ne sont point des lettres que j'exige, mais de simples bulletins. Si vous me refusez cette complai* sancc, aussitôt je dirai à Wiart : « Partez, prenez vos bottes, allez à tir&<l'aile à Londres, publiez dans toutes les rues que vous y arrivez de ma paît, que vous avez ordre de résider auprès d'Horace Walpole, qu'il est mon tuteur, que je suis sa pupille, que j'ai pour lui une passion effrénée, et que peutêtre j'arriverai incessamment moi-même, que je m'établirai à Strawberry-Hill, et qu'il n'y a point de scandale que je ne sois prête a donner. »

Ah ! mon tuteur, prenez vite un flacon ; vous êtes prêt à vous

DE MAn.lME I.A MIROCISE DC nEI-TA>D. 3ST

êvaDouir; voità puurUnI ce qui tous airivvni, si je n'ai pas de ros nouvelles deux loi? la seniainff.

Je lie doute ps^ iitie Trju> ne miv<-z jteriua'k' ipie ta jutsuiiuc de France qui vou$ aime le mieux r'e>t moi: eli liten' tou-> vous tronipet; il v eu a une autre qui tou> aime cent fui» davanta{;e, et iriin amour >i aveujjle. quelle ne tous croit aucun «léfaul, H ceitaiiienieni je ne s-ui> |>a^ de même. Avant <le vous la nommer, il faut que je vou- y pn;|»ar(.' jtar une pelite lii^tuire que peul-(-lre vou- «ave/, car toul l'ari- la -ait: mai- vous pouvez l'avoir ouMiêe. e1 le pi-, c'e-t que vou* J' entendiez jMJur la seconde foi?. — La voici ;

L'arelievéi]ue de Toiilou«e avait un f;rand-peie , ce 'ftaudjiére élail mon oncle, cet oncle t'tait ntj ■><>(, et ii: «ot m'uiniait iieaucoup: il me venait voir «-otivent. I.'n jour il me dit : l Ma nièce, je vais vouï apprendre une clio-^* 'jui >'ju« lieia ;;raijd plaisir: il v a un homme di- beaucoup <J'e-]irit, du plu- jji'aiid mérite, qui fait de tou> ui ca- iuËiii; il vou- e-t paHaitenicut aUaclui; vou« pouvez le i«(;iudei' couiiue votiv nM-illeui' ami, vou- le trourerex dan- toute occa-iiMi : il n'a pa- été a jKjitire de vou- dire lui-meiite ce qu'il pen-e j<our vou-, in;*!, j.- tut: -ui- iliar;;é de vou- rapprer/dii-. • — . \}i'. uiun «jikIc, ii<,ni-

mc^-le-nioi donc Ju-'n »ile. • — ^ C'e-l, ma jjiei;"- c'i—t le

facri*taiu dts, Minitnt>. > i.\i l-i'-ii. mon tuteur . ci-tle pin-oime qui voui aime tant, c'e-it p/ia'feiuoi-efl'- U'-vnuï '; (-'(■-t i^ -on Otat .ju'il lauî at'ril'U- f cet yp'j!o;;iie. «in «a petvjtiui et m>ii mérite la renient l-i<')i jjrrivialik- a toulv;^ Ji - (,Mij<.ee,e,<.| idoles de l•omU■^•*^. Octte pyiiviel>evieui vou adore, et ellf m. veut [t*» .pie je -x- juiiiat- fa'iié' 'oiili*- lou-, etlf lioijve que vou* «rez l'iujour- rai-'^r..

Saie/-iou-. ui'.'fi ItjNiji, i> qoM j- vî^i u. ■.nuiffi'l ii faire de» portrait-. Je li» lu'-i c-iu^ d' ; an Itin.ju. d<: 'I oul'iti-e '; ou le lot eu lui douuaiit a ilemni rji .jin i\ i-iuii . i! - > reconnut.

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388 GORRESPO>*DANCE COMPLETE

comme s'il s'était vu dans un miroir. Si vous le connaissiez davaiita{i[e, je vous enverrais ce portrait, et je ne sais si je ferais bien , car vous ne faites pas grand cas des productions de ma Minerve. Je pourrai bien quelque jour chercber à vous peindre» mais je ne sais pas si je vous connais bien ; enfin, nous verrons* Votre parlement me tourne la tét(^ : (|uelle idée il vous a pris de vous jeter dans le cbaos des afl'aii-es? Mais à quoi servirait tout ce que je pourrais vous dire sur cela, qu'à vous impatienter et a augmenter le dégoût que je m'aperçois que depuis longtemps vous avez pris pour moi? Faites donc ce que vous voudrez : je n'exige de vous que des bulletins de votre santé.

VcMidrcdi à deux Leures.

Un ange ou un diable m'apporte votre lettre de Strawberry- Hill, du 22 : c'est celle qui devait arriver le mardi 28. Je oe

grande activité et tant de facilite ]>our le travail, que, qnelqne gurchai^c qoe vous puissiez être, on dirait que vous avez toujours du temps de reste.

» Vous avez beaucoup de vivacité jointe à beaucoup de sang-froid; jamab tous n'êtes troid>Ié , jamais vous ne faites un pas en avant que vous n'ayei pensé uù il pouiTa vous conduire. Si par un hasard trèsHrare, vous êtes forcé de re-> culer, votre dextérité, qui est extrême, vous fera trouver le moyen de réparer ce petit inconvénient.

» Vous êtes hardi, sans être téméraire; franc, sans être imprudent. Januis vous ne faites ni ne dites rien d'inutile; vos paroles ne sont jamais vafpies, votre conversation jamais ennuyeuse; quelquefois elle est sèche. Voti-e e3|Mii est trop occupé pour que vous ne soyez pas souvent distrait.

n L'ambition est le seul sentiment qui remplisse votre âme; je dissentiment, car jfî ne crois pas que l'ambition soit en vous une passion. L'ambition es^t née avec vous ; c'est pour ainsi dire un penchant que vous avez reçu de la nature ; rien ne vous en détourne, vous suivez le chemin que vous cix>yez le plu» sûr, vous cédez aux obslacle.<<, vous ne cherchez point à les surmonter jwr la violeuri.*, mais rien ne vous rebute; votre âme n'est sujette à aucune secousse, votre humeur à aucune iné(;alité ; votre discernement ne s'exerce que sur ce qui a rapport à vous; vous ne cherchez à connaître que ce qui [>eiit être utile a votre fortune on à votre plaisir; vous savez très-bien les allier tous les dcox^ apprécier les circonstances qui doivent faire donner la préféi*cnce à l'une sur l'autre.

n Je ne vous crois pas incapable d'amitié, mais elle sera toujours subordonnée à l'ambition et aux plaisirs. Vous cherchez la .considération, vous l'avez obtenue; mais votre état, assez contraire à vos goûts, vous en a rendu les moyens difficiles, et c'est en quoi votre dextérité vtms est encore fort utile.

» Voilà ce que je pense de vous, et qui rend indubitable la fortune que je vous j)rédis. »

L'archevêque de Toulouse, M. de Loménie de Briennc, fut ensuite archevêque de Sens. C'est lui qui, un peu avant la Révolution, fut un si déplorable niinisti^e des finances. (A ?(.)

puis vous peindre quel est mon ctonnement, premièrement de ce que je ne comptais en recevoir que demain, ou même dimanche : et ce qui me surprend à Texcès, c'est ce qu'elle contient. Quoi donc, monsieur? étes-vous devenu tout à feit fou? Voulez-vous m'éprouver? voulez-vous déranger ma tête? Que prétendez-vous? gue voulez-vous de mot? navcz-vous pas quarantC'neuf ans? n'en ai-je pas soixante^dix^. Est-il permis à ces àges-là d'avoir des sentiments? Qu'est-ce que c'est que ceux de l'amitié? ce n'est c|u'un amour déguisé qui couvre de ridicule. Qu'est-ce que c'est encore que cette inquiétude sur ma santé? que vous importe que je vive ou que je meure? votre projet est-il de me voir? n' étes-vous pas uniquement occupé de la chose publique? serait-il raisonnable que vous l'abandonnassiez pour moi, quand vous consentez à y sacrifier votre vie? Ah! monsieur ^ faites des réflexions solides, et ne m'exposez pas au ridicule de laisser croire que je compte sur votre amitié. Ne dois-je pas penser tout cela? — Mais non, non, mon tuteur, je suis bien loin de le penser , votre lettre me charme et ne me surprend pas : vos injures, vos duretés, vos cruautés même, ne m'ont point fait me méprendre à la bonté et à la sensibilité de votre cœur; — mais je ne veux pas vous en dire davantage : vous êtes sujet à des retours qui me mettent en garde contre moi-même et contre vous. Tout ce que je me permets de vous dire, c'est que je suis heureuse dans ce moment-ci, mais que je pourrais l'être bien plus parfaitement si vous le vouliez : je n'articulerai point ce qu'il faudrait que vous fissiez pour cela; vous le devinez de reste.

Ce que vous me dites de M. Selwyn est parfait * : j'y ajoute «ju'il n'a que de l'esprit de tête, et pas un brin du cœur : vous définiriez bien mieux que moi ce que je veux dire.

Votre lettre m'a si fort troublée, que je suis comme si j'étais ivre : je remets à demain à continuer celle-ci.

Samedi 1'^ novembre, a quatre heure».

C'est un malheur pour moi, et un très-grand malheur, que famitié que j'ai prise pour vous. Ah! mon Dieu, qu'elle est loin du roman, et que vous m'avez peu coimue quand vous

1 M. Walpolc avait dit : « De tous les An(;laiji que vouit vciTez, c*e«t M. ScU wyo qui aie phus véritaldemeiit de l'osinit; mais il faudra le démontrer; faites en forte qu'il vous parle mauvais franraié. Il fait tant d*efTorts pour parler TOCre lan{pje rn vrai académicien, qu'il oublie totalement dV joindre des idées. C*e«t nn beau vernis pour faire briller des riens. » (A. ?i.^

39t GORRESPONDJUSCE GOMPLÉm

m'en arez soupçonnée ! Je ne vous aime qae parce que je vouft estime , et que je crois avoir trouvé en vous des qualités que depuis cinquante ans f ai cherchées vamement dans tout antre: cela m'a si fort charmée, que je n'ai pu me défendre de m' attacher à vous, malçré le bon sens qui me disait que jefiûsais une foUe et que nous étions séparés par mille obstacles; qu'il était impossible que je vous allasse trouver» et que je ne devais pas m' attendre que vous eussiez une amitié assez forte pour quitter votre pays» vos anciens amis» votre Strawberry-Hill» pour venir chercher» quoi? une vieille sibylle retirée dans le coin d'un couvent. Âh ! je me suis toujours fait justice dans le fond de mon âme. Votre lettre de Chantilly m'avait donné de Tespérance, mais presque toutes celles qui l'ont suivie l'ont si bien détruite, que votre dernière, qui est charmante, ne peut la £aire renaître. Non, je ne vous reverrai plus : vous vous annoncez pour le mois de février; mille et mille mconvénients sor» viendront de votre part; et puis ne peut-il pas y en avoir on bien grand de la mienne? Ah ! mon tuteur» j'aurais bien désiré qu'avant le grand voyage que je ne suis pas bien éloigaée de feire, vous en eussiez pu faire un en France. Vous voyez à quel point je suis triste; ne m'en sachez pas mauvais gré» et donnezmoi la liberté de me montrer à vous telle que je suis. — Y at-il un autre plaisir, un autre bonheur, que d'épancher son cœur avec un ami sur le(.{uel on compte uniquement? Adieu, mon tuteur; le papier me manque. '

MADAME LA MARQL'ISE DU DKFFAND A M. DE VOLTAIRE.

Paris, 13 norembrc 17M.

Rien n'est si vrai, je ne peux avoir de plaisir que par vous. Je finis dans l'instant la lecture de vos lettres à M. Humecta Jean-Jacques; elles sont mille fois plus agréables que ne l'ont été les Provinciales pour le plus passionné janséniste. Comment est-il possible que le bon ton , (|ue le bon goût , se perdent daiw un sièele où on a Voltaire? C'est pourtant ce qui arrive. L'on reçoit tout d*une voix à l'Académie, et comme par acclamation, un M. Thomas, pour remplacer, il est vrai, im M. Hardion. Quels beaux discours, quels beaux éloges cela nous annonce! Comprenez-vous que la prétention au bel esprit puisse résoudre

des {j^ens si écrire et à lire des choses ennuyeuses? Ah! monsieur de Voltaire , croyez-moi ; abandonnez le ËEmatisme ; vous Tavez attaqué par tous les bouts , vous en avez sapé les fondelyents; il est inJFaillible qu'il sera bientôt renversé. Tenez-vous-en là; que pouiriez-vous dire de plus? Ceux qui ont du bon sens n'ont pas été difficiles à persuader, et ce n'est que le charme de votre style qui leur fait trouver aujourd'hui du plaisir dans ce que vous écrivez sur cette matière , car le fond de cette matière ne les intéresse pas plus que la mythologie des anciens.

A trois heures aprcs midi.

Bien n'est plus plaisant; comme j'en étais la de ma lettre, je reçois la vôtre du 8, avec vos lettres à M. Hume et à Jean- Jacques ; je vous en fais mille remercfments , et je suis réconnaissante de ce présent autant qu'il le mérite. Je vous ai dit tout le plaisir que j'ai eu, ainsi je reprends où j'en étais. Laissez donc là les prêtres et tout ce qui s'ensuit ; travaillez à rétablir le bon goût; délivrez-nous de la fausse éloquence; donnez des préceptes , puisque votre exemple ne sufBt pas ; J)renez les rênes de votre empire , et chassez de votre ministère ceux qui abusent de l'autorité que vous leur avez donnée, et qui, sans connaissance du monde, sans bienséance, sans égards, sans politesse, sans grâces, sans agrément, sans vertus, sans morale, se font dictateurs , et jugent en souverains (bien ou mal) du bien et du mal. C'est vous qui les avez créés, imitez celui en qui vous croyez, repentez- vous de votre ouvrage.

Ne pensez pas que je me porte mieux que vous ; mais je ne suis pas assez malade pour prévoir une fin prochaine ; je vivrai trop longtemps, si je dois survivre à mes amis.

Je ferai tous vos compliments au président; sa santé n'est pas trop bonne , je lui porterai ce soir vos lettres , qui le charmeront; elles réussiront en Angleterre, j'en suis bien sûre. T a-t-il un lieu sur terre où l'on puisse ne pas sentir le charme de vos écrits , et comment n'étes-vous pas la pierre de touche pour apprendre à juger ceux des autres?

Oh ! pour cela je ne peux pas m' empêcher de rire de l'es])érance que vous avez que madame de Luxembourg va être bien persuadée de vos bons procédés pour Jean-Jacques; je me suis bien gardée de lui parler de cette insensée tracasserie ; je n*ai point voulu m'y mêler, et je trouve que M. Hume aurait bien fait de ne pas laisser imprimer cette impertinente histoire; du

moins il aurait dû en faire supprimer le commencement et la 6n. Oh! pour la fin , vous conviendrez que le ton en est important, pour ne pas dire insolent.

Adieu , mon cher et ancien ami , le seul orthodoxe du bon goût, et le seul en qui je crois.

A 7 heures du soir.

Je viens de relire les deux lettres : il n'y a pas sous le ciel une plus grande étourderie. Je ne m'étais point aperçue que vous jurez que la lettre ù Jean-Jacques n'est pas de vous. Je devrais recommencer ma lettre , mais je n'en ferai rien ; je me contente de rétracter ce que j'ai dit sur la perte du goût. Je trouve que vous avez de bons imitateurs , et quoique je susse à la seconde lecture que cette lettre n'était pas de vous , je ne l'en ai pas trouvée moins bonne ; dites-moi si j'ai tort.

Pari^, 20 novembre 1766.

Mes numéros* vont grand train, ils courent comme un lièvre, tandis que les vôtres marchent h pas de tortue : mais cela est dans Tordre, votre intention n'est pas de m'attraper : vous serez à cinquante quand je serai à cent, et sans lire nos lettres, les dates suffiront pour faire notre histoire. Vous m'avez demandé votre portrait, j'ai cru que c'était la chose impossible* mais comme il faut que je fasse vos volontés , et que je me soumette à toutes vos fantaisies, je viens de vous peindre : c'est une vraie enluminure, vous n'en serez pas content, il est mal écrit, mais comme il n'y aura que vous qui le verrez, je ne me soucie pas qu'il soit plus éloquent. Jen'ai ni médité ni réfléchi pour le faire; mandez-moi naturellement si vous en êtes content ; la vérité, la vérité est tout ce que je désire et que j'attends de vous, c'est votre langage ordinaire , et je m'aperçois que dans ce moment c'est un article que j'ai omis dans votre polirait : c'est pourtant de toutes vos bonnes qualités celle dont je fais le plus de cas, et qui m'attache le plus à vous.

Il faut, mon tuteur, que vous ayez une complaisance, c'est de faire mon portrait et de n'avoir aucun ménagement pour

^ M. Walpolc et madame du Dcffand numérotaient tous deux leurs lettres.

mon amour-propre, je vous en saurai un gré infini ; que ce soit au courant de la plume, cela ne sera point inutile, et nous nous en trouverons peut-être fort bien l'un et l'autre.

M. de la Chalotais est à la Bastille', ainsi que tous les autres prisonniers : je ne suis point en état de vous rendre compte de tout ce qui regarde cette affaire , je ne saurais m*occuper que de ce qui m'intéresse.

Je soupai Tautre jour chez madame d'Aiguillon*, elle nous lut la traduction de la lettre dHéloïse de Pope, et d'un chant du poëme de Salomon^ de Prior ; elle écrit admirablement bien, j'en étais réellement dans l'enthousiasme : dites-le à milady Her>'ey, je ne serais pas fâchée que cela revint a madame d'Aiguillon. Je voudrais aussi que vous fissiez de temps en temps quelque mention de moi aux Guerchy*. — N'approuvez-vous pas ce désir de conciliation?

Votre duchesse de Northumberland ^ est ici depuis cinq ou six jours ; elle ne fait pas encore grand bruit.

Si novembre 1766.

La lettre au docteur Pansophe, madame, est de l'abbé Coyer ; j'en suis très-certain, non-seulement parce que ceux qui en sont certains me l'ont assuré, mais parce qu'ayant été au commen-

I Par la vengeance du duc d* Aiguillon. (A. N.)

S La mère du duc d* Aiguillon, dont le caractère, à ce qu*il parait, ne rog- MMnlilait nullement à celui de 8ou HIs. (A. ^i.)

* La famille du comte de GuercYiy, nlorn amhasAadeur de France en Angleterre. Le comte de Guerchy, mort en 1778, laissa un HIs et une fille. Son Hls, aprèi* avoir eu plusieurM enfants d'un premier lit, fit, pendant la Révolution', an mariage 'disproportionné. L'ami lassadeur laisiia ansjti une fille. Celle-ci épouma le comte d*Oss<mville, père de M. le comte d'Oi*sonville, aujounlliui pair de France. Ce dernier a é|H)Uj(é mademoiselle de la lUaclie, célèbre par ses fian(;aillc8 avec le jeune Charles de Sombreuil, Tune des plus intéressantes TÎctimes de la Révolution.

II rtistc aujourd'hui un petit-HU du comte de Guerchy. Sous TKmpirc il était mar«>chal des logis du palais des Tuileries; depuis il s'est fait architecte, et a secondé, avec beaucoup de talent, M. Debray dans la construction de la salle «le l'Opéra, de celle du Gvmnase et de plusieurs autres ouvrages importanu. (I8Î7.) (A. N.)

^ Elisabeth Seymour, duchesse de Northumberland, mère du duc actuel de ce nom. (1824.) (A. K.)

3M CORRESPONDAI9CE COMPLETE

cément de Faniiée en Angleterre, il n'y a c|iie lui <fui paisse connaître les noms anglais qai sont cités dans cette lettre. Je connais d'ailleurs son style; en un mot, je snis sûr de rnoo fiait.

Il est fort mal à lui , qui se dît mon ami , de s'être servi de mon nom , et de feindre que j'écris une lettre à Jean-Jacques , quand je dis qu'il y a sept ans que je ne lui ai écrit. Je me ferais sans doute honneur de cette lettre au docteur Pansophe, si elle était de moi. Il y a des choses charmantes et de la meilleure plaisanterie ; il y a pourtant des longueurs, des répétitions et quelques endroits un peu louches. Il faut avouer, en général, que le ton de la plaisanterie est , de toutes les clefs de la musique française, celle qui se chante le plus aisément. On doit être sûr du succès , quand on se moque gaiement de son prochain, et je m'étonne qu'il y ait à présent si i>eu de bons plaisants dans un pays où l'on tourne tout en raillerie.

Pour moi, je vous assure, madame, que je n'ai point du tout songé à railler, quand j'ai écrit à David Hume : c'est une lettre que je lui ai réellement envoyée ; elle a été écrite au courant de la plume. Je n'avais que des faits et des dates à lui apprendre; il fallait absolument me justifier des calomnies dont ce fou de Jean-Jac(|ues m'avait chargé.

C'est un méchant fou que Jean-.Tacques ; il est un peu calomniateur de son métier ; il ment avec des distinctions de jésuite, et avec l'imjmdence d'un janséniste.

Connaissez-vous, madame, un petit Abrégé de F Histoire if r Église, orné d'une préface du roi de Prusse? Il parle en homme qui est à la tête de cent quarante mille vainqueurs, et s'exprime avec plus de fierté et de mépris que l'empereur Julien, (^hioiqu'il verse le san{f humain dans les batailles, il a été cnu»llement indigné de celui qu'où a répandu dans Abbeville.

L'assassinat juridique des Calas et le meurtre du chevalier de la Barre n'ont pas fait honneur aux Welches dans les pay.s étrangers. Votre nation est partagée en deux espèces : l'une de singes oisifs qui se moquent de tout, et l'autre de tigres qui déchirent. Plus la raison fait de progrés d'un côté, et plus, de l'autre, le fanatisme grince des dents. Je suis quelquefois profondément attristé , et puis je me console en faisant mes tours de singe sur la corde.

