‹ Correspondance complète de la marquise du Deffand avec ... le présidentChapitre 5 sur 53 · II · texte numérisé non relu

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traité toutes les parties? Divertissez-nous, égayezH^ous, nous en avons grand besoin, et moi en particulier, qui m'ennuie à la mort. L'horrible aventure que celle de Saint-Domingue! Il faut de pareils événements pour qu'on se trouve heureux : celui-ci laisse l'abbé Terray bien en airière.

Nous avons une princesse de M. . . qui s'est jetée dans un couvent, non pas pour prendre le voile comme Madame Louise, mais pour se séparer de son mari. Voilà une nouvelle aventure qui fera longtemps le sujet des conversations, et fera une grande diversion à l'affaire de M. d'Aiguillon.

Ce n'est pas une chose gaie, mon cher Voltaire, que de vieillir, surtout quand on n'a point fait les provisions dont vous me parlez. Si je ne me chauft'ais qu'au feu que j'ai préparé, je serais toute de glace ; mais par ma correspondance avec vous, je me trouve au coin de votre feu, et m'en trouve très-bien ; je n'en cherche point d'autre, parce qu'il n'y en a point d'autre.

Vous avez beau me reprocher de ne point aimer les philosophes, je n'en croirai pas moins qu'ils ne sont nullement de votre goût. Quoi qu'il en soit, vous serez parfaitement du mien jusqu'à la fin de ma vie.

Paris, lundi 0 août J770.

Je viens de sauter une poste; je n'eus pas le temps hier d'écrire, mais vous n'y gagnerez rien : cette lettre à la vérité arrivera plus tard, mais elle sera plus longue; j'en ai bien quelques scrupules, mais je suis dans l'habitude avec vous de les étouffer. Vos lettres, par exemple, m'en donnent d'infinis; vous m'avouez trè&-ingénument combien elles vous causent de gène et d'ennui ; ma conscience me dit alors ce que je devrais faire, mais je n'ai pas le courage de la croire, ni même de Técouter; votre mauvaise étoile vous a fait foire connaissance avec moi, la même m'a fait prendre de l'amitié pour vous; c'est une sorte de boite de Pandore d'où sont sortis la métaphysique, les spéculations , les styles de Scudéri. Les jérémiades , les élégies, voilà ma part : les épigrammes, les mépris, les dédains, et le pis de tout, l'indifférence, voilà la vôtre. Mais, ainsi que dans la boite de Pandore, il y reste l'espérance, et chacun se

DE MADAME LA MARQUISE DC DtEFFAISD. 83

la figure sekMi son goût. Vous voilà quitte de ce que je vous dirai de nous; passons aux nouvelles.

C'est la comtesse et non la duchesse *. La comtesse est bellesœur de la duchesse; eile est veuve du comte, frère cadet du duc {de Gramoni) ; elle s'appelait de Faux, demoiselle de Normandie, qui a eu beaucoup de bien; elle n'est amie de nos parents * que par bricole ; le terme est juste, car elle est l'intime du frère prélat'. Madame du Ghàtelet mène un grand deuil de cette aventure, c'est sa meilleure amie; elle n'est pas même de ma connaissance ; je ne l'ai rencontrée que deux ou trois fots; elle me parut sotte, hardie et bavarde.

J'ai dit, et j'ai eu raison, .que j'étais bien aise que otitte aventure fiiït arrivée en l'absence des miens, parce qu'on n'était pas à portée de leur imputer des propos imprudents. Us se conduisent à merveille ; ils sont environnés d'armes et d'ennemis-; mais ils ont, pour résister aux attaques, leur bonne administration , leur attachement pour le mattre, l'intérêt véritable qu'ils prennent à sa gloire. — Je ne sais ce qu'il arrivera d'eux, mais quoi qu'il en soit, ils conserveront l'estime des étrangers et de tous leurs compatriotes qui ne seront pas coquins avérés.

Pour moi, mon ami, .je suis fort tranquille, je me prepare à tout événement, parce que je suis intimement persuadée qu'ils conserveront toujours leur réputation , et ce sera leur gloire; et leurs ennemis dans leur triomphe, s'ils l'obtiennent, ne perdront point la leur, et c'est ce qui peut leur arriver de pis.

Il y a eu deux nouvelles dames admises à Compiègne aux soupers du petit château, la duchesse et la vicomtesse de Laval; leurs nuiris sont gouverneur et survivancier «de ce lieu. La comtesse de Valentinois a été nommée dame d'atour de la comtesse de Provence.

M. de Rosières, frère de l'abbé Terray, est déclaré chancelier du comte de Provence; le marquis de Lévis capitaine de ses gardes : on travaille k 6ûre leur maisân. Mais la nouvelle

1 De Gmomit. La daeliesse, dont il a déjà été parlé, était la sœnr du duc! de Choûeal. La cfM&tesse de Gramont était la mère da doc de-Grnmont; elle arait été exilée à quinze lieues de la cour et de Paris , pour quelque manque «apposé d*a tien tion ou de complaisance envers madame du Barry, dont plufiears autres dames de la cour s'étaient également rendues coupables. Elle fut cboisie pour donner un exemple de punition qu'on jugeait nécessaire. (A. N.) 3 Le duc et la duchesse de Choiseul. (A. N.) ^ L*arclievéqae de Cambrai, frère du duc de Choiseul. (A« N.)

la plus surprenante, et que je gardais pour la dernière, c'est que M. le Prêtre de Gbàteau-Giron, extrêmement fieuneux dans les affaires de Bretagne, a été nommé survivancier de la charge du président Hénault, surintendant de la maison de la feue reine , et présentement de celle de madame la Dauphine. Elle avait été donnée au président Âugier; mais on trouva des prétextes pour différer son remerctment, et M. le Prêtre n'a pas perdu de temps pour faire les siens; ainsi c'est pour lui une afIBaire conclue. On fisiit aussi une sorte de maison à Madame Victoire et à Madame Sophie \ Le marquis de Durfort et le chevalier de Talleyrand sont leurs chevaliers d'honneur; les autres officiers ne sont point encore nommés.

J'ai peine à me persuader que toutes ces nouvelles vous intéressent; mais si vous avez la patience de lire les gazettes, cette lettre en sera une de plus.

Au lieu de continuer ce journal, je suis bien tentée de le brûler; je me figure l'indifférence avec laquelle vous le lirez. En effet, qu'importe de savoir ce qui se passe dans un lieu et parmi des gens dont on ne se soucie guère? Après ces considérations, je vais cependant le continuer.

On avait ôté toutes les entrées chez M. le Dauphin à ^es anciens menins; on ne les avait pas données aux nouveaux; tout cela partait de la politique du gouverneur*. Ces jours passés on les rendit; le lendemain on les retira, et le surlendemain on les redonna : on ne savait pas bien encore si ce serait le dernier mot. On les a accordées à plusieurs qui ne les avaient jamais eues, à MM. de Soubise, le maréchal de Birqn, duc de Gontault, duc d'Aiguillon , et deux ou trois autres dont je ne me souviens pas. En conséquence de la grande amitié que la maréchale de Luxembourg affiche pour M. le Dauphin, le gouverneur lui a écrit qu'il lui donnait les entrées chez lui. Il me passe par la tête une polissonnerie que je n'ose dire; c'est sur toutes les entrées que le Dauphin donne , et sur celle (ju'il n'a pas.

Mes parents se conduisent dans la plus grande perfection ; ils ne prennent part à aucune tracasserie; ils s'occupent de leur besogne, et laissent faire et dire tout ce qu'on veut sans paraître s'en soucier, et ne s'en soucient guère en effet. Le maître se

< FiUes de Louis XV. (A. N.)

S Le dac de la Vaugayon. (A. N.)

porte bien y et si nous le conservçns, comme je l'espère, je ne doute pas que tout ne rentre dans Tordre accoutumé, d'autant plus qu il n'y a rien d'entamé sur ce qui regarde leur ministère, et que leurs ennemis sont de si sots coquins, qu ils se perdront eux-mêmes. t^„^u*^a^

Je fus hier avec la nîarécbalc de Boufflers, la maréchale de Luxembourg» la duchesse de Lauzun, et plusieurs hommes, à Gonesse, à une représentation de la Religieuse de la Harpe; elle fut aussi bien jouée pour le moins qu'elle le serait à la Comédie; mais cette pièce est traînante; il y a peut-être une vingtaine de vers assez bons : à tout prendre elle ne vaut rien, et elle m'ennuya.

Mardi 21.

La grand'maman arriva hier à cinq heures du matin : je ne la vis point à cause d'une partie à Montrouge '; elle a été trèsagréable; nous eûmes une musique charmante, une dame qui joue de la harpe à merveille ; elle me fit tant de plaisir que j'eus du regret cpie vous ne l'entendissiez pas; c'est un instrument admirable. Nous eûmes aussi un clavecin. Mais quoiqu'il tàt touché avec une grande perfection, ce n'est rien en comparaison de la harpe. Je fus fort triste toute la soirée; j'avais appris en partant que madame de Luxembourg, qui était allée samedi à Montmorency pour y passer quinze jours, s'était trouvée si mal, qu'on avait fait venir Tronchin, et qu'on l'avait ramenée le dimanche à huit heures du soir, qu'on lui croyait de l'eau dans la poitrine. L'ancienneté de la connaissance, une habitude qui a l'air de l'amitié; voir disparaître ceux avec qui l'on vit; un retour sur soi-même; sentir que l'on ne tien( à rien, que tout fuit, que tout échappe, qu'on reste seule dans l'univers, et que malgré cela on craint de le quitter; voilà ce qui m'occupa pendant la musique. Ce matin j'ai appris que la maréchale était beaucoup mieux; elle m'a fait dire qu'elle me verrait.

Jeudi 23.

Presque tout le monde reviendra dimanche de Gompiègne ; le roi ira le mardi à Chantilly avec madame la Dauphine, Mesdames et les dames de leur suite, madame du Barry et sa suite. Il en pourra résulter quelque événement, c'est-à-dire quelque lettre de cachet. On dit que madame de Mirepoix ne veut point

1 Chez «on frère labbé de Ckamrond. (A. N.)

86 CORRESPONDAWCE COMPLETE

être de ce voyage; le prétexte est que M. de Beauyau est brouillé avec M. le prince de Condé-. On s^en moque , parce qu'elle est brouillée eUeHméme avec son frère , et qu'elle passe sa vie avec M. de Soubise, qui est bien plus mal avec M. de Beauvau que n'est le prince de Condé.

Je lis V Histoire de Louis XIII, de le Vassor ; je n'en suis qu'au commencement de la régence. Toutes les intrigues de ce ten^s-là ont beaucoup die rapport à ce qui se passe aujorn^'hui. Je ne sais par où tout ceci finira ; il est impossible qu'il n'y ait pas quelqu'un qui succombe; savoir qui ce sera, voilà ce que je ne peux deviner; mais je ne suis pas sans crainte. La maitresse (madame du Barry) est bien animée contre nos amis, on ne cesse de l'irriter; les bons mots et les épigrammes pleuvent contre elle. L'autre jour, chez elle, on parlait de la rage. L'on disait que le plus sûr remède était le mercure; elle demanda ce que c'était que le mercure : Zent sais, dit-elle, ce que c'est, ze voudrais qu'on me le dit. Cette affectationi fit rire; on la raconta à quelqu'un qui dit : Àh! il est heureux ^fueile ait son innocence mercurielle : ee quelqu'un est la maréchale de Luxembourg; ne la citez pas.

