‹ Correspondance complète de la marquise du Deffand avec ... le présidentChapitre 25 sur 53 · II · texte numérisé non relu

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drie2>vous point avoir son portrait, vêtue comme elle était hier, en Polonaise, galonnée d'argent, toute prête à danser sur la corde? Oh! c'est une bonne femme, mais bien ridicule, et Ton en est amoureux, cela est ineffable I Je la mettrais sur un écran conune on y met \ Afrique et V Amérique, et au bas de sa figure : Esquisse du goût du régne de Louis XVL Elle continue à me donner les plus belles poires et les plus beaux raisins; mais comme je n'y tàte pas, cela diminue mes scrupules du peu de goût que j'ai pour elle. Mais savez-vous ce que j'aime encore bien moins qu elle? C'est madame de Scudéry ' : c est une fenune odieuse ; je crois vous avoir déjà écrit qu'elle quêtait l'amitié comme une quêteuse de paroisse. Je me meurs de peur que mes lettres qui vous ont tant choqué ne ressemblent aux siennes; si cela est, brûlez-les toutes et qu'il n'en reste aucun vestige.

MADAME LA MARQUISE THV DEPFAND A M. HORACE WALPOLE

Vendredi 10 novembre 1775.

Couty" arriva hier à neuf heures du soir, et je^ reçus votre lettre du 28 en sortant de table.

Vous avez donc cru pendant quelques moments que j'avais négligé de vous écrire? Mais après, vous vous êtes bien moqué de vous-même, et vous vous êtes bien dit que vous n'aviez pas telle chose à craindre avec moi, mais bien le contraire.

Notre Gazette d'aujourd'hui parle de votre cousin, le général Gonway ; il paraît en grande intelligence avec milord Shelbum ; il me semble qu'ils ne se conviennent guère; vous me ferez beaucoup de plaisir de m'informer de votre chose publique et des choses particulières intéressantes pour vous et les vôtres. Notre ministère à nous autres est tout écloppé ; le M aurepas est revenu à Paris pour un rhumatisme goutteux. Le Turgot devait y revenir pour une franche goutte ; mais on m'a dit ce matin qu'il resterait à Fontainebleau jusqu'au départ du roi; on prétend qu'il a trois grands projets auxquels il veut travailler sans relâche.

1 Dans une lettre qu*on ne publie ijoint, parce qu'elle ne contient rien d*intérctt8<int d'ailleurs, elle dit : « Ne sachant q[ue lire , j'ai repris les Lettres de Bossy. » (A. M.)

^ Le frère de sa femme de chambre. (A. N.)

Samedi.

Je fus hier toute la journe'e dans mon lit ; je tîs peu de monde : milady Henriette', qui ne parle point; les Grenville soupèrent chez moi ; ce sont de bonnes gens , mais pas fort agréables : le mari est pesant» la femme causeuse. J'avais les deux maréchales, madame de Boisgelin et l'évoque de Mirepoix. Je donnai votre sucre candi, dont on vous remercie, ainsi que l'évéque de son tricot.

Dimanche à deux heures.

Je ne vous questionnerai point, puisque vous me le défende^ ; mais trouvez le moyen de m'apprendre ce qui vous intéresse. Vous savez que le Maurepas et le Turgot ont la goutte ; l'un est parti pour Fontainebleau, l'autre en partira; ce qui fait dire à M. de Bièvre que nos ministres s'en vont goutte à goutte.

LA MÊME AU MÊME

Dimanche 19 noyembre 1775.

Faites attention à la date de mes lettres, et vous verrez que je réponds sur-le-champ aux vôtres.

Dans la lettre à laquelle vous avez répondu le 13 et que je reçois aujourd'hui , je vous avais parlé d'un rêve que je n'avais point fait; c'était pour vous faire entendre ce que je ne voulais pas vous dire plus clairement; mais vous avez la tète remplie de trop de choses pour que les unes n effacent pas les autres.

Vous me feites grand'peur; mais je n'ai ouï dire à personne que nous protégerons l'Amérique; je ne le crois pas, mais je suis bien ignorante, ainsi cela ne prouve rien. Je ne puis vous mander que des nouvelles de société ; il est bien vraisemblable qu'à Londres on ne se soucie guère de ce qui se passe à Paris. Qu'est-ce que cela vous fera* de savoir que je soupai hier chez madame de Garaman , qui est de retour de Boissy? que j'aurai ce soir madame de Gramont, les Beauvau, des diplomatiques, des évéques, et une comédienne nommée madame Suin*, que M. de Beauvau veut me faire entendre? que demain je souperai

* Lady Uarriet Stanhope, alors à Pari» avec son père, le comte d'Harrington. (A. N.)

' Actrice plus que médiocre ; qui ne parut jamais sans recueillir les témoignages d*une improbation unanime. Elle était la femme d'un acteur de TOpéra- Gomiquc, non moins sifflé. (A. N.)

516 CORRESPOiNDANCE COMPLETE

chez madame de Mirepoix, qui doit revenir de Sainte- Assise , que j'y mourrai peut-être de froid?

Le chevalier de Boufflers est ici; je trouve qu'il a pris de l'esprit de province; il fronde et a Tair de mépriser ce qu'il désirerait, auquel il ne parvient pas ; il a plus de talent que de discernement, de tour et- de finesse que de justesse; en vérité » à l'examen, il y a peu d'esprits dont on soit et dont on puisse être parfaitement content.

Les Necker vont revenir à Paris. Votre ambassadeur me recherche assez; c'est des diplomatiques celui qui me plaît le plus. Le Garaccioli est un braillard; et pour les Allemands ils ne me plaisent guère.

Si j'étais avec vous, je vous conterais mille bagatelles , mais la peine de les écrire et le peu d'attention que vous y apporteriez me les font supprimer.

L'on m'avait dit que votre neveu l'Altesse Royale était hors d'affaire, mais j'attendais votre lettre pour le croire; je vous en fais mon compliment et j'en suis ravie.

Je ne saurais trouver un certain plaisir à vous écrire , parce qu'il me semble que c'est un temps perdu pour vous que celui que vous donnez à me lire ; chez vous le dégoût est tout à côté des mouvements de la plus grande sensibilité. On est comme on est, on n'est pas plus maîtres des sentiments qu'on a, des impressions qu'on reçoit, que de tousser, d'éternuer, etc. Ainsi on a tort de rien exiger de personne, on n'en peut obtenir que des semblants. Tout ce que je désire, c'est de vous revoir. Adieu.

26 novenibre 1775.

Puisque vous dites, madame, à M. d'Argental :

Atys, comblé d'honneurs, n*aiiue plus Sangarîde,

je vous dirai :

Egié ne m'aime plus, et n*a rien à me dire ;

car j'aime autant Quinault que vous. Je ne suis pas de ces pédants qui le trouvent fade, et qui le condamnent pour avoir parlé d'amour, lorsqu'il en devait parler. Je le regarde comme

le second de nos poëtes pour F élégance, pour la naïveté, la vérité et la précision.

Il est très-vrai que vous n'avez plus rien à me dire puis<)ue vous ne m'écrivez point; mais il n'est pas vrai que je sois com-* blé d'honneurs. Je ne le suis que de ridicules, et c'est toujours par ses amis qu'on est maltraité.

M. d'Argental s'obstine à me croire tombé dans une espèce d'apoplexie pour avoir été gourmand, et le feit est que mon accident me ])rit après avoir été un jour sans manger. Il m'appelle aussi commissaire départi par le roi auprès des fermiers généraux , pendant que je suis opprimé départi par ces messieurs.

Voulez-vous, madame, que je vous parle vrai? Mon département elt l' abîme du néant éternel, où je vais bientôt entrer. Je lis tous les ouvrages philosophiques de Cicéron sur ce sujet plus usé qu'aisé , et je ne vous conseille pas de les lire ; car quoique ce grand homme soit très-éloquent, il ne vous apprend rien du tout. L'abbé de Ghaulieu avait précisément, mon âge quand il est mort, et il n'en a pas appris davantage. Les suites de mon accident m'ont paru si sérieuses, que je n'ai pas voulu faire mon voyage sans prendre la liberté de dire adieu à celle que vous appelez voire grand'maman '. Gomme il faut se réconcilier dans ces moments-là, j'avais sur le cœur l'injustice de son mari, qui me croyait un petit ingrat. J'étais assurément bien éloigné de l'être; mais je n'ai pas mieux réussi auprès de votre grand'maman qu'auprès de vous. Vousr me comblez d'honneurs, et elle me croft plein de ménagements : elle se moque de mes honneurs et de mon apoplexie.

Jugez si dans cet état j'ai eu des choses bien amusantes à . vous dire? Je ne savais aucune nouvelle ni de l'Opéra-Comique ni de l'assemblée du clergé.

Mais vous , madame , qui vivez dans le centre des plaisirs et des grandes affaires , comment voulez-vous qu'un pauvre solitaire ose vous écrire du fond de ses déserts et de ses neiges, privé de toute société et de presque tous ses sens, lorsque vous en avez encore quatre excellents? C'est à vous à réveiller les gens qui s'endorment auprès de leur tombeau; mais ce n'est pas à eux de vous importuner de leurs rêveries : il faut qu'ils soient discrets et qu'ils attendent vos ordres. 11 n'y a que les vampires de dom Calmet qui viennent lutiner les vivants. ^ Madame la dncliesae de Choiseul. (L.)

Soyez très-sûre que, si j'ai perdu tout ce qui fait vivre, passions , amusements , imag[ination et toutes les bagatelles de ce mohde, je vous reste sérieusement attaché, et que je le serai tant que mes petites apoplexies me le permettront. Je vous regarderai comme la personne de mon siècle qui est le plus selon mon cœur et selon mon goût, supposé que j'aie encore goût et cœur. Je vous demanderai vos bontés , comme la première de mes consolations, et je dirai : C'est auprès d'elle que j'aurais voulu passer ma vie.

BfADAME LA MARQUISE DU DEFFANO A M. DE VOLTAIRE.

Paris, 2 décembre 1775.

Je suis ravie que vous aimiez Quinault, et que vous lui accordiez la seconde place. La première dans aucun genre ne peut plus être vacante, vous y avez mis bon ordre.

Vous vous trompez, si vous croyez qu'Églé n'a plus rien à vous dire ; elle aurait mille choses à vous raconter si elle pouvait vous parler, mais par lettres on a trop de confidents. Je suis très-persuadée, mon cher Voltaire, que nous serions souvent d'accord. Je n'ai point ajouté foi à vos nouvelles dignités; j'ai fait semblant de les croire poui' vous agacer; cela m'a réussi, j'en suis fort aise.

Je ne crois pas non plus à vos apoplexies; j'ai eu en même temps que vous presque )a même indisposition, que j'ai regardée comm« la suite de plusieurs mauvaises digestions, quoique j'eusse fait diète, ainsi que vous, la veille et la surveille; il me reste des étourdissements qui pourraient bien avoir un faux air de disposition apoplectique; mais qu'importe! Il faut finir, cette manière n'est peut-être pas la pire.

Vous allez avoir encore, dit-on, un archevêque pour confrère. N'êtes-vous pas charmé que votre académie se remplisse de personnages aussi édifiants, de nouveaux BossuetetFénélon? Il n'y aura pas de combats entre eux pour de nouvelles hérésies.

Ah! c'est bien moi qui ai des regrets de ne pouvoir espérer de vous revoir; mais c'est peutétire tant mieux. Vous m'auriez trop attachée à la vie. Écrivez-moi souvent; je voudrais avoir de vos lettres tous les jours; elles m'affermissent dans le bon goût, que l'on attaque de toutes parts.

Tout Chanteloup arrivera la semaine prochaine; c'est une grande joie pour moi ; je montrerai votre dernière lettre , et je parlerai beaucoup de vous.

Mardi IS décembre, à deux heures.

Je suppose que ce que je vous ai écrit hier * doit vous causer quelques inquiétudes sur ma santé , et que vous ne serez point fâché d'apprendre de mes nouvelles. Je n'eus point de fièvre hier, je ne me levai qu'à huit heures du soir; je me trouvai plus de force que les jours précédents ; je fis fermer ma porte hier toute la journée, excepté à deux ou trois personnes, vous devinez hien que c'étaient M. de Beauvau et madame de Luxembourg. J'en userai de même aujourd'hui; demain je continuerai ce hulletin.

A cinq heures.

Je le reprends plus tôt que je ne croyais, mais c'est la sur* prise de ce que je viens de recevoir qui en est cause; j'ai madame d'Olonne * entre les mains ; vous voilà au comble de la joie; mais modérez-la, en apprenant que ses galants ne la payaient pas plus cher de son vivant que vous ne la payez après sa mort; elle vous coûte trois mille deux cents livres. Est-il possible que vous ayez donné un pouvoir aussi illimité à voire brocanteur? C'est M. le prince de Conti, a-t-il dit, qui a si extravagamment poussé ce bijou. Ce M. fiasan s'offrait de vous le faire tenir par un Anglais dont il prétend être sûr, qui partira vendredi ; mais je n'ai pas voulu contrevenir en rien à ce que vous avez prescrit. Mandez-moi à qui vous voulez que je le remette; voulez-vous que ce soit au courrier de l'ambassadeur?

Ah ! mon ami, je vois que tous les hommes sont fous, et que celui qu'on croit le plus sage a son coin comme les autres.

La poste, qui n'avait rien à m' apporter de vous, arrive dans ce moment, ce qui est un jour plus tôt qu'à l'ordinaire. Je reçois une lettre de Graufnrd toute pleine de vous, c'est-à-dire de sa jalousie contre vous ; ce badinage remplit toute sa lettre ,

• Cette lettre n*a pas été trouvée. (A. N.)

2 La belle miniature représentant madame d'Olonne, par Petitot. Elle se trouve aoiourd'hui dans la collectioo de Strawberry-HiJI. 1827. (A. M.)

à l'exception de la nouvelle que M. Foley a obtenu le consentement de son père pour épouser milady Henriette Stanhope. C'est en prenant mon thé que je vous écris; la toux m'inter^ rompt, mon secrétaire est d'écho; toute la maison a la grippe, je ne sais combien cela durera. C'est votre maudite ville de Londres qui nous a envoyé cette peste par ses courriers les brouillards; tout le monde est atteint de ce mal, il n'a encore tué personne *.

LA MÊME AU MÊME

Mardi 26 décembre 1775.

. J*ai manqué à la règle des huit jours, en voici la raison: votre courrier manqua dimanche, c'était, comme vous savez, la veille de Noël; je devais avoir le soir tout Chanteloup, ce qui faisait un grand fracas dans mon ménage; mes secrétaires étaient occupés, et n'ayant point reçu de lettre, je me dispensai d'en écrire. Je connais votre indulgence, d'ailleurs vous ne deviez plus être en peine de ma santé ; vous deviez savoir qu'elle était assez bonne, elle est encore meilleure aujourd'hui; j'ai parfaitement bien dormi cette nuit, et je n'ai d'incommodité que mon baptistaire; celle-là est sans remède, il ne peut y

avoir que des palliatifs, et le plus souverain de tous, c'est

Vous savez quel il est.