Pour vous, madame, qui n'êtes ni de l'espèce des tigres ni de celle des singes , et qui vous consolez au coin de votre feu, avec des amis dignes de vous, de toutes les horreurs et de toutes

les folies de ce nioqde, prolongez en paix votre carrière. Je fais mille vœux poar tous et pour M. le président Hénault. Biille tendres respects.

Dimanclie k janvier 1767.

Ah! ne vous épuisez plus en imprécations contre Tamitié. Pourquoi me rappeler sans cesse ce que vous m'avez dit et écrit qui pouvait me détourner d'en prendre pour vous? Que vous importe ce que je pense quand vous êtes libre de penser ce que vous voulez? C'est, dites-vous, la peur que je ne me rende malheureuse; c*est une précaution que vous prenez pour moi dans le genre de celle de GriI)ouille, qui se jette dans F eau de peur de la pluie \

J'aurais des choses infinies à vous raconter, qui, selon toute Traisemblance (si vous étiez fait comme un autre), devraient vous être fort a{p*éables ; mais on ne sait sur quel pied danser avec vous : ainsi j'ai résolu de remettre à vous dQre à vousmême , quand je vous reverrai , toutes ces sortes de choses : je ne veux rien hasarder dans mes lettres.

Je suis persuadée que vous n'êtes point content de votre portrait ; quand je serai en humeur, j'y retoucherai : je retrancherai d'abord tout ce qui peut avoir rapport à moi, parce qu'en efFet cela le gâte, et que cela est très-ridicule; excepté cela, je n'y ferai aucun changement : vous pouvez ne vous y pas reconnaître, mais c'est ainsi que je vous vois.

Vous recevrez dans le paquet que vous portera M. Selwyii le portrait de la grand' maman * ; j'imagine que vous en serez content, quoique je n'aie point un style original comme vous :

^ Proverbe |io(HiJaire. (A. N.)

' La ducbc«e c)e ChoMeiil. V'tiici ce [>ortrait :

Vous rao (leniniKles votre |>ortrait, vous n'm connaissez pas la ciifKciiltr. Totit le monde le prendra pour le portniit d'un t^trc imaginaire : les Koninirs ne sont |M>inc accoutumés à croire au mérite qu*ils n'ont pas, mais il faut timi.s obéir; le xrùci :

« Il nV a |Kis nn kahitant du ciel <|ni tous ait surpassée en vertus, mais ils TOtis ont surpassée par leurs intentions et leurs motifs.

• Vous êtes aussi pure, aussi juste, aussi charitable, ausn bumble qu'ils ont pa l'èli-e; si vous devenez aussi l>onue cbrciienne, vous deviendrei tout de

ce que f écris est sans feu et sans vie, mon style sent F imitation ; s'il est assez correct, ce dont je doute fort, il est lâche et fh)id, je le sais bien; c'est ce qui vous déplatt souverainemoit, et vous avez raison. N'allez pas croire que je quête des louanges; je n'en veux de vous moins que de personne. Vous me combleriez de plaisir si vous preniez la peine de faire de moi un portrait à la rigueur. Pourquoi, quand vous êtes seul à Strawbôrry- Hill, n'auriez-vous pas cette complaisance? N'allez pas me flaire un crime de cette demande.

J'ai quelque petit chagrin de voir partir M. Selviryn ; je ne l'ai pas vu fort souvent; je le trouve assez aimable; il est maUn, mais je ne le crois pas méchant. Je n'ai encore va

suite une ausm. (prande sainte; en attendant, contentez-vous d*èirc ici-bas l'exemple et le modèle des femmes.

M Vous avez infiniment d'esprit, surtout de la pénétration, de la profondeur et de la justesse , vous observez tous les mouvements de votre âme.

n Vous voulez en connaître tous les replis ; cette idée n'apporte aucime contrainte à vos manières, et ne vous rend que plus facile et plus indulgente pour les autres.

« La nature vous a fait naître avec tant de cbaleur et de passion, qu'on juge cpie si elle ne vous avait pas aussi donné infiniment de raison, et qne vous ne Teussicz pas fortifiée par de continuelles et solides réflexions , vous auriez eu bien de la peine ^ devenir aussi parfoite, et c'est peut-être ce qui fait qu'on vous pardonne de l'être. L'babitude où vous êtes de réfléchir vous a reudae iiiaitrcssc de vous-même ; vous tenez , pour ainsi dire , tous les ressorts de votre âme dans vos mains; et sans rien perdre de l'agrément du naturel, vous résistez et vous surmontez toutes les impressions qui pourraient nuire à la sagesse et à l'égalité de votre* conduite.

» Vous avez de la force et du courage sans avoir l'air de faire jamais aumn offort. Vous êtes parvenue, suivant toute apparence, à être beureuse; ce n'est point votre élévation ni votre éclat qui fuit votive bonheur, c'est la |Kiix de la J>onne conscience, c'est de n'avoir point à vous reprocher d'avoir offensé ni désobligé |H;rsonne; vous recueillez le fruit de vos bonnes qualités par l'approbation et l'estime générales; vous avez désarmé l'envie, personne n'oserait dire et même penser qu'il mérite autant que vous la réputation et la fortune dont vous jouissez.

n II n'est pas besoin de parler de la bonté de votre cœur; on doit conclare par tout ce qui précède combien il est i*empli de sentiments.

n Tant de vertus et tant d'excellentes qualités inspirent du respect et del'adniirati(Hi,mais ce n'est pas ce que vous voidez; votre modestie, qui est extrême, vous fait désirer de n'être jamais distinguée, et vous faites tout ce qui dépend de vous pour que chacun se croie votre é^al.

» Comment se peut-il qu'avec tant de vertus et de charmantes qualités, vous n'excitiez pas un empressement général? C'est qu'on se voit arrêté par une sorte de crainte et d'embarras; vous êtes, pour ainsi dire, la pierre de touche qui fait connaître aux autres leur juste valeur, par la différence qu'ils ne peuvent s'empêcher de trouver qu'il y a de vous ù eux. » (A. N.)

qu'une seule fois milady S**^; elle ne [)arlira que dans trois semaines ou un mois; elle me paraît aimable, mais elle est bien jeune; j'ai vu davantage l'ambassadrice ' : elle a beaucoup de babil et de politesse ; je n'ai eu nulle conversation avec l'ambassadeur ; ils lo{j[ent tout auprès de chez moi , et vraisemblablement je les verrai assez souvent.

Je vous prie de me mander si vous avez connaissance d'une brochure en deux volumes, qui a pour titre : Testament du chevalier Robert Walpole *. Il y a au commencement vin(jt ou trente lettres de monsieur votre père ; mon opinion est qu'elles sont de lui, mais qu'il y en a deux ou trois de falsifiées, et que le commencement du testament est aussi de lui : je mettrai cette brochure dans le paquet que vous portera M. Selwyn, j*y joindrai les mémoires du procès de la Ghalotais , votre traduction des Patagons ', et les lettres de madame de Sévigné sur M. Fouquet *, que j'ai fait copier, n'ayant pas pu en trouver un exemplaire imprimé. Mandez-moi si vous voulez le Philosophe ignorant de Voltaire ; je vous l'enverrai par mila<ly S*^; enfin, chargez-moi de toutes vos commissions; cela ne tire à aucune conséquence.

Dimanche matin, 18 janvier 1767.

Enfin M. Selwyn part aujourd'hui à midi, chargé de deux paquets pour vous ; il prétend qu'il sera vendredi à Londres, et qu'il vous les remettra le même jour.

^ La jeune vicomlcsite Kocliforcl : le lord Hocbford était dans ce temps aml>aMadeur d'Angleterre en France. (A. N.)

* C'était une pièce /bryée à Paris (par Maubert do Gouvest), à laqtiolle H. Wal|H>le fit une réjionse sous le titre do Détection of a late forgery^ etc., et c|a*on trouve dans le second volume de fie% Œuvres in-4<>. Les Mémoires de Robert Walpole ont été pid)lics depuis par William Coxe , sur les pajiiers remis à celui-ci par la famille Walpole. (A. N.)

' Le chevalier Redmond, officier irlandais au service de France, avait traduit la lettre do M. Walpole sur les Patagons , qui se trouve dans le second volume de «es OA'iit/rrt in- V». (A. N.)

4 On avait dit à Waljiole que madame de Sévignc avait écrit une relition du procès de M. Fouquet; madame du Deffand lui répondit : • Il n'y a point de procè;* de M. Fouquet par madame de Sévigné; mais il y a une petite brocliiire de quelqucs-uiies de scj» lettres où il en est question. »

Ces lettres, adressées à M. de Pomponne, ont été publiées depuis dans l'cdi-

Je prie le bon Dieu de vous mettre dans une disposttioQ favorable, et de vous rendre un lecteui* bénévole; vous verrez du moins qu'il n'est pas impossible, et qu'il est même trés- £acile d'écrire, quoiqu'il semble qu'on manque de sujet : il n'y a qu'à se laisser aller à dire tout ce qui passe par la tête.

Ah! mon Dieu, que la tête de ce pauvre président est en mauvais état ! Je viens de recevoir un billet de sa propre maioi dans lequel il me raconte une chute qu'il fit hier dans sa chambre, dont il m'avait fait lui-même le récit hier au soir. Il n'a plus du tout de mémoire ; cela me serre le cœur , et me dégoûte bien de la vie. Peut-on désirer de vieillir? Mais par» Ions d'autre chose.

Je soupai hier au soir chez madame de Forcalquier; il y avait la duchesse de Villeroy \ avec qui j'ai lié connaissance. Je l'ai priée à souper demain chez le président, et je la prierai dans huit jours à souper chez moi : elle ne devine pas mon intention ; c'est à cause des comédies qu'elle a souvent ches elle, où joue mademoiselle Clairon * ; et puis c'est une hurlu berlue, un drôle de corps, que vous ne serez pas £àché de connaître; elle ne donne point dans V idolâtrie * \ enfin, si cela n'est pas excellent, cela est du moins sans inconvénient.

La maréchale de M irepoix donne vendredi un bal à tous les jeunes {[ens de la cour et de la ville. Sa figure suit la marche ordinaire, et elle atteindra soixante ans au mois d'avril prochain; mais son esprit rétrograde, et aujourd'hui il n'a guère plus de quinze ans ; il est inouï d'avoir une aussi mauvaise tète. Elle est brouillée avec M. de Choiseul ; elle a refroidi tous ses amis , ses connaissances , et elle a éteint la tendre amitié que j'avais pour elle; il me reste encore quelque pointe de goût, mais je ne m'y livrerai pas. J'ai trop , à mes périls, appris à la connaître ; je suis ce{)endant fort bien avec elle, ainsi qu'avec l'auti^ maréchale * ; mais de ces amis-là je dis comme Socrate :

lion des Lettres de madame de Sévigné, donnée à Paris par M. GrouTcUe, en 1806, et dans les éditions suivantes, parmi lesquelles celle de M. de Moumcrqué tient un ranj; distingué. (A. N.)

^ Sœur du duc d'Aumont. (A. N.)

3 Qui était retirée du théâtre. La vie de mademoiselle Clairon est trop connae pour qu'il soit nécessaire d^en parler ici. (A. JN.)

' Elle veut dire qu'elle n'était pas de la société du prince de Cooti au Temple. (A. N.)

* De Luxcmboarg. (A. N.)

DE MADAlblE LA MARQUISE DU DEFFAND. 399

Mes amiSf il ny a point d'amis. Ce mot-Li est très4>on quand il est bien placé.

A propos de Socrate , nous avoos ici un comte de Paar, qui a, dit-on, une grande figure triste et firoide; il grasseyé les rr^ parle trésJentement et en hésitant. Il disait Tautre jour chez le président : « Quel est ce Socrif qui s'empoisonna en mangeant ou buvant des cigales? » Eh bien, j'aime mieux entendre ces choses-là que les excellentes maximes de morale de madame de VerdeUn ' , et les savantes dissertations de madame d'Houdetot *; les remarques fines de madame de Montigny ' : j'en ajouterais encore bien d'autres, mais vous me gronderiez.

1 La marquÎM! de Verdelin, dame qiii fréqnentait heaiicoiip la maréchale de Luxembourg. Madame de Verdelin était fille du comte d^Ans, qui la maria aux quinze mille livres de i*ente du marquis de Verdelin, vieux, laid, Bourd, dur, boi^ne et brutal. Rousseau parle avec éloge de son esprit et de sa facilité à produire des traits malins et des épigrammes, ce qui ne s*accorde pas avec ce quVii dit ici madame du Defiand. (A. N.)

3 Madame d'IIoudetot (Sopbie Lalive de Hellegarde) fut mariée à Tàge de dix-huit ans avec le comte d'IIoudetot, homme fort insigniKant qui n*eut pour sa femme que de Tamitié, et n'exigea point d'elle d'autre sentiment. Avaut son mariage elle était élevée chez madame d'Esclavelles, sa tante, mère de madame d'Épînay. Rien n*cst plus connu que sa liaison ave«: Saint-I^mbert, liaison que sa durée rendit presque respectable, puisqu'elle conmiença trois ans après le mariage de madame d'Uoudetot et ue finit qu'à la mort de Saint-Lambert, en 1802. Madame d'IIoudetot lui survécut jusfpi'en 1813. Jean-Jacques parle beaucoup, dans ses Coufessionx, de la vive jussion qu'elle lui avait in- 4|Hréc et des rPRirts qu*it fit |)our l'enlever à Saint-Lambert. Ce|)endant elle m'était |ioint jolie, mais elle était douée d*un esprit naturel très- agréable, elle abondait en saillies charmantes qu'elle ne rechertrhait point et qui lui venaient ouelquefois malgré elle. L'amour que Rousseau éprouva potu* madame d*Houdetot date du printemps de 1757. Quand ils furent brouillés, Rousseau, en rendant les lettres qu'il avait reçues, redemanda celles qu*il avait écrites ; madame d*Hoiidetot répondit qu'elle les arait brâléet. « On ne brûle point de paleilles lettres, s'écria-t-il ; ou a trouvé brûlantes celles de Julie, eh! Dieu! qa'anrait-ou dit de celles-là! • Laclos, dont le défaut n'est point d'être indulgent, en fait un long éloge qu'il tei*mine ainsi : ■ Madame d'IIoudetot vécut arec des athées, avec des dévots, avec des prudes, avec des étourdis, et vécut arec tous sans jamais leur sacrifier rien de son caractère primitif: tous n'eurent pas également à s'en louer, aucun n'eut k s*en plaindre. ■

La famille de madame d'IIoudetot fut fort malheureuse pendant la Révolution, jusqu'au moment où l'une de ses petites-filles épousa le fils d'un traitant nommé Germain. Celui-ci deriut comte et chambellan sous l'Empire, et est mort pair de France il y a deux ans. Un autre des petites-filles de madame d'Houdetot est madame la l»ai*onne de Barante, dont le mari fut fait pair par M. le dut: Decaïop. (A. N.)

^ L'épouse de M. de Moiitigny-Trudaine, fils de M. de Trudaine, intendant des finances. (A. N.}

hOO CORRESPONDAKCE COMPLETE

Enfin, mon tuteur, j'ai le malheur de passer pour un bel esprit, et cette impertinente et malheureuse réputation me met en butte à tous les étalages et à toute l'émulation de ceux qui y prétendent. Je leur romps souvent en visière, et voilà l'occasion où je m'écarte de vos préceptes de prudence. Cependant, hier, chez le président, je fus d'une sagesse admirable, je me dis : Je suis à la comédie ; écoutons les acteurs, et gardonsnous bien de devenir actrices en leur disant un seul mot. Je m*en allai avec la tranquillité de la bonne conscience , c'est-àdire avec la sécurité de n'avoir choqué personne.

Je ne fermerai ma lettre qu'à six heures du soir. Que sait-on? — j'en recevrai peut-être une d'ici à ce temps^là qui me fera ajouter quelque chose à celle-ci. Sinon, adieu, tout est dit.

LA MÊME AU MÊME

Jeudi , 22 janvier 1767.

Le courrier d'Angleterre arriva hier et ne m'apporta rien. Je fus, suivant ma louable coutume, fort inquiète, mais je résistai à l'envie que j'avais de vous écrire, ne voulant pas vous accabler.

Venons à mon portrait * ; il est le plus charmant du monde; mais ce qui m'en plaît le plus, c'est : Censeur, tais-toi^ etc.; cela fait que je me flatte que vous pensez ce qui précède. Mais, mon tuteur, ce n est pas comme cela que je voudi'ais être peinte par vous; je voudrais entendre des vérités dures; c'est-à-dire, que vous ne me fissiez grâce d'aucun de mes défauts, tel que vous l'auriez fait dans vos moments de colère. N'y en aurait-il point un par hasard? Si cela était vrai, envoyez-le-moi ; soyez bien sûr que vous ne me fâcherez point. Je ne compterais point sur vous, si je n'étais pas bien persuadée que vous me voyez telle que je suis, et par conséquent parfaitement imparfaite. Je suis convaincue que je vous plairais bien moins si j'étais exempte

^ Le portrait en vers de madame du DefFand, par M. Walpolc, commen- <;aat par ces iiiot^ :

Whcrc do wit and memory dwcU,

V. Madame du Deffand, sa vie, son salon, ses amis, en tête de la présente édition. (L.)

de défauts; j'en juge par la grand'maman ; je l'aimerais bien mieux , si avec toutes ses vertus elle avait quelques fiaiblesses ; elle s'est trop perfectionnée elle-même; toutes les qualités qu'on acquiert ne sont pas d'un aussi {j^nd prix que les premiers mouvements. Mais pour vous, nion pauvre tuteur, vous me serrez le cœur quand vous vous épanchez sur la haine que vous avez pour le genre humain. Comment est-il possible que vous ayez eu tant de sujet de vous en plaindre? Vous avez donc rencontré des monstres, des hyènes, des crocodiles? Pour moi, je n'ai rencontré et je ne rencontre encore que des fous , des sots , des menteurs , des envieux , quelquefois des perHdes ; eh bien ! cela ne m'a pas découragée, et ma persévérance à croire qu'il n'était pas impossible de trouver un honnête homme me Ta fait rencontrer. Ne vous avisez pas de me demander qui c'est; c'est un secret que je ne révélerai à vous ni à personne ; je vois bien que vous croyez le deviner ; si cela est , je m'en lave les mains, ce n*est pas ma faute.

Voilà ce que vous aurez pour aujourd'hui; je voulais vous parler de vous et de moi ; demain nous dirons autre chose ; cette lettre se continuera jusqu'à dimanche inclusivement.

Vendredi 23.

Voulez-vous savoir nos nouvelles? Madame de Mirepoix donne aujourd'hui un bal à l'hôtel do Hrancas; il y a vingtquatre danseurs et vingt-quatre danseuses ; les habits sont de caractères chinois, indiens, matelots, vestales, sultanes, etc. Chaque femme a son partenaire; les danseurs et danseuses sont divisés en six bandes, chaque bande de quatre hommes et quatre femmes; M. le duc de Cliartres * et madame d'Egmont * sont à la tête de la première. On répète les danses depuis huit jours chez madame de Mirepoix. La coupable et infortunée madame de Stainville, qui devait figurer avec M. d'Hcnin *, a été tous les jours à ces répétitions. Mardi elle soupa chez madame de Valentinois, avec toutes ses compagnes et camarades de danse; elle était fort triste; elle avait les yeux remplis delaimes ; ce n'était pas sans sujet, car à trois heures du matin, son mari la fit entrer dans une chaise avec lui pour la mener à

1 Le dernier duc d'Orléans. (A. N.)

2 LacomteMe d'E(;inuiit était Hlle du maréchal duc de Richelieu. (A. N.)

3 Le prince d*IIénin, frère cadet du prince de Cbimay, et neveu de madame de Mire|K>ix. Comme le prince d'Hénin était fort petit, on Tappelait /e nain des princes. (A. N.)

W% CORHESPOXDAXCR COMPLETE

Nancy, et la coi^ner dans un couvent ' . Vous conviendrez que l'imprudence ne peut aller plus loin, et qu'on ne pouvait pas choisir un moment plus convenable pour faire un scandale public. Ses parents' ont feit tout ce qu'ils ont pu pour Fea détourner, mais ils n'ont pu le persuader. On a pris une autre femme à sa place. Je vous manderai demain des nouvelles du bal.

Je soupai mardi chez la grand'maman, dans un petit appartement au premier, qu'elle a fait accommoder pour l'hiver: elle n'y peut recevoir que très-peu de monde : nous n'étioiis que quatre : elle, madame de Mirepoix, l'ahbë Bartbélemy * et moi. Elle m'ordonna de ne point sortir de la journée le lendemain mercredi, qu'elle avait ses raisons pour cela : elle devait sou{)er chez moi. Je lui obéis; elle arriva à huit heures, et dit à Wiart de ne laisser entrer personne : elle était avec l'abbé Barthélémy. Vers les neuf heures, on m'annonça M. de Mor-

1 La comteA.'tc de Ckoiseul-Staînville, iicc Clcrinoiit (I*AinlK)î«e , mariée an firvre du duc de Choîseiil. Son niAri en avait déj;\ été trèfl-jaloaz et malhenmisemenC non Siins cauj«e. Cependant il avait paru s^babitner jk ma iplantenet, suivant en cela l'iiuiouciancc de la plupart des «ei^eiirs de la comr, Tovt à coup, la jalousie le reprit à rocca^tion d'une liaison qui, si elle était prouvée, ferait croire que la comtesse de Stainviilc aurait dcro(vé, puiscpi'il 8*agiuait dn comédien Clairval. Voici la version rap|>ortée par le duc de Laïuun dans s«4 Mémoires :

K Trouvant un jour madame de Stainviilc hai^piée de larmes et dans Tétat le p\\\A déplorable, je la pressai tellement' de me dire ce qui caunaîr ses pcine< qu'elle m'avoua eu sanj^rlotant qu'elle aimait Clair%*al et cpi'elle l'adorait. Ellf s'était dit mille fois tout ce ({ue je pouvais lui dii-e contre une iiiclinatiou <t honteuse et dont les suites ne |K>uvaicnt qu'être funestes. » M. de Lauzun st loue ensuite de lu eonduite de Clairval dans cette affaire. Quoi qu'il en soit, le comte de Stainville, rpii alors commandait en Lorraine, ohtint facilement une lettre de cachet, et madame de Stainviilc fut renfermée j>our le rente de « vif dans le couvent des Klles de Sainte-Marie à Nancv.