Je ne prévois pas- avoir beaucoup de choses à ajouter à ee volume. Je compte qu'il pourra partir les premiers jours de ba semaine prochaine.

Lundi S7.

Ce volume est à sa dernière feuille. Il faut qu'il soit fermé demain pour partir mercredi; Pon me rép€md que c'est une occasion sûre ; je ne laisserai pas d'être inquiète jusqu'au mo^ ment que j'apprendrai que vous Paurez reçu. Ce n'est que par excès de prudence que je serai inquiète ; la plupart du monde se donne bien plus de licence que je n'en ai pris ; mais je crains si fort d'avoir des tracasseries et d'en faire avoir aux autres, que je porte la discrétion jusqu'à un excès ridicule. Mais, conrnne je me crois aujourd'hui en sûreté, je vous dirai nettement qu'il est impossible que la situation présente subsiste; il faut qu'avant l'espace de neuf ou dix mois il anîve un changement. Il y a une fermentation générale; tous les parlements se donnent la main \ tous marquent leur mépris et leur indignation contre le

^ Après le lit de justice du 37 |uin, mentionné dans la lettre de cette date, et le discours du chancelier Maupeou, sur T enregistrement forcé des lettres patentes, lesquelles, par la seule volonté du roi , arrêtaient toute la procédure pendante au parlement contre le duc d'Aiguillon; après ce lîr de justice, tous les

chancelier ; le contrôleur général rendra bientôt sa banqueroute complète. Le crédit est absolument perdu; il n'y a, disent ses émissaires, d'autre recette pour relever le crédit, que de faire la banqueroute totale; alors le roi ne devant plus rien, tous les particuliers qui renferment aujourd'hui leur argent s'empresseront à le placer sur lui, parce qu'alors il sera en état d'en payer les intérêts. Je ne sais comment vous trouvez le raisonnement, il me paraît à moi fort mauvais. Nous sommes accablés de remontrances, de représentations, de réquisitoires, d'arrêts, de lettres patentes, etc., etc. Je ne saurais croire que le détail de toutes ces choses vous fût agréable. Elles m'ennuient si fort que c'est tout ce que je peux faire que d'en entendre parler. Je me garde bien de les lire. D'ailleurs, mon ami, je trouve trèsridicule, à l'âge que j'ai, de me passionner pour tout ce qui se passe et pour tout ce qui peut arriver. J'aime fort mes parents, je le leur prouve par ma conduite, et si je pouvais leur être utile, je m'y mettrais jusqu'au cou; mais dans tout ceci, je ne puis être que spectatrice; jeTfprétends que leurs ennemis les servent mieux que leurs amis; ceux-ci poussent leur zèle un peu trop loin; leur imprudence, leur fierté ressemble trop à Finsolence, et ne peut manquer de déplaire et d'envenimer les esprits. Les autres ont tant d'infamies, de bassesses, de fourberies, et sont si fort à découvert, qu'ils sont en horreur au public, et qu*ils n'ont de partisans que leurs complices. Il y a ^n M. Ség;Tiier, avocat général, qui vient de recevoir des affronts de sa compagnie ' . Dans les arrangements que le public ima-

|iarlemeats du royaume prirent part à la résistance faite par celni de Paris à cet acte d*aatorité. Un arrêt succéda à un autre de la part des parlements de Toulouse eC de Bordeaux, par lesquels le duché d'Aiguillon fut dépouillé de tous les droits et privitéfres de la pairie , jusqu'à ce que le duc fût acquitté parla loi deê charges portées contre lui. Le parlement de Rennes, celui de la province oii les malrersations du duc d* Aiguillon avaient eu lien^ renvoya, «ana les ooirrir, les lettres patentes du roi, tendantes à annuler un de ses anrêfs; une dépntation de dix-neuf de ses membres qui avait obtenu la permission de se présenter devant le roi à Gompiègne, le 20 aoât, reçut déleni^e expresse de passer par Paris en venant et en retournant. On lui interdît de même la faculté de dire un seul mot au roi, qui lui observa que ses lettres patentes auraient dâ imposer un silence absolu an parlement, que sa conduite était d*une nature trop grave pour ne piis être punie ; mais que Sa Majesté se contenterait de châtier denx d'entre eux, espérant que leur exemple retiendrait les antres dans le devoir. Deux de ces membres furent en conséquence envoyés au château de Vincennes. i(A. K.)

' M. Séguier, avocat général du parlement de Paris, était, par sa charge,

gine, on dit qu il aura le département des affaires étrangères, M. de Paulmy celui de la guerre, et M. d'Aiguillon la marine. Tout cela n'arrivera pas, à ce que j'espère; mais qui est-ce qui oserait en répondre? Rien n'est impossible à l'Amour; on le peint aveugle ; cette idée des poëtes se réalise bien aujourd'hui.

La grand'maman est à Gennevilliers ' avec son abbé; eUe a quitté Paris poiu* éviter l'ennui; elle l'a retrouvé à Gennevilliers. Quand le cœur n'est pas satisfait, l'ennui s'en empare, et il est impossible de s'en débarrasser. Son époux vit fort bien avec elle; et si l'absence de la belle-sœur pouvait être éternelle, elle se trouverait bien partout ; mais cette belle-sœur sera de retour dans un mois.

Il y a bien des détails que je pourrais vous conter, et qui vous amuseraient, mais que je ne puis écrire. Enfin je suis sûre que j'aurais pour plusieurs jours des détails à vous raconter, qui vous intéresseraient autant que les anecdotes du règne de Louis XIV.

Adieu; vous n'êtes pas encore quitte de moi, j'ajouterai quelques lignes avant de fermer cette lettre.

Mardi 28.

Voici la fin ; mandez-moi avec votre franchise ordinaire si ce journal ne vous a point excédé, et si vous seriez content d'en recevoir de temps en temps.

^dieu : voici des vers sur notre chancelier.

Le grand yizîr qnî dans la France Pour régner seul met tout en fîeu.

Méritait le cordon , je pense , Mais était-ce le cordon bleu?

obligé de dresser les réquisitoires contre les livres condamnés à être bruléj pour cause des doctrines erronées qu'ils pouvaient contenir. Mais on soupçonna M. Séguier d*ayoir néglige les intérêts du parlement lorsqu'il fut député comme avocat général vers le roi à Versailles, en ne remettant point au roi lui-même son message, et en consentant de recevoir une réponse du chancelier. Le parlement) pour inarquer son mécontentement, ne permit point la publication du réquisitoire , et fit paraître son arrêt sans cette pièce. Gela fut considéré comme un si grand affront par son auteur, qu'il eut recours a l'autorité, et le réquisitoire fut imprimé an Louvre par ordre du roi. (A. N.)

^ Maison de campagne près Paris, que la duchesse de Ghoiseul avait héritée de son père, le comte du Châtel. M. de Vaudreuil, qui Ta possédée le dernier, y donna des fêtes magnifiques. (A. N.)

DE MADAME LA MAHQUISE DU DEPFAND. 89

8 auguste 1770.

Eh bien 9 madame, je De peux en feire d'autres, je ne peux louer les gens sérieusement en face. Vous vous doutez bien que les six vers qui commencent par Étudiez leur goût sont pour la petite-fiUe, et tout le reste pour la grand'maman, J'ai été bien aise de finir par la Harpe, parce que le mari de la grand'maman lui fait du bien et lui en pourra faire encore.

Il fout un tant soit peu de satire pour égayer la louange. La satire est fort juste et tombe sur le plus détestable fou que j'aie jamais lu. Son Héloïse me parait écrite moitié dans un mauvais lieu, et moitié aux Petites-Maisons. Une des infamies de ce siècle est d'avoir applaudi quelque temps à ce monstrueux ouvrage. Les dames qu'il outrage sont assui-ément d'une autre nature que lui. La Zaïde de madame de Lafayette vaut un peu mieux que la Suissesse de Jean-Jacques , qui accouche d'un faux germe pour se. marier. Ce polisson m'ennuie et m'indigne, et ses partisans me mettent en colère. Cependant il faut être véritablement philosophe, et calmer ses passions, surtout à nos âges.

Votre homme, qui ne s'intéressait qu'à ce qui le regardait, doit vous raccommoder avec la philosophie. Tout ce qui regarde le genre humain doit nous intéresser essentiellement, parce que nous sommes du genre humain, N'avez-vous pas une âme? n' est-elle pas toute remplie d'idées ingénieuses et d'imagination? S'il y a un Dieu qui prend soin des hommes et des femmes, n'étes-vous pas femme? S'il y a une Providence, n'estelle pas pour Vous comme pour les plus sottes bégueules de Pans? Si la moitié de Saint-Domingue vient d'être abfmée, si Lisbonne l'a été la même chose, ne peut-elle pas arriver à votre appartement de Saint-Joseph? Un diable d'homme inspiré par Belzébuth vient de publier un livre intitulé Système de la nature, dans lequel il croit démontrer à chaque page qu'il n'y a point de Dieu. Ce livre efifrayetout le monde, et tout le monde le veut lire. Il est plein de longueurs, de répétitions, d'incorrections; et malgré tout cela , on le dévore. Il y a beaucoup de choses qui peuvent sédm're; il y a de l'éloquence, et quoiqu'il se trompe grossièrement en quelques endroits, il est fort au-dessus de Spinosa.

90 CORRESPONDANCB COMPLETE

Au reste, croyez que la chose vaut bien la peine d'être examinée. Les nouvelles du jour n'en approchent pas, quoiqu'elles soient bien intéressantes.

Ceux qui disent que les pairs du royaume ne peuvent être jugés par les pairs et par le roi sans le parlement de Paris, me semblent ignorer l'histoire de France. Il semble qu'à force de livres on est devenu ignorant. Je ne me mêle point de ces querelles; je songe à celle que nous avons avec la nature. J'en ai d'ailleurs une assez grande avec Genève. Je lui ai volé une partie de ses habitants, et je fonde une petite colonie que le mari de votre grand'maman protège de tout son cœur. • Il n'y a maintenant qu'un tremblement de terre qui puisse ruiner mon établissement ; mais je veux que celui à qui j'ai tant d'obligations donne son denier à la statue, et je veux surtout qu'il donne très-peu, 1* parce qu'on n'en a point du tout besoin, 2"" parce qu'il donne trop de tous les côtés. C'est une aflhire très-sérieuse ; je casserais à la statue les bras et les jambes , si son nom ne se trouvait pas sur la liste.

Adieu, madame, faites comme vous pourrez; vivez, portezvous bien, digérez, cherchez le plaisir s'il y en a. Luttez contre cette £atale nature dont je parle sans cesse, et où j'entends si peu de chose. Ayez de l'imagination jusqu'à la fin , et aimez votre très-ancien serviteur, qui vous est plus attaché que tous vos serviteurs nouveaux.

Paris 9 22 août 1770.