Je vous félicite du plus profond de mon cœur de l'espérance que vous avez de revoir votre ami ', car je persisterai jusqu'à la mort dans Terreur de croire qu'il n'y a de bonheur ds^ns la vie que d'aimer et d'être avec ce que l'on aime.

Ma soirée de dimanche se passa fort bien ; je donnai à madame de Luxembourg ses étrennes, c'était un immense chapelet de parfilage. Le chevalieii^de BoufiB[ers m'avait fait un couplet; c'est la traduction de l'Âve, Maria, Le voici.

Sur Tair : De tous les capucins du monde.

Je VOU8 Sjdiie, ô mon amie!

De grâce vous été» remplie !

^ Cette maladie ayaît aussi généralement régné ^ Londres, sous le nom d'hifluenza, (A. N.)

3 Le général Gonwayy au retour de son gouvernement de Jer»ey. (A. ^.)

DE MADAME LA MAUQUISE DU DEFFAÎ^D. 5511

Le dieu du goût est avec vous; Ce lieu retentit de louange Pour vous et votre enfant ^ si doux.

Adieu; — je parle comme fin ange.

Tout cela réussit fort bien. Le souper était grand et fort bon ; nous n'étions que quatorze , nous aurions dû être dix-huit ou dix-neuf, mais la grippe fut Fexcuse de plusieurs. Comme vous aimez les noms propres et que vous voulez que je croie que ce que je fais et ce que je vois vous intéresse, voici la liste de ma compagnie :

M. et madame de Choiseul; M. et madame de Bcauvau; mesdames de Luxembourg et de Gramont; l'archevêque de Toulouse et son frère M. de Brienne; M. de Stainville; l'cvêque de Rhodez; Tabbé Barthélémy; le président de Cotte; mademoiselle Sanadon et moi. Je me couchai à quatre heures, parcç que mesdames de Gramont et de Bcauvau restèrent jusqu'à trois heures et demie. Ne me grondez point sur le dérèglement de ma conduite; il n'y a que deux choses dangereuses pour moi, les indigestions et l'ennui; les veilles ne me font point de mal ; je dors si mal dans la nuit, qu il n'importe à quelle heure je me couche; souvent je ne m'endors qu'à dix ou onze heures du matin ; il y a mille ans que je vis comme cela , ce n'est plus la peine de changer.

Les Brienne viennent d'acheter l'hôtel de madame la princesse de Gonti cinf[ cent cinquante mille livres. J'en suis bien aise ; mais cependant , comme ils passent huit mois à Brienne , je ne jouirai guère de leur voisinage. C'est assez parler de moi, venons à vous.

Vous ne m'avez point articulé que vous ayez reçu les oignons de lis ; cependant je le suppose, puisque vous avez écrit à madame de Marchais, et que vous l'appelez Flore; je ne l'ai point vue depuis ce temps-là, je soupçonne quelque refroidissement; il y a plusieurs jours qu'elle cesse d'être Pomone pour moi ; je croyais que le jour de mon souper elle m'accablerait de fruits, et elle ne m'envoya rien.

Votre duchesse de Kingston me paraît une impudente ; elle ne peut pas être punie, à ce qu'on m'a dit, autrement que par le déshonneur, et ce n'est rien pour elle.

Je confierai à M. Saint-Paul votre madame d'Olonne, il vous la rendra lui-même dans le courant du mois prochain.

* La duclicase de Lauzun. (A. N.)

522 CORRESPONDANCE COMPLEi'E

U Éloge de Richardson\ dont vous êtes curieux, ne se trouve que dans les Variétés littéraires, qui sont en quatre volumes; si vous ne les avez pas, et que vous en soyez curieux, M. Saint-Paul pourra vous les porter; vous aurez le temps, avant son départ, de m'apprendre ce que vous pouvez désirer.

Mercredi.

La dame Marchais est redevenue Pomone : les poires, les pommes et les raisins sont arrivés en abondance ; elle est malade depuis trois semaines et ne vient point à Paris.

On ne parle ici que des nouveaux arrangements dans le militaire ; vous en serez instruit par les gazettes, et sans doute M. de Guines reçoit les ordonnances. Les mousquetaires sont détruits; les gendarmes de la garde et les chevau-légers sont réduits à cinquante; on se scandalise de la préférence qu'on leur a accordée, on l'attribue à la déférence du ministre pour M. de Maurepas, dont, comme vous savez, M. d'Aiguillon est le neveu *. La reine dit à M. de Saint-Germain : o Vous ave^ conservé ces deux troupes apparemment pour accompagner le roi aux lits de justice? » — « Non, madame, mais aux Te Dcum, n

On voulait que ce ministre demandât le gouvernement de Blaye, vacant par la mort du duc de Lorges. Le roi, a-t-il dit, a trop de dédommagements à faire pour qu'il doive penser à accorder des grâces. Enfin, que vous dirai-je? Ce ministre donne très-bonne opinion de lui; c'est dommage qu'il ait faibli sur les chevau-légers ; nous verrons bientôt quelle conduite il aura pour la gendarmerie, les carabiniers, les invalides et l'École militaire.

MADAME LA MARQUISE DU DEFPAMD A M. HORACE WALPOLE

Parifl , mercredi 3 janvier 1776.

L'évéque * prétend qu'il vous avait donné sa commission jTar

écrit; qu'elle consistait en trois habits de tricot, noir, violet et

rouge, chacun composé de six pièces, ce qui faisait en tout

dix-huit pièces ; qu'il les voulait de laine , et il pensait que le

* Par Diderot. (A. N.)

^ Le duc d'Aiguillon était capitaine-lieutenant commandant des cbcvaulégers. (A. N.)

3 L'évéque de Mirepois, Tabbé de Cambon. (A. N.)

DE MADAME LA MAllQUISJE DU DEFFAÏSD. 523

tout, suivant ceux que Ton reçoit ici, lui coûterait dix louis; qu'au lieu de cela le mémoire du marchand monte à onze cent cinquante-sept livres dix-neuf sous, ce qui fait, par rapport au prix qu'il voulait y mettre, neuf cent dix livres de plus. Au lieu de dix-huit pièces, il y en a ti*ente et une, dont six pour un pantalon auquel l'évéque n'a jamais pensé, et six pour des culottes, séparées des habits. Que faire à cela? Ce serait de faire reprendre au marchand toutes ses fournitures , si cela se pouvait. Si le marchand ne le veut pas, l'évéque en passera par là , il le payera ; il serait fâché de vous causer le plus petit embarras. Il part dimanche 7 pour son diocèse, il ne reviendra certainement pas avant la fin du mois de décembre 1776.

Je suis on ne peut pas plus fâchée d'avoir été pour ainsi dire l'occasion des soins que vous vous êtes donnés, et de leur mauvaise réussite. Oh [j'en réitère le serment, je ne me chargerai des commissions de personne, et vous ne recevrez par moi nulle importunité ; je n*ai point à me reprocher de m' être mêlée de la commission de l'évéque , elle a été de vous à lui , sans qoe j'en aie eu la moindre connaissance. En voici bien long sur cet article , qui m'ennuie à la mort.

Le comte de Broglie est de retour de Metz ; toutes mes connaissances sont rassemblées , je vois plus de monde et j'ai plus de soupers que je ne veux. Ce n'est point une extrême dissipation qu'il me faut ; je voudrais que mes journées fussent remphes , mais par la même société et les mêmes occupations ; j'ai souvent la pensée de me mettre dans un couvent; ce serait, je l'avoue, une manière d'être enterrée vive. J'aime Pompon* et Tonton; l'ingénuité de l'un, l'excessif amour de J' autre, me satisfont peut-être plus que tout ce que je trouve d'ailleurs.

J'ai lu Londres* ; je l'avais sans le savoir, il m'a assez plu ; j'avais lu autrefois Burnet avec plaisir, je l'ai voulu relire, il m'a ennuyée. On se trompe bien en écrivant l'histoire de son temps ; un demi-sfiécle passé après les événements les rend bien peu intéressants , il n'y a guère que les lettres , et quelques mémoires écrits par ceux dont ils contiennent l'histoire , qui puissent m'amuser. Burnet ne jouait pas un assez grand rôle dans les faits qu'il nous raconte ; ses portraits me plaisent assez,

^ Pompon était fils de son secrétaire Wiart, âgé de quatre ans, à qui elle avait permis de vivre avec son père dans sa maison. (A. N.)

* Londres. C'est un tableau de cette ville, en trois vol. in-8'',par M.Grosley, ayocat de Troyes en Champagne. (A. N.)

524 CORUESPO^iDAKCE COMPLETE

mais les anglicans et les presbytériens sont fastidieux ; il n'a pas le défaut, je l'avoue, de faire étalage du bel esprit, et c'est ce qui domine dans tous les livres que Ton fait actuellement # et c'est ce qui me les rend insupportables.

Savez-vous que ce M. Texier , qui vous charme et qui m'a charmée aussi, n'est pas bien dans ce pays-ci, et qu'on a blâmé M. de Guines de l'avoir reçu chez lui? On ne parle à présent que de M. de Saint-Geimain ; il a l'estime publique, quoiqu'il fasse le malheur de beaucoup de particuliers.

Je me refuse à vous raconter toutes les petites nouvelles de société ; il me paraît impossible qu'elles puissent vous intéresser; elles me semblent si froides , à moi qui y joue un rôle , que je ne saurais croire qu'elles puissent vous amuser.

Je ne vois plus les Grenville , je les ai laissés là ; je ne comprends pas ce qu'ils font à Paris , et qu'est-ce qui a pu les déterminer à quitter Nancy où ils avaient de la société, pour venir dans un lieu où ils ne connaissent personne.

LA MÊME AU MÊME

Dimanclie 25 février 1776.

Vous aurez été étonné , en recevant madame d'Olonne , que je ne l'aie pas accompagnée d'une lettre ; mais j'ai des temps de stérilité ; j'étais dans cet état au départ de M. Saint- Paul ; je crois que mes insomnies y contribuent ; elles attaquent la mémoire. Je m'aperçois sensiblement de l'aftaiblissement de ma tète; mais à quoi bon en parler? on s'en apercevra assez sans que j'en avertisse. Vous avez raison , j'ai tort d'annoncer des projets de retraite , ils ne peuvent rien «faire à personne ; c'est vouloir forcer ceux à qui je les communique à les combattre, c'est vouloir occuper de soi. Vous êtes souverainement raisonnable, tous vos conseils sont bons, et partent d'un intérêt véritable et bien entendu ; il est malheureux que l'Océan nous sépare , tout autre genre de distance serait surmontable ; mais à quoi servent les regrets ?

Vous voilà donc quitte de la goutte? Puisque vous ne pouvez pas vous en délivrer, je la trouverais mieux placée dans cette saison-ci que dans le mois de septembre où d'octobre ; ne le pensez-vous pas? Je suis persuadée que vous observez le

régime convenable ; je suis ravie que vous soyez à Londres ; j'estime fort votre Strawberry-Hill , mais l'air n'y est-il pas fort humide , et la retraite ne vous rend-elle pas un peu sauvage ?

Le temps s'avance à grands pas où toutes mes connaissances et mes amis abandonneront Paris ; les Ghoiseul pour Ghanteloup, les Beauvau le 1*' avril pour leur quartier; les Broglie iront à Metz , les Garaman à Roissy ; il ne me restera que madame de la Valliére. D'où vient suis-je sujette à l'ennui? D'où vient ne trouvé-je aucune lecture qui m'amuse , et un si petit nombre de gens qui me plaisent? G' est peut-être parce que je manque de raison et de bon sens ; mais dépend-il de moi d'en avoir davantage ? Je vois très-clairement que c'est une sottise de se plaindre, parce que cela ne remédie à rien. Quand je pense à la retraite, je sens bien que l'ennui m'y suivrait et deviendrait peut-être plus grand ; mais il y aurait de moins une certaine honte et humiliation qu'on éprouve au milieu du monde , et que l'on n'éprouve pas quand on est environné de gens qui ne sont pas plus heureux que nous. Enfin on n'est point mattre de ses pensées et de ses sentiments; on l'est jusqu'à un certain point de sa conduite et d&ses actions ; on peut l'être de ses paroles, mais il est fâcheux de ne pouvoir pas dire ce qu'on pense et de n'oser ouvrir son âme à personne ; et je conviens que cela est nécessaire , parce que , tout bien examiné, on doit être persuadé qu'on n a point d'amis , vous excepté, et ce n'est point un compliment. Mais de quelle ressource pouvez-vous m'être ? Ne vaudrait-il pas autant être dévote? cela vaudrait mieux. Mais voilà encore ce qui ne dépend pas de soi.

Je suis véritablement fâchée de ne vous avoir pas écrit par M. Saint-Paul ; ce qui m'en console , c'est que ce que je vous aurais mandé ne vous aurait pas beaucoup intéressé ; je ne suis point comme était madame de Sévigné, qui parlait de tout avec chaleur parce qu'elle s'intéressait à tout; si j^ai quelque vivacité dans la conversation , dans les disputes , elle est passagère, et je retombe promptement dans la froideur et l'indifférence. Cette façon d'être tient aux organes, ils sont en moi très-faibles.

Nous attendons , mardi ou mercredi , M. de Guines * ; son arrivée produira des sujets de conversation. Nous n'en manquons pas présentement; MM. de Saint-Germain et Turgot en

^ Revenant d'Angleterre. (A. N.)

fournissent d'amples matières ; il y a des subdivisions à l'infioî dans chaque parti ; les encyclopédistes , les économistes forment des religions avec différentes sectes. C'est ici pour le moins comme chez vous , et je suis certainement beaucoup plus neutre que vous ne sauriez l'être. M. le prince de Gonti ne manque aucune séance au parlement, et il se porte beaucoup mieux; cette occupation lui était nécessaire.

Je vous mandais , dans ma dernière lettre , combien j'étais contente de madame la maréchale de Luxembourg, je n'en dirais pas autant aujourd'hui ; les jours avec elle se succèdent » mais ne se ressemblent pas ; peut-être demain cela ira*t-il bien. Je soupe ce soir tête à tète avec la maréchale de Mirepoix, c'est un petit réchauffé qui ne sera pas suivi de beaucoup de chaleur. La grand'maman est tout ce que je connais de plus parfait» son départ me sera fort sensible. Je suis fort contente de son mari; s'ils n'allaient qu'à vingt lieues de Paris, ce serait un grand bonheur pour moi , mais soixante et tant rendent le voyage impossible.

Avez-vous lu les Anecdotes sur la vie de madame du Barry? presque tous les faits sont vrais.

Parlez dé moi à M. Conway, je parle beaucoup de lui avec milord Stormont. Je ne vois point la milady BarrymoreV Je sais qu'elle ne parle point encore de son départ, j'ignore avec qui elle vit.

