‹ Correspondance complète de la marquise du Deffand avec ... le présidentChapitre 4 sur 53 · MEMOIRE · texte numérisé non relu

MEMOIRE

a Le roi accorda à madame du Deffand , en 1 763 , à la sollicitation de la reine, une gratification annuelle de six mille livres. Cette princesse l'honorait de sa protection, en considération de feu sa tante la duchesse de Luynes , dont les services assidus, le respectueux attachement, l'absolu dévouement, avaient mérité de Sa Majesté ses bontés, son amitié et sa reconnaissance .

9 Aujourd'hui madame du DefFand , âgée de soixantetreize ans , privée de la vue , dont les infirmités augmentent les besoins , est contrainte à faire des retranchements sur les choses les plus nécessaires. Elle perd trois mille livres de rente par les nouveaux arrangements ; elle a représenté sa situation à M. le contrôleur général ; mais comme il s'est fait une loi de ne faire aucune exception, elle n'en a rien obtenu. C'est à la bonté du roi qu'elle a recours. M. le contrôleur général ne fera aucune difficalté contre une nouvelle grâce que le roi voudrait bien lui accorder. Elle sait bien qu'elle ne mérite rie;i par elle-même ; mais la reine l'honorait de ses bofi^és ; Sa Majesté avait cherché à reconnaître l'attachement et les services de madame de Luynes par la pr^^ection qu'elle accordait à sa nièce : et la compassion de la reine avait ajouté un motif de plus.

1 Le comte de Samt-Floroiitin , ministre d'Etat.

» Voilà les seuls titres de madame du Deffand pour implorer la bonté du roi ; elle n'oserait parler de son respectueux attachement, quoique aucun de ses sujets n'en ait un plus véri-

ta1)le. »

Dinianclie à midi.

Par bien des choses qu'on m'a dites hier, je doute que le grand-papa se charge de mon mémoire ; je verrai ce que je ferai , peut-être resterai-je tranquille ; je me rappelle ces vers de Rousseau :

... Le plus petit vaurien En fera plus que tons vos {;ens de bien ; Son zèle actif peut vous rendre service, La vigilance est la vertu du vice.

Je ne connais point de ces petits vauriens vigilants. La grand'maman vient demain à Paris. J'eus hier la visite de Fabbé , qui ne me dit rien de sa part ; je crus que la politique devait m' in* terdire toute question. J'ai peine à croire que je n'entende pas parler d'elle : mais quoi qu'il en soit, je donne à souper demain, lundi, et mercredi. La Fontaine dit dans un de ses contes :

... Le Florentin Montre ù la fin ce qu'il sait faire.

La Fontaine , Épigr. contre Lulfy,

Je suis bien tentée de penser la même chose du Provençal ' ; mais je me tais , et j'observe.

M. Ghamier nous apprit hier une grande nouvelle, la démission de M. le duc de Grafton * ; je compte dans deux heures en avoir la confirmation dans votre réponse à ma lettre du

1 L'abbé Barthélémy.

2 Âu|;uste-Henn Fitz-Roy, duc de Grafton , né en 1736, fut secrétaire d'État en 1765, quitta cette pince et devint peu après premier lord de la trésorerie. Il donna ensuite sa démission, comme le dit ici madame du DefFand. Pendant son administration, le duc de Grafton fut attaqué si violemment dans les Lettres de Junius, qu'on ne douta pas que l'auteur n'eût contre lui une inimitié personnelle. Peu de temps après qu'il eut quitté la place de premier lord de la trésorerie , il accepta celle de garde des sceaux, qu'il conserva jusqu'en 1775. Â cette époque, s'étant hautement prononcé contre les projets de lord North qui voulait imposer de nouvislles taxes à l'Amérique anglaise, il reçut l'ordre de résigner sa charge, qu'il reprit encore depuis. En 1803, il se fit distinguer par son opposition à la guerre contre la France. Le duc de Grafton poussait jusqu'à la manie Famour des livres rares et curieux, et embrassa la croyance des sociniens. Il est mort le 11 mars 1811. (A. N.^

Devonshire : je sais qu'il n'est arrivé à Londres que le samedi 27.

Vous serez effrayé de l'énormité de cette lettre : mais remarquez que j'ai passé un ordinaire sans vous écrire. Mes lettres vous ruinent; vous les payez sûrement plus qu'elles ne valent, maïs punissez-nvoi selon la loi du talion , et vous verrez que je ne m'en plaindrai pas.

A deux heures après midi.

Voilà votre lettre qui amve : je suis parfaitement contente de ce.que vous êtes content; mais je n'aime pas que vous me croyiez inégale , que je m'enthousiasme et que je me dégoûte : tout au contraire, je suis l'habitude; mais je m'aperçois des changements qui arrivent. Je pourrai bien vous écrire ces joursci, si j'en trouve l'occasion.

Il y a ici de grandes clameurs contre le nouveau contrôleur général ' {l'abbé Terray), Un nommé Billard, caissier des fermes des postes , fit , il y a trois semaines ou un mois , une banqueroute de quatre à cinq millions ; on a mis au-dessus de la porte de l'abbé Terray : Ici on joue le noble jeu de billard. On nous promet encore des édits une fois la semaine pendant quelque temps, mais je n'ai plus rien à craindre, et je crois que je pourrais ajouter : rien «à espérer.

Je croyais hier, quand j'ai appris la démission du duc de Grafton, que ce serait M. de Gren ville qui le remplacerait.

1 Voici comment Grimm parle de cette affaire dans sa Correspondance (mars 1770):

■ SaintF-Billard, caissier général de la poste, a été mis ù la Bastille, et on lui fait actuellement son procès; mais quoique ce Billard ait volé les fermiers généraux des postes et le public d*ane manière très-scandnleuse , on doute qu'il soit pendu. Billard se piquait de la plus haute dévotion. Il avait des liaisons intimes avec Tabbé Grisel , sous-pénitencier de l'Église de Paris , confesseur de Mgr Tarchevèque, directeur de plusieurs dévotes illustres ,connu d*ail* leurs par son goût décidé pour la garde des dépôts : il était gardien d'autant plus exact qu'il ne rendait jamais. En sa qualité de confesseur de Billard, il s'était aussi fait directeur de la caisse des postes. Suivant les registres de Billard, l'entretien de son confesseur allait, année commune, à plus de cent mille écns. On prétend que c'est pour avoir quelques éclaircissements sur l'objet de cette énorme dépense que Grisel a été arrêté, et l'on s'attend à trouver les Jésuites au fond du sac. »

Deux ans après Billard fut condamné au carcan et à la marque comme banqueroutier frauduleux et commis infidèle. Il subit sa peine en place de Grève. (A. N.)

Paris, samedi 24 février 1770.

Mercredi prochain, 7 de ce moi^, il pailira, par les guimbardes de Lyon, V Histoire de Charles V. Ce mot : guimbardes de Lyon, pour avoir acquis une nouvelle signification, n'a pas perdu l'ancienne , je puis vous en assurer.

Je vous ai , je crois , déjà mandé que je trouvais charmants les vers de M. Guillemet; la modestie, ou plutôt l'humilité de la grand'maman, ne lui permet pas de les montrer à beaucoup de monde , mais le petit nombre de ceux qui les ont vus en ont été charmés, et le grand-papa, qui n'aime point la louange, n'a pu se défendre de paraître très-satisfait de la grâce, de la délicatesse de celle que vous lui donnez. Je voudrais que vous pussiez juger par vous-même de quelle vérité sont vos éloges.

Je suis bien fâchée que le petit Graufurd ne soit plus ici, mais je lui enverrai un extrait de votre lettre.

Je ne veux point abuser de votre complaisance , en vous priant de m' écrire souvent. Vous avez de bien meilleurs emplois à faire de votre temps, et moi, par la raison contraire, n'ayant rien à faire, je n'ai aussi rien à dire. Mes lettres ne seraient remplies que de traités sur l'ennui, sur le dégoût du monde, sur le malheur de vieillir; cela ne serait-il pas bien amusant? Oh! non, monsieur de Voltaire, je me fais justice; je serai parfaitement contente si vous me conservez votre amitié, votre souvenir, et si vous m'en donnez des marques, en m' envoyant exactement tout ce que vous ferez. Quel est donc l'ouvrage qui est actuellement sur le tapis? Il doit m' amuser beaucoup. C'est donc quelque chose de gai et de frivole? Et ce ne sera pas sur une certaine matière, sur laquelle il ne reste plus rien à dire; ce ne sera pas non plus un traité économique, ni des préceptes sur l'agriculture. Vous sentez bien. que, quand on habite un tonneau dans le coin de son feu , on s'intéresse foi*t peu à ces parties de l'administration. On lit les édits malgré qu'on en ait. Ma curiosité n*a pas été fort satisfaite par les derniers; ils m'ont appris que je perdais mille écus de rente. Je suis plus philosophe que je ne croyais , car je suis presque insensible à cette perte ; je trouve dans ce qui aflligc tout le monde ma consolation, la vieillesse; ce n'est pas la peine de

s'afHiger de rien, quand on a si peu de temps à souffrir. Cette réflexion est commune; elle a été dite et écrite par tout le monde, mais sans le sentir; et moi, je ne le dis que parce que je le sens.

Ne croyez point que je coure le monde , je ne sors que pour souper, et je ne soupe que chez mes connaissances les plus particulières. Je ne dis pas chez mes amis : Âh ! monsieur de Voltaire, y en a-t-il dans le monde? Vous avez des adorateurs et en grand nombre ; mais croyez-vous avoir beaucoup d'amis? Ne faites point usage de ceci contre moi; je dois être exceptée de la thèse générale, et par vous plus que par qui que ce soit.

21 février 1770.

J'ai reçu, madame, le CharUs^Quint anglais; je n'en ai pu lire que quelques pages ; mes yeux me refusent le service , tant que la neige est sur la terre. Il est bien étrange que je m'obstine à rester dans ma solitude pour y être aveuglé pendant quatre mois; mais la difficulté de se transplanter à mon âge est si grande et si désagréable, que je n'ai pu encore me résoudre à passer mon hiver dans des climats plus chauds. Je me suis consolé en me regardant comme votre confrère , et puisque vous souffrez une privation totale, j'ai cru qu il y aurait de la pusillanimité à n'en pas supporter une passagère.

Je voulais vous remercier plus tôt ; les éclaboussures de Genève m'ont dérangé pendant quelques jours. On s'est mis à tirer sur les passants dans la sainte cité de mattre Jean Calvin. On a tué tout roidcs quatre ou cinq personnes en robe de chambre , et moi, qui passe ma vie en robe de chambre comme Jean-Jacques, je trouve fort mauvais qu'on respecte si peu les bonnets do nuit. On a tué un vieillard de quatre-vingts ans, et cela me fâche encore; vous savez que j'approche plus de quatre-vingts que de soixante-dix, et vous n'ignorez pas combien la réputation d'octogénaire me flatte et m'est nécessaire. Vous êtes trèscoupable envers moi d'avoir étri(|ué mon âge, au lieu de lui donner de l'ampleur. Vous m'avea réduit malignement à

soixante-quinze ans et trois mois , cela est infôme ; donnez-moi soixante-dix-sept ans pour réparer votre faute.

On a encore appuyé la baïonnette sur le ventre ou dans le ventre d'une femme grosse; je crois qu'elle en mourra; tout cela est abominalile; mais les prédicants disent que c*est pour avoir la paix. Il a fallu avoir quelques soins des battus qui se sont enfuis; car, quoique je sois capucin, je ne laisse pas d'avoir pitié des huguenots.

Mais, mon Dieu, madame, saviez-vous que j'étais capucin? C'est une dignité que je dois à madame la duchesse de Ghoiseul et à Saint Cucufin. Voyez conime Dieu a soin de ses élus, et comme la grâce fait des tours de passe-passe avant que d'arriver au but. Le général m'a envoyé de Rome ma patente. Je suis capucin au spirituel et au temporel, étant d'ailleurs père temporel des capucins de Gex. '

Tant de dignités ne m'ont point tourné la tête ; les honneurs chez moi ne changent point les mœurs. Vous pouvez toujours compter, madame , sur mon attachement , comme si je n'étais qu'un homme du monde. Il est vrai que je n'ai pas les bonnes fortunes du capucin de madame de Forcalquier; mais on ne peut pas tout avoir. Recevez ma bénédiction.

t Frère V., capucin indigne.

MADAME LA MARQUISE DU DEFFA^D A M. HORACE WALPOLE

Paris 9 samedi Î4 février 1770.

Enfin, nous voilà débredouillés , vous avez reçu mes lettres, et je reçois les vôtres du 9 et du 16. Si je n avais pas perdu le don des larmes, elles m'en feraient bien répandre; elles me causent un attendrissement délicieux, quoique triste. Ah! mon ami, pourquoi ne vous ai-je pas connu plus tôt? Que ma vie aurait été différente! Mais oubhons le passé pour parler du présent : vous me faites éprouver ce que Voltaire a dit de l'amitié :

« Change en bien tous les maux où le ciel in*a soumis. ■

Je n'en ai pas encore d'assez grands à mon avis, puisque je ne suis pas dans le cas d'accepter vos offres * ; croyez-moi , je

1 On a vu par la lettre de madame du Deffand, du !«' février, qu elle

vous supplie» je les accepterais, non-seulement sans rougir, mais avec joie, mais avec délices, mais avec orgueil; soyez-en sûr, mon ami, vous savez que je suis sincère; je vais chercher une occasion pour vous écrire à cœur ouvert sans aucune réserve; votre cousin me la fournira. Vous aurez vu nos derniers édits, vous pourrez apprendre par notre ambassadi*ice * la conduite qu^a tenue le grand'papa ; on lui dresserait des

avait perdu trois mille livres de revenu, par la réduction que Tabbc Tcrray fit sur les pensions des différentes classes, lorsqu'il fut nommé contrôleur ^•néral.

Nous ne saurions mieux faire connaître les offres qu*à cette occasion M. Walpole fit à madame du Deffand, qu*en donnant l'extrait de sa letti*e en réponse à celle de madame du DefÏFand, en date du l*-'^ février, par laquelle elle lui annonçait cette diminution de son revenu , et les dispositions qu'elle avait faites en conséquence. « Je ne saurais souffrir une telle diminution de votre bien. Où voulez-vous faire des retranchements? Où est -il possible que vous en fassiez? Excepté votre {{énérosité, qu'avez- vous de superflu? Je suis Indigné contre vos parents ; je les nomme tels, car ils ne sont plus vos amis, s'ils vous laissent manquer un dédomma^rement. Je sens bien qu'ils peuvent a%'oir de la répugnance à solliciter le contrôleur général , mais tout dé|>cnd-il de lui? J'aime aussi peu que vous les sollicitations. Je m'abaisserais à solliciter un inconnu plutôt qu'un ami qui n'aurait pas pensé à mes intérêts. Vous savez que je dis vrai. Bon Dieu ! quelle différence entre les parents et Texeellent cœur de M. de Tourville! Dites-lui, je vous en prie, qu'au bout du monde il y a un homme qui l'adore; et ne me dites point que je suis votre unique ami : pourMiis-je en approcher! Comment! un ami qui cède ses prétentions en faveur des vôtres! !Non, non, ma petite, c'est un homme unique, et je suis transporté de joie que vous ayez un tel ami. Moquez- vous des faux amis, et rendez toute la justice qui est due à la vertu de M. de Tourville. C'est là le vrai philosophe sans le savoir. Ayant un tel ami, et encore un autre «pii, quoique fort inférieur, ne laisse pas de s'intéresser à vous, ne daignez pas faire un pas, s'il n'est pas fait, pour remplacer vos trois mille livres. Ayez assez d'amitié pour moi pour les accepter de ma part. Je %'oudrais que la somme ne lAe fût pas aussi indifférente qu'elle l'est, mais je vous jure qu'elle ne retranchera rien, pas même sur mes amusements. La prendriez-vous de la main de la grandeur, et la refuseriez- vous de moi? Vous me connaissez; faites ce sacrifice à mon orgueil , qui serait enchante de vous avoir empêchée de vous abaisser jusqu'à la sollicitation. Votre mémoire me blesse. Quoi ! vous! VOUA, réduite à représenter vos malheurs! Accordez-moi, je vous conjure, la grâce que je vous demande à genoux, et jouissez de la satisfaction de vous dire : J'ai un ami qui ne permettra jamais que je me jette aux pieds des grands. Ma petite , j'insiste. Voyez si vous aimez mieux me faire le plaisir le plus sen- Âble, ou de devoir une grâce qui, ayant été sollicitée, arrivera toujours trop tard pour contenter l'amitié. Laissez-moi goûter la joie la plus pure, de vous avoir mï»e à votre aise, et que cette joie soit un secret profond entre nous deux. (A. N.)