Grand-papa, grand'maman, petite-fille, secrétaire, amis, connaissances, tous sont charmés de vos vers ', mais on ne vous (piitte point de la prose. J'entebds parler d'une réfutation d'un certain livre; je voudrais l'avoir. Je m'en tiens à connaître ce livre par vous*. Toutes réfutations de systèmes doivent être bonnes, surtout quand c'est vous qui les faites. Mais, mon cher Voltaire , ne vous ennuyez-vous pas de tous les raisonnements

1 Epître a madame la duchesse de ChoiseuL Voy. Œuvres de VoUairey i. XIII, p. 216. (L.)

* Système de la nature on des Lois du monde physique et du monde moral. (L.)

métaphysiques sur les matières inintelligibles? Ils sont, à mon avis, ce que le clavecin du père Gastel était pour les sourds. Peot-mi donner des idées et peut-on en admettre d'autres que celles que nous recevons par nos sens? Un sourd, un aveugle de naissance, peuvent regretter de ne pas voir, de ne pas entendre ; mais cependant ils ne savent ce que c'est que voir et qu'entendre, ce que c'est que ces facultés qui leur manquent; ils ne nient pas ce qu'on leur en dit, mais ils s'ennuient de tout ce qu'on leur dit pour leur en donner la connaissance. De tout ce qu'on a écrit sur ces matières, c'est \e Philosophe ignorant et la Beligion naturelle que je lis avec le plus de plaisir. Je ne me tourmente point à chercher à connaître ce qu'il est impossible de concevoir. L'éternité, le commencement, le plein, le vide; quel càM)ix peut-on faire?

Je n'irai point d'un vol présomptueux, etc..

Voilà oii je m'en tiens; £aire autant de bien que je peux, le moins de mal qu'il m'est possible, laisser à chacun sa façon de penser, ne troubler le bonheur ni la paix de personne, éviter l'ennui et les indigestions, les supporter patiemment quand on ne peut faire autrement; aimer^ estimer mon très-bon ami Voltaire, souhaiter qu'il me survive, parler sans cesse de lui avec la grand'maman, recevoir souvent de ses lettres et de ses ouvrages, voilà ce que je désire pour le peu de jours qui me restent.

M. DK VOI.TJLiaE ▲ MADAME LA MARQUISE BV DEPFAND.

2 septembre ITTO.

Je Tons envoie , madame , par votre grand'maman , la petite drôlerie en faveur de la Divinité, contre le volume du Sysiême de la nature, que sûrement vous n'avez pas lu; car la matière a beau être intéressante, je vous connais, vous ne Toalez pas vous ennuyer pour rien au monde ; et ce terrible fivre est trop plein de longueurs et de répétitions pour que TOUS puissiez en soutenir la lecture. Le goût chez vous marche arvant tout : celui qui vous amusera le plus , en quelque genre que ce soit, am*a toujours raison avec vous. Si je ne vous

9t CORRESPONDANCE COMPLÈTE

amuse pas, du moins je ne tous ennuierai guère, car je réponds en vingt pages à deux gros volumes.

Je me flatte que votre grand'maman s'est enfin réconciliée avec Catherine II. Tant de sang ottoman doit eflacer celui d'un ivrogne qui l'aurait mise dans un couvent; et après tout, ma Gatau vaut beaucoup mieux que Mustapha. Avouez, madame , que dans le fond du cœur vous êtes pour elle.

Des lettres de Vienne disent que la canaille musulmane a tué l'ambassadeur de France et presque toute sa suite, que l'ambassadeur d'Angleterre s'est sauvé en matelot, et que Mustapha a donné une garde de mille janissaires au bailli de Venise. Je ne veux point croire ces étranges nouvelles; mais si malheureusement elles étaient vraies , votre grand'maman elle-même ferait des vœux pour que Catherine fût couronnée à Gonstantinople.

Le roi de Prusse est allé en Moravie rendre à TEmpereur'sa visite familière. Il y a actuellement entre les souverains chrétiens une cordialité qui ne se trouve pas entre les ministres.

Voilà, madame, tout ce que sait xm vieux solitaire, qui voit avec horreur les jours s'accourcir et Fhiver s'approcher. Conservez votre santé, votre gaieté, votre imagination et votre bonté pour votre très-vieux et très-malingre serviteur, qui vous est bien tendrement attaché pour le reste de ses jours.

Paris , lundi 3 septembre 1770.

Il faut de nécessité que je vous écrive aujourd'hui ; ma lettre ne partira que jeudi , mais je ne puis me refuser de vous raconter -le trouble où j'ai été ce matin. J'avais soupe hier au soir à Gennevilliers avec votre nièce, j'avais soupe le samedi avec le grand'papa et mesdames du Ghàtelet et de Damas : rien n'annonçait l'orage ; le grand-papa était gai, il était arrivé le matin à Gennevilliers pour chasser; il devait y coucher, le lendemain dimanche aller au conseil à Versailles, et le lundi partir pour la Ferté, chez la Borde ', d'où il devait revenir le mercredi 5. Ce matin à dix heures j'entends tirer le canon, je suis étonnée» je dis : Le roi est à Versailles depuis vendredi qu'il est de retour de

^ Le banquier de la cour. Il a péri sur Téchafand, en 1793. (A. N.)

Chantilly. Serait-ce madame la Dauphine qui viendrait à Notre- Dame? Je sonne mes cens, on me dit : La place Louis XV est pleine de mousquetaires, le roi vient d'arriver au parlement. Voilà que je me figure que tout est perdu , que l'on va foire main basse pour le moins sur une partie du parlement , que

peut-être Enfin, la tête me tourne. Chez qui enverrai-je?

Chez madame de Mirepoix, avec qui, par parenthèse, je suis le mieux du monde : on y va , elle n'est point éveillée. J'envoie dans tout mon voisinage chez les personnes de ma connaissance, je finis par chez la {prosse duchesse ; chacun est étonné et ne sait rien. Je suis prête à me lever, je demande mes chevaux, je veux aller chez madame de Beauvau et peut-être tout de suite à Gennevilliers. Ces premiers mouvements passés, je me calme et je me dis qu'il n'en résultera qu'une curiosité satisfaite, que la fatigue que je me donnerai ne sera utile à personne ; je reste dans mon lit et je m'endors après avoir entendu de nouveau le canon, le roi n'étant pas resté plus d'une demi-heure ou trois quarts d'heure au parlement. On m'éveille sur les deux heures et l'on m'apporte un bulletin de la part de la grossç duchesse, que je joindrai à cette lettre, que je reprendrai quand je saurai quelque chose de plus.

Mercredi 5.

Voilà votre lettre qui arrive et qui ne me met point en train de continuer mon récit. Votre goutte iait un peu de diversion à ce sujet ; je voudrais que vous vous contentassiez de savoir qu'il ne s'est agi que de l'afiaire de M. d'Aiguillon. Le roi a réprimandé son parlement, a fait enlever les minutes, les grosses et toutes les pièces de la procédure, a défendu qu'il fût jamais plus question de cette afiEaire, et a ajouté à cette défense les plus sévères menaces, si l'on y contrevenait. Personne n'était averti de la résolution qu'avait prise le roi , et ce ne fiit que le dimanche à dix heures et demie du soir, au sortir du conseil, que le roi déclara ce qu il devait faire le lendemain matin. Il le dit à tout le monde et particulièrement au grand-papa, qui lui dit que , comme il ne lui était pas nécessaire dans cette occasion, il lui demandait s'il ne pouvait pas faire son petit voyage. Le roi y consentit de bonne grâce. Le grand-papa partit le lendemain à six heures; il arriva ce soir à neuf ou dix ; la grand' maman revient aujourd'hui de Gennevilliers pour l'attendre : je souperai avec eux ce soir; il y aura mesdames de Beauvau et de Poix , et madame de Choiseul qu'on appelle la petite sainte; le prince de

Beaufremont et le grand abbë. Je recommencerai un journal où je mettrai des particularités qui m'échappent aujourd'hui; dans ce moment ci, je ne puis entrer dans des détails, votre goutte me trouble un peu la tète; j'attends de votre amitié que vous me donnerez de vos notivelles plus souvent qu'à l'ordinaire, et que vous me direz exactemeixt la vérité.

Adieu. Je ne vous envoie point le bulletin de madame d'Aiguillon; il n'est pas exactement fid^e. Il y a un imprimé de tout ce qui s'est passé. Je vous l'enverrais si cela ne rendait pas mon paquet très-gros. Je verrai avec votre cousin s'il y a quelque moyen de vous le faire parvenir.

P, S. i six heures.

Je vous envoie l'imprimé du Parlement.

Séance du roi en son Parlement de Paris, du lundi trois septembre mil sept cent soixante-dix j du matin '. . . .

M. le chancelier étant monté vers le roi, agenouillé à ses pieds pour recevoir ses ordres ; descendu , remis en sa place ; le roi ayant ôfé et remis son chapeau , a dit :

a Messieurs, mon chancelier va vous expliquer mes inten- )) tions. »

Sur quoi M. le chancelier a dit :

« Messieurs,

1» Le roi , après vous avoir fait connaître , par une loi enre- » gistrée en sa présence , qu'il importait au secret de Texercice n de son administration , ainsi qu'à la tranquillité de sa province » de Bretagne, que l'aflfeire intentée contre M. d'Aiguillon, » honoré de sa confiance et chargé de ses ordres , demeurât n ensevelie dans l'oubli, devait penser que, soumis à ses von lontés, vous cesseriez de vous occuper de cette affaire.

n Néanmoins, dès le 2 juillet dernier, sur une information » anéantie, vous avez rendu un arrêt par lequel, sans autre n instruction préalable , sans preuves acqinses , et au mépris des )» règles et des formes judiciaires , vous avez tenté de priver des » principales prérogatives de son état un pair du royaume, dont n la conduite a été déclarée irréprochable par Sa Majesté ellen même.

1 Les nopis des pairs , présidents et conseillers présents ont été omis i^. (L.)

9 Cet arrêt 9 cpie Sa Majesté a cassé par celui de son n coDseil du 3 juillet , qui vous a été signifié en la personne de n votre greffier en chef, de l'ordre exprès de Sa Majesté, a été n suivi de vos arrêts des 11 juillet et l**" août, par lesquels vous » avez persisté dans F arrêt du 2 juillet.

n Le roi a écouté vos représentations; il y a reconnu l'esprit » de chaleur et d'animosité qui les a dictées.

« Vous avez depuis multiplié les actes contraires aux volontés » de Sa Majesté.

n Votre exemple a été le principe et la cause d'actes encore n plus irréguliers, émanés de quelques autres parlements.

