‹ Correspondance complète de la marquise du Deffand avec ... le présidentChapitre 3 sur 53 · II · texte numérisé non relu

II

tolérerez cet excès d'écriture en considération de l'occasion du départ de vos Anglais et du compte que j'ai à vous rendre de vos commissions.... Le petit C*** se porte beaucoup mieux; nous sommes asses bien ensemble : c'est bien malheureux qu'il soit fou; mais de tous ses maux c'est le plus véritable et le plus incurable. Je ne suis point dans l'admiration de son compagnon de voyage * ; il a plus d'esprit que de jugement, et je ne sens pas que ce soit à la jeunesse qu'on doive l'attribuer. Je fus dimanche prendre du thé avec son père : je vois bien que c'est un honune d'esprit; sa femme est simple et bonne; on la verrait volontiers et l'on s'en passerait sans peine.

Je pense comme vous sur les oiseaux; je ne leur trouve nul

attrait : c'est une société dangereuse pour Leur fureur

pour le jeu est contagieuse : je ne veux pas pénétrer ce qui en est arrivé ; je me borne à prévenir autant que je peux les inconvénients à venir. On joua chez moi dimanche jusqu'à cinq heures du matin ; le Fox y perdit quatre cent cinquante louis. Ne paraissez point instruit de ce que je vous dis : je crois que ce jeune homme ne sera pas quitte de son séjour ici pour deux ou trois mille louis; le Graufurd, jusqu'aujourd'hui, n'a pas fait de grandes pertes , mais il y a encore deux jours d'ici à jeudi.

Vous savez que nous avons un nouveau contrôleur général, l'abbé Terray : cet homme, à soixante et tant d'années, est conseiller de grand' chambre, a de la réputation dans le Parlement, est chef du conseil de M. le prince de Gondé. Il a cinquante mille écus de rente. Concevez-vous qu'il ait pris cette place, s'il n'est pas bien siïr de s'en acquitter? C'est le chancelier' qui l'a fait choisir. Ce magistrat parait avoir un crédit prépondérant : il n'est pas encore démontré si c'est tant pis ou tant mieux pour ceux (]ui nous intéressent*. Quand M. d'Invault * eut donné sa démission , le roi ordonna un comité chez le chancelier, avec les quatre secrétaires d'Etat, MM. de Choiseul et de Praslin, Beitin et Saint-Florentin, pour qu'ils avisassent le choix qu'il fallait faire. On nomma plusieurs personnes, entre autres l'archevêque de Toulouse; chacun se tint sur la réserve, pour être en état d'être le très-humble serviteur

* Yen M. Charles-Jacques Fox. (A. N.) 2 Maupeou. (A. N.)

* Le duc de Choiseul et son parti. (A. N.)

4 Le précédent contrôleur géoéral. (A. K.)

de celui qui serait nommé. Ce fut le mardi 19 que se tint ce comité, et le mercredi matin l'abbé Terray fut nommé. Je soupai le mardi chez le grand-papa : il est toujours de la plus grande gaieté; il sera comme Charles VII, à qui on disait : « On ne peut perdre un royaume plus gaiement. » Ah ! mon ami, il y a bien peu de bonnes tètes , et quand on voit le derrière des coulisses, on n'admire guère la décoration.

On parle beaucoup du nouvel assassinat du roi de Portugal, et de votre écrit de Junius ' . Adieu , demain je continuerai.

Jeudi.

Ces messieurs ont changé d'avis, ils ne partent que demain : la cause est un dtner qu'ils font aujourd'hui chez M. de Lauzun, où se trouveront les oiseaux. Un milord ' dont je ne me souviens pas du nom , mais qui est le cousin germain de M. Fox, le chevaher de Beauvau , le chevalier de Boufflers , etc. , doivent être de la partie. Je soupçonne qu'une partie de la compagnie passera la soirée ensemble, car je demandai hier à votre nièce si elle souperait chez le président, et elle me dit que non ; je ne voulus point pousser plus loin mes questions , je ne veux ni l'embarrasser ni l'engager à me confier ce que je ne saurais approuver. Vraisemblablement elle ne sera pas du dtner^ parce qu'il y a des personnes dont elle est peu connue , madame de Lauzun, madame de Poix, peut-être madame d'Hénin ; mais le soir, il n'y aura sans doute que les oiseaux et les joueurs; peut-être aussi me trompeté, et qu'elle soupera ailleurs: je consens volontiers à ignorer ce qu'elle fait ; elle est extrêmement contente de la grand'maman, qui parla beaucoup d'elle avant-hier au dfner des ambassadeurs , où il y avait beaucoup d'Anglais. Votre cousin et elle sont très-froidement ensemble, j'en ignore la cause ; il veut cependant donner des étrennes à ses filles : il m'a consultée , et ce sera environ cinquante volumes de nos théâtres, que leur mère n'a pas. Je crois que vou& approuveriez ma conduite, si vous en étiez témoin.