1 La marquise du Châtelet, belle-fille de la célèbre amie de Voltaire. (L.)

autels; il a éteint Fincendie. Je souperai demain avec lui; mais ce ne sera pas dans un petit comité, dont je suis trèsfâchée ; il a véritablement de la franchise quand il est à son aise.

Diraanclie 25.

J'ai envoyé hier la chaîne à la grand'maraan par le prince de Beaufremont; j'en saurai le succès ce soir; tout ce qui vint chez moi hier la trouva charmante. Je vis Tourville, je lui fis faire la lecture de votre lettre; il vous adore. L'estime que vous marquez avoir pour lui et qu'il doit au récit que je vous ai fait de son procédé, le paye au centuple, à ce qu'il dit, de ce qu il croit avoir mérité. Je suis bien déterminée à ne plus parler à mes parents * ; j'ai lieu de croire qu'ils se conduiront bien ; mais, quoi qu'il puisse arriver, n'ayez, je vous prie, nulle inquiétude; je ne serai forcée à aucune réforme. La seule différence qui sera dans mon état, c'est que je ne pourrai rien mettre en réserve, ce qui n'est pas un inconvénient aujourd'hui, ayant placé des rentes viagères pour mes yens. C'est avec vérité, mon ami, que je vous promets d'user de tout ce qui vous appartient avec la même liberté et confiance que si c'était mon propre bien; n'insistez plus, je vous conjure, à exiger d'autres marques de ma soumission. Je n'aime point à vous résister, et cependant je le ferais très-certainement. Vous avez des moyens bien, sûrs de m' obliger; vous les connaissez bien, mais je ne vous en parie point; je ne veux que ce que vous voulez, et votre cœur m'est trop connu, pour avoir rien à lui dicter. Sachez-moi gré de la bride que je mets à ma reconnaissance; si je m'y laissais aller, je gâterais tout. J'aime bien que M. Moutagu ' me fasse faire des compliments. Ils me sont d'autant plus agréables , que je vous les dois entièrement ; mettez-le à portée de m'en faire souvent : mais pourquoi ne ferait-il pas un tour à Paris?

L'ambassadeur de Naples' mourut mercredi, en présence de madame de Ghimay et de M. de FitzJames qui étaient chez lui; il parlait sur le temps où il quitterait le deuil de sa sœur : ce sera, dit-il, le l^; il se tut, pencha la tête, et mourut sans aucune convulsion, sans faire le moindre mouvement. Il était

t Les Choigeul. (L.)

2 Feu M. Frédéric Montaj^u. (A.N.)

3 Le ministre de X^^aples, à qui le marquis Caraccioli a succédé. (A. 'S.)

sorti le matin , avait eu du monde à diner, et il demandait ses chevaux pour aller chez l'ambassadeur d'Espagne : on croyait bien qu'il ne vivrait pas plus de six mois, parce qu'il était hydropique, mais il se portait beaucoup mieux ; on lui a trouve de l'eau dans le cervelet, c'est une mort qu'on peut dire être fort agréable. Il avait été trois jours auparavant chez son notaire, où il avait déchiré un testament qu'il avait fait, il y avait quelques années ; il ne trouvait pas ses gens assez bien récompensés , il songeait à en faire un autre pour les mieux traiter, et ils n'auront rien du tout.

Adieu, mon bon et parfait ami.

LA MÊME AU MÊME

Paris, samedi 3 mars 1770.

Voilà une occasion dont il faut profiter; j'aurais bien voulu qu'elle eût tardé de quelques jours, j'aurais peut-être eu plus de choses à vous mander; mais milady Dunmore n'est pas d'avis de retarder son départ ; je vous envoie par elle la suite du Théâtre espagnol (par Linguet) , dont vous aurez reçu la première partie par le courrier de l'ambassadeur.

Que vous dirai-je de nos nouvelles? Rien de trop bon. Je suis persuadée que le contrôleur général {l'abbé Terray) prend l'ascendant. S'il réussit dans son projet de mettre la recette et la dépense au même niveau , que les particuliers soient bien payés de ce qu'il leur aura laissé , que les impôts soient diminués, on criera Domine, Deus, Sabaoth, Il est aux pieds de madame du Barry et n'en rougit point; il suit, dit-il, l'exemple de tous les ministres qui ont voulu se faire écouter des rois, et même leur être utiles. Jusqu'à présent notre ami {le duc de Choiseul) a bonne contenance; mais je doute que l'année se passe sans une grande révolution. Ce sera demain qu'il portera au conseil les états de ses différentes administrations, de la guerre et de toutes ses dépendances, fortifications, artillerie , etc. ; des affaires étrangères , etc. : pour cette partie-ci , on trouvera une grande diminution : depuis plusieurs années elles n'ont monté qu'à sept millions, et sous le cardinal de Bemis elles ont élé jusqu'à cinquante-huit millions, ce qui est exorbitant, mais qui dépend souvent des circonstances. Nous ne

payons plus, dit-on, aujourd'hui de subsides. A Tégard de la guerre, ce n'en est pas de même; jamais en temps de paix M. d'Argenson n'a passé cinquante millions. Il est vrai que l'artillerie en était séparée, et, je crois, les fortifications. Il y a, dit-on, aujourd'hui moins de troupes, c'est-à-dire moins de soldats; mais M. de Ghoiseul a augmenté le nombre des bas officiers, a presque doublé leur paye ; a réparé toutes les fortifications ; a remonté l'artillerie qui manquait de tout; enfin a remis les troupes dans un état de splendeur où elles n'ont jamais été. Il y a des magasins de tout , quatre-vingt mille habits en réserve ; tout cela est d'une bonne administration , et n'a pu se faire qu'à grands frais; aussi cela a-t-il prodigieusement coûté. Vraisemblablement le contrôleur général proposera de grands retranchements ; il y consentira sans difficulté , parce qu'il en fera de grands dans la dépense, soit en réformant des troupes, en laissant les fortifications et l'artillerie sans entretien et sans augmentation. Il faut savoir si tout cela se passera sans humeur. Gomme vous voilà au fait de ce que nous attendons, vous pourrez m' entendre à demi-mot dans mes lettres suivantes. La du Barry n'est rien par elle-même; c'est un bâton dont on peut faire son soutien, ou son arme offensive ou défensive. Il n'a tenu qu'au gi^nd-papa d'en faire ce qu'il aurait voulu; je ne puis croire que sa conduite ait été bonne et que sa fierté ait été bien entendue. Je crois que mesdames de Beauvau et de Gramont l'ont mal conseillé. Il a aujouixrhui une nouvelle amie qui n'est pas d'accord avec ces dames, mais qui ne diminue pas l'ascendant qu'elles ont pris. C'est madame de Brionne : il lui doit son raccommodement avec M. de Castries, ce qui a été bon; mais je crois qu'elle lui coûte beaucoup d'argent. Dans tout cela, le rôle de la grand'maman, c'est d'étaler de grands sentiments, de grandes maximes, de laisser échapper ce qu'elle pense, et d'en demander pardon à l'abbé, qui fait des soupirs, et couvre ce que la grand'maman a dit d'indiscret par des aveux de ce qu'il pense, de ce qu'il prévoit, qui ne sont que platitude et fausseté.

Le d'Aiguillon *, dit-on, est bien avec la du Barry. Ce mot bien a toute l'extension possible, mais cela ne signifie rien pour le crédit. Le contrôleur général mangera les marrons que les autres tireront du feu. Je ne sais pas quelles sont ses vues;

1 Le duc d* Aiguillon. (A. N.)

il n'est peut-être pas impossible qu'il n'ait pour but que le rétablissement des finances, et qu'il ne se contente de la gloire qui lui en reviendra. II a toute la dureté et la fermeté de M. Colbert; reste à savoir s'il en a la capacité et les lumières, et si son intention n'est pas de pousser notre ami, et d'en faire un second Fouquet.

Je voulais vous envoyer tous nos édits ; mais Wiart prétend que vous les avez tous par les gazettes ; Tun des derniers, qui est sur les rescriptions , a fait ici un tintamaiTC horrible. La Balue ' avait fermé son bureau, c'était mercredi 21. M. de Ghoiseul , ce joui^là , tenait une cloche et dfnait chez le curé de Saint-Eustache ; il apprit cet événement, dont, si l'on n'y avait remédié sur-le-champ, il pouvait s'ensuivre une banqueroute générale; il courut chez le contrôleur, lui fit sentir tout le danger; l'on fit porter trois millions chez la Balue, qui rouvrit son bureau, recommença ses payements, et tout a été réparé ou du moins pallié. Une moitié du public croit que le contrôleur a fait une grande cascade qui a montré son ignorance et sa mauvaise foi. D'autres disent qu'il* y a été forcé par les intrigues de M. de Ghoiseul, qui, d'intelligence avec la Borde et la Balue, leur avait fait refuser de faire le prêt pour l'année , à moins d'une augmentation d'intérêt exorbitante.

Votre cousin, qui était comme un fou, parce que son frère • y est intéressé pour seize millions, assure qu'il n'en est rien, et les deux papiers que je vous envoie confirment ce qu'il dit. Reste à savoir si dans l'espace d'un jour ou deux qu'il y a eu entre les propos des banquiers, de ces écrits et de l'édit, il ne s'est pas passé des choses que nous ignorons.

Voilà à peu près tout ce que je puis vous dire. J'ajoute que le roi est toujours fort épris de sa dame, mais sans lui marquer beaucoup de considération ; il la traite assez comme une fille ; enfin elle ne sera bonne ou mauvaise que suivant celui qui la gouvernera; son propre caractère n'influera en rien. Elle pouiTa servir les passions des autres, mais jamais avec la chaleur et la suite que l'on a quand on les partage ; elle répétera sa leçon ; mais, dans les circonstances où elle n'aura pas été soufflée, son génie n'y suppléera pas.

Votre cousin s'est attiré l'indignation du petit comte de

' M. de la Balue, célèbre banquier qui, comme M. de la Borde, était fort attacbé ans intérèU du duc de Ghoiseul. (A. N.) S Feu Thomas Walpole. (A. N.)

42 CORUESPOISDANCE COMPLÈTE

Broglie, par ses déclamations contre le contrôleur général; ce petit comte est un des plus animés dans notre opposition. Depuis que je vous ai parlé de Tourville, je ne Pai point revu. C'est riiomme le plus craintif qu'il y ait au monde. Quand je lui lus votre lettre , il fut confondu de toutes les louanges que vous lui donniez , et je crus démêler en effet, malgré sa bonne conduite, que ces louanges ne convenaient qu'à un cœur comme le vôtre, et non à nul autre. Soyez-en sûr, mon ami, il n'y a personne au monde de fait comme vous, et puisqu'il est de toute impossibilité que je passe ma vie avec vous, je n'ai nul chagrin de prévoir sa fin prochaine. Tout ce que je vois, tout ce que j'entends, ne m'inspire qu'ennui, dégoût ou indignation. Tous les hommes , disait le feu Régent , son* sots ou fripons : mais cela n'est-il pas vrai?

Adieu, mon ami; vous ne me reprocherez pas d'être romanesque, j'imite plus les gazetiers que les Scudéry.

Je pourrai vous écrire demain, si je reçois une lettre de vous.

LA MÊME AU MÊME

Paris, mercredi 7 mars 1770.

Votre lettre du 2 me plaît l)eaucoup, quoiqu'elle ne me promette pas plus de beurre que de pain; mais j'ai tant et tant de confiance dans votre amitié, que je veux non-seulement lui tout devoir, mais je ne veux me permettre aucun désir qui ne soit conforme à vos volontés et intentions.

Je dois aller à six heures chez la graud'maman entendre une tragédie de Sedaine *. 11 est trois heures, et je suis encore dans mon lit; je n'ai que le temps de vous dire que le grand-papa est plus ferme que jamais; il parla dimanche au conseil pour représenter l'importance dont il était de tenir les engagements pris avec la Balue; que le crédit était perdu dans toute l'Europe, et l'honneur du roi compromis, si l'on ne lui fournissait pas l'argent nécessaire. Son discours dura trois quarts d'heure. Il le finit en priant le roi de prendre des avis. Le roi se leva, et dit : Les avis ne sont point nécessaires, il faut suivre le vôtre, il n'y a pas d'autre parti à prendre; les opinions ne sont

1 Les Maillotins, tragédie en prose, <{ui fut jouée sur le théâtre d« mAdame de Montesson. (A. ^.)

pas de l'argent, et c'est de l'argent qu'il faut; chacun doit se cotiser, et j'en veux le premier donner l'exemple; j'ai deux mille louis que je suis prêt à donner : M. de Choiseul dit qu'il avait deux cent vingt-cinq miUe francs à toucher, qu'il lirait porter chez la Balue. M. de Soubise dit qu'il n'avait point d'argent, mais du crédit; qu'il offrait d'en faire usage dans cette occasion. Les deux mille louis vous surprendront; mais l'idée de l'argent comptant est peut«étre ce qui a produit cette office, qui peut paraître une plaisanterie, et qui aurait gâté le reste du propos; il n'a pensé qu'au jnoment présent, et il n'avait peut-être que cette somme en argent , quoiqu'il en ait d'immenses en différents effets. Ce qui est de certain, c'est que le grand-papa est dans ce moment-ci au comble de la gloire dans sa nation et dans les étrangères. Il y eut hier une assemblée du Parlement pour l'enregistrement de cinq édits nouveaux dont l'objet est de donner des moyens pour subvenir aux besoins présents et urgents ; le parlement fera des remontrances, ce qui tirera cette ajpfaire en longueur, et peut causer de grands embarras. On ne peut pas plus mal s'expliquer, je vous en demande pardon; je deviens plus béte de jour en jour.

Samedi 10.

Je ne me souviens plus si je vous ai rendu compte, dans ma lettre du jeudi 8 , de la conversation que j'avais eue la veille au soir avec le grand-papa ; en tout cas je vais vous la redire. Je le remerciai de ma pension. Il me dit : Cela n'est pas suffisant, je veux aller chez vous , causer avec vous , me mettre au lait de votre état et aviser aux moyens de le rendre solide. Nouveaux remerciments de ma part, mais succincts; je me hâtai de lui parler de lui et de tous ses succès. Il nous fit le détail de ce qu'il avait dit au conseil , de ce qu'il pensait sur le contrôleur général, avec franchise, simplicité et clarté. Si cet homme avait autant de solidité que de lumière et de bonté, il serait accompli ; mais il est léger. Je ne doute pas qu'il n'oublie ses bonnes intentions pour moi; mais en cas qu'il les effectue, je vous demande vos conseils. J'aurai bien le temps de les recevoir avant l'occasion. Dois-je lui donner le petit mémoire que voici? Le détail de mon revenu n'est pas fidèle ; j'ai cru pouvoir, sans blesser Ja bonne foi , supprimer cinq ou six mille livres de rente qui sont ignorées et qui font que j'ai auJQurd'hui tientecinq mille livres de rente. Si vous pensez que cela ne soit pas

44 CORRESPONDA^îGE COMPLETE

bien, dites-le-moi; j'en ai bien un peu de scrupule; mais lisez la fable de la Motte intitulée la Pie.

