‹ Correspondance complète de la marquise du Deffand avec ... le présidentChapitre 17 sur 53 · L'INDUSTRIE · texte numérisé non relu

L'INDUSTRIE

Près de Moret on rit un malheureux.

Dans les rochers, courtisant une chèvre;

De cette horreur les témoiiu furieux

Vont sur le gars; loi, plus tremblant qu'un lièvre.

Leur dit : Hélas! mon sort de vous dépend;

Je sens mon cas, j'en suis plein de vergogne.

Ne croyez pas pourtant que la besogne

Que souB vos yeux je faisais à l'instant,

• Variante : Je vais vous le dire. {Gazette et Avant-Coureur.) •• Var^te : Flatteurs. {Gtaette et Avant^Coureur.) *«* Variante : Cous. [G^taette et Avmnt-Coureur.)

**** Poésie* du chevûUer de tihle, eapittine de draj;oot; de riroprimerie du prioce de Ligne (sans titre), p. 52 et 55 ; réimpressioD , p. 34 et 35. {H. de Hsle,)

la Petite Sainte; si elle avait entendu les ris qu'il fit et qu'il nous fit faire, elle aurait jugé que la dose du plaisir et de l'amusement était telle qu'on pouvait la désirer; ils auraient peut-être perdu à être poussés plus loin.

Je vous sais un gré infini du détail que vous me faites de l'effet qu'a causé la mort de ce pauvre Ghauvelin; j'aimais le grand'papa, je l'adore depuis cette nouvelle preuve de sensibilité. Tous ses sentiments sont naturels, ils ont la vérité de F enfance, rien n'est exagéré, rien n'est joué, il est toujours ce qu'il paraît, et c'est pour cela qu'il platt et qu'il plaira toujours à tout le monde, mais surtout aux honnêtes gens et aux gens dégoût ^

Dites à la grand' maman que je trouve son jugement sur la Tactique* parfaitement bon, mais qu'elle prend trop de plaisir à en critiquer la fin. Je lui écrirai incessamment. Pour M. le grand abbé, je n'ose lui reprocher sa paresse, parce que je crains qu'il ne soit malade; vous ne me dites rien de lui. Et madame la maréchale, vous ne me dites point quand elle reviendra? Je me flatte que cette lettre la trouvera partie ou qu'elle sera bien près de son départ; je l'attends avec impatience.

Je compte voir ce soir la Petite Sainte et lui porter vos vers; je les relirai avec elle, et puis chez madame de la Vallière, où j'irai ensuite, et je les aurai lus déjà plusieurs fois h ceux qui viendront chez moi et que je croirai dignes de les entendre.

Mes hommages à madame la duchesse de Gramont. J'espère retrouver eh elle les mêmes bontés ; je voudrais déjà être au mois de février.

Et vous, monsieur, quand reviendrez-vous?

D'amour charnel provienne aucunement ;

En quatre mots voici mon aventure :

Je suis, monsieur, gentilhomme normand,

Gueux de fortune et vilain de nature.

Que devenir? il faut vivre pourtant;

Et pour voler j'aime encor trop ma gloire :.

Sans nul secours , de tous abandonné ,

Dans mon malheur j'avais imaginé

De faire un monstre et d'aller à Ja Foire.

1 Voyez le tome II de la Correspondance de M. de Sainte- Aulaire ; p. 262. La vérité de V enfance y expression de M. de l'Isle. {Henri de Clsle.)

3 II s'agit de la Tactique de Voltaire , pièce de vers contre V Essai général de tactique^ de M. de Guibert, ouvrage qui fut combattu par Henri de Bousmard, cousin du chevalier de l'Isle. M. de Bousmard était un ingénieur trèsdistingué. (jEf. de Visie,)

Dimanche il décembre 1773.

Je préviens le facteur; dans cette saison il n'apporte souvent les lettres que vers les quatre heures, et c'est le moment de ma toilette, de mon thé et de l'arrivée des visites.

Pourquoi ne m'avez-vous point mandé le voyage que devaient £sdre ici vos neveux , milord Gholmondeley et un autre , le duc de Glocester? Ils n'ont vu personne, ils se sont contentés de tous les spectacles, de voir la cour sans en être vus, d'aller aux Invalides et dans quelques campagnes aux environs de Paris. Jamais incognito n'a été mieux observé ; on a parlé d'une certaine dame hollandaise; si on a eu raison, vous le savez; je n'ai pas cherché à pénétrer ce qui en est.

Notre comtesse d'Artois n'est pas jolie, mais elle est mieux que sa sœur pour le visage; elle a la gorge, les bras et les mains jolis, son teint est beau, son nez extrêmement grand, et elle est extrêmement petite ; elle ne parle point, parce qu'elle sait trèspeu notre langue.