» Sa Majesté veut enfin vous rappeler à Tobéissance qui lui » est due ; elle vient vous faire connaître ses intentions , et vous n imposer de nouveau le silence le plus absolu.

n Elle veut bien effacer jusqu'aux traces de votre conduite » passée, et vous ôter les moyens de lui désobéir à l'avenir.

n Le roi ordonne que :

■ Les pièces envoyées au parlement de Paris, en conséquence des arrêts du parlement de Bretagne, des 21, 18 mars et 26 juillet derniers;

■ La minule et les grosses de Tarrèt du 7 aTril , qui déclarent nulles les infiMmaUoDs laites en Bretagne ;

» La plainte rendue par le procureur général du parlement de Paris ;

• Celles rendues par M. le duc d'Aiguillon , MM. de la Ghalotais et le nommé Âudouard;

• La minate et les grosses de Tinformation fiiite à Paris ; a Les oonclosions da procureur général;

> Les arrêtés des 9, 26 mai, 26 et 28 juin ;

■ Les deux arrêtés du 2 juillet; » L'arrêt dndit jour;

• La signification qui en a été faite à M. le duc d* Aiguillon;

■ Les représentations arrêtées ledit jour ;

• Les arrêtés des il et 31 juillet;

• Les deux arrêtés du 1^** août ;

■ Ceux des 3, 8, 9 et 21 août dernier,

» lui soient remis par les greffiers et ceux qui en sont les déposi- « taires. »

Sur quoi M. le cbancelier ayant appelé successivement Ysabeau, Dufranc, Fremyn et le Ber, ils se sont approchés, et ont remis les pièces ci-dessus mentionnées.

Ensuite, M. le chancelier, monté vers le roi, s'est agenouillé k ses pieds pour recevoir ses ordres. Redescendu, remis à sa place 9 assis et couvert, a dit :

ti Le roi ordonne que lesdits actes et procédures, arrêts et n arrêtes, soient supprimés de vos registres.

» Sa Majesté vous fait défense de tenter de les rétablir en n votre greffe par copies ou expéditions, si aucunes existent n desdits actes, pièces et procédures, ou par procès-verbaux n de réminiscence du contenu desdits actes, pièces et procéi> dures , ou par telle autre manière et forme que ce puisse être.

» Sa Majesté ordonne, sous peine de désobéissance, à son » premier président et à tout autre président ou officier qui » présiderait en son absence, de rompre toute assemblée où il n pourrait être question de rétablir, en tout ou en partie, les n actes, pièces ou procédures supprimés.

n Elle leur défend, sous les mêmes peines, d'assister aux » délibérations que vous pourriez tenter de prendre, malgré » eux, à ce sujet, et d'en signer les procès-verbaux.

n A l'égard de vos représentations. Sa Majesté a vu avec » étonnement que vous tentiez d'établir des rapports entre les n événements de son règne et des événements malheureux qui n devraient être effacés du souvenir de tout bon Français, et n auxquels son parlement ne prit alors que trop de part : elle » veut croire qu'il n'y a que de Timprudence dans vos exprès* » sions.

» Sa Majesté persiste dans sa réponse au sujet des défenses 1) qu'elle a JFaites aux princes et aux pairs ; et quoique ce qui se » passe en Bretagne vous soit étranger, elle veut bien vous dire n qu'elle ne souffrira jamais qu'on renouvelle une procédure » que des vues de sagesse et de bien public lui ont fait une loi n d'éteindre ; que les deux magistrats n'ont été arrêtés que parce » qu'elle a été offensée de leur conduite ; et elle vous avertit » que ceux qui se conduiront conmie eux ressentiront les effets n de son indignation.

}> Sa Majesté vous défend, sous peine de désobéissance, n toutes délibérations sur ces objets.

I) Elle vous défend pareillement de vous occuper de tout ce » qui n'intéressera pas votre ressort.

» Elle vous prévient qu'elle regardera toute correspondance • avec les autres parlements comme une confédération crimi- » nelle contre son autorité et contre sa personne.

» Elle donne ordre à son premier président, et à tout autre n président ou officier de son parlement, qui présiderait en son » absence , de rompre toute assemblée où il serait fait aucune

> proposition tendante à délibérer sur les objets sur lesquels V elle vous a imposé silence , ainsi que sur tout envoi qui vous » serait fait par les autres parlements. »

M. le chancelier est ensuite monté vers le roi, a{][enouillé à ses pieds pour recevoir ses ordres. Descendu, remis à sa place, assis et couvert, a dit :

« Le roi ordonne aux présidents et conseillers des enquêtes » et requêtes de se retirer dans leurs chambres , pour y vaquer » à Fexpédition des afiËaiires des particuliers. »

Sur quoi les présidents et conseillers dés enquêtes et requêtes se sont retirés.

M. le chancelier étant ensuite remonté vers le roi et redescendu, le roi s'est levé et est sorti dans le même ordre qu'il était entré.

MADAME LA MARQUISB DU DEFFAND A M. LE CHEVALIER DE l'ISLE *

(inédite).

Paris , le 30 septembre ( 1770 ? ) ^

Savez-vous, monsieur, FefFet que me font les jolies lettres? D'abord un extrême plaisir, et puis un violent chagrin ; voilà ce que la vôtre me fait éprouver. Aux charmes de la lecture succède rembarras de la honte d*y répondre; mais il faut se mettre à son aise en n'ayant aucune prétention. Je vous dirai donc tout bêtement que je n'ai jamais rien vu de si parfaitement joli que votre lettre; l'article du Réquisitoire' m'a enchantée 4 je n*ai pas pu me tenir de le faire lire à ceux que j'en ai crus di^es. Vous me tournez la tête en me flattant que je n'ai pas dëpla aux deux sœurs ^ ; je les trouve infiniment aimables , et elles ont parfaitement soutenu l'opinion que m'en avait donnée M. Walpole. Il est bien malade de sa goutte, et j'en suis fort

1 L,a sascriptioo est: A Monsieur, Monsieur de l'Isle, chez madame la loarqpiise du Châtelet, aux eaux de Bourbonne. (L.)

S J« suppose et je suis presque sûr que cette lettre est de 1770. !<> Le chevalier était h. Bour-bonne au mois de septembre 1770 : ma lettre à son cousin le conte de Riocourt confirme ce que je dis (5M) octobre) ; ff* Le duc de Ghoiteol faisait tout ce qu'il pouvait pour faire déclarer la guerre à TAngleterre. Or, madame du DefFand parle de la guerre. (H. de i'Isle.)

' Quel réquisitoire? {H. de VJsle.)

^ Peat-étre madame de Ghoimondeley? {H, de VIsie,)

lu

inquiète. Quand il se portera mieux, je me promets bien de lui donner le [Saisir de lui foire lire votre lettre. J'espère qu'il ne deviendra point notre ennemi, et que le ministre de la guerre le deviendra de la paix * .

Quand reviendrez-vous , monsieur? Je vous attends, je vous désire, je m'applaudis beaucoup de l'honneur de votre souvenir, que je mérite par les sentiments que j'ai pour vous.

Paris, 5 octobre 1770.

Savez-vous, mon cher Voltaire, que j'avais résolu de ne vous plus écrire? Je croyais n'avoir plus rien à dire, et il me paraissait injuste de vous donner de l'ennui pour obtenir en échange du plaisir. Mais, toutes réflexions faites, l'intérêt a prévalu. L'arrivée de M. Craufurd a fort contribué à me faire clianger de résolution. Il m'a dit que vous diriez du bien de moi, que vous m'aimiez; et quoique je sois devenue fort défiante, je n'ai pu me défendre d'en croire quelque chose. Si vous m'aimez, vous avez raison, car en vérité, je crois être la personne qui vous aime le plus. Je n'ai encore causé qu'un moment de vous avec M. Craufurd, mais je me propose bien de le beaucoup interroger. Je voudrais savoir si vous êtes à peu près heureux, et si la gloire vous tient lieu de tout. J'ignore quel est le charme de cette jouissance, c'est sans doute celle du paradis, et c'est peut-être pour cela qu'on appelle ses habitants bienheureux. Cependant tout ce qui les environne jouit du même bonheur, et dans ce monde-ci la gloire consiste dans la prééminence.

Pour moi , mon cher Voltaire , je fais consister le bonheur dans l'exemption de deux maux, les douleurs du corps et l'ennui de l'âme. Je n'aspire point à une parfaite santé ni à aucun plaisir ; je supporterais patiemment mon état actuel , qui aux yeux de tout le monde paraît bien malheureux, si j^avais un ami véritable. L'amitié est la seule passion que l'âge n'amortit point. Je ne crois pas que celle que vous avez pour la csarine soit d'un genre à satisfaire votre cœur; cette czarine est une

* Il me semble que cette phrase est embrouillée? (H. de l'Isie.) Nous sommes plus indulgent et pensons que cela s*enteiid fort bien. (L.)

héroïne de gazette; ses succès sont brillants, elle a certainement im grand courage, rien ne la détourne de ses projets; mais soufiirez que je donne la préférence à votre Sémiramis , dont les remords me forcent à l'aimer, À la plaindre et à ovd>lier ses forfaits.

Vous me trouvères bien impertinente, mais pour(}uoi voulezvous savoir ce que je pense? J'ai fait vœu de dire toujours la vérité; je ne serais point flattée d'être approuvée par vous, si je surprenais votre approbation.

Est-il vrai que vous comptez passer Thiver dans les provinces méridionales? Que ne venez-vous plutôt à Paris? J'aurais une gramde satîsfection de causer avec vous, et de vous dire, mon cher Voltaire, que vous êtes la seule personne que j'admire, et dont l'estime et l'amitié me flatteraient le plus.

Mercredi, 21 noTembre) à huit heures du matin. Rien n'est si irrégulier que la poste. Elle n'arrive souvent que le lundi ; alprs il n'est plus temps de répondre ; c'est la dernière aventure. Vous m'annoncez dans votre dernière lettre, de mardi 13, que vous m'écrirez le vendredi 16 ; c'est ce que je ne saurai qu'à trois heures après midi , et comme alors je ne serai pas seule, je me détermine à vous écrire actuellement, et à ne répondre à cette lettre du 16 (si en efiFet je la reçois) que par un nommé M. Liston ', qui doit retourner à Londres jeudi on vendredi. Je vous enverrai par lui une nouvelle traduction de Suétone, faite par Tordre du grand-papa*; vous serez content de l'épltre^dédicatoire, médioci^ement du discours prélimi-

1 Robert Liston, qui fut employé ensuite k différentes missions diplomaiiques. (A. N.)

2 La traduction de Suétone, par M. de la Harpe. M. Walpole n'était pas parfaitement d'accord avec madame du Deffand sur cet ouvrage; car il dit dans sa réponse : « J'ai lu l'épitre dédicatoire, le discours préliminaire el les obserrations sur chaque César. Pai^onnez si , excepté la dernière phrase, je trouve la dédicace assez commune. Le discours me plaît comme ça, ses jugements me paraissent assex justes. Pour les observations, elles valent peu et ne 4mmitiennent qae des critiques d'nn M. Linguet, qui, malgré M. de la Harpe, me parait, par les citations mêmes (car je ne l'ai jamais lu), n'avoir pas toujours tort. >

100 CORRESPOISDAISGE COMPLETE

naire; mais pour le reste, je n'en sais rien, n'en ayant lu que cinq ou six pages. Je ne peux pas lire présentement V Histoire de Malte; je me suis enfoncée depuis deux mois dans la Vie de Louis XIII, par le Vassor, dont il y a vingt-trois volumes : j'en suis au quinzième, et j'aurai la persévérance d'aller jusqu'à la fin. Gomme il y a des sommaires marginaux qui m'avertissent de quoi il va être question, je passe tout ce qui ne m'intéresserait pas, et je ne lis guère que les intrigues et les manèges de la cour, qui m'amusent infiniment. Cet auteur me platt; il dit ce qu'il pense avec franchise et audace; son style est dans le goût des Mémoires de Mademoiselle, et j'aime mieux cette manière que celle des beaux diseurs. De plus , nous faisons une lecture l'après-dlnée : les Mémoires de M. de Saint-Simon ', où il m'est impossible de ne vous pas regretter : vous auriez des plaisirs indicibles ; ajoutez les gazettes , des traductions de vos papiers anglais que je reçois une ou deux fois la semaine, le Journal encyclopédique; voyez si je puis entreprendre d'autres lectures! Je résiste avec peine à celle que vous me conseillez; j'ai beaucoup de respect pour votre goût; mais n'y a-t-il point bien des guerres dans V Histoire de Malte ' ? y déméle-t-on les intrigues, les manèges? C'est ce que j'aime dans les histoires, et ce qui est charmant dans le Vassor, et qui me fait voir que dans les choses qui se passent journellement on n'en démêle point la vérité , on ne voit point le dessous des cartes , et bien moins chez nous que chez vous. C'est à vous à m*apprendre

^ Madame du DefFand ne pouvait lire les Mémoires de Saint-Simon, aloi*s inédits, que sur une des copies du ministère des affaires étrangères, ou même sur le manuscrit à elle confié par M. de Choiscul. (L.)