Avec vous , mon ami , je n'ai ni la volonté ni le pouvoir de vous rien cacher; jugez par le détail que je fais, si je suis dans le cas d'accepter vos offres. Je serais charmée de tenir tout de vous ; la reconnaissance pour vous ne sera jamais pour moi un sentiment pénible ; bien loin de m' humilier, j'en ferais gloire et serais tentée de m'en vanter; mais vous voyez dans le fond que je n'ai besoin de rien. Mais on peut recevoir d'un ministre; ce qu'il ne me donnerait pas, il le donnerait à d'autres; ce ne sont pas proprement des bienfaits qu'on reçoit d'eux; ce qu'ils donnent ne leur coîite rien. Enfin conduisez-moi, faites^m'oi agir en me considérant comme un autre vous-même ; je le suis en effet par mes sentiments pour vous ; mais quand il faut que je me détermine sur ce qui n'a point de rapport à vous, je me méfie de moi-même et j'ai toujours peur de mal faire.

Je soupai hier chez les Garaman * en petite compagnie : on parla des ambassades : je ne crois pas qu'il y eût personne bien au fait; mais on dit que M. d'Ossun revenait d'Espagne et M. de Durfort de Vienne ; cela me déplut parce que cela m'a fait penser qu'en cas que cela fût vrai, et que l'état du grand-papa ne fût pas bien solide, on destinerait le d'Ossun aux affaires étrangères ; et pour la guerre il y en a deux ou trois à choisir, pitoyables à la vérité , mais dignes de celle qui choisirait : le Paulmy, le Maillebois, peut-être M. de Castries : enfin tout me fait peur. La grand' maman reviendra mardi de Versailles. Je traiterai cet article, ainsi que celui des ambassadeurs. On dit aussi que nous allons vous envoyer le baron de Breteuil. Je ferai parler le grand-papa, si je le vois. Je ne tiens pas ce grand-papa, malgré toute la gloire qu'il s'est acquise, aussi affermi que je le voudrais ; la du Barry le hait plus que jamais , et on ne cesse de le harceler pour lui nuire. Adieu , je crois ma lettre finie ; cependant , comme elle ne partira que lundi , vous n'êtes peut-être pas encore quitte de moi.

J'avais raison, vous n'êtes point quitte de moi : ma toilette est faite , il est cinq heures , je suis seule, et pour me désennuyer je vais causer avec vous. J'ai envie de vous conter une réponse de madame la maréchale de Mirepoix , qui m'a pani

* Le comte de Caraman, marié à une sœur du prince de Cnimay, est mort lieutenant général; il jouissait d'une grande considéra lion. C'était le père des Caraman actuels. 1827. (A. N.)

très-jolie. Madame du Barry, pour lui plaire , ne cosse de lui

parler de sa haine pour le (prand-papa : « Comprenez-vous, lui

dit-elle il y a quelque temps, qu'on puisse haïr M. deChoiseul,

ne le connaissant pas?» — «Ah! je le comprends bien mieux,

répondit la maréchale, que si vous le connaissiez. » C'est bien

dommage que le cœur et le caractère de cette femme no ré- ,

pondent pas à son esprit et à ses grâces. Elle est sans contredit |

la plus aimable de toutes les femmes qu'on rencontre ; je lui

trouve beaucoup plus d'esprit qu'aux oiseaux, et ces oiseaux

valent pour le moral encore moins qu'elle. Vous ai-je dit que n

les dames B'**et C*** sont brouillées? Il y a une petite aventure fjlti ,

de jeu qui rend la première de ces dames un peu suspecte : un

certain valet de cœur que celui qui tenait la main au vingt et un

lui donna, et lequel ne se trouva point avec ses autres cartes,

mais avec celles de M. de B*** qui était à côté d'elle, et sur A^('^ ---^

lesquelles cartes elle avait mis^l]Meaucoup d'argent et fort peu ' ' ^ *^-^' •

sur les siennes. Ce valet fit avoir vingt et un à IVf . de B***; celui

qui tenait la main se récria, et demanda raison de l'échange;

on le lui nia. Tout le monde baissa les yeux , se proposant sans

doute de raconter l'aventure, dont on s'est fort bien acquitté.

La scène était à l'hôtel de Luxembourg ; heureusement je n'y

étais pas et je peux avoir l'air de l'ignorer.

Dimanclie il, 7 heures du matin.

Me revoilà encore. Je soupai hier chez le président. Je préférai d'y rester à aller à l'hôtel de Luxembourg ; une des raisons qui m'y détermina fut l'arrivée de madame de Forcalquier; je crus faire plaisir à madame de Jonsac. Il n'y avait que madame de Verdelin et un provincial de ses parents. L'avant-soupée se passa à merveille. Excuses réciproques de ne s'être point vus , projets de se voir plus souvent. On se met à table ; jusqu'au fruit tout va bien : on vient par malheur à parler des édits ; d'abord cela fiit fort doux; petit à petit on s'échaulFfa. La Bellissima fit des raisonnements absurdes , loua tous les édits , attribua au contrôleur général une complète victoire; soutint que tout ce qu'on avait raconté du conseil du dimanche 4 était de toute feusseté, qu'on en savait la vérité par M. Bertin * ; je ne pus

1 II avait été ministre des finances avant Laverdy et Dinvau , prédécesseur deTabbé Terray. Sous son ministère, les finances étaient déjà dans un état si déplorable que le prêt des troupes en Allemagne se [trouva sur le point de manquer. M. Bertin avait dépécbé un courrier à Strasbourg pour emprunter de Targent aux juifs, même à quatre pour cent par mois, s'il était nécessaire.

46 CORRESPOINDANCE COMPLETE

soutenir tranquillement une telle imposture ; elle passa à des déclamations de dernière impertinence ; je perdis patience et je lui dis avec assez d'emportement : « Toutes vos colères, madame, viennent de ce que M. de Canisy * n'a pas été fait brifjadier. » Alors elle devint furieuse , me dit cent sottises ; qu'il n'était pas étonnant que je fusse scandalisée qu'on ne respectât pas des gens à qui je faisais servilement la cour, à qui je )>aisais les mains, a Ah! pour baiser les mains, madame, cela peut être; c'est une caresse que je fais volontiers aux gens que j'aime , ne voulant pas leur faire baiser mon visage. » Nous entrâmes dans la chambre. «Je voudrais bien savoir, me dit-elle, pourquoi vous m'avez apostrophée sur M. de Canisy. C'est un homme de mon nom, qui a vingt-sept ans de service. Il n'était pas besoin de ce mécontentement-là de plus, pour penser de ces gens-là ce que j'en pense. » a Vous avez poussé ma patience à bout, madame, lui dis-je ; dans toute occasion vous faites des déclamations contre eux ; depuis longtemps je me fais violence pour n'y pas répondre. Jamais je n'ai parlé de vos amis d'une façon qui ait pu vous déplaire; vous me deviez bien la pareille, n a Si vous n'en parlez pas devant moi, dit-elle, vous ne vous contraignez pas en mon absence ; vous ramassez tous les écrits contre eux , vous les distribuez partout, et aujourd'hui vous Bnissez par m'insulter : on pardonne à cause de l'âge. » «Cela est un peu fort, madame ; mais je vous remercie de m'apjM'endre que je radote ; j'en ferai mon profit. » Nous étions alors seules, la compagnie rentra; nous restâmes environ une heure. Quand on se leva pour sortir, je lui dis : « Madame, après ce qui vient de se passer

A yttine son courrier était-il parti, qa*il reçut la nouvelle du malheur arrivé à Tescadre de M. de Conflang et des vaisseaux échoués dans la Vilaine : comme il y avait sur ces vaisseaux une somme considérable destinée au service de cette escadre , il s*en servit pour pourvoir aux besoins du moment et coutremanda Temprunt.

M. Bertin était un fort honnête homme, et dans un autre moment de détresse du trésor, le prince de Conti Itii prêta à lui et non à TÉtat une somme de cinq cent mille livres. Il résista souvent avec fermeté aux prétentions du duc de Choiseul, qui voulait prendre un ton de supériorité, et même aux volontés de madame de Pompadour quand il les jugea contraires au bien de rÉtat. Elle disait de lui : « C'est un petit homme qu'il est impossible de maîtriser : lorsqu'on veut le contrarier, il n'a qu'un mot : Cela ne vouscort" vient- il pas? Je m'en vais, n

Le mot de M. Berlin mérite d'être médité par tou« les ministres. (A. N.) 1 II était parent de madame de Forcalquier,*dont le nom de fomille était Canisy. (A. N.)

et sur ce que vous m'avez dit de ma vieillesse, vous jugez bien que je nesouperai pas demaiu chez vous. » Elle marmotta quelques paroles et alla se coucher. Ainsi finit une liaison qui était bien mal assortie, et à laquelle je n'ai nul regret; je ne m'en plaindrai ni n'en parlerai à personne. Je vous prie très-fort de n'en être nullement fôché , c'est la plus petite perte que je pouvais jamais foire.

Je ne m'attends pas à avoir aujourd'hui de vos nouvelles; mais je ne fermerai cependant ma lettre que quand le facteur sera passé.

Pari«, mercredi 21 mars 1770.

Je suis étonnée en vérité qu'on vous laisse la clef de votre chambre; rien n'est si extravagant (permettez-moi de vous le dire) que vos deux dernières lettres. Je m'attends que la première que je recevrai sera dans le même goût ; mais je me promets bien que ce sera la dernière , parce qu'en ne vous écrivant plus tout ce qui me passe par la tète, vous n'aurez plus à vous plaindre de mon indiscrétion. Oui, oui, je suis discrète, et pour le moins autant que vous ; je ne suis pas plus variable que vous ; mais ce qui est bien pis , c'est que ma tête ne vaut pas mieux que la vôtre; un rien la trouble, la dérange; j'ai la sottise de vous le confier, et ne vous parlant plus de vous pour plusieurs raisons dont la principale est que je n'ai pas à m'en plaindre, je vous fais mes'' plaintes sur les autres , ou , pour parler plus juste, je vous dis avec franchise ce que je pense de tout le monde. Vous prenez mes lettres pour des feuilles volantes imprimées , et vous croyez que le public les lit ainsi que vous. Mais venons à ma justification.

La question que je vous ai faite n'est nullement imprudente " ; quand je vous écris, je crois être tête à tête avec vous au coin de mon feu; mais il faut que vous me grondiez, et telle est mon étoile, qu'il faut que je n'aie jamais un contentement parfait. Est-ce ma faute si M. Hervey* fait une mauvaise plaisan-

' C'était relativement à quelque travail littéraire dont M. Walpole lui avait dit être occupé. (A. N.)

2 M. Felton Hervey. Il avait dit qn il était amoureux, de madame du Deffand, et qu'elle était éprise d^amour pour M. Walpole. (A. N.)

terie et exprime ce qu il croit que je pense pour vous, comme il exprimait ce qu'il disait penser pour moi? Votre nièce m'a dit cent fois qu'il était amoureux de moi, en présence de tout le monde : si moi et tout le monde s'en étaient scandalisés, c'aurait été un grand ridicule ou une grande bêtise ; mais vous n'avez pas le talent d'entendre la plaisanterie, ou vous croyez que mon estime et mon amitié vous déshonorent. Il faut donc que je m'engage à faire l'impossible pour que l'on ne vous profère jamais mon nom; nous verrons alors quelle sera la nouvelle querelle que vous me chercherez. Venons au reste. Où prenezvous que je suis mécontente de Tourville, et que je me plains de lui? il y a douze ou quinze ans qu'il est de mes amis sans aucune variation ; je vous ai dit simplement que ce qu'il avait fait pour moi (quoique très-honnéte) était un peu exagéré par vous.

La grand' maman est à Paris; elle y restera jusqu'à samedi; je crois que je souperai avec le grand-papa demain ; il doit être content de l'estime du public. Je ne puis en dire davantage.

Je ne sais si vous avez reçu ma dernière lettre de douze pages : mais vraiment non, c'est la réponse que vous y ferez que je prévois qui sera terrible : je m'arme de courage pour en soutenir la lecture sans chagrin et sans colère; mais je me promets bien de ne me plus exposer à telle aventure. Malgré tout cela, mon ami, je suis fort contente de vous. Vous voulez avoir de l'amitié pour moi parce que vous ne doutez pas que je n'en aie pour vous. Je ne veux point vous savoir mauvais gré de la mauvaise opinion que vous avez de mon caractère; puisqu'elle ne vous empêche pas d'être de mes amis, je ne dois pas m'en afiBiger : je serais cependant bien aise que vous ne me crussiez pas si vaine, si tyrannique et si imprudente; ces trois défauts sont un peu contraires à une liaison intime ' . Que puis-je faire pour vous ôter cette opinion? C'est de ne vous plus parler de moi, de ne rien désirer de vous, et de ne vous rien raconter de

* M. Walpole avait dit dans une des lettres dont elle se plaint : « Vous mesurez l'amitié, la probité, l'esprit, enfin tout, sur le plus ou le moins d'home mages qu'on vous rend. Voilà ce qui détermine vos suffrages et vos jugements, qui varient d'un ordinaire à l'autre. Défiai tes- vous ou au moins faites semblant de vous défaire de cette toise personnelle , et croyez qu'on peut avoir un bon coeur sans être toujours dans votre cabinet. Je vous l'ai souvent dit : vous êtes exigeante au delà de toute croyance ; vous voudriez qu'on n'existât que pour vous ; vous empoisonnez vos jours par des soupçons et des défiances , et TOUS rebutez vos amis en leur faisant éprouver l'impossibilité de vous contenter. (A. N.)

personne; moyennant cela, vous serez h F abri des lettres de douze -pages, je ne troublerai plus votre tête, et vous ne pourrez pas me dire que je vous ferme les portes de Paris.

Ah! mon ami, que conclurài-je de tout ceci? c'est que je ne suis pas digne d* avoir un ami tel que vous; que vous croyez me devoir de l'amitié, et que ne trouvant pas ce sentiment dans votre cœur, vous vous en prenez à mes défauts. 11 est tout simple que vous soyez ennuyé d'un commerce qui vous cause peu de plaisir, mais de la contrainte, de la fatigue et du dégoût. Je ne me crois ni vaine ni tyrannique; j'ai été souvent imprudente, j'en conviens; mais je m'en crois fort corrigée. Je suis bien éloignée de me croire sans défauts; j'en suis toute pleine, et mon plus grand malheur, c'est d'en être bien persuadée. Je suis plus dégoûtée de moi-même que ni vous ni qui que ce soit ne peut Fétre, et je ne supporte la vie que parce qu'il m'est bien démontré qu'elle ne saurait être encore bien longue.

26 mars 1770.

Je ne vous ai point écrit, madame, depuis que j'ai obtenu ma dignité de capucin : ce n'est pas que les honneurs changent mes mœurs; mais c'est que j'ai été entouré de massacres, et que les Genevois qui n'ont pas voulu être tués et qui se sont réfugiés chez moi n'ont pas laissé que de m'occuper.

Je crains bien de ne pas vous tenir parole sur les rogatons que je vous avais promis pour vos Pâques. De deux frères libraires qui avaient longtemps imprimé mes sottises, l'un est devenu magistrat et est actuellement ambassadeur de la république k la cour, où il fera, dit-on, beaucoup d'impression. L'autre monte la garde soir et matin, et ne marche qu'au son du tambour. Ainsi, vous courez grand risque de vous passer de ma petite Encyclopédie. D'ailleurs, vous n'aimez guère que le plaisant. Mon Encyclopédie est rarement plaisante; je la crois sage et honnête, et puis c'est tout. Elle ne sera bonne que pour les pays étrangers, oii l'on ne rit pas tant qu'en France, quoique à présent nous n'ayons pas trop de quoi rire.