Mercredi.

J'ai eu une attention que personne n'a eue que moi, j'ai écrit un mot de compliment à M. de Souza * sur l'assassinat de son

1 Les ietu^s justement célèbres publiées sous le nom de Junius. On n*a jas4|a'à présent qae des bypotbèses plus oa moins probables sur le véritable nom de Tautenr. (A. N.) Le plus probable est sir Philip Franois. (L.)

* Le lord Ilchester. (A. N.)

3 Ministre de Portugal à Paris. (A. N.)

roi. II m'a envoyé le récit qu'il Tenait d'en recevoir dans une lettre de M. d'Oeyras * ; le voici :

« Dimanche, 8 décembre, le roi, suivi de sa cour, sortit du » château de Villa -Viciosa pour chasser dans le parc. A Textré- » mité de la place est une porte qu'on nomme la porte du No, » laquelle est si étroite qu'à peine une voiture peut y passer. » Sa Majesté ne fut pas plutôt de l'autre côté , qu'elle aperçut M collé contre le mur un homme qui avait l'air d'un mendiant, » armé d'une grosse massue, avec laquelle il lui porta dans » l'instant un coup dirigé à la tête , qui eût été très-dangereux » sans la présence d'esprit de Sa Majesté, qui, au lieu de s'éloi- » gner , comme il était naturel , poussa son cheval contre Tas- » sassin, diminuant tellen^ent le coup, qu'elle ne reçut qu'une » légère contusion sur la main qui tenait les rênes. Ce scélérat » lui porta un second coup qui heureusement n'a touché que le

V cheval.

» lia suite du roi se jetant immédiatement sur l'assassin , il eut » la hardiesse de se défendre, et d'en blesser même quelques- » uns. Sa Majesté, avec un sang- froid admirable, ordonna » expressément qu'on ne lui fit aucun mal, et continua comme » à l'ordinaire l'amusement de la chasse jusqu'au soir. Ce

V monstre a été arrêté et conduit en prison. »

Peut-être savez-vous déjà ces circonstances par votre ministre de Portugal.

Pour ce qui concerne ce qui nous regarde, je n'ai vu personne qui m'ait pu instruire ; j'ignore si le contrôleur général est agréable à nos parents ; peut-être en saurai-je davantage dans quelques jours ; je vous écrirai par le duc de Devonshire.

Je fermerai cette lettre ce soir , et je la remettrai entre les mains de M. Graufurd. Dieu veuille qu'il n'oublie pas de vous la remettre !

^ Sébastien- Joseph Carvaiho, comte d*Oeyras, marquis de Pombal, premier ministre de Joseph V^^ roi de Portugal.

Une tentative contre la vie de ce souverain ayant déjà eu lieu en 1758, plusieurs personnages de la cour, le duc d'Aveiro, le marquis et la marquii«e de Tavora, le comted'Atonguia, accusés d'y avoir pris part, subirent la peine capitale. A la suite de cet attentat, Pombal réussit à faire rendre contre les jétfuites portugais un édit qui les déclara complices de Tassassinat. En conséquence de cet écGt, ils furent enfermés, puis déportés par mer en Italie, et leurs biens séquestrés. La France suivit l'exemple de l'expulsion des Jésuites en 1764; l'Espagne en 1767 ; enfin, une bulle du pape Clément XIV supprima cet ordre en 1773 dans tous les Étau de la chrétienté. (A. N.)

DE MADAME LA MARQUISE. DD DEFFAND. Si

MADAME LA MARQLISE DU DEFFAND A M. HOBACE WALPOLE

Paris , lundi 15 janvier 1770.

Le Devonshire * enfin part mercredi , et je vais commencer ma gazette; Dieu sait comment je m'en tirerai. Je ne vous réponds pas d'être fort claire, parce qu il y a bien des choses dont je vous parlerai, lesquelles je n'entends pas bien moimême.