J'eus hier. la visite de l'Idole; son prince est toujours dans la plus grande affliction de la moit de M. de Ghauvelin ; c'était son meilleur ami , il avait beaucoup contribué à sa fortune, et vous savez que ceux à qui l'on a fait du bien sont ceux qu'on aime le plus. La maréchale de Luxembourg soupera le premier jour de l'an chez moi; je lui prépare une petite étrenne fort jolie. Vous savez que la mode est le parfilage ; quand elle me rend visite, on lui apporte toujours une petite chaise de paille pour mettre ses pieds , et poser son ouvrage ; cette chaise sera couverte de réseaux d'or; je l'ai fait garnir par une marchande de modes; elle est la plus jolie du monde. Je suis dans la faveur de celte maréchale; elle est de retour de Chanteloup depuis mardi; eHe m'apporta l'autre jour une douzaine de couplets extrêmement plats sur beaucoup de saints du paradis; cela m'en fit faire un sur saint Martin. Le voici :

Salut à monsieur saint Martin , Qui partagea son casaquin ; En pareille aventure,

Hé bien ! J'aurais, je vous le jure , Donné tout ou rien.

[1; Les opéras qu'on joue à la cour n'ont point de succès; il parait impossible d'amuser le public, Fennui est une épidémie générale; le seul palliatif que j'y trouve, c'est la paresse; je voudrais que vous fussiez dans le cas d'y avoir recours. Je vous plains de l'usage que vous êtes forcé de faire de votre activité ' ; je vous trouve aussi courageux que tous les héros romains ; vous vous êtes dévoué comme les Curtius, les Régulus, etc. Heureusement votre santé n'en est point altérée; Dieu veuille que cela continue ! Je ne vous souhaite que de la santé ; que tout le reste aille comme il pourra, vous avez tant d'esprit et de courage que vous surmontez tout; j'en connais de plus misérables et que le moindre souffle renverse par terre ; je crois que le plus grand des malheurs est de naître faible , il n'y a de . remède à cela que le repos et le nonchaloir; ce mot est gaulois, mais vous l'entendrez.

J'ai fini Cléopâtre*\ j'en ai sauté les deux tiers; il y a des endroits fort beaux, et l'auteur n'était pas sans génie.

J'ai commencé Cassandre*, dont les trois premiers livres sont d'un ennui affreux ; je le continuerai cependant, parce que je me souviens qu'autrefois il m'a fait plaisir. Je ne puis me résoudre à lire l'histoire; je n'aime pas mieux les vérités qu'elle contient (si vérité il y a) que les fables des romans ;ïes romans et l'histoire nous peignent les hommes, et leurs portraits ne sont guère plus fidèles dans l'un que dans l'autre. Il ne s'agit que de passer le temps, et à mon âge on ne se soucié plus d'acquérir des connaissances, si ce ne sont celles qui

1 Dans Tarrangement des affaires de son neveu, le lord Orford. (A. N.)

3 Ancien roman français. (A. N.)

' M. Waipole dit à ce sujet.* « Vous avez acbevé Cléopâire; Toilà œ qiii s*appelle du courage ! Je commençai il y a quelques années Cassandre : apparemment que je ne passai pas les trois premiers livres , car je le trouvai Touvrage le plus bête, le plus plat, le plus assommant de tous les livres connus. L*auteur n'attrape point la moindre vraisemblance ; bien que tons les événements 9Di<mt du dernier commun, pas le moindre petit brin d'invention, et puis point de caractère. Toutes les aventures se répètent. Tous ces princes, généraux et dames, sont ennuyeux comme s'ils étaient aux grands couverts. Il est impossible que vous lisiez un tel livre par ennui, à moins que ce ne fût dans le sens de chasser un poison par un antre. Vous me permettrez de vous dire que de tels romans ne peignent pas des hommes; et si les portraits historiques sont aussi peu fidèles , au moins ont-ils de la. ressemblance. Quand , croyez-vous, existait-il des hommes comme ceux de la Cassandre? Il est vrai, comme vous dites, qu'ils écartent toutes réflexions. De»ima|;ei de carton , montées sur des brodequins, ne font pas réfléchiiw (A. M.)

nous tiennent compagnie et qui écailent toute réflexion.

Nouâ avons ici , depuis peu et poui' peu de jours seulement » un jeune Anglais qui me parait asse^ aimable, M. Fawkener ^ TOUS le connaissez, ou du moins tous en avez entendu parler ; il part pour P Italie à la fin de cette semaine.

Le Garaccioli est un peu refroidi pour moi, mais il se réchauffera le mois prochain. Madame de Beauvau ira à Ghanteloup, et ses absences remontent beaucoup mes actions auprès de lui.