Je voudrais bien vivre avec vous.

Dimanche 3 mars 1776, à deux heures après midi.

Je préviens l'arrivée du facteur ; s'il m'apporte une lettre j'y répondrai , et s'il ne m'en apporte pas , je ne prétends pas me dispenser de vous écrire.

M. de Guines arriva avant-hier à minuit, il avait essuyé un passage affreux : sa voiture cassa , versa et roua un de ses gens ; il fut hier matin à Versailles ; nous verrons ce qui arrivera. Il n'a point encore de successeur. Ce temps-ci est curieux; on peut parier presque sur tout, le pour ou le contre. On fait des

< Lady Emilie Scanhope, fiHe du comte d*Harrin^on, et mère do comte de Barry more. (A. N.)

édils, on en refuse l'enregistrement; on feit des remontrances, qu'en résultera-t-il? retirera-t-on les ëdits? y aura-t-il un lit de justice ? Les paris sont ouverts.

Il y eut jeudi à l'Académie la réception de F archevêque d'Aix', pour remplacer l'abbé de Voisenon*. Hier M. Colardeau' fut élu à la place de M. de Saint-Aig[nan^. Je crois que vous êtes peu cuHeux de toutes les belles harangues qui s'ensuivront. Voici une épigramme que je leur préfère.

Quelqu*nn, dit-on, a peint Voltaire, Entre la Beaumclle et Fréron; Gela ferait un vrai Calvaire , S'il ii*y maoqiuiit an bon larron.

Ce temps-ci produit une infinité de bons mots , je me reproche de ne les pas retenir pour vous les mander , mais je perds la mémoire; les insomnies en sont cause; de plus, depuis quatre jours j'ai un rhume de cen^eau qui m'offusque la tête ; je suis comme la chanson de M. Chauvelin, j'écoute sans entendre , je regarde sans voir. Ah ! je ne regarde pas ! *

Êtes-vous parfaitement guéri de votre goutte? Je commence à craindre de n'avoir pas de vos nouvelles aujourd'hui. Vous aurez dû recevoir , mardi ou mercredi , votre madame d'Olonne ; je ne le saurai que dans huit jours. Je commence à être embarrassée quand je vous écris ; que puis-je vous mander qui vous intéresse? Rien, ce me semble. Je pensais F autre jour que j'étais un jardin dont vous étiez le jardinier ; que , voyant l'hiver arriver , vous aviez arraché toutes les fleurs que vous jugiez n'être pas de la saison , quoiqu'il y en eût encore qui n'étaient pas entièrement fanées , comme de petites violettes , de petites margue-

1 L'abbé Boisgelin de Cicé. (A. N.)

^ Un abbé plus connu par son talent à composer des opéras-comiques que par des sermons. Voici son épilaphe faite par Voltaire :

Ici git, ou plutôt frétille,

Voisenon , frère de Chaulieu :

A la Muse vive et gentille

Je ne prétends pas dire adieu ;

Car je m'en vais au même lieu.

Comme cadet de la famille. (A. N.)

3 Auteur de Caliste, d'Astarbé, tragédies, et de quelques beaux morceaux de poésie. Il mourut, fort regretté, peu de semaines après la date de cette lettre, et avant d*être reçu à l'Académie française. (A. K.)

^ Le duc de Saint-Aignan, qui était parvenu à l'âge de quatre-vingt-douze ans. (A. N.)

rites , etc. , et que vous n'aviez laissé qu'une certaine fleur (qu'on ne connaît peut-être pas chez vous) , qui n*a ni odeur ni couleur, que l'on nomme immortelle^ parce qu'elle ne se fene jamais. Ceci est l'emblème de mon âme , dont il résulte une grande privation de pensées et d'ima(;ination , mais où il reste une grande constance d'estime et d'attachement.

On disait ces jours passés qu'il paraissait un nouveau volume des Lettres de madame de Sévigné; vous croyez bien que j'étais bien pressée de l'avoir; mais c'était une nouvelle édition du neuvième tome, qui commence par des lettres du cardinal de Retz, de M. de la Rochefoucauld, et où il y en a plusieurs de madame de la Fayette, quelques-unes de madame de Grignan, d'autres de madame de Sévigné, et beaucoup de madame de Goulanges, dontFesprit ne me plait point du tout. On y découvre de la vanité, des airs, nul sentiment, enfin tous les défauts que Ton rencontre dans le grand nombre des gens avec lesquels on vit. Relisez ce volume. Madame de la Fayette avait des vapeurs ; je me trouve beaucoup de conformité avec elle. Le style de M. de la Rochefoucauld me platt. Pour celui de madame de Sévigné , il est unique et d'un agrément qui ne ressemble à rien.

Je vous envoie de nouveaux vers de Voltaire ' , ils ont ici de grands succès ; je les trouve bien, mais je n'en suis pas charmée.

Mais à propos , je le suis de votre lettre à madame de la Valhère , elle est très-jolie ; elle la montre à tout le monde. J'ai un tonneau établi chez elle , que la grand'maman a fait venir de Ghanteloup; c'est un indice que je n'y retournerai pas ; mais je m'afflige de ce que leur départ s'avance à grands pas ; je ne sais pas si ces gens-là m'aiment , mais ils me sont bénévoles : on ne peut guère rien espérer de mieux.

Le iacteur n'arrive point, l'heure se passe, il est vi'aisemblable que je n'aurai rien à ajouter.

A quatre heuiiu.

Voilà le facteur. Votre lettre n'exige pas beaucoup de réponse. J'ai toii; de vous avoir annoncé que j'écrirais par M. Saint-Paul; quand je veux parler nouvelles , ma plume me tombe des mains ; premièrement , parce que je ne sais pas raconter, et puis que ce que je raconterais ne m'intéresse point; et ce qui est encore bien plus certain , c'est l'assurance où je suis que ce que je pourrais vous mander ne vous intéresserait

1 Cet vers, intitulés le Temps présent y sont imprimés dans ses Œuvres.

point du tout : tout ce qui s'est passé devant vos yeux pendant vos séjours ici ne vous a pas fait plus d'impression que la lanterne magique. Les choses qui pourraient peut-être vous intéresser sont celles dont je suis le moins instruite, et qui exigeraient le plus de connaissance et de vérité ; dans ce temps-ci, le faux et le vrai se débitent également» et ce que je crains le plus, c'est de dire des faussetés. Je comprends que les détails de société doivent devenir, en l'absence, comme étaien tpour vous mes détails domestiques , c'est-à-dire ennuyeux. Que faut-il donc faire, ne pouvant parler ni des autres ni de soi?«Faire des gazettes? Je n'en ai plus le talent. Ce qui me £àche , c'est que votre goutte ne soit pas entièrement dissipée. Vous avez bien tort, si vous croyez que je ne vous plains pas et que je fasse comparaison de l'insomnie aux douleurs; ah! mon Dieu, non, j'en sens la différence.

MADAME LA MARQUISE BU DEFPAND A M. HORACE WALPOLE

Lundi 4 mars 1776.

Je veux réparer le tort que j'ai eu de ne vous pas écrire par M. de Saint-Paul. Il partira jeudi un certain baron suédois , envoyé du roi de Suède, qui vous rendra cette lettre ; je n'ai pu retenir son nom' , mais il n'importe. Je vous ai mandé l'arrivée de M. de Guines, vendredi à minuit; le lendemain, samedi , il fut à Versailles ; il vit le roi , et lui remit une lettre ; le roi rougit, ne lui fit pas mauvaise mine et ne lui parla pas ; il était dans la foule des courtisans ; on n'infère rien de cette première entrevue. La cour était nombreuse, il y avait les députés du parlement qui venaient denmnder au roi quel jour il assignerait pour répondre aux remontrances* qu'ils lui apportaient ; le roi ^ avec un visage sévère , leur dit qu'il voulait la grande déptttation et qu'il leur assignerait le jour.

Tout le monde est persuadé qu^il y aura un lit de justice ; le comte de Broglie a parié contre moi qu'il n'y en aurait point.

L'on m'apporte dans le moment les harangues de l'Académie ; comme elles ne vous coûteront point de port , je vous les enverrai.

1 Le baron de Nolken. (A. N.)

3 Les remontrances du parlement de Paris contj'e les réformes de M. Turgot. (A. N.)

L'épigramme que je vous ai envoyée , que je croyais nouvelle , est ancienne.

Je ne vous ai point dit que ce fut chez l'Idole que M. de Guines débarqua en arrivant ; elle avait un grand souper où étaient son prince {de Conti), M. et madame de Beauvau, M. le duc de Ghoiseul, madame' de Gramont, madame de Luxembourg, madame de Lauzim, madame d'Usson , le marquis de Laval , l'archevêque de Toulouse et plusieurs autres ; ce dernier ne se porte point bien , sa poitrine , son ambition ne sont pas en bon état ; il est ami du Turgot , du moiiv en apparence, mais peut-il y avoir de l'amitié entre les ambitieux? On ne sait ce que tout ceci deviendra : il parait impossible que le Turgot ne succombe , il ne sait ce qu'il fait. Le Maurepas est la feiblesse même. Le Saint-Germain, dont on avait bonne opinion, indépendamment qu'il est assez malade , ne soutient pas l'idée qu'on avait de lui ; le choix qu'on a fait de M. de Montbarrey pour être en quelque sorte son adjoint , marque peu de discernement ; c'est un homme très-borné , d'une naissance très-médiocre , et sans aucun mérite distingué ; nous n'avons personne qui ait le sens commun.

Mardi 5.

J'ai envoyé chercher toutes les ordonnances de M. de Saint- Germain, moins pour vous, à qui elles ne feront rien, que pour M. Gonway, qui ne sera peut-être pas fâché de les voir.

Je n'ai rien appris de nouveau hier. J'ai lu les harangues: c'est biqn abuser de la parole.

Je donne à souper ce soir à madame de RoncheroUes ' et à M. Francés , lesquels sont ixè^iurgotins , c'est ainsi qu'on les appelle ; car turgotistes les rendrait trop fameux, cela leur donnerait l'air d'une secte i à eux n'appartient pas tant d'honneur. Adieu jusqu'à demain.

Mercredi 6.

Il y a eu hier bien des on dit, qui sont sans vérité » et même sans vraisemblance. On dit qu'on propose au chancelier Maupeou, pour qu'il donne sa démission, un million, et de faire son fils aîné duc et pair; la place de chancelier serait pour M. de Malesherbes ; cela est absurde.

On dit qu'on veut supprimer deux places de gentilshommes de la chambre, et deux de capitaines des gardes; autre absurdité. Le roi n'a point encore dit quel jour il signifierait sa vo-

^ La fille de M. Amelot, ministre de Tintérieur. (A. N.)

lontë, et les paris subsistent. Je commence à croire que je pourrais bien perdre et que le parlement cédera ; ce qui est de certain, c'est que le Turgot ne cédera pas; il n'y a pas d'homme plus entreprenant, plus entête, plus présomptueux; son associé Malesherbes va comme on le pousse. On dit de nos trois ministres : le Turgot ne doute de rien , le Malesherbes doute de tout, et le Maurepas se moque de tout; et chacun pense qu'un tel gouvernement ne peut subsister. Venons aux faits vrais.

Il y a eu avant-hier un duel entre le prince de Salm * et un M. de Lanjamet*, officier dans le régiment du roi. L'affaire se conte différemment ; mais comme il y a un grand nombre de témoins, on ne tardera pas à en savoir la vérité. La querelle fut occasionnée par le jeu : Lanjamet était le débiteur; il était convenu de payera un terme qui n'était point expiré; il sut que le prince tenait de fort mauvais propos; il chercha de l'argent et s'acquitta , et rencontrant le prince dans les Tuileries , il le traita très-mal. Ils sortirent pour s'aller battre sur le rempart où il y avait beaucoup de monde. M. de Salm fut suivi de deux hommes, dont l'un, dit-on, était son valet de chambre, et l'autre, un maître en fait d'armes. Lanjamet lui demanda pourquoi ces gens-là le suivaient ; le prince , sans lui répondre , tira son épée ; on prétend que celui-ci avait un gros manchon devant lui. Lanjamet lui proposa de se déshabiller ; l'autre , sans répondre, alla sur lui ; on prétend que la pointe de l'épée de Lan- • jamet trouva de la résistance ; ce qui est de sûr, c'est que Lanjamet tomba, et que le prince l'aurait tué par terre si Lanjamet ne s'était saisi de son épée et ne l'eût cassée ; on prétend que le maître en fait d'armes , quand il vit Lanjamet par terre , criait au prince : Plongez votre épée. Lanjamet se relevant fut sur le prince qui n'avait plus d'épée et le poursuivit; il était comme un enragé ; le prince a eu quelques légères blessures. Une madame de Créqui, amie de la princesse de Salm, fut lui rendre visite, ne sachant rien de l'aventure de son fils; sa mère lui dit qu'il était incommodé; elle demanda à le voir; on lui fit quelques difficultés, elle insista, le prince était dans son lit. Elle lui demanda pourquoi on avait fait diflBculté de la laisser entrer : C'est, dit-il, qu'il y a des tableaux fort obscènes dans ma chambre : « Bon, dit-elle, qu'est-ce que cela fait, je suis si vieille !

^ Le prince Frédéric de Salm. (A. N.)

3 M. de Lanjamet était le fils cadet d*nne bonne famille de Bretagne. (A. ï^.) Gc dael est raconté dans les Mémoires de M, de Séffur, (L.)

Je sais que ce sont les impuissants qui aiment les peintures malhonnêtes , et que ce sont les poltrons qui veulent toujours se battre. » Elle ne savait rien de l'aventure, ce qui a rendu ce propos plaisant.

J'ai £ait copier hier des vers que j'ai trouvés jolis et que je vous envoie ; c'est une invitation à dtner que fit Voltaire à Destouches après la représentation de sa pièce du Glorieux.

INVITATION DE DINEB.

Auteur solide, ingénieux, Qui du théâtre êtes le maître, Vous qui fîtes le Glorieux y Il ne tiendrait qu*ù vous de Tétre ; Je le serai, j'en suis tenté , Si demain ma table s*bonore D*un convive tant souhaité ; Mais je sentirai plus encore De plaisir que de vanité.

M. le prince de Gonti se porte beaucoup mieux; il se distingue dans l'affaire du parlement, et le mouvement qu'elle donne à son sang lui a feit plus de bien que le régime et les remèdes.

Sachez-moi gré de cette lettre ; plus elle est détestable, plus vous me devez de reconnaissance.

Paris , dimanche 17 mars 1776.

J'ai chez moi mes neveux ' ; ils sont dans mon antichambre, j'ai la plus grande impatience de m'en débarrasser, et comme Wiart les mènera promener, je veux prévenir l'arrivée du facteur pour n'avoir qu un mot à ajouter à la réponse que j'aurai à vous faire, et qu'on les emmène ; j'espère recevoir de vos nouveUes ; votre santé n'était pas assez raffermie pour que je sois entièrement exempte d'inquiétude.