Il faut commencer par la maréchale de Mirepoix ; je ne suis ni bien ni mal avec elle, et sa position présente ne m'a rien fait changer à ma conduite. Vous «croyez bien qu'elle ne me parle pas avec confiance , et je ne tâche pas à l'y induire. Elle vient rarement à Paris, je ne la vois pas toutes les fois qu'elle y vient ; elle y est actuellement. Je fus la voir avant-hier k^ rheure de son thé. Je ne lui fis point compliment sur ses grandes entrées, personne n'ose lui en parler; cette grâce lui donne beaucoup plus de ridicule que de considération '. Grandes enirées! Ces mots n'ont rien de magnifique que le son. M. Chauvelin les a , mesdames de Maillebois et de Souvré les ont eues par les charges de maftre de la garde-robe qu'avaient leurs maris ; il valait bien mieux avoir les boutiques de Nantes ' . La dame du Barry avait sollicité pour qu'on les donnât à la maréchale, mais le roi les lui donna à elle-même. Le grand-papa ne s'est point mêlé de tout cela ; il ne se raccommodera point avec la maréchale. La dame du Barry ne prend nul crédit, et il n'y a pas d'apparence qu'elle en prenne jamais : elle n'a ni d'affection ni de haine pour personne ; elle pourra dire ce qu'on lui fera dire comme un perroquet, mais sans vue, sans intérêt, sans passion : ce n'est pas avec un pareil caractère que l'on par%'ient à gouverner. Le triumvirat Broglie, d'Aiguillon et Maillebois', qui voudraient s'en faire un appui, sont ennemis

* Le père du duc actuel de Devonshire (1827), par qui cette lettre devait être portée. H était fort intimement lié avec Charles Fox, qui est mort dans Tune de ses terres. (A. N.)

3 Elle les obtint parce qu'elle fut la première femme de la cour à voir madame du Barry , ainsi que nous l'avons dit dans une note précédente. (L.)

' Quartier particulier de la ville de Nantes qui appartenait au domaine royal , et dont le revenu éuit d'environ 30,000 francs , à la disposition du roi. (A. N.)

^ Yves-Marie DesmareU, comte de Maillebois-, lieutenant général , fils du

les uns des autres. Ce dernier est si décrié, que personne ne se rallie à lui. Les deux premiers ont une sorte d'intelligence entre eux ; mais le d'Aiguillon est craint ; ses amis sont des sots ; sa conduite en Bretagne a donné mauvaise opinion de son caractère ; pour s'établir et s'impatroniser à la cour, il lui a fallu payer douze cent cinquante mille livres les chevau-légers, qui n'avaient jamais été vendus que cinq à six cent mille livres. Le petit comte de Broglie , qui saus contredit est celui qui a le plus d'esprit et de talent, ne tient à personne ; il blâme, il fronde, il ne lui importe avec qui ; je passai hier la soirée avec lui chez

la Bellissima , il eut une conversation d'une heure avec le G ,

qui est , comme vous savez , un vrai automate ; il croit tirer parti de la grosse duchesse ,'de la Bellissima; enfin, ses moyens me paraissent pitoyables ; il est confondu de ce qu'on vient de faire pour M. de Castries *, et c'est là le plus grand trait de politique du G. P. : Dieu veuille qu'il ne se soit pas trompé. Pour parler de cette affaire , il faut reprendre les choses bien plus haut. Feu le maréchal de Belle-Isle avait fait M. de Castries lieutenant général hors de son rang , par une promotion particulière. M. de Beauvau, qui était son ancien, jeta feu et flammes ; on était dans une crainte perpétuelle qu'il ne se battit contre M. de Castries ; tous les parents et amis communs s'employèrent pour empêcher cet incident : quand le G. P. devint ministre, on obtint de lui qu'il réparerait les torts de M. de Belle-Isle, en faisant M. de Beauvau lieutenant général, en lui

maréchal de Maillebois, né en 1715. Il se sîfrnala sous Richelieu à la prise de Port-Mahon, fit la guerre de sept ans sons d'Estrées et Richelieu. En 1789, il se prononça fortement contre tous les plans de réforme, fut dénoncé en 1790 au comité de recherches de T Assemblée nationale, et décrété d'accusation, pour avoir rédigé un plan de contre-révolution qui devait être appuyé par la cour de Turin : il s'enfuit dans les Pavs-Bas, et mourut d'une goutte remontée à Liège à la fin de 1791. (A. N.)