La comtesse de Choiseul-Stainvillc laissa deux Hlles, dont l'nne fut mariéeà sou cousin le duc de Choiseul-Stainville,pairde France. Il en eut deux cuÊints: Etienne de Choiseul, jeune homme très-distin^rué , qui fut tué <lans la rauipaj^iie de 1807, étant aide de camp du maréchal Berthier, et madame la cumtesse de Marmicr, femme du pair de France.

La seconde fille de la comtesse de Choiscul-Stainville épousa le prince Joscpb de Monaco, mort il y a neuf ans. Il était frère cadet du duc de Valentinois. M. de Monaco a eu de madeniois(;llc de Choiseul-Stainville deux filles : l'une est madame la duchesse de Louvois , femme du pair de France, et raatre U hellu marquise Hené de la Tour du Pin, dont le mari est membre de la Chambre des députés. (1827.) (A. N.)

2 Le célèbre auteur du Voyaf^e du jeune Anacharsts en Grèce. Né en 17i6, mort en 1795. (A. N.)

fontaine * ; je pris un air mécontent, je dis tout bas à la (;rand'maman: «J'espère qu'il ne compte pas souper ici;» et puis, je fis des politesses à ce M. de Morfontaine. Notre conversation dura deux ou trois minutes : après quoi, je poufiEai de rire» et je dis : «Non, ce n'est point M. de Morfontaine, ce n'est point sa voix; c^est M. de Ghoiseul, j'en suis sûre. » Je me levai et lui sautai au cou. C'était lui, en effet, mais je n'eus pas le mérite de le deviner, car j'étais prévenue : il n'y eut que lui et la (jrand'maman d'attrapés par le semblant que je Fis de l'être. Il marqua beaucoup de regret de ne pouvoir rester.à souper avec nous. La conversation fiit fort bonne ; il me parut avoir acquis de la solidité ; il/ fit de bons i*aisonnements : je vous raconterai tout cela quand je vous verrai. Adieu jusqu'à demain.

Samedi 24.

Je viens de relire ce que j'écrivis hier. Ah! mon Dieu, quel galimatias ! Vous n'y comprendrez rien : heureusement vous pouvez vous en passer. Le fait est que madame de Stainville a été enlevée par son maiî, la nuit du 20 au 21, muni d'un ordre du roi pour la faire recevoir dans un couvent, à Nancy. Tous ses domestiques ont été renvoyés, une de ses femmes menée à Sainte-Pélagie, maison de force. Cette aventure fait grand bruit; on ne parla que de cela au bal d'hier, et excepté la grand'maman *, qu'on respecte, tous ceux qui lui appartiennent ne sont pas épargnés.

Le bal fut charmant, il a duré jusqu'à neuf heures du matin. Le prix de la beauté a été accordé à madame de Saint-Maigriu ' . La princesse d'Hénin ^, qui était le principal prétexte du bal, fut prise hier, dans Taprès-dUiée, d'un herpès miliaire.

Adieu, mon tuteur : si je n'ai point de vos nouvelles demain, je n'ajouterai rien à cette lettre. Je suis indigue de vous écrire, tant je me sens bête.

1 M. de Morfontaine était intendant de SoigsonA, et se trouvait alors à Paris. II différait probal dément beaucoup de M. de Choiseul, par ses manières et s» conrersation. (A. N.) — On trouve sur ce per8onna{^ ori(pnal, prévôt des ■uurch;inds sous Louis XVI, de curieux et amusants détails dans les Souvenirs de madame Vi(;éc le Brun, t. 1, p. 155, 292. (L.)

2 La duchesse de Choi^cul , qui était belle-sœur de la comtesse de Stain-

Tflle. (A. N.)

* La m;irr]uise de Saint-Maigrin, née de Pous, épouse du fils aine du duc de la Vauguyon. (A. N.)

* FiÛe de madame de Moneonseil. (A. N.)

Mk CORRESPONDANCE COMPLETE

Dimanche 25, à ti-ois henret.

Voici une lettre : j'exëcutei-ai tous les ordres qu'elle contient Le prix de la beauté n'a point été accordé à madame de Saint-Maigrin ; c'était une opinion très-particulière ,et qui s'est trouvée unique; madame d'Egmont l'a emporté unanimement, et son partenaire, M. le duc de Chartres ', était fort bien, et le seul homme qu on ait pu regarder.

Serai-je longtenqis sans savoir de vos nouvelles?

LA MÊME AU MÊME

Mardi, 3 février 1767.

L'Irrégularité de la poste est insupportable ; on ne reçoit que le lundi les lettres qui devraient au plus tard être rendues le dimanche. Ainsi il se passe un courrier sans qu'on puisse fiûre réponse. C'est un petit inconvénient pour vous, parce que votre tiédeur est un bon préservatif contre l'impatience.

M. Selwyn aura une de mes lettres avant que vous receviez celle-ci, parce que je lui ai répondu à celle qu'il m'avait écrite de Calais ; mais je ne vous ferai plus la chronologie des lettres que je recevrai et que j'écrirai; cela m'ennuie à la mort, etmp fait fiiire des galimatias.

Les Beauvau re5iendront ici vers le 20; j'en suis bien aise, mais pas trop cependant ; je sais bien les gens qui me déplaisent, mais je ne sais ])as ceux qui me plaisent.

Madame de Jonsac, je l'aime assez, parce qu'elle souhaite ce que je désire. Ecrivez-moi quelques lignes pour elle que je lui puisse montrer, et traitez-la de votre bonne amie; cette façon lui plaft : réellement je crois qu'elle est ce qui vaut le mieux, je dirais après la grand' maman; mais la cour, la cour ôte la (leur du naturel.

Mon Dieu, mon tuteur, vous avez beau dire, nous voyons de même, nous sentons de même , et cela me fait peur ; j'en conclus que je ne saurais vous plaire, car tous les défauts me choquent et souvent me dégoiHent; mais en quoi je diffère de vous, c'est sur Montaigne. De qui vouliez-vous qu'il parlât, s'il n'avait pas parlé de lui? il était tout seul à son Strawberrv-

1 Le duc cl*Orléanit, pcre du duc actuel. (1827.) (A. N.)

Hill, il ne faisait aucun système, il n'ëpousait aucune opinion, il n'avait point de passions , il rêvait , il sonfjeait , aucune idée ne le fixait; il disait : Que sais-je? et que sait-on en effet? Allez, allez, Horace ressemble plus & Michel qu'il ne croit. Pour moi, je suis la servante très-afFectionnée de tous les deux ; mais il avait un ami ', ce Michel : il croyait & l'amitië, et voilà sa différence d'avec Horace.

Adieu, je suis fetiguëe, et persuadée qu'il faudra jeter au feu tout ce que j'écris : et k qui est-ce que j'écris? ù un Scythe, à an homme de pierre ou de neif^e , en un mot à un Anglais qui le serait par système, s'il ne Tétait par naissance.

Je soupai hier au soir chez madame de Valentinois avec un des plus malheureux et des plus décontenancés des maris, M. de Stainville. Je crois vous avoir mandé qu'il avait mené lui-même sa femme aux filles de Sainte-Marie de Nancy , oii il Fa laissée, et il était de retour à Paris quatre jours après. Il a rendu tout le bien , a fait nommer un tuteur qui doit donner à madame de Stainville toutes les choses nécessaires, et même satisfaire toutes ses fantaisies, mais on ne lui donnera pas un écu. Il y a une somme réglée pour l'entretien de ses deux filles ; le reste du revenu sera mis en séquestre à leur profit. Cette aventure a fait jusqu'à présent le sujet de tous les entretiens , mais aujourd'hui on ne parle plus que du mariage de M. de Lamballe ' et des procédés de M. le prince de Conti '.

J'ai une faible espérance d'avoir aujouid'hui une de vos lettres; j'attendrai le passage du facteur avant de fermer celle-ci.

A quatre heures.

Je ne me suis point trompée, et voilà deux lettres; une de M. Walpole, Fautre de M. Selwyn : — commencez parcelle-ci;

< Etienne de la Boétie. (A. N.)

3 Le prince (le Lnniballe, fiU unique du duc de Penthièrre, é|K>usa une lœnr du prince de Cari{;nnn, de In maison royale de Sardni^jiR*. Elle fut, sou» le rèfjne suivant, nommée surintendnntc de la mais(m de la reine Marie-Antoinrtte, et devint, à cause de son intimité avec cette princesse, et commr prétendue complice des intrigues de la cour, une des victimes qui ]>érir(Mit dans les affreuses journées de septembre 1792. (A. N.) — Voir sur cette prineesêe infortunée, sur cette meilleure amie de Marie-Antoinette, le livre que nous lui avons consatrcé. (La princesse de Lamballe y etc., Paris, Giraud, 186*.) (L.)

' II fut accusé d'avoir un pou manqué de politesse ou d'attentions envers les dames qui se trouvèrent à son mariage. (A. N.)

— elle est de M. Fitzroy. L'autre est-elle bien longue? — de six pages. Je ne dis mot, je me recueille, et je suis bien aise; et puis je suis fâchée de ce que, dans six pages, mon tuteur ne me dit pas un mot de la santé de milord Ghatham* et de ce qui doit s'ensuivre. Vous êtes véritablement tout aussi philosophe que Montaigne : c'est pour moi la suprême louange, car malgré mon excessive partialité , malgré l'ascendant de votre génie sur le mien , je ne trouve aucun esprit aussi éclairé et aussi parfaitement juste que celui de Montaigne. Il n'avait pas comme voos les passions très-fortes; vous avez le courage d'y résister, de leur tenir tête ; mais comme vous ne pouvez en détruire le germe, elles produisent aujourd'hui des caprices, et parfois des folies : mais je suis fiàchée de n'avoir pas le temps de vous dire toutes les réflexions que vos aveux, ou pour mieux dire, votre confession générale, me font faire : il me semble qu'on ne vous tient que par un fil; on a beau se flatter de l'idée qu'on ait le seul fil, ce n'en est pas moins un fil. J'ai senti une sorte de terreur quand vous m'avez dit que votre dernier voyage de Paris avait dû être votre dernière escapade : vous avez changé d'avis, mais ce qui vous attire est bien faible contre ce qui peut vous retenir : il faut s'abandonner à la Providence, et vous laisser le maître. Mais je crois sentir, mon tuteur, qu'on aurait moins de peine à quitter la vie si l'âme était contente et satisfaite; on penserait moins à soi, on s'apitoierait moins sur soi-même. Vous riez, vous vous moquez de moi, et vous dites : « Toute cette méta- » physique n'est que pour me presser de revenir» . Eh bien! il est vrai, je crains de mourir avant de vous revoir.

Tout ce que vous dites de madame de Cboiseul est charmant, a une j)hrase prés qui gâte tout , et qui fait que je ne puis pas transcrire cet article pour le lui envoyer. Pourquoi dites-vous r[u'on ne peut pas en devenir amoureux? il n'y a point de femme qui, avant quarante ans, puisse s'accommoder de cette manière d'être louée. Vous me direz à cela de corriger cette phrase, mais vous avez un pinceau qui ne souffre pas que d'autres y joignent le leur; c'est comme si Coypel, que je suis, avait voulu changer quelque trait de Raphaël , que vous êtes.

Oh! vraiment oui, M. et madame de Choiseul ont été dans une belle colère contre Fréron, et je vous enverrai ces jours-ci la réparation de ce petit faquin, qui lui à été dictée par la

i Le père de Pitt. (A. N.)

DE MADAME LA MARQUISE DU DEFFAXD. Wt

grand'maman : j'ai l'histoire de toute cette aflaire que je vous montrerai ; elle a été conduite de ma part et de celle de la grand'maman avec une sublime prudence'.

Madame de Forcalquier s'apprivoise terriblement; elle a été excessivement fétée à la noce Lamballe; le prince (vous entendez que c'est le Gonti ) l'a extrêmement couitisée ; madame de Luxembourg l'a louée , flattée , caressée , admirée ; gare le fromage ' ! Sa prudence , sa philosophie , qu'on peut peut-être y comparer, pourraient bien tomber par terre. Elle vient de m' envoyer dire tout à l'heure que, si le souper avait été chez moi ce soir, elle m'aurait demandé d'y venir; je lui ai répondu qu'il était égal que ce fût chez le président, qu'elle pouvait y venir de même, et je lui ai fait la peinture de tout l'eflet qu'elle produirait sur chaque personne. Gare, gare le fromage! ils me l'enlèveront, cette belle comtesse, et l'idole la séduira : il faudra s'en consoler et aller au café Saint-Jacques' .

Madame de Villeroi , à qui Pont-de-Veyle a demandé pourquoi elle ne m'avait pas priée a sa comédie, vient de m' envoyer

' Fréron fut sans doute fort injuste envers Voltaire, qui r«'i8Socia à son iniiDonalîté en lui pro<li(;uant sans cesse des épi(rramines, cjui toutes iic sont pas «lu meilleur (^tît. Quelle qu\iit d'ailleurs été l'injustice des critiques de -Fréron, elles ne fiii^nt point inutiles à Voltaire, et lorsque les fumées de son ainour-propi*e Idcssé étaieut apaisées. Voltaire rendait justice à la sévérité du tfoût de Fréron. Ce critique célèhre était né à Quiinper, en 1719, et mourut il Paris on 1776. 11 fut moins adiarné contre Rousseau que cJïutre Voltaire, et prit même parti pour le philosophe {genevois dans sa querelle avec Hume. Ce •que dit dans cette lettre madame du DcfFand se rap|M)rte à un passa^je dv. V Année littéraire dans lequel Fréron avait attaqué la lettre deWalpole à M. Hume. Mais Horace Waljiole ctait si éloi{jné de prendre part à la «'olère de madame du Dcffand, ([u'il s'exprime de la manière suivante à ce sujet :

« Je suis encore redevahle à vous et à la duchesse de Choiseul de cette affaire de Fréron, mais elle ne laisse pas de me fju'her. Nous aimons tant la lilierté de l'inqu'imerie, que j'aimerais mieux en être maltraité que de la supprimer. De plus, c'est moi qui avais commencé cette ridicule pucrre; il est injuste que j'empêche les autres d«^ prendre la même liherté avec moi. Je ne sais ce que Fréron a dit ; j«^ ne m'en soucie pas ; c'est ma rè(]lc constante de De faire jamaLs réponse à des libelles, et je serais au déses|)oir qu'on crût que je me fusse intéressé à attirer des réprimandes à ces (^iij»-là. » (A. N.)

' Miidame du Deffaud fait ici allusion à la seconde fahlc du premier livre deê Fuklcs de la Fontaine, commenç;uit {lar ce vers :

Maitre corlicau sur un arhrc perché.

' Ceci a rapport à l'histoire que M. Walpole av.iit contée à madame du Deffind, d'un An(;1ais qui, en allant consoler quelqu'un de la mort d*an ami, loi dit : I^orsque j'ai le malheur de perdre un de mes amis, je vais sur^e-champ au café de Saint-Jacques pour en prendre un autre. (A. N.)

dire qu'elle était au désespoir de n'avoir point ima{pné que j'aurais été bien aise d'y venir, qu'elle m'aurait gardé une bonne place, mais qu'actuellement il n'y eu avait pas une. Cette femme ne vous déplaira pas, c'est le tintamarre personnifié : elle ne manque pas d'esprit; elle pourrait bien être étourdissante et fatigante à la longue, mais on ne la voit qu'en passade; elle a tant d'affiiires, tant de mouvements! — c'est un ouragan sons la figure d'un vent coulis : — mais nous aurons des places à sa comédie.

Nouvelle brochure qu'on m'apporte; Bélisaire, histoire ro» manesque par M. de Marmontel. Ce Marmontel est le protégé et l'âme damnée de d'Alembert; ce M. de Creutz, envoyé de Suède, dont je vous ai parlé, l'a présenté à votre ambassadrice. Si elle se laisse entourer de ces sortes de {[ens , je ne la verrai guère : d'ailleurs il me semble que je ne prends point avec eux; elle mo baragouine des compliments, mais elle ne sait trop que me dire. Je n'ai pas le vol de vos ambassadeurs; votre milady Herlfort ne faisait nul cas de moi ; cela ne m'empêchait pas de la trouver bonne femme : pour son mari, il ne m'a jamais parlé.

Je reprends encore ma lettre pour vous dire que les carabiniers sont à Saumur, et que ces braves gens, remplis de zèle et d'amour pour la chose publique, ont fait une mission dans un couvent ; ils ont prêché la population avec tant d'éloquence, et ils ont eu tant de succès, qu'il en résulte pour l'Etat sept citoyens de plus.

LA MÊME AU MÊME

Paris , 20 fé^xicr 1767.

Je fiis hier à la représentation de Mole ' : mon Dieu, que je vous regrettai ! Mademoiselle Clairon fut admirable ; c'était vé-

* Mole, acteur de la Comédie française, dont le talent a été juistemont admiré. Ayant été dangereusement malade et longtemps hors d'état de jouer, mademoiselle Clairon, la célèbre tragédienne, qui était retirée du théâtre, proposa de donner une représentation au bénéHce de Mole, sur un des théâtre» privés de Paris, où elle s'offrait de jouer. Ce projet fut appuyé par plusieurs dames du premier rang, et tellement favorisé, qu'on distribua plus de sis cents billets. La représentation eut lieu sur le théâtre du baron d*£sclapon, dans le faubourg Saint-Germain, et son produit fut évalué à un millier de louis pour Mole. (xV, N.)

ritablement Melpomèue; la pièce était Zelmire, de l'auteur du Siège de Calais ^ : elle est foiblement écrite, mais les sentiments, les situations, sont du plus (;rand intérêt. J'aurais voulu entendre Corneille, lui seul avait T énergie, la force et l'élévation qui rendent les grandes passions et la sublimité des grands sentiments. Le jeu de mademoiselle Clairon y suppléa autant qu'il était possible; cette pièce, avec de grands défauts, fait un plaisir extrême; le com*age, la générosité, la fierté y sont bien rendus. Je fus transportée, ravie; j'aurais voulu tout de suite rentrer chez moi, me mettre à vous écrire tout ce qui se passait dans mon âme; elle était remplie de tristesse, mais d'une tristesse préférable aux plaisirs de tous les autres spectateurs; j*y résistai , je fus chez le président , que je trouvai occupé de ce que la comtesse de Noailles venait de lui mander que la marquise de Duras, sa tille, venait d*étre nommée dame du palais ; de ce qu'il avait eu à dtner l'archevêque de Cambrai' ; de ce qu'il avait vu le matin le prince de Beauvau; qu'il aurait ce soir mesdames les maréchales', etc.; enfin, mille petites vanités qu'aucun microscope ne pourrait vous faire apercevoir. Mon Dieu, mon Dieu, quelle différence il y a d'une âme à une autre ! J^y en trouve une aussi grande que d'un ange à une huttre.

De chez le président, je fus chez la grand'maman, que je trouvai entre l'abbé Barthélémy et le docteur Gatti * ; la petite Lauzun * v arriva ; nous soupàmes tous les cinq ; le docteur et

* De RcUoy. Né à SaiiU-Fluur, en Aiiveqpie, en 1727, mort en 1775. C'est nn auteur plus estimable qu*eiitimû ; et c'est à lui que l'on doit le choix de tnjet< nationaux pour le théâtre français. On citera toujours de lui ce vers de Gabrielle de Vergy :

Ilélas! qu'aux cœuri) heureux les vertus «ont faciles! (A. N.)

' Frère du duc de Clioiseul. (A. N.)

' De Luxemhourg et de Mire|>oix. (A. N.)

^ Médecin de Florence, l'un de ceux qui pratiquèrent les premiers Tinoculation de la petite vérole en Italie. (A. N.)

& La duchesse de Lauzun, Amélie de BoufBers, fille unique et seule héritière du duc de BoufHers, qui mourut à Gènes. On a vu dans une note préccdeiile qu'elle fut élevée par la maréchale de Luxemliouq* , mère de ce dernier, chez laquelle elle continua de vivre après son niaria|>e avec le duc de LauxuD. Sa femme, dont il était depuis lon(«temps séparé, fit deux voya^vcs en Angleterre, sous le nom de duchesse de Riron, le duc de Lauzun ayant pris ce titre à la mort de scm oncle le maréchal «le Biron. Sa fatale destinée la ramena en France en 179^L Ni sa vertu, ni sa beauté, ne trouvèrent f,râce devant set bourreaux ; elle porta avec coura(;e sur l'échafaud une tète dont parle ainsi J. J. Rousseau : ■ Amélie de Roufflers, dit-il, a une fi^re, une douceur, une

4i0 CORUESPQIHDANCE COMPLÉTB

la [letite femme s'allèrent coucher de bonne heure : le docteur ne manque pas d'esprit; la petite femme est un petit oiseau qui n'a encore appris aucun des airs qu'on lui siffle; elle fait de petits sons qui n'aboutissent à rien ; mais comme son plumage est joli, on l'admire, on la loue sans cesse; sa timidité platt, son petit air effarouché intéresse; mais moi je n'en augure pas trop bien. C'est l'idole' qui l'apprivoise, et avec qui elle parait se plaire ; cette idole va tranquillement dîner entre le mari et la femme; elle croit que cela lui donne de la considération. Mon Dieu, que le monde est sot et que j'aurais de plaisir à vous communiquer toutes mes pensées, et mille fois davantage k entendre et découvrir toutes les vôtres ! Â une heure après minuit, je restai seule avec la grand'maman ; elle fut parfaitement à son aise avec moi; je trouvai des rapports infinis entre sa façon de penser et la mienne; elle enfile une plus profonde métaph^'sique que moi, parce que son esprit a plus de force, et qu'elle se plait à l'exercer; mais nos sentiments sont les mêmes : elle en veut découvrir la source, le germe, et moi je ne suis pas si curieuse; je m'en tiens aux effets. Elle me montra (les choses fort bien écrites, peut-être un peu trop abstraites; je lui dis : Grand'maman, il faudra montrer tout cela à M. Walpole : — Oh! très-volontiers, dit-elle, mais jamais rien qu'à vous et à lui.