Si M. l'abbé Terray vous a rogné un peu les ongles, il me les a coupés jusqu'au vif. J'avais en rescription tout le bien dont je ir. 4

pouvais disposer, toutes mes ressources sans exception. Vous verrez par les petits quatrains que je vous envoie qu'il veut que je m'occupe uniquement de mon salut. J'y suis bien résolu, et je sens plus que jamais les vanités des choses de ce monde, d'autant plus que je suis malade depuis six semaines, et si malade que je n'ai pas consulté M. Tronchin. L'estomac, l'estomac, madame , est la vie étemelle. Je ne suis pas mal , heureusement, avec frère Ganganelli; c'est une petite consolation.

C'en est une fort grande que l'aventure de l'abbé Grisel. On dit que les dévots se trémoussent prodigieusement à Paris et à Versailles. Je m'intéresse passionnément à ce saint homme, et s'il est pendu, je veux avoir de ses reliques. Il y a quelques années qu'on fit cette cérémonie à un nommé l'abbé Fleury, bachelier de Sorbonne, qui, dit-on, ne prêchait pas mal.

Si les quatrains sur mon capuchon ne vous déplaisent pas absolument, il y en a d'autres encore plus mauvais qui sont entre les mains de votre grand' maman, et qu'elle pourra vous montrer. Elle a eu pour moi des bontés dont je suis confus; c'est à vous , madame, que je dois toutes les grâces dont elle m'a comblé. Je n'ai nulle idée de sa jolie figure, je ne la connais que par son soulier. Jouissez pendant quarante ans, madame, d'une société si délicieuse. Je vous serai entièrement attaché tant que ma vie durera, mais elle ne tient à rien.

Paris, 4 avril 1770.

Mon ami, mon unique ami, au nom de Dieu, faisons la paix; l'aimais mieux vous croire fou qu'injuste, ne soyez ni l'un ni l'autre; rendez-moi toute votre amitié. Si j'avais tort, je vous l'avouerais, et vous me le pardonneriez; mais, en vérité, je ne suis point coupable, je ne parle jamais de vous; vos Anglais, qui ont été contents de moi, croient me marquer de la reconnaissance en vous parlant de mon estime pour vous ; ceux qui vous aiment croient vous faire plaisir; ceux qui ne vous aiment pas cherchent à vous fâcher, s'ils se sont aperçus que cela vous déplaisait; mais je suis sûre que le bon Hervey a cru faire des merveilles; je lui pardonne, malgré le mal qu'il m'a fait.

A l'égard de ma question indiscrète, elle ne pouvait être

comprise ni par les lecteurs ni par T imprimeur; de plus, ce n'était point par la poste , c'était dans une de ces deux lettres de douze pages que vous reçûtes par des occasions sûres. Ayez meilleure opinion de moi, mon ami. Vous m'avez corrigée de i>ien des défauts ; je n'ai qu'une pensée , qu'une volonté , qu'un désir, c'est d'être, jusqu'à mon dernier soupir, votre meilleure amie. Ne craignez pas que j'abuse jamais de votre amitié ni de votre complaisance. Jamais je ne vous presserai de me venir voir ; eh ! mon Dieu ! je ne sens que trop de quelle difficulté .sont pour vous de tels voyages, tous les inconvénients qu'ils entraînent. Je pensais à remédier à celui qui est le plus insupportable, le bruit des auberges. Rien ne paraîtrait ici plus simple et plus raisonnable que cet arrangement ; je me proposais bien de ne vous* pas laisser apercevoir que nous habitions la même maison; eh bien, il n'y faut plus pensera

Disons un mot de la Bellissima; c'est une affaire oubliée', il n'est point question de dits et redits; cela n'a point formé deux partis ; ses amis sont les miens , les miens sont les siens , nous nous verrons en maisons tierces , en attendant que nous nous V(Ç)yions l'une chez l'autre; enfin cela ne fait rien à personne, pas même à elle ni à moi.

Pour votre nièce*, nous sommes parfaitement ensemble, et nous y serons toujours; personne ne s'est jamais aperçu de nos petits différends. Vous ne me soupçonnerez pas de pouvoir manquer d'égards pour votre nièce ; la connaissance que j'ai de son caractère, jomte à vos conseils, répondent d'une paix imperturbable. J'espère, mon ami, qu'il en sera de même entre vous et moi, et qu'après cet éclaircissement-ci, nous ne troublerons plus nos pauvres têtes. Nous voulons l'un et l'autre nous rendre heureux ; je vais pour cet effet redoubler de prudence; de votre côté, tâchez d'avoir un peu d'indulgence, et ne me dites jamais que nous ne nous convenons point. Songez k la distance qui nous sépare ; que quand je reçois une lettre sévère , pleine de reproches , de soupçons , de froideur, je suis huit jours malheureuse, et quand au bout de ce terme j'en reçois

< Elle lui avait proposé de venir occuper un appartement à côté du sien dans Tencelnte du couvent de Saint-Joseph , durant son prochain séjour à Paris. (A. N.)

3 Sa discussion avec madame dcForcalquier, dont elle lui avait fait le récit dans sa lettre du 7 mars. (A. N.)

' Lady aïolmondeley. (A. S.)

52 CORRESPONDA?îGE COMPLETE

encore une plus (iàcheuse, la tête me tourne tout à fait. Je n'aime pas ie sentiment de la compassion : cependant rappelez-vous quelquefois mon âge et mes malheurs, et dites-vous en même temps qu'il ne tient qu' à vous malgré tout cela de me rendre très-heureuse .

Vous ne me parlez plus de votre chose publique. Je suppose que vous ne vous souciez pas que je vous parle de la nôtre; ainsi je finis.

Avez-vous reçu les deux premiers volumes du Théâtre espagnol?

Paris, 9 avril 1770.

C'est donc à un révérend père capucin à qui j'ai af&ire aujourd'hui? Vous avez choisi une étrange métempsycose. Savez-vous ce que je ferais si je choisissais la mienne? Je deviendrais taupe. Je suis si ennuyée de ce qui se passe sur terre, que j'aimerais mieux ce qui se passe dessous; je n'y verrais pas ce qu'on appelle le dessous des cartes; j'ignorerais toutes les tricheries , el tant mieux ; je serais avec mes semblables , et je me dirais : Ces gens-là du moins ne me trompent pas, ils ne m'en font pas accroire. Mon Dieu! mon cher Voltaire, que j*aimerais à causer avec votre Révérence ! vous nous avez envoyé des vers qui ne sentent pas trop la capucinerie , surtout ceux à la grand'maman, que vous m'aviez dit être les moins bons : ils sont charmants, ils ont un succès infini.

La Mélanie de la Harpe est fort tombée depuis F impression; j'aime beaucoup mieux sa Lettre du Solitaire de la Trappe à l'abbé de Rancé. Saint Grisel et saint Billard sont toujours enfermés. Mais nous avons bien d'autres affaires qui nous occupent, les opérations de finance : elles m'ont rogné les ongles, qui, comme vous savez, n'étaient pas trop longs; je perds plus de mille écus de rente, et je me flatte, pour l'amour de vous, toute proportion gardée, que vous en perdez cinq ou six fois autant. Plus la somme que l'on perd est petite, plus le dommage est grand, parce qu'il est bien près du nécessaire.

Nous avons aussi le procès de M. d'Aiguillon qui fait gi*and bruit; vous ne vous attendez pas que je vous raconte aucun détail ; c'est au-dessus de ma capacité.

Tous êtes extrêmement bien avec la çrand'maman, nous ne cessons de parler de vous. Quand il arrive une de vos lettres, soit à elle ou à moi, c'est une grande joie pour le petit comité. Le capucin Voltaire serait admis dans ce comité et deviendrait notre directeur.

Qu'est-ce que c'est donc que votre Encyclopédie? Vous ne m'en jugez pas digne; est-ce qu'elle ressemblerait à l'autre?

Dites-moi aussi, je vous prie, pourquoi vous n'avez pas engagé M. Cramer à me venir voir? Ses impressions ne sontelles que pour la cour? Vous comptez pour bien peu vos amis.

J'entends dire qu'on vous érige une statue, qu'elle sera placée dans la Bibliothèque ; je l'aime mieux là qu'à l'Académie. Votre empire est universel, vous n'êtes point fait pour un petit Etat; mais revenons à votre capucinerie.

s Vous ne fûtes jamau des Cotins le héros ; «

et l'on ne dira point :

« Et maintenant le soutien des dévots. «

Ces vers sont assez jolis, et j'achèterais bien cher certain ouvrage dont on n'a que des fi^agments.

Il est vrai, je ne m'en défends pas, j'aime mieux le plaisant que le sérieux; cependant je serais bien aise d'avoir votre Encyclopédie; c'est le seul moyen de me faire rechercher et mériter le beau titre d'encyclopédiste.

Adieu , mon révérend père , faites tous les jours mention de moi dans votre Mémento.

MADAME LA MARQUISE OU DEFFAND A M. HORACE WALPOLE

Paris, samedi 14 avril 1770.

Je suis aussi contente de la lettre que je reçois , qu'un pendu le serait d'obtenir sa grâce; mais la corde m'a fait mal au cou,' et si je n'avais été promptement secourue , c'était fait de moi. Oublions Iç passé; j'aime mieux me laisser croire coupable, que de risquer de troubler de nouveau la paix ; je suis bien avec tout le monde.

La grand'maman anûva hier; elle passera toute la semaine prochaine à Paris ; je la verrai souvent : enfin , enfin , je ne suis mal avec personne, car quoique je ne sois point encore rac-

54 CORRESPOINDANCE COMPLETE

commodée avec madame de Forcalquier, cela ne saurait s'appeler être brouillée.

Le grand événement d'aujourd'hui est la retraite de Madame Louise V II y avait dix-huit ans qu'elle voulait être religieuse, dix qu'elle s'était déterminée à être carmélite ; elle n'avait dans sa confidence que le roi et l'archevêque , qui combattaient son dessein. Apparemment qu'après qu'elle les y eut fait consentir» elle détermina le jour avec eux ; ce fut le mercredi saint. La veille, le roi dit à M. de Groismare, écuyer, d'aller prendre le» ordres de Madame Louise, et qu'on eût à obéir à tout ce qu'elle ordonnerait. Elle demanda un carrosse pour le lendemain, sept heures du matin, sans gardes du corps, sans pages ; elle ordonna à madame de Ghistel, l'une de ses dames, d'être à sept heures chez elle tout habillée. Elle ne dit rien à ses sœurs, qui n'avaient pas le moindre soupçon de sa résolution. Le mercredi, elle monta dans son carrosse à sept heures précises ; elle changea de relais à Sèvres, et dit : A Saint-Denis. Entrant à Saint-Denis, elle dit : Aux Carmélites. La porte ouverte, elle embrassa madame de Ghistel : Adieu, madame, lui dit-elle, nous ne nous reverrons jamais. Elle lui donna une lettre pour le roi, et une pour ses sœurs ; elle n'avait pas apporté une chemise ni un bonnet de nuit. Elle devait prendre le voile blanc en arrivant. Le jeudi, on lui apporta des nippes dont elle ne prit que deux chemises et une camisole; elle se fait appeler la sœur Thérèse- Augustin. C'est ainsi qu'elle signe la seconde lettre qu'elle a écrite au roi, avec la permission de notre révérende mère. Elle le supplie de vouloir bien payer douze mille francs pour sa dot. C'est le double des dots ordinaires, mais ce que payent pourtant les personnes contrefaites y qui sont plus délicates et peuvent avoir besoin de quelques douceurs; elle lui demande aussi de continuer ses pensions jusqu'à sa profession, pour avoir le moyen de faire quelque gratification à ceux et à celles qui l'ont servie. Cela ne vous fait-il pas pitié? Notre espèce est étrange! Quand on n'est pas malheureux ni par les passions iii par la fortune, on se le rend par des chimères. Voilà tout ce que vous aurez de moi aujourd'hui ; il me faut quelque temps pour rétablir le calme dans mon âme : je suis ravie d'être bien avec vous, et ce ne sera certainement pas par ma faute à l'avenir si j'y suis jamais mal.

1 La troisième (illc de Loiii.<) XV , alor^ âgée de trente-trois ans. Elle mourut dans la retraite qu'elle s'était ehoi.tir et dont elle devint la supérieure en 1787. (A. N.)

Jour de Pâques.

II n'y avait que deux mois que le roi était au fait des projets de Madame Louise; elle avait laissé faire tous ses habits pour les fêtes du mariage; elle n'a point pris le voile blanc; ce ne sera que dans six mois. Cette aventure n'a pas fait une grande sensation ; on hausse les épaules, on plaint la faiblesse d'esprit, et l'on parle d'autre chose.

Vous avez beau temps à votre campagne y je yous en félicite.

Î5 avril 1770.

Vous voulez être taupe , madame ; savez-vous bien qu'il y a un proverbe qui dit que les taupes servent d'exemple? Exern^ plwn ut talpa. Il est vrai que nous avons, vous et moi, quel* que ressemblance avec ces animaux qui passent pour aveugles. Je suis toujours de la confrérie, tant que les neiges couvrent nos montagnes : je ne vois guère plus qu'une taupe; et d'ailleurs j'irai bientôt dans leur royaume , en regrettant fort peu celui-ci, mais en vous regrettant beaucoup.

Vous avez deviné très-juste, madame, en devinant que M. Fabbé Terray m'a pris six fois plus qu'à vous; mais c'est à ma famille qu'il a fait cette galanterie : car il m'a pris tout le bien libre dont je pouvais disposer, et je ferai probablement , en mourant , banqueroute comme un ëvéque.

Vous voulez avoir cette prétendue Encyclopédie qui n'en est point une : c'est un ouvrage malheureusement fort sage (à ce que je crois), mais fort ennuyeux (à ce que j'affirme) . Je serai mort avant qu'il soit imprimé, attendu que de mes deux libraires l'un est devenu magistrat et ambassadeur; l'autre monte la garde continuellement , en qualité de major, dans le tripot de Genève, qu'on appelle république.

Cependant, madame, afin que vous ne m'accusiez pas de négligence, voici trois feuilles qui me tombent sous la maiif. Faites-vous lire seulement les ai'ticles Adam et Adultère. Notre premier père est toujours intéressant, et adultère est toujours quelque chose de piquant. Vous pourriez aussi vous faire lire l'art icie Adorer, parce qu'il y a réellement une chanson composée par Jésus-Christ, qui est fort curieuse. Ce n'est point

une plaisanterie, la chose est très-vraie. Vous verrez même que c'est une chanson à danser, et qu'on dansait alors dans toutes les cérémonies reHgieuses.

'Quand vous vous serez amusée ou ennuyée de ces trois rogatons, n'oubliezpas, je vous prie, de gronder horriblement votre grand'maman. £lle m'a comblé de grâces : elle m'a iBait capucin; elle a fait capitaine d'artillerie un homme que fai pris la liberté de lui recommander, sans le connaître ; elle a donné une pension à un médecin que je ne connais pas davantage, et que je ne consulte jamais, et, ce qui est le plus essentiel, elle m'a écrit des lettres charmantes : mais elle est devenue une cruelle, une perfide qui m'abandonne dans ma plus grande détresse, dans une affaire très-importante, dans une manufacture que j'ai établie et que j'ai mise sous sa protection.

C'est la plus belle entreprise qu'on ait faite dans le mont Jura, depuis qu'il existe : cela est bien au-dessus de ma manufacture de soie. Je sers l'État, je donne au roi de nouveaux sujets , je fouipis de l'argent même à M. l'abbé Terray ; et on ne me fait pas le moindre remerctment ; on ne répond point à mes lettres , on se moque de moi , et le mari de madame Gargantua s'en moque tout le premier : voilà comme sont faites les puissances de ce monde. Je sais bien qu'elles ont d'autres affaires que celles du mont Jura ; mais on peut faire écrire un mot, consoler, encourager un pauvre homme.