On me dit hier que le Taureau blanc était imprimé ; je ne comprends pas comment vous le protégez et quel mérite vous y pouvez trouver : il me semble qu'il n'y a pas le mot pour rire. Je vous quitte pour me lever; si le facteur ne vient point, on fermera cette lettre.

Le facteur arrive et m'apporte votre lettre. Je n'aime point que votre humeur devienne sombre , mais je sais , par expérience, que les dispositions changent et que l'on n'est jamais bien sûr d'avoir toujours les mêmes sensations. Ce que je crois, et ce • que je comprends aisément, c'est qu on perde le goût des spectacles et des assemblées; j'aimerais presque autant vêpres que l'opéra; mais pour la société, je ne comprends pas qu'on s'en puisse passer ; il est vrai qu'un quinze-vingt en a plus besoin qu'un autre. Je suis persuadée que, tout clairvoyant que vous êtes, vous regrettez votre sourde, et que vous seriez très-afOigé de perdre vos amis, c'est-à-dire ceux avec qui vous vivez. Tout le monde se ressemble jusqu'à un certain point, et il y a des choses de première nécessité pour tous également; la société est à la tête.

LA MÊME AU MÊME

Samedi 19 /décembre, à 5 heures aprcs-Vnidi.

De Londres, lundi 14. Voilà ce que vous m'avez écrit de mieux de votre vie, et ce qui certainement m'a fait le plus de plaisir*. J'espère que vous reprendrez bientôt vos forces, que

* Guillaume Fawkener, fils de feu sir Edouard Fawkener. II a été premier secrétaire du conseil privé. 1827. (A. N.)

3 M. Walpoie avait été retenu longtemps à Strawberry«Hill par une dangereuse auaque de (;onUe. (A. ^.)

376 CbRRESPOlNDANGE COMPLÈTE

VOUS ne vous fatig^uerez point à recevoir trop de monde, que vous vous observerez beaucoup sur votre manger, et que de deux ans d'ici je pourrai être sans inquiétude. Ce tefme est court pour vous, il n'est pas de même pour moi , qui ne serai peut-être plus en vie.

Soyez persuadé que je ne commettrai point votre tragédie; si je puis la faire traduire , ce ne sera que pour moi , je verrai comment je m'y prendrai ; je cbercherai quelques petits traducteurs qui feront cette besogne en présence de Wiart ; vous jugez bien qu'un ouvrier tel que je poun'ai l'avoir ne sera pas fort élégant; quand l'ouvrage sera fait, vous en aurez une copie, et il y aura une marge assez grande pour que vous y puissiez faire des corrections. Voilà une occupation pour les deux années de santé que vous allez sûrement avoir, et pour celles que j'ai à vivre.

Oui, j'ai reçu votre grande lettre, et j'ai été fort fâchée de la fatigue qu'elle a dû vous coûter; il y a bien des articles auxquels il faut que je réponde. Les lettres que je vous fais copier ne sont que de madame des Ursins , il n'y a point les réponses de madame de Maintenon. Les quatre in-folio que j'ai eus de sa main n'étaient que des lettres à sa famille, peu dignes de curiosité.

Je vous écris par une occasion qu'on me dit être très-sûre; je vous envoie le dernier ouvrage de la Harpe, dont je ne suis nullement contente. Vous trouverez aussi la lettre du prince de Gondé au roi, avec des épigrammes sur le père et le fils, et des fragments d'une lettre de ce prince à un de ses amis; nous fumes trois ou quatre à retenir le récit qu'on nous en fit; je les fis écrire sur-le-champ , et comme nous fûmes interrompus , ce oe fut que la nuit suivante que je m'en rappelai la fin; il est possible que j'y aie mis beaucoup du mien; tout ce que je puis vous dire, si ce n'est pas exactement tout ce que le prince a écrit, c'est, à ce qu'il me semble, ce qu'il aurait dû écrire; et pour que vous ne vous mépreniez pas à ce qui est de moi , je fais mettre une petite croix à l'endroit où je commence.

Je joins encore à tout ceci l'extrait d'une lettre du roi de Prusse à d'Alembert.

Je vous envoie aussi les Systèmes et les Cabales ' ; je serai

^ Par Voltaire. Voyez l'édition de ses OEuvres publiée par Beaumarchais , t. XIV, p. 218. (A. N.)

DE MADAME LA MABQUISE DCT DEFFA?ÎD. 377

fâchée si vous ne trouvez pas Jes Systèmes jolis, parce qu'ils me le paraissent.

