LA PASSION DES JÉSUITES
Le Pape présente à divers souverains de l'Europe le général des jésuites, en leur disant : ECCE HOHO ; à quoi répondent ces princes, savoir :
Le roi de Portugal ToUe, tolte, crueifige.
Le roi d*£spagne Reus est moriis.
Le roi de France Vos dicitis :
La reine de Hongrie . Quid mati fecit?
L'empereur Non invenio in eo causam.
Le roi de Pratie Quid ad me?
La république de Venii^e Aon in diefesto, ne forte tumuttm»
fiât in populo.
La republique de Lucques Virum non novi.
Le roi de tapies et l'infant duc de Nos legem kabemus, et secundum le*
Parrn«. yem débet mori.
Le roi de Sardaigne Jnitoeens tum a sanguine ejus.
Le pape réplique Corripiam et emendatum vobis eum
tradam*
Le général des jésuites Post très diet rtswryam.
Tous les ordres religieux disent au Pape :
Jktbe eiy0 custodiri sepulckrum usçue in diem tertium, ne forte veniant discipuli ejuxy et furentur eum, et dicant plebi :
SCRREXIT À MORTCis^ et erît novissimus error pcjor priore.
Le pape réplique Ite, custodite, sicut scitis.
MADAME LA MARQUISE BU BEFFAND A M. HORACE WALPOI^E
Paris, laudi 25 janvier 1773-
Je suis onne peutpas plus affligée de ce retour de goutte ; mais vous auriez eu grand toit de me le laisser ignorer : je me repose sur la confiance que j'ai que vous m'informerez toujours exactement de votre santé ; je compte que sur cet article vous me parlerez avec autant de vérité que vous avez fait tant de fois sur d'autres, c'est-à-dire sans aucun ménagement.
Vous enverrez, dites-vous, à la grand' maman, non-seulement tout ce que vous avez fait, mais tout ce que vous avez imprimé ' . Je vous dirai naturellement que je ne vous le conseille pas : elle n'entend point Tanglais; la demande qu'elle vous a faite est une politesse et un mouvement d'amitié pour vous et pour moi : elle ne s'en souvient peut-être déjà plus; attendez qu'elle vous renouvelle sa demande. Ignorez-vous que dans notre pays on a une civilité banale qui ne signifie rien? Laf grand'mamajii a mieux que cela, j'en conviens; elle a de la bonté, elle veut obliger, elle veut qu'on soit content d'elle; mais excepté son
1 M. Waipole avait êât : m J'obéirai aax ordres de la grand*mamaii comme impriacnr, mm comme aateor. Elle anra toos les livrev de ma presse , dont qadqiies-uiis sont de moi. Ils se vendroot en httar comme des rareté», pas comme de bons écrits ; mais voilà le seul titre sous lequel j*aurai la hardiesse de les ofFrir à madame de Cboiseul. Ce n'estpas que je la soupçonnerais d*ètre capable de me traiter comme a fait Voltaire, qui me demanda mon Richard III y et pois m*acciisa de lui avoir envoyé mes ouvra^^ sans q«*il me les eût demandés. Je ne savais pas que la grand'manban lût Tançlais; aï elle ne le sait point, j*aarai le plaisir de lui marquer mon attacdiement. Je craindrai Tabbé, si pour rendre complète la suite de mes impressions, j'y mets ma trafédie; j'ai moins de répugnance poor mon Chéteau d'OtrmtUe, qui peut passer pour une plaisanterie; mais nne tragédie dont le sujet est révoltant, voilà qoi est curieux. (A. N.)
mari, soyez sûre qu'elle n'aime rien; gardez vos livres, croyezmoi.
Gomment avez-vous pu croire que Voltaire fût à Paris, et que je ne vous l'eusse pas mandé? Il n'est pas assez fou pour y venir, et je suis bien éloignée de le désirer. Je n'entends plus parler de lui ; il n'a pas répondu à la lettre où je le remerciais de la lecture que Le Kain m'était venu faire de ses Lois de Minos :, si je n'avais pas conservé cette lettre, je croirais qu'il y avait quelque chose qui aurait pu lui déplaire; je l'ai relue, et je n'ai pas cette crainte.
Vous et M. Selwyn, vous êtes de mauvais puristes dans notre langue ' ; j'ai consulté un très-grand grammairien, M. de Beauvau, pour savoir si j'avais fait ime faute en écrivant : par un grand extraordinaire, fai dormi ^ etc. C'est une expression, m'a-t-il dit, fort usitée dans la conversation , dans les lettres et dans les discours familiers. Ce n'est pas que je prétende au beau langage ; je ne sais pas un mot de grammaire, ma manière de m' exprimer est toujours l'effet du hasard indépendant de toute règle et de tout art; aussi je ne suis point flattée quand on me dit que j'écris bien, car je n'en crois rien.
Si vous faites une seconde édition de Grammont, il y faudra observer bien des choses ; que les caractères soient plus nets , l'encre plus noire et moins grasse, les lignes moins pressées et l'orthographe mieux observée ; surtout substituez le mot aimable à la place à* amiable, ce dernier n'est point en usage. Voilà ce . qui regarde le public. Pour ce qui me regarde en particulier, et que j'ai foit à cœur, c'est que mon nom ne soit jamais imprimé; j'ai craint qu'il ne le fût dans votre première édition, je crains bien plus qu'il ne le soit dans la seconde ; on croirait que, mécontente de ce que l'on ne m'a pas devinée, j'ai obtenu que vous me fissiez connaître ; je suis bien éloignée de chercher la célébrité, je crains la considération qu'on n'exprime que par la jalousie et l'envie; trouvez bon que je me contente d'être considérée par vous; je recevrai toujours avec reconnaissance et
1 Voici la manière dont M. Walpole s'était exprimé : « M. Selwyn et moi nous trouvons <]ue votre commerce a%'cc nons autres Anglais vient d'influer sur la pureté de votre style. Arons-noiis raison de nousi formaliser d'une expression dans votre dernière letti>e où vous vous servez de cette phrase , par extraordinaire ;—^j 91 dormi cette nmt par yrand extraordinaire, nous a l'air extrêmement anglais. Kous voilà puristes! Ce que je trouve quasi crime dans des lettres familières dont les négligences sont des beautés. • (A. N.)
plaisir toutes les marques d'estime que vous voudrez bien me donner, mais de vous à moi ' .
Paria, lundi 1" février 1773.
Si mes inspirations vous font rire, vos appréhensions me font le même effet. Est-il possible que vous en ayez encore? Je vous croyais le tact plus fin ; mais laissons cela. Ce qui est bien éloigné de me faire rire, c'est l'obstination de celle maudite goutte; mais c'est encore sur quoi il faut me taire.
J'eus bien envie de vous écrire l'ordinaire d'avant celui-ci, pour vous apprendre la nouvelle du jour; c'est que madame de Forcalquier avait été à Choisy, le mardi 26. Il y eut comédie ce jour-là; la nouvelle actrice y jouait le rôle d*Hermtone; la dame soupa avec le roi; la voilà admise aux voyages. J'en suis fort aise par rapport à madame de Mirepoix : tandis que tout le monde s'en étonne, moi je ne suis étonnée que de ce que cela n'a pas été plus tôt.
On ne parle ici que de bals d'après-dtnées; il y en a trois ou quatre par semaine. Les Brienne, les du Chàtelet, M. de Monaco, M. de BouzoUes, etc., etc., sont ceux qui en donnent le plus souvent. Je soupe ce soir chez madame de Luxembourg, pour entendre réciter par la Harpe sa tragédie des Barmécîdes tout entière : car nous n'en entendîmes que trois actes, il y a aujourd'hui quinze jours.
J'attends votre réponse sur les Trois siècles de notre littérature et sur VAlmanach roj^a/; j'y joindrai les Lois de Minos, et SI vous voulez tout cela, je vous l'enverrai par les Manchester, qui partiront dans le courant de ce mois; ils souperont jeudi
chez moi.
1 M. Walpole lui dit en réponse : ■ Les critiques de mon Gramont ne me choquent point, elles sont bien légères. Je trouve votre éloignement pour y voir votre nom très-déplacé. On en aura dit tout ce qu'on en pourrait dire^ et qu'importe? — La jalousie des envieux doit-elle être un obsucle à la déclaration de mon amitié et de ma reconnaissance? Il me semble que Toinission. me donne mauvaise grâce, et a Tair de partir de ma timidité plutôt que de la vôtre. C'est pourquoi j'insiste , «t vous supplie de m'accorder la permission. » (A. N.)
Mardi % J'ai entendu les Barmécides, j'ai eu du plaisir; il y a de trèsbeaux vers; je crois qu'il y a beaucoup à critiquer, et que la chaleur avec laquelle Tauteur l'a lue a pu faire illusion ; si elle est bien jouée , je crois qu'elle aura du succès ; il n'y a pas de comparaison aux Lois de Minos,
Mercredi 3.
J'eus hier à souper les Beauvau, madame de Luxembourg;, Févêque de Mirepoix, M. de Stainville, le comte de Broglie, Pont-de-Veyle et l'ambassadeur de Naples; jamais je ne me suis plus ennuyée. Nous débutâmes par lire un long écrit de Voltaire que l'ambassadeur avait apporté, et nous annonça comme devant nous faire mourir de plaisir ; c'est l'éloge des philosophes et de la philosophie. Il prouve, par cent exemples , qu'il n'y a point eu d'États heureux et bien gouvernés, que lorsque les philosophes ont dominé ; cet écrit a trente ou quarante pages. Nous eûmes après, quantité de petites histoires, de petits récits que nous fit la princesse, et tous étaient à sa plus grande gloire : /je me contins avec une fermeté héroïque et une prudence consommée pour ne point laisser entrevoir ce que je pensais. Je m'aperçois avec plaisir que les efforts que je fais me sont trèsutiles, non-seulement pour éviter l'écueil présent, mais pour me faciliter de me garantir de ceux à venir; je me dis souvent : Si M. Walpole était témoin de ma conduite, il en serait content.
MADAME LA MARQUISE DU DEF^AND A M. HORACE WALPOLE
Dimanche 7 février 1773.
Ceci est un hors-d' oeuvre; mais vous ne vous en aperce\Tez que par la date ; je suis toute seule et de très-mauvaise humeur. Il n'y a point eu de courrier aujourd'hui et je l'attendais avec impatience, étant (s'il m'est permis de le dire) fort inquiète de votre santé; étreilix jours sans recevoir de nouvelles me semble un peu long : j'espère en apprendre demain, et que vous aurez été en état d'écrire. Si votre main était entreprise, M. Graufurd , je me flatte , prendrait la peine d'y suppléer.
Il n'y a rien ici de nouveau ; il devait y avoir un bal mercredi, chez M. d'Aiguillon, une espèce de fête qu'il devait donner à
madame la comtesse ' ; mais le roi fait un voya{je ce jour-là , je ne sais pas si c'est partie remise ou rompue.
Les Manchester partent dans le courant de cette semaine ; je compte que votre première lettre m'apprendra si vous voulez les Trois siècles de notte littérature; vous les avez peut-être chez vous, mais si vous ne m'en parlez point, je vous les enverrai toujours avec les Lois de Minos qui vous surprendront. Gomment, quand on a fait de si bonnes choses, peut-on se résoudre à en faire de si médiocres? pourquoi ne se pas taire quand on n*a rien à dire? Il n'y a que les fous et les bétes à qui il est permis de parler toujours, parce qu'ils n'ont pas plus d'idées dans un temps que dans un autre. M. Francés croit m' avoir trouvé un traducteur. Je n'abandonne point le projet de faire traduire votre tragédie; je ne l'exposerai point à la critique; je devrais supposer qu'elle n'en est point susceptible, mais nous sommes des gens fort difficiles ; ce qui est hardi nous parait extravagant, et ce qui n'est pas fade nous parait grossier : oh! nous avons le goût bien déhcat. Quand je dis nous, j'ai tort, je dois m'en excepter; je ne saurais lire les ouvrages d'aucun de nos beaux esprits ; ils n'apprennent rien , c'est toujours l'éloge de la philosophie, ou plutôt celui des philosophes; ils ne veulent pas qu'on croie en celui-ci, qu'on obéisse à celui-là; ce sont de sottes gens; ils ont un grand nombre de partisans aussi sots qu'eux.
Je pensais ce matin que j*étais bien vieille, et je m'examinais pour savoir si je serais bien aise de revenir à trente ans. En vérité, en vérité, j'ai senti que non. De quoi remplirais-je le temps que j'ai à vivre? Il faudrait toujours en venir au terme où je suis; je suis quitte actuellement des malheurs que j'ai éprouvés ; je ne serais pas bien aise d'avoir à recommencer ; ce n'est pas que je ne craigne la mort ; mais comme on ne peut Péviter, je ne m'afflige point du peu d'espace qu'il y a entre ce moment-là et celui où je suis. Tout ce que je désirerais , ce serait d'avoir un caractère semblable au vôtre, de ne pas connaître l'ennui; c'est un mal dont on ne peut se délivrer, c'est une maladie de l'âme dont nous afflige la nature en nous donnant l'existence; c'est le ver solitaire qui absorbe tout, et qui fait que rien ne nous profite. Ne i^nvoyez point à la raison : à quoi est-elle bonne? Tout ce qu'elle nous apprend, c'est de
t Du Barry. (A.N.)
souffrir sans se plaindre; mais elle n'empêche pas de soufFrîr; elle enseigne encore, je l'avoue, à avoir des égards, à ménager les gens avec qui l'on vit, à supporter leurs ridicules, à conserver ses sociétés, à n'écarter personne de soi, je conviens de cela : eh bien! je n'en suis pas moins toute seule aujourd'hui, jusqu'à ma chère compagne la Sanadona, qui m'a quittée pour aller à l'Opéra avec monseigneur le duc de Prasiin, dont elle est grande favorite. C'est à son absence que vous devez vous en prendre , si mon bavardage vous ennuie.
Jeudi 10 févi-ier 1773.
Ce sont les Manchester * qui se chargent de vous remettre ce paquet. Si vous les voyez, ne manquez pas, je vous prie, de leur dire tout le bien que je vous ai mandé d'eux. Rien n'est plus aimable que la duchesse*, et si vous la connaissiez, elle vous plairait infiniment; elle a réussi auprès de tout le monde; on dit sa figure très-agréable; et pour ses manières, je m'en rapporte à moi-même; personne n'est plus doux, plus poli, et n'a le désir ct^ plaire d'une façon plus agréable; elle est prévenante sans être empressée, et a infiniment l'usage du monde, et de cet usage fait pour tous les pays. Vous m'en oroirez engouée; non, je l'ai vue peu souvent, je n'ai pas désiré de la voir davantage, je n'aurais su de quoi l'entretenir, et j'aurais craint de l'ennuyer.
Je vis hier le fameux M. Burke ' ; il parle notre langue avec la plus grande difficulté, mais il n'a pas besoin de sa réputation pour se faire juger homme de beaucoup d'esprit; il trouva assez de monde chez moi et bonne compagnie, entre autres le comte de Broglie, l'évéque de Mirepoix et le Caraccioli; il me fut amené par un M. Warte, qui me parait le mâle de feu madame Hesse; vous ne connaissez peut-être pas l'un, et vous n'avez peut-être jamais vu l'autre; je leur donnerai à souper mercredi.
Le courrier du mercredi a manqué ; je n'attendais pas absolument de vos nouvelles, mais je trouvais qu'il n'était pas im-
1 Le feu duc de Mancliester et sa famille. (A. N.)
S Ëlisabetb d'Ashwood, duchesse douairière de Manchester. (A. N.)
3 Le célèbre Edmond Burke. (A. N.)
possible que j'en reçusse. Me voilà remise à dimanche. J'attends avec impatience d'apprendre quel est votre état et celui de monsieur votre neveu.
Peut-être ne vous soucierez-vous guère de tout ce que je vous envoie.
Mercredi 17 février.
Ce qiie vous me mandez de votre état m'afflige infiniment, et surtout l'idée que vous avez de ne jamais guérir. Je suis bien éloignée de penser de même; le retour du beau temps vous {fuérira, je le crois, je Fespère. Je sais bien qu'il n'y a point de conseil à vous donner sur votre régime; vous avez toujours observé le plus sévère, et vous ne vous êtes point attiré les^ maux que vous souffrez. Est-ce une consolation de n'avoir point de reproches à se faire? Si c'en est une, elle est bien faible. Est-ce un ]3onheur d'être né? dites, le pensez-vous? Mais je me tais; il ne faut pas ajouter la tristesse et l'ennui à tous vos autres maux.
Je prévoyais bien que les Lettres de madame des Ursins ne vous amuseraient guère; celles de madame de Maintenon ne vous auraient pas été beaucoup plus agréables ; on y trouve plus la femme d'esprit, mais il y règne une réserve, une contrainte qui ôtent tout le plaisir. On aura incessam^ ment les nouvelles Lettres de madame de Sévigné. J'ai remis ù les lire quand elles seraient imprimées; je doute qu'elles soient aussi agréables que celles à sa fille; toute lettre où l'on ne parle pas à cœur ouvert, où l'on ne dit pas tout ce qu'on pense, tout ce qu'on voit, tout ce qu'on fait, où l'on n'écrit que pour écrire, où l'on démêle de la réserve, de la contrainte, devient une lecture bien fade. Celles que je reçois du grand abbé ne sont pas dans ce goût-là ; elles sont gaies et naturelles, et s'il n'y dit pas tout, il le laisse deviner. Il m'annonce un petit voyage ici dans le courant du mois prochain; j'en aurais du plaisir, si je pouvais en avoir.
La Bellissima en est restée à sa première sortie; elle n'a été
suivie d'aucun autre voyage, elle n'est invitée à aucune fête,
elle essaye de faire passer tout cela pour de la dignité ; elle s'est
lu . 20 ^
306 CORRESPONDA^XE COMPLETE
rendue, dit-elle, aune invitation que personne n'oserait refuser* Cette raison serait bonne, si à cette soumission nécessaire eUe n avait pas ajouté une visite d'une heure qui ne Pétait nulle* ment; mais robscnritë dans laquelle elle vit couvre tout; comme on pense peu à elle , on ne la blâme qu'en passant.
Il y a un monde énorme chez mes parents. C'est un bruit, un tintamarre qui accable la (jrand'maman; pour le grand-papa, il en est ravi. Ils auront une bien plus belle visite les premiers jours de carême, de M. le duc de Chartres : cela surprend tout le monde. L'archevêque de Toulouse et son frère y arrivent aujourd'hui. Enfin, qu'est-ce qui n'y va pas? il n'y a que ceux qui ne cherchent pas ta considération.
Je donne ce soir à souper à votre M. Burke ; il y a des gens ici qui l'appellent Junîus '; il me parait avoir infiniment d'esprit. Il parle très-difficilement notre langue ; je lui donne une compagnie que j'ai tâché de lui assortir ; un M. Dubuoq qui est aussi un grand esprit " ; le comte de Broglie , l'évéque de Mirepoix, madame de Cambis, les Caraman, etc. Adieu.
Paris, mercredi i4 février 1773.
Ah! je le vois bien, il est impossible que vous soyez jamais content de moi; tantôt c'est une chose, tantôt c'est une autre qui vous choque ou qui vous déplaît. Mais je ne sais d'où vient vous vous êtes fait de moi une idée dont il ne vous convient pas de revenir; gardez-la, si cela vous fait plaisir; pourvu que vous n'ayez plus de goutte, ni de fièvre, tout m'est égal; je désirerais seulement n'être pas obligée à m'observer quand je vous écris; on est quelquefois entratné à parler de soi, à dire ce qu'on désire , enfin tout ce qui passe par la tête ; mais cela ne vous convient pas, je m'en abstiendrai, mes lettres seront plus courtes et même moins fréquentes, si vous le voulez; je
1 Beaucoup de monde 80up<;oniMnt alors que M. Borke était l'auteur des célèbres Lettres de Jmnius. (A. N.)
3 Dans les Mélanges de madame Necker il est fait mention de ses opinions sur différents sujets et do ses traits d*esprit. Il avait été premier commis de la marine sous le duc de PrasHn , durant l'administra tîon du duc de Cboisenl, et joaissait de la réputation d'on bomme & grands talents et d'une rigou- : probité. (A. N.)
sois résignée à tout, excepté à £aire des gazettes. Quel intérêt prend-on à Londres à ce qui se passe à Paris? Qu'importe à milords et messieurs de savoir les fêtes que Ton donne à la cour, les succès d'une nouvelle actrice, les tracasseries des I>als? Il feut être sur les lieux pour que cela intéresse; et quand on a l'Océan entre le pays qu'on Jbabite et celui dont on reçoit des nouvelles, c est à peu près comme si on en recevait de la Chine ou de l'autre monde. Je vous dirai pourtant que M. le duc de Chartres voulait aller à Chanteloup, qu'il en avait eu la permission, c'est-à-dire qu'on lui avait dit, comme on dit i tout le monde : « Faites ce que vous voudrez. » Il écrivit, le 18 de ce mois, au grand-papa qu'il irait lui rendre visite les premiers jours de mars; le grand-papa a refusé cet honneur par une lettre très-respectueuse et très-raisonnable, et telle qu'il convient à sa situation. Un homme qui est dans la disgrâce ne peut ni ne doit point recevoir des marques de bonté distinguées de ceux qui appartiennent an mattre. Mais qu'est-ce que cela vous fait? Rien, et à moi pas grand' chose.
Adieu, guërissez-vous , et portez de moi tels jugements que bon vous semblera; j'ai renoncé aux vanités de ce monde; vous me donnez une commission que je doute de pouvoir exécuter ' . Quel ouvrage Eaites-vous donc qui vous rend cette connaissance nécessaire? Une bâtarde de Jacques II, le nom de sa mère, etc. Je ne connais point de vieux catholique anglais : je ne connais que des Anglais hérétiques et modernes ; enfin j'y tâcherai, mais ne comptez pas sur le succès.
Cette histoire de M. Blackier est-elle nouvelle? Il me semble que je l'ai lue dans des livres d'anecdotes anciennes *.