Enfin, madame, grondez votre grand'maman , si vous pouvez ; mais on dit qu'il est impossible d'en avoir le courage. Portezvous bien, madame; ayez du moins cette consolation. Qu'importent mon attachement inviolable et mon respect du mont Jura , à Saint-Joseph? L'éloignement entre les gens qui pensent est horrible.

Frère François.

 Ferney, 5 mai 1770.

Je suis un ingrat, madame, indigne de vous et de votre grand'maman. Je ne mérite pas de voir le jour : aussi je ne le vois guère; car il tombe encore de la neige chez moi au 5 de mai.

Oui, j*ai tort si je vous ai dit Qu'elle n'était qu'une volage, Fière du brillant avantage De sa beauté, de son ei«prit.

Et se moquant de l'esclavage De tous ceux qu'elle assujettît.

Cette image est trop révoltante; Je crois qu'on peut' la définir :

Une adorable indifférente, Faisant du bien pour son plaisir.

Figurez-vous , madame, que lorsque j'appelais votre grand'maman inconstante, volage, cruelle, elle me comblait tout doucement de bontés; elle les a poussées non-seulement jusqu'à protéger mes horlogers, mais jusqu'à protéger aussi mon sculp* teur. Je ne puis vous dire ce que c'est que cette nouvelle faveur ; car s'il faut se livrer à la reconnaissance, il ne faut pas se livrer à la vanité. Je ne sais si elle a dans le moment présent beaucoup de temps à elle; mais en avez-vous, madame, vous qui, malgré votre état de recueillement, passez votre vie à courir?

Je vous envoie l'article Ame, que vous pourrez jeter dans le feu s'il ne vous plaft pas. Votre grand'maman vous dira , si elle veut, ce que c'est que sa jolie âme; pour moi, je n'ai jamais su comment cet être -là était fait, et vous verrez que je le sais moins que jamais. Si vous voulez apprendre à ignorer , je suis votre homme. Je n'écris qu'à vous, et point à votre grand'maman , car je suis honteux devant elle.

J'aurai pourtant, je crois, dans quelques jours, une grâce à lui demander; mais Û me sera impossible d'avoir cette hardiesse, après mes injustices. Voici le fait :

Avant que les Jésuites fussent devenus gens du monde, ils avaient un établissement à ma porte pour convertir les huguenots. Ils venaient d'arrondir leur domaine, en achetant à vil prix le bien de neuf gentilshommes, sept frères et deux sœurs ; sept étaient mineurs, et tous étaient ruinés. Tous les fi-ères étaient au service du roi : le plus jeune avait treize ans, et le plus vieux en avait vingt-cinq. Le procureur des Jésuites, le plus grand fripon que j'aie jamais connu, obtint une pancarte du Conseil pour s'empar«er à jamais du bien de ces pauvres enfants. Ils vinrent me trouver : je me fis leur don Quichotte; ils rentrèrent dans leur bien, et j'eus le plaisir d'attraper les Jé-

suites ayant qu'ils fussent chassés. Je n'ai jamais eu en ma vie autant de satisfaction.

L'aine des sept frères a une grâce à demander, et il va même à Versailles dans le temps des fêtes. Ce n'est point à M. l'abbé Terray qu'il demandera cette grâce ; car il ne s'agit point d'argent, et M. l'abbé le jette par les fenêtres; en un mot, je ne sais ce que c'est que cette grâce*, et je ne prendrai certainement pas la liberté de la demander à votre grand'maman. Vous lui en parlerez si vous voulez, madame; mais pour moi, Dieu m'en garde , j'ai trop abusé de ses extrêmes bontés. Elle a encoi'e , en dernier lieu , honoré de nouvelles feveurs mon gendre Dupuits. Il faut que je m'aille cacher quand je pense à tout cela. C'est à vous , madame , que je dois tous ces agréments qui se répandent sur les derniers jours de ma vie ; c'est vous qui m'avez présenté à votre grand'maman , que je n'ai jamais eu le bonheur de contempler; c'est à vous que je dois son soulier et ses lettres , elle m'a fait capucin : je lui dois tout. Puisstezvous jouir longtemps des charmes de son amitié et de sa conversation.

Quand il y aura quelques articles de belles-lettres, moins ennuyeux que ceux de métaphysique, j'aurai Phonneur de vous les envoyer. Il ne s'agit dans ce monde que d'attraper la fin de la journée sans douleur et sans ennui , et encore la chose est-elle difficile. Je suis à vous, madame, jusqu'à mon dernier souffle , avec le plus tendre respect et la plu» inutile envie de vous faire la cour. Frère François.

Paris, 8 mm 1770.

Vous reconnaissez vos torts avec la grand'maman et vous les réparez bien; vous ne pourriez sans ingratitude être mécontent d'elle. Si elle ne vous écrit pas souvent, c'est qu'elle n'a pas un moment à elle; oUe fait usage de ceux qu'elle passe avec vos amis, pour dii^ de vous toutes les choses que je voudrais que vous entendissiez. Vous ne sauriez nous envoyer trop souvent de vos œuvres; de quelque genre qu'elles soient, elles plaisent et réveillent. Vos derniers vers

sont les plus jolis du monde : faisant le bien pour son plaisir^ m*a cbannée '.

On ne parle ici que de votre statue : le siècle s'honore en vous rendant cet hommage ; vous en devez être flatté ; mais cependant n'oubliez jamais , mon cher contemporain , que vous êtes du siècle de Louis XI Y. Vous êtes la plus parfaite et la plus sin{pilière des sept merveilles qu'il a produites; je voudrais vous faire Je pendant de saint Michel , terrassant les erreurs et le fanatisme ; mais que d'attributs il faudrait rassembler, si l'on y mettait tous ceux qui vous désignent! Si vous ne voyez pas mon nom dans la liste des souscripteurs, croyez que c'est par humilité ; il y aurait trop de vanité à se placer parmi les gens de lettres et les beaux-esprits. J'en use avec vous comme avec la Divinité, qui se contente d'être adorée en esprit et en vérité.

Je vais perdre tout à Theure la grand'maman : elle part jeudi pour Chanteloup ; elle va tondre ses moutons , en faire carder et filer la laine, dont on fera de beaux draps et toutes sortes d'étofiPes. Amboise est une nouvelle Salente , mais dont les lois ne seront pas dictées par un pédant.

Soyez son émule dans votre ville de Versoy, et faites à qui mieux mieux le bonheur de tout ce qui vous environne ; faites le mien en particulier, en m'aimant toujours.

Paris, samedi 19 mai 1770.

Vos lettres sont toujours les bien venues : qu'elles soient longues OU courtes , cela est égal ; il me suffit qu elles me soient une preuve de votre complaisance et de votre souvenir, et qu'elles m'instruisent de votre sauté. Je ne prétends ni ne désire

1 Les vers suivants, adressés à madame du Dcffand :

Oui , j'ai tort si je vous ai dit Qu'elJe n*é lait qu'une volage, Fière du hriliant avantage De sa beauté , de son esprit , Va se moquant de Tcsclavage De tous ceux qu'elle assujettit, ('ette image est trop révoltante ; Je crois qu'on la peut définir :

Une adorable indifférente, Faisant da bien pour son plaisir !

60 CORKESPONDANCE COMPLÈTE

rien de plus. C'est à moi de craindre pour les miennes; je ne puis les remplir que de choses qui vous soient très-indififërentes, et qui, par le peu d'intérêt que j'y prends moi-même, deviennent très-ennuyeuses sous ma plume ; le ciel ne m'a point favorisée du talent de madame de Sévigné. Indépendamment de son esprit, l'intérêt qu'elle prenait à tout rendait ses narrations trèsintéressantes. Cela dit, il faut pourtant vous conter des nouvelles. Vous avez deviné très-juste ; il y a des tracasserie? sans nombre ' ; le menuet que doit danser aujourd'hui mademoiselle de Lorraine * a troublé bien des têtes ; les pairs joints à la noblesse ont présenté au roi une requête contre les prétentions des princes lorrains; ce fut hier que le roi y répondit, et voici sa réponse. Il y a un certain doute sur la demande de M. de Mercy *, qui pourra bien faire que beaucoup de dames se dispenseront d'aller à son souper et à son bal.

Rien n'a été plus beau que la chapelle, que l'appartement, et par-dessus tout le banquet royal * ; mais l'ambassadrice ^ aura sans doute des relations plus circonstanciées et plus exactes que celles que je pourrais faire. L'opéra qu'on donna jeudi fut trouvé déplorable. Le feu ne fut point tiré mercredi , jour du mariage , à cause de la pluie , mais il le sera aujourd'hui après le bal paré; il fait le plus beau temps du monde.

DimancUe, à 2 heures.

J'attendais des nouvelles pour continuer; les voici : Le jeudi au soir, après la réponse du roi, il y eut une assemblée, chez le duc de Duras, des pairs et de la noblesse; on y conclut que personne ne danserait. Tout le vendredi on crut qu'il n'y aurait point de bal ; le samedi matin le roi dit qu'il y en aurait, et qu'il remarquerait ceux qui n'y viendraient pas. ^Cependant, à cinq heures, il n'y avait de danseuses dans la salle que mademoiselle de Lorraine, mademoiselle de Rohan et madame la princesse de Bouillon. Les autres danseuses étaient

^ Sur la prénéaiicc aux fêtes qui curent lieu à l'occasion du mariage du Dauphin, depuis Louis XVI, avec Tarchiducbesse Marie-Antoinette d'Autriche, le 16 mai 1770. (A. N.)

3 Fille de madame de firionnc, et sœur du prince de Lambesc. (A. N.)

■^ Ambassadeur d'Autriche à Paris. Cette demande est expliquée dans U réponse du roi aux remontrances qui lui furent présentées par la noblesse, et qu'on trouvera à la suite de celte lettre. (A. N.)

^ A rocca.«ion du maria{;e susmentionné. (A. N.)

^ La marquiàc du Chàtclct, ambassadrice de France ù Londres. (A. N.)

restées chez elles avec le projet de ne pas venir au bal ; le roi , qui en fut, averti, envoya ordre à plusieurs de se rendre dans la salle du bal, et de danser; à prés de sept heures, plusieurs danseuses arrivèrent, huit ou neuf, ce qui, avec les trois princesses étrangères, fit onze ou douze danseuses. Voici l'ordre qui fut observé. D*abord, M. le Dauphin et madame laDauphine ; puis Madame et le comte de Provence ; M. le comte d'Artois et madame la duchesse de Chartres; M. le duc de Chartres et madame la duchesse de Bourbon; M. le prince de Condë et madame la princesse de Lamballe; M. le duc de Bourbon et mademoiselle de Lorraine. Après ce menuet, le roi fit signe à M. le comte d'Artois de lui venir parler, et M. le comte d'Artois fut prendre madame la maréchale de Duras pour le septième menuet; M. le prince de Condé et la vicomtesse de Laval; le prince de Lambesc et mademoiselle de Rohan ; le duc de Coigny et la princesse de Bouillon ; le marquis de Fitz-Jamcs et madame de Mailly; M. de Blagnac et madame d'Onissan; M. de Beizunce et la comtesse Jules {de Polîgnac); M. de Yaudreuil et madame Dillon; M. de Staremberg et madame de Trans; M. de Tonnerre et madame de Pujet; et puis, madame de Duras et M. de Lambesc dansèrent la mariée. On servit la collation; ensuite il y eut des contredanses jusqu'à dix heures qu'on tira le (eu ; il n'a pas été trouvé aussi beau qu'on l'espérait, parce que la fîimée a empêché d'en voir tout l'effet. L'illumination, ainsi que le spectacle du bal, ont été de la plus grande et de la plus superbe magnificence.

Vous remarquerez que madame de Lauzun n'est point du nombre des danseuses. Si j'apprends quelques nouveaux détails avant le départ de la poste, je l'ajouterai. Dans ce moment je vous quitte pour lire une lettre que je reçois de Chanteloup.

Je reprends ; c'est une lettre de la grand'maman toute pleine de tendresse; elle me mande que Voltaire a écrit à sa femme de chambre en lui envoyant six montres fabriquées par les émigrants de Genève. II veut que le grand-papa les fasse acheter au roi pour des présents qu'on fait aux subalternes; la grand'maman les lui a envoyées en lui mandant que s'il ne réussissait pas à cette négociation, elle prendrait les montres sur son compte. Il n'y a point d'exemple d'une aussi grande activité que celle de Voltaire; il écrit continuellement à la grand'maman; il met à son adresse les lettres qui sont pour moi, parce qu'elles sont en grande paitie pour elle. Le voilà qui

écrit aujourd'hui à sa femme de chambre. J'ai déjà reçu six cahiers de son Encyclopédie, Certainement il ne s'çnnuie pas, parce qu'il trouve mille objets pour exercer son activité.

Je serai fort aise de revoir M. et madame de Richmond, et de faire connaissance avec votre petite-cousine S si elle veut me faire cet honneur-là. Je prévois bien que ma société ne lui saurait convenir; mais étant avec madame sa sœur, elle n'aura besoin de personne.

Dans ce moment-ci Paris est un désert. Excepté Pontnle- Veyle, qui ne se porte pas bien, le prince de Beaufremont, qui est sur son départ pour Chanteioup, un grand vicaire de Màcon*, homme d'esprit que j'ai connu en province, et que le ciel a. envoyé à mon secours ; sans ces trois personnes, je serais réduite à la Sanadona, et je n'ai pas le bonheur de vous ressembler. Je n'aime pas la solitude; j'y suis moins heureuse que cet homme qui, vivant seul, se vantait d'être heureux : Oui y je suis heureux, disait-il, et aussi heureux que si fêtais mort. Eh bien, moi, je le suis beaucoup moins que si j'étais morte, parce que toutes mes pensées m'attristent. Vous cesserez de trouver cela bizarre, quand vous vous souviendrez que je suis vieille et aveugle.

J'ai joint à la réponse du roi une lettre de l'impératrice an Dauphin, que je trouve assez touchante.

Copie de la réponse du roi au mémoire qui lui a été présenté.

tt L'ambassadeur de l'Empereur et de l'impérati'ice-reine, » dans une audience qu'il a eue de moi, m'a demandé, de la » part de ses maîtres (et je suis obligé d'ajouter foi à tout ce » qu'il me dit), de vouloir marquer quelque distinction à made- » moiselle de Lorraine, à l'occasion présente du mariage de » mon petit-fils avec 1* archiduchesse Antoinette. La danse au » bal étant la seule chose qui ne puisse tirer à conséquence, » puisque le choix des danseurs et danseuses ne dépend que » de ma volonté, sans distinction de place, rang ou dignités, » exceptant les princes et princesses de mon sang , qui ne peu-

1 Madame Damer, qui devait accompagner la duchesse de Richmond à Paris. Ce voyage n'eut pas lieu.(Â. N.)

2 Pierre de Sigorgne, docteur de Sorbonne, vicaire général de Màcon, né en Lorraine au mois d'octobre 1719. Il eut le mérite d'introduire le premier dans renseignement public de l'université de Paris le système de Newton. Il mourut à Mâcon en 1809. (A. JS.)

o vent être compares, ni mis au rang avec aucun autre Fran- » çais ; et ne voulant d'ailleurs rien innover à ce qui se pratique « à ma cour, je compte que les grands et la noblesse de mon » royaume, vu la fidélité, soumission, attachement et même » amitié qu'ils m'ont toujours marqués et à mes prédécesseurs, » n^ occasionneront jamais rien qui puisse me déplaire, surtout » dans cette occurrence-ci, où je désire marquer à l'impératrice » ma reconnaissance du présent qu elle m'a fait, qui, j'espère » ainsi que vous , fera le bonheur du reste de mes jours.