2 V Histoire des Chevaliers de Malte, par l'abbé de Vertot, dont M. Walpolc lui recommande la lecture en ces termes : a Vous cherchez souvent des lectures amusantes, j*en fais une actuellement qui me plait extraordinaîrement, mais que peut-être vous avez faite : c'est V Histoire des Chevaliers de Malte , par l'abbé de Vertot. J*avais lu ses Révolutions (excepté celle.< de Home); il y a lon^rtemps que les Grecs et les Romains m'ennuient à la mort ; mais je ne sais pas pourquoi j*avais mauvaise opinion de son Histoire de Malte, comme ne devant contenir qu'un mélange de dévotion et de guerres barbares. Pendant la goutte, je voulais la lire, m*attendantà y trouver quelque sujet de tragédie. J'en fus frappé. C'est le livre du monde le plus amusant: des histoires qui se succèdent rapidement, des anecdotes, une revue de tous les événements du dernier siècle qui se trouvent liés avec cette histoire; et le tout conté dans le style le plus clair, le plus facile et le plus coulant, et, ce qui est encore ;plas surprenant, nulle superstition, point de bigoterie, et, du romanesque (pière. Enfin , j'en suis charmé, et si vous ne l'avez point lue, ou si vous l'avez oubliée , je vous prie de la lire. •

s'il y aura guerre ou non ; nous sommes très-contents de la réponse d'Espagne. Reste à savoir si vous le serez * : tout ce que je puis vous dire, c'est que M. de Guines* est parti cette nuit ; je le trouvai hier au soir chez la grand' maman, et il écrivit de sa main le nom des personnes à qui nous voulons qu il distribue nos compliments; je le connais fort peu; mais il me paraît as^ez aimable.

Adieu. Ah! j'oubliais de vous parler de votre princesse russe*; j'ai, ainsi que vous, curiosité de la voir. Je voudrais que la grand'maman lui donnât à souper; le grand-papa l'y a exhortée; et comme elle est brouillée avec sa souveraine, c'est une raison pour qu'elle n'ait pas d'éloignement à faire connaissance avec mes parents, qui ne sont pas ses amis intimes.

A sept heures du soir.

Il n'y a point de courrier, ainsi point de lettres.

23 novembre 1770.

Gomment, monsieur, c'est vous qui m'accusez d'inégalité et de caprice! Vous écrivez à la grand'maman^, en lui envoyant votre épitrç, que, par parenthèse, j'avais déjà lue quand elle l'a reçue :

«Si cette éptlre trouvait grâce devant vos yeux, je vous B dirais : Envoyez-en copie pour amuser votre petite-fille, sup- ' posez qu'elle soit amusable, et qu'elle ne soit pas dans ses 9 moments dé dégoût. Pour réussir chez elle il faut prendre 9 son temps. »

^ Relativement à la querelle avec l'Espagne , au sujet de l'île de Falkland. (A.N.) • •

' Le comte, depuis duc de Guines, qui succéda au marquis du Ckûtelet, aommé ambassadeur de France en Angleterre. (A. N.)

' La princesse d'Aschkoff, qui avait été en Angleterre, et qui se trouvait alors à Paris. (A. N.) — Les Mémoires de cette virile et spirituelle Amazone, amie et quelque peu rivale de Catherine II, qui, par une ironie toute féminine, récompensa ses services en la plaçant avec le grade de générai ù la tète de son académie, ont été publiés dans la Bibliothèque russe~poionaise , dirigée par le prince Galitzin. (Paris, Franck.) (L.)

^ Voyez une lettre de Voltaire à la duchesse de Choiseul, du 16 novembre, tomeLXI, page 39*. (L.)

lOS GORRESFOMDANCE COMPLÈTE

Je conviens que je suis peu amusable, que l'on me procure souvent des moments de dégoût : c'est un inconyénient qui ne m' arrivera jamais par vous; mais que vous ayez besoin de prendre votre temps avec moi pour réussir, vous, devez savoir que ce temps dure depuis quelque temps ; il y a un peu plus de cinquante ans que vous en faites l'épreuve. Rougissez donc, monsieur, de recevoir des impressions par vos nouvelles con* naissances contre la plus ancienne et la meilleure de vos amies. Votre livrée ' me hait , je sais bien pourquoi.

Je n'ai point devant eux pu flécbir les genoux,

Ni leur rendre un honneur que je ne rends qu'à vous.

Ne les écoutez plus , et ne donnez point à la grand' maman occasion de croire que vous êtes ingrat et injuste : elle est témoin de mon amitié et de mon admiration pour vous ; repentezvous, et vous obtiendrez votre pardon.

Votre épitre est charmante. Vous ne m'avez point envoyé votre article Dramatique^ qu'on dit être parfait. Il parait depuis peu un Testament dont on ne peut deviner l'auteur : il est de la main d'un diable forcé à honorer les saints. Quand vous l'aurez lu, je voudrais que vous me dissiez de qui vous le croyez : c'est peut-être lui faire trop d'honneur que d'avoir cette curiosité'.

Ne croyez pas, je voos prie, que je baille toujours dans mon tonneau ; j'ai encore quelquefois des moments de gaieté ; mais je n'en ai pas, comme vous, un fonds inépuisable en moi-même; je ne la produis pas, mais je la reçois facilement, et surtout quand elle me vient de vous. Vous devriez vous Fe[N^cber de m'en donner si rarement , et ce que vous ne devez jamais vous par* donner, ce sont vos injustices.

MADAME LA MARQUISE 1)17 BEPFAND A M. HOIIACE WALPOLE.

Paris, dîmanclie 25 novembre 1770.

Ce que je vous annonçais dans aia dernière lettre (qu'un M. Liston a dû vous rendre) ' est arrivé. Le président motnnt

1 Les philosophes. (A. N.}

S Tesêameni de VeUairej par M. Marchand. (L.)

' On n'a point cette lettre. (A. N.)

hier à sept heures du matin \ Je l' avais jugé à F agonie dès le mercredi; il n'avait ce jour-là» il n'a eu depuis ni souffrance ni conoaiseance; jamais fin n'a été plus douce. Il s'est éteint. Madame de Jonsac en a para d'une douleur extrême; la mienne est plus modérée. J'avais tant de preuves de son peu d'amitié, que je crois n'avoir perdu qu'une connaissance; cependant, comme cette connaissance était fort ancienne et que tout le monde nous croyait intimes (excepté quelques personnes qui savent quelques-uns des sujets dont j'avais à me plaindre), je reçois des compliments de toutes parts. Il ne tient qu'à moi de croire qu'on m'aime beaucoup; mais j'ai renoncé aux pompes et aux vanités de ce monde, et vous avez feit de moi Une prosélyte parfaite ; j'ai tout votre scepticisme sur l'amitié, cependant j'ai peine à l'étendre sur la grand' maman. Il serait difficile de vous faire entendre quels sont ses procédés pour moi; et quelque disposée que je sois à la méfiance, j'ai peine à la soupçotuker d'indifférence, et j'aurais bien plus de peine encore à en avoir pour elle. Je ne verrai pendant plusieurs jours que les ptt^sonnes qui seraient scandalisées si je ne les recevais pas , et jusqu'à jeudi, que la grand' maman va à Versailles, je ne souperai que chez elle. M. de Jonsac vint hier chez moi trèspoliment; il me rendit compte du testament : il n'y a que des legs pour ses parents , pour ses domestiques ; il ne dit pas un mot d'aucun de ses amis. Je savais que madame de Jonsac avait absolument exigé de lui de ne lui faire aucun legs particulier, ne voulant pas, m'avait-elle dit, qu'on pût avoir le moindre soupçon que les soins qu'elle lui avait rendus eussent pour objet l'intérêt; il lui laisse seulement tous ses manuscrits, en

' La mort da préaident Hénauh se trouve annoncée de la manière suivante éuM la GmaeOÊ ds ce jour : ■ Le 24 novembre 1770, le président Hénanfr, aurinieBdani de la maison de madame la Daupkine, membre de l'Académie française et de celle des inscriptions^ vient de mourir ce soir, après avoir hitté contre la mort depuis plusieurs années, âgé de plus de quatre-vingt-six aas. Tout le monde connak son Abrégé chronologique de Vhistoire ée Franccy qui lui a fait tant de réputatioià, loué toor à tour et déni^ outve mesure par M. de Voltaire, et^ ne méritait ni tant de célébrité, ni une critique si amère. 11 était fort ridbe; sa uble était ouverte k tous les gens de lettres %^ confrères, et sortoul anx académiciens. Il n'était pas moins frimeux par son cuiaânier 4|oe par ses onvrag^. Il passait pour le plus grand Apicius de Paris , et tout le monde connaît la singulière épitre du philoaopke de Femcy à ce |,M^^|fay Boderna^ qai débnte ainsi :

■ Hénault) fameux par vos soupers

• fil pn* vntm Cbronologie, ete* > (A. K*)

parlant de sa reconnaissance et en faisant son éloge. Elle est aux Filles Sainte-Marie de Ghaillot pour quelques jours ; elle y avait loué un appartement depuis six mois. Cette femme a beaucoup de conduite, parce qu'elle a beaucoup de raison et de courage. Elle a im mari affreux, elle prévoit tout ce qu'elle peut en avoir à craindre, et depuis six ans qu'elle vivait avec le président, elle a eu pour objet de s'assurer un état tranquille après sa mort. Ce couvent lui deviendra un asile contre les humeurs de son mari, et lui sauvera toutes sortes d'éclats ; elle s*y retirera sous prétexte de retraite, quand elle aura à en craindre; elle estséparée de biens, et elle jouira d'un revenu assez honnête. Elle est la première créancière de son mari; ainsi toutes les avances qu'elle a faites pour lui lui vont être ' rendues ; elle est fort contente de mes procédés , >et je compte que nous serons toujours très-bien ensemble.