Il me paraît que milord Stormont a assez d'indifférence pour
^ Cette cononûssion était conçue en ces termes : « On m*a conté une anecdote dont je suis trèd-curienx d'apprendre les détails. G*est qu'il mourut, il y a diiq ou six ans, à Saint-Germain en Laye, une vieille lemme qui s'appelait DUtdame Ward ; après sa mort on vérifia sur ses papiers qu'elle était fille naturelle de notre roi Jacques II. Je tiens cette liistoirede bonne main, et je vous serais tres-obllgé si vous vouliez vous donner la peine de vous informer de tont ce qui la refrarde, comme le nom de la mère, son propre âge, etc.; vous «vex oombien j aiaie les particularités historiques. » (A. N.)
2 M. Walpole avait écrit à madame du Deffand que le colonel Blackier • était haAtMÊL en duel avec un Irlandaié, qui te prétendait offensé de ce que le colonel Blackier éuit secrétaire d'ambaiisade avec le lord d'Harconrt à Paris, et avait refusé de le présenter à VersaiUet parce qu'il n'avait jamais été présenté à Saint-James. (Â. N.)
308 CORRESPOiVDANCE COMPLETE
ce que je pense de lui; il a raison. Nous avons encore ici un Anglais que vous ne connaissez, je crois, pas, c'est-à-dire que vous ne voyez pas, car vous en entendez bien parler, c'est M. Burke; il est très-aimable; il vous portera un livre dont il fait {jrand cas; on ne Fa point encore en Angleterre, et je juge par le plaisir qu'il lui a fait, qu'il vous en fera aussi *. Si vous voyez ce M. Burke, il pourra vous parler de moi. Je me flatte qu'il s'en louera ; j'ai eu pour lui toutes les attentions possibles ; tous mes amis et mes connaissances m'ont secondée, il partira content de notre nation.
Paris, Î6 févner 1773.
Je VOUS écris d'avance , je ne sais quand vous recevrez cette lettre, ce sera M. Burke qui vous la portera. Si ce livre ' que je vous envoie ne vous plaft pas, prenez-vous-en à lui; il me l'a tant vanté > que je me suis imaginé qu'il vous ferait plaisir. On a quelques difficultés à l'avoir, on en a fait une seconde édition, à laquelle on a mis des cartons, celle*ci n'en a point; c'est le discours préliminaire qui cbarme tout le monde; il pourra bien ne vous pas faire le même effet; mais vous me saurez gré de l'intention.
Je vous envoie la lettre de M. le duc de Chartres au grandpapa avec la réponse. On a fait beaucoup de couplets sur les princes , sur les ministres ; ils sont très-méchants et très-mauvais. Je les ai envoyés à Chanteloup sans en garder de copie; si je puis les ravoir, je vous les enverrai.
Je ne puis bien entendre ce que vous me dites à l'occasion de votre tragédie, avant de Favoir lue; tout ce que je sais, c'est que je comprends mieux, je l'avoue, les sentiments, que la grossièreté des passions. Je ne suis nullement attachée à la pureté ni même à la politesse du style ; je déteste les phrases et j'aime l'énergie, et c'est ce qui me fait aimer vos lettres, même celles dont les jugements ne me paraissent pas justes.
^ La Tadique de M. le comte de GuiberC, le même à qui sont adressées les Lettres de mademoiselle de Lespinasse. (A. N.)
S La Tactitfue du comte de Guibert, qui ne |K>avait plaire à Burke que par sa préface. (A- ?^.)
Mais vous y dites toujours vos pensées avec force et vérité. J'entends par vérité ce que vous croyez vrai, quoique très-souvent il me paraisse le contraire.
Je me flatte que cette explication ne vous déplaira pas, je l'ai crue nécessaire pour qu'elle nous sauvât à l'avenir toute méprise, toute fausse interprétation, et toute manière indirecte.
Vous m'avez donné une commission que j'ai crue d'abord impossible à exécuter. Cependant le désir de vous obliger m'en a feit chercher les moyens. J'ai écrit à madame de la Marck qui connaît tout Saint*6ermain et qui y règne, ainsi que M. de Noailles son frère; elle m'a fait une réponse très-polie dans laquelle elle me marque qu'elle va prendre toutes les informations que je désire; je souhaite qu'elle réussisse à satisfeire votre curiosité.
M. Burke ne partira que lundi; je pourrai reprendre cette lettre, s'il me survient quelque chose à vous dire.
Samedi Vf,
Nous apprîmes hier la mort du roi de Sardaigne * . Le mariage du comte d'Artois avec la sœur de la comtesse de Provence était déjà arrêté, mais aujourd'hui il y aura double alliance; Madame, sœur de M. le Dauphin, épousera le duc de Savoie '; l'échange se fera, dit-on, dans le mois de novembre ; on dit qu'il est très-certain que madame de Forcalquier sera dame d'honneur de la comtesse d'Artois; rien n'est plus surprenant. Je voulais parier que cela ne serait pas, mais on m'a bien conseillé le contraire.
J'ai reçu ce matin des nouvelles de Chanteloup. La grand'maman ne se porte pas trop bien; elle est maigre; elle est faible , son pauvre petit corps n'a pas autant de force que son âme a de courage. Le grand-papa se conduit parfaitement avec elle, d'une manière simple, naturelle, même affectueuse. La belle-sœur ne manque à rien ; mais malgré tout cela, excepté l'abbc qui ne vit que pour elle, elle est tout isolée, et son amour-propre doit beaucoup souflPrir. Vous pouvez remarquer que dans la lettre de M. le duc de Chartres elle n'y est pas nommée*. Les séjours de madame de Beauvau sont rudes à passer.
1 Vîctor-Amédée. (A. N.)
3 Aprèâ la mort de son grand-père, il devint prince de Piémont. (A. N.) 3 Voici ce que M. Walpole remarqua sur cette omission : « L'omission du nom de la {^and*maman est d*une malhonnêteté outrageante. Le grand-papa Ta rétablie à son honneur. Il devrait faire rougir ce prince, i* (A. N.)
ai0 CORRESPONDANCE COMPLETE
Que dites-TOus des troopes que nous rassemblons à Donkerque , à Calais , à Cambrai? Ce ne soot encore que des régiments étrangers; les enverra-t-on à Stockholm? En ce cas. seront-ce nos vaisseaux qui les conduiront? Seront-ce les vôtres? En vous payant quarante-cinq firancs par homme, y consentirez-vous? Voilà ce qu'on ignore. L'ambassadeur Creutz paraît content; il est le seul ministre étranger qui ait été admis à la fête de M. d'Aiguillon et à celle de madame du Barry.
On me dit hier que Voltaire avait écrit à M. d'Âlembert une lettre charmante, et lui avait envoyé une Épiire qu'il a écrite au roi de Prusse, plus gaie et plus jolie que tout ce qu'il a jamais écrit; si je parviens à l'avoir, je vous l'enverrai ; je n'entends plus parler de lui. Apparemment que les Encyclopédistes m'ont fait quelque tracasserie; je ne m'en soucie guère, et je perds sans regret cette correspondance.
Je compte que M. Burkepartwa lundi; peut-être soupersht41 chez moi ce soir, mais je souperai certainement avec lui demain chez madame de Luxembourg, où je l'ai feit inviter; il y entendra les Barmécides de la Harpe ; je serai fort aise si vous le voyez; il se propose de vous rendre lùi-méme ma lettre, et ce livre de M. Guibert : vous me direz après avoir lu le discours préliminaire , si vous en êtes content ' ; je n'en ai lu que cela; si vous n'en êtes pas content, vous pourrez laisser le livre à M. Burke , qui en est si charmé.
Dans cet instant même l'ambassadeur de Naples m'envoie cette épftre de Voltaire qu'il m'avait dit si parfaitement gaie et jolie; vous n'en porterez pas le même jugement, à ce que je crois.
Ce Thiriot, dont l'épftre fait mention, est mort il y a quelques mois ; il avait été ami , confident, colporteur de Voltaire ; il était devenu le correspondant du roi de Prusse, qui lui donnait une médiocre pension pour cet emploi. Jadis on avait fait cette épigramme sur Voltaire \
Malgré les (psnt qui me détestent , Je suis satisfait de mon lot ; Deux illustres amis me restent, Le roi de Prusse et Thiriot.
Madame la comtesse de la Marck a fait faire toutes les perquisitions possibles touchant l'origine, l'état et la résidence de
^ M. Walpole répondit : « Je viens de lire le discours de M. Guibert, j*on
madame Ward. Les plus anciens Irlandais qui demeurent au château de Saint-Germain ont été interrogés ; aucun ne se rappelle d'avoir jamais entendu parler de ce nom , aucun ne sait si cette âme existe ; on a de plus feuilleté les registres mortuaires depuis 1750 jusqu'à présent; il ne s'y trouve aucun nom qui approche de celui que l'on cherche; il est cependant une ancienne femme de chambre de madame de Chambon, nommée Ward, âgée de cinquante ans environ, dont on connaît parfiEÙtement l'origine , qui n'est rien moins qu'illustre : ainsi elle ne peut être la personne dont il est question, puisqu'on la suppose d'ailleurs morte depuis cinq ou six ans ; voilà tout ce qu'on a pu découvrir, et le résultat des informations qu'on a faites.
Copie de la leUre de M. le duc de Chartres à M. le duc de Choiseul, du 13 février 1773.
Je suis au comble de ma joie, Monsieur le duc ; je n'ai pas cru devoir demander plus tôt au roi la permission d'aller vous voir; je viens de la lui demander, et il m'a laissé le maître de faire ce que je voudrais sur cela. Vous connaisses trop, j'espère, mon amitié pour vous et madame de Gramont, et la reconnaissance que j'ai de celle que vous avez toujours eue pour moi l'un et l'autre, et dont vous m'avez donné tant de preuves, pour n'être pas sûr qu'il ne pouvait pas me faire un plus grand plaisir. Je profiterai de cette permission, si vous le trouvez bon, dans la première semaine de carême.
Oserais-je vous prier de dire à madame de Gramont combien je suis aise de penser que je vais la revoir, et que je pourrai jouir de son amitié que, j'espère, elle a bien voulu me conserver.
Réponse de M, le duc de Choiseul, 20 février.
Monseigneur , Mon premier mouvement et mon premier sentiment, en recevant hier au soir la lettre dont Votre Altesse Sérénissime m'a honoré, a été de lui exprimer ma respectueuse reconnaissance de son bouvenir, et de l'honneur qu'elle veut bien me faire. Je n'ai
«lU bien médiocrement frappé. Le sujet demande de la profondeur, et ce
ûon8 sont puériles , et sentent Tesprit , apparemment parce que je l*eiitends
monaîenr n^estpas profond. Les comparaûons sont puériles, et sentent Tesprit d*Ovide. J*aime mieux la seconde partie , apparemment
moioi. 9 (A. N.)
vu d'abord, ainsi que madame de Choiseul et madame de Gramont, que l'avantage que nous aurions de vous faire notre cour; mais eu réfléchissant sur l'éclat qui est la suite de toutes les démarches de Votre Altesse Sérénissime et sur la réserve qu'exige de moi ma position, j'ai craint que la marque de bonté dont vous voulez m' honorer ne produisit des inconvénients pour vous-même, Monseigneur, et plus certainement pour moi.
Dans le moment où le roi a laissé à Votre Altesse Sérénissime la liberté de venir ici , il n'a pas pensé qu'il était contre le respect qui lui est dû, qu'un prince de son sang eût aucune communication avec un de ses sujets dans sa disgrâce ; et entre les autres preuves de disgrâce que j'ai éprouvées successivement depuis deux ans, je ne puis pas me dissimuler que l'exil n'en soit une trèspositive. II pourrait arriver qu'on représentât au roi que Votre Altesse Sérénissime ne devait pas lui demander une permission interdite aux princes du sang et aux disgraciés; que l'on .parvint à vous faire un démérite de vos bontés , Monseigneur, et que l'on regardât comme un tort pour moi d'en avoir profité.
J'ai cru devoir mettre sous vos yeux cps réflexions; c'est, je vous assure, avec autant de regret que de peine. Ma sœur partage mes sentiments à cet égard, et nous espérons, Monsei- .gneur, que dans des temps plus heureux , nous pourrons jouir sans inconvénient de vos bontés, vous marquer notre reconnaissance et les sentiments d'attachement que nous vous devons, ainsi que le profond respect avec lequel j'ai l'honneur d'être, etc.
Jeudi 18 innre, à six heures du matin.
Le roi déclara aux ambassadeurs , mardi dernier^ le mariage du comte d'Artois avec la princesse Thérèse de Savoie; leur maison n'est point encore nommée; on ne doute point que madame de Forcalquier ne soit la dame d'honneur; on cherche, dit-on , un mari à madame Boucault ' pour qu'elle soit dame d'atour. De quatre à qui on l'avait proposée, aucun n'a accepté.
1 Madaioe de Boucault, née Biron. M. de Boucault avait été dans la finance. (A. N.)
Madame de la Ferrière ' était hier au soir à la dernière extrémité. Beaucoup des oiseaux de madame de la Vallière sont morts, les vôtres et plusieurs perroquets. M. de Souza, ambassadeur de Portugal, doit épouser mademoiselle de Canillac*, qui a dix-sept ou dix-huit ans, qui est belle et bien faite, mais qui n'a pas un sou. L'abbé Barthélémy arrive, au plus tard, les premiers jours de la semaine prochaine. jS'il était permis de parler de soi, je dirais : J'en suis fort aise. II est extraordinaire que M. Burke vous ayant parlé du Connétable^ ^ ne vous ait pas dit un mot des Barmécides *.
Gomme il faut que cette lettre soit à la boite avant huit heures, je finis ma gazette; le reste à l'ordinaire prochain.
Paris, 19 mars 1773.
Quoique j'aie tout lieu de croire, monsieur, que vous ne m'aimez plus, je serais très-fàchée que vous me soupçonnassiez de la même indifférence. J'ai été très-alarmée d'entendre dire que vous étiez fort malade; je n ai point passé de jour sans m'informer de vos nouvelles ; les dernières me rassurent beaucoup, j'espère qu'elles me seront confirmées par vous-même.
Vous ne m'avez point écrit depuis ma deraière lettre, qui était du mois de novembre : d'où vient ce silence? Je vous remerciais de la lecture que vous m'aviez procurée des Lois de Minos; je vous disais tout le bien que j'en pensais.
Je ne veux point croire que l'on puisse jamais réussir à voi)s refroidir pour moi; vous avez sans doute des amis plus éclairés que moi, et dont les approbations et les louanges doivent vous flatter davantage; mais souvenez-vous que vous n'en avez pas de plus anciens, et dont l'attachement soit plus constant, plus tendre et plus sincère.
1 Madame de la Ferrière, née Parent, était la mère de madame de Malesherbes, épouse du président Lamoîgnon de Malesherbcs. (Â. N.)
^ Mademoiselle de Canillac cttît d'une Emilie illustre d'Auvergne. Elle mourut à Paris fort regrettée , en 1791. (A. N.)
3 Le Connétable de Bourbon, tragédie de M. le comte de Guibert. (A. N.)
^ Tragédie de la Harpe. (L.)
Zlk CORRESPONDANCE COMPLETE
29 mars 1773.
Savez-vous bien, noadame, pourquoi fai été si longtemps sans TOUS écrire? C'est que j'ai été mort pendant près de trois mois, grâce à une complication de maladies qui me persécutent encore. Non*-seulement j'ai été mort, mais j'ai en des chagrins et des embarras : ce qui est bien pire.
Puisque vous avez lu les Lots de Minos^ il est juste que je vous envoie les notes qu'une bonne aune a mises à la fin de cette pièce. Je pourrais même vous dire que cette tragédie n'a été faite que pour amener ces notes , qui paraîtront peut-être trop hardies à quelques fanatiques, mais qui sont toutes d'une vérité incontestable. Faites-vous-les lire; elles vous amuseront au moins autant qu'une feuille de Fréron.
Quelques personnes seront peut-être étonnées qu'on parle dans ces notes du chevalier de la Barre et de ses exécrables assassins; mais je tiens qu'il en faut parler cent fois, et fiiire détester, si l'on peut, la mémoire de ces monstres appelés juges, à la dernière postérité. Je sais bien que l'intérêt personnel d'un très-grand nombre de femilles, l'esprit de parti, la crainte des impôts et du pouvoir arbitraire, ont fait regretter dans Parts l'ancien Parlement; mais pour moi, madame , j'avoue que je ne pouvais qu'avoir en horreur des bourgeois, tyrans de tous les citoyens, qui étaient à la fois ridicules et sanguinaires. Je me suis déclaré hautement cotttre eux , avant que leur insolence ayt forcé le roi à nous défaire de cette cohue. Je regardais la vénalité des diarges comme l'opprobre de la France, et j'ai béni le jour où nous avons été déUvrés de cette infamie. Je n'ai pas cru assurément m' écarter de la reconnaissance que je dois et que je conserve à un bienfaiteur, en m'élevant contre des persécuteurs qui n'ont rien de commun avec lui. Je n'ai fait ma cour à personne ; je n'ai demandé aucune grâce à personne. La satisfaction de manifester mes sentiments et de dire la vérité m'a tenu lieu de tout. Un temps viendra où les haines et les factions seront éteintes, et alors la vérité restera seule.
Il y a quelque chose d'aussi sacré pour moi que cette vérité ; c'est l'ancienne amitié. Je compte sur la vôtre en vous répondant de la mienne; c'est ce qui fait ma consolation dans mes neiges
et dans meâ souffrances. Ma gaieté n'est pas revenue; mais elle reviendra avec les beaux jours, si mes maladies diminuent. Si je n'ai plus de gaieté, j'aurai du moins de la résignation et de la JFermeté, un profond mépris pour toute superstition, et un attachement inviolable pour vous.
MABAME LA SfARQVISE DU DEFFAI9D A M. HORACE WALPOLS.
Par», 31 mars 1778.
Depuis votre lettre du 12, vous ne m'avez point écrit, et je ne vous ai point écrit depuis le 18; c'est aujourd'hui le quinzième jour que je n'ai eu de vos nouvelles. Je ne saurais croire que ce soit que vous soyez malade , vous n'auriez pas la dureté de me le laisser apprendre par d'autres; vous n'avez jamais eu ce mauvais procédé; ce n'est pas non plus que vous soyez fâché contre moi, parce vous n'avez pas sujet de l'être ; souffrez qu'en deux mots je vous rappelle nos dernières lettres.
Je vous ai extrêmement ennuyé en vous parlant de mes ennuis; vous m'écrivîtes, le 5 mars, que vous étiez excédé de mes lettres, que vous les haïssiez à la mort, que vous aimeriez mieux être une connaissance que mon ami. Je fus si blessée de cet aveu, que je -vous écrivis quatre lignes dont je me souviens trèsbien. Je vous disais que je vous avais cru mon ami, parce que vous m'aviez dit que vous l'étiez; que ne voulant plus être que ma connai^ance , il fallait bien y consentir. Depuis je reçus Totre lettre du 12, beaucoup plus douce que celle du 5, mais où TOUS me marquiez encore du mécontentement. Je crus de la meilleure foi du monde que je ferais bien de vous écrire en forme de gazette, que vous ririez et seriez content de cette idée; mais il fieint que tout me tourne mal; cependant je ne croirai jamais que vous vouliez rompre avec moi. Voici les conditions auxquelles je m'engage pour l'avenir : de ne point abuser de votre complaisance en exigeant que vous vous assujettissiez à aucune règle pour m' écrire, que ce ne soit que quand cela tous sdra agréable; de ne vous jamais entretenir de mes ennuis , ni de mon dégoût de la 'vie ; de ne me plaindre de personne en particulier, ni en général; de n'avoir plus d'épanchement, comme vous l'appelez, c'est-à-dire de ne vous plus communiquer ni pensées ni réflexions. Je consens, si je
manque à une de ces quatre conditions, à éprouver le plus grand malheur qui puisse m*arriver jamais , à être mal avec vous. Vous avez dû voir mon attention à éviter tout ce que vous traitiez de romanesque; et vous devez en conclure que je serai fidèle à tenir l'engagement que je prends aujourd'hui ; mes lettres pourront n*étre pas si amusantes, mais elles ne vous attristeront pas.
Les conversations d'aujourd'hui ne roulent que sur la politique. Les mouvements du Nord inquiètent beaucoup. On dit que nous n'entrerons point en danse, mais que nous pourrions bien payer quelques violons, ce qui fera que nous autres serons très-mal payés.
On commence à moins parler du mari de madame Boucault ; il y en a qui prétendent que son mari est trouvé , que c'est M. de Bourbon-Busset, et qu'elle Fépousera le lendemain de la Quasimodo. Il y aura, dit-on, quarante-deux mariages dans cette semaine-là.
Le quartier de M. de Beauvau commence demain, à mon grand déplaisir; il ne finira qu'au 1" juillet, qu'il ira tout de suite à Ghanteloup passer un mois ou six semaines , autant en Lorraine, et c'est le temps où il n'y a personne à Paris.
Je ne me porte point bien. Mes insomnies sont pires que jamais, et je ne comprends pas ce qui les cause, je diminue tous les jours ma nourriture.
On me dit hier que milord Stormont était de retour et qu'il avait eu en arrivant une conférence de trois heures avec M.* d'Aiguillon; j'espère que vous ne rentrerez pas plus en danse que nous; je souhaite passionnément que nous restions en paix. Si je désire qu'elle soit entre nos nations , jugez si je désire bien vivement qu'elle soit entièrement, parfaitement et solidement rétal>lie entre vous et moi ; songez quelquefois que vous avez toujours été «constant pour tous vos amis et amies, et que ce ne doit pas être moi qui vous fasse changer de caractère.
Je vous prie de considérer que si je ne reçois de vos lettres qu'en réponse à celle-ci, je serai encore quinze jours sans recevoir de vos nouvelles. M. Graufurd n'esti pas capable d'avoir l'attention de m'en donner.
Paru, mercredi 21 avril 1773.
Une fois pour toutes , en vous rappelant vos fâcheries , rappelez-vous quels en ont été les sujets ; et quand vous serez de bonne humeur, vous verrez que je n'ai pas été fort coupable ; mais laissons tout cela et ne querellons plus.
Je crois aisément que vos forces ne sont point revenues , les changements de temps doivent vous être fort contraires, l'été pourra vous rétablir. Pour moi je fais de grandes enjambées vers ce que vous savez. Mes nuits sont épouvantables , j'épuise toutes les lectures. Je viens de lire les Mémoires de madame de Staal. Ils sont plus agréables pour moi que pour tout autre; elle était mon amie, je passais ma vie avec elle, je connaissais tous les gens dont elle parle. Actuellement je lis Shakspeare.