J'avais vu la veille M. de Choiseul chez madame de Beauvau, où il y avait M. le duc d'Orléans, M. le duc de Chartres et uii monde infini : je voulus m'en aller; Pont-de-Veyle vint pour me donner la main; M. de Choiseul se leva, repoussa Pont-de- Veyle, nie donna son bras et me conduisit jusqu'à l'antichambre où étaient mes gens; je lui dis que je souperais le lendemain

tiiiiitlitc de vier(jo. IViou de plus aiiiialilc et de plus intéressant que sa fif^ire^ rien de plus tondre et de jjlus chaste que les sentiments qu'elle inspire. • Elle avait élv heureuse sous son premier nom, et pava bien cher un maria(re de convenance, v,\r le duc de hiiiriun possédait toutes les qualités, excepté celle de hou mari. On voit que madame du Deifand en parle avec une {grande sévérité, mais elle n'était indulgente pour personne, surtout p<mr les femnK». II. Walpole fait au contraire l'éloge du caractère et de ramahilité de la duchesse de Lauzun. (A. >'.) — Le témoignage de Walpole est coiToboré par l'admiration enthousiaste exprimée par madame Nccker (Meianqrs, t. I, p. 376), et par madame de Genlis {^Mémoires, t. I, p. 382). Madame da DefFand oublie d'ailleurs que mariée depuis le 4 février seidemcnt (la lettre est du 20), madame la duchesse de Lauzun était en quelque sorte à peine femme. Mais du temps de madame du Deffand, cela allait vite. (L.) ^ La marquise de Boufflers. (A. !N.)

DE MADAME LA MARQUISE DU'DEFFAND. Ml

avec la gprand'maman, et il promit de m'y rendre une visite en rentrant, et qu'il me priait de l'attendre. Il ne rentra qu'à deux heures, et il resta avec nous jusqu'à près de trois «heures et demie. Je ne puis vous rendre compte de la conversation, mais elle fut aisée , (jaie et franche , familière , enfin tout au mieux : il me parla de vous, il reprocha à sa femme de ne lui avoir pas fait foire connaissance avec vous ; il me demanda quand vous arriveriez ; il en marqua de l'impatience : j'observais mes mots, mes paroles , jusqu'à ma contenance, comme si vous aviez été derrière une jalousie à m' écouter et à m' examiner.

Le petit Lauzun n'est point bien avec lui ; il en est mécontent parce qu'il a joué le rôle d'un sot dans l'aventure de madame de Stainville ' ; il trouve son voyage ' ridicule ; il n'a pas voulu lui confier ses dépêches, et il a écrit à M. de Guerchy pour lui recommander d'avoir attention sur sa conduite : la grand' maman l'aime assez : nous avions soupe il y a quelques jours avec lui (je crois vous l'avoir mandé), et nous le trouyâmes tissez plaisant : ayez quelques attentions pour lui, mais ne vous en (jênez pas le moins du monde*.

Madame d'Aiguillon est enchantée de la lettre que vous lui avez écrite; elle m'en a écorché la traductiom Ah! c'est bien dommage, mon tuteur, de ce que vous ne reviendrez jamais ici ; mais non, vous y reviendrez, mais ce sera quand je n'y serai plus. Ne vous fâchez point, ce n'est point pour vous presser de revenir; je ne suis point assez perNonnelle pour désirer que vous avanciez d'un jour votre départ : je ne suis pas assez

1 ■ Mon pore ni*envoyn chercher. Je trouvai M. de Choiseul chez iui, qui

■ me reprocha d'avoir été dans la conHdrnce de madame de StainTÎUe. Je lai a ré|>ondii* qu'il y avait une grande différence entre favoriser la mauvaise cou-

■ diiitc tle quelqu'un et {garder son secret. Il me demanda les lettres dé|)osées a chez moi ; je les refusai avec fermeté. Mou ))ère voulait y mettre son au-

■ torité , qui n'eut pas plus de succès. On me dit des choses piquantes. JVn

• ré|K>ndi8 )>eut-ètre avec plus de fondement, et je sortis de cette conversation

• absolument brouillé avec tous deux. » (Lauzun, Mémoires, p. 50.) (L.) 3 En Aii{;leterre.

3 L*auteur, dans set MémoirrSy ne traite |>as madame du Defifand elle-même «▼0C plus de foçon. Il ne va chez elle que pour v faii*e la conr à lady Sarah Sambnry, qui y soupe. « Quoitpic je n'eusse pas été chez cette madame du

• Deffand depuis cinq ou six ans, je |>arvins à m*v faire mener par madame

■ de Luxembouq;, qui y sou|>ait aussi. ■ Voilii en quels termes cavaliers M. de Lauzun, qui appréciait médiocrement les bonnes fortunes d'esprit, parle de ta TÎaite à ce salon de Saint-Joseph qui a été un des sanctuaires d'esprit du dis-liuitième siècle. (L.)

extravagante pour exiger rien de vous; je n'ai aucun droit sur vous, aucune raison ne vous oblige à rien foire pour moi; je recevrai tout ce qui me viendra de vous comme une grâce et non comme une dette.

Samedi 'matin.

Je soupai hier chez le président en nombreuse compagnie, les divinités du Temple ', les maréchales •; — je m'y ennuyai à la mort. Ce soir je donne à souper aux Beauvau , avec Parchevéque ' et Pont-de-V eyle ; demain ce sera mon assemblée des dimanches , où vos ambassadeurs sont mattres de venir quand il leur plaft : des Italiens , des Suédois , des Lapons même y sont admis , tout me parait égal ; excepté la grand'maman , que je trouve cependant un peu trop métaphysicienne et abstraite, et madame de Jonsac , qui , à peu de chose près , est fort raisonnable, tout me paraît ridicule, insipide et ennuyeux.

Ne sachant plus que lire, je me suis jetée dans le théâtre de Corneille ; il me ravit d'admiration ; je lui pardonne tous ses défauts : il n'a jamais la faiblesse de notre nation , mais il manque souvent de l'élégance de notre style.

Adieu pour aujourd'hui; demain je pourrai reprendre cette lettre, surtout s^il m'en arrive une de vous.

Dimnnclie, u quatre heures.

Je n'espérais point de lettre, et en voilà une; j'en avais bon besoin , car je suis bien triste : je ne puis vous peindre mon état qu'en vous disant que je me sens le besoin de mourir comme* on sent le besoin de dormir. Vous m'avez un peu ranimée ; l'idée de vous revoir me donne quelque courage, mais je ne puis plus tenir à l'ennui.

Mon souper d'hier ne m'a fait nul plaisir; la dame^ est d'une

^ JiC prince de Conii et In duchesse de RoufHers. (A. N.)

2 De Luxembourg et de Mirepoix. (A. N.)

3 L'archevêque de Touloiuic, petit-ncvcu de madame du DefFand. (A.N.) ^ I^a princesse de Rcauvau. Ce que dit ici madame du DelTand de la princesse et du prince de Rcauvau peut être regardé comme d'une {Grande Tcrilé, et nous en trouvons la preuve dans une lettre que Marmontel adre.<4a à la princesse le 25 mai 1793, et dans une autre ietti*e de la maréchale elle-même^ après la mort de son mari.

• La seule présence de M. le maréchal de Beauvan, dit Marmontel, recommandait dans les assemblées de l'Académie la décence, le calme, l'union, Li modération, l'amour de l'ordre et du travail. Sa bonté, sa politesse noble et délicate, avertissaient les gens de lettres de la bienveillance et deséganls qu'ib se devaient les uns aux autres. Si dans des temps de trouble et de désordre,

DE MADAME LA MARQniSE DU DEFFAKD. *i3

personnalité intolérable , le mari d'une soumission aveu{jle , plus par paresse et par indifférence que par excès de passion ; le prélat ' a de la vivacité et de la justesse ; il a encore assez de droiture parce qu'il n'a pas encore besoin d'en manquer ; mon ami Pont-de-Veyle ne se soucie de rien que de s'étourdir, de s'amuser ; il préfère ceux qui lui peuvent procurer de la dissipation, c*est pour cela (|u'il est si attaché au piînce*.

Oh! ne me demandez point les détails des tracasseries du mariage Lamballe ! Ce sont de pures misères que je vous raconterai si je vous revois , et vous me ferez taire. Je ne sais si j'irai demain au Temple , je m'y sens une (prande répugnance , mais ce qui me pousse à y aller, c'est que je ne veux pas, en cas que vous veniez , que vous me trouviez mal avec personne , afin de n'élre pas pour vous l'occasion du plus petit embarras. J'ai la vertu de l'humilité au plus haut degré , et je vous en ai l'obligation ; ce n est pas assurément que vous n'ayez flatté mon amour-propre par l'endroit le plus sensible, en ayant pour moi des préférences et des attentions que vous n'avez [)our per-

rAradrmie a conservé .<un caractère de dignité, de sagesse et de bieiW'ance, elle en est «•urtuiic rtnlevablc à rexoinplc que lui donnait ie plus considérable de ses membres. Le moindre mérite de M. le maréchal, aux veux de ses confrères, fut d*ètre im excellent, académicien. •

Lors<|u*en 1800 on publia les Mémoires de Marmontel , madame de Beau- ▼au, qui vivait encore, ne fut point contente de la manière dont Marmontel fiitfait son éloge un peu aux dé|)ens du caractère d'homme du maréchal, et elle écrivit à cette occasion une lettre adressée à sa Hlle, la princesse de Poix, et dont voici un fragment :

■ Je viens de lire dans les Mémoires de Marmtmtel un |)ortrait ou plutôt mfi élo|ve de moi ; ce portrait est trop flatté |K>ur être flatteur, et la seule satisfartioii qu'il m'a donnée a été de me fair(> sentir combien un attachement tendre, profond, passionné, peut anéantir Umt amour-propre. Si l'auteur vivait' encore, il m'eût été impossible de ne pas lui témoigner plus de mécontentement que de reconn<iissance. Comment un homme qui a connu M. de Iteau- Tau, qui révère sa mémoire, peut-il se l»orner à excuser la dignité froide de son nsaintien, en ajoutant seulement qu*il était bon, serviable et obligeant sans cherelier à se faire valoir? Ce p,enre d'éloge, si fort au-dessous de celui qu'il méritait (c'est madame de Beauvau qui parle), m'a fait éprou%'er un senti • ment douloureux; mais c'est surtout lorsque, continuant ;i me louer, il dit : • Son grand art, comme son attention la plus continuelle, étiit d'honorer son époux, de le faire valoir, de s'effacer pour le mettre à sa place. » Il faut convenir que si madame de Reauvau a mérité l'éloge de Marmontel, elle a voulu le mériter encore davantage après la mort de son mari, et telle était l'opinion de l'abbé Morellet. (A. N.)

> L'archevêque de Toulouse. (A. N.)

« De Conti.(A. N.)

sonne, mais elles me font connaître la bonté de votre cœur, votre sensibilité , votre humanité , et ne relèvent point l'opinion que j'ai de moi-même : je savais bien, mais vous m'avez empêchée d'en jamais douter, que je ne dois pas espérer de troovar dans Famitié ce qui tient au goût. Ce n'est pas la faute de l'âge; le goût que j'entends tient moins à la jeunesse qu'à tout antre âge : ce n'est point une séduction des sens , c'est un nqppoK, c'est une convenance; enfin, enfin, ce ne serait plus qu'un galimatias, si je continuais à vouloir le définir, et mon tuteur se moquerait de moi.

Oh ! cela est bien plaisant ; je suis tout comme vous , malgré mes plaidoyers pour Montaigne , je ne saurais le lire , mais en m' ennuyant je souscris à tout ce qu'il dit. Pom* M. Marmontel, vous le définissez à merveille. Enfin vos lettres sont la traduction de mes pensées , vous les éclaircissez , vous les rendez avec vérité et énergie, tandis que je ne fois que les annoncer, les bégayer.

LA Ml^.ME AU MÊME.

Paria, dimanche 8 mars 1767, à 4 heures du soir.

Je vous écris par M. de Fronsac ' ; madame d'Aiguillon \'int hier chez moi me demander si je n'avais rien à envoyer, je lui dis que non. Je comptais alors vous écrire par la poste ou ne point vous écrire en cas que je n'eusse point de vos nouvelle^ aujourd'hui : je vais envoyer cette lettre chez elle , et je la prierai, s'il en est encore temps, de la mettre dans le paquet qu'elle

1 Le duc dn Fronsac, fils aîu»* du duc* de Richelieu. Il cul tontes le^ man-/ vaises qualités de son pèn?, «ans posséder aucune de celles qui |M)uvaient les faire pardonner. Un ti*ait fera connaître quel était son respect tilial. Le maréchal avait, comme Ton sait, conservé dans sa vieillesse le? besoin de |>araîtrr jeune, et cela à un tel point, qu'il avait fait adapter un ressort au march^ed de sa voiture, pour avoir l'air d'y monter lestement. Il poruiit toujours de» hahits richement hrodés. Pendant la Ion{;uc maladie pour laquelle on IVulourait d'une peau de veau fraîche, Louis XV demanda un jour au duc de Fronsac des nouvelles de son père. • Mon père, répondit celui-ci, hélas! Sire, ce n'est plus qu'un vieux houquin relié en veau et doré sur tranche. « Le duc de Fronsac fut le père du dernier duc de lUchelicu , mort par suite de cbaçrios dont l'un, entre autres, fut le rappel à la cour du général Donnadieu, qui, sous son ministère et celui du duc Dccazcs, avait reçu la défense de x présenter aux Tuileries. (A. N.)

donne à M. de Fronsac , et si ce paquet est fermé, de recommander que M. de Fronsac envoie ma lettre directement chez vous.

Je suis devenue très-prudente , mon tuteur, et je n'ai pas la plus légère indiscrétion à me reprocher sur ce qui vous regarde. Je ne vous trouve point déraisonnable d'exiger une grande réserve : on est environné d'armes et d'ennemis , et ceux qu'on nomme amis sont ceux par (|ui on n'a pas à craindre d'être assassiné, mais qui laisseraient faire les assassins. C'est une réflexion que nous fîmes hier, la graiid'maman et moi , non pas à l'occasion de vos affaires , car il n'en fut pas dit un mot, mais sur le monde en général.

Je soupai hier avec cette grand' maman, l'abbé Barthélemv et un M. de Castellane : ce sont deux hommes avec qui l'on peut 'causer : nous ne proférâmes pas votre nom devant le Castellane ; mais quand il fut parti , je fis lire à la grand'maman l'article de votre lettre qui la regardait (dont j'avais retranché que vous m'aimiez cent fois plus qu elle) ; elle eu fut on ne peut pas plus contente.

Nous parlâmes ensuite d'une brochure nouvelle, qui a pour titre : Le Château d'Oirante, par Horace Walpole : elle n'en avait pas entendu parler, mais je l'avais déjà lue deux fois. J'aurais voulu qu'on eût supprimé la préface, qui est celle de la seconde édition : il y est dit que Shakspeare a beaucoup plus d'esprit que Voltaire : ce trait vous met à l'abri de la critique* de Fréron ; mais ne peut manquer de vous en attirer bien d'autres ' . Nous avons tenu conseil , la grand'maman , l'abbé Barr thélemy et moi , car nous sommes tous trois votre ministère, et nous conduisons fort bien vos affaires. Nous avons donc conclu qu'il ne fallait rien dire sur cette brochure , ni la louer, ni la blâmer; et surtout qu'il ne fallait pas employer la police pour interdire la critique. Vous pouvez compter sur quatre amis fort prudents et fort zélés, nous trois, et j'y ajoute madame de Jonsac; je pourrais y ajouter aussi l'ami Pont-de-VeyIe , car il

• H. Walpole, en réponse, dit: « On a donc traduit mon Château d'Otrantc; c'était apparemment pour me donner un ridicule; à la bonne heure, tenez- von.< ao parti de n*en point parler; InÎMez aller les critiques; elles ne me fâcheront point; je ne Pai point écrit pour ce siècle-ci, qui ne vent que de la raison froide. Je vous avoue, ma petite, et vous m'en trouverez plus fou que jamais, que de tous mes ouvrages, c*est. Tunique où je me sois plu; j*ai laissé courir mon imagination ; les vivions et les passions m*échauffaient. Je Tai fait en dépit des règles, des critiques et des philosophes; et il me semlile qu'il n'en ▼aille que mieux. Je suis même persuadé que dans quelque temps d*ici, quand

vous aime fort. Ce sont les brochures sur Jean-Jacques et M. Hume qui m*ont fait connaftre leurs sentiments pour vous, car sur la chose publique , je suis aussi muette que je suis aveu- {;le. M. de Choiseul, en rentrant , monta chez la {i^rand'maman; je suis parfaitement bien avec lui : il ne cesse de dire du bien de moi , mais il me trouve , dit-il , devenue trop circonspecte ; j'en fis des plaisanteries avec lui. Pour lui , je le trouve tout aussi gai et tout aussi lëger qu'il Ta jamais été. Quand il fut parti, je dis à la grand'maman que je ne pouvais pas désapprouver la sorte de crainte que vous aviez de faire connaissance avec lui, elle me dit que j'avais tort, et Fabbé dit qu'il faudrait que vous vinssiez dfner avec lui à Paris; qu'il n'y avait jamais que deux ou trois personnes, et que vous y seriez fort à votre aise. Moi je ne le crois pas; mais alors comme alors, nous en délibère» rons. Pour ce qui me regarde, mon tuteur, je ne sais pas quel parti je prendrai; aucun régime ne me réussit, et mes insomnies ne font qu'empirer. Je ne mange presque plus, et le seal bien que je tire de ma diète, c'est d] avoir moins de vapeurs mais pas plus de sommeil : cela me fâche d'autant plus, que cela m'oblige à me lever fort tard : peut-être que d'ici à votre arrivée cela changera. J'y fais de mon mieux, et, je vous assure, par rapport à vous ; car sans vous je ne me soucierais guère de vivre : tout me choque, tout me déplaît, tout m'ennuie. J'ai eu un ami, M. Formont, pendant trente ans; je l'ai perdu: j'ai aimé deux femmes passionnément; l'une est morte, c'était madame de Flamarens; Tautre est vivante et a été infidèle, c'est madame de Rochefort. Le hasard m'a fait faire votre connaissance; vous avez remplacé ces trois pertes, mais vous êtes un étranger, toujours à la veille de devenir notre ennemi : et puis l'Océan, vos affaires, et qui pis est, votre santé, nécessairement nous séparent. Cependant je suis bien aise de vous avoir connu ; c'est mourir tous les jours que de vivre sans aimer

le {;oût reprendra sa place, r|ue la philosophie occupe, mon pau\Tx; Château trouvera des admirateurs : il en a actuellement chez nous ; j'en viens de donner la troisième édition. Ce que je viens de dire n*est pas pour mendier Totiv suffra{;e; je vous ai cimstammenl dit que vous ne raimcriez pas; vos visions sont d'un (;enre difTérent. Je ne suis pas tout à fait fâché qu^on ait donné la seconde préface, cependant la première répond mieux à la fiction; j'ai voulu qu'elle passât pour ancienne, et presque tout le monde en fut la dupe. Je ne cherche pas querelle avec Voltaire; mais je dirai jusqu'à la mort que notre Shakspeare est mille piques au-dessus. • (A. Pi.)

rien , et a plutôt souffrir que mourir » , c'est la devise des hommes , dit la Fontaine!

Il serait obligeant de ne me pas laisser dans F inquiétude sur tout ce qui vous regarde. Je n'exige rien; je m'en rapporte à votre amitié.

Madame la Dauphine ' a été administrée ce matin; on ne croit pas qu'elle passe la semaine : elle ne sera regrettée que de quatre personnes, mesdames de Marsan et de Gauniont, MM. de la Vauyugon et Tévéque de Verdun. — Klle brutalisa r autre jour madame de Lauraguais, sa dame d'atour, qui dit à quelqu'un qui était auprès d'elle : Cette princesse est si bonne qu'elle ne veut pas que sa mort soit un malheur pour personne.

Adieu, mon bon ami; adieu, mon tuteur, venez le plus tôt que vous pourrez. Je crois que ce <|ui fait ma mauvaise santé, c'est que mon âme a trop de mouvement pour l'étui qui la renferme.

« LA MÊME AU MÉMR

Dimanche, S6 avril 1767.

Vous faites beaucoup d'honneur aux Scythes *; je trouve qu'ils ne valent pas la critique : cet ouvrage est d'un commençant qui n'annoncerait aucun talent ni génie. Ces Scythes sont des paysans de Chaillot ou de Vaugirard ; les Persans , des gens de fortune devenus gentilshommes ; la Zobéide est une assez honnête fille, dont l'àme n'a pas un grand mouvement, et à qui l'obéissance ne coûte guère : elle se tue parce qu'il faut faire une fin.

Je ne vous aurais jamais envoyé la Guerre de Genève. C'est un rabâchage de la Puce lie : vous n'avez apparemment vu que le premier chant , il n'y a point de second , mais il y en a un troisième qui est encore au-dessous du premier.

Je vais entendre tout à l'heure la comédie de Henri IV *, chez madame de Villeroy ; je vous en rendrai compte dans ma première lettre.

1 Marie-Josèpkc de Saxe, seconde épouse du Dauphin, fils de Loui:* XV.

2 Tra(;édic de Voltaire. (A. N.)

3 La partie de chasse de Henri IV, par Collé. (A. M.)

ki% CORRESPONDANCE COMPLETE

Je soupai hier chez voirez ambassadeur ' : il hii manqua sept personnes que M. le prince de Gonti avhit retenues à l'Ile-Adam, d'où il revient aujourd'hui : nous n'étions que neuf. Madame l'ambassadrice était dans son lit avec la fièvre. Ces neuf étaient mesdames de la Vallière, de Forcalquier, la vicomtesse de Narbonne et moi ; le maître de la maison , les ambassadeurs de Sardaifpie et de Venise, M. de Lauzun et monsieur votre neveu '. Je l'ai prie à souper pour d'aujourd'hui en huit : l'am* bassadeur l'aime et le traite comme son lils.