» Bon pour copie.

» SaINT-FlORENTW. 1)

Copie de la lettre de l' impératrice-reine à monseigneur le Dauphin ' .

a Votre épouse , mon cher Dauphin , vient de se séparer de » moi. Comme elle faisait mes délices, j'espère qu'elle fera votre » bonheur. Je l'ai élevée en conséquence, parce que depuis » longtemps je prévoyois qu'elle devait partager vos destinées ; 9 je lui ai inspiré l'amour de ses devoirs envers vous, un tendre » attachement, Fattention à imaginer et à mettre en pratique « les moyens de vous plaire. Je lui ai toujours recommandé

* avec beaucoup de soin une tendre dévotion envers le maître » des rois, persuadée qu'on fait mal le bonheur des peuples qui V nous sont confiés, quand on manque envers celui qui brise les

• sceptres et renverse les trônes comme il lui plaît.

» Aimez donc vos devoirs envers Dieu ; je vous le dis , mon « cher Dauphin, et je le dis à ma fille ; aimez le bien des peuples » sur lesquels vous régnerez toujours trop tôt. Aimez le roi » votre aïeul, inspirez ou renouvelez cet attachement à ma fille ; 9 soyez bon comme lui; rendez-vous accessible aux malheu- » reux. Il est impossible qu'en vous conduisant ainsi, vous » n'ayez le bonheur en partage. Ma fille vous aimera, j'en suis » sûre, parce que je la connais; mais, plus je vous réponds de

^ Le baron de Grimni rapporte cette lettre dans sa correspondance , et la bit précéder des réflexions saîvantes : « Un bel esprit s*est amusé h composer une lettre de rimpératrioe-reine à M. le Daupbin,à Toccnsiondc son mariage. Cette lettre passa pour autlientiqne pendant quelques jours , et eut beaucoup de succès; lorsqu'on sut qu'elle ne Tétait pas, elle fut oubliée. »

• C'est, dit-il après l'avoir citée, tout ce qu'il y a à conserver de l'énorme fitras poétique et prosaïque que les muses françaises ont offert au couple auguste, à l'occasion du mariage. « (A. N.)

04 CORRESPONDA?JGE COMPLETE

» son amour et de ses soins, plus je vous demande de lui vouer » le plus tendre attachement.

» Adieu, mon cher Dauphin; soyez heureux. Je suis bai{piée i> de larmes. »

24 mai 1770.

Votre dernière lettre est du 5 , ma dernière est du 8 ; j^ en attendais une nouvelle de vous, pour éviter que nos lettres se croisassent; elle n'arrive point; je m'ennuie de ce long silence. J*ai du scrupule de n'avoir pas encore obéi à la grand'maman, qui m'avait charg;ée de vous dire beaucoup de choses. Peut-être vous les aura-t-elle écrites elle-même; mais elle dit si bien, qu'il n'y a pas d'inconvénient à la répéter : je vais la transcrire.

« Je vous envoie, ma chère petite-fille, une requête que M. de » Voltaire m'a envoyée ; vous verrez qu'elle est adressée au roi, » et qu'il dit en note que l'instance est au conseil. Le sujet en » est très-intéressant; la cause qu'il défend est certainement » bonne en soi, mais je crains bien que la manière un peu trop » philosophique dont elle est traitée , et le nom de M. de Vol- » taire n'y nuisent beaucoup. Comme votre commerce avec lui » est plus régulier que le mien, je vous prie, la première fois » que vous lui écrirez, de lui accuser pour moi la réception de » cette requête, et de l'en remercier. Dites-lui en même temps, » vous qui êtes en droit de lui tout dire, que vous ne lui con- » seillez pas de badiner avec le roi; que les oreilles des rois ne » sont pas faites comme celles des autres hommes, et qu'il faut M leur parler un langage plus mesuré. Je vous prie aussi d'en- » voyer la requête au grand-papa, dès que vous l'aurez lue : je » la lui annonce. »

Dans une seconde lettre, elle me mande que vous lui avez écrit sous l'adresse de sa femme de chambre, en lui envovant six montres; qu'elle les a envoyées sur-le-champ à son mari; qu'elle le menace de les prendre toutes six sur son compte, s'il ne les fait pas acheter par le roi.

Voilà, je crois, toutes les commissions dont je suis chargée; mais après m'en être acquittée, je n'ai pas tout dit, il faut que je parle pour moi à mon tour.

Votre requête m'a paru le modèle du style des avocats ; peutêtre voudrais-je en retrancher le ton pliÛosophique, qui n'est pas nécessaire pour combattre Tinjustice.

Vos derniers cahiei^ m'ont ravie; l'arlicle Ame me déterminerait seul à me rendre votre écolière. Il y a longtemps que je pense que la seule chose qu'on puisse bien savoir, c'est que nous sommes faits pour ignorer tout. Le doute me pai^aft si naturel et si sage, que je n'ose m'élever contre les affirmations, de peur de me laisser entraîner à affirmer moi-même. Tout ce que BOUS ne pouvons pas comprendre nous doit être aussi inutile qu'impossible à croire ; un aveugle-né peut-il se soumettre à croire les couleurs? Qu'est-ce que ce serait que sa soumission? Qui poun*ait-elle satisfaire? Il n'y a que des fous qui pourraient l'exiger. Ma philosophie est terre à terre. Voyez si vous voulez d'une telle écolière. Mais, soit instinct, sentiment ou raison, je n'aurai jamais d'autre maître que vous.

J'aime beaucoup votre triomphe sur le fripon jésuite. Je vous promets la vie éternelle, mon cher Voltaire; si vous n'en jouissez pas dans le ciel, vous en jouirez dans tous les cœurs de ceux qui resteront sur terre. Je voudrais bien passer avec vous le peu de temps qui me reste à l'habiter; vous fortifieriez en moi ce qu'on appelle âme, qui de jour en jour s'affaiblit et s'attriste. Ah! vous avez raison, on serait heureux, si l'on passait ses vingt-quatre heures sans douleur et sans ennui ! Si on me donnait un souhait à faire, avec la certitude qu'il serait exaucé, j'aurais bientôt dit : Ce n'est ni la fortune, ni les honneurs, ni inéme une parfaite santé que je désire, c'est le don de ne me jamais ennuyer. Vous pouvez , mon cher contemporain, remplir mon souhait en m' envoyant tout ce que vous faites ; ne retranchez rien , excepté les articles sciences , où je ne pourrais rien comprendre.

Je ne sais point encore ce que le grand-papa aura répondu à la grand'maman sur vos montres; dès que je le saurai^ je vous le manderai. Adieu.

1" juin 1770.

Vous avez dû voir, madame, que je consume ma pauvre vie dans mes déserts de neige pour vous récréer un quart d'heure, II. 5

TOUS et votre gramd' maman. Il y a des insectes qui sont trois ans à se former pour^ vivre quelques minutes : c'est le sort de la plupart des ouvrages en pins d'un genre. Je vous prie, toutes deux, de prêter un peu d'attention à l'article Anciens et modernes. C'est une affaire de goâft; vous êtes juges en dernier ressort.

Quant aux choses scientifiques , je ne crois pas qiie tout ce qu'on ne peut comprendre soit inutile. Personne ne sait comment une médecine purge, et comment le sang circule vingt fois par heure dans les veines; cependant il est très^souvent utile d'être purgé et saigné.

Il est fort utile d'être délait de certains abominables préjugés, sans qu'on ait quelque chose de bien satisfaisant à la place. C'est assez qu'on sache certainement ce qui n'est pas. On n'est pas obligé de savoir ce qui est. Je suis grand dém^^sseur, et je ne bâtis guère que des maisons pour les émigrants de Genève. La protection de madame la duchesse de Cboiseul leur a fait plus de bien que leurs compatriotes ne leur ont fait de mal: Qui m'aurait dit que je lui devrais tout et qn'uu jour je fonderais au mont Jura une colonie qui ne prospérerait que par ses bontés? Et puis, qu'on dise qu'il n'y a point de destinée! C'est vous, madame, qui m'avez valu cette destinée-là ; c'est à vous que je dois» votre grand' Bkaman.

Je lui ai envoyé le Mémoire des communautés de Franche- Comiéy d'accord, mais il est signé des syndics et non pas de moi. Je ne suis point avocat : le fond du Mémoire est de M. Christin , avocat de Besançon ; je l'ai un peu retouché. Il n'y a rien que de très-vrai. L'avocat au conseil chargé de Faffaire Fa approuvé, l'a donné à plusieurs juges. S'il n*est pas permis de soutenir le droit le plus évident, où fuir? Je tiens qu'il faut le soutenir très-fortement, ou Fabandotmer.

Ce n'est point ici une grâce qu'on demande, les communautés sont précisément sur la route que M. le duc de Choiseul veut ouvrir de sa colonie en Franche-Comté. Ces gens-la seraient fort aises d'être les serfs du mari de votre grand'maman, mais ils ne veulent point du tout Têtre des moines de Saint-Benoft, devenus chanoines. La prétention de Saint Claude est absurde. Saint Claude est un {jrand saint , mais il est aussi ridicule qu'injuste; du moins il me paraît tel. J'ai cru qu'il fallait faire sentir cette absurdité avant qu'on discutât des fatras de copies que les ministres n'ont jamais le temps de lire.

J'avoue que mon nom est fatal en matière ecclésiastique; mais je n'ai jamais prétendu que mon nom parût; Dieu m'en préserve! et d'ailleurs, ceci est matière féodale. Le roi ne lit point ces factums prépacatoires , on ne les met point sous ses yeux. Le rapporteur seul est écouté; et comme tout dépend ordinairement de lui, il nous a paru essentiel que les juges fussent bien au fait. Ils jettent souvent un coup d'œil ég^aré sur ces pièces ennuyeuses ; j'ai voulu les intéresser par la tournure ; j'ai voulu les amuser, eux et non pas le roi qui a d'autres affaires, et qui très-communément laisse décider ces procès sous main sans y assister, comme il arriva dans le procès de Sirven , où M. le duc de Ghoiseul fut net contre moi, et avec raison.

Enfin, si j'ai tort, on perdra de bons sujets, et j'en suis £àcbé; mais je me résigne, car il feut toujours se résigner, et je ne suis pas capucin pour rien.

Résignez- vous, madame, à la fatalité qui gou\ eme ce monde. Horace recommandait cette philosophie il y a quelque dix-huit cents ans; il recommandait aussi l'amitié, et la vôtre fait le charme de ma vie.

Mercredi 6 juin, à six Keures du matin. Wiart n'est point éveillé, et moi, suivant ma louable coutume, je ne dors point; et pour charmer mon ennui, je vais me parjurer, en vous écrivant, malgré rengagement que j'avais pris de ne jamais vous écrire que pour répondre à vos lettres ; et vous savez que le dernier courrier ne m'en a point apporté : je puis, sans me flatter, n'en prendre point d'inquiétude pour votre santé; votre silence peut avoir mille autres causes, dont une seule vous aura paru suffisante. N'avoir rien à dire! Eh bien, je ne suis pas de même ; j'ai bien des choses à vous dire , mais je crains bien fort de me mal expliquer.

J'eus a^ant-hier la visite de M. le duc de Ghoiseul; je n'avais avec moi qu'une perscmne que je renvoyai , et je fis fermer ma porte. Il entra dans ma chambre avec toute la grâce et la gaieté que vous kii connaissez. « Eh bien, ma petite-fille, me voilà; je né devais jamais vous venir voir, mandiez-vous à M. de Beauvan; je viens pour vous parler de M. le duc de Bichmond. Je

68 CORRESPONDA]SCE COMPLETE

veux vous bien instruire de l'afFaire, pour que vous en puissiez rendre compte à M. Walpole; je serais ravi de pouvoir l'entretenir un quart d'heure ; je lui ferais connaître le désir que j*ai de l'obliger, et je le ferais juge de ce que je puis faire ; mais écoutez-moi bien, et mandez -lui tout ce que je vais vous dire :

« Louis XIY accorda à feu la duchesse de Portsmoutli le titre de duchesse, en érigeant sa terre d'Aubigny en duché-pairie, pour elle et pour toute sa postérité. Son fils, son petit-fils en ont joui; son arrière-petit-fils en jouit présentement ; ses enfants en jouiront après lui, et s'il n'en a point, le duché passera au comte de Lennox, son frère, et à ses enfants; enfin le duché et le titre seront à tout jamais aux descendants de la duchesse de Portsmouth. C'est ainsi, dit-il, que je m'en suis expliqué au duc de Richmond, et je n'ai dû ni pu lui faire d'autres promesses. L'enregistrement au parlement est impossible , à cause de la catholicité, qui en ferme Feutrée au parlement. » — A ces mots, je lui demandai la permission de lui faire lire ce que vous m'aviez écrit : Wiart lui en fit la lecture. Il fut fort content de ce qu'il y avait d'obligeant pour lui; puis il dit: «M. le duc de Richmond ignore qu'il faut le même enregistrement au parlement pour un duché héréditaire que pour un duché-pairie ; que gagnerait-il à changer la pairie en héréditaire? La nouvelle qualification, inférieure à la première, n'ajouterait rien à la solidité de la grâce accordée par Louis XIY à sa trisaïeule , et je ne comprends pas (dit-il encore) d'où naissent ses inquiétudes; sa femme et lui ont joui à notre cour de toutes les prérogatives de son titre, et ils en jouiront à l'avenir quand ils s'y présenteront. » — « Mais n'y aurait-il point d'événements, repartis-je, qui pourraient apporter du changement?» — «Non,» repartit-il. Je n'eus plus rien à répliquer, et je finis par le beaucoup remercier de la grâce et de l'amitié qu'il mettait dans cette affaire.

Mais voici à présent ce que je pense : l'envie d'obliger la grand'maman l'a très-bien disposé pour cette afBaire, qu'il n'aurait pas sans cela fort à cœur, par des raisons que vous pouvez imaginer, et dans lesquelles vous n'avez rien de commun, parce qu'il est très-bien informé (comme vous n'en pouvez pas douter) de tout ce qui se passe chez vous. Le conseil que je vous donne, c'est de lire la patente donnée à la trisaïeule, et de lire avec attention l'édit de la révocation de l'édit de Nantes ; et si cette lecture peut former des doutes et des inquiétudes à M. le duc

de Richuiond, qu'il fasse un petit mémoire; je me chargerai de le présenter et de faire ^qît la {jrand'mainan.

Avez-vous appris les horribles désastres arrivés au feu de la ville? Le nombre des moi-ts et des blessés est de cinq ou six cents'. Vous aurez lu la lettre du Dauphin au lieutenant de police ; madame la Dauphine et Mesdames ont suivi son exemple; le roi a donné cent mille francs, beaucoup de particuliers ont envoyé des aumônes, et M. de Sartine a actuellement une somme assez considérable.

Le roi vient d'acheter de St. le prince de Gonti le duché de Mercœur et la terre de Senonges, qui valent deux cent cinquante mille livres de rente , sur le pied de trois pour cent , dont il placera en rentes viagères une partie pour se faire le même revenu; du surplus, il payera ses dettes, et il jouira de onze cent mille livres de rente, et d'une fistule qu'il a depuis quelques mois , et dont il va se faire traiter. "

Adieu, il est temps de tâcher de dormir. Cette lettre a été un vrai travail.

L'acquisition que le roi fait de ces deux terres est pour faire partie de l'apanage de l'un de nos princes.

Est-il vrai que M. Hume est marié à une dévote?

LA MÊME AU MÊME

Paris, mercredi 13 juin 1770.