1 Charles-Eugène -Gabriel de la Croix, maréchal de Castries, né en 1727, commandant en Corse en 1756, et employé à l'armée d'Allemagne pendant la guerre de sept ans. Il se mit sur les rangs pour être ministre de la guerre , après la mort du maréchal de May, en 1775, mais, en 1780, il obtint le ministère de la marine. Ayant émigré au commencement de la révolution , il 4H>mmanda une division de l'armée des princes lors de l'expédition de Champagne, en 179t. Il est mort dans Témigration à Wolfenbuttel , en 1801. — Son fils le duc de Castries, aujourd'hui pair de France, fat nommé en 1789 député de la noblesse anx états généraux, et s'y montra défenseur zélé des institutions de la vieille monarchie. Rentré en France à la Restauration , il fat nommé gouverneur général de la division militaire de Ronen (1827). (A. N.)

DE MADAME LA MARQUISE DD DEFFArsD. SS

rendant son rang d'ancienneté. Suivant la morale» cela n'était point injuste , mais cela était contre toute règle et sans exemple; c'était un affront fait à M. de Castries; son ressentiment fut extrême ; il fit alors un serment authentique de ne jamais se réconcilier avec le grand-papa. Tout le monde blâma le G. P. de ce qu'il avait fait pour M. de Beauvau, et M. de Beauvau m'avoua lui-même que si le G. P. avait été à sa place, et lui à la sienne, il n'aurait pas fait la même chosQ pour lui. Le G. P. ne tarda pas à sentii* qu'il avait mal fait, et il avait un grand désir de se réconcilier, mais cela était impos* sible. Enfin , madame du Barry est arrivée. La conduite de M. de Gastries a été sage et honnête, il n'a eu ni empressement ni froideur; il n a point formé de nouvelles liaisons. II était ami de M. de Soubise ' et de madame de Brionne '. Oo soupçonne cette dame (qu'on dit être bien avec le G« P.) d'avoir travaillé à sa réunion avec M. de Gastries. Ge qui est de certain, c'est que le grand*papa proteste qu'il y a six mois qu'il travaille au projet qu'il vient d'exécuter et qu'ils n'étaient que trois qui en eussent connaissance ; le roi,. lui et M. de Gastries. Il en donne pour preuve que jamais secret n'a été si bien gardé, c'est ce que je lui ai entendu dire ; et il ajouta qu'il y avait bien longtemps qu'il cherchait une occasion de réparer se» torts avec M. de Gastries, et qu'il avait saisi avec joie la nécessité où on était de faire des cliangements dans la gendarmerie; qu'il fallait en former un corps comme celui des carabiniers et y nommer un commandant ; que personne ne lui avait paru plus digne de cet emploi que M. de Gastries; qu'il n'avait poinë eu d'autre objet , en le choisissant , que le bien du service ; qu il n'avait point eu en vue sa réconciliation. Voilà le langage que je lui ai entendu tenir. M. de Gastries déclare de son côté qu'il n'a point reçu cet emploi à la condition que cela le rendrait ami du G. P., qu'il ne pouvait jamais le devenir, mais qu'il ne serait plus son ennemi, et qu'il serait toujours d'accord avec lui et dans une parfaite intelligence dans toutes les choses de son devoir et de son ser^

1 GhaHec de Rohan, prince de Soabifie. (A. N.)

' Madame de Brionne, née Rohan-Rochefort. Elle épousa M. de Brionne, de la maison de Lorraine. Le prince de Lambesc, connu par Ténei^ique conduite qu*il tint à la tète de son régiment an jardin des Tuileries, au commencement de la révolution , était son fils. Le prince de Lambese était grand émyer dft Prince; il est encore Tivant, il habite l'Autriche. (1827.) C'est pour cda que le Roi n'a donné ù personne la charge de grand écuyer, que l'on regarde comme encore occupée. (A. JN.)

vice. £n conséquence, il n a point été ni chez la grand' maman, ni chez sa belle-sœur. Je doute un peu , je vous l'avoue , malgré ce que j'ai entendu dire au G. P., qu'il n'eût espéré une meilleure issue de cette affaire quand il a commencé à l'entreprendre ; mais ce qui est de certain, c'est que la cabale du Barry n'a eu aucune part dans cette affaire. Enfin, quoi qu'il en arrive, cela ne peut pas être regardé comme un pas de clerc, parce que le choix est bon et que les amis de M. de Gastries, qui sont en grand nombre , doivent être apaisés ; tout ce qui peut arriver de pis, c'est de faire soupçonner le grand-papa d'un peu de légèreté et de faiblesse.

Les Beauvau , qui étaient en Languedoc aux états , arrivent à la fin de la semaine ; je suis curieuse de savoir ce que dira le primée.

Le grand-papa ne me paraît dans aucun danger pressant ; mais tout ceci n'a^point pris couleur. Pour la du Bany, elle n'est point à craindre, mais le chancelier* joint au contrôleur général*, voilà ce qui est un peu suspect.