Il parut hier cinq édits et six ordonnances. Lundi nous aurons la relation du lit de justice* ; si vous en êtes curieux, mandez-

1 Les petits-fils de son frère, le comte de Vichy. (L.)

S Ce lit de justice est celui qui fut tenu à Versailles, le 12 mars 1776, à l'occasion des édits portant suppression de la corvée dans la <M)nstruction et Tentretien des grandes routes, etc. Les réclamations des parlements furent si fortes que le roi se vit contraint de retirer les édits. Nous citerons k ce sujet

le-moi, je vous enverrai tous ces fatras par la première occasion.

M. et madame Necker se préparent à un voyage en Angleterre ; ils partiront la semaine dé Pâques , et ils assurent qu'ils seront ici de retour à la fin de mai ; si vous voulez faire venir quelque chose d'ici , mandeis-le-moi.

une lettre deWalpole adressée au docteur Gem*, et on y verra en même temps qu'il ne pensaft pas comme son amie madame du Deffand sur les deux ministres Malesherbes et Turgot.

« Nous avons eu presque toujours les mêmes sentiments politiques, et

je crains bien que tous ne mouriez avec vos opinions; pour moi, je dois vous avouer que j*en ai entièrement changé : loin d*être partisan zélé de la liberté, je n*admire plus que le despotisme. Vous me demanderez naturellement quelle place j'ai obtenue, ou quel cadeau j'ai reçu : ce sont, en Angleterre, les secrets des conversions politiques ; mais comme la mienne est d'origine étrangère, elle ne me rendra pas plus riche; en un mot, c'est la relation du lit de jus-tice qui a opéré ce miracle. Quand on trouve deux ministres** assez humains, assez vertueux, assez excellents pour ne s'occuper que du bien-être et du soulagement du peuple, quand un roi prête l'oreille aux avis de deux hommes aussi précieux, et qu'un parlement s'oppose, par les motife les plus ignobles et les plus intéressés, au bien qu'on veut faire , ne dois-je pas changer d'opinion et admirer le pouvoir absolu? Ou bien, puis-je, en conservant les mêmes sentiments, ne pas en changer l'objet?

» Oui, monsieur, je suis indigné de la conduite du parlement. On serait tenté de le croire anglais. Je suis scandalisé des discours de V avocat général***^ qui défend les intérêts odieux de la noblesse et du clergé contre les cris et les plaintes des pauvres, et qui emploie sa criminelle éloquence à pervertir la bonté d'un jeune prince par des vues personnelles, et à lui faire sacrifier la masse de ses sujets aux privilèges de quelques-uns. Mais qu'ai-je appelé éloquence? Les fumées de l'intérêt ont tellement obscurci sa rhétorique, qu'il tombe dans le galimatias le mieux conditionné. Il dit au roi que la taxe proposée sur les propriétaires des terres atteindra les pauvres comme les riches. Je voudrais bien savoir quelles sont les propriétés des pauvres. Les pauvres ont-ils des terres? ceux qui ont des terres sont-ils les pauvres? sont-ce les pauvres qui souffriront de la taxe, sont-ce les malheureux laboureurs enlevés à leurs familles affamées pour aller trav,ailler sur les routes? — Mais il n'y a qu'une éloquence criminelle qui puisse trouver et donner une raison pour prolonger de tels abus. — L'avocat général dit au roi qu'ils sont ■ presque con^ sacrés par t ancienneté, » — tl'est tout ce qu'on peut dire eu faveur de la noblesse, elle est consacrée par Vancienneté : ainsi la longue généalogie des abus les rend dignes de respect.

Ses arguments ne sont pas moins pitoyables, quand il cherche à éblouir la

* Médecin anglais qai a longtempt habité Parit, et non moins ettimé pour ses vattei connaissances que pour son humanité envers les pauvres qui avaient recours àlni. (A.N.)

** MM. Malesherbes et Torgot. (A. N.)

*•* M. deSéguier. (A. M.)

Peut-être votre ambassadeur îra-t-il aussi faire un tour à Londres; il en a grande envie. J'ai eu la visite de milady Dunmore \ elle m'a rappelé qu'elle m'avait vue plusieurs fois pendant le séjour que fit ici M. le duc de Richmond; je ne m'en souvenais génère. M. Colardeau a été élu à l'Académie pour remplacer M. de Saint- Aignan ; on dit qu'il mourra avant sa réception. Fréron est mort ; on a donné le privilège de sa feuille à sa veuve. Nous aurons incessamment un roman , commencé par madame de Tencin et fini par madame Éliè de Beauroi par les {prands noms de Henri IV et de Sully, de Louis XIV et de Colbert, qu*une bouclie vénale a pu seule comparer entre eux. Mais fussent-ils tous quatre également vénérables, cela ne prouverait rien. Les bons rois et les bons ministres, 8*il en fut jamais de tels, peuvent s'être trompés et avoir fait le mieux t|u*ils ont pu. Ils n'eussent pas été bons, s'ils avaient voulu que leurs erreurs 5issett respectées, même «iprès avoir été reconnues.

• Enfin, monsieur, je pense que cette résistance du Parlement à l'admirable réforme préparée par MM. Turgot et Malesherbes est plus scandaleuse , que I9 plus féroce caprice du despotisme. J'oublie ce qu'était une nation qui ' refusa la liberté lorsqu'elle lui fut offerte. Cette opposition h une si noble mesure est plus condamnable. Tout un peuple peut bien refuser le bonheur, mais ces magistrats prévaricateurs s'opposent au bonheur des autres, au bonheur de plusieurs millions d'hommes et de la postérité! — N 'ont-ils pas à moitié absous le chancelier Maupeou de les avoir opprimés? Pour vous, monsieur, blâmerez-vous encore mon apostasie? ne suis-je pas justifié à vos yeux? Je ne vois pas l'ombre d'une idée juste dans les discours de M. Séguier, hormis lorsqu'il propose d'employer les soldats à réparer les routes et de faire contribuer les voyageurs aux frais de leur entretien, quoique en France, où le luxe est moins extravagant qu'en Angleterre, je pense que les voyageurs ne suffiraient pas aux dépenses des routes. Ainsi ce moyen est comme un autre que l'avocat général présente hu roi, en lui avouant modestement qu'il le croit impraticable.

Pardonnez-moi, monsieur, de vous causer un aussi long dérangement ; mais je ne pouvais respirer, tant j'étais blessé ^e voir une telle abjuration de principes dans la conduite d'un parlement dont le rétablissement m'a fait plaisir. Pauvre espèce humaine ! élèvera- t-elle toujours des serpents dans son sein? Dans un pays elle choisit ses représentants qui se vendent avec elle. — Dans les autres, elle honore les despotes. — Dans celui-ci, elle résiste au devpote lorsqu'il consulte le bien de ses sujets. Peut-on s'étonner que le genre humain , soit malheureux, quand les hommes sont ainsi faits? Les parlements montrent un patriotisme fanatique lorsqu'il s'agit de Fesclavage ou de la ruine de l'Amérique ; ils se soulèvent quand on va affranchir leur pays ; je ne m*étonne plus de cette opinion, que le diable s'attache toujours à dos pas. Sans doute ceux qui l'ont imaginée ne pouvaient comprendre comment, sans l'intervention d'une furie, les hommes pourraient se montrer aussi crueb les uns envers les autres. Ne pensez-vous pas que si cette idée n'eût pas été trouvée , elle serait venue à l'occasion du partage récent de la Pologne? Adieu. (A. M.) ^ La comtesse douairière de Dunmore. (A. N.)

Digitizçd by

DE MADAME LA MARQUISE DU DEFFAND. Wi

mont' ; elle oie vint voir l'autre jour, et elle m'a promis le premier exemplaire; s'il parait avant le départ de M. Necker, il vous le portera.

M. de Guines , depuis son arrivée ici , n'a point quitté Versailles ; il n'a pas encore pu obtenir d'audience; cela n'est pas un trop bon signe.

Nous sonunes en plein jubilé , je ne m'en aperçois pas beaucoup.

Je fus jeudi dernier à la comédie chez madame de Montesson ; la pièce était de sa composition» elle a pour titre : la Femme sincère. Ce n'est pourtant pas une pièce de caractère, c'est une femme qui fait un aveu à son mari dans le genre de la princesse de Glèves. Ce spectacle n'a pas réveillé en moi le goût de cet amusement. Je ne lis plus que des romans ; je viens de lire les MaUieury de l'amour, par madame de Tencin, qui est bien écrit, mais qui n'inspire que de la tristesse, et un autre qu'on appelle Ernestine, par mademoiselle Riccoboni» qui m'a fait beaucoup de plaisir ; lisez-le , je vous en prie ; si vous ne l'avez pas, je vous l'enverrai. Je n'ai pas de quoi vous entretenir jusqu'à l'arrivée du facteur, je vais l'attendre.

Le voilà arrivé; vous n'êtes point quitte de votre goutte; ces retours m'inquiètent , et je n'aime point du tout qu'elle grimpe si haut.

Vous me donnez des louanges dont je suis bien indigne, vous me jugez mal sur tous les points. Je ne suis point difBcile , je m'accommoderais de l'esprit de tout le monde, si tout le monde n'était pas ridicule. Je pensé comme Despréaux :

Cbaciin, pris en son air, est agréable en soi.

Il n'y a que l'affectation , la prétention et le ridicule qui me j choquent , et l'on ne trouve que cela. Je m'aperçois très-sensi- I blement que je perds petit à petit toutes les facultés de l'esprit ; la mémoire, Papplication , la facilité de l'expression, tout cela me manque au besoin. Je ne désire point d'être aimée, je sais qu'on n'aime point, et je le sais par moi-même ; je n'exige point des autres qu'ils aient pour moi les sentiments que je n'ai point pour eux ; ce qui s'oppose à mon bonheur, c'est un ennui qui ressemble au ver solitaire et qui consomme tout ce qui pour^

^ Les Anecdotes de la cour et du règne d*Édouard II, roi d'Angleterre, Madame de Tencin n'en ayant fait qoe les deux première* parties ^ madame Élie de Beaumont fournit la troisième. (A. N.)

sas CORRESPONDANCE COMPLETE

rait me rendre heureuse. Cette comparaison exig^erait une explication , mais je ne puis pas débrouiller cette pensée.

Il paraît des Lettres sur les Chinois, à la suite desquelles on a mis les lettres du chevalier de Boufflers avec une épître à Voltaire, et la réponse qu'on a déjà vue; j'ai relu la réponse avec plaisir. On demandait Tautre jour à quelqu'un s'il avait lu les seize volumes de Tahbé de Gonidillac sur l'éducation. Ah! mon Dieu non, dit-il, ^e m'en tiens au dix-septième. Vous comprenez quel il est; c'est le prince *.

Ne dites point de mal de votre lettre à madame de la Vallière ; je l'ai lue une seconde fois , et je vous assure qu'elle est très-jolie.

Si votre édition du neuvième tome de madame de Sévigné n'est pas plus ancienne que 1731, c'est la même que la mienne. Mes lettres ne méritent aucune espèce de louanges , je ù'ai point de style; mais si l'on voulait absolument m'en supposer, il aurait plus de rapport à celui de madame de la Fayettç qu'à celui de madame de Se vigne.

Jeudi 21 mars 1776.

Je vous plains de l'envie qui me prend de vous écrire. Je me suis fait relire votre dernière lettre; si ce n'est pas un chefd'œuvre de bon français, c'en est un d'un excellent anglais. Aux louanges près que vous m'y donnez , tout le reste est trèsvrai, très-approfondi , et d'un esprit très-éclairé ; mais quel profit en puis-je faire? Avons-nous du pouvoir sur nous-mêmes? Si cela était, tous les gens d'esprit seraient heureux. Je commence par vous, et je vous demande si vous êtes heureux? J'ai peine à le croire. Cependant il ne faut pas toujours juger des autres par soi-même. Moi, par exemple, quand mon âme est sans sentiment , je suis sans idées , sans goût , sans pensées , je tombe dans le néant que j'appelle ennui. S'il suffisait du raisonnement et de la réflexion pour se rendre heureux, on verrait tout le contraire de ce qu'on voit, car tous les jours, en examinant le monde , je vois que ce sont les sots qui sont les plus

1 Le duc de Panne, de qui l'abbé de Gondillac avait été le précepteur.

contents des autres et d'eux-mêmes , et qui savent le mieux se suffire. Vous vous êtes tant moqué de moi sur le cas que je faisais de l'amitié, qu'à la fin vous m'avez persuadée; mais en détruisant mes illusions, je ne sais rien mettre à la place ; c'est, je crois, un bonheur de prendre pour or les feuilles de chêne. J'ai ri de la récapitulation que vous me faites de tous mes bonheurs ; celui d'une longue vie , par exemple ; vous saurez peutêtre un jour ce qu'il en faut penser. A l'égard de la considération dont je jouis, de Testime qu'on a pour moi, des empressements qu'on me marque, je dis comme Aman dans Esther :

De cet amas d*honncurs la douceur pa88a{;ère Fait sur mon cœur à peine une atteinte légère ; Mais Mardocbée, etc.

En fait de connaissances, de liaisons et d'amis, ce n'est pas le nombre qui satisfait. Voilà ce qu'il m'a pris envie de vous dire aujourd'hui; vous voilà quitte de moi pour ce moment.

Je vais faire copier une lettre de Voltaire qu'il a envoyée à M. de Malesherbes ', où vous verrez qu'il soutient bien son caractère; c'est à propos d'un arrêt du parlement qui a condamné au feu un livre intitulé : Contre les droits féodaux *.

Samedi 23.

Il parait deux volumes de votre Shakspeare, on dit qu'il en aura seize : le premier contient une Épitre à notre roi , l'institution et la description du jubilé en l'honneur de Shakspeare, et l'histoire de sa vie écrite très-longuement et très-ennuyeusement ; je n'ai encore rien lu de la traduction de ses pièces. La

^ Cette lettre était adressée à M. de BonccrF, auteur du livre intitulé : Les inconvénients des droits féodaux. Elle est imprimée dans l'édition des OEuvres de Voltaire, de Beaumarchais, tome LXIll, p. 200. M. de Boncerf était premier commis de M. Turgot. (A. N.)

2 C'est la brochure dont il a été parlé plus haut. Elle était destinée à disposer les esprits de la classe moyenne du peuple pour une partie des projets libéraux et patriotiques de M. Turgot ; elle fut condamnée d'une commune voix, par le parlement de Paris , comme « injurieuse aux lois et coutumes de la France, aux droits sacrés et inaliénables de la couronne, et au droit des propriétés des particuliers ; comme tendant à ébranler toute la constitution de la monarchie, en soulevant tous les vassaux contre leurs seigneurs et contre le roi même, en leur présentant tous les droits féodaux et domaniaux comme autant d'usurpations, de vexations et de violences, également odieuses et ridicules, et en leur suggérant les prétendus moyens de les abolir, qui sont aussi contraires au respect dû au roi et à ses ministres, qu*à la tranquillité du royaume. » (A. N.)