Ce que vous me dites de vos affiaires ne m'éclaircit pas beaucoup plus que ce que j'en apprends dans les gazettes; mais heureusement il n'est pas nécessaire que j'en sache davantage. Il ne se passe rien ici qui puisse vous intéresser; mais c est nue espèce d'événement pour nous, que l'appartement à Versailles de feu madame la Dauphine, qui était vacant depuis sa mort, et qui précédemment avait été à madame de Pompadour, vienC d'être donné à madame Victoire ' : il ne reste plus à attendre que le voyage de Marly, qui sei'a pour le 7. Nous verrons ce qu'il produira : j'en attends l'issue sans aucune impatience^.

La grand' mçiman part de demain en huit pour Chanteloup : elle est transportée de joie. Je ne crois pas en effet que sa métaphysique soit semblable à celle de votre ambassadrice. Cette pauvre, ambassadrice est abimée de fluxions et d'ennui : son mari est assez aimable.

Je pourrai vous envoyer une épitre d'un nommé la Harpe; c'est un moine de la Trappe qu'il fait écrire à l'abbé de Rancé, pour lui reprocher la folie de sou institut. Il y a, à mon gré, de fort bonnes choses ; mais vous ne devez pas avoir le temps de lire, et je ne conçois pas que vous en ayez trouvé pour les Scythes et Genève. Votre Parlement viendra à bout de vous. Si vous le jugez à propos , vous me donnerez de vos nouvelles.

Vous allez avoir M. de Sarcefield *.

Voulez-vous que je vous envoie la comé<lie de Henri IV?

J Loid Rochford. (A. N.)

* Fils d'Edouard Walpolc, qui mourut bientôt après. (A. N.)

* Une des filles de Louis XV. (A. N.)

^ Madame du Deffand a certainement ici en vue quelques changemenU poli* lique» qui devaient avoir lieu pendant le séjour du roi a Marly. (A. N.)

^ Comme ambassadeur de France à Londres. Cette mission n*eat pas lien. (\. K.)

DE MADAME LA MARQCISE DU DETFAND. '419

MAOikME LA MARQL'ISE DU DEFFAND A M. IIORACK WALPOLE.

Paru, dimanche 3 m«ii 1767.

U faut commencer par répondre à votre letti^; et puis après je vous dirai cent mille choses dont peut-^ti*e pas une ne vous intéressera ni ne vous sera agréable , car, sauf votre respect, il est assez difficile d'attraper ce qui peut vous plaire.

Votre parlement ne finira point : votre cousin ' ne se déterminera à rien tant qu'il pourra rester dans Findécision, et vous ne parviendrez point à justifier votre Richard III *. Gomment avez-vous formé un si étrange projet? Et comment se peut-il <pie vous vous en promettiez beaucoup d'amusement? Oh! votre tète est ineffable; il u y a que le cardinal de Luynes qv^ pourrait me l'expliquer, parce qu'il a le talent de faire entendre en un demi-quart d'heure ce que c'est que l'essence et Pexistence de Dieu. Tout ce que je comprends, c'est que, grâce a toutes vos fantaisies , vous ne devez jamais vous ennuyer, et vous jouissez de l'avantage le plus grand qu'il y ait au monde. Si Ton me disait de clioisir ce que je désire , de former un seul souhait et qu'il me serait accordé , je dirais, sans hésiter, de ne jamais m' ennuyer; mais s'il en fallait choisir les moyens , jamais je ue me déciderais. Nous ne sommes pas assez stables dans nos laçons de |>cnser pour j)ouvoir compter que telle ou telle chose puisse nous rendre heureux ; le vrai bonheur est d'être exempt d'ennui ; tout ce qui en préserve est également bon. Gou veiner un État ou jouer à la toupie, me paratt égal ; mais c'est. la pien^ philosophale que de s'assurer de ne s'ennuyer jamais. Oh ! mon Dieu, bien loin de cela, on doit être bien sûr qu'on s'ennuiera toujours. Mais je m'aperçois que je suis votre méthode quand vous parlez contre l'amitié : pour prouver qu'elle est dangereuse, vous faites éprouver combien elle l'est en effet; je fois de même en vous parlant de l'ennui. Nous ne sommes |>as sans inconvénient l'un pour Fautre, il en faut convenir.

' I^ général Conway. (A. S.)

' M. Walpole lui avait annoncé son intention en ces tcrmcM : m Dans ce moment même je voadrais me donner tout entier à la reclKichr 4*011 lait danft notre histoire qui m'intéresse infiniment, et que je n'ai pas le temps d'approfondir; c'est le ré^ie de notre Richard 111, qu'on noss donne* pour le pkis ahominahle des hommes : un monument authentique de son sacre que j'ai <lccouvert met extrêmement en doute l'asoissinat de tes auveux. •

Ai .

Je ne suis point étonnée du bon accueil que vous a £ait rhéréditaire ' : vous n'êtes point dans l'obscurité dont vous vous flattez ; vous auriez plus de calme et moins d'inégalité , si en effet vous étiez un homme obscur : vous êtes envié , estimé , craint , recherché ; je ne dirai point haï , parce qu'il faudrait ajouter aimé: ce mot est trop mal sonnant , trop indécent pour qu'une honnête femme puisse le prononcer et qu'un honnête homme puisse l'entendre.

Le M. de Surgères qui est mort n'est point le fils de madame de Surgères; il n'avait ce nom que parce qu'il en avait la terre : il s'appelait Pudion ; il était je ne sais pas quoi dans la maison de M. le Dauphin. Voilà votre lettre répondue.

Je vous promis dans ma dernière lettre de vous rendre compte de la comédie de Henri IV. La pièce ne vaut rien; le premier acte est exécrable et m'ennuya à la mort : dans le second il y a deux scènes d'un paysan avec deux petites filles qui sont charmantes , et jamais on n'a si parfaitement bien joué que l'acteur qui faisait Lucas. Le troisième acte me fit un plaisir extrême, j'y pleurai de tout mon cœur; ce ne furent point des larmes douloureuses et amères , mais des larmes de plaisir et d'attendrissement. Lisez la pièce; madame Hervey Ta; c'est pourquoi je ne vous l'ai pas envoyée, et vous jugerez quêtant bien jouée , elle doit être foit touchante.

Les spectacles de madame de Yilleroy sont finis, ou du moins suspendus : je n'y ai pas grand regret, parce que je ne me soucie de rien.

La grand'niaman n*est pas encore partie, mais elle part demain à cin(| heures du matin; elle Fera ses soixante-deux lieues tout de suite, et couchera a Chanteloup; elle est tranir portée de joie du séjour qu'elle y va faire ; elle v restera jusqu'à

^ Le duc de nniii^wick , mort des suites des blesiiures reçues a la bataille d'Iéna, alors prince liéréditairc. M. Waljiole a donné le récit suivant de b conduite de ce prince envcnt lui :

« Hier j'ai dîné avec vingt-trois personnes chez les Gucrchv; j'y trouvai le prince héréditaire; c'était \\\\ peu incommode, ne lui ayant pas été préscnié. Je priai M. de Gu(»rcliy de lui faire mes exruses; que l'année passée j'avais été en France; je prétextai une maladie; mon visage et uia maigreur y donnaient un grand air de vérité. — 11 me combla de politesse, me dit qu'il avait tant entendu parier de moi , qu'il avait eu l-i plus grande impatience de hàxt connaissance avec moi; enfin tout s'est passé à merveille. Je mets ma prétendue renommée sur le compte de Paris; car assurément je ne joue pas un r6le fort brillant ici, et de jour en jour je cherche ù me soustraire à la fuule. Qu*a-t-on fait dans le grand monde quand on n'y a rien ù faire? « (A. N.)

DE MADAME LA MARQUISE DU DEFFAKD. *tl

Conipiè{pie *, c'est-à-dire deux mois et plus. Je la regrette; depuis quelque teiTips je l'ai beaucoup vue ; elle croyait m'ai» mer, elle me le disait, et je lui répondais : Ma (jrand' maman , vous savez que vous m'aimez , mais vous ne le sentez pas. Je soupai hier au soir chez elle avec son mari, son oncle, M. de Thiers, l'abbé Barthélémy et madame de Choiseul-Betz"; cette petite femme mit quelque gène et quelque contrainte, cependant nous ne nous sommes séparés qu'à deux heures , et , à tout prendre, la soirée fut assez agréable.

LA MÊME AL MÊME

Paritf, dimanche 17 mai 1767.

Si j'ai donné dans le travers de chercher la pierre philosophale', je n'en rougirai point, et je ne m'en repentirai peutêtre pas. Si ne pouvant trouver à faire de For, on est par\'enu à trouver d'autres secrets, on n'a pas perdu son temps : il n'y a de recette contre l'ennui que l'exercice du corps, l'application de l'esprit, ou l'occupation du cœur; c'est être automate que de se passer de tous les trois ; mais on le devient , ou du moins on doit le devenir, quand on pousse sa carrière plus loin qu'il ne faudrait.

Bon Dieu, quelle différence de votre pays au nôtre! Je serais tentée de vous envoyer le discours que l'abbé Chauvelin * a fait au parlement pour lui dénoncer la sanction pragmatique ; nos forcenés sont à la glace ; jamais ils ne perdent de vue la prétention du bel esprit et du beau langage; on enragerait chez nous avec urbanité; ce qu'on appelle aujourd'hui éloquence m'est devenu si odieux que j'y préférerais le langage des halles; à force de rechercher Tesprit, on l'étouffé. Vous autres Anglais, vous ne vous soumettez à aucune règle, à aucune méthode;

* Elle vent dire, jusqu'à ce ([ue la eour aille à (!!rnnpiè{;nr. (A. N.)

* La comtesse de (^hoiseul, nc(» Lallemnn<l de Beïz, mère de M. de Clioiteul-Goufifier, lonjjtemps ambassadeur de France ù Constantinnpio, auteur du Voyage pittoresque de la Grèce, (A. N.)

* D*e«pérer de trouver un parfait ami. (A. N.)

^ CoHAeilier au parlement de Paris. Henri- Philippe de Chauvelin, ahhé de Mootier-Ramey, chanoine de Notre-Dame et conseiller au parlement «le Parin, acc|oit une (grande céléhrité par Taudace avec laquelle il attaqua les Jésuites. (A. N.)

4n COBRESPO?iDAiXCE COMPLÈTE

VOUS laissez croître le génie sans le contraindre à prendre telle ou telle forme; vous auriez tout l'esprit que vous avez, si personne n'en avait eu avant vous. Oli ! nous ne sommes pas comme cela ; nous avons des livres ; les uns sont Fart de penser ; d*autre$ l'art de parier» d'écrire, de comparer, déjuger, etc., etc. Noos sommes les enfants de l'art : quelqu'un de parfaitement naturel chez nous devrait être montré à la foire; enfin ce serait un phénomène, mais il n'en paraîtra jamais.

Je fus avant-hier, vendredi, entendre mademoiselle ClairoD dans Bajazet, chez la duchesse de Villeroy ; elle joua bien, mais elle ne cache pas assez son art; aussi on l'admire, mais elle ne touche pas ; le reste des acteurs était affreux , et déshonora la pièce au point que je la trouvai très-mauvaise , et en effet elle pourrait bien ne pas valoir grand* chose : elle est certainement de mauvais goftt, puisque le bon goût est ce qui approche de la nature, ou ce qui imite parfaitement ce qu'on veut représenter. Si vous saviez votre d'Urfé ' aussi bien que moi mon Scudéry, vous trouveriez que la scène de Bafazet devrait être au bord du Lignon, qu'Acomat est le grand druide Adamas; Bajazet, Céladon ; et AtaUde, la bergère Astrée.

Quoi! vous avez le front d'être content du troisième chant de la Guerre de Genève? Oh! cela me surprend bien. Je n'aurais jamais osé vous envoyer une telle rapsodie, de telles ordures, de pareilles infamies, qui ne sont sauvées par aucun trait d'esprit. Je ne me mêle plus de ce qui vous regarde, sans quoi je vous aurais envoyé une épître d'un moine de la Trappe, où U y a, à mon gré, de grandes beautés; mais j'ai supprimé avec tcmis tous soins et toutes attentions. En ne faisant rien , en ne disant rien, et même ne pensant rien (car il est à propos d'aller jusque-là), on évite de déplaire, on se pi'ocure de la tranquillité à soi-même, on ouvre les lettres qu'on reçoit sans crainte et sans terreur, on est sûr de n'y rien trouver rpii choque; on s'en tient là, parce qu'à toute force on se passe de ce qui fait plaisir.

1 Elle vent dire que si M. Walpole connaissait aussi bien les mnTagfx èc d'Urfé, fameux romancier c|ui vivait au conimeucemeut du XTii^ siècle, qu'il la supposait connaître ceux de mad(*moiselle de Scudéry, il aurait trouvé de h ressemblance entre le caractère de Bajazet de Racine et celui d*-4rfrec, ronwn pastoral de d'Urfé.

Les An^^aisout eu, vers le milieu du xvii*: siècle, un poète du nom dedXrfev, auteur de trente et une comédies et d'un (^rand nombre de cluiDioii'f dont Pope et Dryden se sont moqués dans leurs écrits. (A. N.)

Je TOUS remercie de vos livres', j'en ferai la distribution. Quelle idée que votre Richard III! J'aurais passé cette fantaisie à notre abbé de Lon{pierue * ; mais votre tête, votre tête ! ah ! je ne 4is pas ce que j'en pense.

18 mai iTdT.

Il y a plus de six semaines, madame, que je suis toujours prêt à vous écrire, à m'infornïer de votre santé, à vous demander comment vous supportez la vie, vous et M. le président Hénault, et à m' entretenir avec vous sur toutes les illusions de ce monde; mais je me suis trouvé exposé à tous les fléaux de la guerre et à celui de trente pieds de neige dont j'ai été longtemps environné. Les neiges et les glaces me privent tous les ans de la vue pendant quatre mois; j'ai l'honneur d'être alors, comme vous le savez, votre confrère des Quinze-Vingts; mais les Quinze- Vingts ne souffrent pas, et j'éprouve des douleurs très-cuisantes. Je renais au printemps, et je passe de la Sibérie à Naples, sans changer de lieu; voilà ma destinée.

Pardonnez-moi, madame, si j'ai passé tant de temps sans vous écrire; vous savez qtie je vous aimerai toujours. Vous me direz : « Montrez-moi votre foi par vos œuvres ; on écrit quand on aime. » Cela est vrai; mais pour écrire des choses agréables, il faut que i'àme et le corps soient à leur aise; et j'en ai été bien loin. Vous me mandez que vous vous ennuyez, et moi je

* Ourlfjiics-inis des livres iinprîim's à Strawbcrr\'-Hill, que madame dn Dcffand avait demandés n M. Walpolc pour M. Talihé Barthélémy et M. de Pontde-VeyIe. (A. ^.)

3 L\il>l)é de Loiigucrue, l'un de.'t plus savants hommes de son temps, né en 165S, a écrit un grand nombre d'ouvrngeti Hur des points obscurs de rhistoirc, auxquels madame du Dcffand compare les doutes de M. Walpole sur Thistoire de Richard III.

L'abbé de Longuenie mourut à Paris en 1733. C'était un homme sec et tnuichant, et d'une conversation pleine de saillies.

Un jour, les moines de l'abbaye du Jard lui ayant demandé le nom de S(m confesseur, il leur répondit: Je vous le dirai, quand vous m'aurez dit qui

• était celui de notre père saint Aujpistin. »•

C'est l'abbé de Lonjjiicrue qui disait des tra^rédies de Racine : « Qu'est-ce

• que cela prouve? n (A.. jN.)

424 CORRESPOr^DANCE COMPLETS

vous réponds que j'enrage. Voilà les deux pivots de la vie, de l'insipidité ou du trouble.

Quand je vous dis que j'enrage, c'est un peu exagérer; cela veut dire seulement que j'ai de quoi enrager. Les troubles de Genève ont dérangé tous mes plans : j'ai été exposé pendant quelque temps à la fiamine; il ne m'a manqué que la peste; mais les fluxions sur les yeux m'en ont tenu lieu. Je nie dépique actuellement en jouant la comédie. Je joue assez bien le rôle de vieillard, et cela d'après nature; et je dicte ma lettre en essayant mon habit de théâtre.

Vous vous êtes fait lire, sans doute, le quinzième chapitre de» Bélisaire : c'est le meilleur de tout l'ouvrage, ou je m'y connais bien mal. Mais n'avez-vous pas été étonnée de la décision de la Sorbonne qui condamne cette proposition? « La vérité luit » de sa propre lumière, et on n'éclaire point les hommes par les » flammes des bûchers. » Si la Sorbonne a raison, les bourreaux seront donc les seuls apôtres?

Je ne conçois pas comment on peut hasarder quelcjue chose d'aussi sot et d'aussi abominable. Je ne sais comment il arrive que les compagnies disent et font de plus énormes sottises que les particuliers; c'est peut-être parce qu'un particulier a tout à craindre, et que les compagnies ne craignent rien. Chaque membre rejette le blâme sur son confrère.

A propos de sottises, je vous ferai présenter très-humblement, de ma part, une sottise des Scythes, dont on fait une nouvelle édition, et je vous prierai d'en juger, pourvu que vous vous la fassiez lire par quelqu'un qui sache lire des vers; c'est un talent aussi rare que celui d'en faire de bons.

De toutes les sottises énormes que j'ai vues dans ma vie, je n'en connais point de plus grande que celle des Jésuites. Ils passaient pour de fins politiques, et ils ont trouvé le secret de se foire chasser déjà de trois royaumes, en attendant mieux. Vous vovez qu'ils étaient bien loin de mériter leur réputation.

11 y a une femme qui s'en fait une bien grande; c'est la Sémiramis du Nord, qui fait marcher cinquante mille hommes en Pologne, pour établir la tolérance et la liberté de conscience. C'est une cho.^e unique dans l'histoire de ce monde, et je vous réponds que cela ira loin. Je nie vante à vous d'être un peu dans ses bonnes grâces ; je suis son chevalier envers et contre tous. Je sais bien qu'on lui reproche quelque bagatelle au sujet de son mari; mais ce sont des affaires de famille, dont je ne

DE MADAME LA MARQUISE DU DEFFAISD. i^25

me mélc pas; et d'ailleurs il n'est pas mal qu'on ait une faute a réparer : cel^ engage à faire de grands efforts pour forcer le public à l'estime et à l'admiration, et assurément son vilain mari n'aurait fait aucune des grandes choses que ma Catherine fait tous les jours.

Il me prend envie, madame, pour vous désennuyer, de vous envoyer un petit ouvrage concernant Catherine : et Dieu veuille qu'il ne vous ennuie pas ! Je m'imagine que les femmes ne sont pas fâchées qu'on loue leur espèce et qu'on les croie capables de grandes choses. Vous saurez d'ailleurs qu'elle va faire le tour de son vaste empire. Elle m'a promis de m'écrire des extrémités de l'Asie; cela forme un beau spectacle.

Il y a loin de l'impératrice de Russie à nos dames du Marais, qui font des visites de quartier. J'aime tout ce qui est grand, et je suis Bâché que nos Welches soient si petites. Nous avons pourtant encore un prodigieux avantage, c'est qu'on parle finançais à Astrakan, et qu'il y a des professeurs en langue française à Moscou. Je trouve cela plus honorable encore que d'avoir chassé les Jésuites. C'est une belle époque, sans doute, que l'expulsion de ces renards ; mais convenez que Gatlierine a fait cent fois plus en réduisant tout le clergé de son empire à être uniquement à ses gages.

Adieu, madame; si j'étais à Paris, je préférerais votre société à tout ce qui se fait en Europe et en Asie.

MADAME LA MARQUISE DU DKFFAMD A M. HOHACE WALPOLi:.

Paris, samedi 23 mai 1767.

Vous voulez (|ue j'espère vivre quatre-vingt-dix ans ? Ah ! bon Dieu , quelle maudite espérance ! Ignorez-vous que je déteste la vie, que je me désole d'avoir tant vécu, et que je ne me console point d'être née? Je ne suis point faite pour ce monde-ci; je ne sais pas s'il y en a un autre; en cas que celui-ci soit, quel qu'il puisse être, je le crains. On ne peut être en paix ni avec les autres , ni avec soi-même ; on mécontente tout le monde : les uns , parce qu'ils croient (|u'on ne les estime ni ne les aime pas assez, les autres par la raison contraire ; il faudrait se faire des sentiments à la guise de chacun, ou du moins les feindre, et c'est ce dont je ne suis pas capable ; on vante la simplicité et

le naturel, et on hait ceux qui le sont; on coniiait tout cela, et malgré tout cela on craint la mort, et pourquoi la craint-on? Ce n'est pas seulement par Tincertitude de Vavenir, c'est par one {jrande répu(piance qu'on a pour sa destruction, que la raison ne saurait détruire. Ah! la raison, la raison! Qu'est-ce que g' es t que la raison? quel pou voir a-t-elle? quand est-ce qu'elle parle? quand est-ce qu'on peut l'écouter î quel bien procure-t-elle? Elle triomphe des passions? cela n'est pas Trai; et si elle arrêtait les mouvements de notre àme, elle serait cent fois plus contraire à notre bonheur que les passions ne peuvent Fètre; ce serait vivre pour sentir le néant, et le néant (dont je fiais grand cas) n'est bon que parce qu'on ne le sent pas. Voilà de la métaphysique à quatre deniers, je vous en demande très-humblement pardon ; vous êtes en droit de me dire : « Gontentes-vons de vous ennuyer, abstenez-vous d'eimuver les autres. » Oh! vow avez raison ; changeons de conversation.

Vous m'a>'ez alarmée pour votre sourde ' , mais je ne sais pas quel est le mal Saint- Antoine; je l'ai demandé (non pas encore à un médecin), et l'on m'a dit que c'était une manière de peste; s'il est vrai, cda doit être contagieux , je suis ravie qu'elle soit guérie. Je le suis aussi, quoique j'aie toujours des insomnies, et passablement de vapeurs ; mais je m'y accoutume.