On a nommé les officiers de la maison de M. le' comte d'Artois; on ne fera la maison de la princesse quil doit épouser qu'après le mariage de madame de Boucault; on croit qu'il se fera demain avec M. de Bourbon-Busset. Rien n'est si glorieux pour madame de Forcalquier que ce retardement; je crois vous avoir dit qu'elle ne voulait accepter d'être dame d'honneur qu'à condition que son amie serait dame d'atour.
D'où vient que vous ne me parlez plus de Rosette? Est-ce qu'elle est morte?
LA MÊME AU MÊME
Paris, 12 mai 1773.
Je sens, comme je le dois, vos attentions pour le baron '; je suis étonnée de la confiance qui l'a conduit chez vous ; je ne la lui* avais pas inspirée; j'avais évité de prononcer votre nom
1 Le baron de Gleichen , envoyé extraordinaire de la cour de Copenhague en France, et qui à cette époque voyageait en Angleterre pour sa santc. M. VTalpole a dit de lui : « Votre bai'on est allé voir des courses de chevaux. Il A y ennuiera, mais nos folies pourraient lui faire du bien. Il a vcritablement du bon sens, mais il a trop donné dans celui de gens qui l'affichent sans en avoir. Il se perd en définitions de choses qui n'en demandent point, et se noie dans une cuillerée d'eau, à force de vouloir aller au fond. S'il s'efforce de nous connaître comme une grande nation , ou lui bouleversera toutes set
devant lui ; je craig^nais qu'il ne me demandât une lettre , je la lui aurais refusée ; il a plus d'audace que moi , et nous nous en trouvons fort bien l'un et l'autre. Il m'a écrit à son arrivée à Londres ; il ne vous avait point encore vu , et n'avait vu personne; il se désespérait d'ennui. Ma crainte est qu'il ne vous soit à charge. Quoique je lui trouve de l'esprit, je conviens qu'on peut le trouver ennuyeux.
Nous avons toujours ici milady Spencer; elle réussit parfaitement; c'est à qui lui donnera à souper; j'eus cet honneur vendredi passé, et je le répéterai une fois avant son départ pour Spa , qui sera à la fin du mois ; ce sera à peu près le temps, à ce que je crois, du départ de madame Greville, soit qu'elle retourne à Londres, ou qu'elle aille à Spa.
Pont-de-Veyle se porte mieux ; et comme il y a peu de monde à Paris et que ce qui y reste sont nos amis communs , nous soupons presque tous les jours ensemble, plus souvent chez moi qu'ailleurs.
La maison de la comtesse d'Artois n'est point encore nommée, ce qui surprend tout le monde; mais apprenez ce qui m'a bien troublée avant-hier. M. Francés me dit qu'il avait reçu une lettre de chez vous, où Ton lui mandait que vous ne désarmiez pas, et tout de suite M. de Presle me vint dire tout bas que M. Ghamier lui avait écrit que nous allions avoir la guerre avec vous , et que c'était notre faute ; tous mes diplomatique» m'ont assuré que la nouvelle était fausse; je ne puis être cependant parfaitement rassurée que par ce que vous me direz.
La comtesse de Ghoiseul, que la grand'maman appelle la Petite Sainte, s'est embarquée dimanche dernier sur la Seine, et ira par eau à Gbanteloup, où elle restera quinze jours, et puis contiuuera sa route pour se rendre à Baréges ; c'est une fort jolie femme avec qui je suis assez liée.
idées ; car ne parlant pas notre langue , il prendra ses informations des ministres étrangers, qui sont des gens bien malhabiles, et qui raisonnent sur les gazettes. Il nous mesurera à la toise de ce qu'il a lu , ou sur ce qu'il a entendu dire en France. Il cbercbera de la philosophie et n'en trouvera point ; il croira donc que nous n'agissons que par politique, et il s'y trompera davantage. Noos ne sommes que les restes d'un grand peuple, et ce ne sera que le siècle futur qui décidera de ce que nous sommes, et de ce que nous serons; actuellement nous n'avons que ce qu'on pent appeler une routine. Le luxe est l'objetf et l'intérêt personnel le moyen. Tout le monde veut être riche, parce que nous n'avons ni principe, ni point d'honneur; tout le monde veut se miner parce que c'est la mode. On n'est pas avare, on n'est que corrompu. (A. N.)
DE MADABIE LA MAHQmSE DU DEFFAND. Si9
Madame de Luxembourg est à Ghanteloup depuis dix jours ; elle en reviendra à la fin du mois et ira tout de suite à Montmorency; je suis dans la plus haute faveur auprès d'elle. Il n'en est pas de même de l'autre maréchale ' ; elle me traite avec froideur, sans qu'elle puisse en avoir d'autre raison que de ce que je vois souvent sa belle-sœur, ce qui ne peut être autrement, aimant et devant aimer autant son frère.
Voilà bien des riens que je vous écris ; il me reste à vous parler de mes lectures ; je suis tout au travers des Tudor de M. Hume; je n'y trouve pas un {j[rand plaisir, mais cela ne m'ennuie pas extrêmement; conseillez-moi quelques lectures'.
Gomme il me reste une page, je vais la remplir par une chanson de la marquise de Boufflers, sur l'air : Ton humeur est, Catherine.
Dimanche, /étais Mmable; Lundi, je fus autrement; Mardi , je pris l'air capable ; Mercredi , je fis l'enfant ; Jeudi , je fus raisonnable ; Vendredi , j'euf un amant ; Samedi , je fus coupable ; Dimanche il fut inconstant.
Une autre, du chevalier de Boufflers sur M. de Beauvau, qui dtnait chez la marquise de fioufiflers, sur l'air : Si le roi m'avait donné Paris sa grand'ville.
Sans plaisirs, vous écoutez
A la comédie; Sans raison, vous disputez
A r Académie; A mon bureau vous jugez , A ma table vous grugez ; Mais qui vous en prie, ô gué!
Mais qui vous en prie?
1 La maréchale de Mirepoix.
3 M. Walpok répondit : « Je ne sais quelles lectaresTous conseiller. Qoand on a épuisé tous les sujets, une manière nouTcllede les redire ne les rend pas noareaoz , quoi qu'on en dise. Encore cet avantage tombe-t*il en partage à bien peu de gens. On a tout dit , on a contredit tout. Peut-être recQmmen-> cera«c-on à rebâtir ce qu'on vient de détruire, et Ion n'y gagnera rien. On a dit que le soleil s'est usé, moi je crois que c'est l'esprit humain. Il est possible qa'avec le temps on voie quelque nouveauté dans l'Amérique. Mais à moins d*im déluge (jt ne sais si c'est le mot français), l'Europe fournira aussi peu q«e bTartarie* L»es jésuites tombent, faute d'être méchants. Nos méthodlistes ne
Autre sur la statue de Voltaire , faite par Pigal.
Air : OfML
Voici Tanteur de V Ingénu ; Monsieur Pigal Ta Hh tout nu ; Monsieur Fréron le drapera, Alléluia.
Paris, dimanche 23 mai 1773.
Est-ce que je ne vous ai jamais parlé de l'amour effréné de M. le duc d'Orléans pour madame de Montesson '? Il y a je ne sais combien d'années qu'il dure. L'honnêteté des mœurs de la dame, la pureté de ses sentiments, ou, si vous l'aimez mieux, son ambition, lui ont fait faire une résistance qui a déterminé le duc à l'épouser. Le chef de la famille a refusé son consentement ; ainsi , selon nos usages, le mariage ne peut être qu'illégal; la femme ne saurait prendre ni le nom, ni les titres du
conservent pas rËglise établie, faute d'absurdités nouvelles; et vos philosophes se trompent en s*attendant à renverser dc8 trônes comme Luther et Calvin, quand les livres ne sont plus une mode nouvelle. • (A. N.)
1 Madame de Montesson était une demoiselle de la Haye; sa naissance, sans être illustre, était distinguée, et sa fif;ure, sans être jolie, était af^réable. A rage de seize ou dix-sept ans, elle captiva le cœur du vieux et riche marquis de Montesson. du pays du Maine, qui la voyait souvent au jardin. du Luxembourg, où elle avait coutume de se promener avec sa mère. M. de Montesson étaitàla fois fort laid et singulièrement dégoûtant. Après quatre ou cinq ans de mariage il mourut, et laissa sa veuve, fort jeune encore, avec une honnête fortune, qui bientôt s*accrut par la mort de son frère unique , M. de la Haye. Sa conduite était exempte de reproches ; son aimable caractère et ses talents la firent rechercher dans le monde. Elle était une des (]uatre femmes à la mode, à qui Champfort (juge difficile) accordait le mérite d*ètre des actrices accomplies. Elle ne fut pas également heiveuse comme auteur dramatique : une de ses pièces, la Comtesse de ChazelleSy jouéef au Théâtre- Français ù Paris, malgré toute la prévention favorable qu'on en avait , et tous les efforts qu'on fit pour ia faire réussir, fut froidement reçue par le public. Son mariage avec le duc d'Orléans eut lien dans le temps et dans les circonstances dont paHe ici madame du Deffiind, et avec le consentement verbal du roi, à condition qu'elle ne prendrait jamais le nom de duchesse d'O^-léans , ni ses armes. Le duc mourut en 1786. Le caractère réservé et les manières affables de madame de Montesson la sauvèrent des dangers de la Révolution. Elle mourut h Paris en £809. (A. N.)
mari sans le consentement authentique dudit chef. Mais un mariage clandestin, visiblement caché, se peut faire, et se fera sans doute, mais n'est point encore fait. La dame voyage à Spa, en Hollande, et ne sera de retour qu'au mois de juillet, et ce sera dans cedit mois que se fera la célébration, où il n'assistera que le nombre de témoins nécessaire. On prétend que le duc promit à son fils de ne conclure cette affaire que dans deux ans du jour qu'il lui parlait, et ce terme expire au mois de juillet prochain. Sa passion, loin de se refroidir, n'a pris que de nouvelles forces. Si cette femme fait mal ou bien de consentir à un tel hymen , c'est un problème ; les avis sont différents. Je suis de l'avis de ceux qui l'approuvent; sa réputation demeure intacte. Si elle était d'une naissance illustre, elle aurait tort, parce que plusieurs exemples lui donneraient le droit d'être reconnue pubUquement ; mais une très-petite demoiselle, veuve d'un petit gentilhomme, ne peut sans extravagance prétendre à un état qui pourrait par la suite la mettre au-dessus de tout le monde. lie sort des enfants, s'il en survient, est ce qu'il y a de plus embarrassant; ils ne seront point bâtards, puisqu'il y aurait un mariage en face d'Égliâe ; ils seraient inhabiles à succéder, puisque le mariage serait illégal; il faudrait leur donner des rangs intermédiaires, mais alors comme alors. Je ne sais ce que l'Idole pense de cette aventure, et comment sa vanité se retournera. Celle de madame de Forcalquier vient de faire un grand pas de clerc en acceptant une place qui la met dans la servitude et l'exposera à de grands brocards. Il n*y a pas quatre mois qu'elle disait à qui voulait l'entendre qu'il faudrait qu'elle fût bien extravagante pour qu'elle pût consentir jamais à prendre une place qui n'ajouterait rien aux honneurs dont elle jouissait ; qu'étant une très-grande dame , jouissant d'une assez grande fortune, jamais elle ne s'assujettirait à aucune servitude. Eh bien! elle a accepté. Madame de Bourbon-Busset, autrement madame Boucault , est dame d'atour, et elles sont aujourd'hui à Versailles pour faire leurs remerclments. Le comte de BrogUe ira recevoir la princesse.
Vous savez que M. de la Marmora, qui est rappelé, est nommé vice-roi du royaume de Sardaigne; il fait semblant d'en être fort content ; mais on prétend que cette place est aussi agréable que si c'était d'être vice-roi de Sibérie; il faut résider pendant trois ans ; l'air y est détestable et la compagnie af&euse ; nous aurons à sa place le comte de Yiri, que vous avez eu chez II. Si
Zti CORRESPONDANCE COMPLETE
VOUS ' : nous ne nous apercevrons point du chang^emeçt. Sans doute que mon baron ' est du nombre des philosophes modernes et des plus entichés de cette manie; je m'impatiente bien souvent contre lui ; je suis étonnée qu'il ne m'ait pas écrit depuis qu'il vous a vu ; il s'accrochera à quelque métaphysicien ; il est impossible qu'il n'y en ait pas quelques-uns chez vous; mais votre genre d'esprit ne lui convient miUement. Notre M. Thomas est bien mieux son fait , il yient de donner un livre qui a pour titre : Essai sur les Éloges , ou Histoire de la littérature et de Véloquence. Le baron en sera charmé. Le Caraccioli s'en extasie ; il m'a prêté le premier volume , j'en ai lu ce matin trois chapitres, ils m'ont impatientée et ennuyée; tout est à Talambic , rien n'y est sous sa fiace naturelle , c'est une abondance d'idées fausses, rendues brillantes par des recherches de mots et d'expressions ; ce n'est pas l'ouvrage d'un sot inspiré, mais d^un petit esprit qui se croit un génie.
Votre lettre vaut bien mieux que toutes les lectures que je fois depuis longtemps; elle est remplie de traits vife et sensés : je n'entreprendrai pas d'y répondre; je connais trop le degré de mes forces, ou pour mieux dire, l'excès de ma fiaiblesse.
Mardi i«' juin 1773.
Le vent a été favorable, les lettres sont arrivées aujourd'hui; je prévois que j'aurai de quoi remplir celle-ci, et qu'elle pourra bien être l'ouvrage de deux jours.
Je soupai avant-hier dimanche au Carrousel ; en rentrant chez moi, j'appris que madame Crewe ' était arrivée : tout mon
* Fils unique du comte de Viri, qui pendant pluflieun arniées fut ministre de Sardaîçne a Londres. Sous le nom de baron de Pcrrier, il épousa en Angleterre mademoiselle Speed, jeune dame élevée par la vicomtesse Cobbam^ qui lui légaa quarante-cinq mille livres sterling. Mademoiselle Speed se faisait beaucoup admirer par son esprit et la vivacité de son caractère. Elle est une des héroïnes d*nne pièce de poésie de Gray , intitulée : Lon^-Story. Â la mort de son père^ le baron de Perrier prit le titre de comte de Viri, et depuis fut nommé ambassadeur en France et en Espagne. (A. N.)
3 Le baron de Gloichen. (A. ^\)
* La fille de feu Fnllce Greville et femme de Jobn Crewe, de Crcwe-Hall dans le Cheshire, depuis créé baron Crewe. La mère de madame Crewe, madame Greville, avait passé plusieurs mois à Paris , oà elle occujiait dans k
Gpogle
domestique était occupé à préparer un gfte pour elle et &a suite.
Le lendemain, à peine furent-ellea leréea, et bien avant que je fusse visible, la mère et la fille allèrent s'établir au Paro« Royal; Taprè^née elles allèrent à TOpéra^Gomique avec mesdames de Bussy' et de Ronce', et revinrent ensuite souper dkez moi.
Mercredi,
Hier je fus interrompue ; je reprends ma narration. Je devais souper au Carrousel; la ducbesse ayant appris l'arrivée de madame Grewe, envoya prier la mère et la fiUe; elles furent à la Gomédie française ; au retour elles vinrent chez moi et nous fumes toutes les trois chez la duchesse, où nous ne trou«< vàmes que sa fille, M. d'Ëntragues et M. de Rose. Jusqu'à pré^ sent, tous ceux que j'ai vus, et qui ont vu madame Crewe, la trouvent parfaitement belle : mais c'est ce soir qu'elle subira un grand examen, et que ses succès seront décidés; l'on fera le parallèle d'elle et de milady Georgine ' ; elles passeront toutes deux la soirée chez moi; j'aurai quinze ou seize personnes à souper, et plusieurs autres qui, sous prétexte de me rendre visite, viendront les voir. Vous ne saurez qu'à la fin du mois laquelle aura eu le plus de suffrages, car par notre iu>uvel arrangement je n'aurai de vos nouvelles que le 13 et vous ne recevrez les miennes que le 18. Vous supporterez patiemment cette attente. Madame Greville et moi nous sommes parfaitement bien ensemble, sans engouement l'une pour l'autre; j'ignore l'impression que je lui ai faite, j'ai reçu d'elle des attentions, des politesses; j'y ai l'épondu de mon mieux par des prévenances, et par lui laisser en même temps la plus grande liberté; j'ai souvent passé des journées entières sans la voir. Elle est fort liée avec milady Spencer, elles ne se quittent presque point; elles ont plusieurs connaissances communes, mesdames de Mirepoix, de Caraman, de Bussy, du Ghâtelet, de
couvent de Saint- Joseph un appartement qui faiiaitpartÎQ deeeloi de madame du IMEmmI. (A. N.)
1 Siadame do Buaay, née Metsey, épouse d« M. de Bussy, tfaï avait servi loogiemps dans i'inde. (A. N.)
S Madame de Honcé, née Vibray. Elle s'était séparée de son^mari, M. de yéj pcQ de temps après leur mariane, à cause de quelcpies mauvais traitest« qu elle éprouva , et qui amenèrent un dérangement d'esprit. Slie fat I nommée dame d'honneur de la |>rincesae de Gondé. (A. N.) 9 I«ady GeoJKina Spencer, feu la duchasse de Devonshire. (A. N.)
Ronce, etc., etc. Madame Greville n'a presque pas rencontré la marquise de Boufflers, et elle a très-peu vu la comtesse.
Vous avez bien juçé milord Dalrymple * ; il est doux, poli, raisonnable : s'il avait tant soit peu d'àme, il serait aimable. Votre ambassadeur me platt assez; on le trouve, quand oïl le connaît, moins froid, moins pédant et moins pincé qu'il n'en a l'air. Pour monsieur son secrétaire, c'est un très-bon homme, trèsoblig^eant, mais voilà tout,
M. le duc de Bouillon a {jagné son procès contre M. de la Tour d'Auvergne; le testament de monsieur son père est cassé '.
M. de Morangiès ' fut jugé jeudi dernier au bailliage du Palais. Voilà l'extrait de la sentence ; il va en appeler au Parlement, par qui il sera condamné, dit-on, beaucoup plus sévèrement.
Sentence de M, de Morangiès.
u Le comte de Morangiès est déchargé de Taccusation de subornation; mais, sur l'autre chef, il est admonesté et aumône, condamné par corps à payer deux cent quatre-vingt-dix-neuf mille quatre cents livres, suivant le montant de ses billets, déduction faite des vingt-sept mille livres d'intérêts et des vingt-cinq louis donnés à du Jonquai ; et en vingt mille livres de dommages-intérêts envers du Jonquai et sa mère. Desbrugnières blâmé , Dupuis admonesté et aumône ; tous deux condamnés solidairement avec le comte de Morangiès à quinze
1 Le lord Scair actuel. 1827. (A. N.)
3 Procès entre les héritiers du duc de Bouillon et M. de la Tour d'Auvergne (d'une branche collatérale de cette famille), pour une partie de la succession léguée par le duc de Bouillon (père du prince de Turenue) à M. de la Tour d'Auvergne. (A. N.j
'^ Le comte de Morangiès, homme de famille et ofHcier général, mais accablé de dettes, fut accusé de nier et de refuser de payer une dette de cent mille écus, qu'il avait reçus d'un jeune homme appelé Véron. Ce procès fit grand bruit dans le temps, et donna lieu, suivant l'usage, à des mémoires et k des exposés sans fin de part et d*auti<e. Tous les jeunes libertins de la noblesse se rangèrent du cùté du comte de Morangiès, dont ils tachèi*ent de soutenir la réputation et de justifier la conduite, tandis que les gens honnêtes et sensés n'y voyaient que les basses manœuvres d'un homme exercé depuis longtemps dans la chicane, par laquelle il avait trouvé moyen d'échapper aux poursuites de ses nombreux créanciers, et qui cherchait maintenant à faire chaiip,cr de faux et d'escroquerie un jeune homme sans expérience et sans protection, d'une classe inférieure de la société, dans la seule vue d'éviter le payement d'une forte dette, reconnue par un billet de sa propre main. (A. N.) .
cents livres de dommages et intérêts envers du Jonquai et sa mère. Gilbert déchargé de l'accusation, le comte de Morangiès en trois mille livres de dommages et intérêts envers lui : tous ces dommages et intérêts par forme de réparation civile. »
Il y a beaucoup d'autres dispositions dans la sentence , qui est fort longue. Dericé bannie pour trois ans, après neuf ans d'hôpital, pour s'être rétractée dans sa déposition; son père banni pour trois ans.
Le comte, Dupuis et Desbrugnières condamnés solidairement pour les dépens. Le mémoire du comte supprimé avec affiche de la sentence ; permis d'écrouer le comte.
LA MÊME AU MÊME
Samedi 12 juin 1773.
Je ne veux pas attendre à demain à vous écrire, j'ai trop de choses à vous mander; premièrement, voilà un paquet que j'aime mieux vous envoyer que d'entreprendre de vous rendre compte de ce qu'il contient. Vous me ferez savoir ce que je dois mander à madame de Jonsac.
Les Spencer partent demain, ils vont coucher à Roissy; madame Greville et sa fille les y accompagneront, et y resteront trois ou quatre jours après le départ des Spencer. Les Spencer iront le lundi ou le mardi à Haute-Fontaine chez l'archevé<]ue de Narbonne, ensuite à Liancourt, et puis à Bruxelles chez madame d'Arémberg ', et n'arriveront à Spa que les premiers jours de juillet; madame Greville dans ce temps s'y rendra, et sa fille prendra la route de Londres ; ainsi finira l'histoire.