Depuis la lettre que j'ai écrite à Voltaire pour le remercier de la lecture de ses Lois de Minos, je n'ai pas entendu parler de lui, je ne l'attaquerai pas.

Je reçus hier trois volumes des Lettres de madame de Pompadour ; c'est madame Damer à qui j'en ai l'ohUgation ; chargezvous, je vous prie, de mes remercfments. Je suis fort aise de les avoir, une autre fois je vous dirai ce que j'en pense. Actuellement il m'est venu compagnie, je suis forcée de vous quitter. Adieu.

De M. le prince de Condé à un de ses amis,

a Je suis fâché d'avoir autant tardé de répondre à votre lettre ohligeante, mais j'ai eu tant d'affaires que je n'ai pas pu trouver le moment de vous répondre plus tôt.

» Vous avez su la démarche que j ai faite , et qui sera , je crois, approuvée par toutes personnes raisonnables. Je n'ai fait cette démarche qu'après une mûre délibération. A Dieu ne plaise que je désapprouve la conduite des autres princes ! Ils ont suivi leur opinion, et moi la mienne, cela est tout simple, puisque nous sommes restés dans la même intelligence.

» La résistance de près de deux ans a été inutile ; personne . ne regrette plus l'ancien parlement que moi , et je le regretterai toujours. Je plains ces gens qui , après avoir perdu leur état , vont perdre leur fortune, c'est une espèce de barbarie.

» Le plus grand de mes ancêtres, Louis de Bourbon, disait: Ce n'est point à moi à ébranler la couronne.

» Nous serions au désespoir d'exciter ou de soutenir une révolte dans la nation , nous devons également craindre d'être soutenus ou abandonnés par elle ; ce sont des inconséquences qui humilient Fesprit. Se mettre à la tête de la nation, c'est la soutenir ; et ce serait au prince de porter sa tête le premier sur Féchafaud.

» Les exilés refusent leur liquidation , et risquent la perte de leur fortune sur la confiance qu'ils ont en notre soutien ; ils croiraient manquer d'égards envers nous s'ils cessaient de compter sur notre appui. Ils doivent connaître aujourd'hui qu'il leur a été inutile, et peut-être contraire.

» En recevant leur liquidation , ils pourraient volontairement rentrer dans leurs charges, et le Parlement, dans peu de temps.

se trouverait couiposé du plus (prand nombre de ses anciens membres.

p Enfin nous n'avons eu d'autre intention que de contribuer au bien général. Les moyens que nous avons pris ont été inutiles, et dans la crainte qu'ils ne deviennent dangereux en donnant l'exemple d'une résistance qui pourrait paraître une révolte si elle durait davantage » je me suis déterminé à me soumettre aux volontés du roi. »

Extrait d'une lettre du roi de Prusse à M. d'Alembert , en date de Potsdam , le 8 décembre 1772, copiée fidèlement sur l'original,

« Pendant toutes les agitations diverses , on va casser

entièrement l'ordre des jésuites; et le pape, Siprès avoir biaisé longtemps, cède enfin, à ce qu'il dit, aux importunités des fils afnés de son Église. J'ai reçu un ambassadeur du général des Ignatiens, qui me presse pour me déclarer ouvertement le protecteur de cet ordre. Je lui ai répondu que lorsque Louis XV avait jugé h propos de supprimer le régiment de Fitz-James , je n'avais pas cru devoir intercéder pour ce corps , et que le pape était bien le maître de faire chez lui telle réforme qu'il jugeait à propos, sans que les hérétiques s'en mêlassent.»

Lettre de M. le prince de Çondé et de Jf . le duc de Bourbon, au Roi, « Sue, » La seule consolation que nous puissions éprouver, mon fils et moi, de notre malheur, est cdlle de verser dans le sein même de Votre &fajesté toute la douleur que nous cause l'ordre rigoureux qui nous prive du bonheur de l'approcher. L'amour et la fidélité dont nos cœurs sont remplis, nous rendent tous les jours plus affreuse une situation que nos sentiments connus pour Votre Majesté devaient nous faire espérer que nous n'éprouverions jamais. La force et la vérité de notre attachement pour vous nous ont déterminés à résister à l'exécution d'un projet dont le succès nous paraissait impossible. Rien ne prouve plus. Sire, l'intime persuasion où nous n'avons jamais cessé d'être, que la soumission la plus entière vous était due,' que les efforts que nous avons faits pour fléchir v^tre persévérance, dans m)e volonté qui nous faisait envisager les suites les plus fâcheuses.

» Nous désirons d'autant plus vivement. Sire, de rentrer dans vos bonnes grâces, que nous ne nous consolerions pas que notre ëloignement de la cour piit servir de prétexte au plus léger trouble dans votre royaume. Le maintien de votre autorité nous est essentiel ; Tau^tour de votre personne est profondément gravé dans nos cœurs.