Il fait un vent affreux , j'ai une fenêtre qui ne fait que ballotter, et qui me désole et me trouble l'imagination : attendezvous à une sotte lettre. Je ne sais d'où vient que vous vous obstinez à dire tant de mal des vôtres ; si je ne vous connaissais pas bien, je croirais que c'est des éloges que vous recherchez; mais vous n'avez pas cette petitesse, et je croirais pouvoir vous dire que vous écrivez mal, avec la même simplicité que je vous affirme que vous écrivez très-bien. Je ne dis pas que vos lettres soient également agréables. Ah! il s'en faut bien; mais on ne peut mieux exprimer ses pensées; la franchise, l'énergie, rien n'y manque; je suis fort aise que vous soyez attaché à la règle

' Voyez le détail de cet horrible désastre dans le Tableau de PaHs^ de M. Mercier. (A. N.)

70 COURESPO^^DANCE COMPLEl'E

(les huit jours, et taiit qu'il vous conviendra d'y être exact, j'eu aurai beaucoup de plaisir.

Oui, Dieu merci! nos fêtes sont passées. Ce n est pas à cause du monde quelles pouvaient m' enlever, mais, au pied de la lettre, par l'ennui d'en entendre parler; c'était positivement réaliser le proverbe, parler aux aveugles des couleurs; des lampions, des bombes, des girandes, des guirlandes, etc., etc. Cependant cela valait mieux que les massacres , les étouffades du feu de la ville.

Vous voulez que je remplace' notre ambassadrice; je veux bien y tâcher, mais vous en serez bientôt las. Ce sont les nouvelles de cour qui vous plaisent le plus ; je ne suis pas souvent à portée de les savoir, et puis feciïement je les oublie; l'ennui et les insomnies nuisent extrêmement à la mémoire, du moins à la mienne, qui s'en va grand train ; je n'en ai pas grand regret ; je ne gagnerais rien en me souvenant du passé ; il augmenterait le goût du présent , et pour le présent il ne me fait rieo connaître ni entendre que je me soucie de retenir. Oui, je vois toujours les oiseaux, la mère ^ presque tous les jours, la fille ' souvent, et la nièce très-rarement'; je mène ma vie ordinaire. Le baron de Gleichen est parti, et c'est une perte pour moi.

Je m'occupe actuellement à faire obtenir un bénéfice ou une pension à un certain abbé Sigorgne, dont je crois vous avoir parlé : je voudrais qu'il se fixât ici, c'ei»t un homme de bon sens, même d'esprit; il a cinquante et quelques années; il a été professeur à l'Université; il n'est ni agréable ni pédant; il est tout simple, nullement flatteur, poli sans recherche : il ne vous déplairait pas; ce serait un bonheur pour moi de l'attacher ici. Cela vaudrait mieux que toutes les dames et les demoiselles passées, présentes et à venir.

Pourquoi ne vous expUquez-vous pas plus clairement sur le dépai't de la grande dame ^? tient-il aux mœurs, à la morale ou à la politique? Â propos de grande dame, madame de Gramont

> La inarqai#ede Boufflers. (A. N.)

^ La cumU'tfse de Boisgeitn. (A. N.)

^ La vicomtesse de Cainbis. Elle a résidé en Angleterre de|mi9 le commencement de la révolution, et est morte à Richmond en janvier 1809. (A. N.)

^ M. Walpole avait dit dans une lettre du 7' juin 1770 : « Il part demain une autre dame dont le voyage fait et fera beaucoup plus de bruit : c'ent madame la princesse de Galles. Les commentaires sont aussi larges que le texte eu est obscHir» Pour mot, je ne prétends |)a8 Téclaircir, et ne me mêlant pas de la méchanceté de la ville, je ne la répéterai pas. Elle va voir sa fille de

DE MADAME LA MARQUISE DU DEFFA^^D. 7i

part samedi pour Baréges; elle ne sera, dit-on, de retour qu'an mois d'octobre ; peut-être en son absence le grand-papa souperat-il chez moi; cela sera, si madame de Beauvau le juge à propos; il est, sans qu'il s'en doute, soumis à toutes ses volontés; elle a l'ascendant sur tout ce qui l'environne, et sa place dans le paradis sera à la tête des Dominations. Pour la grand'maman, on la trouvera à la tête des Vertus. Je suppose que vous savez la hiérarchie des anges; si vous l'ignorez, instruisez-vous , si vous voulez m' entendre ; mais je ne vous le conseille pas, cela n'en vaut pas la peine. Je ne sais quand la grand'maman reviendra; je désire son retour, mais je supporte son absence; ma patience est à toute épreuve; j'ai trouvé qu'il fallait tant de choses pour être heureuse, que j'ai abandonné le projet d^y parvenir * ; je laisse tout aller comme il peut et conrune il veut ; je bâille dans mon tonneau , et je ne m'embarrasse pas de ce qui l'entoure; les ridicules me choquent, les menteries m'indignent; mais je me tais, et je pense que tout cela ne peut être autrement.

Hier je traînai le président à un concert chez madame de Sauvigny •, intendante de Paris. Mademoiselle le Maure y chantait; il ne l'entendit point, non plus que les instruments qui raccompagnaient; il me demandait à tout moment si j'euteii^ dais quelque chose; il me suppose aussi sourde qu'aveugle et

Rninswîck, son fi*èrc a Saxc-Gotlia, et sa fille de Danemark, je ne saw où. Il y a trente-quatre an^t qa'elle est ici , et dcpuifl dix »»8 elle ne «ort qnasî plus ée son palais* Elle reviendra, dit-on, au mois d'octolire. » (A. ^.)

^ M. \Vai|M)le dit en réponse : « Voii.s renoncez, dites-vous, au projet dVtrc hetu*euse. Ma petite ! ma petite ! comment un tel projet vous a-t-il pu rester sî longtemps? C'est un projet de jeunesnc, et dont la jeunesse seule peut profiter : n*ébiit-ce que pnn*e que la jeunesse seule est eapa!)le d'avoir une tdle idée? Tonte expérience mondaine jirouve qu'on ne peat arriver qu'à la tranquillité, à moins d'être sot. Voila les gens lieiu'eux. La fcLicité est une rhimère, et qui, evi.^tant, se détruirait elle-même, parce qu'on serait au dé- :fes|M>ir de la certitude qu'il faudrait qu'elle finit. Les dévots, qui sont des osoriers, mettent leur honlieur dans les fonds du paradis , et se refusent le ncccjoaire ponr avoir des millions dans l'autre monde. Pom* mesurer notre bonhenr on malheur, il faut se comparer avec les autres. Vous et moi, ne liomroes-nous pas mille fois plus heureux que les gueux , les prisonniers , les malades? et sommes-nous beaucoup plus malheureux que les princes, les riches et tout ce qui s*appelle des gens fortunés? Voilà une réflexion qui me donne de la véritable dévotion. Je rends grâce a la Providence de mon sort, et je n'enric personne. » (A. S.)

^ Femme de M. Berthier de $auvi|*ny, l'une des premières victimes de la révolution. (A. N.)

aussi vieille que lui; sur ce dernier point» il ne se trompe guère. Adieu ; mes fenêtres me tournent la tête. Il n'y a pas de sorte de bruit que le vent ne leur fasse faire.

A Ferney, 18 juin 1770.

On fait ce qu'on peut, madame, dans nos déserts, pour vous faire passer quelques minutes à Saint-Joseph; et, malgré la crainte de vous ennuyer, on vous envoie ces deux feuilles détachées. Imposez silence à votre lecteur sitôt que vous sentirez la moindre envie de bailler.

J'ignore tout ce qui se fait à présent sur la terre. Je ne sais pas même si Lacédémone appartient à Catherine II ou à Moustapha. Je ne sais où est votre grand'niaman^ et c'est ce qui m'intéresse davantage. Si elle est dans son palais à Chanteloup, occupée de sa florissante colonie, je la déclare philosophe. J'entends surtout par ce mot, philosophe pratique; car ce n'est pas assez de penser avec justesse, de s'exprimer avec agrément, de fouler aux pieds les préjugés de tant de pauvres femmes et même de tant de sots hommes, de connaître bien le monde, et par conséquent de le mépriser; mais se retirer de la foule pour faire du bien, encourager les arts nécessaires, être supérieure à son rang par les actions comme par son esprit, n'est-ce pas là la véritable philosophie?

Je vous plains toutes deux de ne pouvoir aller ensemble dans le paradis terrestre dé Chanteloup. Il faut toujours, madame, que je vous remercie de toutes les bontés dont elle m'a comblé ; car sans vous elle m'aurait peut-être ignoré. Elle protège, du haut de la colonie de Carthage \ la colonie de mon hameau; elle me fait goûter chacjue jour le plaisir de la reconnaissance. Je me flatte qu'elle était dans son royaume dans le temps que les badauds de Paris se tuaient au milieu des fêtes assez près de sou hôtel; elle aurait été trop sensiblement fi*appée de ce désastre. Est -il possible qu'on s'égorge pour aller voir des lampions?

* La petito ville de VeiMoix , qui «'élevait sur les hortU du lac de GeuAvc , sous la protection de M. do Clioiseul et sous le nom de Clioiseul-Rour;*. (A. N.)

Adieu, madame; conservez du moins votre sauté : la mienne est désespérée. Mille tendres respects.

24 juin 1770.

Si je ue vous ai pas écrit plus tôt, c'est que j'attendais tou* jours que la grand'maman me dictât quelque chose pour vous; je l'en ai pressée, mais elle est d'une paresse d'esprit dont on ne peut la tirer. Elle s'en rapporte à moi pour vous dire tout ce qu'elle pense pour vous ; je serai donc son indigne interprète, mais j'aurai le mérite de vous dire la vérité en vous assurant que ses sentiments ne se hornent point à l'admiration et à l'estime, qu'elle y joint une très- véritable amitié. Elle voudrait vous satisfaire sur toutes les choses que vous désirez, et nommément sur votre affaire de Saint-Claude. Elle trouve la cause que vous défendez très-juste , mais elle ne peut vous seconder qae par ses représentations et ses sollicitations; elle est aussi reconnaissante et aussi contente que moi des cahiers que vous nous envoyez, et nous vous prions de continuer. Je serai encore du temps sans revoir cette g^rand'maman ; elle ne reviendra que le 17 ou le 18 de juillet, et peu de joui-s après elle partira pour Coropiè^e. La vie se passe en absences, on est toujoui^ entre le souvenir et l'espérance; on ne jouit jamais; si du moins on pouvait doi^mir, ce ne serait que demi-mal. Dormez-vous, mon cher Voltaire? Ce serait pour vous un temps bien mal employé ; il n'y faut donner que le pur nécessaire pour votre santé ; employez tout le reste à instruire , à éclairer, et surtout à amuser la grand'maman et sa petite-fille. Pour moi, qui ne dors point, je m'occupe souvent les nuits à repasser tous les vers que j'ai retenus ; vos épUres au roi de Pnisse , à madame de Villars, au président, etc. , ont souvent la préférence. Pourquoi ne feriez-vous pas une jolie épître pour la grand' m aman? Le sujet ne vous laisserait pas manquer d'idées.

M. de Saint-Lambert fut reçu hier à l'Académie ; il récita le second chant d'un poëme qu'il fait sur le génie : il faut en avoir beaucoup pour rendre ce sujet piquant.

Votre article des Anciens et des modernes me fait trèsgrand plaisir. Vous êtes judicieux , vous avez toujours raison ;

74 CORRESPONDANCE CO>fPLETE

et jamais, non, jamais, vtMis n'êtes ni faux, ni fatigant, ni froid. Vous savez que le grand-papa a acheté toutes vos montres; vous êtes très-bien avec lui. Il ira le 9 du mois prochain chercher la grand'maman , pour la ramener le 17 ou le 18. Je voudrais bien qu'il y eût un terme où j'aurais l'assurance de vous revoir; mais j'ai bien peur, mon cher Voltaire, que nous n'ayons d'autre rendez-vous qu'aux Champs-Elysées. Nous n'aurons rien à changer à nos figures : elles se trouveront , en les conservant telles qu'elles sont, à l'unisson des ombres; mais j'espère que la mienne verra la vôtre; ainsi, loin de rien perdre, je compte gagner beaucoup. Bonjour, adieu; donnez-moi de vos nouvelles. Je vous envoie une lettre, je ne sais pas de qui ; je crois cependant que c'est d'un homme qui vous estime beaucoup, et qui désire que vous l'estimiez; il en sera ce qu'il vous plaira, mais il vous prie de m' adresser la réponse que vous lui ferez : il l'enverra chercher cliez moi.

MADAME LA MARQUISE DV DEFFAND A M. HORACE WALPOLE

Moi-ci-cdi, 27 juta 1770.

Vous voyez bien qu'il est très-facile d'écrire, quoiqu'en s'y mettant on n'ait rien à dire, La lettre que je reçois, qui est du 20, est une vraie causerie, et par conséquent est fort agréable. Je pense absolument comme vous sur les lectures; ce qui fait que je ne trouve presque point de livres qui m'amu* sent, et qu'ayant plus de deux mille volumes, je n'en ai pas lu (|uatre ou cinq cents, et que je relis toujours les mêmes. Je n'aime que les mémoires, les lettres, les contes , de certains romans; j'aime assez les recueils, les anecdotes, les voyages qui peignent les mœurs et les usages; mais pour les graiides histoires , la morale , la métaphysique , je déteste tout ceU.

Avez-vous donc quitté ou fini M. de Thou ' ? Jamais je n'ai pu me résoudre à le lire, quoiqu'on m'en ait pressée. A peine me soucié-je de ce qui se passe de mon temps, quand mes amis ou moi n'y sont point intéressés; comment pourrais- je m'intéresser à tous les événements passés? D'ailleurs je n'aivM les narrations (|u' autant qu'elles ont l'air de causeries. £nfin,

^ La ^aiide histoire de M. de Hiou, de 1545 à 1607. Madame du DofFand l'aurait lue dans la traduction française, 173%, seize volumes in-V». (L.)

enfin, parmi les morts ainsi que pamiiles vivants , on trouve peu de gens de bonne compagnie. Je perds un homme que je regrette fort, c'est M. Charnier; il est parti ce matin assez mécontent de n'avoir pu terminer ses affaires ' ; je le voyais tous les jours. Il ne s'ennuyait pas auprès de mon tonneau » et même il paraissait se plaire chez moi ; il ne sera à Londres que mercredi ou jeudi de la semaine prochaine.

Il vous porte les Mémoires de M. d'Aiguillon. Je suis curieuse de savoir ce que vous en penserez; ils ont produit un assez grand efifet dans le public, et ont assez disposé les esprits à l'événement qui vraisemblablement est arrivé ce matin, et dont je vous dirai ce que je saurai, aussitôt que je l'apprendrai. Le Parlement , les pairs , furent mandés hier pour un lit de justice qui a été tenu ce matin. L'on ne doute point que ce ne soit pour supprimer toutes les recherches et les procédures conti'e M. d'Aiguillon. On déclarera qu'il n'a rien fiait que suivant les ordres souverains; que, loin d'être répréhensible , il mérite des récompenses , et on prétend qu'il ne tardera pas à les recevoir, et qu'il aura incessamment une place dans le conseil d'État. Je suis bien aise du contentement qu'en aura la grandeduchesse, dont la conduite dans tout ceci a été d'une grande sagesse et d'une grande honnêteté.

La grand'maman ne revient pas si tôt de Ghanteloup que je i'espérais; elle ne sera ici que dans trois semaines, et partira tout de suite pour Gompiègne. Le grand-papa soupa chez moi vendredi dernier ; il fut très-aimable. Je lui dis encore un mot de M. de Richmond , et réellement je crois qu'il a raison quand il prétend que ce duc doit se contenter de jouir des honneurs qui lui sont assurés et à sa postérité, et qu'il est de toute impossibiUté d'enregistrer ses patentes, sa religion étant un obstacle invincible.

A 9 heures du soir.