Il n'est pas douteux que si l'on n'avait vu ici qu'en peinture milady Georgine et madame Crevée, celle-ci aurait eu toute préférence; mais la première l'a généralement obtenue; sa taille, sa physionomie, sa gaieté, son maintien, sa bonne grâce ont charmé tout le monde. L'autre est peu animée, sa taille est médiocre, et elle demande d'être examinée pour être trouvée
^ La ducbesse douairière d*Arembei|;, née de la Marck, mère du duc actuel d'Aremberg. Une de ses filles, la princesse de Stabremberg, resta longtemps en Angleterre avec son époux, ambassadeur de la cour de Vienne. Son départ a causé de yife regrets à tous ceux qui l'avaient connue. i8S7.( A. N.)
belle; je crois qu'elle a de l'esprit, mais elle parle peu; elle sait bien notre langue. Voilà tout ce que je peux vous en dire; sa mère l'adore. Depuis qu'elle ne loge plus cbee moi, je ne l'ai pas beaucoup vue; je me flatte d'être biea avec elle, mais nous n'avons pas formé une (p^nde liaison. Jadk on me reprochait d'être sujette à l'eng^ouement; aujourd'hui j'en suis bien corrigée , je me borne k éviter de me faire des ennemis , et je n*ai plus la pensée d'acquérir des amis; je désire de conserver ceux que j'ai, qui sont en bien petit nombre, mats je m'en contente et n'en désire pas davantage.
Il faut vous parler à pilent de madame de Gramont. Elle vint chez moi le même jour que je vous écrivis ma dernière lettre ; mais comme il y avait des ambassadeurs chez moi, elle se fit conduire dans mon cabinet; je l'y allai trouver, l'accueil fut des plus obligeants ; le lendemain elle me rendit une seconde visite où elle fut encore plus agréable; elle me dit qu'elle désirait souper cirez moi. Par ses arrangements, ce ne devait être qn'un desjotnrs de la semttine où nous allons entrer, et je dêfvais souper demain dimanche chez madame de Laùzun avec elle, et le lundi <âiez «UNlame de LurembcHirg, Quelques dérangements survenus dans ses projets lui firent me demander à souper chez moi jeudi dernier; elle savait que j'avais ce jour* Ik rnsnlame de Beairmu et l'archevêque de Tovlouse. J'y consentis volontiers; nous fâmes sept, mesdames de Beanvan, de Poix et de Gramont, T archevêque de Toulouse, le Caracoioli et Pont-de-Veyle-.
Diinanobe, à, sept heures du maôn.
Cette seconde date est la cause de la nouvelle main.
J'ai fait mres réflexions sur les soupers d'aujourd'hui et de demain; je viens de m' excuser du solder de chez madame de Lauzun : je trouve que j'y figurerais comme les momies aux repas des anciens. Je pourrai bien riler demain chez madame de Luxembourg; cela est différent, T'avicienneté de la connaissance, plus de rapport des âges, et puis la Hberté de ne me point mettre à table , et peut-être n'arriverais-^ qu'après soo^ per; enfin j'évite le ridicule autant qu'il m'est possible; je le crains presque autant que l'ennui. 3'si changé le souper de madame de Lauzun contre celui de madame de la Vallière, quoique j'y aie soupe hier; vous serez étonné d'apprendre avec qui : avec la Bellissima; la duchesse l'avait exigé, non avec l'intention d'un raccommodement, mais pour la facilité du commerce;
il y avait beaucoup de monde» cela se passa bien, sans affectation, sans embarras; on n'observera plus de s'éviter, et on se rencontrera par hasard, sans qu'il en résulte jamais ni inconvénient ni conséquence.
Milady Spencer a eu le plus grand succès : on n'a jamais eu pour aucune étrangère autant d'empressement et rendu autant d^honneurs; elle les a mérités; on ne peut en ejffet être plus aimable. Je crois que vous ne la connaissez pas, et que vous connaissez peu madame Greville.
Je m'imagine que vous ne voyez guère mon baron. Depuis la lettre qu'il m'écrivit, le surlendemain de son arrivée à Londres, il ne m'a pas donné signe de vie. Je n'ai rien su de lui que par vous ; vous voyez que l'amitié n'est pas bien vive. Peut-être a-t-il été choqué de ce que je lui dis dûis ma réponse que votre nation ne lui convenait pas; que le caractère des Italiens lui convenait bien mieux.
A deux heures après midi.
En attendant le iacteur, je vais vous dire les nouvelles que j'avais oubliées. La mort de la présidente de Gourgues '; c'est une espèce d'événement : c'était une femme importante, qui avait des amis considérables; notre ambassadeur, je crois, était du nombre; madame de Montesson Fàimait passionnément. Sur la nouvelle de sa maladie, elle est parrtie sur-le-cbamp de Spa, et est justement arrivée ici le jour de sa mort. Sa douleur est extrême; elle est allée trouver M. le duc d'Orléans au Baincy, et quelques-unes des plus intimes de la défunte s'y sont rendues auprès d'elle. Cette dame a fait son légataire universel le président de Lamoîgnon, son frère; elle laisse cent mille francs à M. de Malesherbes son cousin, et à madame de Montesson ses pierreries, qui sont de peu de valeur.
Je loue mon petit logement à une madame la marquise de Beausset', sœur de madame de la Reynière; c'est une femme établie en province, fort belle, fort jeune, qui veut passer quelque temps à Paris. Je ne me propose point de faire une grande connaissance avec elle ; je n'aime point la société des jeunes personnes.
J'attends à cinq heures mesdames de Mirepoix, de BoufBers et de Boisgelin qui doivent venir prendre du thé avec moi. La
I Elle avait été longtemps attaquée d'une maladie incurable. (A. N.) S ?iée Jarente. Son mari était le neveu de Tévèque de Béziers. Elle était non-seulcinent fort jolie, mais au;isi fort spirituelle. (A. ^.)
maréchale, jusque vers la fin du mois prochain, habitera souvent sa petite maison de campagne, le Port à l'Anglais; j'irai y souper quelquefois. Je compte aller aussi une fois la semaine à Courbevoie , chez madame de Valbelle ' ; la compagnie y est détestable, mais on y joue au cavagnol. J'irai très-rarement à Roissy, chez les Caraman, c'est trop loin. Il est bien malheureux pour moi que Ghanteloup soit à une si grande distance ; si ce n'était qu'à vingt lieues, j'aurais bien du plaisir à rendre visite à la grand'maman, et à passer avec elle les temps où il y a peu de monde. Sa santé n'est point bonne; elle est maigre, elle est faible, elle tousse, elle dort peu, elle digère mal, j'en suis fort inquiète. Il n'y a pas grand monde présentement à Ghanteloup; madame de Gramont y retournera dimanche ou lundi.
. Voilà le facteur : une de vos lettres et une du baron * ; le baron me mande qu'il part pour les eaux de Harrowgate, et me donne une adresse, en cas , dit-il , que dans son apostille il ne la change pas, et dans l'apostille il la change, et c'est à Bruxelles qu'il faut lui écrire. Certainement il est fou.
MADAME LA MARQUISE DU DEPFAND A M. HOBAGE WAf.POLE.
Mercredi 14 juillet 1773.
Je ne suis point entrain d'écrire; je n'ai, ce me semble, rien d'intéressant ni d'amusant à vous dire. Cependant je puis vous parler de la pluie et du beau temps ; ia pluie que vous avez dû avoir à Strawberry-Hill m'a fort fâchée, mais elle n'aura pas continué tout le temps de votre séjour; ce qui me le fait espérer, c'est que depuis cinq ou six jours il fait le plus beau temps du monde.
Les dames du Garrçusel vous aiment toujours et me demandent souvent de vos nouvelles. L'ami Pont-de-Veyle , M. de Tourville et la Sanadoha me prient souvent de les rappeler à votre souvenir; la dernière est à Praslin depuis vendredi; elle en reviendra samedi; je serai bien aise de son retour, elle m'épargne des soins en me garantissant de l'ennui de passer des soirées •seule. Cette crainte de la solitude vous surprend , vous
1 La comtesse de Valbelle, mère du comte de Valbelle, Famant de la célèbre Clairon. (A. N.)
2 Le baron de Gleichen. (A. N.)
qui la chérissez tant; mais pensez que vous avez des yeux, des goûts, des talents, ajoutez beaucoup d'affaires, qui, quoiqu'elles vous fatiguent et vous fiàchent, vous préservent de l'ennui.
On se divertit beaucoup à Chanteloup ; on y joue des comédies où la grand'maman a le plus grand succès; il y a une trentaine de personnes, tant de la cour que de la ville , tontes des plus brillantes et des plus agréables; ce n'est pas cependant en vérité le temps où je regrette de n'y pas être, tout au contraire, c'est celui qui me fait chérir mon tonneau.
Dans cet instant j'entends le canon qu'on tire pour l'entrée de madame la comtesse de Provence ' ; elle fera les mêmes choses qu'a faites madame la Dauphine; vous me dispensez bien de vous en feire le détail.
Le mariage de M. du Barry avec mademoiselle de Toumon n'est point encore fait; il se fera incessamment^ et au sortir de l'église ils partiront pour Gompiègne.
Madame de Luxembourg part aujourd'hui pour Yillers- Cotterets ; elle nV sera que huit jours , et le 22 , jour de la 3fadeleine, qui est sa patronne, elle soupera chez moi; je lui donnerai pour bouquet de sa fête une tresse de iil d'or faite comme les tresses de cheveux, avec ce couplet, sur l'air des Folies d'Espagne :
Ces beaux cheveux qu'autrefoin Madeleine Pour plaire à Dieu raccoui'cit de moitié, Du tendre amour furent longtemps la chaîne; Qu'ils soient pour nous les nœuds de Tamitié.
C'est un petit abbé Delille qui en est l'auteur *. Il a beaucoup d'esprit et de talent, mais je le connais fort peu : vous n'ignorez pas que le goût présent est de parfiler, et que l'on a épuisé toutes les formes pour faire des galanteries dans ce genre.
Je vous promets de ne point lire les trois volumes de voyages '.
> Son entrée publique à Paris, qui n*avait pas encore eu lieu depuis son mariage. (A. N.)
^ Le |H>ëte qui s'est rendu depuis si justement célèbre. Madame du DefFand a toujours été scrupuleuse a nommer tes auteurs des vers fnit:f pour elle, ou donnés en son nom. L*auteur de la Notice sur la vie de madame du Deffandy qui se trouve à la tête des deux volumes de sa correspondance publiée à Paris en 1809, est dans Terreur quand il dit qu'elle s*attribuait les vers qui lui avaient été fournis par quelque homme de lettres de ses amis. (A. N.)
3 La première édition des Yoydrjes du capitaine Cook dans les mers du Sud. (A. N.)
Je yiens de relire Tom Jones ^ dont le commencement et la fin m'ont charmée. Je n'aime qne les romans qui peignent les caractères, bons et mauvais. C'est là où Ton trouve de vraies leçons de morale ; et si on peut tirer quelque fruit de la lecture, c'est de ces livres-là; ils me font beaucoup d'impression; vo;5 auteurs sont excellents dans ce genre, et les nôtres ne s'en doutent point. J'en sais bien la raison , c'est que nous n'avons point de caractère. Nous n'avons que plus ou moins d'éducation, et nous sommes par conséquent imitateurs et sîoges les uns des autres.
LA MÊME AU MÊME
Paris , mardi 27 juillet 1773.
La lettre dont vous aviez chargé milord Beauchamp ne m'a été rendue que tout à l'heure, quoiqu'il soit à Paris depuis samedi. Ce n'est point négligence de sa part. Un billet de lui qui l'accompagnait était daté du samedi; je ne doute pas que ce ne soit la faute de Golmau ' , de qui la mémoire est très-infidèle quand il a bu.
J'ai vu vos deux cousins*. lis me paraissent tels que vous me les dépeignez ; je les ai priés à souper pour samedi , ils ont accepté. J'aurai ce jour-là Tldole et sa belle-fille, une madame de Vierville , leur complaisante , la Sanadona, Pont-de-Veyle et Poissonnier*. Vous serez étonné de l'Idole; après avoir été plus d'une année sans souper avec elle, j'y aurai soupe trois fois dans l'espace de quinze jours. Les 'amitiés et les inimitiés ont la même allure dans ce monde-ci; il m'en prend souvent des dégoûts effroyables, et un très -grand désir de le quitter; ne craignez point que je vous rende compte des raisons et des réflexions qui m'amènent à penser ainsi : en faut-il d'autres que la vieiljesse et l'aveuglement, et le vide que l'on trouve dans tous les objets dont on est environné?
Je ne serai d'aucune utilité à vos cousins; le peu de gens de
^ Uq des valeu de madame du Deffand. (A. ^.)
S Le marquis d'ilertford (alors lord Beauchamp) et son frère lord ËLenri Seymour Conway. (A. ^.)
3 tlabile médecin français, qui avait fait depuis peu un' voyage en Angleterre pour réclamer Tinvention d*un appareil pour dessaler Tcau de la mer, dont un Anglais, A. Irwin, prétendait s'approprier la découverte. (A. ?^.)
ma connaissance, soi-disant amis, sont tous -dispersés; il n'y a que quelqoes personnages assez tristes , et faits pour ennuyer des jeunes gens, qui me soient restés; de plus, je ne me porte point bien , je m'affaiLUs extrêmement , il ne me vient rien à dire, et quand je veux parler, je ne trouve plus de termes pour m' exprimer ; je puis vous assurer que si l'on me trouve le sens commun , je ne le dois quà la prévention que quelques personnes ont daigné donner de moi; mais qu'aujourd'hui, si l'on me juge par ma valeur intrinsèque , on perdra bientôt cette prévention. Mais c'est trop vous parler de moi, et je vous en demande pardon.
Je crois que vous poiurez recevoir cette lettre avant votre départ , et qu'avant ce moment vous pourrez m'en apprendre le jour.
Je vous suis trèfrobligée de tous les détails que vous me faites de vos occupations, et de toutes les petites nouvelles; je sais combien vous aimez peu à écrire , et combien je vous dois de reconnaissance de votre complaisance ; ne croyez point que j'en • veuille abuser, c'est très-sincèrement que je vous prie de n'avoir point égard à ma satisfaction , et de ne consulter et de n'agir que par la vôtre. Je comprends extrêmement la répugnance que Ton a à écrire, je l'éprouve. Ma correspondance avec Chanteloup se ralentit de jour en jour ; je me le reproche, j'appelle Wiart, il prend Fécritoire, il ne me vient rien, et il s'en retourne sans que je lui aie rien dicté. Je n'écris plus à Voltaire , je relis actuellement le recueil de §es lettres et des miennes; cette lecture^ si vous daignez jamais la faire, vous paraîtra ennuyeuse ; j'ai crayonné celles que je trouve les plus passables. Je n'ai pas le même dégoût que vous aurez; j'ai la curiosité de' voir dans quelle disposition j'étais lorsque je les ai écrites.
Les comédies de Chanteloup sont cessées ou vont bientôt l'être ; Faccident de la main du grand-papa Fa un peu attristé * : il mange tout seul depuis qu'il a son bras en écliarpe; il ne saurait monter à cheval. La grand' maman est au bout de ses forces ; les comédies Fépuisent , mais elles la détournent de bien des choses qui serai^it pour elle pii^es que la fatigue. Je mis bien fâchée que Chanteloup soit à une si grande distance ; j'aimerais à être avec cette grand'maman : on se plalt avec les gens qui sont à notre unisson.
1 II avait eu un os de la main caste en Boutant on ckeral foqgtteui.(A. N.)
332 COïlRESPONDANCE COMPLETE
Le comte de Broylie fut nommé, dimanche dernier, pour aller chercher la comtesse d'Artois ; cette grâce, quoique légère, a rencontré de grands obstacles. Les gens titrés prétendaient que cet honneur n'était dû qu'à eux. La vicomtesse du Barry ' est trouvée admirable; on dit qu'elle ressemble en beau à madame de Ghâteauroux.
On prétend qu'un certain mariage (mais poifcrquoi ne pas nommer madame de Montesson?) se fera ces jours-ci. Elle vient d'acheter, huit cent mille francs, la terre de Saint-Port*, qui est à huit ou dix lieues de Paris.
30 juillet 1773.
Vous avez sans doute, madame, trouvé fort mauvais que je ne vous aie point écrit , et que je ne vous aie point remercié de m' avoir fait connaître M. de l'Isle, qui, par son esprit et son attachement pour vous, méritait bien que je me hâtasse de vous faire son éloge. Ce n'est pas que la foule des princes et des princesses de Savoie et de Lorraine , ou de Lorraine et de Savoie, qui étonnent la Suisse par leur afBuence, m'ait pris mon temps; ce n'est pas que Genève, encore plus étonnée que le reste de la Suisse , m'ait vu à ses bals et à ses fêtes : vous sentez bien que tout ce fracas n'est pas fait pour moi; mais je n'ai pas eu un instant dont je pusse disposer, et je veux vous dire de quoi il est question.
Les parents de M. de Lally, qui se trouve dans une situation très-équivoque et très-désagréable , se sont imaginé que je pourrais rendre quelques services à sa mémoire. Ils m'ont envoyé leurs papiers : il m'a fallu étudier ce procès énorme, qui a duré trois ans, et qui a fini enfin d'une manière si funeste.
J'ai trouvé qu'il n'y avait pas plus de preuves contre lui que contre les Calas , et que les assassins du chevalier de la Barre
* Née Toumon et parente du prince de Soubîse. Elle avait épousé le vicomte Alphonse du Barry, qui fut tué à Bath, dans un duel avec le comte Rice, Irlandais. (A. N.)
3 Saint-Port ou Saint- Assise, château magnifique sur les bords de la Seine, à quatre lieues de Fontainebleau. Le duc d*0rléans y mourut en 1786. La duchesse de Kingston en lit ensuite Tacquisition. (A. N.)
avaient à se reprocher le sang de Lally tout autant que celui de cet infortuné jeune homme.
Mais sachant très-bien que le public ne se soucierait point du tout aujourd'hui du procès de Lally, que tout s'oublie, qu'on ne s'intéresse ni à Louis XIV ni à Henri IV, et qu'il faut toujours piquer la curiosité de nos Welches par quelque chose de nouveau, j'ai fait un petit Précis des révolutions de l'Inde, k la fin duquel la catastrophe de Lally s'est trouvée naturellement.
Voilà, madame, ce qui m'a occupé jour et nuit; et quoique j'aie près de quatre-vingts ans, c'est le travail qui m'a le plus coûté dans ma vie.
Peut-être, dans l'indifférence où vous paraissez être pour les choses de ce monde, vous ne vous intéressez point du tout à ce qui s'est passé dans l'Inde et dans le Parlement. Nos sottises et nos désastres , dans Pondichéry et dans Paris , peuvent fort bien ne vous pas toucher ; aussi je me garderai bien de vous envoyer cette petite histoire, que j'ai composée pourtant pour le petit nombre de personnes qui ont le sens droit comme vous , et qui aiment , comme vous, la vérité.
Je me suis mis à juger les vivants et les morts. J'ai fait un précis historique du procès de M. de Morangiès ; et je ne suis pas plus de l'avis du Palais, que je n'ai été de l'avis du Parle-* ment dans tout ce qu'il a fait depuis le temps de la Fronde , excepté quand il a renvoyé les jésuites. Mais soyez bien sûre que vous n'aurez ni Morangiès ni Lally, à moins que vous ne l'ordonniez positivement.
J'oserai mettre encore dans mon marché que je voudrais que vous pensassiez comme moi sur ces deux objets ; mais ce serait trop demander. Il faut laisser une liberté tout entière aux persomies qu'on prend pour juges, et ne les point révolter par trop d'enthousiasme. '
Il est bon d'avoir votre suffrage ; mais je veux l'avoir par la force de la vérité ; et je ne vous prierai pas même d'avoir la plus légère complaisance. Tout ce que je crains, c'est de vous ennuyer; mais après tout, les objets q^e je vous présente valent bien tous les rogatons de Paris, et tous les misérables journaux que vous vous faites lire pour attraper la fin de la journée.
Il me semble qu'il y a un roman intitulé : les Journées amusantes; ce ne peut être en effet qu'un roman. Les journées heureuses seraient une fable encore plus incroyable. Vous les méritiez ,
ces journées heureuses; maïs on n'a que des moments. J'aurais du moins des moments consolants, si je pouvais tous foire ma cour.
Dimanche i*'^ août 177$.
Je crains que ma dernière lettre ne tous ait déplu , je vous y faisais des rabâchages sur le retardement des vôtres. Il faut être indulgent, et me laisser quelquefois parler de ce que j'ai dans la tête.
Oui , vos cousins m'ont rendu votre lettre , et vous le savez déjà, puisque vous en avez reçu la réponse.
Vous me demandez ce que je pense de vos cousins. Je les trouve (si l'on peut s'exprimer ainsi) de même acabit que vous, et cet acabit n'est pas le plus commun; j'aurais bien de la peine à en trouver un quatrième. Si vous voulez que je vous pairie plus clairement, je vous dirai que je les trouve d'une politesse extrême , respirant l'honnêteté , la droiture : je suis trompée , s'ils ne sont pas de la plus grande vérité. Je ne crois pas qu'ils aient autant d'àme et de chaleur que vous, mais c'est tant mieux pour eux, et peut-être tant mieux pour leurs amis ; leur âme étant plus calme, leur humeur doit être plus égale, et leurs têtes moins aisées à se troubler. Peut-être me méprends-je dans le jugement que j'en porte ; c'est plutôt deviner que juger, car je les ai très-peu vus, et n'ai point causé avec eux; ils m'ont i*endn une visite ; je soupai jeudi avec eux chez madame de la Yallière , et ils soupèrent chez moi hier avec les gens que je vous ai mandé; ils partent demain pour Gompiègne, d'où ils iront à Reims, et puis ils reviendront ici.
Je ferai demain xuï souper où j'enverrais volon^ers quelque autre à ma place, c'est à Sain t-Ouen, chez M. et madame Necker ; ils ont voulu me connaître , parce qu'on m'a donné auprès d^eox la réputation d'un bel esprit qui n'aimait point les beaux esprits. Gela leur parait une rareté digne de curiosité. Eh bien , j'ai été assez sotte pour faire cette connaissance , et quand je m'inter« roge pourquoi , je rougis de découvrir que c'est la honte de l'ennui, et que je suis souvent aussi imbécile que Gribouille, qui se jette dans l'eau de peur de la pluie (c'est un de nos proverbes ou dictons).
Je crois que M. de Guignes vous reviendra, mais pas pour bien long^temps.
Les comédies sont finies à Ghanteloup. Je me reproche la paresse que j'ai à leur écrire , je ne trouve rien à dii^e ; dans ce moment je suis dans le même cas.