A l'égard de moi, mon ami, je suis fort tranquille ; je ne crois pas que l'on m'ôte ma pension , et en vérité ce n'est pas ce qui m'occupe. La paix, la paix, voilà ce qui m'intéresse; et s'il fallait tout bouleverser, perdre ma pension , et encore davantage, pour nous assurer que nous ne serons jamais en guerre, j'y consentirais sans balancer.

Vous ne serez pas trop content du récit que je viens de vous faire. Je n'ai point la chaleur nécessaire pour rendre les récits intéressants , je vois tout ce qui se passe avec assez d'indifférence ; nulle confidence particulière ne me met en jeu; l'abbé et le marquis* sont les Sénèque et les Burrhus * de la grand'maman; quand je suis seule avec elle, et qu'elle a quelque ouverture avec moi, ses secrets lui échappent, mais elle ne les confie pas. Convenez que cela diminue beaucoup de l'intérêt. Je vous ai dit que je vous parlerais de l'abbé ; je pense qu'il est Provençal , un peu jaloux , un peu valet et peut-être un peu amoureux. Le marquis est précepteur, misanthrope et

^ M. de Maupeoii.

2 L'abbé Terray.

3 Le marquis de Castellane.

4 Elle fait allusion à la tragédie de Britannicus et à ce yen qu'Agrippine adresse à Burrbns :

Prétendez-vous longtemps me cacher l'empereur? (L.)

fort indifférent. Le grand-papa est plus franc que tous ces gens-là , et j'en apprends plus dans une soirée avec lui , qu'en quinze jours avec tous les autres. Mon intention est de vous tout dire, mais ma mémoire ne me seii; pas bien; si j'étais à portée de vous voir, je vous dirais mille choses qui sans doute m'échappent : mais laissons la politique.

Le président depuis trois jours a la fièvre et la tète entièrement parties. Vemage ' cependant n'en est point inquiet; moi je le suis et je doute qu'il passe l'hiver. Sa perte apportera du changement dans ma vie ; mais je ne veux point anticiper les choses désagréables , c'est bien assez de les supporter quand elles sont arrivées.

Je suis bien avec ^ous, vous êtes content de moi, voilà ce qui me console de tout.

LA MÊME AU MÊME

Paris , inerci'cdi 24 janvier 1770, à dixlieures du matin.

Qui m'aurait dit que la gazette deviendrait un jour pour moi la lecture la plus intéressante? Je n'aurais jamais pu le croire; cependant cela est arrivé ; je la parcours, j'arrive à l'article de Londres, et j'ai de la joie ou de l'inquiétude. La première

' Médecin de Louis XV qui jouissait d'une grande célébrité. Étant déjà très-àgé, il épousa la jolie mademoiselle de Quinemont dont il fit la fortune, sa famille étant très-noble et très-pauvre. On raconte à Torcasion de son mariage une anecdote que nous croyons peu connue. Vernage avait soi{;né pendant une longue maladie M. de la Porte, père de l'intendant de l^orraine, mort à Mc^lay près de Vendôme , il y a trois ou quatre ans. Pendant sa convalescence, M. de la Porte voulait toujours manger plus que Vernage ne le lui permettait 9 et Vemage lui disait sans cesse : Fausse faim! fausse faim! A quelque temps de là, il vint annoncer à M. de la Porte son mariage avec une jeune personne : ■ Ah! s'écria M. de la Porte, fausse faim! docteur, fausse faim ! ■ Madame de Vcrnage avait conservé sa beauté dans un âge trè»-avancé. Elle est morte à Ranay près Montoire, il y a cinq ans, regrettée comme jamais peut-être femme ne l'a été. (1827.) C'est pour mettre sur le collier d'un chien qui appartenait à madame de Vemage que furent faits les quatre jolis vers suivants :

Fidèle à ma maîtresse, en tous lieux, sur ses pas ,

Touché des soins qu'elle me donne.

Prêt à mordre tous ceux qui ne l'aimeraient pas ,

Je n'ai pu mordre encor personne. (A. N.)

26 CORRESPOiNDANCE COMPLÈTE

séance de votre parlement * m'avait fort réjouie, ce qui a suivi me trouble; mais je voudrais que cette gazette s'expliquât plus clairement. Ce M. Yorke ■ qui est chancelier, n'a-t-iî pas été otage en France avec un milord Gathecart? J'estropie peut-être son nom. Que font tous vos amis dans ce moment-ci? J'ai ouï dire que le duc de Richmond avait parlé assezs vivement dans la première assemblée. M. Charnier, que vous m'annoncez, répondra peut-être à toutes mes questions. Je suis fort aise de son retour : j'avais impatience du départ du Devonsbire, aujourd'hui je trouve qu'il est parti trop tôt ; j'aurais voulu qu'il retardât de huit jours, mais toutes choses vont de travers.