Quand vous recevrez cette lettre , vous en aurez reçu deux ou trois autres tout de suite, et j'ai bien plus à craindre que vous ne vous plaigniez de mon exactitude que de mes négligences. Je vous manderai toutes les nouvelles qui pourront vous amuser. Je vous viens de faire un détail qui vous paraîtra peut-être bien long et bien ennuyeux, mais c'est ce qui m'occupe présentement; d'autres objets y succéderont.

MADAME LA MARQUISE DU DEFFAND * A M. LE CREVALIER DE l'iSLE ^

(inédite ').

Ce S9 novembre 1770.

Vous ne savez point, monsieur, la perte que j'ai faite du plus ancien de mes amis^; vous partagerez certainement mon affliction : je vous prie d'avance de me donner les jours que vous lui destiniez. Madame de Jonsac* est aux Filles Sainte-Marie de

1 La susmption est : A Monsieur, Monsieur de Tlsle, chez madame la comtesse du Châtelet, ^ Cirey, p«ir Bar-sur- Aube. (L.)

* Lettre de madame du DefFand. (Note du chevalier de VIsie.)

* Nous devons la communication de ces Lettres au chevalier de Vhle , à M. de l'Isle, lieutenant au 9^ régiment de cuirassiers, digne descendant du cheTalier , et qui emploie à des recherches pieuses et à des études élevées les loisirs de la vie militaire. (L.)

^ M. le président Hénault, mort le 24 novembre 1770. (Aoftf du cke^ valier, ) #

^ Kitce de M. le président Hénault. {Note du chevalier,) L'éditeur de la

Chaillot, où elle avoit loué un petit logement depuis six ou sept mois; elle en reviendra samedi ou dimanche, et elle restera dans la même maison jusqu'à ce qu'elle puisse habiter la sienne, et ce ne sera que dans deux ans. M. d'Aubeterre * l'occupe présentement, il faut qu'elle attende que son bail soit fini.

Vous me ferez un trés-çrand plaisir de m' envoyer les Observations critiques *; il faut les adresser à madame la duchesse de Ghoiseul. Vous me faites beaucoup trop d'honneur en voulant savoir quel sera mon jugement; il n'est digne d'aucune considération : je blâme ou je loue, selon qu un ouvrage m'amuse ou m'ennuie , mais moins je mérite la prévention que vous avez pour mon goût, plus j'en suis flattée, c'est une preuve de votre amitié. Je crains que ce ne soit pour me faire plaisir que vous me dites des choses si flatteuses de la part de vos deux dames*. J'ai un grand désir de leur plaire, mais le peu d'espérance que j'ai d'y réussir suspend les marques de mon empressement; c'est à vous, monsieur, à être mon interprète; vous savez ce que je pense , et vous pouvez leur faire telle avance que vous voudrez sans crainte d'être désavoué (si vous jugez qu'elles sont bien reçues).

Vous ne me parlez point de votre retour, je l'attends avec

correspondance de 1824 (Madame du Deffand à H, Walpole) donne madame U comtesse de Jonsac comme sœnr da président Hénault ; tome I*^''. Il est facile de s'assurer du contraire en lisant les Mémoires du président Hénault. (L.)

1 C'est peut-^tre Joseph-Henri Bouchard d'Esparbez d*ÂuLeterre, qui naquit à Paris, en 1714, le 24 janvier. Il devint maréchal de France et mourut à Paris en 1788, le 28 août. Il doit être question de M. d'Aubetcrre dans la correspondance précitée. (L.)

* De M. Clément contre M. de Saint-Lambert et autres. {Note du chevalier,) 3 Madame la marquise du*^ Châtelet , né de Rochechouart , et madame la

comtesse de Coigny. {Note de M. H. de fJsle.)

Voici un passage d'une lettre du chevalier de Tlsle au comte de Riocourt qui confirme ce que j'avance *:

■ Je devais retourner à Paris le 15 avec M. le comte de Coigny, les dames ont pris tout d'un coup la résolution de rester ici jusque vers la Saint-Martin, et n'ayant rien de pressé là-bas, je me suis rendu facilement aux ordres qu'elles m'ont donnés de partager leur solitude : je regrette seulement de n'avoir pas été témoin du prodigieux succès du régiment du Roi à Fontainebleau ^ on nous en mande toute sorte de merveilles. » Lettre datée de Cirey, du 20 octobre 1770.

Le régiment du Roi était commandé par M. du Châtelet. {M, H, de VJsle,)

* Le comte de Riocourt était premier président de U Chambre des comptes de la Lorraine et do Barroii .

106 CORRESPOINDANCE COMPLETE

impatience, et vous n'en pouvez pas douter» si vous rendez justice à l'estixne et à l'amitié que j'ai pour vous.

MADAME LA MABQUISE DU DEFFAND A M. HOEACE WALPOLE

Dimanche % décembre 1770.

Apparemment vous n'aviex pas encore reçu la nouvelle de la mort du président, le 27» qui est la dernière date de votre lettre, car sans doute vous .m'en auriez dit un mot.

On parle ici de guerre tout autant qu'à Londres ; mais nous prétendons que ce ne sera ni notre faute ni celle d'Espagne, qui consent, dit-on, à tout ce qu'on exige. Vous êtes fort heureux d'avoir acquis une si belleindifférence; c'est ^ectivement un très-grand bonheur.

Il n'y aura point cet hiver de spectacles à la cour, il y aura seulement de petits bals tous les lundis chez madame la dauphine; il n y a qu'une voix sur elle; elle grandit, elle embellit, elle est charmante. La grand'maman est actuellement à Versailles; j'espérais qu'elle reviendrait demain, maison m'a dit qu'elle pourrait bien y passer la semaine. Gela me fâche; j'aime à passer les soirées chez elle. Hier je soupai chez moi avec mesdames de Mirepoix, d'Aiguillon et de Boufflers. Je vois assez de monde. Mes connaissances ont assez d'attentions. Je suis rarement seule.

Je continue la lecture de le Vassor; j'en suis toujours contente ; je voudrais qu'on put le rédiger, et que des vingt-trois volumes on le réduisft à six ou sept. Je ne me soucie pas de Louis XIII , mais je m'iotéresse aux événements de son règne ; on y voit le dessous des cartes de tout ce qui se passait, et le style de l'auteur me plaît infiniment; il doit paraître trop simple et trop ingénu aux beaux esprits ; mais il est tel que le peuvent désirer les amateurs de la vérité. On l'accuse d'être partial,, et c'est ce que je ne trouve point; il l'est certainement entre le vice et la vertu; il loue les honnêtes gens, et tombe à cartouche sur les fripons et les scélérats; en un mot, il dit ce qu'il pense, et n'écrit point pour se faire admirer. La vérité est une chose si charmante, qu'elle ne cesse point de plaire, quand bien même elle offense.

J'ai envoyé au petit Graufurd une épttre de Voltaire au roi de la Chine; je lui ai recommandé de vous la montrer.

Nous avons ici force chansons et épigrammes ; il y en a d'assez jolies; mais ce n'est pas gibier de poste; si je trouve quelque occasion, vous les aurez.

Les Mémoires de Saint-Simon m'amusent toujours, et comme j'aime à les lire en compagnie, cette lecture durera longtemps. Elle vous amuserait, quoique le style en soit abominable \ les portraits mal £uts; l'auteur n'était point un homme d'esprit; mais comme il était au Sait de tout, les choses qu'il raconte sont curieuses et intéressantes ; je voudrais fort pouvoir vous procurer cette lecture.

Nous avons deux places vacantes a l'Académie , il ne m'importe par qui elles seront remphes. Je ne sais rien de plus. Adieu.

5 décembre 1770.

Vous avez vu , madame , finir votive ami que vous aviez déjà perdu. C'est uû spectacle bien triste; vous Tave^i supporté pendant plus de deux années. Le dernier acte de cette fatale pièce feit toujours de douloureuses impressions. Je suis actuellement, sans contredit, le premier en date de vos anciens serviteurs. Cette idée redouble mon chagrin de ne vous point voir et de me dire que peut-être je ne vous revenrai jamais.

^ M. Wafpole répond à ce sujet comme il suit : « Je me rapporte à votre go6l quant an style de M. de Saînt-âîiikODy qoe M^ Durand m'avait extrêmement vanté. CSela rabattrait beauconp de mon approbation, sans diminuer ma curiosité; non qu'un homme saos esprit puisse donner le véritable intérêt, même à des anecdotes qu'il doit avoir envisagées grossièrement, et sans dé* mêler les caractères. Un fait , un événement raconté crûment par un homme saae çénîe, n'est jamais exactement vrai. Il ne saisît pas les nuances essentielles ; les petites circoiistances qu'il aura ramassées ne sont point celles qui auraient donné le coloris à ce qui vient d'arriver. Il peut être minutieux san» être exact. C'est le choix des riens qui marque l'entendement. Si le roi de Prusse dit des riens à un conseiller de la diète, c'est parce qu'il n'a pas d*aatre choee à lui dire. S'il dit la même chose à un ambassadeur de France, c*eM qa'il ne uemi pas lui dire antre chose. On pe«t relever le dernier cas, mais non pas le premier. Voilà pourquoi je n'aime point Tite-Live. Qu'ap* prend>on ^ des centaines de harangues qui ne se sont jamais prononcées, et frappées toutes au même coin? Des généraux sauvages, dans des siècles barbares, ont-ils parlé tuUi quanti comme Cicéron? Tous on&41s eu le même style? Ce sont de grandes pnérilités que tous ces essais-li. La conséquence est qae tanm ces consola et ces dictateurs se ressemblent. • (A. K.)

108 CORRESPOiSDANCE COMPLÈTE

Je regrette jusqu'au fond de mon cœur le président Hénault. Je le rejoindrai bientôt. Mais où et comment? On chantait à Rome et sur le théâtre public, devant quarante mille auditeurs : « Où va-t-on après la mort? où Ton était avant de naître. »

On voudrait cuire aujourd'hui devant quarante mille hommes celui qui répéterait ce passage de Sénèque. Nous sommes encore des polissons et des barbares. Il y a des gens d'un très-grand mérite chez les Welches ; mais le gros de la nation est ridicule et détestable. Je suis bien aise de vous le dire avec autant de franchise que je vous dis combien je vous aime, combien j'estime votre façon de penser, à quel point je regrette d'être loin de vous.

Je voudrais bien savoir s'il y a quelques particularités intéressantes dans le testament du président. Je serais bien fâché qu'il y eût quelque trait qui sentît encore le père de l'Oratoire. Je voudrais que dans un testament on ne parlât jamais que de ses parents et de ses amis.

Adieu, madame, conservez votre santé, et quelquefois même de la gaieté; mais n'est pas gai qui veut, et ce monde en généraLne réjouit pas les esprits bien faits. Mille tendres respects.