J'ai reçu avant-hier une lettre de Voltaii-e; je serais assez tentée de vous l'envoyer; elle vaut mieux que son poème de Genève ; mais je me contenterai de vous en transcrire un article* il me fait rélofje de la czarine : « Je suis, dit-il, son chevalier ï' envers et contre» tous. Je sais bien qu'on hii reproche quelque^ » bagatelles au sujet de son mari ; mais ce sont des affaires de )» famille dont je ne me mêle point; et d'ailleurs, il n'est pas " mal qu'on ait une faute à réparer, cela engage à faire de grands » efforts pour forcer le public h l'estime et à l'admiration*. » H joint h sa lettre un petit imprimé sur les panégjTiques , plein d'éloges de cette Catherine.

Jean-Jacques est un grand fou ; il vous donne quelques remords; je le comprends aisément : on doit éviter de faire

* Henriette Hobart^ comtesse douairière de Suffolk, doracurant al«>r* a Marblc-Hill, près de Twickeidiara. (A. N.)

2 M Voltaire, rcj>ond ^VaIpole, me fait liorreur avec sa Cailieriiic. Le bcao sujet de badiiiaffo que l'assassinat d'un mari et rusurjiation de son trône! Il n'est pas mal, dit-il, qu'on ait luxc faute à réparer. Khî comment n'jvirc-t-on un meurtre? Est-ce en retenant des poètes à ses gages? en payant de« bisio-

DE MADAME LA MARQUISE DU DEFFAND. kTT

le malheur de pei*sonne , mais surtout de ceux qui nous estiment et nous aiment. Je ne sais ce que c'est que mon bon mot de saint Denis, je ne sache pas en avoir jamais dit.

26 mai 1767.

Ne résistez jamais , monsieur» au dcsir de m' écrire ; vous ne sauriez vous imaginer le bien que me font vos lettres; la dernière surtout a produit un effet admirable, elle a chassé les vapeurs dont j'étais obsédée. Il n'y a point d'humeur noire qui puisse tenir à l'éloge que vous faites de votre Sémiramis du Nord ; ces bagatelles que l'on dit d'elle au sujet de son mari, et desquelles vous ne vous mêlez pas, ne voulant point entrer dans des araires de famille y feraient même rire le déhmt; mais le paavre petit Ninyas voyage-t-il avec madame sa mère? Je voudrais qu'elle vous le confiât; j'aunerais mieux pour lui vos instructions que ses beaux exemples. J'admh^e son zèle pour la tolérance, elle ne se contente pas de l'avoir établie dans ses Etats, elle l'envoie prêcher chez ses voisins par cinquante mille missionnaires armés de pied en cap. Oh ! c'est la véritable éloquence! Qu'en dira la Sorbonne? Ses décrets me funt grand plaisir. Cette compagnie vous seil à souhait , et elle concouii , autant qu'il lui est possible, au succès de vos écrits. Le fanatisme dans tous les genres fait dire et faire bien des absurdités ; il n y a point d'extravagance dont on doive s'étonner. Celle de Jean-Jacques est ù son comble, il vient de s'enfuir d'Angleterre, brouillé avec son hôte, avant laissé sur la tal)Ie une lettre où il lui chante pouille , et puis étant arrivé à un port de mer, il a écrit au cliancelier pour lui demander un garde , qui le conduisit en sûreté jusqu'à Douvres. On ne savait pas seulement qu'il fut parti; on n'avait ni dessein de l'arrêter, ni envie de le retenir; on ne sait où il va. Je lui conseille d'aller trouver les jésuites, de se mettre à leur tête; leur politique et sa philosophie se conviennent admirablement bien. Ah ! mon-

riens mercenaires et en soudoyaDt des philosophes ridÛMiIcs l\ mille limes de son pavH? Ce sont ces âmes viles qui chantent un Au{»Mste et se taisent sur sc.^ proscriptions. « (^Note de V édition de fjondrexy non reproduite dans tes édition^ firmnçaises, (L.)

sieur, si on n avait pas à vivre avec soi-même, on serait trop heureux, on aurait bien des sujets de se divertir et de rire. Mais que devenez-vous avec votre Guerre de Genève ? On disait ici que vous songiez à vous établir à Lyon. Je ne vous le conseille pas , vous seriez dans une ville, et vous êtes dans un temple. Je me plains de ce que vous ne me parlez point de ce qui vous regarde; douteriez-vous que je m'y intéresse?

Je vous remercie d'avance du présent que vous me promettez , les Scythes; je chercherai un bon lecteur. Votre petit écrit sur les panégyriques m'a fait (prand plaisir.

J'approuve fort le grand Bossuet de l'importance qu'il a mise au rêve de la Palatine, et de l'avoir célébrée en chaire; je fiais grand cas des rêves, je n'avais pas imaginé qu'ils pussent être utiles dans ces occasions , mais je suis convaincue aujourd'hui qu'ils doivent avoir toute préférence sur les raisonnements.

Il faut, monsieur, avant que je finisse cette lettre, que j'obtienne de vous une grâce, mais il faut que ce soit tout à l'heure : c'est votre statue ou votre buste qu'on a fiait à Saint-Claude; on dit que vous y êtes parfaitement ressemblant , j'ai la plus extrême impatience de l'avoir. Ne m'alléguez point que je suis aveugle ; on jouit du plaisir des autres , on voit en quelque sorte par leurs yeux , et puis la gloire, monsieur, la gloire, la comptez-vous pour rien? Croyez-vous que je ne serais pas extrêmement flattée que vous décoriez mon appartement? Vous en imposerez à tous ceux qui y entreront ; combien de sottises peut-être m'évilerezvous de dire et d'entendre!

Le président vous aime toujours , et me charge de vous le (lire; il se porte bien, mais il porte quatre-vingt-deux ans, cest ime charge bien pesante. Moi, qui en ai douze de moins à porter, j'en suis accablée. Si j'essayais , comme vous, un habit (le théâtre, et qu'il me fallût dicter en même temps, je dicterais mes billets d'enterrement; mais vous êtes un prodige en tout genre. Adieu, mon cher et ancien ami.

MADAME LA MARQUISE DU DEFFAND A M. HORACE WALPOI.E

Pariit, diinanclic 31 mai 1767.

Rien dans le monde ne peut me procurer de sommeil ; et quoique vous l'espériez, vos lettres n'auront point cette gloire;

elles me font beaucoup de plaisir, mais elles me laissent comme elles me trouvent; c'est l'effet que vous en désirez, et j'ose me flatter d'être très-conforme en tout point à ce que vous souhaite/ que je sois, <|ue je reconnais être très-raisonnable, et qui sera, je vous le jure, un état permanent.

L'histoire de Jean-Jacques est admirable * , elle n'a pas fait grande sensation sur tous les {;ens que j'ai vus; il est si décidé fou, que personne n oserait chercher quelque omhre de bon sens dans tout ce qu'il a jamais fait : il m'est revenu c|ue l'idole * est la première à raconter toutes ses folies; pour le prince ', qui pousse les principes encore plus loin, il persévère à n'en pas dire lui mot.

Je ne puis vous dire à quel point je suis étonnée des éloges que vous faites du poëme de Genève; si j'étais à |)ortée de le lire avec vous, je ne vous laisserais point de repos que vous ne me fissiez comprendre et sentir ce que vous y trouvez de si charmant et de si spirituel. J'aurais pu vous envoyer, par monsieur votre neveu, une épftre d'un nommé la Harpe, où il y a des choses c|ui me plaisent infiniment *, Je pourrais charger le chevalier de Barfort *, qui part demain avec madame de Chabot, de la lettre que j'ai reçue de Voltaire, et d'un petit écrit sur les panégyriques qu'il m'a envoyés, et aussi du dernier mémoire de la Chalotais; mais je crois plus ù propos de supprimer toute espèce de soins et d'attentions, de conformer ma

< C'était sa fuite de la maison de M. Daveii|>ort, daim le Derliyshirc, sana en avoir prévenu, et en laiitsant aiie lettre pleine d'injures pour son hôteoh!il^nt. (A. K.)

S Elle (la comtesëe de BoufHers) avait été un de ses plus grands adiniralears. (A. N.)

3 De Conti. Le prince de Conti (Louis-François de Bourbon), quatrième descendant du frère du {;r:uid Cinidé. Il naquit à Paris le 13 août 1717, fit tes premières armes en qualité de lieutenant général du maréchal de Belle-lsie, dans la guerre de 1744. Il aimait les lettres et ceux qui les cultivaient. Ses liaisons avec les personnes qui blâmaient les opérations de la cour éloignèrent de lui Louis XV, qui cessa de l'employer, quoiqu'il eût montré quelques talents iMur la guerre. Dans sa jeunesse, il avait eu du goût pimr la |)oésie, et l'on a conservé de lui des vers (|u'il Ht à l'occasion de V(Xldipe de Voltaire. Il mourut le S août 1776. Quelque tem|M avant sa mort, il se fit apporter son cercueil, s' v plaça lui-même, et plaisanta sur ce qu'il s'y trouvait à l'étroit. (A. N.)

^ L'épitre d'un moine de la Trappe à l'abbé de Rancé. (A. N.)

^ I^ chevalier Jermingham, oncle de sir William Jermingham, de Cossey, dans le Norfolk , avait été élevé en France , et entra au service de France sous le nom de chevalier de Barfort. Madame de Chabot était sa proche parente, étant la fille du dernier comte de Stafford. (A. N.)

430 CORRESPOKDAXCE COMPLÉTR

conduite à la vôtre , en ne chargeant point les cens de mon pays de vous parler de moi , comme vous ne chargez point ceux qui reviennent du vôtre de me parler de vous ; enfin , enfin , jamais prédicateurs, ni chez vous, ni chez nous, ne peuvent se vanter d'avoir fait une plus belle conversion; je n'y trouve de £àcheux que la honte et les i*emords qui restent. Oh! les justes doivent être bien plus heureux que les pécheurs pé* nitents !

Je n'aime point les arrangements que vous prévoyez , je voudrais que votre cousin ne quittât point sa place ' , je le désirerais pour lui , et encore plus pour vous : on a plus besoin d'occupations que vous ne pensez, et celles qu'on recherche ne nous garantissent pas si certainement de l'ennui que celles qui nous viennent chercher. Votre Richard III ne suppléera point à l'occupation que vous donnent les affaires : peut-être me trooipé-je, mais je suis comme le jardinier dans la con>édie de CEs' prit de contradiction, je juge le monde et les hommes par mon jardin. Votre scène avec votre Irlandaise est charmante, elle m'aurait bien divertie * ; j'aime à la folie à voir bien contredire; c'est un talent qu'a d'Alembert, et qui fait que je le regrette'.

' Le ^néml Gonwuy, qui était ministre des affaires étrangères. (A. N.)

2 M. Walpole l'avait décrite comme il suit : « Après dîner, ma comédipime (madame Clive) m'a proposé de passer rlic2 elle. J\' ai trouve nu de me* neveux (feu M. Rol)ert (^holmond<»ley) et sa femme, qui a de Te^prît; nne autre femme (madame Griftiths) qai a fait des comédies, et qui est très-précieuse; et une jeune et jnUe Irlandaise (madame Balfour), sauTa{>c comme une Iroqnoise, parlant sans cosse par bonté de cœnr, et avec le patois le yHus mai'qué qu'il est possible ; les autres riaient à f[orge déployée , et la pauvre petite créature était charmée qu'on la trouvât si aimable. Moi, je «louffrais mort et passion, j'étouffais de nre, je crai{^ais de la choquer, et je trouvait très-niathoimète que la com|)a^ic en usât de la sorte. Elle caressait mon chien, demandait sou nom, le prononçait de la manièi^e la pins {randie, m^ contait les visites qu'on lui avait rendues sur son inaria^; enfin ^ elle était si naturelle, si naïve et si fram^he, et se servait d'exclamations si burlesques, que je restais immol>ile, ne sachant si je devais l'aimer ou la croire une iii^>éciie. Tout d'un coup ma nièce (tnadame (Iholmondeley) a crié: Allons, madane, quittons ce personnajîe. — Nou, de mes jours je n'ai jamais été si «nrpris; <*'ctait une dame très-bien né^, très-polie, et qui a les manières les plus comme il faut. Il est vrai qu'elle était née en Irlande, mais elle n'en a pas le moindre accent. C'était une scène qu'on avait ména{»éc pour me divertir, et j'en ai été si parfaitcmont la dupe, que tons les éclats de la compagnie ne m'avaient pas dessillé les yeux. •

3 Elle avait cessé de voir d'Alembert depuis la querelle qu'elle avait eue avec mademoiselle de Lespinasse et leur séparation. (A. X.)

Je dois souper mercredi chez. Montigny \ ils m'ont offert de prier mademoiselle Clairon, je Tai accepté. Je rêve à ce que je lui demanderai de réciter; ce pourra bien être le songe d'Athali'e, et peut-^tre le rôle de Viriate dans Seriorîus, qu'on dit être son triomphe. Je vous rendrai compte d' aujourd'hui en huit de ce que j'aurai entendu. Vous ne me parlez point de votre souille, se porte-t-elle bien?

Madame de Pevre ' est morte ce matin à sept heures et demie ; elle envoya , il y a deux jours , son perroquet à madame de la Vallière , et son catacoa ' à madauie d'Aiguillon : ces dames étaient ses amies intimes, mais les perroquets les consoleront. Madame d'Aiguillon la jeune est arrivée hier à Paris, son mari est encore en Bretagne, en horreur à toute la province.

Ma correspondance avec la grand' maman est assez vive, mais elle aura demain son mari. Il y restera jusqu'à jeudi ou vendredi. Je vois avec plaisir qu'elle est heureuse, elle a de la raison et de la jeunesse, et il en résulte de la force et du courage. Sa santé est bonne; l'abbé Barthélémy lui est véritablement attaché, et c'est un honnne tel qu'il le Faut pour une compagnie journalière; elle a aussi Gatti et un M. de Gastellane dont elle fait plus de cas qu'il ne mérite : elle ne reviendra que pour Compicgne, c'est-à-dire, les premiers jours de juillet.

On dît que votre ambassad(îur * partira à la Hn de cette semaine pour Londres; il y a huit jours que je n'ai entendu |>arler d'eux; c'est madame de Forcalquier qui est leur favorite; elle fait des petits soupers fins chez eux , et elle leur trouve prodigieusement d'esprit. Monsieur votre neveu était aussi fort empressé pour elle; je ne sais si j'aurai Leurs Excellences pour ce soir, je les ai priées pour mes dimanches une fois pour toutes.

Le prince, l'idole et toute leur clique reviennent aujourd'hui de l'Ile-Adam; le prince, sa belle-fille* et l'idole partiront

1 M. de MonU({ny-Tru(laiiie, qui avait «uccédé a son pèrc^ M. de Trudaiov, dans sa p]acc d'intendant des finances. (A. N.)

S Fille de M. de Gassiu» et d'une sœur de M. de MorviUe, par conséquent petite-^ile de M. d'Armenon ville qui Uit garde des sceaux. Son fils était ^uvemetir du fiourlMnoais. (L.)

* Cacatoès. (L.)

^ LfOrd Rockford.

^ La comtesse drla Marclif*, n«'*r }>rincr8sc de Modènc, mariée au 6b unique du prince de Conti. (A. N.)

le 20 de juin pour les eaux de Fougues, où ils resteront tout le mois de juillet ; la cour partira le 7 de juillet pour Gompiègne, où elle restera jusqu'au 29 août. Vous ne me parlez point de vos Patagons , que la gazette dit être arrivés en Angleterre.

Pciriit, juiineili 6 juin 1767, à trois heures après midi.

Votre lettre, du 30 et du 2, que je reçois dans le moment, n'a pour ainsi dire point interrompu la lecture que je Fais depuis cinq ou six jours, elle m'en a semblé la continuation; ce sont les Lettres de Pline, Je me proposais de vous en beaucoup parler, mais je les laisse là , aimant bien mieux parler de la vôtre. Je suis cependant bien peu eu état aujourd'hui d'écrire et de penser; mon âme, tout immortelle qu'elle est, est terriblement soumise à son enveloppe, et j'aurais bien du penchant à ne l'en pas distinguer; mais je n'ai sur cela aucun système, et j'approuve extrêmement votre opinion sur vos réflexions et les conséquences que vous en tirez' ; ce sujet entrera dans nos conversations. Soyez bien sûr que tout ce que vous pourrez me conter m'intéressera ; vous serez plus tôt fatigué de mes questions (jue je ne le serai de vos histoires : osez-vous craindre de mettre ma patienc(î à bout après les épreuves où vous l'avez mise? Pouvez-vous ignorer?... mais.... jem étais.

Soyez certain que je n'ai point l'intention de vous picoter ni de vous faire aucun reproche. Il y a trop de malentendus entre nous, et rien n'est plus nécessaire pour constater à tout jamais notre amitié que de nous entretenir avec la plus parfaite confiance; vous valez mille fois mieux que moi, et loin que je prétende ni'humilier par cet aveu, ma vanité y trouve son compte, parce que tout de suite je crois que je suis la seule personne digne de vous avoir pour ami , et d'être le vôtre. Je vous dirai toutes vos vérités, c'est-à-dire, tout ce que je pense de vous;

* Voici coinmnnC M. Wal|>i)lo n'était exprimé : « Je crois à une vie fatarf ; Dieu a tant fait de hou et de hean, qu'on devrait 8C fier à lui sur le reste. H ne faut pas avoir le dessein de l'offenser. La vertu doit lui plaire; donc il faut ctn» vertueux. Mais notre nature ne comporte pas la perfection. Dieu ne demandera donc pas une perfection (jui n'est pas naturelle. Voilà ma croyance; elle est fort simple et fort courte. Je crains peu, parce que je ne sers pas un tyran. » (A. N.)

suis fort bien) , mesdames de la Vallière ' , de Forcalquier, de Crussol, etc., et puis la maison du président, que madame de Jonsac me rend très-agrëable. Voilà, mon tuteur, l'état des choses; je me flatte que vous ne vous ennuierez point. Je dois vous prévenir que vous me trouverez très-près de la décrépitude; cela ne devra point vous surprendre ni vous fiicher, je n'en suis pas de plus mauvaise humeur, je me soumets paisiblement, et avec assez de courage , aux malheurs qu'on ne peut éviter, et j'aurais bien du plaisir à pouvoir vous dire un vers de Voltaire sur l'amitié :

Change en bien tous les maux on le cîcl ni*a soumU.

A propos de Voltaire, je vous garde sa lettre et ma réponse, dont la {j[rand'maman a été très-contente ; il n'y a point répliqué, et c'est ce qui m'étonne.

Mon Dieu , que nous aurons de sujets de conversation ! Nous n'aurons pas besoin de recourir à la métaphysique ; je vous accablerai de questions , et je compte bien me mettre au fait de ce qui me regarde et vous intéresse : notre commerce en deviendra par la suite beaucoup plus agréable et plus intelligible. Tenez, mon tuteur, je ne puis pas m'empéchcr de vous le dire, j'ai de l'amitié pour vous, et votre excessive franchise est ce qui m'attache le plus. Je ne vous suis bonne à rien , je dois passer le reste de ma vie loin de vous , mais ce m'est une consolation de savoir qu'il existe une personne (|ui mérite l'estime et qui en a pour moi. Vous me pardonnez bien cette petite douceur, elle n'excède point ce qui est d'usage pour tout le monde; il n'y a de différence que de la vérité au compliment.

Je finis, parce que je ne veux pas fatiguer plus longtemps mon secrétaire; il n'est rentré dans ses fonctions que d'aujourd'hui, il a été très-malade, et m*a causé des inquiétudes mortelles.

Adieu, mon tuteur, que je n'aie rien à combattre avec vous, n'ayez nulle espèce de défiance de moi, exceptez-moi» s'il se peut , des règles que vous vous êtes prescrites ; n'ajoutez point Tolontairement de la froideur à l'indifférence.

1 Voltaire a fait des vers pour mettre au bas de son portrait et lui en a adresse plusieurs fois. (A. N.^

A troU heures nprès midi.

J'ai laissé reposer Wiart, je reprends ma lettre. Le ministre' me dit hier que rien n'était plus étonnant qu'on eût donné une pension à Jean-Jacques, qu'on n'avait point d'argent à jeter par les fenêtres ; à la sollicitation de qui? en vertu de quoi? que cela n'avait pas de bon sens ; effectivement je trouve ses réflexions justes * ; nous ne donnerions point ici une pension à un

^ Le duc de Choiseiil. (L.)

' M. Walpole a dit dans sa réponse : « Le ministre ne doit pas s'étonner que nous ayons donné une pension à Jean-Jacrjues , il est Suisse , il n*esc pas Français. Personne n*a sollicité pour lui ; lui-même il Ta demandée. Il est vrai que j*ai appuyé la demande. Mon cousin (M. Conway) Ta procurée^ à na prière et à celle de M. Hume. Mais tenez, que votre cour en donne Tt^quÎTalent à "Wilkes ; le pauvre diable en a bien besoin. A vous parler sériensoment, il me semble que Rousseau ne compte pas fort sur la pension , car il n*a pai même envoyé son adresse à M. Conway. »

M. Wilkes a trop marqué dans Topposicion du parlement d'Angleterre pour que nous ne parlions pas ici avec quelque détail de ce personnage célèbre. Il était ù Paris ù l'époque où écrit madame du DefFand. Horace Walpole supposait que M. Wilkes recevait une pension du ministère français. Les moyens de corruption étaient assez fréquemment employés pour donner lieu à cette supposition.