Je vis hier la grand'mamau , après dix jours d'absence ; je souperai demain avec le grand-papa. Ce soir j'aurai chez moi les Bellissima, les Grossissima, les Bétissima et tous les Eqnuyeusissima ; je suis Tristissima. Je ne sais pas pourquoi Diogène cherchait un homme, il ne pouvait lui rien arriver de mieux que de ne pas le trouver ; s'il avait été forcé de s'en séparer, cet homme unique lui aurait fait prendre tous les autres en aversion. Il n'y a de bien et de mal que par la comparaison; mais vous n'aimez pas les traités; brisons-Ià et venons à des faits.

Le baron de Gleichen est de mes connaissances celle dont je fais le plus d'usage. Il me voit souvent; son esprit n'est pas à mon unisson, mais il en a ; son cœur est bon. Il me marque du goût et de F amitié : eh bien! eh bien! il est rappelé; j'en suis fâchée. Je le trouverai à redire; je disputais avec lui : enfin il valait mieux pour moi qu'aucun des gens qui me restent ; il est franc, il est sincère, il n'est ni Italien, ni Gascon, ni Proç vençal. Il me semble que tous nos Septentrionaux ne prennent

1 Le9janyier 1770.(A. N.)

2 M. Ckarlcs Yorke, second fils du lord chancelier Hnrdwîcke, et père du comte actuel d'Hardwicke. Lors de la démission du lord Gamodcu, en 1770, il accepta le grand sceau. Le 17 janvier il fut créé pair avec le titre de baron de Morden. Son frère le comte Hardwicke, auteur des Lettres athéniennes, lui fit à ce sujet de ai graves reproches qu'il se brûla la cervelle deux jours après.

Les otages, après la paix d'Aix-la-Ghnpelle, forent le comte de Sussex et le lord Cathcart; mais le colonel, depuis sir Joseph Yorke, troisième fils da lord chancelier Hardwicke et frère de M. Yorke ci-dessus nommé, n*a pas été du nombre des otages; il a été nommé secrétaire d'amlrnssadc à Paris, immédiatement après celte paix; il y est resté jusqu'en 1753, époque à laquelle il fut nommé ministre plénipotentiaire en Hollande. (A. N.)

DE MADâ^MË LA MARQUISE DU DEFFAND. 27

pas racine ici. Cela me déplaît beaucoup : ai-je tort, ai-je. raison *?

La grand'maman se porte bien, et le grand-papa pour le moins aussi bien que jamais; vous m'en félicitez et vous faites bien.

Mais dites-moi si je dois être sans inquiétude. Je ne saurais m'expliquer plus clairement ; devinez ma pensée, si vous pouvez, et répondez-y, si cela est possible.

Nous avons eu ici un milord Stormont ', qui, je ne sais pourquoi, a voulu faire connaissance avec moi; je n'en vois pas la raison, si ce n'est de me manquer de politesse. Il soupa chez moi , il y a aujourd'hui huit jours ; il partit hier sans m' être venu dire adieu. Cette conduite a été pour la plus grande gloire de la Bellissima et de la Grossissima, de qui il était un courtisan assidu.

Voilà les événements de mon petit tourbillon , jugez de sa petitesse par les misères qu'on y observe; l'esprit en est rétréci. Comme cette lettre vous arrivera peu après celle que vous porte le Devonshire, je ne vous fatiguerai pas en la rendant plus longue; adieu, mon ami; ne vous lassez point de m'écrire; des sept jours de la semaine , il n'y en a pour moi qu'un seul qui soit heureux.

^ M. Walpole lui répondit à ce sujet : « Je trouverais votre baron an« perte bien légère. Son cœur peut être droit, mais son esprit ne Test guère. De ce que Voltaire s*e8t mis en tête d*être philosophe, lui qui de tous les hommes Test le moins, on se croit de l'esprit dès qu'on a affiché la philosophie, sans songer que la philosophie affichée cesse de ïêtte. Les charlatans de la Grvce et ceux de Paris sont également ridicules. Quand tout le monde était dans l'aveuglement, il fallait peut-être un effort pour se mettre au-dessus des préjugés; mais quel mérite y a-t-il à n'en point avoir, quand c'est ridicule que d*en avoir? On sait si peu, qu'il ne demande pas beaucoup de génie pour avouer qu'on ignore de tout^ et voilà le sublime des philosophes modernes, dont, sauf votre permission, était votre triste baron. » (A. N.)