ParU , 6 août 1773.
Depuis sept ou huit jours, Monsieur, je me fais lire vos lettres. Je les ai toutes conservées; j'y ai trouvé tant de plaisir, que j'étais dans les regrets de n'en plus recevoir. Ce matin Ton m'a dit : « Voilà une lettre de M. de Vbltaire. — Est-elle longue? — Oui, elle a quatre pages. — Ah ! tant mieux , lisezla promptement. »
Je commence par vous remercier de votre souvenir, de la continuation de votre amitié; j'v suis infiniment sensible, car il est certain que je vous suis tendrement attachée. Je vais , pour répondre à votre lettre , la prendre par la quene.
Vous finissez par dire que vous m'enverrez votre dernier ouvrage, si je vous le commande, si je vous l^ ordonne. Voilà des paroles que je ne proférerai jamais ; mais je vous supplie, avec la dernière instance, de ne pas différer d'un moment à me l'envoyer.
Vous attendez bien que je ne m'ingérerai pas à juger les faits ; mais j'aurai un plaisir extrême à vous entendre plaider, et il me serait bien difficile de ne me pas ranger de votre avis ; j'en suis déjà sur ce qui regarde M. de Lally; sans aucune estime pour lui, j'ai toujours pensé qu'il ne méritait pas un tel traitement.
A l'égard de M. de Morangiés, je n'y vois goutte; j'ai un penchant à croire que lui et les du Jonquai sont tous des fripons. On parle de la foi des Bohèmes; je ne sais pas quelle est celle des usuriers, et ce que c^est que des billets qu'on signe et qu'on n'est point obligé de payer : on dit qu'on les trafique, que c*est une chose en usage, mais dans quel temps et en quelle occasion les retire^t-on? Je m'attends que vous m'expliquerez cela.
Ne vous étonnez point si je suis si peu instruite, je n'ai point
336 GORRESPONDAINCE COMPLETE
lu le Mémoire de Ling^et; il u y a que la clarté el le charme de votre style qui puissent me faire lire les choses dont le fond ne m'intéresse point. Je vous admire et je vous approuve du zèle que vous avez pour la chose publique , et pour les individus qui la composent. Vous avez reçu des talents de la nature qui vous rendent comptable à tout l'univers; il faut que vous répandiez partout l'abondance de ses dons. Pour moi, à qui elle n'a donné que le pur nécessaire de l'esprit, que ce qu'il en faut pour connaître et sentir celui des autres , cinq sens qu'elle n'a pas jugé à propos de me conserver jusqu'à la fin de ma vie , je ne dois ni ne peux vivre que pour moi : c'est aussi le parti que j'ai pris. Je végète dans mon tonneau; je reçois quelquefois bonne compagnie , le plus souvent médiocre ; j'écoute les nouvelles, les jugements qu'on porte sur les spectacles et sur les livres nouveaux; je ne suis point tentée de voir les spectacles, et quand j'ai de la curiosité pour les livres , je suis toujours attrapée. Ne m'allez point dire : Il faut être indulgente; qu'est-ce qu'il faut faire pour cela? Soumettons-nous notre goût? En sommes*nous maîtres ? C'est vous qui avez formé le mien , prenez-vous-en à vous-même si vous trouvez mauvais que je sois difficile. Je finis par vous dire, mon cher Voltaire, que si vous m'aimez encore, et si vous voulez que j'aie d'heureux moments , il faut m' écrire et m' envoyer tout ce que vous faites.
MADAME LA MARQVISE DV DEFFAND A M. HORACE iTALPOLE.
Paris, 8 août 1773.
Vous avez grand tort de me consulter'; vous ne savez donc pas comment je juge? Par deux sensations, ennui ou plaisir;
^ M. Walpolc ayait dit : « Comme tous me demandez quelquefois des lectures, je TOUS prie de relire deux pièces que sûrement vous avez bien luesi mais lisez.-leii, de {[race, avec attention : c*e9t la Zaïre de Voltaire et le AfiMWtlate de Racine. Ai-je tort de les trouver pitoyables? Le langage surtout de la première me parait familier et trivial jusqu'au burlesque. A l'une et l'autre nul caractère, nulle probabilité, et dans Mithridate pas une j)ensce nouvelle, pas un seul sentiment qui fasse impression. Je viens de les relire, parce que j'ai envie de foire une autre tragédie, et j'ai été étonné de leur médiocrité. Je ne crois pas que je risquerai de faire pis, quoique je trouve que, depuis ma dernière goutte le peu d'esprit que j'avais s'est fort affaibli. Il me semble que
jamais je n'examine les causes. Vous pouvez avoir toute raison dans vos critiques. Si nos théâtres vous paraissent froids ou plats, ils ne valent rien pour vous. J'ai seulement fait une remarque, c'est que la disposition où nous nous trouvons influe beaucoup sur les impressions que nous recevons , et en conséquence sur les jugements que nous portons ; je crois que vous en conviendrez. Il me semble que la comparaison que vous faites de l'effet que vous aurait fait une pendule dans trois âges différents, peut s'appliquer à ce que je viens de dire.
Je ne puis pas sentir le mérite de Shakspeare ; mais comme j'ai beaucoup de déférence pour vos jugements, je crois que c'est la faute des traducteurs ^ A l'égard de vos romans, j'y trouve des longueurs , des choses dégoûtantes , mais une vérité
jc*est la gêne de la rime qui a été cause du peu de noblesse que Voltaire a mis dans seê expressions. Dites-moi si j'ai tort, et si je dois trouver Mithridate une belle pièce. Selon moi, c'est Touvrage d'un garçon qui sort du collège. La nature y parle- t-elle? y a-t-il rien qui surprenne à force de vérité même? n'est-ce pas l'éducation qui l^it faire de telles pièces, et non pas la connaissance intime de l'âme et des passions? Je veux relire Phèdre , Britannicus , Cinna^ RodogunCy Àlzire, Mahomet et Athalie que j'ai infiniment aimés, et dont je vous dirai mes sentiments. J'en suis'à VJphigénie, dont j'ai lu trois actes, et que je suis loin de trouver un chef-d'œuvre, comme l'estime Voltaire. C'est qu'il faut, pour que j'aie une satisfaction parfaite, que je sois grandement ému. Il me faut un grand choc de passions, des traits hardis et naturels, des caractères très-marqués, mais en même temps nuancés; et cette connaissance du cœur humain qui distingue les grands maîtres, et qui frappe comme un coup de lumière les esprits les plus communs. Le mécanisme d'une pièce faite pour s'assurer des suffrages, et non pas pour faire de grandes sensations, ne me frappe non plus qu'une pendule. La première pendule m'aurait causé de l'étonnement ; j'aurais acheté la seconde à mon usage ; je donnerais la troisième à un enfant.
> Ce sont nos auteurs tragiques que j'aime, c'est-à-dire Shakspeare, qui est mille auteurs. Je n'accorde pas, comme vous, le même mérite à nos romans. Tom Jones me fit un plaisir bien mince ; il y a du burlesque , et ce que j'aime encore moins, les mœurs du vulgaire. Je conviens que c'est fort naturel, mais le naturel qui n'admet pas du goût me touche peu. Je trouve que c'est le goût qui assure tout, et qui fait le charme de tout ce qui regarde la société. Scarron peut être aussi naturel que madame de Sévigné , mais quelle différence! mille mères peuvent sentir autant qu'elle; c'est le goût qui la sépare du commun des mères. Nos roman : sont grossiers. Dans Gil Bias, il s'agit très-souvent de valets et de toile engivince, mais jamais, non, jamais ils ne dégoûtent. Dans les romans de Fielding , il y a des curés de campagne qui sont de vrais cochons. — Je n'aime pas lire ce que je n'aimerais pas entendre. "(A. N.)
1 On trbuvera que, malgré les désavantages de la traduction, madame du Deffand a changé d'opinion sur ce sujet. (A. N.)
■1. ss
338 GORRESPOINDANCE COMPLETE
dans les caractères (quoiqu'il y en ait une variété infinie) qui me fait démêler dans moi-même mille nuances que je n'y connaissais pas. Pourquoi les sentiments naturels ne seraient-ib pas vulgaires? N'est-ce pas l'éducation qui les rend grands et relevés? Dans Tom Jones, Alworthy, Blifil, Square et surtout madame Miller, ne sont-ils pas d'une vérité infinie? Et Tom Jones, avec ses défauts et malgré toutes les fautes qu'ils lui font commettre, n'est-il pas estimable et aimable autant qu'on peut l'être? Enfin, quoi qu'il en soit, depuis vos romans, il m'est impossible d'en lire aucun des nôtres ^ A l'égard de notre théâtre, je ne m'éloigne pas de votre façon de penser; mais Athalie me parait une très-belle pièce, et je trouve de grandes beautés dans Andromaque; le style de Racine a une élégance charmante, mais qui peut-être n'est sentie que par nous. Il y a des beautés dans Corneille qui ressemblent beaucoup |(à ce que j'imagine) à plusieurs traits de votre Shakspeare. Il ne me feut pas des choses aussi fortes qu'à vous : le choc des grandes passions me causerait $ans*doute beaucoup d'émotion, mais cela n'est pas nécessaire pour m' intéresser. Le jeu... (ce n'est point le mot propre, je n'en puis trouver d'autre) des intérêts, des goûts et des sentiments ordinaires, quand ils sont bien nuancés comme dans Richardson, suffit pour m' occuper et me plaire infiniment. Voilà ce que j'ai pu débrouiller sur ce que je pense; vous n'en serez pas satisfait; mais songez à mon âge et à la faiblesse de mon génie.
J'ai reçu ces jours-ci une grande lettre de Voltaire, et je n'en suis point bien aise, parce qu'il a fallu y répondre '.
M. de Beauvau est revenu de Ghanteloup. II m'a donné de très-mauvaises nouvelles de l'état de la grand^maman; elle s'affaiblit, elle maigrit ; je souflFre beaucoup d'être séparée d'elle, et d'autant plus qu'elle me désire.
^ M. Walpole, dans sa réponse^ dit : ■ Nous ne sommes nullement d'accord sur nos romans; c'est le défaut du naturel qui me dégoûte, et que tous croyez y voir. Les caractères sont apprêtés, et travaillés au point d'en découvrir tout le mécanisme. Dans Gil Bios rien n'est forcé ; un trait peint un caractère, et un certain air négligé le rend vraisemblable. Je conviendrai de tout ce que vous dites à*AUuiiiej mais Tom Jones ne me fait pas la moindre impression. i> (A. N.)
3 M. Walpole dit : « Voltaire reprend sa correspondance avec vous, unt mieux ; il vous amusera de temps en temps , et vous vous amuserex à lui répondre ; ses plus mauvaises ieUres vaudront mieux que celles des autres. Je ne suis pas son enthousiaste, mais qui est-ce qui le remplacera? » (A. N.)
Le Toyage de Gompiègne ne m'a pas causé autant d'ennui que je le craignais; j'ai eu moins de monde, mais j'ai été rarement seule. J'ai pris une résolution que j'espère soutenir, parce que je m'en trouve assez bien : c'est de vivre au jour le jour, de ne pas penser au lendemain, de ne croire aux amitiés ni aux inimitiés, enfin de suivre la maxime de ma grand' tante, de prendre le temps comme il vient, et les gens comme ils sont.
J'avais beaucoup entendu parler de madame Beauclerc'; c'est, dit-on, la femme du monde qui a le plus d'esprit; elle a eu la gloire de vous amuser, et cela me le prouve.
J'ai reçu une lettre de madame de Crewe, fort naturelle, fort tendre, fort obligeante, et d'assez bon français. Je croirais assez qu'elle avait pris plus de goût pour moi que n'en avait sa mère, qui me paraissait craindre que j'eusse quelque part dans les attentions qu'on avait pour elle. Mon petit logement est actuellement occupé par une comtesse de Beausset ( Jarente est son nom), haute de cinq pieds sept pouces, belle, bien faite, très-pauvre, très^raisonnable, parlant de tout focilement et bien, mais à qui cependant je ne trouve rien à dire; je ne sais combien elle restera ici; cela dépend des aflbires qui l'y amènent.
Il me semble que je n'ai plus rien à vous dire; j*ai répondu à tous les articles de votre lettre; j'aimerais que cela vous servit d'exemple.
Il faut que je corrige un endroit de ma lettre , c*est sur le mot vulgaire : vous entendez par là des sentiments bas; en effet, c'est sa signification : c'est moi qui ai eu tort en le prenant pour des sentiments ordinaires; mais Richardson n'a point donné des sentiments vulgaires à Paméla, à Clarisse, à Grandisson, etc« , etc. Il n'en donne jamais de plus grands que nature ; et moi , malgré le goût que vous me supposez pour le romanesque , j'aime mieux les sentiments du peuple que ceux des héros de nos romans , tels que dans la Galprenède, et de je ne sais combien d'autres auteurs, comme Scudéri, etc. Mais pour Quinault, j'en ferai toute ma vie un cas infini, parae qu'il n'est jamais par delà le vrai.
1 Fea lady Dune Beaudere. (A. N.)
Fcrney, 13 d'auguste 1773.
J'ai peur, madame, que vous ne vous intéressiez pas plus à nos Indiens qu'à la plupart de nos Welches. Vous m'avez mandé que vous aviez jeté votre bonnet par-dessus les moulins, mais il ne sera pas arrivé jusqu'à l'Inde. Pour moi, je vous l'avoue, je considère avec quelque curiosité un peuple à qui nous devons nos chiffres , notre trictrac , nos échecs , nos premiers principes de géométrie, et des fables qui sont devenues les nôtres , car celle sur laquelle Milton a bâti son singuher poëmc est tirée d'un ancien livre indien, écrit il y a près de cinq mille ans.
Vous sentez combien cela élargit notre sphère. II me semble que quand on rampe dans un petit coin de notre Occident , et quand on n'a que deux jours à vivre, c'est une consolation de laisser promener ses idées -dans l'antiquité , et à six mille lieues de son trou.
Cependant, il se pourra très-bien que la description des pays où le colonel Clive a pénétré plus loin qu'Alexandre, ne vous amuse pas infiniment. Ce qui était si essentiel pour notre défunte Compagnie des Indes sera peut-être pour vous trèsinsipide. En tout cas, il ne tient qu'à vous de ne pas vous faire lire le commencement de cet ouvrage, et d'aller tout d'un coup aux aventures de ce pauvre LaUy, à son procès criminel, à son arrêt et à son bâillon.
Nous donnons de temps en temps à l'Europe de ces spectacles affreux qui nous feraient passer pour la nation la plus sauvage et la plus barbare, si d'ailleurs nous n'avions pas tant de droits à la réputation de l'espèce la plus frivole et la plus comique.
J'ai un petit avertissement à vous donner sur cet envoi que je vous ^ais, c'est qu'il n'est pas sûr que vous le receviez. M. d'Ogny, qui a des bontés infinies pour ma colonie, et qui veut bien faire passer jusqu'à Constantinople et au Maroc les travaux de nos manufactures, m'a mandé qu'il ne voulait pas se charger d'une seule brochure pour Paris.
Mon village de Ferney envoie tous les ans pour cinq cent mille francs de marchandises au bout du monde, et ne peut pas
envoyer une pensée à Paris! Le commerce des idées est de contrebande.
Je ne peux donc pas vous répondre, madame, que mes idées TOUS parviennent. Cependant c'est un ouvrage dans lequel il n'y a rien que de vrai et d'honnête. Le plus rude commis à la douane de l'entendement humain ne pourrait y trouver à redire. Je ne sais si nous ne devons pas cette rigueur qu'on exerce aujourd'hui contre tous les livres à messieurs les athées. Ils ont mal Eait, à mon avis, de faire imprimer tant de sermons contre Dieu. Cette espèce de philosophie ne peut faire aucun bien et peut faire beaucoup de mal. Notre terre est un temple de la Divinité. J'estime fort tous ceux qui veulent nettoyer ce temple de toutes les abominables ordures dont il est infecté , mais je n'aime pas qu'on veuille renverser le temple de fond en comble.
Je languis au milieu de souffrances continuelles, dans un petit coin de ce temple , et j'attends chaque jour le moment d'en sortir pour jamais. Vous n'avez perdu qu'un de vos sens, et je perds mes cinq.
Je n'ai pu faire ma cour ni à madame de B ni à madame
la princesse de C , sa fille, quoiqu'elles soient toutes deux
philosophes. Madame la duchesse de Y... l'est aussi. Une centaine d'êtres pensants de la première volée sont venus dans nos cantons. On prétend que tous les dieux se réfugièrent autrefois en Egypte; ils se sont donné cette fois-ci rendez-vous en Suisse.
Si vous aviez pu y venir, j'aurais été consolé. Je fais mille vœux pour vous, madame, mais à quoi servent-ils? Je vous suis attaché tendrement et inutilement. Nous sommes tous condamnés aux privations suivies de la mort. Je l'attends sur mon fumier du mont Jura, et je vous souhaite du moins de la santé dans votre Saint-Joseph.
Adieu, madame; contre nature, bon cœur.
A Ferney, 10 septembre 1773.
Eh bien, madame, que dites-vous à présent de la cabale abominable qui poursuivait M. de Morangiès? que dites-vous en tout genre de ce monstre énorme qu'on appelle le public, et qui a tant d'oreilles et de langues étant privé des yeux? Si vous
ayez perdu la vue du corps » et si je suis à peu près dans le même état quand l'hiver approche, il me semble que nous avons conservé du moins les yeux de l'entendement. Avouez que le Parlement d'aujourd'hui répare les crimes que l'ancien a commis en assassinant juridiquement Lally et le chevalier de la Barre.
J'ignore si M* D...,. vous a feit. tenir les Fragments sur Vtnde et sur le malheiureux Lally; ce petit ouvrage a quelque succès : il est fcuidé du moins sur la vérité. Mais il vous fout des vérités intéressantes, et je voudrais que celles-là pussent vous occuper quelques mom«[its.
Je voudrais surtout qu'une bonne santé vous rendit la vie supportable, si mes ouvrages ne le sont pas. Ma santé est horrible ; et quand j'écris » ce n'est qu'au milieu des souffrances. Soyez bien sûre, madame^ que mes maux de dérobent rien aux sentiments qui m'attachent à vous jusqu'au dernier moment de ma vie.
MADAME LA MARQUISE DU DEFFAND A M. HORACE WALPOIÏE
Lundi , 20 septembre 1773.
Qu'importe d'être fermier ou auteur? cela est égal, pourvu qu'on s'amuse; c'est de votre propre choix, sans intérêt particulier, que vous vous êtes fait fermier ; votre vanité en est satisfaite; ainsi vous n'êtes point à plaindre '.
Je n'ai jamais compris que cette lettre de madame de Sé\ngné^ méritât aucune attention, et surtout l'honneur de Fim-
^ M. Walpole était alors fort occupé à arranger les affaires de son nereu George, comte d'Orfocd, qui axai( un dérangement d'esprit , et se trouvait sous surveillance. M. Walpole a donné à madame du Deffand le récit suivant de ses nouvelles occupations :
« Milord Orford ne me laissera pas le temps d'écrire. Je quitte le métier d\'iuteur pour celui de bailli. Mes songes ne me présenteront plus un château d'Otrante. C*est triste de troquer des visions contre des comptes. Je m'étais fait un monde qui ne ressemblait e» rie» à cekii de» affaires. Hélas! il faut apprendre des choses utiles. Mes tablettes ne contiennent que des comptes de bœufs, de moutons, de chevaux de course et de leur généalogie, des répai-ations à faire , des fermes à louer, des hypothèques , des greniers à bâtir, des censuhatîons à foire, des procureurs à voir. Ah f quel chaos f je ne me connais plus. » (A. N.)
^ Elle parle de la lettre , accompagnée d'une tabatière, qu'au nom de ma-
pression; ce n'est point par fausse modestie» tous en avez reçu de moi plusieurs que j'aurais cru valoir mieux; mais on est, à ce que je vois , mauvais juge de soi-même.
Je ne comprends pas que vous ne compreniez pas ce qui m'a fait mettre tant d^énergie à mes craintes sur madame de Gramont; heureusement qu'elle se porte bien, mais si elle était morte (je le répète encore), que serait devenu Ghanteloup? la sorte d'ivresse qui soutient le grand-papa se serait dissipée, Faffluence de monde aurait cessé, l'ennui aurait succédé, et ce qui parait l'occuper beaucoup aujourd'hui, l'agriculture, les troupeaux, enfin toutes les occupations champêtres, pour lui n'auraient plus eu de charmes. Quand le cœur n'est pas satis* feit, tout cesse d'être agréable. La grand'maman s'en serait bientôt aperçue; et quel chagrin et quel ennui cela auraitr>il répandu sur le reste de sa vie ! Elle jouit actuellement du partage , et se flatte peut-être de quelque préférence ; elle aurait bientôt cessé de se flatter. J'aurais souffert de la savoir dans cette situation, et j'aurais peut-être eu le bon cœur de l'aller trouver; me voilà à l'abri de cette tentation, et fixée dans mon tonneau pour le temps qui me reste.
Vous avez une très-fausse idée de V Éloge de Colbert^ : l'au-
dame de Sévîgné elle a^ait enroyée à M. Walpole , et qu'il avait impriaiée daoa son catalogue de Strawberry-Uill. (A. N.)