Il y avait longtemps , monsieur, que je n'avais reçu de vos nouvelles; j'en espérais tous les jours, et j'étais arrêtée à vous en demander, pour éviter que nos lettres se croisassent, surtout depuis la mort du président. Je ne doute paé de vos regrets , c'était un homme bien aimable; mais depuis deux ans il ne restait plus de lui que sa représentation. Vous savez qu'il était devenu dévot, ou plutôt qu'il en avait embrassé l'état : son esprit n était pas convaincu, ni son cœur n'était pas touché; mais il remplaçait les plaisirs et les amusements auxquels son âge le forçait de renoncer, par de ceirtaines pratiques. La messe, le bréviaire, etc., toutes ces choses étaient pour lui comme la question ; elles lui faisaient passer une heure ou deux. Son testament est de 1766 : il avait alors son bon sens. Il laisse à des paroisses, à des couvents, des legs peu considérables; il traite fort bien ses domestiques; il donne ses manuscrits à madame

de Jonsac \ fait des legs à ses petits^neveux, et le reste de son bien partagé selon la coutume. De ses amis il n'en parle point. L'état où il était depuis longtemps ne m'a pas donné le désir de vieillir. Il n'y a que vous , monsieur» à qui il appartient de ne le pas craindre; votre âme userait trois ou quatre corps. Pour la mienne, elle n'est pas de même; je me figure que si je vis encore quelques années , je deviendrai comme le président , et certainenfent il vaut mieux finir que d'exister de cette sorte.

Savez-vous, monsieur, que je suis un peu en colère contre vous; j'ai lu votre lettre à la grand'maman, comme je vous l'ai déjà mandé. Vous ne me croyez donc plus aimable, et vous dites qu'il faut prendre son temps avec moi? C'est bien à vous de parler ainsi, vous qui êtes (comme vous me l'écrivez) le plus ancien de mes amis! On ne m'accuse point d'être inconstante, et si on me faisait cette injustice, vous me serviriez à la réfuter; je suie trè^amusable ; et je le suis toujours par ce qui me vient de vous. Votre épttre au roi de la Chine me platt infiniment * .

Vous ne devineriez jamais combien j'ai de volumes de vous; j'en ai cent neuf, et je crains de n'avoir pas tout, il y en a une grande quantité de doubles; j'aurai ces jours-ci un libraire pour vous compléter, et pour plus grande sûreté je vous en enverrai après le catalogue, pour que vous me disiez ce qui me manque.

J'ai le malheur, je l'avoue, de n'être pas amusable par les beaux génies de notre siècle, ou si vous voulez, de ceux qui ont succédé à Fontenelle et à Lamotte , qu'ils ont fort dénigrés , et qu'ils sont bien loin d'égaler. Oh ! monsieur, vous en direz ce qu'il vous plaira, ils n'ont de mérite que d'avoir pris votre livrée, et je trouverai toujours entre eux et vous la différence du maître au valet; mais laissons-les là, et n'en parlons plus.

Je vais vous faire une proposition, la plus ridicule du monde, et que vous trouverez peut-être la plus impertinente. Je suis dans l'habitude de donner des étrennes à madame de Luxembourg^ ; celles de cette année seront la Bibliothèque bleue*, dont on vient de faire une nouvelle édition en beau langage; je

^ Née Golbert de Seîgnelay, nièce du préaident Hénault, et mariée au comte de Jonsac, frère du maréclial d'Anbeterre. (Â. N.) s Voyez Œuvres de Voltaire, tome XIII , page 244. (A. N.) ^ Recueil de contes, de romans, etc., en viens langage, auquel on avait donné ie nom de Biblioihèque bleue , parce que ces morceaux avaient d*abord été publiés en forme de brochures couvertes d'un papier bleu. (A. N.)

serais charmée si tous aviez la complaisance de me faire un joli envoi, sérieux ou comique, tout comme il vous plaira. Si vous m'accordez cette grâce, il n'y feut pas perdre un moment. Je prierai Dieu pour vous , et vous aimerai encore plus que je ne vous aime, s'il est possible. Voilà le libraire, M. Merlin, que j'attendais; je vous quitte pour travailler avec lui. Adieu.

Qu'est-ce que c'est que Nicodème et Jeannoî * ? La grand*maman et la petite^lle n'ont-elles pas sujet de se plaindre de n'en pas entendre parler?

MADAME LA MARQUISE DU DEFFARD A M. HORACE WAI^OLE

Paris, 14 décembre 1770.

Je profite d'une occasion sûre pour vous apprendre tout ce qui nous regarde; vous en savez sans doute une partie par les gazettes. L'édit du roi, le refus de l'enregistrement, le lit de justice à Versailles, les protestations que le parlement arrêta contre tout ce qui s'y passerait. Vous verres tout ce qui s'y est passé par le procès-verbal que je vous envoie; il n'y eut rien le samedi çt le dimanche à cause des fêtes. Lundi matin 10, assemblée, arrêté que le premier président partirait sur-lechamp , porterait au roi les repré^ntations pour qu'il retirât son édit*, ou du moins le préambule; que, s'il refusait, le parlement d'une voix unanime se démettrait de leurs charges et offrirait leurs têtes. Le roi lui fit cette réponse : Rien ne prouve mieux la nécessité de ma loi, que la résistance que vous apportez à son exécution; reprenez vos fonctions , je vous l'ordonne.

Ceci se passa mercredi, 12 de ce mois. Le soir, nouvelle* assemblée, nouveau message du premier président ' vers le vci, même réponse et ordre au premier président de ne plus paraître, et au parlement d'obéir. Voilà où nous en sommes; ce qui s'ensuivra, je l'ignore. Il me semble difficile que tous nos ministres se maintiennent. La division est trpp forte et trop déclarée : quel est celui qui sera la victime? dites-le-moi, si vous le savez. On n'a point encore envoyé cet édit aux autres

* Voyez OEwres de Voltaire, tome XIV, p. Î13. (A. N.) 3 L'édit du lit de justice du 3 septembre. (A. N.) 3 M. d*Ali^. (A. N.)

parlements. La Bretag^ne est plus troublée que jamais, depuis l'emprisonnement d'un nommé le marquis Duzel , accusé d'avoir fait un libelle contre le pacha d'Aiguillon *, et du libraire qui l'a imprimé. Joignez à tout cela les bruits de guerre qui se soutiennent. Mais voici comme nous nous en dépiquons, par des chansons, par des épigrammes; ne les montrez qu'à vos amis particuliers, parce qu'on soupçonnerait avec vraisemblance que vous les avez par moi ".

Ceci n'est point une lettre. Accusez-moi la réception de ce paquet.

J'ai toujours oublié de vous dire que M. d'Eon est une femme' . Gela passe pour constant.

^ C'était un pamphlet en réponse au mémoire de -Linguet, publié en défende de la coadaite du doc d'Aiçoilton ; il avait pour titre : Réponse au grand Mémoire de M, le duc d*ÂiguiUon, Il fat supprimé par an ordre du conseil.

' Comme toutes ces chansons, etc., ont été publiées plusieurs fois depuis, nous aTons pensé qu'il n^était pas nécessaire de les réimprimer ici. Il y en avait fort peu qui eussent d'autre mérite que cehii de Fà -propos du moment. (A.N.)

3 II y aurait tout un Mémoire à faire sur cette question d'un mystère irri tant. Les historiens sont fort divisés. Les uns sont pour le sexe masculin , d'autres pour le sexe féminin , quelques-uns enfin pour tous les deux. Ceux-là voient une sorte d'hermaphrodite dnns le et la hardi et hardie aventiirie;*aTenturtère. Ce qui ajoute k l'incertitude et prête à la controverse , ce sont des lettres si^ées de prénoms féminins et le costume du sexe faible, que le plus étrange personnage de notre diplomatie au dix-huitième siècle porta constamment dans la seconde moitié de sa vie, il est vrai avec toutes les allures du sexe fort. La cause de ce déguisement officiel n'est pas moins disentée. Nous allons donner sur ces divers points notre humble opinion , fondée sur une étude exacte et passionnée de cette comédie d'État. Pour nous, le ^xe d'Éon de Beaumont n'est pas contestable. Ce fut uu homme , un homme brave, spirituel et galant, c'est-à-dire homme dans toute la force du terme. Cette décision est fondée sur son acte de naissance et sur le prucès-verbal de sa mort et de son autopsie, dressé par le père Elysée, premier chirurgien de Louis XV'III, le 20 mai 1810. Quant aux motifs de ce déguisement féminin, qui avait fort servi à ses succès diplomatiques en Russie, les plus plausibles sont ceux que donne madame Campan , qui a connu le chevalier, et dont le père, M. Genest, étaitpremier commis au ministère des affaires étrangères. (Édit. Barrière, p. 152, 153.) Ce costume de femme rendait inviolable un homme qui avait acramulé sur sa tète tout un orage redoutable d'inimitiés et de ven- Qeances. 11 rappelait ses services, arrêtait le bras de ses ennemis et justifiait l'indalgeoceda roi. Il flattait aussi son amom^propre. Enfin, il lui assurait une sécurité qui eût été fort compromise sous »e9 habits de capitaine de dragons. C'était aussi au besoin on moyen de le faire passer pour fbn , s'il bavardait trop, ou de le faire enfermer, s'il devenait importun. Véritable moyen diplo-

lis .CORRESPONDAmCE COMPLETE

/ LA5IÊMEAUMÊME.

Lundi 17 décembre i770.

Je ne tous ai point écrit par la poste d'aujourd'hui, parce que je ne veux point vous accabler de lettres; vous en recevrez une de jeudi 13, et puis un petit billet qui accompagne le Testament de Voltaire ' . Malgré les assurances que vous me donnez que mes lettres vous font plaisir, je ne perdrai plus jamais la retenue et la réserve qu'il me convient d'avoir. On dit qu'il faut juger des autres par soi-même , et moi je dis qu'il n'y a point de règle qui n'ait son exception; on courrait souvent le risque d'être fort indiscret et fort importun, si l'on en usait avec les autres comme on serait bien aise qu'ils en usassent avec nous.

Oui, j*ai reçu des nouvelles de madame votre nièce*; elle écrit à merveille, c'est-à-dire sans prétention et d'un naturel parfait. Je ne sais ce que vous voulez dire de mes magnificences dont elle m'aurait dispensée; je n'ai à me reprocher dans aucun genre (et moins dans celui-là que dans tout autre) d'avoir pu blesser sa vanité; elle m'a fait des présents considérables , je n'ai fait nulle difficulté de les recevoir, je n'en ai point été ni fâchée ni humiliée; n'élait-il pas convenable qu'il en fût de même d'elle? Mais on éprouve à tous moments la vérité d'un très-beau vers de ma façon :

Le monde, chère A{rnè;;, est une étrange cbose!

Il est singulier qu'à mon âge il y ait tant de choses qui me paraissent nouvelles et qui me causent tant de surprise. C'est en vérité dommage qu'il me reste si peu de temps pour en tirer du profit; peut-être n'en tirerai-je pas l'utilité que j'imagine, et

matiquc que celui qui était à la fois un brevet de protection et un contrat de discrétion. — Du reste, ni le sexe véritable du chevalier d'Ëon, ni les motifs de son dé(piisement , ne firent question aux yeux des contemporains. (Voyez les Mémoires de madame de la Rochejacquelin.)

Ce n'est que de nos jours que l'amour du merveilleux , qui nous a vala de si belles histoires, a profité avidement de quelques prétextes pour douter, au milieu de tant de raisons de croire. L'hermaphrodisme surtout offrait une thèse piquante, et les historiens romanciers, M. L. Jourdan par exemple, D'ont eu garde de la négliger. (L.)