Jcim Wilkes naquit en 1727 à Clcrkenwell, où son père cuit distillateur. Il fit ses éludes à Leyde, et, à son retour en Angleterre, épousa une femme riche, dont îi ne (arda pas à se séparer. Il obtint bientôt le rang de colonel dans la milice du duché de Ruckin{|hnm, et en 1761 les électeurs d'AvIcsbury le nommèi-ent membre de la chambre des communes. Mais.iyant attaqué avec trop de virulence le {gouvernement du roi, il en fut exclu. L'historioi Belshaui,run des whigs les plus prononces parmi les historiens anglais, dans se^ Mémoires du règne de George 111, dit, entre autres choses remarquables, que Ton ne reconnut point dans le libelle imputé à Wilkes une attaciue directe contre George III, mais, ce qui est devenu fort piquant depuis le terme consacré dans Tune des lois fram^aiscs, tout au plus une tendance à ti*oal)ler la paix, tcndency to disturU tlie peace,

Wilkes se trouva dans une position singulière; sa quabté de membre da parlement fut respectée par les tribunaux, qui déclarèrent que puisque le délit dont il était accusé (d'avoir publié dans le North Briton une critique virulente d'un discours du roi adressé à la chambre des communes, après le traité de 1763) n'était ni une trahison ni une félonie , il conservait le droit d'êtic jugé par le parlement. Mais ce qui n'avait paru aux tribunaux qu'une ceodance à troubler la paix , le fit exclure de la chambre des communes. Ce fut alors, et après avoir publié son Essuy on women , qu'il se réfugia en France, où il resta jusqu'en 1768, époque à laquelle il fut nommé membre du parlement par le comté de Middiesex. Mais ayant été condamné à la prison par la cour du banc du roi , cet événement occasionna des troubles conmdérables dansSaint-George'sField, un des quartiers de Londres. Sa popularité était alor«

VOUS me rendrez la pareille, et nous ne nous tromperons ni Tun ni l'autre. Votre àme est plus ferme que la mienne; mais la mienne est moins variahie que la vôtre : mais c'est assez parler de votre valeur intrinsèque.

Vous me demandez mon mot de saint Denis, cela est bien plat à raconter, mais vous le voulez.

M. le cardinal de Polignac *, beau diseur, {[rand conteur, et d'une excessive crédulité, parlait de saint Denis, et disait que quand il eut la tête coupée, il la prit et la porta entre ses mains. Tout le monde sait cela ; mais tout le monde ne sait pas qu'ayant été martyrisé sur la montagne de Montmartre , il porta sa tête de Montmartre à Saint-Denis, ce qui feit l'espace de

deux (prandes lieues * Ah ! lui dis-je, monseigneur, je crois

que dans une telle situation il ny a que le premier pas qui coûte. »

Gela est conté à faire horreur, je ne sais rien faire de commande, et je suis bien loin dans ce moment-ci d'avoir de la facilité.

LA MÊME AU MÊME

ParU, diinanclie 5 juillet 1767, à dix heures du matio.

Vous n'étiez pas dans la plus agréable disposition le 29 et le 30, qui sont les dates de votre dernière lettre. Ce n'est pas que je m'en plaigne, elle est froidement honnête, et vous ne m'y grondez plus, ainsi je n'ai rien à dire; mais je voudrais savoir si je suis enfin parvenue à vous contenter, et si je suis jiarfaitement corrigée de tout ce qui vous déplaisait. Ce qui me fait craindre que cela ne soit pas, c'est que je crois entrevoû* que votre séjour ici vous inquiète, et que la complaisance qui vous y amène vous coûte beaucoup ; mais, mon tuteur, songez au plaisir que vous me ferez , quelle sera ma reconnaissance. Je ne vous dirai point combien cette visite m'est nécessaire; vous jugerez par vous-même si je vous en ai imposé sur rien , et si vous pourrez jamais vous repentir des marques d'amitié que vous m'avez données. Vous faites une récapitulation des personnes que vous pourrez voir : vous n'aurez d'embarras que le choix, et le choix sera extrêmement libre. Vous avez beau me dire que vous ne

* L'auteur de VAnti-fjiicrècc. (L.)

viendrez ici que pour moi» je ne m'en souviendrai que pour vous eu être obligée , et non pas pour exiger de vous de me voir un quart d'heure de plus qu'il ne vous conviendra. Vous vivrez avec mes connaissances, si cela vous convient; avec les Rochefort, Maurepas * et d'Egmont ', si cela vous est plas agréable; enfin, je resterai tranquille dans ma cellule; vous m'y viendrez trouver quand vous voudrez, et jamais tous n'entendrez ni plaintes , ni reproches , ni raisonnements , ni sentiments, ni romans. Nous dirons un jour le diable de la jeunesse, le lendemain nous trouverons qu'il n'y a qu'elle d'aimable; mais je persisterai toujours à vous dire que vous ne devez pas craindre la grand' maman, qu'elle a un goût infini pour vous, et que vous serez ingrat si vous ne lui marquez pas de l'einpressement et de l'amitié. Elle est aujourd'hui la seule personne qui en soit digne; elle est revenue mercredi de Ghanteloup, je l'ai vue tous les jours. Avant-hier, je soupai chez elle avec la petite Lauzim et l'abbé Barthélémy; nous n'étions que nous quatre ; vous fûtes re^jretté ; elle a retenu la phrase de votre lettre sui' la Czarinc , où vous me dites positivement les mêmes choses qu'elle m'en avait écrites, elle l'a retenue mot pour mot. Je m'étais malheureusement enga(j[ée hier à souper chez madame de Forcalquier, laquelle, j)ar parenthèse, s'est réchauffée pour moi; la grand'maman ' m'envoya prier de la part de son époux de venir souper chez elle, je ne pus accepter, mais fv fus à minuit ; le ministre me demanda quand vous viendriez, et j'eus le chagrin de répondre que je n'en savais .rien. La grand'maman partira jeudi ou vendredi pour Gompîègne. L'idole* et son temple sont aux eaux jusqu'à la fin du mois, madame de Luxembourg partira samedi pour une campagne où elle sera douze ou quinze jours , les Mirepoix , les Beauvau iront à Compiègneje L5 , où ils resteront tout le voyage, qui sera jusqu^au "IG d'aoïit; vos ambassadeurs iront dans le même temps, ainsi que tous les étrangers que je vois : il ne me restera que madame d'Aiguillon (qui est tantôt à Rueil, tantôt à Paris, et avec qui je

* Le comte de Maurepas , alors ex-ministre. Il reprit le ministère w»rfj l'avènement de Louis XVL (A. M.)

2 La comtesse d'Ë{;mont , fille du duc de Richolicu. C'était une des pin* J>cUc8 femmes de son temps, l'une de celles à qui Rou8.<<eau lut ses Confèisions^ et la seule, dit-il, qui, à cette lecture, parut cuiue et tressaillit vîsihlemeor. (A. N.)

•* La duc1i(>i».se de Clioiseul. (L.)

* La duchesse de Boufflers. (L.)

prend le dessus, que les afBeiires sont plus embrouillées que jamais, ce qui retardera la fin du parlement, et que M. Gonway sera hien traité. Ce pauvre Pont-de-Veyle ! je suis fâchée qu'il ait fait un pacte avec ces {^ens-là ; mais c'est la crainte de l'ennui qui l'y a déterminé ; je Taime beaucoup, ce Pont-de-Veyle, il m'a toujours été fidèle, et c'est peut-être la seule personne dont je n'aie jamais eu occasion de me plaindre ; nous nous connaissions il y a cinquante ans avant que vous fiissiez au monde. A propos de cinquante ans , il y a à peu près ce temps-là que j'ai été mariée ; il était dans l'ordre des choses possibles que vous eussiez été mon fils; j'ai bien du regret que cela ne soit pas.

Adieu; Wiart n'est pas en état d'écrire plus Ion(>^emp8 des balivernes, j'ai d'autres lettres k écrire, je vais changer de secrétaire. Wiart ne saute que pour vous.

LA MÊMK AU MÊMK.

Lundi, 3 auût 17G7, ù sept heures du matin.

Votre pauvi'e sourde' ! Ah! mon Dieu, que j'en suis fâchée, cest une véritable perte et je la partage. J'aimais qu'elle vécut, j^ aimais son amitié pour vous, j'aimais votre attachement |)our elle, tout cela, ce me semble, m'était bon. 11 n'en est pas de même du cousinage*; je trouve qu'il m'est bien contraire,

1708, mort en avril 1778, pèro du rélèhrc ministre William Pitt, né le Î8 mai 1750, premier lord de la trésorerie et chanot^ier de rÉrliiqnier <mi 1783, mort le 23 janvier 1806 et enterrt* à I*é(;lise de Wcsiiniustcr. Nuus aurons peutêtre occasion de reparler du deiiiier Pi(t, mais nous consi{pierons ici une remarque qui pourra faire appnVicr deux des familles les plus illustres, et les plus réceunnent illustres de rAn{;l('terre. Sous le ministère de lord llolland, le comte de Chatliam était le chef de l'opposition britannique; quand le fils du comte de (^liathain, M. Pitt, fut appelé au minist(;re, ce fut le (ils de lord llolland, M. Fox, qui devint chef de rop|>osition, ce qui n'empêcha |>as ce dernier d*ètre aussi ministre a la mort de Pitt, comme si Thomme qui avait su s'opposer à ce ministre était seul di(;iie de^ le remplacer. (A. N.)

< Henriette llohart, comtesse douairièix» de Suffolk, qui mourut à MarMc- Hill,le ÎJ^ juillet 1707. (A. N.)

3 Elle |>nrle ici du {général Gonway et de sa famille. Henri Seymour Conway était né en 1720 ; il se distin^jua dans la {pierre de scjit ans et fut adjoint au ministère du duc de Grafton après avoir été meuihre de la chambre des communes. En 1782, il eut le commandement en chef des armées britanniques et mourut en 1795. On a de lui quelques brochures politiques et une comédie tnûtolce Les fatixxes apparences. (A. N.)

c'est lui qui vous met tout à trayers les choux; sans lui, qu'auriez-vous été faire dans cette galère? Votre Strawberry-Hill , suivant ce que vous dites vous-même, vous aurait suffi; mais vous êtes devenu politique , ambitieux , pour vos cousins , sans y avoir aucun intérêt personnel , et ce qui est inefFahle , sans une amitié fort tendre, si l'on vous en croit. Oh! vous aurez bien des choses à m' apprendre; mais la première, et dont je suis la plus curieuse, ce sera de me définir votre caractère, car je veux mourir si j'y comprends rien. Je ne saurais douter de votre sincérité, et j'y ai autant de foi qu'à la mienne; cependant, comment accorder vos contradictions? Votre expérience vous a amené à mépriser tous les honunes, vous fait détester l'amitié, vous a rendu insensible; et en même temps vous sacrifiez votre santé , votre tranquillité , votre vie aux intérêts de ceux dont vous ne vous souciez point ! Âh ! convenez que cela est incompréhensible. Votre conduite avec moi est bien plu:» intelligible, malgré toutes ses contradictions apparentes; aussi sais-jc bien à quoi m'en tenir, et je ne vous demanderai jamais d'éclaircissements sur cet article. Je sais pourquoi je vous suis attachée : ni le temps, ni l'absence, ni vos variations ne me feront jamais changer pour vous. Vous êtes sincère et bon, vous êtes variable , mais constant, vous êtes dur, mais sensible, oui, sensible, et très-sensible, quoi que vous puissiez dire; vous êtes noble, fier, généreux, humain; eh bien! n'est-ce pas assez pour que vous puissiez être impunément fantasque, bizarre et quelquefois un peu fou? ce portrait vous plaît-il plus que l'autre?

Vous avez, dites-vous, relûmes lettres. Ah! c'est à quoi je ne me serais pas attendue; je n'aurais jamais imaginé que ce qui vous a été si ennuyeux en détail, eût pu vous plaire en total; mais il faut que ce soit comme les aliments, ils ne sont ni bons ni mauvais par eux-mêmes, et ils ne font du bien ou du mal que suivant la disposition où l'on est.

J'aime vos lettres à la folie, mais je me garde bien de les relire; il v a des nuances si différentes, qu'elles forment des époques; mais laissons tout cela, je ne vous ai que trop parlé de vous et de moi : parlons de votre duc d'York ' .

J'avais peur qu'on ne le critiquât, qu'on ne se moquât de lui ; on n'en est point charmé , comme on l'a été du prince héréditaire de Brunswick, mais on n'en dit point de mal : il se

^ Édoiinrd, duc d'York, frère de Gcoi'^îe III. II mourut à Monaco, K* 17 septembre suivant. (A. N.)

DE MADAME LA MARQUISE DU DEFFAND. 4d7

banni de chez vous , mais on dit que cette pension ne sera pas payée , non par mauvaise volonté , mais par impossibilité : je TOUS conseille de ne vous en pas mettre en peine, vos réparations vont bien par delà vos torts.

Je m'aperçois que je n'ai point répondu à l'article principal de

si grande , qu'une souscription ouverte pour 'payer ses dettes produisit des SQDimes énormes. En 1770, In Cité de Londres le choisit pour alderman, et en 1774, il ftit élevé à la haute dignité populaire de lord-maire. Le comté do Mîddiesex l'appela dans la même année à sié{;er, pour la seconde fois, au parlement, où il fut admis sans nouvelle opjiosition. On l'avait, lors de son procès, enfermé à la tour de Londres, et, à sa sortio, il obtint des dédommagements pour sa captivité. Lord Bute, ministre à cette époque, n'avait point eu de plus ▼iolent ant.igoniste. Après lu mort de Wilkes, arrivée le 26 décembre 1797, on publia cinq volumes contenant ses lettres et l'histoire de sa vie; mais après aftnr occupé tout le monde du bruit de sa réputation , Wilkes mourut dans une obscurité qui n'est |>as tout ù fait injuste. En 1769, un de ses compatriotes en a tracé le portrait suivant , que nous empruntons à la Correspondance de la Harpe.

■ L'histoire a fait souvent justice des favoris des rois, il est bon de faire connaître un homme qui est devenu l'idole du jieiîple anglais. Chez lui l'entkonaiasme est plus austèi*e et plus dangereux que dans un autre pays, et un homme y a plus de liiierté pour devenir méchant et factieux. \Vilkes le sait, et convient souv(Mit qu'il n'eût osé cire ce qu'il est s'il n'eût connu son pays. Sa naissance est obscure et sa laideur célèbre : ses portraits, qui sont en grand nombre, en donnent une faible idée. H est louche; ses dents sont mêlées et crochues; sou rire a quelque chose d'infernal; toutes ses passions se peignent aTec énergie sur son visage, mais sa physionomie fait pardonner ses traits. Il aime beaucoup les femmes, et se sent, dit-il, capable de les aimer toutes, excepté la sienne. Il a employé avec: succès les moyens ordinaires de se ruiner vite. La nécessité l'a fait écrire et son goût l'a rendu écrivain factieux. Son eaprit est inventif en petites ressources pour animer sans cesse le zèle incon- Mant du peuple ; il supplée par ses écrits au talent de parler en public, que la nature lui a refusé. Son style est clair, énergique et pur, quoique figuré ù l'excès. Il a publié une introduction à l'histoire d'Angleterre. On dit que la logique de l'intérêt est courte; c'est la sienne : mais son intrépidité brave tous lea événements. Il s'est montré avec courage dans quelques affaires d'honneur, et qui osera l'attaquer doit le tuer ou être déshonoré par lui. Un pareil homme doit compter pour rien le repos des auti*es; aussi parle-t-il tranquillement d'une guerre civile. Comme le cardinal de Retz, il s'est fait factieux sans oljjet. C'est nn hy|>ocrite politique qui se rit de sa cause, de ses principes; qui avoue qu'il ne se soucie ni de l'Angleterre ni des Anglais, et qui se moque du peuple dont il s'est fait l'idole. Il m'a paru capable d'amitié; il a cette partie de la politesse qui consiste à vouloir plaire et être utile. Sa conversation est vive et ipîrituelle, mais il y mêle sans cesse des propos audacieux et des bouffonneries neMeantes. Il a osé faire mettre dans les papiers ptddics un parallèle de lui irec Brutus , libérateur de Home , et un autre de son histoire avec celle de Hume. Il a souvent insulté ce grand écrivain, qui le compare non pas à Bruut, maif à Masaniello. » (A. ^.)

votre lettre, votre plaidoyer pour la jeunesse^ . Il est vrai pour Pordinaire que la jeunesse n'est pas corrompue, que ses Eautes sont moins criminelles, parce qu'elles ne sont pas réfléchies, ni de propos délibéré ; les agréments de la figure lui tiennent lieu de bon sens et d'esprit; mais toutes les liaisons qu'on peut former avec la jeunesse ne tiennent qu'aux sens, et c'est peut-être tout ce qu'il y a de réel pour bien des gens ; et je crois avoir remarqué, sans me tromper, que ceux qui dans leur jeunesse n'ont eu que des afFections de ce genre, perdent toute existence dans leur vieillesse ; ils ne tiennent à rien, et leur âme est pour ainsi dire dans un désert, quoiqu'ils soient environnés de connaissances , de parents et d'amis. Je plains ces gens-là, ce n'est pas leur faute; nous sommes tels que la nature nous a faits; on peut, peut-être (et c'est un peut-être), régler sa conduite, mais non pas changer ses sentiments ni son caractère.

Je n'ai pas bien entendu ce que vous me dites sur la grand'maman ; elle a toute la vérité et la naïveté de la première jeunesse, mais elle y joint les réflexions de l'expérience : elle est vieille, elle est jeune, elle est enfant; je serais bien étonnée si en la voyant un peu souvent, vous ne vous eu accommodiez pas extrêmement.

J'aime cent mille fois mieux César qu'Alexandre; la folie ne me fera jamais excuser les crimes; enfin, quelque soumission que je me sente entraînée à avoir pour toutes vos pensées, je ne suis point de votre avis sur bien des points de votre lettre*.

J'en reçois une dans ce moment de Pont-de-Veyle , qui est avec le prince \ L'idole lui a débité toutes les nouvelles de notre pays; que M. Pitt* est devenu imbécile; que M. de BedfonI

* M. Wnlpole avait dii : • On vvAit imposer ({uand ou ccsac de plaire, et quand on est à l'nf^c de plaiio, ns-surémcnt on ne s'avise pas de plaire parla sagesse. La jeunesse, qu'on prétend ne rien savoir, sait son intérêt sur cet article essentiel. Ah! ma petite, passé vingt-cinq ans, que vaut tout le restet La science, le pouvoir, rainhition, Tavarice, la gloire, les talents, ne troqueraient-ils pas leurs plus grandes possessions contre les folies et la gaieté, contre les défauts mêmes de la jeunesse? n

2 Dans cette lettre >[. \Val|x>le disait : « Savez-vous que de quasi toas les grands hommes, je ne pardonne volontiers qu'à Alexandre.il était jeune, foo, ivre, amoureux, et il avait conquis le nicmdc avant que de s;ivoir ce qu'il faisait. Mais je déteste les Charles-Quint, les Philippe U, qui prennent médecine et concertent des plans pour faire massacrer cent mille hommes. « (Sole de Védition de ÏMiidres, non reproduite dans les éditions françaises. (L.)

3 M. de Gonti, aux eaux de Pougues. (A. N.)

* William Pitt, comte de Chatham depuis l'année 1766, né en novembre

J^ai fait prier, hier, madame Simonetti ' d'envoyer chez moi au moment de votre arrivée; si vous voulez venir chez moi, comme je l'espère, vous aurez sur-le-champ mon carrosse ; mais si, comme je le crains , vous voulez rester cliez vous , je vous enverrai à souper, du riz, un poulet, des oîufs frais, en un mot ce qui vous conviendra.

Je me flatte que demain vous dînerez et souperez avec moi tête à tête; nous en aurons hieu h dire. Je suis comhlce de joie : mais j'ai en même temps une peur terrible ; attendez-vous à me trouver bien bâton rompu.

Sans cette maudite compagnie que j'ai si sottement rassemblée, et qui, comme je vous l'ai dit, doit arriver h sept heures, vous m'auriez trouvée chez vous à la descente de votre chaise ; cela vous aurait fort déplu, mais je m'en serais moquée.

Allons, mon tuteur, si vous n'êtes pas las à mourir, venez souper chez moi, ou du moins venez me voir un moment. Mais, bon! qu'est-ce (|ue je dis, vous n'arriverez point aujourd'hui; j'ai calculé les postes, et si vous avez couché à Arras, vous aurez quarante et une lieues à faire. Enfin, si vous arrivez, et que vous ne vouliez pas me voir aujourd'hui, que j'aie du moins de vos nouvelles avant de me coucher. Mandez-moi ce que vous voulez pour votre dincr de demain, et quelle est votre heure.

Vous trouverez chez vous tous vos charmants bijoux Julienne*, et un misérable petit déjeuner, une petite jatte, et un petit pot au lait pour votre usage journalier, et aussi pour moi , quand j'aurai la fantaisie d'aller prendre du thé avec vous.

Oh! je ne saurais me persuader qu'un homme de votre importance, qui tient dans sa main tous les ressorts d'un grand État, et, par concomitance, ceux de toute l'Europe, se soit déterminé à tout quitter pour venir trouver une vieille sibvlle. Oh!

1 Madame Simonriti ttMiaic hôtel {;nmi du Parc-Royal, me dn (loloinliier, ou M. VValpolc lo(;fait ordinairement pendant ses séjours à Parin. Dans le Journal cju'il a fait de son voya{;e v.n 17G7, ou Ht son arrivée romine il suit :

■ Le 23 août, arrivé à Paris un quart avant sept heures; à huit heures rendu chez madame du Deffand ; trouvé la Clairon, qui jouait les rôles de Phèdre et d'Agrtppine. Elle n'est pas grande : je goûtai son jen plus que je ne m*y attendais. 8oupé là avec elle et avec les duchesses de Villerov et d'Ai({|uillon, etc.» (A. JS.)

2 Un tableau et quelques autres articles achetés k la vente de M. de Julienne. (A. N.)

4U C0RRESP0:NDA>XE COMPLETE

cela est bien ridicule.; c'est avoir toute honte bue que d'avoir pu prendre un tel parti ; toutefois, je l'avoue, j'en suis bien aise.

LA MÊMK AU MÊME

Paris, 'vendredi 9 octobre 1767, a dix heiircii du madn.

Que de lâcheté , de faiblesse et de ridicule je vous ai laisse voir * ! je m'étais bien promis le contraire; mais, mais... Oubliez tout cela, pardonnez-le-moi, mon tuteur, et ne pensez plus à votre petite que pour vous dire qu'elle est raisonnable, obéissante, et par-dessus tout reconnaissante; que son respect, oui, je dis respect, que sa crainte, mais sa crainte filiale, son tendre, mais sérieux attachement, feront, jusqu'à son dernier moment, le bonheur de sa vie. Qu'importe d'être vieille, d'être aveugle? qu'impdrte le lieu qu'on habite? qu'importe que tout ce qui environne soit sot ou extravagant? Quand l'âme est fortement occupée, il ne lui manque rien que l'objet qui l'occupe; et quand cet objet répond à ce qu'on sent pour lui, on n'a plus rien à désirer.