538 GORRESPOINDAMCE COMPLETE

première est Othello y dont l*abbé Barthélémy est très-content ; mais tous les jours je me confirme à ne m'en rapporter au jugement de personne ; non pas que je croie avoir plus de goût , mais du moins je ne juge que d'après moi, que par l'impression que je reçois, et jamais par des règles que je ne sais point.

J'imagine que votre ambassadeur accompagnera les Necker dans leur petit voyage ; j'aurai quelque regret de leur absence; je soupe avec eux deux fois la semaine , le lundi chez eux , le jeudi chez moi. Je trouve de l'esprit à votre ambassadeur, beaucoup de politesse et de noblesse ; c'est de nos diplomatiques celui qui vaut le mieux sans nulle comparaison; vous vous connaissez peu l'un et l'autre; mais ce qui doit vous prévenir en sa faveur, c'est l'amitié qu'il a pour votre cousin. Je crois que le Caraccioli crèvera bientôt; il a une abondance de flegmes, de paroles, qui le suffoquent. On n'est point lEâché de le connaître, de le rencontrer, de l'avoir chez soi, mais cependant il fatigue, il assomme. Il a d'abord été fort épris de madame de Beauvau , et elle de lui , mais cela est fort refroidi. L'objet de sa vénération, c'est d'Alembert et mademoiselle de Lespinasse ; mais cela ne l'empêche pas d'avoir une sorte de considération pour moi.

Le départ des Ghoiseul avance à grands pas , ce sera le mardi de Pâques; je les verrai jusqu'à ce jour-là le plus souvent qu'il me sera possible ; quand toutes mes connaissances seront dispersées , je me dévouerai à la solitude et au téte^téte de ma compagnie , qui , tout au plus , est tant soit peu au-dessus du rien ; il m' arrive même quelquefois de la croire au-dessous.

Jouissez du bonheur de vous savoir passer de tout , contemplez votre madame d'Olonne, ou faites je ne sais pas quoi»

car je ne saurais avoir aucune idée de vos sentiments ; depuis que je suis aveugle je n'en connais qu'un genre , et c'est la société; quand elle est bonne, c'est tant mieux; mais je préfère la médiocre et même la mauvaise à être réduite à moi-même.

A propos , ne croyez pas que si vous étiez Français , ou moi Anglaise, je serais plus ou moins contente de vous; ce n'est pas la différence des nations qui nuit à notre bonne intelligence; les mœurs et les usages n'y font rien. Bonjour, à demain.

Dimanclie à midi.

J'ai commencé Othello, j'en suis enchantée. L'abbé m'a chargée de vous dire qu'il trouve Shakspeare supérieur à tout.

et qu'il vous prie de n'écouter que le Dieu et de ne faire aucune attention à Thomme ; il trouve, ainsi que moi, que tout ce que les traducteurs, car ils sont trois \ disent de leur chef est du dernier plat. Je ne sais si leur traduction est fidèle, mais il me semble que Shakspeare n a pu mieux dire. Il est étonnant que ces trois traducteurs n aient pas mieux écrit tout ce qui précède leur traduction. J'ai impatience de savoir si vous serez con* tent ; je prévois que je le serai infiniment ; mais en vieillissant je m'aperçois que je redoute d'être remuée par des choses trop tragiques.

On dit que le procès de M. de Richelieu et de madame de Saint-Vincent sera jugé jeudi prochain.

M. de Guines est toujours à Versailles sans qu'on pense à s'expliquer avec lui; cet homme est complètement malheureux.

MADAME LA MARQUISE DU DEFFANB A M. HORACE WALPOLE

Dimanclie 31 mars 1776.

Votre lettre du 26 arriva hier, un jour plus tôt qu'à l'ordinaire; c'est une bonne fortune, mais c'est une bien piauvaise nouvelle que la lenteur de votre rétablissement; ne peut-on pas l'attribuer au retour du froid? Après quelques jours assez beaux, la gelée est revenue; depuis six ou sept jours, il a fallu rallumer le feu, s'habiller plus chaudement; les rhumes sont revenus, ce peut fort bien être ce qui retarde votre parfaite guérison. Vous irez donc incessamment sur le bord de la mer; vous ressouvenez-vous d'un vers de Despréaux, dans son Ode à Louis XIV, sur le passage du Rhin?

Se plaint de sa grandeur qui l'attache au rivage.

N'en pourraîs-je pas faire une application? Mais non, toute plainte est bannie.

Votre lettre est très-bonne, elle m'a fait plaisir.

Les Necker partiront la semaine de Pâques ; ils vous rendront une visite à Strawberry-Hill , et puis vous en serez quitte; leur projet est de ne voir personne. Je ne saurais bien dire quel est l'objet de leur voyage, de leur curiosité; ne pourrait-ce point

> Le comte de Catuelan, M. le Tourneur et M. S (Â. N.)

être quelques affaires? Ils ne verront point Newmarket. Le procès de la duchesse de Kingston, vos spectacles, Garrick surtout, sont leurs principaux objets; ils le disent; j'espère bien qu'ils seront de retour à la fin de mai. Votre ambassadeur partira plus tôt qu'eux, il partira Finstant d'après le retour de M. de Saint-Paul ; s'il veut se charger des pastilles, d'un roman nouveau et de quelques ordonnances pour M. Gonway, vous les recevrez bientôt, sinon vous les recevrez par les Necker.

Avant-hier vendredi, les princes, les pairs et le parlement s'assemblèrent au palais à dix heures du matin; ils ne se séparèrent qu'à deux heures après minuit : c'était pour l'aiïaire de M. de Richelieu et de madame de Saint- Vii^cent; ils ont an*été qu'on nommerait de nouveaux experts pour la vérification des billets, qu'on entendrait de nouveaux témoins, et la conclusion fut à un plus amplement informé, et le jugement remis après la Saint-Martin, qui est la rentrée du parlement; on a relâché tous les prisonniers; j'attendis le retour de M. de Ghoiseul, qui, dans toute la journée, n'avait mangé que deux petits pâtés. La grand'maman, qui ce jour-là avait soupe au Palais-Royal, revint chez elle à une heure pour lui faire préparer un morceau à manger; j'avais soupe avec l'abbé chez la Petite Sainte*; nousvinmes à l'hôtel de Ghoiseul; mesdames de Gramont et de Beauvau vinrent de leur côté attendre le grand-papa; je ne rentrai qu'à quatre heures. Gette conduite vous effraye, mais elle ne me fait point de mal.

Je fis hier une' connaissance nouvelle de madame de Genlis du Palais-Royal; c'est elle qui a désiré de me voir, et ce sont les la Reynière qui s'en sont mêlés ; elle a beaucoup de talent» ; est grande musicienne , a une assez belle voix , chante fort bien et joue de la harpe divinement ; je crois qu'elle sera bientôt dame d'honneur de madame la duchesse de Ghartres ; elle est actuellement dame de compagnie; madame de Blot* s'est retirée, et une petite madame de Polignac* qui la remplace n'est qu'intermédiaire.

J'ai peine à croire que ces nouvelles vous intéressent.

Je viens de lire le roman de madame de Tencin * : si c'était

^ La comtesse de Choîseul, née TÂlleinand-Betz. (Â. N.) ' La sœordu comte d'Hennery. (A. N.) 3 Madame de Polîf^nac, née du Rumain. (A. M.)

^ Les Malheurs de V Amour. C'est un des romans qu'on a attribués depuis à son neveu, M. de Pont-de-Veyle, et surtout à M. d'Argental. (A. JN.)

son histoire véritable, on ne s'étonnerait pas qu'on l'eût écrit; mais pour un ouvrage d'imagination , ce n'était pas en vérité la peine.

M. le duc de Chartres n'ira point à Newmarket; il part pour Toulon, et madame la duchesse de Chartres avec lui.

MAPAME LA MARQUISE DU DEFFAND A M. HORACE WALPOLE

Lundi 8 ayril i776«

Le colonel de Saint-Paul arriva avant-hier au soir ; il vint hier chez moi un moment après que j'en étais sortie pour aller chez madame de la Vallière. Il me laissa votre lettre; je ne me la suis foit lirç que ce matin. Je commence à y répondre, quoique dans l'intention d'attendre, s'il le faut, le départ de M. Necker : je m'informerai cependant s'il n'y aura pas d'occasion plus prochaine.

Si je n'en trouve point, j'aurai le temps de répondre à tout ce que contient la vôtre. Je ne veux cependant pas tarder de vous dire que, si je n'avais pour être heureuse qu'à combattre des visions, la besogne serait bien avancée : je crois être sûre de n'en avoir jamais eu; mais aujourd'hui il ne reste pas d'apparence où l'on puisse se méprendre.

Vous vous trompez fort si vous croyez que je ne sois pas persuadée et fort touchée du mauvais état de votre santé. Dans les moments où je souffrais de ma chute , je pensais sans cesse que vos douleurs étaient cent fois plus insupportables que celles que j^éprouvais. Je comprends l'effet qu'elles produisent dans votre âme, et je prévois, sans murmurer et sans m'en plaindre, tout ce qui en doit résulter. Ne me croyez point ni folle ni injuste ; mais plaignez-moi d'avoir reçu de la nature un caractère contraire au bonheur, parce qu'il me rend dépendante de tout.

Mardi 9.

Nous n'avons de Shakspeare cp! Othello, la Tempête et Jules César. J'aime infiniment mieux Othello que les deux autres. Il y a de beaux endroits dans Jules César, mais aussi de plus mauvais, ce me semble. Pour la Tempête, je ne suis point touchée de ce genre. Les deux premiers volumes seront le Roi Lear, Coriolan, Timon; je ne sais plus quel autre. Il vous sera

542 CORRESPOINDAISCE COMPLETE

facile d'avoir la traduction, si vous en êtes curieux; il y a déjà du temps qu elle est à Londres.

Vous avez eu raison en pensant du bien de Malesherbes; tout annonçait en lui de la bonhomie : les mémoires, les représentations qu'on avait eus de lui tandis qu'il était premier président de la cour des aides , ne laissaient point douter de son esprit; on le croyait sans ambition. La première faute qu'il a faite, c'est d'accepter le ministère, pour lequel il n'a nul talent; mais ce qui lui fait un tort irréparable , c'est la bassesse qu'il a eue de se charger d'une commission qui n'était point de son département, en se chargeant de parler à la reine contre M. de Guines, pour lui faire perdre la protection qu'elle lui accorde : c'était l'affeire de M. de Vergennes, ou bien de M. de Maurepas ; mais ils lui ont voulu faire attacher le grelot ; il a eu la bassesse d'avoir cette complaisance pour eux : il a perdu l'estime publique, n'a point réussi auprès de la reine, et l'on ne doute pas qu'il ne se retire incessamment ' .

N'ayez nulle inquiétude sur ma conduite : si vous doutez de ma prudence, soyez convaincu de mon indifférence; je suis très-simple et très-froide spectatrice ; je ne m'intéresse à personne, et mon plus grand mal est ma profonde indifférence.

Les Ghoiseul doivent être partis ce matin; la grand' maman ne reviendra qu'au mois de décembre, le grand-papa reviendra pour la Pentecôte : je ne crois pas qu'il ait aucun projet ambitieux ; il lui faudrait tout ou rien. Il serait difficile de prévoir ce qui arrivera : ceci ne paratt pas avoir pris une consistance solide; mais qu'est-ce qu'on y substituera? La retraite ou la mort de Maurepas pourrait donner beau jeu à mon neveu {l'archevêque de Toulouse) : il est toujours ami ou soi-disant ami du Turgot; peut-être celui-ci se l'associerait-il pour se fortifier par ses lumières , dont il sentira tôt ou tard qu'il manque. Le Saint-Germain est entièrement soumis au Maurepas,. q[ui a bien contrarié sa besogne; tous les changements qu'il a faits, quoique considérables, l'auraient été bien davantage s'il avait eu plein pouvoir : il a une sorte de considération dans le public ; mais ce n'est pas un homme à prendre un cer-

'Il avait insisté à demander sa retraite après la démission de son ami Turgot. Un jour que , dans une audience particulière du roi , il renouvelait ses instances à cet égard, le malheureux monarque, convaincu de sa propre faiblesse et de son incapacité, dit en soupirant : « Que vous êtes heureux! que ne puîs-je aussi quitter ma place! » (A. M.) ,

tain ascendant et à devenir le premier : d'ailleurs il a soixanteneuf ans et une très-mauvaise santé. Voilà l'expos^ tant bien que mal de toutes mes connaissances sur notre ministère ; vous pourrez comprendre par la suite ce que je voudrai vous faire entendre par la poste.

Je ne vous parlerai plus de mes vapeurs , de mes ennuis ; je vois que vous croyez que ce sont des insinuations que je vous jEsds. Oh! non, je ne prétends point vous en faire; toutes illusions sont cessées ; je compte sur votre amitié , je prétends à votre estime, je la mérite à plusieurs égards, et mon plus grand désir est d*étre assez raisonnable pour supporter ma situation.

Mercredi.

Le bruit continue que M. de Malesherbes se retire : on dit que M. de Sartine aura sa place, c'est-à-dire le département de la cour et des provinces; que M. Turgot aura celui de la ville de Paris : M. Albert, qui en est lieutenant de police, placé par M. Turgot, et absolument de sa faciende, ne pourrait pas s'accorder avec M. de Sartine. On donnera la marine à M. de Clugny, intendant de Bordeaux. Voilà ce qui se dit, et dont peut-être il ne sera rien. Ce qui est certain, c'est que M. de Malesherbes a fait de grands pas de clerc.

Enfin, je vis hier M. de Saint-Paul : il m'a rendu un trèsbon compte de votre état; il ne vous trouve point changé comme vous le dites. Je comprends qu après avoir infiniment souffert, il sufBt, pour être parfEutement heureux, de ne plus souf&ir. J'ai passé par cette épreuve; j'ai eu jadis des douleurs si grandes, qu'en trois jours de temps je devenais un squelette vert de pré, comme si l'on m* avait exhumée; passant de cet état à une grande faiblesse , le repos, la tranquillité me paraissaient le vrai bonheur; je n'avais nul désir, nul besoin d'occu- «pation; mon âme était sans activité : qu'on me rende cet état, et je serai contente ; mais malheureusement mon âme ne vieillit point comme mon corps; il lui faudrait de l'occupation, et aujourd'hui rien ne m'occupe ni ne m'intéresse. Il y a une sorte de honte à l'état que j'éprouve; mais il y a bien de la sottise et de l'absurdité à vous en rendre compte, étant aussi persuadée que je le suis qu'aucune personne au monde ne puisse écouter sans ennui les détails des dispositions, des peines et des plaisirs d'un autre.