» Avec des sentiments aussi vrais, aussi purs , pouvons-nous craindre de nous égarer ? et serait-il possible qu on eût pu nous prêter des vues aussi contraires à nos sentiments qu'à nos intérêts? Non, Sire, votre cœur nous rend plus de justice. La droiture et la pureté de nos sentiments vous sont connues , vous nous pardonnerez de chercher à les justifier. Daignez donc, Sire , nous rendre vos bontés que nous chercherons toujours à mériter; ne voyez en nous que des sujets soumis et fidèles ; le zèle le plus pur, et l'attachement le plus vrai pour votre personne nous animeront toujours. Les vœux que nous formons pour la tranquillité de l'État et le bonheur de Votre Majesté lui sont de sûrs garants de notre soumission et de notre fidélité. Pénétrés de ces sentiments , Sire , nous osons espérer que Votre Majesté, convaincue de leur sincérité , voudra bien nous rendre auprès d'elle la place que notre naissance et plus notre cœur nous y marquent. Nous sommes, etc. » ^

ÉPIGHAMMES.

Jadis le Roux ^ et son pauxTc beau-père 2 D'un petit choc donné chez le Germain Se disputaient la gloire assez iéf^ère ; L'honneur entre eux est encore incertain. Enfin le Roux brilla sans concurrence ; Si dans Versailles il trahit aujourd'hui Sa foi, son roi, sa famille et la France, Il agit seul, et sa honte est h lui.

Gondé le Roux 8*esC démenti ; Eh! comment aurait-il pu faire?

Il fallait changer de parti.

Ou bien changer de caractère.

Il est roux, le petit Bourbon , Qui pour la cour nous abandonne :

Ma foi , sa réputation Sent aussi bon que sa personne.

' Le prince de Gondé. (A. N.) 3 Le prince de Soubise. (A. jN.)

3»0 COnRESPONDANCE COMPLETE

LA MÊME AU MÊME

Dimanche ÎO décembre 1773.

Je préviens encore aujourd'hui le facteur.; il en pourra résulter une longue lettre, prenez-vous-en à l'insomnie.

Plusieurs belles dames , et une entre autres de votre connaissance , et qui est pour ainsi dire ma meilleure amie [madame de Camhis) , sont dans de grandes alarmes de la maladie du chevalier de Durfort* ; c'est une fluxion de poitrine très-avérée, et le soupçon d'une fièvre maligne; il entre aujourd'hui dans le dix, il est très-mal , il n'est pas bien jeune, et il est fort délicat et usé ; s'il meurt , je ne sais pas ce que deviendra cette dame ; cette perte mettrait le comble à ses malheurs ; je suis persuadée qu'elle se retirerait dans un couvent.

Le roi a très-bien traité la famille Chauvelin ; il a conservé la charge de maître de la garde-robe à son fils* qui n'a que sept ans; il adonné à chacune de ses deux filles, qui en ont neuf ou dix , quatre mille francs de pension ; la veuve quitte la maison qu'elle avait dans la rue de Bourbon, parce que le loyer est de douze mille francs , et madame de Mirepoix , qui est très-dégoûtée de celle qu'elle a dans la rue Bergère , proche la Grange- Batelière, est tentée de la prendre. Elle est si irrésolue, si incertaine , si changeante, que je ne fais plus aucune attention à ses projets.

Lundi.

Je reçois votre lettre du 14 , qui aurait dA arriver hier. Vous aurez vu , par ma dernière, que nous avons su le séjour que vos neveux ont fait ici, et que le duc a très-bien gardé l'incognito.

M . Fawkener est très-aimable ; il parle notre langlie comme si c'était la sienne, il a de la politesse , il cherche à plaire sans affectation, il fait connaître qu'il est instruit sans empressement; il a réussi auprès de tous ceux qui l'ont vu, et il deviendrait à

< Le chevalier de Dtirfort était de la famille de Duras. On l'avait destiné pour l'Église; mais il prit la croix de Malte, ce qui lui donnait le droit de conserver certains bénéfices y quoique attaché à l'armée. Il est mort premier gentilhomme de M. le duc d'Orléans. 1827. (A. N.)

2 Le marquis de Chauvelin, ambassadeur de France en Angleterre à l'époque de la mort de Louis XVI ; aujourd'hui membre de la chambre des députés. 18Î7. (A. N.)

la mode s'il restait ici , mais il doit partir aujourd^ui ou demain. Il passera par Genève et verra Voltaire ; il parcourra toutes les villes d'Italie, et reviendra ici dans le mois d'août ou de septembre; je Pai beaucoup vu , je l'ai presque toujours eu à souper chez moi; il joue à tout ce qu on veut, c'est un jeune homme parfaitement aimable , sans nul travers , sans nul inconvénient ; dites à M. et madame Churchill le témoignage que je vous rends de lui.