^William Murray, comte de Mansfield, mort en 1793. Nommé en i74S membre du parlement, il obtint successivement la place d'avocat général et de procureur général ; il fut élevé en 1756 au poste important de grand juge du banc dn roi, et présida cette cour pendant trente-deux ans. Lord Mansfield était ennemi sincère de la liberté de la presse, aussi l'auteur des Lettres Je Junius a répandu dans son ouvrage les sarcasmes les plus amers contre sa cosidnite publique. (A. N.)

58 COBRESPONDANCE COMPLETE

A Ferney, 28 janvier 1770.

Qui? moi, madame, que je n'aie point répondu à une de vos lettres? que je n'aie pas obéi aux ordres de celle qui m'honore depuis si longtemps de son amitié ! de celle pour qui je travaille jour et nuit , malgré tous mes maux ! Vous sentez bien que je ne suis pas capable d'une pareille lâcheté. Tout ours que je suis, soyez persuadée que je suis un très-honnête ours.

Je n'ai point du tout entendu parler de M. Graufurd : si j'avais su qu'il fût à Paris, je vous aurais su'ppliée très-instamment de me protéger un peu auprès de lui , et de faire valoir les sentiments d'estime et de reconnaissance que je lui dois.

Vous m'annoncez, madame, que M. Robertson veut bien m' envoyer sa belle Histoire de Charles-Quint , qui a un trèsgrand succès dans toute l'Europe, et que vous avez la bonté de me la faire parvenir. Je l'attends avec la plus grande impatience ; je vous supplie d'ordonner qu'on la fasse partir par la guimbarde de Lyon. C'était autrefois un bien vilain mot que celui de guimbarde ; mais vous savez que les mots et les idées changent souvent chez les Français, et vous vous en apercevez tous les jours.

Vous avez la bonté , madame , de m'annoncer une nouvelle cent fois plus agréable pour moi que tous les ouvrages de Robertson. Vous me dites que votre grand-papa, le mari de votre grand' maman , se porte mieux que jamais ; j'étais très-inquiet de sa santé.

Vous savez que je l'aime comme M. l'archevêque de Cambrai aimait Dieu, pour lui-même. Votre grand'maman est adorable, je m'imagine l'entendre parler quand elle écrit; elle me mande qu'elle est fort prudente ; de là je juge qu'elle n'a montré qu'à vous les petits versiculets de M. Guillemet.

Si je retrouve un peu de santé dans le triste état où je suis, je vais me remettre à travailler pour vous. Je ne vous écrirai point de lettres inutiles ; mais je tâcherai de faire des choses utiles qui puissent vous amuser. C'est à vous que je veux plaire, vous êtes mon public. Je voudrais pouvoir vous désennuyer quelques quarts d'heure, quand vous ne dormez pas, quand vous ne courez pas, quand vous n'êtes pas livrée au monde.

Vous faites très-bien de chercher la dissipation ; elle vous est nécessaire comme à moi la retraite.

Adieu, madame ; jouissez de la vie autant qu'il est possible, et soyez bien sûre que je suis à vous , que je vous appaitiens jusqu'au dernier moment de la mienne.

Jeudi, 1er février 1770.

J'attendais de vos nouvelles par le courrier d'hier, ne doutant pas que le Devonshire ne fût arrivé à Londres le vendredi 26.

Je n'ai point voulu faire partir cette lettre-ci , elle ne contient rien qui puisse vous intéresser. Elle ne partira que lundi ; j'aurai sûrement de vos nouvelles dimanche, et je vous apprendrai d'ici à ce temps-là les nouvelles opérations de notre contrôleur général. Ma journée d'hier se passa sans rien de remarquable ; je ne sortis point , parce que je devais souper chez moi , et je ne sors point ces jours-là. J'eus à souper mesdames de la Yallière, d'Aiguillon, de Forcalquier et de Crussol ; MM. de Broglie, Pont-de-Veyle, WaJpole, Charnier, de Greutz, votre nièce *, la Sanadon, et moi. Au milieu du souper arriva la marquise de BouHlers, qui n'avait pas voulu rester chez madame la corntesse de la Marche " , parce que tout le Palais-Royal * y était venu. Sur les une heure, le chevalier son fils vint nous trouver; il y a eu un whist et un vingt et un.