J'aurai, je crois, beaucoup de monde à souper ce soir, entre

autres Tambassadrice de Sardaigne et son mari ^; je devais avoir madame de Mirepoix, mais elle me traite avec beaucoup de froideur et de dédain, c'est de cette sorte qu'elle reconnaît rattachement constant que je lui ai marqué. Vous avez beau dire, c'est un grand malheur de ne pouvoir estimer ni aimer personne; je ne puis m' empêcher de me moquer de ceux qui me croient beaucoup d*amis; si j'en ai, le nombre est Jbien petit; mais je suis encore plus fâchée de ne pouvoir plus aimer, que je ne le suis de ne pouvoir pas l'être ; mais brisons là. Je vous demande pardon de vous avoir tant parlé de moi.

Jeudi.

Les Necker ne partent que samedi, ainsi me revoilà encore; mais n'ayez pas peur, je ne vous dirai plu& rien de moi, c'està-dire de mes pensées; pour de mes actions, cela est différent.

J'eus hier au soir vingt-deux personnes, je ne m'y attendais pas; madame de Mirepoix devait aller à la campagne ainsi que madame de Boisgelin et cinq ou six hommes ; la partie manqua, on revint chez moi; j'avais prié d'autres personnes pour les remplacer, et quelques autres m'envoyèrent demander à souper, ce qui fit ce nombre, mais il n'y en eut que douze qui se mirent à table.

Les bruits publics sont toujours les mêmes. Il faut que je vous dise un trait de la grand'maman. Le samedi saint, qu'elle soupait chez moi avec son mari, sa belle-sœur, il y avait M. de Guines et le marquis de Laval ; vous connaissez le premier ; le second est le meilleur homme du monde, de la plus grande simplicité ; quelqu'un dit : «Voilà deux hommes bien différents. — Oui , dit la grand'maman , l'un est agréable par les formes qu'il a, et l'autre par celles qu'il n'a pas. »

J'aurai ce soir beUe compagnie, mais moins nombreuse que celle d'hier ; comme vous aimez les noms propres , les voici. Madame de Gramont, M. et madame de Beauvau,, mesdames de Luxembourg et de Lauzun, madame de Gambis; le comte de Broglie, M. Necker, l'abbé Barthélémy, mademoiselle Sanadon , et peut-être M. de Guines.

Vendredi.

Je n'eus point hier mesdames de Beauvau et de Cambis, ni M. de Guines; à leur place j'eus les ambassadeurs d'Espagne

1 Le comie et la comtesse de Viry. (A. N.)

et de Naples, Saint-Lambert et le président de Cotte \ Madame de Beauvau soupait chez le roi.

Plusieurs personnes parient pour des changements dans notre ministère avant la Pentecôte; je ne pense rien sur cela.

J'ai bien envie d'apprendre que vous êtes parfaitement rétabli. Je suis fort contente de vos analyses sur les pièces de Shakspeare. Adieu. Vous voilà quitte de moi, il en est temps.

Dimanche 5 mai 1776.

Permettez-moi de vous dire que votre critique ne vaut rien. La tâche est une expression cent fois plus énei^ique que le mot occupation, qui ne serait convenable que dans les choses de peu d'importance et point du tout dans celles dont Othello vient de parler, et dont il est fortement occupé. Tâche en général veut dire occupation , mais forcée et pénible , et cette expression convient à la situation de Tâme d'Othello *.

Je n'ai pas trouvé Tendroit de pas du tout*, mais je ne sais point ce qu'on aurait pu y suppléer. Tout ce que je puis vous dire, c'est que cette pièce me charme, et que les choses de mauvais goût qui peuvent y être ne me re&oidissent pas du tout, pas du tout,

La façon des Necker ne me surprend point ; ils ne savaient pas pourquoi ils faisaient ce voyage ; leur séjour sera court ; je vous suis très -obligée de vos attentions pour eux, ce sont d'honnêtes gens; le mari a beaucoup d'esprit et de vérité; la femme est roide et froide, pleine d'amour-propre, mais honnête personne; j'ai plus de goût pour eux que pour la Pomone^, dont l'esprit et le caractère me paraissent un fantôme, mais

^ Président de la cour des monnaies, remarquable par sa grande chevelare blanche, toujours arrangée avec beaucoup de soin. Il était fort riche, trèsrecherché dans les sociétés de Paris, et généralement estimé. (A. N.)

3 Dans la traduction française de V Othello de Shakspeare, les mots Othello's occupations o*er sont traduits par : la tâche d*Othello est finie. (A. N.)

3 Ni l'éditeur non plus. (A. N.)

* Madame de Marchais, née Laborde , épousa un valet de chambre du rôi. Madame du Deffand lui donne les noms de Pomone et de la Ftore^Pomone, parce qu*éunt liée avec M. d'Angivillers, directeur des bâtiments et jardins du roi, elle pouvait, en tout temps, se procurer les meilleurs fruits et les phu belles fleurs, qu*elle répandait avec profusion parmi ses amis. (A. N.) II. 35

qui n'est point eflrayant, qui n'a que les formes de bonté, de générosité, mais qui, quoique sans fausseté, n est qu'apparence. Cette définition vous paraîtra un galimatias, mais je ne puis avoir aucune idée d'elle qui ait quelque réalité ; nous sommes très-bien ensemble, mais elle ne vient presque point ici; elle est par ses liaisons entraînée dans l'intrigue et la politique. Il se prépare de grands changements, on nous les annonce prochains; je vous en parlerai quand il sera temps, c'est-à-dire quand ils seront arrivés ; ils m'intéressent on ne peut pas moins, quoiqu'il soit question d'une place considérable pour un de mes parents dont vous ne m'avez jamais entendu parler.

Je soupai hier chez l'ambassadrice de Sardaigne, qui me comble de caresses; elle a de l'esprit, je la trouve aimable; il y avait la maréchale de Mirepoix, Tldole, les Gambis, Boisgelin, Lauzun; la maréchale de Luxembourg ne sort point encore, quoiqu'elle soit guérie. Tous mes diplomatiques y étaient. Je vais ce soir chez madame d'Enville.

L'évéque de Mirepoix me recommande de vous parler de lui, il prétend vous aimer beaucoup. Le bon M. Dutens a traduit votre lettre à l'ambassadrice de Sardaigne pour me la faire voir, elle est très-jolie. Vous écrivez parfaitement bien; malgré vos fautes de langage , vous rendez parfaitement vos pensées ; et quand vous êtes de bonne humeur, vous avez beaucoup d'esprit. Je suis désolée de votre mauvaise santé, et de ce qu'elle vous persuade que vous êtes un vieillard.

Je viens de relire cette lettre, je n'en suis point contente, parce que je sens que vous ne le serez point; je n'ai pas bien rendu ma pensée sur le mot tâche, mais c'en serait une trop difficile pour moi, si je cherchais à me mieux expliquer.

On dit que votre dame de Kingston ' a été deux jours à Paris. Un Anglais a dit l'avoir vue ; on prétend qu'elle aura soixantedix mille livres de rente, indépendamment de deux ou trois millions qu'elle a fedt passer à Tlome.

LA mAmE au même.

Paris , dimanclie 12 mai 1776.

Je VOUS avais annoncé , dans ma dernière lettre, que je pourrais vous apprendre quelques événements dans celle qui la ^ La duchesse de Kingston. (A. N.)

saivrait;je ne m'attendais pas qu'ils fussent aussi considérables; ceux que je préYoyais ne sont pas encore arrivés, mais rraisemblablement le seront dans peu de jours. Celui dont il s'agit aujourd'hui est le renvoi de M. Tufgot; son successeur est nommé , c'est M. de Glugny ' , qui avait été employé précédemment dans la marine sons M. de Prasiin. Je ne sais aucune circonstance; mercredi vraisemblablement je pourrai en savoir ; ce que je sais très-clairement , c'est le triomphe de M. de Guines, et j'espère que je pourrai vous envoyer la lettre que le roi lui a écrite avant-hier matin , dans laquelle il lui apprend qn il le feit duc à brevet en récompense de ses services dont il est très-content ; M. le marquis de Noailles* est nommé ambassadeur chez vous.

Je suis tout étonnée , toute bouleversée , je ne sais de quel côté vient le vent; vient-il de Touraine ou de Champagne '? je n'en sais rien. J'apprends dani l'instant que M. Amelot^ a la place de M; de Malesherbes, qui a donné sa démission, et que M. de Sénac ' est intendant de la guerre. Faites-moi le plaisir de dire ou de feire savoir de ma part tout ce que je vous mande à M. et à madame Necker.

Je vous remercie des éclairassements que vous me donnez sur madame de Bristol*; vous me marquez que milord Bristol boira sa honte chez nous; sera-ce à Paris ou dans quelque antre province?

^ M. de Cliigny avait d*a1)ord été conseiller au parlement de Dijon ; ensuite il fut successivement intendant à Saint-Dominj^ue, intendant de la marine, dorant le ministère du duc de Prosiin, et intendant de Bordeaux, places dans lesquelles il •*est fait plus remarquer par ses débauches que par ses talents et gea services. (A. N.)

2 Le marquis de Noailles est le second fils du maréchal duc de Noailles, et frère du duc d'Ayen. Il a été résident de France à Hambourg, ensuite ambassadeur en Angleterre , où il demeura jusqu'à la remise du rescrit , en février 1778, annonçant le traité conclu entre la France et le congrès des États-Unis d'Amérique. (A. N.)

3 Elle veut dire qu'elle ignore si c'est le duc de Ghoîseul ou Tarchevêque de Toulouse qui doit être mis à la tête des affaires. (A. N.)

* M. Amelot était maître des requêtes et avait été intendant de Bourgogne. (A. N.)

^ M. Sénac de Meilhan, né à Paris en 1736, fils du premier médecin du roi Louis XV. Il mourut dans Témigration k Vienne en 1803. Voir sur cet homme célèbre ^ un des esprits les plus distingués de la fin du dix-huitième siècle, notre Notice en tête de ses Œuvres choisies. Paris, Poulet-Malassis, 1962. (L.)

^ La duchesse de Kingston. (A. N.)

: Mais voici un événement peu considérable , mais bien sin^lier. Il y a un mois que madame Wiart trouva , sous le coussin d'une de mes bergères, une botte toute neuve; le prix de sa valeur, soixante-douze livres, était dans le couvercle; il n'y a eu aucune personne de ma connaissance que je n'aie interrogée pour découvrir à qui elle appartenait; personne ne la réclama ; je ne voulais cependant pas en disposer ; enfin , il y a quatre jours qu'étant à ma toilette, je me souvins tout d'un coup qu'elle devait être à vous, et que c'était la boite que. vous avez perdue; j'y fus confirmée par Wiart, qui me dit qu'il se ressouvenait de la description que vous en aviez faite ; c'est certainement une restitution qu'on a voulu faire, parce que la veille du jour qu'on l'a trouvée, on avait battu tous les coussins de mes fauteuils et qu'on ne l'avait pas trouvée; je vous l'enverrai par la première occasion.

Qu'est devenu le voyage du duc de Richmond ? il n'est point encore arrivé ici : aurait-il commencé par aller à Aubigny? J'ai la tète si occupée , si troublée de toutes les nouvelles du jour , et de toutes les réponses que je suis obligée de faire aux billets que je reçois, que je ne puis vous rien dire de plus. Tajoute cependant que votre amour-propre est singulier, et certainement du bon genre ; il détruit en vous toute vanité , et ne produit qu'une grande modestie.

Je viens de recevoir une lettre de milord Stormont en réponse au compliment que je lui ai fait; il m'écrit du jour de son mariage*, qui a été le 5.

Je suis parfaitement avec madame de Marchais : c'est la Pomone la plus fertile et la plus généreuse, la meilleure et la plus ridicule de toutes les femmes.

MADAME LA MABQUISE DU DEFFAND A M. HORACE WALPOLE

Mercredi 15 mai.

Il y a aujourd'hui quatre ans que je partis pour Ghanteloup ; vous fûtes bien en colère , avouez que vous le seriez bien moins aujourd'hui. Que n'en est-il de l'àme comme du corps , ou plutôt du corps comme de l'àme? Pourquoi votre goutte ne s'aflai-

t Arec mademoiselle Louise Cathcarl, sœur du lord Cathcart actuel, et mère du comte de Mansfield. 1827. (A. N.)

blit-elle pas , ainsi que les sentiments ? Je dirai comme Voltaire a dit, à l'occasion de ce que dans la nature la moitié des individus mange l'autre : •

« Ainsi Dieu le voulut, "et c'est pour notre bien. «

M. de Saint-Paul m*of&it hier de mettre. ma lettre dans son paquet, si je voulais vous écrire, et il m'assura qu'elle ne courait aucun risque d'être ouverte dans aucun bureau. Je puis donc vous parler en toute liberté. Ressouvenez-vous de la guerre des Sabins contre les Romains, l'histoire s'en renouvelle aujourd'hui. Il ne reste plus , à mon avis , sur le champ de bataille, que deux champions, une Sabine et un Romain' ; « s'il » se peut pour* être Romain n'avoir rien d'humain. » Ceci est un peu énigmatique , mais je passe ma vie à deviner des énigmes, des charades , des logogriphes ; je suis bien aise de vous exercer à votre tour. J'étais assez tentée de vous envoyer la copie d'une lettre que j'ai écrite au Toulouse ; j'en étais contente , mais c'aurait été une petite vanité , et vous ne l'aimez pas : vous avez raison, je trouve qu'elle fane, pour ainsi dire, tout ce qu'elle approche. £h bien, vamté à part, je vais vous feire transcrire la lettre que je reçois du duc de Guines ; vous vous conformerez à sa volonté en ne donnant point de copie de celle qu'il a reçue du roi. Montrez-la à M. Necker, mais sans la lui donner.

Le 14 mai.

ilYous m'avez accoutumé à votre intéi^t, madame la mar- » quise , dans tous les événements heureux ou malheureux de » ma vie : il en est arrivé que ceux-ci me l'ont paru moins , et » les antres davantage.

» Je n'ai donné aucune copie de la lettre du roi ; je l'ai » transcrite dans quelques-unes que j'ai écrites dans le premier » moment^.à mes parents les plus proches, ou à mes amis les plus » intimes, en les priant dé n'en point-abuser. Je vous dois trop » de confiance , madame la marquise , pour n'en pas user de » même et aux mêmes conditions. »

Versailles, 10 mai 1776.

Lorsque je vous ai fait dire , monsieur , que le temps que j'avais réglé pour votre ambassade était fini , je vous ai IFait marquer en même temps que je me réservais de vous accorder les grâces dont vous étiez susceptible. Je rends justice à votre

1 Elle veut dire la reine et M. de Maarepas. (A. N.)

conduite » et je vous accorde les honneurs du Lourre , avec la permission de porter le titre de duc. Je ne doute pas, monsieur, que ces grâces ne servent à redoubIei\ s'il est possible , le zèle que je vous connais pour mon se|*vice.

Vous pouvez montrer cette lettre. Louis.