Les nouvelles d'aujourd'hui du chevalier de Durfort sont meilleures ; la dame de mes amies est dans im état effroyable depuis onze jours que dure la maladie. Cette personne a un caractère bien décidé ; je l'aime, non par goût, parce qu'elle n'est pas ce qu'on appelle aimable, mais parce qu'elle a des vertus , et surtout beaucoup de noblesse et de vérité.

24 décembre 1773.

Quoique je n'aie rien d'intéressant à vous dire, madame; quoique je n'aie aucune nouvelle. à vous mander ni de la Suisse, ni de Genève, ni de l'Allemagne ; quoiqu'on m'écrive que vous vous divertissez, que vous donnez à souper la moitié de la semaine, et que vous allez souper en ville l'autre moitié; quoique d'ordinaire je ne puisse prendre sur moi d'écrire une lettre sans avoir un sujet pressant de le faire; quoique mes journées soient remplies par des occupations qui m'accablent et qui ne me laissent pas un moment, il faut pourtant vous écrire, dussé-je vous ennuyer.

Je ne veux pas vous conter l'aventure d'une jeune fille amoureuse d'un aveugle; j'ai prié madame Necker de vous la dire, et elle s'en acquittera bien mieux que moi; mais je ne peux réprimer l'impertinence que j'ai de vous envoyer un des cailloux de mon jardin , puisque vous m'avez ordonné de jeter les pierres de mon jardin dans le vôtre.

Ce caillou est fort plat , mais heureusement il est fort petit; je l'ai jeté à la tête d'une dame qui était tout émerveillée que je fusse assez fou pour faire encore des vers dans un âge où l'on ne doit dire que son In manus.

Pardonnez-moi donc la liberté grande de mettre à vos pieds

cette sottise. II y a pourtant dans cette pauvreté je ne sais cpoi de philosophique et d'assez vrai; mais ce n'est rien de dire vrai, il faut le bien dire : et puis , cela n'est bon que pour ceux qui ont lu Tibulle en latin , et vous n'avez pas cet honneur. Le marquis de la Fare a traduit assez heureusement cet endroit:

Que je vive avec toi, que j*expire & tes yeux 9

Et puisse ma main défaillante Serrer encor la tienne en nos derniers adieux !

Le latin est bien plus court , plus tendre , plus énergique , plus harmonieux, M. de la Fare n'avait que soixante-quatre ans quand il faisait ces vers.

Je dois me taire en vers et en prose; mais en me taisant, je vous serai toujours très-vivement attaché. Je ferai des vœux pour que vous viviez beaucoup plus longtemps que moi , pour qu'une santé parfaite vous console de ce que vous avez perdu, pour que vous jouissiez d'un excellent estomac , pour que vous soyez aussi heureuse qu'on peut l'être dans un monde où les douleurs et les privations sont d'une nécessité absolue.

MADAME LA MARQUISE DU DEFPAND A M. HORACE WALPOLE

f» décembre 1773.

Je vous annonce à mon tour que cette lettre ne sera pas longue. Les choses que j'ai à vous dire ne sont pas assez intéressantes pour que j'y sacrifie l'espérance de m' endormir ; elle sera peut-être vaine ; depuis bien longtemps j'ai perdu le sommeil ; mais madame de Talmont a perdu la vie , elle est pins avancée que moi ; elle mourut le 20 de ce mois, en héroitie de roman.

Elle avait, la veille de sa mort, ses médecins, son confesseur, et son intendant auprès de son lit; elle dit à ses médecins: Messieurs, vous m'avez tuée, mais c'est en suivant vos principes et vos règles; à son confesseur: Vous avez feit votre devoir en me causant une grande terreur; à son intend&uit: Vous vous trouvez ici à la sollicitation de mes gens qui désirent que je fesse mon testament ;' vous vous acquittez tous fort bien de votre rôle ; mais convenez aussi que je ne joue pas mal le mien. Après cela elle se confessa, communia, ajouta un codi-

cille à un testament qu'il y avait longtemps qui était fait. Elle feit madame Adélaïde sa légataire universelle, donne ses bijoux à toutes Mesdames, ses porcelaines et une montre à M. de Maurepas, de petits legs à des anciennes amies avec qui elle était brouillée , et qui étaient sur son ancien testament , et qu'elle n'a point révoqués. L'énumération de tous ces legs serait ennuyeuse, et ne vous ferait rien. On prétend qu'elle avait fait faire une robe bleue et argent pour être enterrée, et qu'elle s'était fait coiffer avec une très-belle coraette de point. L'archevêque n'a pas approuvé ce luxe , il a fait vendre habit et cornette pour en faire des aumônes. Elle a laissé cent mille francs aux Enfants trouvés , à la charge de payer des rentes viagères à ses domestiques ^ .