Voilà les nouvelles du lit de justice; elles rendront les mémoires que M. Charnier vous porte, de la moutarde après dîner. Les amis de M. d* Aiguillon publient qu'il est très-mécontent de ce qu'il ne peut plus être jugé juridiquement; il feudra, pour le consoler, le faire ministre d'Etat, et l'on ne doate point que dimanche il n'entre au conseil.

' Il était attaclié an service de la Gouipa{;nie des Indes orientales, et fut envoyé par elle à Paris pour y traiter de quelques affaires. (A. N.)

Je crois devoir un compliment à la grosse duchesse ; Tem* barras est de savoir s'il sera allegro ou trîstïtio;je me déterminerai à adagio.

Je vous trouve heureux autant que vous vous le trouvez vous-même en vous comparant à tous ceux qui le sont moins que vous ; excepté le président et un très-petit nombre de gens qui éprouvent de grands malheurs, je n'en connais guère qui soient plus malheureux que moi ; mais je sais que l'on ajoute à ses maux en les racontant à ses amis ; on les ennuie , et Tennui est le tombeau de tous les sentiments. Adieu, portez-vous bien , trouvez tous les jours de nouveaux amusements , continuez à être heureux, c'est le seul bonheur que je puisse avoir.

Extrait du discours de M. le chanceliery et des lettres patentes,

« Le roi , occupé du soin de lever tout obstacle k la tran- » quilUté de sa province de Bretagne, n'avait pas cru de- V voir permettre à M. le duc d'Aiguillon de rendre publique » la requête qu'il avait présentée l'année dernière; mais lors- » qu'il a été compris dans l'information de Bretagne, Sa Ma- » jesté a désiré connaître de quelle nature était l'accusation » intentée contre lui ; la plainte a été reçue avec tout l'appareil » des formes judiciaires. Sa Majesté a été étonnée de voir que, » dans l'information, plusieurs témoins avaient déposé des faits » étrangers à la plainte, avaient annexé à leurs dispositions » des arrêts du conseil; enfin que les secrets de l'administra- M tion y pouvaient être compromis. Considérant que ceux que » Sa Majesté charge de ses ordres ne sont comptables qu'à elle » seule de leur exécution; que Sa Majesté n a vu dans la con- » duite de M. d'Aiguillon que de la fidélité et du zèle; qu'elle » regarde sa conduite comme itréprochable et conforme aux » ordres qu elle lui avait donnés, dont il ne doit compte qu'à » elle seule; que si elle lui doit de se justifier, elle se doit à » elle-même de ne point laisser pénétrer dans les secrets de » l'administration , et de ne point éterniser, par une instruction » criminelle, les ti*oubles qui agitent la Bretagne.

» A ces causes , Sa Majesté annule toutes les procédures et » les requêtes de l'affaire; ordonne que toutes poursuites soient >i interrompues , et impose au procureur général et à tous autres » le silence le plus absolu. »

DE MADAME l.A MARQUISE DU DEFFAND. 77

12 juillet 1770.

Je vous ai parlé plus d'une fois à cœur ouvert, madame; il est actuellement fendu en deux, et je vous envoie les deux moitiés dans cette lettre. h'Envîe et la Médisance sont deux nymphes immortelles. Ces demoiselles ont répandu que certains philosophes que vous n*aimez pas avaient imaginé de me dresser une statue, comme à leur député; que ce n'étaient pas les belles-lettres qu'on voulait encourager, mais qu'on voulait se servir de mon nom et de mon visage pour ériger un monument à la liberté de penser. Cette idée, dans laquelle il y a du plaisant, peut me faire tort auprès du roi. On m'assure même que vous avez pensé comme moi , et que vous l'avez dit à une de vos amies. Cette pauvre philosophie est un peu persécutée. Vous savez que le gros recueil de ï Encyclopédie est prisonnier d'État à la Bastille avec saint Billard et saint Grisel; cela est de fort mauvais augure.

Je me trouve actuellement dans une situation où j'ai le plus grand besoin des bontés du roi. Je ne sais si vous savez que j'ai recueilli chez moi une centaine d'émigrants de Genève, que je leur bâtis des maisons, que j'établis une manufacture de montres ; et si le roi ne nous accorde pas des privilèges qui noas sont absolument nécessaires , je cours risque d'être entièrement ruiné , surtout après les distinctions dont M. l'abbé Terray m'a honoré.

Il est donc très-expédient qu'on n'aille point dire au roi en plaisantant à souper : Les encyclopédistes font sculpter leur patriarche. Cette raillerie, qui pourrait être trop bien reçue, me porterait un grand préjudice. Je pourrais offrir ma protection en Sibérie el au Kamtschatka; mais, en France , j'ai besoin de la protection de bien des gens et même de celle du roi. Il ne faut donc pas que mfa statue de marbre m'écrase. Je me flatte que les noms de M. et de madame de Choiseul seront ma sauvegarde.

J'aurai l'honneur de vous envoyer, madame , les articles de la petite Encyclopédie que je croirai pouvoir vous amuser; car il ne s'agit à nos àgès que de passer le temps et de glisser sur la surfece des choses. On doit avoir fait ses provisions un peu

78 COllRESPONDANCE COMPLETE

avant l'hiver; et quand il est venu, il faut se chauffer doucement au coin du feu qu'on a préparé.

Adieu, madame ; jouissez du peu que la nature vous laisse. Soumettez-vous à la nécessité, qui gouverne toutes choses. Homère avoue que Jupiter obéissait au Destin ; il faut bien que nos imaginations lui obéissent aussi. Mon destin est de vous être bien tendrement attaché, jusqu^'i ce que mon faible corps soit changé en chou ou en carotte.

MADAME LA MARQUISE DU I^FFAND A M. HORACE WALPOLE

Paris, cJimanclie 15 juillet 1770.

Je ne sais pas ce qui m'arrive depuis quelque temps, je perds la faculté d*écrire, je n'ai que des idées confuses. Quand je reçois des lettres que je trouve bonnes, je tombe dans le découragement, par l'impossibilité que je trouve à y répondre. Votre dernière lettre me fait cette impression ; vous avez des pensées, vous les rendez avec une netteté, une énergie singulières. Moi, je ne pense point ; il faudrait que j'eusse recours à des phrases pour dire quelque chose; je raconte mal, et tout ce que je vois et que j'entends me fait si peu d'impression, qu'il me semble que je n'ai point d'esprit, et que quand mon âme n'est occupée ni remuée, je suis comme un chat, comme un chien, mais beaucoup moins heureuse qu'eux , parce qu'ils sont contents de leur état et que je ne le suis point du mien, il n'entre point de système dans ma tête sur ce qui pourrait faire mon bonheur; je voudrais m' amuser à faire des châteaux de cartes et que cela pût me suffire pour me délivrer de Fennui; j'y emploierais tous mes moments. Il est très-vrai que j'ai quelquefois des instants de gaieté : mais ce sont des éclairs qui ne dissipent point l'obscurité ni les nuages. Je n'ai point le projet de n'être heureuse que par telles ou telles choses; je laisse toutes les portes de mon âme ouvertes pour y recevoir le plaisir; je désirerais de barricader celles par où entrent le regret, l'ennui et la tristesse ; mais mon âme est une chambre dont le destin ou le sort ne m'ont pas laissé la clef. Ce qui est de certain, c'est que je n'ai point d'affiches, et que, si j'en avais, elles seraient toujours réelles et n'en imposeraient à personne.

Je suis ravie que vous ne vous souciiez plus de l'affaire de

DE MADAME LA MARQUISE DU DEFFA^iD. 7ft

M. d'Aiguillon; j'en sois excédée. Ce sont des députations, des reiEiontninGes» etc.» qui ne vcms font rien ni à moi non plus : voire embarras est très-juste, et trous le peig^z fort bien en me chai^eMiit de Eure v<ks eompUments à la grosse ducbesse * du je ne sais pus quai de monsieur son Jils, et de ne trouver aucun mot honorable qu^on puisse y appliquer» C'est tout ce qui a jamais été dk de mieux à ce su|et * .

Vous avez un singulier esprit ; prenez4e en louange si tous voulez. Je ne vous, en prie pas^ mais je ne m'y oppose pas.

Nous avons ici Jean- Jacques. Si je me délectais à écrire» j'aurais de quoi remplir deux feuilles sur son compte. Mais je ne saurais parlev longtemps de ce qui ne m'intéresse pas^ il prétend qn'il ne veut pas toncber sa pension d'Angleterre. Je voudrais savoir si ce^a est vrai ; il veut gagner sa vie à copier de la musique , il ne veut point voir les Idoles , ni leurs amis , ni leurs courtisans. Le prince de Ligne , qui est un assez bon garçon et me paraissait assez simple « vient de lui écrire pour lui offrir un asile chez kû en Flandre; son intention, ce me semble, a été de faire quelque chose d'aussi bon que k lettre du roi de Parusse, avec un sentiment différent ; il veut marquer un bon cœur, de la compassion, de la générosité, et il ménage toutes les faiblesses de cet homme en lui montrant qu'il les connatt toutes.

Jean-Jacques hii a répondu qn'il n'acceptait ni ne refosait ; le spectacle que cet homme donne ici est au rang de ceux de Nicolet ' . C'est actuellement la populace des beaux esprits qui s'en occupe.

Je ne vous parlerai point de M. de Richmond puisque vous ne vous en souciez plus; mais j'ai bien de la peine à croire qu'if ne soit plus en jouissance de la chose qu'il demande.

Quand vous verrez M. Charnier, il vous mettra au fait de ce qui me regarde autant que vous voudrez l'être ; car il me voyait tons les jours. Sa société me convenait et me plaisait fort. II y

1 La mère du dac d'Ai(>iûUon. (A. ^.)

* M. Walpolc avait dit: Faites, je vous pri«» mon roai^liineiit à la grosse docbeMedu je ne sais pas quoi de monsieur sou fils : je ne trouve , moi , aucun BOC liunoralile qu on puisse y appliquer. EidiB, je suis bien aise, pour l'aaMMir d*eUe, etua peu pour l'amour de moi, de n'être pas obligé de lire sa dêfenae. » (A. K.)

3 TlMéâtre des boulevardi» de Paria sur lequel on représentait des pantomimes et dc« farces. C'est aujourd'hui le théâtre de la Gaîté, (A. K.)

80 COKRESPONDANCE COMPLETE

a peu de gens ici qui me soient aussi ag^réabies. Il vous parlera d'un abbé Sigorgne dont je voudrais fixer le séjour ici; je crois vous en avoir déjà dit quelque chose. Je l'ai connu en province. C'est un homoie d'esprit, sans beaucoup d'agrément; mais il a de la justesse, des connaissances, du goût, de la franchise et de la simpUcité.

Vous avez grand tort de ne m' avoir pas envoyé vos vers à la princesse Amélie. La description de votre voyage m'a fort amusée, rien n'est plus singulier que d'écrire aussi bien dans une langue étrangère *.

^ Le lecteur sera sans doute curieux de voir la relation de ce voyage. M. Walpole était allé trouver la princesse Amélie, d'abord chez le {vénéraJ Coinvay, à Park-Place, et ensuite chez le lord Temple à Stow; c'ca*t de cette dernière visite qu'il donne le récit suivant :

Strawberry-Hill , dimanche.

« C'est avec beaucoup de satisfaction que je me retrouve chez moi. Ah! qu'il est incompréhensible qu'on aime a être faux, soumis et flattiMir! Je préférerais une chaumière et du pain bis à tons les honneurs dont on pourrait décorer la dépendance. Malgré cette aversion pour le métier, j'ai fort bien joué mon rôle de courtisan ; mais c'est que le terme était assez court, ^ous nous sommes assemblés chez miiord Temple le lundi au matin , nous nous sommes séparés le samedi avant midi. C*était toujours une' partie de huit personnes, le maître et la maîtresse du logis au lieu de M. Conway et madame sa femme; un auti'c seigneur qui remplaçait miiord Hertford, la princesse, ses deux dames, milady, M. Coke et moi. Voilà tout notre monde. La maison est vaste, les jardins ont quatre milles de circonférence outre la forêt; des temples, des pyramides , des obélisques , des ponts, des eaux , des grottes , des statues, des cascades, voilà ce qui ne Knit point. On dirait que deu?; ou trois empereurs romains y eussent dépensé des trésors. Tout cela ne m'était ])as nouveau ; mais un ciel fort beau 9 une verdure éclatante et la présence de la princesse donnaient un air de grandeur à ce séjour, que je ne lui avais jamais vu. Miiord Temple venait de faire bâtir un fort bel arc de pierre , et de le dédier à la princesse. Cet arc est pincé dans une orangerie, au sommet d'un endroit qu'on nomme les Champs-Elysées y et qui domine un très-riche paysage, au milieu duquel se voit un magnifique pont à colonnes, et plus haut la représentation d'un château à l'antique. La princesse était dans des extases, et visitait son arc quatre ou cinq foi^ par jour. Je m'avisai d'un petit compliment qui réussit à mei'veille. Autour de l'arc sont les statues d'Apollon et des Muses. Un jour la princesse trouva dans la main ilu dieu des vers à sa louange. Je ne les envoie pas, parce que ces sortes de choses ne valent rien qne dans l'instant, et se perdent tout à fait dans une traduction. On nous donna aussi un très-joli amusement le soir. C'était un petit souper froid dans une grotte au bout des Champs-Elysées, qui étaient éclairés par mille lampions dans des bosquets; et sur la rivière, deux petits vaisseaux, également ornés de lampions en pyramide, fiaisaient le spectacle le plus agréable. Mais en voilà assez : il ne faut pas vouh ennuyer de nos promenades en cabriolet, de notre pharaon le soir, et de

Nous avons ici les enfants de M. Elliot '; ils sont infiniment aimables, ils savent parfeitement le français, ils sont gais, doux et polis, et plaisent à tout le monde; je les vois souvent; j'ai pour eux toutes les attentions possibles ; mais ils n'ont besoin de personne pour les faire valoir. On leur trouve une fort jolie figure; vous ne pouvez pas dire tout cela à leur père, car il est en Ecosse.

Adieu. La grand'maman vient le 20 avec son mari, qui l'est allé chercher.

29 juillet 1770.

Ne craignez rien, monsieur, pour vous ni pour votre statue; vous êtes l'un et l'autre à l'abri de toute atteinte. Lé temps pourra endommager la statue; mais pour vous, qui est-ce qui peut vous nuire? Votre gloire irait toujours en augmentant, si cela était possible; bannissez toute terreur panique; nous ne sommes plus dans le siècle des bons mots, et il aurait été difficile, dans aucun siècle, d'en dire contre vous. Les plaisanteries des sots sont bien peu redoutables. Je voudrais qu'il vous fÙt aussi aisé d'obtenir des privilèges pour vos émigrants, qu'il vous l'est de terrasser tous vos envieux.

La grand'maman a le plus sincère désir de vous obliger en tout ce que vous désirez; et quoique accablée de sollicitations, aucune des vôtres ne la fatigue; elle est de retour de sa Salente depuis le 20 de ce mois : elle pail aujourd'hui pour Gompiègne» dont elle ne reviendra que le 27 d'août. Gomment «st-il possible que vous ne fossiez pas quelques vers pour elle? Et pourquoi TOUS occupez-vous éternellement d'une philosophie sur laquelle tout est dit et tout parfaitement bien dit, puisque vous en avez

tous ces petits riens qui remplissent les moments à la campagne. Il suffit de dire que tout s*est passé sans nuages , et que nos hôtes se sont conduits avec infiniment de politesse et de bonne humeur, que nous avons beaucoup ri; que la princesse était fort gracieuse et familière, et que si de telles vertus ont peu de ckannes , il serait difficile d*en composer une pareille qui n*eût mille fois plus de désagréments. Mais avec tout cela. Signera mia, je suis ravi qu*elle soit finie. ■

< Le lord Minto actuel et son frère Hugh Elliot, fils de feu sir Gilbert Elliot, baron de Minto. (18t7.) (A. N.)

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