Après votre départ je restai un peu interdite, je montai danî> ma chambre. M. Graufurd m'avait mandé qu'il viendrait entre quatre et cinq, et il ne vint qu'entre six et sept. Je reçus la visite de madame de Luxembouq;, qui vint avec la marquise de Boufflers * ; celle-ci a toujours l'air de venir d'être surprise en flagrant délit, elle est toujours troublée, mais son trouble ne ressemble pas à celui du tuteur. Elle fît, ainsi que tout le monde, des exclamations sur les mouchettes; je dis à la maréchale que j'étais fâchée qu'elle ne fût pas venue seule (à Toreille s'entend). Elle me proposa d'aller avec elle à F Opéra-Comique. J'hésitai, je lui dis que je n'étais point habillée : elle me dit que je viendrais la trouver quand je voudrais; mais comme elle vit mon indécision, elle se fâcha, je lui promis que j'irais; j'avais peine à m'y résoudre, parce que j'attendais M. Craufurd; je ne voulais point perdre sa visite, j'attendais de lui des choses un peu plus intéressantes qu'un opéra-comique; cependant je trouvai beau et héroïque d'aller au spectacle avec les maréchales.

^ M. Walpole avait quitté Paris ce jour. (A. N.)

- Sa*ur du priuce de Beauvau, et inèrc du chevalier de BoufHcrs. (A. K.)

conduisit fort bien avec le roi ; on en rapporte seulement quelques in(|[ënuités, celle-ci par exemple : on lui nomma mesdames de Choiseul, de Gramout, de Mirepoix, de Beauvau et de Cliàteau-Renaud (celle-ci a soixante-sept ou soixante-huit ans) ; on lui dit que c'étaient les dames du roi, il comprit que c'étaient ses maîtresses; il approuva madame de Ghoiseul, ne désapprouva pas mesdames de Gramont et de Beauvau, toléra même madame de Mirepoix; mais pour madame de Ghàteau-Renaud , il avoua qu'il ne pouvait le comprendre; cela a beaucoup fait rire.

Le prince de Ligne n'est {)oint le beau-fils de la j)rincesse de Ligne du Luxembourg, c'est son cousin; il est de ma connaissance, je le vois quelquefois ; il est doux , poli, bon enfant, un peu fou; il voudrait, je crois, ressembler au chevalier de Boufflers, mais il n'a pas, à beaucoup près, autant d'esprit; il est son Gilles ' .

Vous aurez à Londres, le 13 ou le 12 de ce mois, un homme

^ Ce ju{;ement de madame du DefFand ferait tort :i son (;oût, si elle avait vu et entendu plus souvent le prince de Ligne. Elle l'aura vu seulement dans ses Mauvais jours, ceux où le feu d*artiKce est mouillé. (L.) — Le prince Charles de Li{;nc, dont parle ici madame du Doffand, est celui dont madame de Stacl a publié, en 1809, un volume de T^Wes et pensées. Ce volume n'était qu'un extrait des très-nombreux ouvni(»cs écrits par le prince de Li^jnc. Il naquit à Bruxelles en 1735, et montra dès sa jeunesse un goiït presque également décidé pour la littérature et pour l'art militaire. Pendant la guerre de sept ans il servit dans Tarmée autrichienne et commanda \v régiment wallon qui portait son nom. \se prince de Ligne fit aussi la cani|Kigiie contre les Turcs, et celle de la succession de Bavière, en 1778. Ses services et sa conduite distinguée le firent élever au grade de feld-maréchal, et on lui donna fréquennnent la qualification de maréclial prince de Ligne. Sa vocation pour les plaisirs, son caractère galant et chevalci^sque l'avaient appelé à la cour de Versaillef : il y eut les plus grands succès, et jamais aucun étranger ne se montra plus Français que lui. Il apportait dans le monde tout ce qu'il fallait pour jouir du hasard heureux d'une naissance illustre, et assez de valeur personnelle pour dédaigner ces arantages de convention. Bravo à l'armée, loyal dans la société, digne avec les grands, prévenant avec ses inférieurs, poli avec tout le monde, grave sans rude^e à la cour du grand Frédéric, et galant sans fadeur à celle de Catherine II, il fut aimé de tous les souverains qui le connurent, et honore de Tamitié de Voltaire.

Le prince de Ligne excellait à faire àcs portraits, et nous n'avons pas la prétention d'avoir seulement esquissé le sien. Lorsqu'on 1814 il termina a Vienne sa longue carrière, il était devenu le ?(estor des lettres et des cam|>s. Avant de mourir, il assista à la chute de l'empire français, et n'avait point vu sans admiration le triomphe sans égal de ses armées. Il fut présenté ù Marie-Louise rt ^ son fils, après leur arrivée à Vienne. Comme on annonça le maréchal

442 GORIŒSPOJSDANCE COMPLETE

(le mes amis, c*est M. Poissonnier*; il est médecin, il dessale l'eau de mer, il a été en Russie; je l'ai changé d'un livre pour vous ; ce sont des Lettres du président de Montesquieu * ; celui à qui elles s'adressent les a feit imprimer par Fatuité ; mais quoique ces lettres ne fussent pas faites pour soutenir l'impression, elles ne m'ont pas ennuyée , et la célébrité de l'auteur leur donne quelque valeur.

Dimanclic , 23 août 1767, à .sept heures du matin.

Enfin , enfin , il n'y a plus de mer qui nous sépare ; j'ai l'espérance de vous voir dés aujourd'hui ' ; j'aurais été certainement tête à tête sans vos variations ; mais comptant que vous partiriez le lundi 17, et que vous arriveriez le jeudi 20, je n'avais point contre-mandé mon dimanche, et j'avais seulement eu soin de n'avoir que vos plus particulières connaissances, excepté madame de Villeroy, qui était engagée quinze jours d'avance, et j'avais prié mademoiselle Clairon; je l'aurai donc aujourd'hui à sept heures ; les spectateurs seront mesdames de Villeroy, d'Aiguillon, de Ghahrillant, de la Valliére, de Forcalquier, de Montigny. Les hommes, de Sault, et Pont-dc-Veyle, le président et madame de Jon.sac, qui ne resteront pointa sou[)er.

prince de Ligne, l'enfant .s'écria : « Ah ! maman, est-ce que c'est un «le* vomrccliaux qui ont lialii mon papa?» Le prince tlo Lif^nc a dit <hi trop fameax con^jrt's de Vienne : « Il danse, mais il ne niarclie pa$.« (A. N.) — AujourdlBii le.-i? conjjrès ne dansent plus, mais n'en marchent pas da\-anta{»e. (f^.)

* Pois.sonnier. Voltaire eu parle dans sa Correspondance . 11 trouva le secreC de rendre potable l'eau d»; mer. (A. jN.)

2 Ijettres familières du président de Montesquieu^ baron de la Brède^a divers amis d'Italie. Toi est le titre il'un petit volume de lettres, pidïliées en 1767, sans date et sans nom d'imprimeur et de lien. Voici ce que M. \Valj>ole en dit dans sa réponse «i madame du Deffand : « Savez -vous qu'il y a plus de Irois mois que j'ai eu les lettres de Montesquieu? On m»? les avait envoyées de Florence, et il n'y a qnt; depuis di\ jt)in\s qu'on les vend publiquement a Londres, que j'en ai proféré une parole. Il y a des notes, et un |Hïrtraiiae madame Geoffrin , qui, je savais, feraient de la peine à milady Hervey; on me les aurait empruntées, et je ne voulais pas qu'on dit que je les eusse distnbuées... Les lettres sont écrites avec gentillesse, et voilà tout, » (A. îî.)

•^ M. Walpole arriva à Paris le 23 août 1707, et quitta cette ville le 9 octobre suivant. (A. JN.)

humeur, et vous auriez l'histoire ; si je n'ai point de lettre, vous vous en passerez ; adieu ; à tantôt.

A qnatre heures.

Point de courrier. Voici l'histoire : elle est d'environ huit jours. Le roi, après souper, va chez madame Victoire; il appelle un garçon de la chambre, lui donne une letti^, en lui disant : «Jacques, portez cette lettre an duc dcGhoiseul, et 9 qu'il la remette tout à Theure à l'évéquc d'Orléans. » Jacques va chez M. de Choiseul, on lui dit qu'il est chez M. de Penthièvre*, il y va; M. de Choiseul est averti, reçoit la lettre, trouve sous sa main Cadet, premier laquais de madame de Choiseul. Il lui ordonne d'aller chercher partout l'évéquc, de loi venir promptement dire où il est. Cadet, au bout d'une heurta et demie, revient, dit qu'il a d'abord été chez monseigneur, qu il a frappé de toutes ses forces à la porte, que personne n'a répondu; qu'il a été par toute la ville sans trouver ni rien apprendre de monseigneur. Le duc prend le parti d'aller à l'appartement dudit évcque , il monte cent vingt-huit marches , et donne de si furieux coups à la porte, qu'un ou deux domestiques s'éveillent et viennent ouvrir en chemise. Où est l'évéquc?... Il est dans son lit depuis dix heures du soir... Ouvrezmoi sa porte... L'évê(jue s'éveille. Qu'est-ce qui est là?... — C'est mol, c'est une lettre du roi. . . — Une lettre du roi ! eh ! mou Dieu , quelle heure est-il ?. . . Deux heures. . . et prend la lettre. Je ne puis lire sans lunettes... — Où sont-elles?... — Dans mes culottes. Le ministre va les crhercher, et, pendant ce temps-là, ils se disaient : (Ju' est-ce (juc p(Hit contenii* cette letti-e? L'archevêque de Paris est-il mort subitement? quelque évcque s'est-il pendu? Ils n'étaient ni l'un ni l'autre sans inquiétudes. L'évéquc prend la lettre ; le ministre offre de la lire ; l'évcque croit plus prudent de la lire d'abord; il n'en peut venir à bout, et la rend au ministre, qui lut ces mots : « Monseigneur l'évéque d'Orléans, w mes filles ont envie d'avoir du cotignac *; elles veulent de 9 très-petites boîtes, envoyez-en chercher si vous n'en avez pas, » je vous prie... « Dans cet endroit de la lettre, il v avait une chaise à porteur dessinée; au-dessous de la chaise, « d'envoyer » sur-le-champ dans votre ville épiscopale en chercher, et que

* Père da prinee île Lainballe et de la dernière dncliesse donairirre d'Orléans. (A. N.)

2 Marmelade de coings pour laquelle la ville d'Orléans cft en réputation. (A. N.)

» ce soit de très-petites boîtes. Sur ce, monsieur Févéque tf Or- » léans, Dieu vous ait en sa sainte garde. Signé, Louis. •

Et puis plus bas , en post-scriptum : « La chaise à porteur » ne signifie rien ; elle était dessinée par mes filles sur cette » feuille que j'ai trouvée sous ma main. »

Vous jugez de l'étonnement des deux ministres; on fit partir sur-le-champ un courrier ; le cotignac arriva le lendemain : on ne s'en souciait plus. Le roi lui-même a conté l'histoire, dont les ministres n'avaient point voulu parler les premiers. Si nos historiens étaient aussi fidèles que l'est ce récit, on leur devrait toute croyance. M. de Choiseul nous dit que le roi avait fort bien traité M. du Ghâtelct ', quand il lui a fait son remerctment; ({u'il avait toujours eu l'intention de lui donner son régiment; mais qu'il avait voulu faire toutes les informations, que toutes lui avaient été très-favorables, et qu'il comptait sur ses soins pour maintenir son régiment, etc., etc.

LA MÊME AU MÊME

Paris, dîtnanclie 8 novembre 1767.

Vos lettres sont très-plaisantes, et je ne conçois pas trop bien (jue vous ayez tant de répugnance à écrire ; on dirait que c'est un divertissement pour vous; c'en est un du moins pour ceux ([ui les reçoivent.

Je voudrais avoir à vous mander des nouvelles de la cour de Louis XIV, je serais sûre de ne vous point ennuyer; mais à la place de cela, je ne puis vous parler que de ce que je fais, et l'endre mes lettres des journaux très-plats. Vous me direz, avec votre vérité ordinaire , si ce genre vous ennuie ; je vais vous en faire faire l'essai, et je commence, pour vous rendre compte de ma semaine, par dimanche, premier de ce mois. J'eus ce jourlà à souper quatorze personnes, dont M. et madame de Beauvau et madame de Poix' étaient du nombre. Madame de Beauvau

^ Le marquis du Cbàtel<;t fut créé duc sous Luui:» XVI. C'est lui qui remplaça le maréchal de Biron dans le commandement des gardes françaises. On dit qu'il avait la prétention d'(>tre le fils de Voltaire. Il avait peu d'esprit, et si sa prétention était fondée , il faudrait en conclure qu'il en est de l'esprit comme de la goutte, qui saute toujours une génération. (A. N.)

' La princesse de Poix. Elle était la tille unique du prince de Rcauvaii,dc :<on premier mariage avec une sœin* du duc de Houillon ^ et mariée au prince

dans les circonstances où j'étais ; je fis donc courir après la maréchale, qui était déjà dans son carrosse, pour lui dire que j'irais sûrement, mais que je lui demandais la permission d'y mener M. Graufurd, à quoi elle consentit de très-bonne grâce, et avec plaisir. Adieu, j'attends votre lettre.

Samedi 10, à une heure après-midi.

Voilà cette lettre de Chantilly que j'attendais hier, et qui apparemment trouva le paquet fermé quand elle fut portée à la poste; je commence par vous en remercier, et par vous assurer que j'en suis très-contente; je serais bien tentée de vous faire une citation de mon frère Quinault , mais vous me (gronderiez, et je ne me permettrai plus rien qui puisse vous tâcher, et jamais, jamais je ne vous écrirai un mot qui puisse vous forcer à me causer du chagrin par vos réponses. J'aime mieu\ étouffer toutes mes pensées que de vous en laisser voir aucune qui puisse vous fatiguer, ou vous ennuyer, ou vous déplaire. Ce que je pense pour vous est tellement devenu ma propre existence, que tant que je vivrai il est impossible que j'aie aucune idée différente ; mais vous, mon tuteur, qui avez six ou sept choses dans la tête , et de qui tous les jours de la semaine sont différents les uns des autres, votre style doit être plus varié que le mien; tout ce que vous m'écrirez me sera également agréable. Laissez-vous aller à me dire tout ce qui vous passera dans l'esprit; ne songez point à moi en m'écrivant, ne me parlez que de vous , ne vous occupez point de mon bonheur ; n'ayez point de conduite avec moi ; laissez-vous aller tout naturellement, mais surtout, surtout n'ayez jamais le dessein de rien changer à ma façon de penser pour vous ; ce serait inutililement que vous y travailleriez ; vous détruiriez mon bonheur en voulant l'assurer.

Vous ne savez pas la folie qui me passe par la tête? Si vous pouviez donner à vos lettres le son de votre voix, votre prononciation, je serais aussi heureuse une fois la semaine que je le suis tous les jours quand vous êtes ici. Oh ! voilà, direz-vous, la petite qui s'égare; hé po-int du tout, au contr-airc \ et pour preuve parlons d'autre chose.

Ah ! mon tuteur, (|ue le petit Craufurd est fou, et quel dommage! je désespère qu'il devienne jamais raisonnable, il me

^ Ce« moU en lettreii italiques sont divisés selon la manière dont M. Walpule les prononçait en parlant français. (A. N.)

confirme bien dans ce que je pense sur les Anglais; je crois qu'il n'y a chez eux que les imbéciles qui ne soient pas extrêmes : ceux qui ont de l'esprit sont ou excellents, ou détestables, ou insensés.

LA MÊME AU MÊME

Pans , mardi S7 octobre 17^.

Vous êtes content de ma première lettre, vous le serez de toutes les autres , au moins à certains égards ; mais je ne tous réponds pas de suivre exactement votre exemple : je n'ai pa^î tant de dignité que vous ; je ne suis ni aussi raisonnable ni aussi calme, parce que je ne suis pas aussi froide ; mais, mon tuteur, pourvu que l'on fasse de son mieux, on n'est pas tenu à davantage. '

Je soupai hier avec la grand'maman *; je lui remis votre lettre qu'elle m'avait envoyée sur-le-champ; elle en est charmée; elle la fit lire tout haut par l'abbé Barthélémy, en présence du Selwyn et du président {Hénault), à qui elle était venue rendre une petite visite avant souper.

J'écrivis hier au soir au conjto de Broglie ; je lui fis le récit d'une petite aventure; et pour n'avoir pas l'embarras de la dicter deux fois, j'en ai fait faire une copie que je vous envoie.

M. du Gliâtelet* a le régiment du roi; on ne sait pourquoi on a tant tardé à le nommer.

Adieu, mon tuteur, je suis trop engourdie aujourd'hui, demain je serai peut-être plus animée.

Mercredi, à dis heures du matin.

Je vous ai annoncé liier une histoire ; je croyais qu'on n'aurait qu'à la copier; on a fait partir ma lettre, il faut la dicter (le nouveau, ce qui m'est très-pénible; cependant je la fis raconter hier par M. de Choiseul; je pourrai vous l'écrire celte îiprès-dînée, mais j'attendrai que le facteur soit passé. Si par hasard il m'apportait une lettre, cela me mettrait de bonne

^ La duchesse de Choiseul. (A. N.)

3 Le marquis du Chàtclet était le iils de la marquise du Châtelct, qui a fait un Commentaire sur Newton; c'est hi célèbre Emilie de Voltaire. Son fiU fut nommé ambassadeur de France en An<rleterre après le rappel du comte de Guerchv. (A. N.)

DE MADAME LA MARQUISE DCJ DEPFAND. U9

me demanda de vo.s nouvelles, me chargea de tous faire ses compliments.

Le mardi, jetais enfj^gée chez madame de Yaleutinois, je préferai de rester chez le président , et je ne fus chez elle qu'à minuit.

Le mercredi, je passai la soirée, moi sixième, chez votre

ambassadeur; il v avait milady Holland', les milords Clan-

brassill et Garlisie; Selwvn était chez madame de Praslin'; il vint nous trouver à minuit. Madame de Forcalquier vint à la même heure ; elle avait été priée, mais elle resta avec sa bonne amie madame Dupin, pour la consoler; elle venait d'apprendre que son fils était mort le 3 de mai à l'fle de France, où il était relégué ; mais les entrailles de mère dans les âmes vertueuses , sensibles, honnêtes! et puis quand on a de grands principes, on a de grandes douleurs, on fait de profondes réflexions; — enfin on retient madame de Forcalquier, qui rend tout cela d'une manière fort pathétique.

Le jeudi, les Beauvau et leur fille, la comtesse de Noailles et sa fille soupèrent chez le président ; j'y fus admise pour diminuer l'ennui de madame de Beauvau.

Le vendredi, encore chez le président avec mesdames de Luxembourg, de Lauzun, l'Idole' : je ne me souviens pas du reste. Hier samedi, encore cliez le président avec mesdames <le Maillebois ^, de Biron et de Broglie *; je voudrais que celle-ci

<lc Poix, le fils aîné du ninréchal tle Mouchy-Noaillcs. La priiicotMC de .Poix vivait encore ;i Pari* eu 1813. (A. N.) — Il existe inie Vie de la princertsc de Poix, née Beauvau, par madame la vicouitesjte de Noaille», sa |>etite-Klle, véritable chef-d'œuvre de tact, de (»r.ice et d'e8prit, où Tliistoire «l'un des derniers salons de l'ancienne sociét(> française et des inaMU-s cnc(u-c brillantes «io 1a décadence, encadre un admirable jM)rtrait de famille à la fois pieusement et librement touclic. Ot o{)U<iculc trop rare a été imprime chez Labure, en 1853, et rései-^é aux amis. On a ctc trop modeste. Pounpioi priver le public lie cette bonne fortune de respirer cette odeur de Tancienne société française, si admirablement conservée dans un flacon choisi? (L.)

^ l^dy-Carollne Lcnox , sœur du feu duc de Richmond et de lady Sarali llunbury. Elle avait é|>oasé le premier lord llolland, |>èi'e du célèbre Charles Fox. (A. N.)

* La duchesse de Prnslin, épouse du ministre des affaires étran(;èi*es.(A. N.)

î* Madame de BoufHers. (A. N.)

^ La comtesse de Maillebois, née Le Voyer d'Ar{;enson, sœur du marquis de Paulmy, et mariée au comte de Maillebois, fils du maréchal de Maille- Iniis. (A. N.)

^ La comtesse de Rnifjlie, née Montmorency, tante maCemelle de la ducheMe de Lauzun. (A. >i.)

Jb50 CORRESPOîfDAKCE COMPLÈTE

fut aimable, parce qu'il me parait qu'elle me trouve telle. Avant tous ces soupers que je vous raconte, j'ai fait une visite tout les jours chez le petit Graufurd, et j'y ai trouve éternellement milord Mardi'; il n'est pas sans prétention à l'esprit, mais il s'y perd; je l'aime mieux que M. de Sault, mais pas tant que 3L de Saint- Laurent. J'y rencontrai M. de Laurag^uais ', M. Craufurd dit qu'il a de l'esprit, il n'eut pas ce qui s'appelle le sens commun; pédanterie, extra vafjance, dissertations, galimatias, étalage de science, il n'omit rien pour se montrer le plus sot homme de France. Ecoutez ce que madame de Belzunce m'en a raconté et dont elle a été témoin. M. de Maurepas lui disait : « Monsieur le comte, vous savez tout ce qu^on peut savoir en fait d'art et de science; vous savez sans doute plusieurs langues? savez-vous le grec? » — « Non , dit-il en hésitant, je ne m'y suis point appliqué; ce que j'en sais, c'est par sentiment.^ Gonmient trouvez-vous tout ce que je viens d'écrire? Il est bien plaisant de remplir tant de pages de tant de riens; mais en vous écrivant actuellement je crois danser sur la corde, avoir entre mes mains un équilibre, de peur de tomber à droite ou i gauche. Tant que cet exercice ne vous déplaira pas, je m'y tiendrai ; naturellement j'aimerais mieux dire mes pensées que mes actions, mais il faut conserver ses amis à quelque prix que ce soit.

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