«Je ne me flatte pas, madame, de vous faire ma cour ven- » dredi , parce que je n'ai point fait mes remercfments au roi ; » le changement de mihistère en a différé le moment ; ce sera » vraisemblablement à la fin de cette semaine, v

En lisant à M. Necker la lettre du roi , recommandez-lui de ne dire à personne que je vous l'ai eovoyée. Mandez-moi ce que vous saurez de ses projets pour son retour.

On dit que la Sabine a tcBJité très-mal le Romain , qui lui demandait le retour de son neveu ' , en se feùsant valoir d'avoir concouru aux grâces accordées à M. de Guines. On doute que M. de Glugny accepte les finances. L'ambassadeur de Naples est hors de lui ; il adore le Turgot. Il disait , l'autre jour , que dans trois mois on dirait la rage de son successeur. Je lui dis : « Trois mois ! cela est bien long , on n'a pas tant tardé pour M. Turgot. n

Considérez ce que c'est que tout ceci. Que deviennent ce lit de justice , tous ces édits , tous ces beaux préambules ? il faut de nécessité qu'il arrive de plus grands changements. Je ne déses-

* Le duc d'Aiguillon était le neveu de M. de Maurepas. Ce fut cependant pîîr l'interrention de la reine , que madame du Defïand désigne ici par le nom Je la Sabine, que le duc d'Aiguillon fut, peu de temps après, rappelé de son exil. Madame du Deffand donne de cet éyénement les détails ci-après , dans une lettre du 20 mai, que nous n'imprimons point » parce qu'elle ne contient d'ailleurs rien d'intéressant.

■ La nouvelle d'hier est la permission envoyée à M. d'Aîgnillon d'aller partout où il Tondrait, excepté à la cour. Voici comme la grâce a été accordée. Madame de Chabrillant était allée trouver son père (le duc d'Aiguillon); en arrivant, elle tomba malade d'une fièvre putride et mourut. La reine apprenant cet événement, fut sur-le-champ chez le roi, et le pria d'accorder à M. d'Aiguillon la liberté d'aller partout où il voudrait, excepté ù la cour; elle lui demanda de réitérer la défense d'y paraître jamain, sous quelque prétexte que ce pût être. Le roi y consentit; elle ajouta qu'elle sotihaitait qu'il lui fftt permis, en annonçant à M* de Maurepas le retour de son neveu et en l'apprenant a tout le monde, de déclarer la défense expresse qui lui était faite de jamais paraître à la cour. Cet événement a surpris ; il doit prouver la bonne intelligence de la reine avec le ministre. » (A. N.)

DE MADAME LA MABQUISE DU DEPFAND. 551

père pas que mes parents rrais et adoptife ne paraissent tôt on tard sur la scène, et que le Romain \ avant six mois, ne retourne à sa charme.

Nous attendons le grand-papa .le 20 ou le 21 ; il reviendra pour la cérémonie de l'ordre (du Saint-Esprit), on verra quelle sera sa réception. Le vrai parent {l'archevêque de Toulouse) est à sa campagne , ne se portant pas trop bien , prenant du lait ; il fera un petit voyage ici fort court , à la fin du mois prochain ou au milieu.

Je joins à cette lettre un petit billet cacheté , que vous n'ouvrirez qu'après avoir tâché de deviner de qui est le portrait que je vais vous transcrire et quel en est l'auteur.

Portrait de M"" ***, par une de ses amies à qui elle avait demandé son portrait.

«Non, non, madame, je ne ferai point votre portrait; vous » avez une manière d'être si noble , si fine , si piquante , si délin cate , si séduisante; votre gentillesse et vos grâces changent si » souvent pour n'en être que plus aimables , que l'on ne peut » saisir aucun de vos traits ni au physique ni au moral. »

Vous connaissez beaucoup ces deux personnes ; faites quelques efforts pour les deviner, et puis, et puis , adieu.

Le portrait [est de madame ^e Gambis. L'auteur est madame de la Vallière. N'en étes-vous pas étonné , et ne le trouvez-vous pas fort joli?

22 mai 1776.

J'ai envie de vous écrire ; il me semble que je vous dois rendre compte de tout ce qui m'intéresse; je ne sais pas trop pourquoi.

Mademoiselle de Lespinasse est morte cette nuit , à deux heures après minuit; c'aurait été pour moi autrefois un événe- 1 ment, aujourd'hui ce n'est rien du tout. '

24 mai.

J'ai été interrompue , je reprends aujourd'hui.

Le duc de Richmond arriva hier à midi , il vint chez moi à

i M. deMaurepas. (A. N.)

six heures ; il m'apporta votre joli présent et une charmante petite botte à thé de madame la duchesse de Richmond. Recevez mes remercf ments , et chargez-vous auprès d'elle de ceux que je lui dois. J'ai été ravie de voir le duc. Vous avez raison, on se plaît avec lui, et c'est parce qu'il est sensible; il n'y a que ces gens-là avec qui l'on se plaft véritablement ; il soupera demain chez moi , et lundi avec moi chez la duchesse du Gar- . rousel {de la Vallière) ; sa fille {la duchesse de Châtillon) , je crois , n'y sera pas ; elle est dans une violente douleur , ainsi que le vilain bossu {M, d'Anlezy)^, Il y a un nombre considérable d'affligés qui concourent d'intelligence à mettre le comble à la célébrité de cette défunte '; il ne reste plus rien d'elle ni des siens dans mon voisinage ; je n'entendrai plus parler d'eux , et bientôt en efFet on n'en parlera plus.

Je reçus hier une très-aimable lettre de M. Necker , il me parle beaucoup de vous ; je ne sais si vous avoueriez tout ce qu'il m'en dit ; il y a un article que je ne crois pas , mais qui est feit pour plaire, n'eût-il que le son.^

J'attends dimanche pour continuer, votre lettre m'en fournira le moyen.

Dimanche.

Cette lettre arriva hier. Je vous passe vos préventions sur les deux renvoyés {MM, Turgot et Malesherbes) ; ce sont d'honnêtes gens , je le crois ; mais lisez la fable dixième du huitième livre de la Fontaine*. Vos prédictions pourront arriver, mais il faudra qu'elles soient précédées d'un nouvel événement. Je ne m'intéresse pas plus que vous à la politique ; mes souhaits se bornent à bien digérer, à bien dormir, et à ne point m' ennuyer.

Je suis fort aise du retour des Necker ; ils débarqueront à Saint-Ouen ; ils m'ont fait dire que ce serait samedi ou dimanche. Ils ne vous plaisent pas beaucoup , je le vois bien ; tous les deux ont de l'esprit, mais surtout l'homme; je conviens qu'il lui manque cependant une des qualités qui rend le plus agréable, une certaine facilité qui donne, pour ainsi dire, de l'esprit à ceux avec qui l'on cause ; il n'aide point à développer ce que Ton

' Le marquis d'Anlezy, de la famille de Damas. (A. N.)

3 Mademoiselle de Lespinasse. (A. N.)

^ VOurs et V Amateur des jardins, dont voici la morale :

■ Rico nest si dangereux qa'im ignorant ami ;

» Micas Yaadrait un tage ennemi. » (A. N.)

pense , et Ton est plus béte avec lui que Ton ne l'est tout seul, ou avec d'autres.

Vous avez dû être surpris de l'auteur du portrait; elle en a &it un de notre Ponïone qui est une vraie enseigne à bière ; je n'en ai pas pris copie; c'est tous les lieux communs de louanges, qui ressemblent à tous les brimborions dont la Pomone se pare.

C'est certainement votre boite, et c'est une restitution occasionnée par le jubilé, ou les pàques; ce n'a été qu'au bout de plus d'un mois que j'ai deviné qu'elle pouvait être celle que vous aviez perdue; j'avais interrogé tout ce que j'avais vu, , enfin je me souviens que ce pouvait être h vous ; je vous la renverrai.

M. de Richmond, la ducbesse de Leinster et M. Ogilby soupèrent hier chez moi; aujourd'hui et demain, je souperai ^ avec le duc chez madame de la Vallière; ce duc me platt beaucoup, sa sœur me paraît aussi très-aimable. Je m'occuperai beaucoup d'eux tout le temps qu'ils seront ici.

J'eus avant-hier, vendredi, le grand-papa, sa sœur, les Beauvau, la maréchale {de Luxembourg) et sa petite-fille (madame de Lauzun) et plusieurs autres; j'aurai même compagnie jeudi prochain; et samedi, 1" juin, le grand-papa partira pour Ghanteloup, sa sœur {madame de Gramont) pour Brienne'; elle y restera cinq ou six jours; de là elle ira à Plombières, et ne reviendra à Paris qu'à la fin du mois d'aoôt. Il n'y a point cette année de Gompiègne *, ce qui fera que je ne serai point entièrement isolée.

Si j'étais plus en train d'écrire , je pourrais vous dire mille petits riens; mais je n'ai ni le goût ni le talent de madame de Se vigne : elle trouverait aujourd'hui matière à huit pages.

MADAME LA MARQUISE DU DEFFAMD A M. HORACE WALPOLE

Paris, mercredi 5 jiiin 1776.

Je commence mon journal, que je continuerai jusqu'au départ du duc {de Richmond), Je lui ai lu vos réprimandes dont il a

< La terre de M. de Brienne de Loménie , frère de rarcheirêque de Touloiue, près de Troyes en Champa^e. (A. N.) 2 G'esc-à-dire, de voyage à Gompiègne. (A. N.)

554 CORRESPOINDANGB COMPLETE

bien ri. Je ne doute pas qu'il ne me trouve une grande don* ceur; c'est une qualité qui ne m'est pas trop naturelle, mais que vous m'avez rendue nécessaire. Je vous promet» de ne vous plus jamais demander raison de ce que feront vos amis; je fais serment de ne plus vous parler de votre ambassadeur; s'il y a encore quelque article que je doive bannir, apprenez-lemoi promptement, pour que je puisse avoir, au moins une fois en ma vie, la satisfaction [de vous écrire une lettre où vous n'avez rien trouvé qui vous choque bu vous déplaise.

M'est-il permis de vous dire ce que je pense de nos ministres renvoyés? Le Malesherbes est un sot, bon homme, sans talent, mais modeste, qui n'avait accepté sa place que par sa faiblesse ; par lui-même il n'aurait fait ni bien ni mal; il eût voulu le bien, mais il ne savait comment s'y prendre; il aurait fait le mal qu'on lui aurait fait faire, fâUte de lumière et par sa déférence pour ses amis ; la preuve qu*il en a donnée a été de se charger de parler à la reine contre M. de Guines, ce qui n'aurait point été de son devoir, quand il aurait été persuadé que cet ambassadeur était coupable; c'était l'affaire de M. de Vergennes, qui fut bien aise de ne pas se compromettre, et le Turgot se servit de son ascendant sur ce pauvre homme pour lui faire faire cette sotte démarche; il ne s'en repent pas, parce qu'il ne lui en coûte que sa place, dont il est ravi d'être débarrassé.

Pour le Turgot, il n'en est pas de même. Il s'afflige, dit-il, non de sa disgrâce, mais de ce qu'il n'est plus en son pouvoir de rendre la France aussi heureuse qu'elle l'aurait été si ses beaux projets avaient réussi, et la vérité est qu'il aurait toutJ>ou* leversé. Sa première opération qui fut sur les blés, pensa à les faire manquer dans Paris, y causa une révolte; depuis il a attaqué toutes les propriétés; il aurait ruiné le commerce, nommément celui de Lyon. Le fait est que tout est renchéri depuis son administration; aucune de ses entreprises n'a eu l'apparence de devoir réussir; jl avait les plus beaux systèmes du monde sans prévoir aucun moyen. Enfin, excepté les économistes et les encyclopédistes , tout le monde ' convient que

^ « G'est-à-dirc , tout ce peuple d'hommes de tout état, de tout rang, qui a pris la funeste habitude de «ubsister aux dépens de la nation sans la servir, qui vit d'une foule d'abus particuliers, et les regarde comme autant de droite; tous ces hommes, effrayés, alarmés, formaient une li^e puissante par leur nombre et par l'éclat de leurs clameurs. » — Voyez la Vie de M, Tur^otj par M. de Condorcet, p. 134. (A. N.)

c'est un fou, et aussi extravagant et présomptueux qu'il est possîble de l'être; on est trop heureux d'en être défait. Qui est-ce qui lui succédera? Je l'ig^nore» mais on ne peut pas avoir pis qu'un homme qui n'a pas le sens commun ; et mieux vaut pour le gouvernement un habile homme avec moins de probité, c'est-* à-dire avec moins de bonnes intentions, qu'un homme qui, ne voyant pas plus loin que spn nez , croit tout voir, tout comprendre , qui entreprend tout sans jamais prévoir comment il réussira; voilà comme est celui dont vous faites votre héros; de plus, il est d'un orgueil et d'un dédain à faire rire ; si vous le connaissiez, il vous serait insupportable. Je l'ai beaucoup vu autrefois, et je puis vous assurer qu'il est tel que je vous le dépeins; un tel personnage est très-dangereux dans un État comme le nôtre; il pourrait brouiller tout au point qu'on n'y trouvât que difficilement du remède. Il ne suffit pas, pour éti*e un bon ministre, d'être désintéressé, ni de vouloir feire le bien; il faut le connattre. En voilà assez sur ce sot animal. Bien des gens croient que ce seront mes parents adoptifs et réels (fc duc de Choiseuî et l'archevêque de Toulouse) qui pomrront succéder; si cela arrive, je n'en serai ni bien aise ni fôichée. J'ai tort; j'en serai fâchée, si cela nous procure la guerre ; voilà le seul côté par où j'envisage notre chose publique, et c'est peut-être encore un intérêt de trop ; car, qu'est-ce que je puis avoir à y perdre ou à y gagner? Vous vous moqueriez de moi, de ce que je penserais que cela me dût faire quelque chose.

Lundi 24-.

Vous voyez quelle interruption! Je me trouve assez embarrassée pour reprendre le fil de l'histoire.' Je suis assez disposée à croire qu'il y a bien peu de choses qui intéressent, et que vous êtes peut-être l'homme du monde le plus indifférent, du moins vous voulez qu'on le pense; cependant je vais vous rendre compte de tout ce qui s'est passé ici.