1 Madame du DefFand a fait de madame la princesse de Talraont un portrait qu^on trouvera à ses <euvres à V Appendice. (L.)

M. Walpole, dans une note jointe à ce portrait de madame de Taimont, «^exprime ainsi sur cette dame :

« Quoique la princesse de Talmont ne soit point un personn.ige historique, elle a cependant figuré à la cour de Louis XV. Elle était née en Pologne, et se disait alliée à la reine Marie Leczinska, avec qui elle vint en France, où tàïe épousa un prince de la maison de Bouillon, qu} la laissa veuve. Pour plaire k la bonne reine, elle joua, dans les derniers temps de sa vie, la dévote, de galante quelle était dans sa jeunesse pour se satisfaire elle-même. Son dernier nmant avait été le jeune Prétendant, de qui elle portait le portrait dans un bracelet dont le côté opposé portait celui de Jésus-Christ. Quelqu'un lui avant demandé quel rapport il y avait entre ces deux portraits, la comtesse de Rochefort (ensuite duchesse de Nivernois) répondit : Celui qui résulte de ce passage de l'Évangile : Mon royaume n'est pas de ce monde. Lorsque je me trouvai à Paris , en 1765 , et que j*eus écrit la lettre à Rousseau , sons le nom du roi de Prusse , la princesse de Talmont pria madame la duchesse douairière d'Aiguillon, de qui j'étais fort connu , de me conduire chez elle, en ajoutant que, malgré sa haine contre les Anglais (à cause du Prétendant), elle avait 1« avec tant de plaisir ma lettre , qu'elle ne pouvait se passer de me voir. Je n'aimais pas trop it me voir promener partout comme une pièce curieuse (l'abbesse de Panthémont et une antre abbesse ra'ayant déjà fait venir chez elles pour le même sujet , parce que Rousseau était en mauvaise odenr parmi 1m dévots) ; mais la duchesse me dit que la princesse était une parente de la rein», et qu'il fallait y aller. En conséquence , madame d'Aiguillon vint me prendre chez madame de Rochefort (laquelle logeait aussi au Luxembourg) , pour me condviire chez la princesse, qui occupait les grands appartements. Nous U trouvâmes dans une vaste salle tendue d'ancien damas rouge, avec quelques vieux portraits d'anciens rois de France, et éclairée seulement par deux bov^s. L'obscurité était si grande, que, lorsque je m'avançai vers la princesse, qui était assise dans un coin reculé de la salle, sur une petite couchette en^ toarée de sainte polonais , j'allai broncher contre le chien, le chat, un tabouret, un crachoir ; et lorsque je fus enfin parvenu auprès d'elle , elle nç trouva pas

!««• janvier 1774. .

Je commence cette année comme j'ai fini l'autre, en désirant que vous soyez heureux, et avec la résolution de n'y pas apporter le moindre obstacle. Je souhaite que votre santé se fortifie, que les affaires de votre neveu s'arrangent, et que vous trouviez du plaisir à vivre. Deux soldats, le jour de Noël, en ont trouvé à mourir ' , et se sont donné la satisfaction de se tuer de compagnie. Voilà la lettre de l'un des deux, et le testament qu'ils ont signé tous deux et écrit sur la table où ils avaient bu ensemble; ils avaient auparavant porté quatorze letti-es à la poste, on ne sait pas à qui. On disait hier que le plus jeune avait dissipé l'argent qui lui avait été confié pour des recrues, et que de plus il avait une maladie incurable , mais cela n'est pas prouvé. Cette mort fera plus d'impression, et elle est mille fois plus éloquente que tous les écrits de Voltaire, d'Helvétius et de tous messieurs les athées ; ce sont les premiers martyrs de leurs systèmes, et il n'est pas impossible qu'elle ne fasse des prosélytes. Je ne sais pas quelle impression cette aventure vous fera. Pour moi, elle m'étonne, et je trouve leur courage supérieur à celui de Gaton, et je n'admire plus autant que je le faisais la mort d'Othon ; on ne parle que de cette aventure.