On ne parla que de la guérison de madame la duchesse de Luynes : elle avait eu le bras démis il y a trois ou quatre mois , les chirurgiens le lui avaient remis tout de travers, elle était restée estropiée, il fallait que son bras fût soutenu par une écharpe, et elle ne pouvait pas remuer les doigts; les chirurgiens prétendaient qu'elle avait un os fêlé, et disaient tous qu'il faudrait en venir à lui couper le bras. Il y a en Lorraine une famille qu'on appelle les Valdageoux, parce qu'ils habitent le village de ce nom , qui ont un talent singulier et infaillible pour reoiettre les membres cassés ou démis ; on a fait venir un de

1 Madame Cliolmondeley. (A. ^.)

2 Princesse de Modène, mariée au fils unique du prince de Gonti. (A. N.)

3 Toute la maison d'Orléans. (L.)

cette famille qui , après avoir examiné le bras de madame de Luynes, a affirmé qu'elle n'avait point d'os fêlés, et qu'il répondait de sa guérison; mais que, comme le bras avait été mal remis, il s'était formé une espèce de calus qu'il (allait commencer par dissoudre ; c'est ce qu'il a feit : il n'y a que quatre jours, qu'après des douleurs inouïes qui ont duré très-longtemps, et où il a fallu employer la force de plusieurs hommes , il lui a remis si parfaitement le bras qu'elle s'en est servie sur-le-champ, et qu'elle s'en sert actuellement tout comme de l'autre. Ce pauvre homme logeait chez un de ses amis , et il y a dix ou douze jours qu'étant à une porte où il voulait entrer, il fut attaqué par deux hommes ; il reçut un coup d'épée qui heureusement n'a pas été dangereux. Actuellement, il loge à l'hôtel de Luynes. La rage des chirurgiens contre ces bonnes gens qu'on appelle les Yaldageoux est si grande, qu'ils ont obtenu dans leur pays d'être toujours accompagnés d'un homme de la maréchaussée, quand ils vont d'un lieu à un autre. Adieu , à demain.

Vendredi , 2 février.

Les édits ont paru ; toutes les pensions perdent selon leur valeur , celles au-dessous de six cents francs ne payent que ce qu'elles payaient depuis longtemps, un dixième ; celles de mille deux cents francs, un dixième et demi; ainsi par gradation jusqu'à deux mille écus, qui est ma classe; et celle-là et toutes celles qui sont par delà sont taxées aux trois dixièmes ; ce qui , comme vous voyez, avec la retenue de deux vingtièmes, fait un tiers de diminution ; ainsi, de deux mille écus que j'avais, je perds deux mille francs, et mille francs sur les papiers royaux font mille écus; c'est un malheur, mais qui m'affecte médiocrement. Je voudrais n'avoir pas à en craindre d'autres. Il y en a qui me seraient bien plus sensibles. Je n'ai nulle raison qui me les fasse prévoir, mais je ne puis m' empêcher de le craindre. Revenons aux pensions. A l'instant que l'arrêt a paru, Tourville \ que vous connaissez, et qui est l'ami de l'abbé Terray, a couru chez lui et lui a dit qu'il ne venait pas lui parler pour lui , quoiqu'il pei^dit cinq cents écus sur sa pension; mais qu'il venait le solliciter pour moi; que mon âge,

^ M. de Tourville était officier aux gardes-françaîfles, et s*étaic distingué daii3 toutes les occasions par la conduite la plus honorable ; il épousa mademoiselle de Sommery. (A. N.)

mes malheurs, et le g^enre de ma gratification, qui était sur l'état de la maison de feu la reine, me mettaient dans le cas d'une exception ; qu'il ne pouvait jamais donner à lui Tourville une marque d'amitié à laquelle il fût plus sensible. Le contrôleur général a répondu qu'il me connaissait, qu'il serait fort aise de m'obliger, mais qu'il s'était imposé la loi de ne faire aucune exception ; que tout ce qu'il pouvait faire, c'était de lui indi-quer le moyen de réparer ma perte ; qu'il fallait que je tâchasse d'obtenir ime grâce nouvelle ; que si M. de Ghoiseul ou quelque autre la demandait pour moi^ loin de s'y opposer, il concourrait de tout son pouvoir à me la taire obtenir. Voici ce que j'ai écrit ce matin, que je compte donner au grand-papa. S'il fait difficulté de se mêler de cette affaire, je m'adresserai à M. de Saint-Florentin ' , d'autant plus qu elle est de son département ; je me ferai accompagner chez lui par le prince de Beaufremout, son ami intime.

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