^ M. Walpole, dans sa lettre, ayait d'avance jugé le premier succès littéraire de Necker en ces termes : « J*ai bien peu de curiosité sur VÉloge de Colbert. Eq premier lien, je n*aime pas de telles odeurs apprêtées de longue main ; en second , je n*al pas le goût des discours philosophiques et académiques : des dissertations sur le commorce, pour un homme qui n'y entend rien, m'ennuielont ; de grandes phrases pour décorer et rendre intelligibles des choses fort communes, me paraîtront pédantesques et pleines d'affectation. On prétendra hlre la critique de Louvois, et on aura le dessein de faire la satire de quelque ministre vivant. On ajoutera les éloges de la czarine, du roi de Prusse, du roi de Suède ; et je n'ai pas envie de lire la flatterie dans la bouche des prétendus philosophes; qu'on les paye, cela doit leur suffire. Il n'y a que Voltaire qui se fait encore lire, malgré tout ce qu'il a fait d'indigne. Envoyezmoi son Èpttre à Marmontel, Je vous dispense de la réponse, que certainement je ne lirai point. On est venu à bout, chez vous, de rendre la raison aussi absurde que l'ancien galimatias des écoles, et la mcyrale aussi fetigante que les contro- Tcrses sur la religion. On prêche dans ropcra-comi<|ue, et les romans parient agriculture. On fait regretter l'ennuyeux la Calprenède. Voltaire lui-même prêche, comme chef de secte, contre le bon goût, tant son enthousiasme le rend atrabilaire, et des fois mauvais plaisant. Il ne prise, et avec grande raison, que le siècle de Lonis XiV; et malgré cela, c'est lui qui a donné cours an mauvais ton d'aujourd'hui, il a tout effleuré, et ses singes ne font qu'ef-
teur n'est point un bel esprit, il est Fantipode des encyclopëdistes ; il croit avoir des connaissances de l'administration et du commerce; il a déjà paru de lui un Mémoire en réponse à l'abbé Morellet sur la Compagnie des Indes, dans lequel il a combattu toutes les idées de cet abbé : c'est M. Necker. Il garde encore l'incognito, c'est-à-dire il ne s'est point déclaré à l'Académie pour l'auteur, et ne s'est point présenté pour recevoir le prix. Il ne parle point de Louvois dans son discours; il entre dans fort peu de détails sur la vie de Golbert ; il ne loue ni ne blâme le ministère présent. Enfin il a voulu, comme bon patriote, communiquer ses idées. L'Académie avait donné pour sujet V Éloge de Colbert; il a saisi cette occasion, qui lui servit de prétexte. Je suis bien loin de vouloir m'éjriger en juge ; je peux avoir tort, mais ce discours me platt beaucoup. Je voudrais en retrancher quelques phrases obscures et métaphysiques, qu'il doit à la société de M. Thomas. II est cependant bien éloigné de l'admirer; mais souvent on prend, malgré soi, et sans s'en apercevoir, les manières et l'accent des gens avec qui l'on vit. Je le lui ai reproché ; il ne s'est pas jfaché comme l' archevêque de Grenade contre Gil Blas, mais il s'est défendu ainsi que lui.
Je suis bien de votre avis, il n'y a que Voltaire qui ait véritablement un bon style; mais, hélas! quel usage en fait-il * aujourd'hui? Il devient l'avocat de tout le monde ; il m'a envoyé quatre lettres qu'il a écrites à la noblesse de Gévaudan, en faveur d'un M. le comte de Morangiès, que je crois un fripon, et qui vient de gagner sou procès contre des gens aussi fripons que lui. Oui, vous avez raison, le nombre des fripons est grand, et l'estime est un sentiment dont on a peu d'occasions de faire usage. Allez, croyez-moi, les comptes de bœufs, de moutons, de chevaux, etc., valent tout autant que les contes à dormir debout dont on nous berce.
Mardi.
Je ne vous ai point dit que le grand abbé était ici. Je causai hier avec lui sur Ghanteloup : il prétend que toutes mes craintes n'étaient pas fondées; qu'on aurait été affligé, mais qu'on n'en aurait pas été moins occupé de ses brebis ; qu'on aurait pu voir moins de monde, mais qu'on s'en passerait facilement : ainsi me
fleurer tout. Ah! Montesquieu approfondissait tout, ne se fâchait point, ne • rabaissait pas tous les grands hommes, n'ennuyait jamais. C'est là qu'a fini votre grand siècle; car le mauvais goût n'eut point de part à tt% ouvrages. » (A. N.)
voilà fort rassurée. Vous vous êtes fort trompé, si vous avez cru que j'eusse d'autres motifs que l'amitié et l'iatérêt que je prends à la grand'maman. Je trouve la duchesse de Gramont aimable, mais je ne m'avise pas de Taimer.
Voici une épigramme qu'on dit être de Voltaire ' :
C*en est donc faii, Ignace, un moine vous condamne! C'est le lion qui meurt du coup de pied de l*àne.
Ne la trouvez- vous pas jolie?
MADAME LA MABQVISE DU DEFFAND A M. HORACE WALPOLE
Paris, 26 septembre 1773.
Je viens d'écrire à mes évéques d'Artois pour qu'ils sollicitent l'intendant M. d'Agay en faveur de votre milady*. Je parlai hier à madame de Mirepoix ; elle fut fort surprise que M. de Monteynard ne lui ait pas tenu parole; elle me demanda un nouveau mémoire; elle ne le lui donnera pas sitôt, parce qu'elle n'ira point à Versailles avant le départ pour Fontainebleau, qui sera le 4 d'octobre; elle est occupée de madame de Graon, qui vient d'accoucher d'un garçon. Elle a certainement beaucoup d'envie de vous obliger, et d'elle-même elle a imaginé d'agir auprès de M. de Crouy, qui est gouverneur de Calais, et qui pourra peut-être être plus utile que M. de Monteynard. Ce ministre dans ce moment-ci est fort occupé de ses propres affiiires, et, ainsi que votre milady, il craint beaucoup uu démé-
' A l'occasion de la destruction des jésuites par ]e pape Ganganelli, qui était moine lui-même. (A. N.)
S Lady Fenouillet. M. Walpole rend compte à madame du Deffand , dani« sa lettre de juin 1773, de la faveur qu*il sollicitait pour sa protégée. ■ Un ancien ami m'a recommandé, en mourant, une sienne maîtresse et des enfanU dont je suis une espèce de tuteur. Cette femme se maria à un gentilhomme, et s'en sépara l'année après. Elle s'est établie à Calais par économie, et pour élever ses filles au couvent. Elle se conduit très-sagement et très-honnêtement, voit la meilleure compagnie de la ville , en est aimée et respectée : son banquier vient de mourir. Il fallait passer à Londres pour avoir le consentement (le son mari à un nouvel arrangement de ses affaires. Elle est ici. On voudrait donner son hôtel, qui est grand, beau et à bon marché, an nouveau commandant de la place. Elle en a écrit à M. de Monteynard, qui lui a fait une réponse très-honnête, mais sans démordre totalement. Elle croit que la protection pourrait la sauver. Tout ce qu'elle demande, c'est de garder sa maison jusqu'à la fin de- son bail, c'est-à-dire deux ans et demi. • (A. N.)
nagement. Le comte de Broglie est obligé d'en foire un auquel il ne s'attendait pas : il était nommé pour aller recevoir la future comtesse d'Artois au Pont de Beauvoisin; il avait demandé la permission de partir un mois auparavant pour aller à Turin faire sa cour au roi de Sardaigne; les Broglie sont Piémontais. N'ayant point reçu de réponse de M. d'Aiguillon, il lui écrivit mercredi dernier pour lui en faire quelques reproches ; sa lettre lui a déplu, il l'a portée au. roi, et jeudi matin elle fut lue en plein conseil. Le vendredi, sur le midi, il reçut la visite de M. de la Vrillière, qui lui apporta une lettre de la propre main du roi \ qui lui ôte sa commission, et l'exile dans sa terre de RufFec qui est à cent vingt lieues d'ici, entre Poitiers et Angouléme ; il part ce soir. Cette aventure ne m'est pas agréable.
LA MÊME AU MÊME
Pari*, diquanche 3 octobre 1773.
Croyez-vous que je vous soupçonne de vanité, et que je puisse penser qu'elle soit le principe de vos actions? Non, en vérité, je ne le pense pas, je vous connais mieux que cela. Vous n'avez ni affectation ni ostentation; vous ne recherchez point la gloire, vous vous contentez de la considération que vous méritez ; vous craignez souverainement le blâme, et plus que toute chose, le ridicule. Mais dites-moi, je vous prie, dans quel état est monsieur votre neveu. Le dérangement de sa tète n'est-il pas l'effet du dérangement de sa santé? peut-il guérir? et s'il vit longtemps, serez-vous toujours son intendant? resterez-vous toujours chargé de diriger son bien, de la recette» de la dépense et de tous les soins domestiques? Vous êtes le chat de la fable,
^ La lettre finissait dans les termes suivants : «M. le comte de Broglie, vous devez bien penser que, d'après la lecture qui m'a été faite de votre lettre, non-seulement vous n'irez pas à Turin, ni au Pont de Beauvoisin., mais vous vous rendrez à Ruffec , où vous resterez jusqu'à ce que vous receviez de nouveaux ordres de ma part, ou de mes ministres, très-autorisés à cet égard. Ne répondez point k ma lettre, et partez pour RufFec le plus t6t possible. » — C'est k l'occasion de cet exil de M. le comte de Broglie, avant qu'il eût commencé à exécuter la mission dont il était chargé, que le duc de Cboiseul dit de lui : // prend le ministère par ia tfueue. Le comte de Broglie mourut en 1781 dans une espèce d'oubli, après avoir dirigé pendant loo^mps le ministère secret de Louis XV. (A. N-)
et monsieur votre frère le singe : il mange ou mangera les marrons que vous lui tirerez du feu ' ; cela lui est fort commode.
La mort de M. TaafFe' m*a surprise; il y a quinze ans qu'elle m'aurait £àchëe; sa demoiselle est, dit-on, assez malade. Madame Duplessis-Ghàtillon est morte ce matin ; je crois que vous ne la connaissiez pas; je ne vivais pas beaucoup avec elle.
Le grand abbé s'en retourne aujourd'hui à Ghanteloup ; il a été trois semaines ici, ce qui m'était fort agréable; il y a presque autant de temps que Pont-de-Veyle est à TIsIe-Adam, il ne parle point encore de son retour. L'exil de M. de Broglie me Cache infiniment, je vivais beaucoup avec lui. Tout le monde va partir pour Fontainebleau, et d'ici au mois de décembre je serai presque sans compagnie. Les Garaman resteront à Roissy jusqu'à la fin de novembre. Madame de Luxembourg passera ce mois-là à Ghanteloup ; si je pouvais bien dormir, je me consolerais de tout; mais passer les jours dans la solitude et lés nuits dans l'insomnie» c'est un peu trop.
J'ai eu la visite de madame de Yiri, et pendant qn'die me parlait, je lui trouvais une ressemblance; quand elle partit, mademoiselle Sanadon me dit qu'elle et une femme qui était auprès d'elle» lui en trouvaient une. Ne dites pas qui, m'écriai-
je , c'est mademoiselle Bagarotty; c'était la même. Voilà
qui est bien mal conté; cela fut plaisant, et cela ne vous le paraîtra pas.
Je n'entends plus parler des Lettres de madame de Se vigne. Je compte sur la parole que m'a donnée M. de Toulouse, que j'aurai les premiers exemplaires. Les nouveaux livres ne paraissent guère qu'après la Saint-Martin. .
Vous trouverez dans V Éloge de Cotbert quelquefois de l'affectation dans le style , des pensées obscures et trop métaphysiques : c'est un hommage que Fauteur a cru devoir à P Acadé-
< Sûr Édomnl WalfKile, comme frère aîné ^e M. Walpole, était le pins immédiat kéritier du litre et des biens de lord Orford. (A. M.)
^ M. TaafEe était Irlandais, frère du lord Taaffe, qui avait vécu longtemps eo France. Il ayait été un grand admirateur de mademoiselle de Lespinasse , pendant qu'elle demeurait avec madame du DefFand ; et il existe encore dans les papiers de rette dernière des lettres qui Ini furent écrites par M. Taaffe, exprimaot à la hi» les sentiments qu'il a portés à mademoiselle de Lespinasse, et sa reconnaissance pour la conduite que madame du DefFand a tenue envers elle. Ces lettres prouvent que, dans celte occasicm da moins, madame du Defland montra pour elle toute l'affection, toate la prudence et tous les soins d'une mcre. (A* N.)
mie; ce n'est pas le genre de son esprit : il a beaucoup d'esprit, de naturel, d'idées et de sentiment. La plupart des encyclopédistes s'élèvent contre son discours ; il a mille fois plus de bon sens qu'eux, beaucoup plus de justesse, et infiniment moins d'orgueil. Ne manquez pas, je vous prie, de faire lire ce discours à M. Burke; je voudrais savoir ce qu'il en pensera; je suis encore plus curieuse de savoir votre jugement.
Je vous dirai que j'aime assez le Caraccioli ; il a de la candeur, de la franchise et de la noblesse; il est divertissant, et puis il se plaît avec moi, il me tient fidèle compagnie. Le roi le traite fort bien. L'autre jour, le roi lui parlait de Naples, et disait qu'il y avait beaucoup d'insectes et de volcans. Oui, sire, cela est vrai; et en Angleterre il n'y a ni insectes, ni volcans, ni loups, ni moines; il dit tout ce qui lui passe par la tête, et il est fort à la mode ici.
M. d'Aranda* n'a encore vu personne; il s'est trouvé trop petitement logé dans la maison de son prédécesseur, qui avait avec lui femme et enfants , et lui , d' Aranda , est tout seul ; il prend la maison de M. de Bninoi, rue des Petits-Champs, qu'il loue vingt-deux mille livres.
Vous oubliez de me parler de la veuve de M. de Kingston *, je serais curieuse du procès.
Milady Spencer est retournée chez vous; c'est positivement une dame du grand monde, elle en a toutes les dimensions.
Paris, 8 octobre 1773.
J'attendais, monsieur, l'événement du procès de M. de Morangiès pour joindre aux remerclments que je vous dois de votre petite brochure, mon compliment sur le gain* d'un procès où vous avez beaucoup contribué. Vous devriez bien employer votre éloquence à faire abolir des usages qui confondent le vrai avec le faux et qui rendent les signatures inutiles. Je voudrais aussi que vous fissiez des factums pour ce pauvre roi de Pologne ' ; il y a tant d'injustice , de supercherie et de violence dans ce
^ Ambassadeur d*Espa^e en France. (A. N.)
* Feu la duchesse de Kingston. (A. N.)
3 H s^agissait alors du premier partage de la Pologne. (A. P9.)
moude , qu'il faut, quand on n'a pas vos talents pour les combattre et s'y opposer, plier les épaules et se taire. Il n'y a qu'une voix comme la vôtre qui ait le droit de se faire entendre.
Vous avez lu le discours qui a remporté le prix à l'Académie, V Éloge de Colbert^\ je voudrais savoir ce que vous en pensez; j'aime à soumettre mon jugement au vôtre.
J'ai été très-contente de vos Fragments sur l'Inde, et charmée de votre Épitre à MarmonteL Nos beaux esprits y trouvent la fraîcheur de votre printemps ; et moi, qui n'ai pas leur éloquence, je dis que vous êtes et serez toujours modèle en tout genre. Ne négligez pas de l'être en amitié, et conservez-en pour la personne qui vous admire le plus , et qui vous aime le plus constamment et le plus tendrement; cette personne c'est moi, je ne devrais pas craindre que vous vous y méprissiez.
MADAME LA MABQIISE DU DEFFAND A M. HORACE WALPOLE
Paris, 9 octobre 1773.
Non, non, je ne tibuve pas votre lettre trop longue et je n'aurais pas été plus contente si elle avait été plus petite; ah! vous le savez bien. Gomme vous n'êtes point comme le Craufurd ( que vous peignez parfaitement) , je ne vous donnerai point de louanges; mais je ne me refuserai pas de vous dire que je m'applaudis de vous avoir toujours parfaitement bien jugé. Votre lettre confirme et augmente l'opinion que j'ai eue d'abord, et que j'ai toujours continué à avoir de votre esprit et de votre caractère. II est impossible de mieux analyser un ouvrage', et
1 Par M. Necker. (A.N.)
* VEloge de Colbert, par M. Necker, dont M. Walpole avait dit : ■ Je trouve VEloge l'ouvrage d*un homme d'un très-bon esprit, et d'un homme de bien , pas fort éloquent. Il y a des endroits obscurs et trop pressés; et quoique en général l'auteur se sauve du galimatias clinquant d'aujourd'hui, il donne quelquefois trop dans les phrases abstraites qui sont en usage, et qui ne se trouvent jamais dans vos bons auteurs. En général, le discours est trop long, et surtout la première partie, qu'il aurait pu rendre plus courte, sans peser tant sur ce qu'il veut établir. Excepté le Phaéton , les comparaisons sont belles et justes. La quatrième partie est infiniment belle, touchante, attendrissante même, bien pensée, et, à peu de chose près, claire comme les bons auteurs. Somme totale, l'auteur me parait un bon citoyen, homme assez profond, mais pas un génie assez versé dans son métier. 11 ne frappe pas, mais il développe. Il persuade plus qu'il ne charme ; et à force de détails , il laisse à soupçonner
je suis bien tentée de vous lire à l'auteur, ce que je ne ferai pourtant pas sans votre permission.
Nous aurons, à ce que j'espère, les Lettres de madame de Sévigné plus tôt que je ne pensais ; il fiaudra chercher quelques moyens pour vous les envoyer. Je compte avoir bientôt un conte de Voltaire, dont le titi^ est le Taureau blanc; il n'est point imprimé, je le ferai copier et je vous Fenverrai; l'idée en est assez plaisante. Je n'approuve pas votre jugement sur les vers de Voltaire '; ils ont une facilité que n'ont point ceux de. Marmontel.
Je dicte cette lettre étant à ma toilette ; je me suis levée à six heures du soir, ce qui ra^ arrive fréquemment, reprenant le jour le sommeil que je ne puis avoir la nuit, et il se trouve par là que n'ayant nulle affaire, je n'ai pourtant le temps de rien. Je vous dis adieu jusqu'à dimanche, que je me propose de vous écrire une plus longue lettre.
Toute réflexion faite, je ne lirai point à l'auteur de Y Éloge de Colbertce que vous m'en écrivez; tout auteur est archevêque de Grenade.
qu*il ne s'est pas trop persuadé. Il a Pair dVxcuser les fautes de Colbert comme s*il demandait qu*on lui ea tînt compte comme des bienfiadts. La protection des arte, des modes, des inutilités, tient lieu à Colbert de mérite. Il aurait mieux valu dire la Terité, que Colbert combattait le penchant de Louis pour la guerre , en servant son goût pour la magnificence. Sully n'aimait que le bien; il osa combattre les goûts de son maître. Il est vrai que c'est Henri IV qui gagne sur Louis XIV plus que Sully sur Colbert. Sully connaissait la belle âme^ le bon esprit de Henri y et se confiait aux retours du roi sur lui-même. Colbert, plus courtisan par nécessité, détournait les faiblesses de Louis plus qu*il ne les choquait, et se contentait de faire un bien médiocre pour sauver à la patrie un mal horrible. Pour les bien juger, il faudrait que Sully fût le ministre de Louis, et Colbert de Henri. Louis eût craint et haï Sully : il resterait à voir si son austère vertu se fût pliée aux manèges adroiu et bien intentionnés de Colbert. Je doute que Colbert eût eu la fermeté de Sully vis-à-vis Henri IV. » (A. N.)
* Son Èpttrè à Marmontel. M. Walpole en porte le jugement ci-après : « Les vers de Voltaire sont à faire pitié , et ne seraient pas même passables si Marmontel les avait faits. Les siens sont meilleurs, mais k bâtons rompus, et la chute fort mauvaise. » (Â. N.)
MADAME LA MARQUISE DU DEFFAND A M. LE CHEVALIER DE l'iSLE
(inédite).
Paris, ce 11 octobre 1773.
Rien n'est si embarrassant que de répondre à une jolie et charmante lettre; il en coûte beaucoup à F amour-propre, surtout quand, dans cette lettre, on y trouve des flatteries que l'on ne mérite point, et qui, malgré qu on en ait, donneraient l'envie de les mériter. Après ce préambule, je vais vous écrire comme je pourrai.
Votre relation de Femey * m'a fait grand plaisir. Vous êtes charmé de Voltaire, et je puis vous assurer qu'il l'est de vous; il m'a remerciée de lui avoir procuré une si agréable connaissance.
Je vous serai très-obligée si vous voulez bien m' envoyer le Taureau blanc. Je ne sache que mademoiselle de Lespinasse ' à qui le chevalier de Ghàtelus en ait donné une copie. Vous voyez bien que si je n'en ai pas par vous, il faudra que j'en attende l'impression, ce qui serait bien long*. •
Vous vous êtes plu à Ferney, mais je ne doute pas que vous ne vous plaisiez mille fois davantage à Chanteloup. — La bonne santé de la grand'maman, le rétablissement de madame de Gramont, la gaieté du grand-papa, son "habileté , pour ne pas dire sa subtilité, au billard (qui me donne beaucoup d'envie de me mettre de moitié avec lui), tout cela, dis-je, me rend la vieillesse insupportable.
^ Voyez la lettre de madame du Deffand à Voltaire du 2^ octobre 1778, tome IV, de la Correspondance de 1824, p. 397-398, et la lettre de Voltaire à madame du Deffiind, 30 juillet 1773. {H, de VIsle.)
. * M. de Cayrol avait copié inexactement ce passage, car je trouve au folio 402, indiqué plus Laat, ce qui suit : « 11 décembre 1773. Votre relation de Ferney m'a fait grand plaisir. Envoyez-moi le Taureau blanc ^ il n'est pas encore imprimé; le chevalier de Châtelus en a donné une copie à mademoiselle de Lespinasse. n (H» de VIsle.)
3 Voltaire avait remis au chevalier le Taureau blanc. Une lettre de Voltaire du 26 septembre 1773, adressée au comte d'Argental, contient le passage suivant : ■ Pour répondre à tout, je vous dirai que le Taureau blanc est entre les mains de M. de Tlsle, et qu il faut le transcrire. » De Tlsle était Kami du chevalier de Châtelus, U est probable que ce dernier avait pris chez mon cousin une copie du Taureau blanc. Voyez encore la lettre de Voltaire au chevalier de l'Isle, du 13 octobre 1773, qui confirme ce que j'avance. {H. de VIsle.)
On vous trompe quand on vous dit que je me porte bien, que j'ai encore de la force et de la vie. Non, mon cher de l'Isle, je suis caduque, décrépite, insipide, imbécile, etc., et tout à fait indigne de me produire en bonne compagnie. Mais, pour comble de malheur, je ne saurais me plaire avec la médiocre; c'est pourtant à quoi il faut m'accoutumer. Si vous êtes généreux et compatissant, vous m'écrirez souvent, vous vous relayerez, l'abbé et vous, pour me faire des récits de tout ce qui se passe où vous êtes, et surtout pour me donner des nouvelles des maîtres de la maison et de la petite sainte * . Faites mes comphments à tout le monde et recevez les assurances de ma parfaite estime et de ma sincère amitié.