On a fait une division des troupes ; vingt-deux lieutenants généraux ont dans diverses provinces un nombre d'escadrons et de bataillons sous leur commandement, chaque lieutenant général a sous lui deux maréchaux de camp. La province d'Alsace, par exemple, est divisée en trois commandements; Strasbourg est la première division. M. de Beauvau a la troi* sième, qui est à Schelestadt; M. de Maillebois a été nommé pour la province de Picardie; il en avait eu précédemment le

commandement , on lui en donnait les appointements , mais on lui avait interdit toute autorité dans son emploi; M. de Saint- Germain et M. de Maurepas, qui le protègent extrêmement, ont obtenu qu'il exelrcerait aujourd'hui son emploi comme tous les autres lieutenants généraux. Les maréchaux de France qui composent dans ce moment-ci le tribunal sont au nombre de onze ; six ont fiait des représentations pour que ledit Maillebois ne fût point employé, alléguant qu'il était déshonoré et devait être exclu de tout pouvoir et de tout honneur militaire. Ces six sont: MM. de Richelieu, de Biron, de Broglie, de FitzJamcs, de Brissac et de Glermont-Tonnerre. Ceux qui sont pour lui, MM. de Noailles, d'Harcourt. de Soubise, Nicolaï et Duras. Le roi a ordonné qu'il voulait qu'il eût le commandement, et en conséquence il partira mercredi pour en prendre possession. Lieutenants généraux, maréchaux de camp, aucuns ne seront à Paris le 1" juillet; ce qui fera près de soixante-dix officiers généraux de moins dans Paris. J'eus la visite, hier, de madame la marquise de Polignac, je ne sais si vous la connaissez; c'est la sœur de madame de Monconseil ' ; c'est une femme d'une vivacité singulière, et qui depuis trente ans a l'amitié la plus passionnée pour M. de Maillebois; il a bien exercé sa sensibilité, elle a été prête à mourir vingt fois de douleur de toutes ses aventures ; hier elle était tiiomphante.

Le crédit de M. de Maurepas non-seulement se maintient, mais il se fortifie ; il en jouira toute sa vie , mais comme il est fort vieux, il y a de la marge dans l'avenir; mes parents, ou le cardinal de Bemis, sont dans la coulisse prêts à remplacer; ce sont les seuls pour le moment présent. lia reine pai*aft fort tranquille et fort indifférente, et ce qu'elle a fait pour M. d'Aiguillon marque beaucoup d'égards pour M. de Maurepas. En voilà assez pour aujourd'liui.

Mardi S5.

Je viens de recevoir une lettre de Plombières de madame de Gramont, la plus cordiale, la plus familière, la plus confiante; elle en a dû recevoir une de moi le même jour, nos lettres se sont croisées. J'en reçois souvent de Ghanteloup, remplies de la plus tendre amitié; on m'invite à y faire un second voyage; bien des raisons me détournent d'y penser, dont la moindre est la fatigue du chemin, qu'il me serait difficile de supporter; mais s'il y avait un lieu sur terre où je pusse me séparer de

< Née Curuy, mère de la princesse d'Hénin. (A. N.)

moi-même , c'est-à-dire me délivrer de toutes les idées tristes et vaporeuses qui ofFusquent ma tête, je ne balancerais pas à m'y a<jieminer, fût-ce au bout du monde; mais comme je me retrouverais partout, je reste dans mon tonneau; j'éôarte autant que je le puis toutes les idées qui me tourmentent ; et , convaincue de F impossibilité d'être heureuse, je tâche de ne point penser et de me détacher de tout : mais j'éprouve que cet état, qui ressemble si fort au néant, est le pire de tous.

Je croyais que M. de Richmond partirait dimanche, mais les affaires qui Font amené ici, et qui ont quelque apparence de réussite, le retiendront peut-être plus longtemps. Je fais la réflexion que ce n'était pas la peine de vous dire cela, puisque ce sera par lui que vous recevrez cette lettre et que ce sera un article de celle que je vous écrirai dimanche.

Il y eut jeudi dernier une réception à l'Académie française ' : vous recevrez les discours avec les Mannequins ' ; vous serez étonné du genre de Féloquence d'aujourd'hui. Je lisais Cicéron en même temps que ces beaux ouvrages, vous pouvez juger de ce que j'en puis penser.

Madame de Luxembourg partit hier pour FIsle-Âdam avec sa petite-fille, FIdole, et sa belle-fille; le prince est, dit-on, mourant. Le comte de Broglie partit hier pour Metz. M. de Beauvau partira lundi pour Schelpstadt , qui est le lieu de sa division. Je vois partir tout le monde sans m'en affliger beaucoup. Je ne sais d'où vient je vous rends compte de moi et de ce qui m'environne ; vous me dites dans votre dernière lettre : J'ai des amis parce que ce sont des personnes que j'estime, mais je ne me soucie pas de tout ce qu'ils font dans l'absence. J'ai donc tort, oui, et très-grand tort; mais ayez un peu d'indulgence, et soyesf persuadé que je ne vous parle de moi que parce que je n'en puis parler à personne, et que ce m'est un petit soulagement qui m'aide à prendre patience. Ne pensez

1 Cell^ de la Harpe. Le récît suivant se trouvait dans la Gazette de ce jour : m 21 juin. M. de la Harpe a été reçu hier à T Académie française, avec un

concours de monde prodigieux. Son discours fut fort long, fort égoïste, fort emphatique, fort ridicule; il a été suivi d'une réplique de M. Marmontel,

dans le même genre, non moins bavarde, et non moins impertinente

M. d'Alembert a terminé par l'éloge de M. de Sacy, dans lequel il a fait venir celui de l'héroïne qu'il vient de perdre, mademoiselle de Lespinasse, qu'il n'a en garde de nommer, mais dont tout le monde a senti l'allusion. » (A. N.)

2 Brochure satirique contre M. Turgot et ses projets. On n'a pas su de quelle main était parti ce pamphlet. (A. N.)

558 GORRESPONDAnCE COMPLETE

jamais que j'aie aucun dessein qui puisse vous regarder, je tous manderais les mêmes choses si tous étiez à Rome.

Je suis actuellement occupée des petites emplettes pour chez tous; je' Tois que je n*ai nul goût, et* je crains Totre critique.

Landi, i«' juillet.

Gomme M. de Bichmond partira peut-être demain matin, je compte lui remejttre ce soir qu'il doit souper chez moi, et Cette lettre, et celle pour M. de Gonway, que je mets sous TOtre enTcloppe.

Il n'y a rien ici de nouveau : les crédits subsistent tels qu'ils étaient, celui de la reine pour les grâces de la cour, celui du Maurepas pour l'administration. Plusieurs prétendent que le Samt-Germain sera chassé, je n'en crois rien. Les spéculatifs prévoient la guerre, je ne le tcux pas croire. Dites à M. de Bichmond tout le bien que je vous ai dit de lui,. le chagrin que j'ai de son départ, et mon impatience pour son retour.

Adieu; avouez que je vous ai bien ennuyé.

Je ne vous ai point parlé de M. de Glugny, successeur du Turgot, mais c'est que je n'en entends rien dire.

MADAME LA MABQCISE DV DEFFAND A M. HORACE VfALPOLE.

Dimanche 9 jiiin 1776.

Quelles sont donc les réflexions dont je vous accable et que je préfère aux riens que tous regrettez tant? Il me semble que toutes mes lettres ne sont remplies que de riens, et que je ne tous entretiens guère de mes pensées et de mes réflexions : mais il faut que tous me grondiez toujours, et aTCC le ton de l'ironie et de la moquerie. Ge qui est de singulier, c'est que cela ne me déplaît pas, et que je tous en aime daTantage; tous dcTCz être fort content de l'éducation que tous aTez faite de moi ; si elle n'est pas parfaite, il ne s'en manque guère.

Nous saTions ici toute l'histoire de la maison du prince de Galles, j'ai donné TOtre lettre à lire au duc de Bichmond. Je comprends parfaitement votre amitié pour lui; je le trouTe infiniment aimable; mais ce que je ne conceTrai jamais, c'est la façon dont les Anglais s'aiment, en ne se Toyant point» en ne se donnant point de leurs nouTcUes; il fiiut qu'ils aient quelques génies qui leur Tiennent communiquer leurs pensées»

DE MADAME LA MARQDISE D0 DEFFAIND. 559

leurs sentiments et leur épargnent la peine de se parler et de s'écrire; effectivement, une Française telle que moi doit leur paraître une espèce bien étrange. J'ai beaucoup de penchant pour le duc; mais je me garde bien de l'aimer, c'est assez d'un Anglais tel que tous.

Vous jugez très-bien mes amis ' : la femme a de l'esprit, mais il est d'une sphère trop élevée pour que l'on puisse communiquer avec elle. Son mari, qui en a plus qu'elle, et qui est peut-être celui qui, aujourd'hui, en a le plus dans notre nation, vaut bien mieux qu'elle. Il est bien persuadé de sa supériorité, mais elle ne le rend ni suffisant ni pédant ; le défaut que je lui trouve, c'est qu'il n'est point de facile conversation : on ne se trouve point d'esprit avec lui. Il a cependant de la firanchise, de la bonne humeur, de la douceur et de la bonté , mais il est distrait , et par conséquent stérile. Il dit qu'il vous aime beaucoup, et moi je lui dis que je n'en crois rien; il se fâche , et je lui soutiens qu'il est trop distrait pour avoir pu démêler ce que vous valez. Eh bien , je crois vous voir hausser les épaules et vous impatienter; vous me direz : Pourquoi, le croyant, m'écrire ces fadaises? Âh! monsieur, c'est qu'elles me; viennent au bout de ma plume, et qu'il me platt de vous dire tout ce que je pense.

J'espère que votre duc réussira à son affaire ; il vit hier tous ceux de qui elle dépend ; il en fut fort content. Je lui conseille d'en hâter la conclusion, parce qu'on ne sait pas ce qui pourrait arriver; j'ai commencé une Jettre du 5 de ce mois dont je le ferai porteur ; je vous y parlerai la bouche ouverte ; je ne ^ais pas ce que je vous dirai, mais ce sera tout ce que je saurai , tout ce que je penserai.

Je comprends, à l'énumération que vous me feites de vos occupations, que vous devez regretter le temps que vous perdez à m'écrire ; vos journées sont bien remplies ; je dois vous savoir beaucoup de gré des moments que vous me donnez, et d'autant plus que je sais par expérience ce qu'il en coûte pour écrire, car rien n'est si vrai que vous êtes le seul pour qui cela ne me coûte rien.

Je vous remercie d'avance de vos éventails; ma reconnaissance â'étend sur ce que vous faites pour mes amis, et je suis fort aise que vous traitiez bien madame de la Vallière ; sa conduite avec moi est d'une égalité et d'une facilité charmantes. Sa

1 M. et madame Necker. (A. N.)

fille, la duchesse de GhàdlloD, est dans la plus grande affliction de la demoiselle Lespinasse , laquelle a foit un testament olographe des plus parfaitement ridicules. Mon neveu ' qui est ici, a voulu le voir, il prétend qu'il était en droit de l'exiger, il fallait hien que cela fât puisqu'on le lui a montré. Elle lui a laissé un perroquet en le qualifiant de son neveu de Vichy; elle charge son exécuteur testamentaire d'Âlembert du soin de faire vendre tous ses effets, d'en employer le produit à payer ses dettes; et s'il ne suffit pas, elle compte assez sur l'amitié et la générosité de son neveu de Vichy pour le prier d'ajouter le surplus. Â l'égard des d'Âlbon, elle n'en veut point parler, ditelle, parce que, non-seulement quoique légitime, elle n'a reçu d'eux aucun bienfait, mais qu'ils lui ont volé une somme que sa mère avait mise en dépôt pour elle ; elle a signé ledit testametit : Julie d'Albon.

Voilà de ces riens que je vous ai épargnés dans d'autres lettres, et que, pour punition de vos réprimandes, j'insère daiis celle-ci.

Mardi 18 juin 1776. .

Je n'eus point de lettres samedi ni dimanche, et votre lettre du 10 ne m'a été rendue qu'hier en rentrant chez moi.

J'ai vu M. et madame Bingham*; je les trouve aimables, la femme me paratt gaie et franche : quand nous nous connaîtrons, nous saurons si nous nous convenons. Elle m'a remis les éventails ; je vous remercie du mien , que je trouve joli et d'invention nouvelle et commode. Madame de la Vallière m'a chargée de tous ses remercfments , «lie est fort sensible aux marques de votre souvenir; c'est en vérité une très-bonne femme, et douée d'un caractère qui la rend très-sociable et très-heureuse ; elle a mille attentions pour les Richmoud , je crois qu'ils doivent être contents d'elle, de madame de Mirepoix et de madame de Gambis; je pourrais y ajouter madame de Luxembourg; mais comme depuis dix jours elle est à Sainte-Âssise, chez madame de Montesson, elle n'a pas pu continuer ses attentions.

A Le fils du comte de Vichy. (A. N.)

2 Le feu comte et la comtesse douairière de Lucan. (A. N.)

Lettre d'Horaà

J'ai cédé la semaine passée mon mercredi à madame de Mirepoix qui voulait leur donner à souper. La duchesse de Leinster nous invita pour le lundi d'après, qui était hier; mais en arrivant, nous apprîmes qu'elle était malade; je viens d'envoyer chez elle , elle a eu de la fièvre toute la nuit , et il lui est sorti une ébuUition , c'est peut-être la rougeole. Le souper ne fut point à l'hôtel de Luynes où elle loge, mais à l'hôtel de Modène, chez son fils milord Charles Fitz-Gerald. Le duc de Richmond, M. Ogilby, son fils et sa fille, en firent les honneurs ; nous étions seize : les Bingham, l'ambassadrice de Sardaigne, mesdames de Mirepoix, de Gambis, de Boisgelin; MM. de Monaco, de Beaune, mademoiselle Sanadon et moi, les quatre de la maison ; il en manque deux, je ne les retrouve pas. J'y arrivai morte de fiatigue; j'étais sortie de bonne heure pour aller voir la Petite Sainte ' qui partait aujourd'hui pour Ghanteloup ; je fis encore deux visites, je ne pouvais plus me soutenir. Je m' affaiblis terriblement ; si ce n'était que les jambes, je prendrais patience ; mais la tête, la tête! cela est bien triste. Les idées de retraite me reviennent souvent; je voudrais un état fixe, que le jour, la veille et le lendemain fussent semblables. Il vaudrait mieux, dans la vieillesse, être sourde qu'aveugle, la surdité est con* traire à la société ; mais quand on n'y est plus propre, ce serait un petit inconvénient que d'être forcé à s'en passer, et d'avoir à la place des yeux pour pouvoir s'occuper dans la retraite. Mais à quoi servent ces réflexions? A vous ennuyer, à vous déplaire ; je vous en demande pardon.

Le grand abbé part demain ou après-demain pour Chanteloup ; je viens d'écrire à la grand'maman une assez plate lettre et qui m'a coûté. Je ne sais pas si tous les gens qui vieillissent sentent autant que moi la diminution de leurs forces corporelles et r anéantissement de leurs âmes. Croyez, mon ami, que l'opinion qu'on a de moi ne subsiste plus que sur une réputation d'esprit très-mal fondée , que quelques personnes (dont vous êtes peut-être du nombre) ont imaginé de me donner; elle tombera bientôt avec justice.

Ma lecture présente est la Vie de Cicéron, par Middleton", très-bien traduite par l'abbé Prévost; je l'entremêle des Letires

ê A Madame de Cboi&eul-Betz. (A. ?).)

^ Excellent ouvrage. L'abbé Prévost ne s est pa^ astreint au simple rôle de traducteur ; il a modifié la forme de l'ouvrage de Middleton , et y a supprimé ce qui lui paraissait inutile. (A. N.^

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