un mot à me dire. Enfin , après une visite de vinf^t minutes, elle me pria de lui procurer une levrette blanche et une auti'e noire , pareilles à celles qu'elle avait perdues, et que je n'avais jamais vues. Je promis tout, et pris congé, sans plus songer à elle , à ses levrettes , et à ma promesse. Trois mois après , au moment que j'allais quitter Paris^ un domestique suisse qui me servait, vint m'apporter, dans mon cabinet de toilette, une mauvaise peinture d'un chien et d'un chat. Vous n'êtes sans doute pas assez fou, lui dis-je, pour penser qne je voudrais acheter un aussi mauvais tableau? Acheter^ pardi! ce n est pas à acheter y Monsieur ; ça vient de la part de madame la, princesse de Talmont, et voici un billet avec. J'ouvris le billet. Elle me dit, qu'apprenant que j'étais au moment de partir pour l'Angleterre, elle me rappelait ma promesse; et qu'afin que je pusse ne me point tromper dans les marques de sa pauvre </efunte Diane, et que je fusse en état de lui en procurer exactement une autre, elle m'envoyait son portrait , mais qu'il fallait que je lui renvoyasse le tableau, dont elle ne voudi-ait pas se défaire pour tout au monde. " (L.)

' Ce suicide fit beaucoup de bruit en France, et la lettre et le testament dont il est question furent réimprimés plusieurs fois. Ces deux hommes qui se tuèrent dans une aubei^ge de Saint-Denis, se nommaient Humain et Bor^ deaux» (A. N.)

Cette journée-ci produira peut-être quelques événements qui y apporteront de la diversion; c'est ce que je vous dirai demain.

Dimanche 2.

Oui, la journée d'hier a produit des nouvelles. On reçut avant-hier au soir des lettres de M. de Breteuil qui apprenaient la mort de son gendre , le comte de Matignon * ; c'est encore un suicide, mais involontaire. Etant à la chasse, et voulant se débarrasser de son fusil pour un moment , il essaya de le faire tenir sur une branche; le fusil partit, et le tua roide. L'embarras de l'apprendre à madame de la Vaupalière, sa mère, a été très-grand; son ftiari ne savait comment s'y prendre, il fut consulter le chevalier de Durfort. A peine Favait-il quitté, que madame de la Yaupalière arriva chez lui de la meilleure humeur du monde, se réjouissant du retour de sa santé, l'entretint (lu plaisir qu'elle aurait de revoir son fils ; le chevalier ne savait où se fourrer, ni que lui dire ; elle le quitta , je ne sais pas la suite, mais elle a dû l'apprendre liier dans la journée.

Il y a bien encore un autre événement que je pourrais vous conter, et où il est encore question de pistolet, mais personne n'a été tué ni blessé; cela vous ennuierait à entendre, et moi à raconter.

Il n'y eut point hier de promotion de cordon bleu. Tout ce qui regarde le ministère est toujours dans la même position; les paris sont ouverts.

Je viens de recevoir votre lettre du 28 ; je ne l'attendais que lundi, parce que ces jours-ci on délivre les lettres plus tard.

J'ai une proposition à vous faire, et je vous prie de l'écouter avec amitié, et sans vous fâcher. Je vous mandai, il y a quelque temps, que j'avais un petit chien; je l'aime beaucoup et il m'aime; il est très-joli; promettez-moi que, s'il reste sans maîtresse , vous voudrez bien devenir son maître ; je suis sûre que vous l'aimerez. J'ai cette idée dans la tête; ne la prenez point de travers *.

1 Le comte de Matitjnon étail fils du comte de Gacé, et épousa la fiile du baron de Breteuil. Sa mère, madnme Je Gacé, après la mort de son époux, avait épousé M. de la Vaupalière. En 1764, elle fit un voyage en An^rleterre ; et c'est une des dames à qui M. Walpole présenta des vers sortis de sa presse de Straivberry-Hill, à Toccasion d'une fête qu'il donna à un grand nombre d'étrangers qui se trouvaient alors en Angleterre. (A. N.)

3 M. Walpole accepta cette proposition; et Tonton, le chien de madame du II. 25

Z»t CORRESPONDANCE COMPLETE

J'avais hier quinze personnes à souper; c'est un souper £9ndé pour tous les premiers jours de Pan. La maréchale de Luxembourg et moi nous nous donnons nos étrennes : les siennes furent une tasse de Tannée, et six petites terrines d'argent, les plus jolies du monde; la mienne, une chaise de paille, garnie en housse de taffetas cramoisi, couverte devant-derrière, du haut en bas, d'un très-magnifique réseau d'or, arrangé, ajusté du meilleur goût du monde, et par dessus une housse de papier blanc« Elle est dans l'habitude de demander toujours en arrivant une chaise de paille pour poser son sac à ouvrage , et mettre ses pieds sur les barres. Cette chaise fut celle qu'on lui apporta, avec des couplets que je vous envoie; l' à-propos leur donna tout le sel que vous trouvez peut-être qui leur imanque.

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