Mandez -moi ce qu'on pense à Chantelôup de V Éloge de Colbert * ; Voltaire l'a-t-il lu? Qu'en pense-t-il?
MADAME LA MARQUISE DU DEFFAND A M. LE CHEVALIER DE l'iSLE
(inédite).
Paris , ce dimanche 24 octobre 1774.
Je viens d'écrire à Voltaire ' , je lui raconte tout ce que vous dites de lui; il sera très-sensible à vos éloges, et il vous saura un gré infini des bons offices que vous cherchez à lui rendre auprès du grand-papa et de la grand' maman. Je suis persuadée qu'il n'est point ingrat, qu'il a pour eux beaucoup de reconnaissance, de respect et d'estime. Il faut lui passer des faiblesses et des misères ^ il brûle des chandelles au diable faute de saint devant qui il en puisse brûler. Il a toujours peur de tout; vous avez vu qu'il jouait l'agonisant pour qu'on le laisse en repos. — II fait depuis quelque temps un bien plat usage de ses talents. Je ne comprends pas quel projet il a eu en composant son conte
1 Madame de Choiseul-Betz. (L.)
3 'Cet ouvrage de M. Necker avait remporté le prix d'éloquence à T Académie française. La Correspondance de 1824 en parle. Le 2 septembre , Voltaire dit à M. de la Harpe : ■ Je n*ai point lu l'ouvrage de M. Necker. S'il blâme les économistes d'avoir dît du mal du grand Colbert, il me parait qu'il a grande raison. » Voyez aussi les lettres de Voltaire à madame du Deifand du i«r et du 16 novembre 1773. {H, de Vlsle.)
3 Voyez la lettre de madame du DefFand à Voltaire du S4 octobre 1773 ; t. IV, p. 397-398 de la Correspondance de 1824, et celle du l«r novembre 1773 de Voltaire à madame du DefFand. {H, de VIsle.)
du Taureau blanc; ce ne peut être que pour mettre au même niveau la Bible et la fable; cela valait-il la peine d'écrire'?
Comme je n'ai jamais eu de perles et de diamants de ma vie, je n*en irai pas chercher dans les quatorze cents pages de la petite brochure de M. Helvétius*. Je suis si lasse de tous ces auteurs qui ne se lassent point de chercher de l'esprit, que je leur prétière de la meilleure foi du monde les Êtrennes de la Saint-Jean et les Écosseuses', Quelqu'un disait l'autre jour que leurs esprits étaient le chien de Jean de Nivelle ^.
Vous ne devineriez pas ce que je lis actuellement , c'est Cléopâtre; celte lecture est fatigante et tant soit peu fastidieuse, mais il y a de l'intérêt de curiosité*.
Ah ! qu'il y a de peine à Paris pour passer son temps ! Si je n'avais pas une répugnance extrême à inspirer de la pitié, je vous raconterais la vie que je mène. C'est pour m'en distraire que je vous écris, et c'est aussi dans le dessein de vous engager à m'écrire, avec la noble générosité de ne pas toujours exiger de réponse ; je suis très-fréquemment dans des imbécillités si grandes, que je ne peux pas trouver mon nom>
Dites mille choses pour moi à ces parents que j'aime tant.
Dites-leur que je suis fort en peine de madame de la Valliére *. J'aurai encore le malheur de la perdre, et je vérifierai les vers de Saint-Lambert ^, qui sont si tristes et si beaux. Je ne veux pas les copier, je veux chasser toutes les idées sombres. — Aidezmoi dans cette entreprise en m' écrivant gaiement et souvent.
1 Voyez la lettre de Voltaire ù M. de Tlsle dû 13 octobre 1773, et celle de madame du Deffand à la duchesse de Choiseul, du 19 octobre 1773, t. II, p. 339. {U. de VJsle.)
3 De VHomme et de son éducation^ par Helvétius. Voyez la lettre de Voltaire à madame du Deffand du l"*" novembre 1773, et celle do madame du DefTand au même du 24 octobre. (H. de VIsle.)
3 Du comte de Caylus et autres. (//. de CJsle.) ^
^ Ce passage est biffé dans le manuscrit. (H. de VIsle.)
••> Est-ce la Cléopâtre de la Calprenède? {H, de VIsle,)
^ Madame de la Vallièrc était malade. Il en est question dans In Correspondance de 1824. Madame du Deffand en parle a Voltaire. Vovez les lettres du !«' et du 16 novembre 1773 de ce dernier, (H, de VIsle.)
"^ Dans sa lettre du l''^ novembre, Voltaire dit : « Vous me citez deux beaux vers de M. de Saint-Lambert. Ils vous ont fait plus d'impre.<<sion que les autres, parce qu'ils vous rappellent votre état et celui de vos amis, etc. » (fl. de VIsle.)
24 octobre 1773.
Il me prend une envie à laquelle je ne puis résister, c'est de vous écrire. Je vous mets peut-être au désespoir; votre projet était peut-être de laisser tomber notre correspondance. IMUus, mon cher Voltaire , je ne puis y consentir ; il faut nous aimer, il faut nous le dire jusqu'à la fin de notre vie. Hélas ! hélas ! il n'y a plus que courage.
Savez-vous ce qui m'a réveillée pour vous? G*est M. de l'Isle ^ qui m'a écrit de Ghanteloup tout l'enchantement où il est de vous, de votre santé, de votre gaieté, de votre bonne réception, de votre magnificence , de votre bienfaisance ; enfin , de tant et tant de choses, que je nen pois faire l'énumération. Mais ce qui m'a été infiniment agréable, ce sont les assurances qu'il m'a données de votre souvenir et de votre amitié; confirmezles en reprenant une correspondance qui m'est plus nécessaire que je ne puis vous le dire; elle dissipe mes ennuis, elle me fait entendre un langage que sans vous je croirais perdu. Écriveznmoi donc , mais que ce soit avec eoiafiance , et comme à quelqu'un sur qui vous comptez, dont le goût n'est pas entièrement perdu. Répondez aux questions que je vous fais. Je vous ai interrogé sur V Éloge de Colbert ; je désire savoir si mon jugement se rapporte au vôtre ; faites-moi part de tout ce que vous écrivez. Je n'ai jamais eu tant de besoin des soins et des attentions de mes anciens amis. J'éprouve ce qu'a dit Saint- Lambert, et qu'il a très-bien dit, sur celui qui a le malheur de vieillir :
Il voit autour de lai tout périr, tout changer, A la race nouvelle il se trouve étranger, etc.
J*ai dans ce moment la crainte de perdre madame de la Vallière , et ce serait une très-grande perte pour moi ; elle est plus que mon ancienne connaissance, elle est mon amie. Ce n*est point une grande maladie qu'elle a, c'est un estomac délabré, une faiblesse extrême qui l'empêche pour le présent de voir personne; faut-il donc mourir ou tout perdre? Je suis
1 Le chevalier de Tlsle, dont il est souvent parlé dans les lettres écrites à M. Walpole. (A. N.)
DE MADAMB LA MAROï^ISE ^^ DEFFAND. 355
bien triste, nHm cher Yoltaîre : le ciel ne m'a point domié le courage » et les âmes faibles sont en proie à tous les malheur». Consolez-moi, ayez soin de moi.
On dit que tous ayez trouvé des perles et des diamants dans la petite brochure de quatorze cents pages de M. Helyétius'. Gomme ma vie ne serait pas assez longue pour unç telle lecture et que même cette lecture pourrait F abréger en me feisant mourir d'ennui, indiquez-moi les pages qui renferment ces belles pierres précieuses.
Dimanche, 25 octobre 1773.
Je me mourais de peur de n'avoir pas de vos nouvelles, et encore plus d'en avoir de mauvaises. Je ne trouve pas celles-ci trop bonnes, mais elles me calment sur de plus grandes inquiétudes; votre faiblesse et vos soufirances m* affligent beaucoup, mais je ne veux vous en rien dire. Je suis fort touchée du soin que vous voulez bien avoir de me donner de vos nouvelles; c'est un baume qui guérit toutes mes blessures.
Je voudrais pouvoir vous mander quelque chose qui vous amusât ; je ne sais que le testament de M. d'Ussé qui puisse vo«b divertir un peu. Vous rappelez-vous de l'avoir vu chez le pré^ sident ou chez madame de Rochefort? C'était un vieillard de mon âge; distrait, ennuyeux, assez fou, et qui avait de l'esprit, grand partisan de mademoiselle de Lespinasse. Il lui laisse le Dictionnaire de Moreri, nonveUe édition; à madame de Ghoiseul-Betz , son violon ; à madame Rondet, ses chenets, pelle et pincette; à Sf. le duc d'Aumont, son pupitre; à Pont-de^ Veyfe et à (T Argent al, ses livres de musique, etc. Je n'ea ai pas retenu davantage.
J'attends un petit ouvrage de Voltaire ; je vous l'enverrai dès qne je l'aurai reçu ; c'est une Épiire à Horace; on dit qu'elle est fort jolie. II y a un autre Horace qui n'ai reçoit pas d'aussi bonnes , mais il doit être bien sûr de n'en jamais recevoir qui paissent le fâcher; pour ne pas L'ennuyer,, c'est une autre affaire ; je n'en répondrais, pas.
Mon projet est de vous envoyer toutes sortes de rapsodies
i Soa livre de VEsprii. (A.K.) '
par M. Craufurd; je ne pénètre pas ce qui le retient ici si longtemps; ce n'est certainement pas parce qu'il s'y amuse. Il s'ennuie à la mort, et prétend toujours être fort malade; il n'y a jamais eu deux êtres plus différents que vous et lui. Je le vois tous les jours ; je me crois un prodige de raison en comparaison de lui.
Il y a bien peu de monde à Paris ; Fontainebleau en enlève la plus grande partie; il en reste encore dans les campagnes particulières , et dans celles des princes. Je ne sors point , je soupe presque tous les jours chez moi, et sans votre maudite goutte, je serais tranquille , et assez contente; je m'en rapporte à votre amitié pour avoir de vos nouvelles, rapportez-vous-en à la mienne pour ouvrir mes lettres à tout jamais sans trouble et sans crainte.
Adieu jusqu'à mercredi.
LA MÊME AU MÊME
Paris, le 30 octobre 1773.
Il y a ici grande disette d'Anglais ; le dernier de ma connaissance part demain pour Naples, mais on m'a dit que M. Saint- Paul venait aujourd'hui à Paris ; je le ferai prier de passer chez moi, je lui donnerai le Taureau blanc, et il vous le fera tenir. Je serai trompée si cet ouvrage est de votre goût. Je ne hais pas non plus que vous les contes de fées , mais il faut qu'ils aient quelque suite , et non pas le décousu des rêves. On ne sait ce que celui-ci veut dire; il a la prétention de Tallégorie, et Von n'en peut rien conclure. Tout le projet qu'on peut lui supposer, c'est de démontrer que la Bible et la fable ont une parfaite conformité. Belle découverte !
L'abbé me mande qu'on a pris à Ghanteloup le diable dans un piège , qu'il est de la grandeur d'un chat, il a la peau d'un tigre, la queue d'un makie, le museau d'une fouine, qu'il pue à renverser; l'abbé l'a interrogé, et comme il n'a rien répondu, il en conclut qu'il est un sot, et se confirme dans l'opinion qu'il a toujours eue, que le diable n'a pas l'esprit qu'on lui s\ippose. Cet abbé est un trésor, il n'y a pas de sorte d'esprit qu'il n'ait; c'est le vrai bonheur de la grand'maman; lui seul supplée et remplace parfaitement les différentes compagnies; on n'en
refjrelte aucune. Ils sont seuls actuellement, eh bien, ils ne désirent personne. Madame de Luxembourg y va mardi sans madame de Lauzun , qui reste pour le mariage ' ; on consentirait qu'elle l'attendit pour partir avec elle, mais l'ennui, l'ennui en ordonne autrement ; elle n'aurait pas à Paris des soupers pour les sept jours de la semaine, et puis c'est du bon air de rendre des soins, quoiqu'on sache intérieurement qu'ils ne sont point désirés, et qu'on n'a point en soi le sentiment qui y entrafne.
. Le inonde, chère Agnèit, est une étrange chose.
Il est plus instructif que tous les livres passés , présents et à venir; personne n'en a achevé ni n'en achèvera la lecture; la vie la j)Ius longue en laisse encore bien des pages. Pour moi, qui , malgré la vieillesse , n'en suis pour ainsi dire qu'au commencement, je n'ai pas la curiosité d'aller beaucoup plus loin.
La Bellissima partit jeudi dernier pour aller au-devant de la princesse*. Dans Je premier carrosse, elle et madame de Bourbon-Busset, ci-devant dame Boucault; dans le second, la duchesse de Quintin , ci-devant comtesse de Lorge , et madame de Creney ; vingt ou vingt-cinq voitures composent la marche. Vous me dispenserez de tous les détails. La Bellissima sera , je crois, bien empêtrée dans tout ce qu'elle devra faire; mais Dieu l'assiste, je ne m'en soucie guère.
On ne résout rien à la cour, on annonce tous les jours des changements pour le lenderol^in, et ils n'arrivent point. On me dit hier que les diplomatiques reviendraient sept ou huit jours avant la fin du voyage. Madame de Mirepoix et les Beauvau pourront bien en faire de même; à la bonne heure; mais j'attends tout cela avec patience, je m'accoutume à la paresse, et je mets en pratique une chanson que je fis il y a trois ou quatre mdis, que je ne vous ai point envoyée, 1" parce que je ne la trouve pas bonne, et puis parce que vous me soupçonnez toujours des desseins, ce qui me choque infiniment, parce que je les ai tous abdiqués, abjurés, et que rien n'est plus certain que je n'en formerai de ma vie. Après cette protestation, je puis vous dire ma chanson, sur l'air des Trembleurs :
Étes-vous sexagénaire?
Cessez de prétendre à plaire ,
* Le mariage dn comte d'Artois. (A. N.)
S La princesse Thérèse de Savoie, comtesse d'Artois. (A. N.)
358 OORRESPONDAJNGB COMPLETE
Crainte de l'effet contraire.
Et d*éprouver des dégoûts.
Pour adoucir la tristesse, Compagne delà vieillesse, Livrez-voos à la paresse, Et ne comptez que sur tous.
A Ferney, l"' novembre 1773.
Eh bien , madame , je commence par les diamants brillants.
Page 102, tome !•'. « Pourquoi faire de Dieu un tyran oriental? Pourquoi lui feire punir des fautes légères par des châtiments étemels? Pourquoi mettre le nom de la Divinité au bas du portrait du diable? »
Page 107. « Nous sommes étonnés de F absurdité de la religion païenne : celle de la religion papiste étonnera bien davantage la postérité. »
Page 121. « Pour être philosophe, dit Malebranche, il faut voir évidemment; et pour être fidèle, il faut croire aveuglément. Malebranche ne s'aperçoit pas que de son fidèle il en fait un sot. »
Page 321. « Pourquoi tout moine qui défend avec un emportement ridicule les faux miracles de son fondateur se moque-t-il de F existence des vampires? C'est qu'il n'a point d'intérêt à le croire. Otez l'intérêt, reste la raison; et la raison n'est pas crédule. »
Je prends ces petits diamants au hasard, madame; il y en a mille dans ce goût dont l'éclat m'a frappé : cela n'empêche pas que le livre ne soit très-mauvais. Je passe ma vie à chercher des pierres précieuses dans du fumier ; et quand j'en rencontre, je les mets à part et j'en fiais mon profit : c'est par là que les mauvais livres sont quelquefois très-utiles.
J'ai lu, il n'y a pas longtemps, ¥Àrt d'aimer, de Bernard. C'est un des plus ennuyeux poëmes qu'on ait jamais faits; cependant il y a dans ce long poëme une trentaine de vers admirables, dignes d'être étemels comme le sujet du poème le sera.
Pour faire un bon livre, il faut un temps prodigieux et la patience d'un saint : pour dire d'excellentes choses dans un plat livre , il ne faut que laisser courir son imagination. Cette
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foUe du logis a presque toujours de beaux éclairs : voilà pour Helvétius.
A regard de ÏÉloffe de Colbert, c'était un ouvrage qu'on ne pouvait foire qu'avec de l'arithmétique; aussi est-ce un excellent banquier qui a remporté le prix. J'avoue que je ne saurais souffirir qu'un homme qui porte un habit de drap van Robaù, ou velours de Lyon , qui a des bas de soie à ses jambes , un diamant à son doigt et une montre à répétition dans sa poche, dise du mal de Jean-Biqptiste Colbert, à qui on doit tout <:ela.
La mode est aujourd'hui de m^riser Golbert et Louis XIV; cette mode passera, et ces deux hommes resteront à la postérité avec Racine et Boileau.
Après vous avoir confié mes inutiles idées sur ces objets de curiosité, je viens à Tessentiel, c'esfrÂ-dire à vous, à votre santé, à votre situation, qui m'intéressent véritablement. L'âge avance, je le sens bien, et mes quatre-vingts ans m'en avertissent rudement : notre feicuUé de penser s'en ira bientôt comme notre (acuité de manger et de boire. Nous rendrons aux quatre éléments ce que nous tenons d'eux, après avoir souffert quelque temps par eux, et après avoir été agités de crainte et d'espérance pendant les deux minutes de notre vie. Vous êtes plus jeune que moi; ainsi, selon la règle ordinaire, je dois jpasser avant vous.
M. de l'Isle se moque de moi de dire qu'il m'a troavé de la santé. Je n'en ai jamais eu, je ne -sais ce que c'est que par ouïdire, je n'ai pas passé un jour de ana vie sans souffrir beaucoup. J'ai peine même à concevoir ce que c'est qu'une personne dans une santé parfaite ; car on ne peut jamais avoir de notion juste de ce qu'on n'a point éprouvé : voilà pourquoi je sots tièspersuadé qu'il est impossible gu'un médecin ait la moindre connaissance de la fièvre et des antres maladies, à moins qu'il n*en ait été attaqué lui-même.
Vous me citez deux beaux vers de M. de Saint-Lambert : ils vous ont fait plus d'impression qœ les autres, parce qu'ils vous rappellent votre état et celui de vos amis. Le grand secret des vers, c'est qu'ils puissent s'ajurter à toutes les conditions et à toutes les situations où l'on se trouve. Ces deux vers de Fabbé de Chaulieu :
Bonne ou mauvaise santé Fait notre philosophie,
aeO CORRESPONDAKGE COMPLETE
resteront ëteniellement, parce qu'il ny a personne qui n'eu éprouve la vérité.
Ce que vous me mandez de madame de la Yallière m'étonne et m'afflige; mais si elle n'est que faible, il y a du remède. Le vin n'a été inventé que pour donner de la force. Je conçois que son état vous attriste. Vous n'avez point, dites-vous, de courage : cela veut dire que vous êtes sensible; car le courage de voir périr autour de soi, sans s'émouvoir, toutes les pei^onnes avec lesquelles on a vécu , est la qualité d'un monsti*e ou d'un bloc de pierre de roche. Je fais grand cas de votre faiblesse : tant qu'on est sensible, on a de la vie. Puissiez-vous, madame, avoir longtemps cette faiblesse d*àme dont vous vous plaignez ! Je mourrai sans avoir eu la satisfaction de m' entretenir avec vous : c'est là ma grande douleur et ma grande faiblesse.
Mon âme (s'il y en a une) aime tendrement la vôtre; mais à quoi cela sert-il?
MADAME LA MARQUISE DU DEFFAND A M. HORACE WAI.POLE
Mai*di 2 novembre 1773.
Je viens de relire votre lettre dans l'intention d'y répondre : c'est une entreprise, il faut marcher droit et craindre de s'égarer; je m'en tirerai comme je pourrai.
Rien n'est si bien écrit ni si bien démêlé que la peinture que vous me faites de votre caractère '. Ce que vous ne croirez pas, c'est que j'y aie reconnu le mien, c'est-à-dire dans ce que vous regardez comme de grands défauts, et qui le sont en effet en moi, mais qui deviennent en vous des occasions,
1 « Vous louez mon courage*; ah ! je n'en ai guère. Je suis colère et timide ; je n*ni aucune présence d'esprit ; il me faut du temps pour me calmer et pour me donner du jugement. Je suis bien petit à me» propres yeux. Je faii« le fier mal à propos , le souple avec plus mauvaise grâce encore. TantAt c'est la vengeance qui me séduit , et tantôt la finesse. Mon Dieu ! quelle misère que l'âme de l'homme! Toutes réflexions Faites, je rends grâce au ciel de n'avoir pas été monarque ou grand homme : la flatterie m'eût séduit ; je me serais cru trèscapable; j'aurais été despote par droiture, ou fripon par indignation ; j'aurais méconnu les hommes ou moi-même. Ilélas! c'est bien tard que je fais mon éducation! Dieu merci, j'ai un maître sévère; et c'est moi-même. » (A. N.)
* Ceci avait rapport à rarraoQeinent des affaires de ton neveu George, comte d'Orford. (A. N.)
pour ainsi dire, d'exercer et de mettre en valeur toutes les vertus que je n'ai pas, la force et le courage. Vous vous troublez, et vous ne voyez pas dans le premier moment tout ce que la réflexion vous fait apercevoir après. Ah! je suis de même , je ne sais jamais que le lendemain ce que j'aurais dû dire et faire la veille. Les fautes que je fais en conséquence me découragent; je prends des résolutions, je n'ai pas la fermeté d'en tenir aucune ; je n'estime personne, et ne puis me passer de ceux que je méprise ; je ne cesse de désirer, de chercher des appuis, des soutiens, sachant bien que je n'en trouverai jamais; que tous les hommes ne sont que vains et personnels, que les meilleurs sont ceux qui ne sont pas envieux et méchants, et qui ne sont qu'indifférents.
Ne voilà-t-il pas que je parle de moi? c'est ce que j'avais résolu de ne point faire.
Vos idées sur l'ennui sont fort diËFérentes des miennes. Vous vous imaginez n'en être pas susceptible, et je crois que vous Pètes autant et plus que personne. Vous avez à la vérité plus de ressources qu'un autre pour l'éviter, des goûts et des talents; mais il est des moments oîi l'on en est pour ainsi dire abandonné et qu'on se croit dans le néant, et c'est ce qu'on n'éprouve point quand on a des occupations forcées; tous ceux qui en ont s'en plaignent, et quand ils n'en ont plus, ils ne peuvent s'aecoutumer à s'en passer. Je me souviens d'avoir pensé dans ma grande jeunesse qu'il n'y avait d'heureux que les fous, les ivrognes et les amoureux. Quiconque est à soimême, livré à la seule faculté de penser, doit être le plus malheureux des hommes. Mais laissons tout cela.
Mercredi 3.
Je reçois dans ce moment des lettres de Ghanteloup; je devrais croire y être bien désirée , bien regrettée , bien aimée ; mais j'ai perdu la foi, l'espérance, il ne me reste plus qu'un peu de charité ; je trouve à l'employer en supportant tout ce qui me choque.
En vous parlant de votre santé, je ne vous ai point donné un conseil que je crois très-salutaire , c'est de vous faire brosser tous les jours, avec une brosse un peu rude ; rien ne facilite autant la transpiration ; je me suis assujettie à cette pratique et je m'en trouve bien.
LA m£M£ au UÈME.
I 13 novembra 177ft.
ïlnfia voilà les Lettres de madame de Sévigné. Ce recueil se fera pas honneur à l'éditeur *; il ne suit point Tordre des dates, sa préface m'a paru plate« £n parcourant tous les sujets de ces lettres, il ne dit rien de sa tendresse pour sa fille, c'est ce que j'en admire le plus , et ce qui (malgré ce que vous en dites) vous la fait nonmier votre sainte. Les lettres de Gorbinelli sont ennuyeuses et communes. Il est ineffable qu^oa ait conservé les lettres de madame de Simiane , elles devaient être jetées derrière le feu à mesure qu'on les recevait '; ce qu'il y a de bon et d'agréable dans <^ recueil , ce sont les lettres à M. de Pomponne, dont les éditions étaient épuisées, et par conséquent devenues fort rares.
U y a une petite lettre écrite du Pont de Beauvoi^ ' qui fait grand bruit; voici ce qu'elle contient.
u Sire, j'ai vu madame la comtesse d'Artois ; le premier jour » elle m'a plu, le second elle m'a intéressée, ce qui fait que je la » mène avec plaisir à Votre Majesté. »
On attendait la nomination de trois dames, pour joindre iuix six déjà nommées; il élevait y en avoir deux tkrées : au lieu de ces trois, on en a nommé cinq n«n titrées. Mesdames Je Bonçay, de Trans ^, de Bombelles*, de Fougères',
1 Toutes les lettres qui se trouTent dans le recueil dont il est question id , ont de|MiB été insérées, par ordre ebronolo^ue , dans Tédiûon cosifilèie et soignée de la correspondance de madaske de Sévîgné, puUîée par M. de Maomerqué. (A. N.)
* M. "Walpole dit ù ce sujet: «J'ai achevé ma Sévigné. Vous Tavez trèsbien jagée. ISonoibstant , je trouve qne madame de Simiane ayaoC en quelque chose a dire^J'eût bien dit. Il n'y a rien qui dé|iose qa'elle eût des entrailles. Elle ne fait que flatter un intendant pour se faire donner des places ]K)ur ceux de sa suite. Gorbinelli ennuie à la mort avec sa plate jalousie prétendue.... Il y en a deux de madame de Sévigné qui sentent l'ancien style, celles sur Vardes, et sur la mort du grand Condé ; mais ce qui me ravit , c'est un mc«, une application la pl«s heureuse qui fut jamais, c'est où elle coniK4e M. de Moulceau de ne qu'il est devenu grand-père, en loi citant ce mot de la fameuse épigramme de Martial : Pœte^ non dolet. Voilà ce qui est unique ! voilà ce qui mérite la canonisation. « (A. N.)
' De madame de Forcalquier. (L.)
* Née la Suse. (A. N.) ( Née de Mackau. (L.)
^ Née de Vaux, fille du maréchal de Vaux. (A. N.)
et Ik marquise da Bany \ qui est mademoiselle de Fumel. J'envoie mon paquet à M. Saint-Paul, et je ie prie de vous le faire tenir comnne il pourra.
MADAME LA MARQUISE DU DEFPA19D A M. LE CHEVALIER DE l'iSLE
(inédite).
Ce samedi 13 novembre 1773 '.
Depuis votre lettre du 4, monsieur, à laquelle je n'ai point répondu, croyant toujours trouver quelques occasions, j*ai vu avec surprise qu'il ne s'en présentait aucune; je me suis repentie d'avoir attendu inutilement, et de m' être privée de recevoir aucune nouvelle. Il n'y a donc plus personne qui voyage d'Âmboise à Paris et de Paris à Amboise? Gela ne me paratt pas naturel; mais la poste reste, et j'y ai recours aujourd'hui; ne différez point, je vous prie, à me donner des marques de souvenir; je ne puis soutenir Fabandon où je me trouve, il faut que je reçoive incessamment des nouvelles de la grand'maman , du grand-papa , de madame la duchesse de Gramont , de madame la maréchale ', de la petite sainte, du grand abbé, du chevalier et du marquis de Boufflers *, de M. de Stainville s'il e3t encore avec vous; mais il devait revenir le 10. L'ignorance où je suis de tout ce qui se passe où vous êtes , me persuade qne je suis exilée au bout du monde.
Vous recevrez ce billet demain ou ce soir. Si vous avez le bon procédé d'y répondre sur-le-champ, f aurai au plus tard votre réponse mercredi matin; c'est encore attendre bien longtemps.
Gomment a-t-on trouvé la brochure que j'ai envoyée? Si je m'étais donné le temps de la lire, elle ne serrait pas partie *. Les Leiires de madame de Simiane ne sont-elles pas bien jolies? Ce petit ouvrage fait grand honneur à l'éditeur; s'il continue à
^ La lenuBC du pins jeune des trois frères du Barry, lequel prie ensuite le nom de comte d'Ai^ccmrt« (A. ]N.) 3 Cette lettre est de 1773. Voyez les autres correspondanoei. (M^ de Visie,)
* De Lnxemboui^. (L.) / . # ,
* Frère dn rfievalîer de Boufflers? (L.) •'^t" • i»i*.x .-./.oi i.x :> f
* Le livre d'Helvctius. (L.) ' i /
nous donner d'aussi beaux recueils, on aura de quoi former une ample bibliothèque '.
Il y a une petite lettre qui fait grand bruit, et qui serait bien digne de l'impression'.
Paria, 15 novembre 1773.
Voilà donc les diamants brillants de la petite brochure de quatorze cents pages d'Helvétius! Il y en a encore mille autres, dites-vous; mais, mon cher Voltaire, ne reconnaissez-vous pas ces beaux diamants pour des cailloux' de vos jardins? Il n'y a point d'auteur qui ne s'en soit enrichi. J'admire votre patience de lire les ouvrages les plus ennuyeux du monde.
Je ne suis point contente de votre laconisme sur Y Éloge de Co/ier/; j'attendais quelques détails : l'ouvrage, il me semble, en vaut la peine. Vous ne me parlez point avec confiance. Je voudrais savoir ce que vous pensez de la pièce du Connétable * : je sais qu'on vous l'a lue; mais vous ne me le direz pas. D'où viennent ces réserves? Est-ce par méfiance? est-ce par mépris? Je vous garderai le secret, et je ne suis pas tout à fait indigne d'être éclairée; malgré vos réticences , je suis charmée de votre dernière lettre; c'est une des plus agréables que vous m'ayez jamais écrites.
Je suis bien de votre avis : Pour dire d'excellentes choses, il faut laisser courir son imagination, cette folle du logis a presque toujo^rs de beaux éclairs; mais ne loge pas qui veut cette folle.
Je croirais que M. de l'Isle a raison ; tout ce que vous écrivez confirme ses dépositions. Si votre corps est malade, votre esprit est bien sain. Malgré le peu d'années que j'ai de moins que vous, j'ai bien l'espérance que vous me survivrez et que
' La Correspondance de 1824 parle , je crois , de la brochure et des lettres de madame de Simiane. (//. de Vlsie.) — V. Lettre du 13 novembre.
3 La lettre impertinente et ridicule * de madame de Forcalquier ** au roi, écrite du Pont de Beauvoisin. (^Note du chevalier de Viste.)
3 Le Connétable de Bourbon, tra^rédie du comte de Guibert.
* Le chevalier de Tltle fit une parodie de ceue lettre. Voyez la Correspondance publlée par M. de Saint- Aulaire, t. Il, p. 249. (//. de thle.) ** Madame de Forcalquier, née deCanisy.
TOUS me dédomma^jerez du plaisir que j'aurais à tous rcToir, en m'écriTant souvent, et en laissant la folle de Totre logfis courir a bride abattue.
M. DE VOLTâlRE A MADAME LA MARQUISE DU DEFFAND.
16 novembre 1773.
Vous voulez absolument, madame, que je tous dise si je suis content d'un ouTrage où il y a autant de mauTais que de bon, autant de phrases obscures que de claires, autant de mots impropres que d'expressions justes , autant d'exagérations que de Térités. Que voulez- vous que je vous réponde? Je m'imagine que tous pensez comme moi, et j'ai la Tanité de croire penser comme tous. On dit que c'est le meilleur ouTrage de tous ceux qui ont été composés sur le même sujet. Je n'en suis pas surpris : ce sujet était très-difBcile, et n'était pas favorable à l'éloquence.
Quant aux diamants qu'on a trouvés dans la cassette d'un homme qui n'est plus, je vous avoue qu'ils sont très-mal enchâssés ; je crois vous l'avoir dit, il faut avoir ma persévérance et la passion que j'ai de m'instruire sur la fin de ma vie, pour chercher, comme je fais, des pierres précieuses dans des tas d'ordures. C'est peut-être le seul avantage que ce siècle a sur le siècle passé, que nos plus mauvais livres soient toujours semés de quelques beautés. Du temps de Pascal, de Boileau et de Bacine, les mauvais livres ne valaient rien du tout; au lieu que les plus détestables livres de nos jours brillent toujours en quelque endroit.
J'ai trouvé encore plus de génie dans la Tactique de M. de Guibert, que dans sa tragédie, et même encore un peu plus de hardiesse. Ce qui m'a charmé, c'est que ce docteur en l'art d'assassiner les gens m'a paru dans la société le plus poli et le plus doux des hommes.
Vous me parlez de cailloux. Eh bien, madame, je vous envoie un petit caillou de mon jardin , qui ne vaut pas assurément les pierreries de M. de Guibert. J'ai été étonné que le même homme ait pu faire des ouvrages si différents l'un de l'autre.
Les Saxe, les Turenne, n'auraient pas fait assurément de
tragédies. Je devais naturellement donner la préférence à la tragédie sur Tari de tuer les hommes : je crois même qn'en la travaillant un peu » on pourrait en faire un ouvrage régulier et intéressant dans toutes ses parties. Je déteste cordialement Fart de la guerre, et j'admire pourtant sa Tactique. L'admiration , dit-on , est la fille de Pignorance r c'est ce qui feit que vous admirez peu de chose en fait d'esprit. Je ne prétends pas du tout que vous accordiez votre sufiErage à mon caillou : vous serez tentée de le jeter par la fenêtre ; mais songez que je n'ai voulu que vous amuser un moment, et que je vous envoie ma Tacti^Ke avant de l'envoyer à M. de Gnibert lui-même.
Je vous prie de vouloir bien, madame, me mander des nouvelles de la santé de madame de la Yallière. 11 est bien juste que la vôtre soit bonne ; la nature vous a fait asse? de mal pour qa'elle vous laisse en repos. Elle me persécute horriblement; mais je tiens bon.
MADAME LA MARQUISE DU DEFPAND A M. HORACE WALPOLE
Lundi 22 novembre i77S.
Vous êtes insupportable ; quand vous manquez de prétextes pour être mécontent, vous en supposez. J'ai confié, dites-vous, au Garaccioli ce que vous me dites sur cette personne qui ne vient pas me voir ' . Je n'en ai parlé ni à lui ni à qui que ce soit. Mon crime a été d'écrire son nom par la poste, et vous en aviez fait autant. On dirait , en vérité (et je commence à le croire) , que vous voulez me trouver des torts qui puissent justifier ce que vous êtes dans le dessein de faire. Ce qui m'empêche d'en être absolument persuadée» c'est que, du caractère dont vous êtes , vous ne cherchez point les ménagements , et que quand vous prenez un parti, rien ne vous arrête. Enfin, quoi qu'il en soit, et quoi qu'il en doive arriver, je n'aurai point à me reprocher d'avoir trahi vos secrets, si tant est que vous m'en ayez jamais confié aucun. Je ne parle jamais de vous, j'y pense le moins que je peux; enfin, hors Findifférence où vous ne m'avez point encore amenée, je me conforme à toutes vos volontés.
Pont-de-Veyle, depuis sept ou huit jours, a un peu de fièvre
^ Madame de Viri, alors ambassadrice de Sardaif^ne k Pari». (A. N.)
toutes les nuits, et une toux à faire trembler; cela ne l'empéche pas d'aller à l'Opéra; il assiste tous les jours à mon thé, et revient encore le sojr quand je soupe chez moi, ce qui est presque tous les jours; je suis son infirmerie; je ne m'aperçois pas que Ton me trouve exigeante, et qu'on juge que je veuille qu'on ne soit occupé que de moi, ni que j'ennuie personne par la métaphysique que j'ai en horreur, ni que toutes mes conversations ne soient que d'un seul genre '. J'ai sans doute beaucoup de défeuts, je crois les connattre, et cette connaissance me rend fort malheureuse. Il fiaut se corri(;per, me direzvous ; mais vous me dites en môme temps que Ton ne se corrige point, et en cela vous dites vrai; nous apportons en naissant nos vices et nos vertus , et conséquemment notre bonheur on notre malheur; nous n'y pouvons rien changer, et c'est ce qui &it que je me console d^étre aussi vieille. Je ne jouis cependant point des avantages de la vieillesse ; il faut que je me rappeRe mon âge pour que je me croie plus de cinquante ans ; la vie paresseuse que par goût je mène m'empêche de m' apercevoir de m^ faiblesse; et mon aveuglement, de voir ma difformité. Tous mes mouvements sont aussi vifs , mais il est vrai que je n'en ai point d'agréables, et qu'ils sont presque toujours produits par des dégoûts et des répugnances. Je vais éprouver s'il est vrai, comme vous le. dites, qu'il n'y a de solide que l'amitié d'un chien ; j'en ai un depuis cinq ou six jours qu'on dit être le plus joli du monde; il me parait disposé à m* aimer, mais j'attends à en être bien sûre pour 1* aimer à mon tour.
La comtesse d'Artois n'est pas belle, tant s'en faut. Les fêtes ont été admirables; on n'a rien vu de plus beau que le bal paré. Madame de Lauzun a eu le prix de la bonne grâce, de la parure et du menuet ; la vicomtesse du Barry, celui de la beauté et de la belle taille ; sa tante (la comtesse) a beaucoup de par-
' M. Walpole avait dit : u Avec tout l'esprit et tous les agréments possibles, vous ne voulez vous contenter de rien. Vous voulez aller à la chasse d'un être q«i ne se trouve nulJe part, et dont votre usage du monde doit vous dire qu'il n existe point : c'est-à-dire , une personne qui vous ftit uniquement et toca- Icaient attachée, et qui n'aimât qu'un seul sujet ^e conversation. Encore n'est-ce pas un tel, ou un tel; non, c'est quelqu'un, n'importe qui. Il faudrait q«e ce quelqu'un eut tontes les attentions d'un amant , sans amour s'entend ; toutes les qualités d'un ami , et cependant qu'il n'eût du goût pour rien , ne devant être occupé que de vos goûts et de vos amusements. Tons voudriez qa'il fât un homme d'esprit "pom vous entendre, et qu'il n'en eût point en même temps, sans quoi il lui serait impossible de soutenir un tel i-ôle. n (A. N.)
;î68 correspondance COMPLETE
tisans, et la plupart des hommes la préfèrent à sa nièce. Toutes ces fêtes sont le sujet des convei*sation$ , et les rendent fort monotones.
Elles se termineront demain par le bal masqué ; il n'y aura plus que des opéras tous les huit jours , dont le dernier sera le 13 ou 16 du mois prochain. Voilà à peu près tout ce que je sais.
J'apprends dans ce moment la mort de M. de Ghauvelin ' ; je n'en sais aucun détail; c'est une perte pour la société.
J'ai bien envie de vous envoyer les vers de Voltaire *; il y a longtemps qu'il n'avait rien fait d'aussi bien; si je trouve une occasion, je les ferai partir; s'il n'y en a pas, je poun*ai bien les mettre à la poste.
Cette lettre est énorme, il n'y a plus rien a ménager; je vais y ajouter la copie de celle du roi de Prusse à son résident à Rome; on la donne pour vraie; pour moi, je crois qu'elle est à l'imitation de celle de Jean-Jacques ; vous me direz si vous le jugez ainsi.
Copie de la lettre du roi de Prusse à l'abbé Colombini j son agent à Rome.
« Abbé Colombini, vous direz à qui voudra l'entendre, pour- » tant sans air d'affectation ni d'ostentation, et même vous » chercherez l'occasion de le dire naturellement au premier » ministre, que, touchant l'affaire des jésuites, ma résolution » est prise de les conserver dans mes Etats tels qu'ils ont été » jusqu'ici, j'ai garanti au traité de Breslau le statu quo de la » religion catholique, et je n'ai jamais trouvé de meilleurs pré- » très à tous égards : vous ajouterez que, puisque j'appartiens » à la classe des hérétiques , le Saint-Père ne peut pas me dis* n penser de l'obligation de tenir ma parole, ni du devoir d'un
1 Le marquis de Chauvelin fut tout i^ coup attaqué de convulsions, et tomba mort pendant qu'il se tenait debout près de la table où Louis XV jouait au piquet. Il avait été ambassadeur de France à Turin, et commanda ensuite Tannée qui fut envoyée en Corse durant l'administration du duc de Choiseul, et dont le succès est connu. (A. N.)
2 La Tactique , dont M. Walpole dit d^ns sa réponse : « Il y a de bien jolies vers au commencement de la Tactique, Je n'en saurais dire autant de la conclusion, ni de la matière, qui me parait un i>eu lieu commun. Je n'aime pas non plus le nom de M, Guibert, et ces familiarités qui dégradent la poésie. • (A.N.)
» honnête homme et d'un roi. Sur ce, je prie Dieu qu'il vous n ait en sa sainte et digne garde. Signéy Frédéric. »
M. de Ghauvelin est mort d'une apoplexie de sang; on en a trouvé sa tête remphe , et tous les vaisseaux de .son estomac dilatés et variqueux ; il mangeait énormément ; tout le monde le regrette, il était positivement l'homme qu'il fallait montrer pour prouver ce que nous entendons par un Français aimable.
Paris, 28 novembre 1773.
Vous êtes le plus surprenant des mortels. Mais pourquoi çiortel? Vous ne mourrez jamais. Vous n'avez que trente ans; vous êtes fixé pour toujours à cet âge.
Votre Tactique * m'a enchantée ; elle a fait cet effet à tout le monde : il y en a mille copies; et la première parole que chacun dit, c'est : Avez-vous lu la Tactique de M. de Voltaire? Y a-t-il rien de plus charmant?
J'ai seulement trouvé une personne ' (et cette personne est un très-bel esprit, l'amie intime de M. Thomas) qui craint que vous n'ayez offensé le roi de Prusse. Cela n'est -il pas ineffable?
Je vous fais des remerctments infinis de vos attentions ; continuez-les-moi : envoyez-moi tous vos cailloux; ils sont plus précieux que tous les diamants qu'on a recueillis des temps passés, et ne peuvent entrer en comparaison avec ceux du temps présent. Oui, je le proteste, mon cher Voltaire, je n'admire que vous, et je ne puis en admirer d'autres.
J'ai dit à madame delà Vallière que vous me parliez d'elle, que vous l'aimiez toujours : elle en a été flattée au delà de toute expression; elle m'a chargée de vous le dire, et qu'elle avait deux de vos bustes sur sa cheminée : elle achète tous ceux qu'elle rencontre. Quand vous m'écrirez, qu'il y ait un article pour elle que je puisse lui montrer : elle se porte mieux. Que dites-vous de la mort de M. de Ghauvelin ' ? C'est une perte pour tout le monde ; nos philosophes diraient pour V humanité,
i Voyez Œuvres de Voltaire, t. XIV, p. 242. (L.) 3 Madame jNecker. (L.)
3 Le marquis de Ghauvelin était de la société intime de Louis XV. Il fut' 11. 24
MADAME LA MARQUISK DU DEFFAND A M. LE GHEVALIEa DE l'iSLE
(inédite).
Paris , ce 3 décembre 1773.
J'ai toutes sortes de sujets, monsieur» de me louer de vous, vos attentions sont infinies, vos productions charmantes, et votre indulgence extrême. Vous me pardonnez ma paresse, vous m'épargnez les reproches que je mérite, et vous ne me punissez pas en retranchant rien à vos attentions. Aussi je vous assure, monsieur, que je suis pénétrée de reconnaissance et que mon plus grand désir serait de pouvoir vous la prouver.
Vos petits couplets sont les plus jolis du monde M'ai eu bien de la peine à ne les pas faire courir, mais la prudence, quand elle n'est pas une vertu naturelle, on l'exagère en la voulant pratiquer, et c'est ce que j'ai fait pour les petits couplets. Il n'en sera pas de même pour VAvis aux Princes*, et je compte bien n'être pas la seule à lui donner hes louanges qu'il mérite.
attaqué subitan^nt de convulnons , en se tenant près de la table où le roî jouait au piquet, et moamt aussitôt.
^ Il s'agit probablement de la parodie de la lettre de madame de Forcalquier. Cette lettre fut mise imprudemment à la poste , elle explique tout l'ennui dépeint par madame du Deffand, dans ses lettres à de Tlsle et k la duchesse de Gboiseul. Correspondance publiée par M. de Saint-Aulaire , t. II, pp. 249, 355-256, 260-261, 262 et 263, puis 267. Je n'ai pas cette parodie. (H. 3e VhU.)