1 Testament politique de Voltaire, par M. Marchand. (A. N.)

3 Madame Gholmondeley.

Ki je n'étais pas dupe à certains égards, je le serais à d'autres ; je l'ai été jusqu'à présent par trop de confiance, je le deviendrais par trop de méfiance; mais ce qui est sûr, c'est que j'ai acquis un fonds très-profond de mépris pour les hommes ; je n'en excepte pas les dames, tout au contraire, je les trouve bien pis que les hommes. Il serait bien doux d'avoir un ami à qui l'on pût confier toutes ses observations , toutes ses remarques, mais il est impossible.

Vous aurez vu par mon billet que nous ne sommes pas dans un état tranquille ; je ne sais ce que tout ceci deviendra , mais je ne prévois rien de bon; vous êtes accoutumés chez vous aux divisions, aux factions; vous en êtes quittes pour des changements de décorations : il n'en est pas de même chez nous. La «cène est plus tragique. Elle se termine toujours par quelque catastrophe.

Mercredi 19.

Je ne sais que penser de la paix ou de la guerre ; je tâche d'être comme le sage, préparée à tout événement. Le mois prochain ne se passera pas sans qu'il en arrive d'assez importants pour moi ' . On serait bien heureux si on pouvait s'abandonner soi-même comme on peut abandonner les autres ; mais on est forcément avec soi, et fort [)eu d'accord avec soi; la faiblesse apprécie la valeur des choses, et la raison en rend indépendante. Si Ton se soumettait à la raison , on se mettrait au-dessus de tout événement, on se détacherait de tout, on se passerait de tout: mais il faudrait avoir du courage. C'est un don qu'on reçoit de la nature et qu'elle ne m'a pas accordé. J'éprouve tous les jours qu'on avait grand tort d'être étonné de l'aveu que faisait madame la duchesse du Maine : Je ne suis point assez heureuse, disait-elle, pour pouvoir me passer des choses dont je ne me soucie pas. J'enchérirais sur elle, et j'ajouterais : de celles que je méprise. Ah! oui, il y a bien des choses que je méprise, et que la crainte de l'ennui me rend nécessaires. C'est un terrible malheur que d'être née sujette à l'ennui, et de ne connaître qu'une seule arme pour le vaincre; quand cette arme' manque , on est perdu sans ressource , on ne sait que devenir, on a recours à la dissipation , à la lecture , on ne trouve dans l'une ni dans l'autre rien qui satisfasse ni intéresse. Il y a long-

^ Elle entend parler de la disgrâce du duc de Choiseul, sur laquelle elle ne te trompa point. Cet évcoemént eut lieu le 24 du mois dans lequel elle écrivait ceci. (A. N.)

114 GORRESPONDANGB COMPLÈTE

temps que j'ai senti que, pour supporter le malheur d'être née» il faudrait partager les yingt-quatre heures en en donnant yingt-deux au sommeil et deux autres à manger; c'est à peu près ce que font la plupart des animaux.

Avouez que tout ceci vous déplaît beaucoup ; mais il faut que vous me permettiez de me laisser aller à vous dire tout ce qui me passe par la tête, sans quoi je ne saurais écrire, ce serait pour moi une gêne d'observer toutes mes paroles.

N'ayez point d'inquiétude sur ce^que je crains ^important pour moi le mois prochain ; ce n'est point un malheur particulier. Bien des gens le partageront; j'y serai plus sensible qu'un autre, parce qu'il influera beaucoup sur l'arrangement de ma vie ; je ne crois point tomber dans la fatuité en voulant vous rassurer sur ce qui me regarde. Je me flatte que vous vous y intéressez. Adieu.

MADAME LA MARQUISE DU DEFFAND A M. DE VOtTAIRE.

Paris, 28 décembre 1770 ^

Vous savez déjà tous nos malheurs*. Vous ne doutez pas de mon affliction. J'ai tout perdu, mon cher Voltaire, et il ne me reste plus à perdre que la vie. Il n'y a que vous pour qui la vieillesse soit supportable ; vous avez passé , pour ainsi dire , de cette vie-ci, sans mourir, à l'éternité. Vous vous êtes séparé du présent, vous tenez à tout l'univers sans tenir à personne ; vous voyez, vous jugez les événements sans intérêt particulier, vous Vous suffisez à vous-même. Mais moi , mon cher Voltaire , condanmée à un cachot perpétuel , je n'avais de ressource que la société, que l'amitié de la plus charmante personne' qui ait jamais existé. Je ne vous ferai point de détail sur ce triste événement, il me faudrait plus de liberté d'esprit. Tout ce que je puis vous dire, c'est que jamais séparation ne fut plus touchante et plus douloureuse. Au miheu des pleurs et des cris de ses amis, cette grand'maman a montré un courage, une fermeté,

^ Cette lettre est une rép<mM à celle de Voltaire, du 10 déoeabre 1770, qui ne se trouve point dans l'édition de ses Œuvres publiée par Beaumarchais; ce qui a déterminé Tcditeur à la donner ici. (A. N.)

2 La dis^âoe et Fezil du duc de Choiseul , qui eurent lien le fk de ce même mois. (A. M.)

3 La dncliesse de Choiseul. (A. N.)

une douceur» one tranquillité inouïes. Ce fat le lundi 24 que M. de Ghoiseul reçut sa lettre de cachet» avec ordre de partii^ le mardi avant midi; ils sont arrivés le mercredi à Chantcloup. Madame de Gramont' est partie ce jour-là pour les aller trouver. L'archevêque de Cambrai part demain, et M. de Stainville partira dimanche'. M. de Praslin* partira demain pour Praslin. On n'a point encore di^osé de leurs places. On a proposé celle de la ^enne à M. de Muy qui l'a refusée.

Parmi toutes les raisons que j'ai d'être affligée, vous y entrer pour beaucoup» saon cher Voltaire; notre correspondance en soufifrira». à moins que vous ne trouviez qudlquë

Je ne suis point contente du mal que vous me dites de notre ancien ami'. Je conviens qu'il était feible» mais il avait eu l'esprit bien agréable, et le meilleur ton du monde; il avait fait son testament dans un temps où û s'était fort entêté d*uue fille ' que j'avais auprès de moi, et qui était dévalue mon ennemie.

Je vous remercie de votre complaisance ; vos petits vers sont fi»t jolis, et j'en ferai usage. Adieu, mon cher Yc^ire, consenres*moi votre amitié.

M. DE VOLTAIBE A MAnâMK LA MARQVISB INJ DUrPAND.

Je m'en étais douté; il y a trente «ms que son àme n'était que molle, et point du tout sensible; qu'il concentrait tout dans sa petite vanité; qu'il avait l'esprit fiaible et le cœur dur; qu'il était content, pourvu que la reine trouvât son style meilleur que celui de Moncrif, et que deux femmes se le disputassent; mais je ne le disais à personne. Je ne disais pas méaie queses J^irenne^ mignonnes ont été commencées par du

^ La sœur da duc de Cboiaieiil. (A. N.)

S Ses àemx frères. (A. N.)

S Le duc de Praslin^qui était d*iuie autre branche de la famille de Choi- «eul. Il avait été an des secrétaires d*état durant l'administration du duc de GLoiseal. (A. N.)

s £,e président Hénanlt. Voyec la lettre suirante.

S MadeoMMeUc de Lespimsas.

il6 CORRESPONDANCE COMPLETE

Mollard, et faites par Tabbé Boudot. Je reprends toutes les louanges que je lui ai données :

Je chante la palinodie, Sage du Deffand , je renie Votre président et le mien.

A tout le monde il voulait plaire , Mais ce charlatan n'aimait rien ; De pluB il disait son bréviaire.

Je voudrais, madame, que vous sussiez ce que c'est que ce bréviaire, ce ramas d'antiennes et de répons en latin de cuisine ! — apparemment que le pauvre bomme voulait faire sa cour à Dieu, comme à la reine, par de mauvais vers.

Je suis dans la plus grande colère ; je suis si indigné , que je pardonne presque au misérable la Beaumelle d'avoir si maltraité les Étrennes mignonnes du président. — Quoi! ne pas vous laisser la moindre marque d'amitié dans son testament, après vous avoir dit pendant quarante ans qu'il vous aimait !

Sa petite àme ne voulait qu'une réputation viagère. Je suis très-persuadé que F'âme noble de votre grand'maman trouvera cela bien infâme.

Vous voulez des vers pour la Bibliothèque bleue; vous vous adressez très-bien, en voici qui sont dignes d'elle :

La Belle Maguelonne avec Robert le Diable Valaient peut-être au moins les romans de nos jours ; Ils parlaient de combats , de plaisirs et d*amours. Mais tout ce papier bleu , quoique très-estimable ,

N'estphis regardé qu*en pitié; Mon cœur en a senti la cause véritable :

On n'y parle point d'amitié.

N'est-il point vrai, madame, que nous n'aurons point la guerre? C'est une obligation que la France aura encore au mari de votre grand'maman.

Je veux que vous m'écriviez dorénavant à cœur ouvert; nous n'avons rien à dissimuler ensemble; mais quelque chose que vous ayez la bonté de m'écrire, faites contre-signer par votre grand'maman, ou envoyez votre lettre chez M. Marin, secrétaire général de la librairie, rue des Filles-Saint-Thomas, qui me la fera tenir ti*ès-sûrement ; le tout pour cause*

DE MilDAME LA MARQUISE DU ^EFFAND. 117

Paris, mercredi 2 janvier 1771.

Vous aurez trouvé ma dernière lettre d'une énorme longueur', et vous aurez dû juger qu'elle l'aurait été encore davantage , si je n'avais été interrompue avant Tarticle de M. de Muy; quand je voulus le continuer, elle était partie.

M. de Muy* n'a point accepté; nulle place n'est encore donnée; tout n'est encore qu'en conjectures. Gela ne me fait rien, cela ne m'intéresse point, et je suppose que vous vous contenterez facilement d* apprendre toutes ces nouvelles parla gazette. Tout ce que je puis vous dire, c'est que madame de Beauvau, qui comptait partir dimanche dernier pour Gbanteloup, n'y est point allée; que l'abbé {Barthélémy) n'est point encore parti, et qu'il ne sait point quand il partira.

J'ai eu des nouvelles de la grand'maman, son mari et elle se portent bien; la paix de la bonne conscience feit toute leur tranquillité. Je suis toujours bien triste et je sens de plus en plus la rigueur des séparations. Si nous avons la guerre, notre correspondance ne sera pourtant point interrompue; j'ai déjà passé par là en cinquante-six', et j'écrivais et recevais des lettres par la Hollande.

Je vais incessamment avoir une occupation assez sérieuse ; mais il m'est nécessaire, avant de m'y mettre , que vous répondiez avec amitié à la demande que je vais vous faire. Je veux avoir votre consentement avant que de rien commencer. Je désire de vous confier tous mes manuscrits ; je suis décidée à ne pas vouloir qu'ils soient en d'autres mains que les vôtres. Il n'y a certainement rien de précieux, et si vous ne les acceptez pas, je les jetterai tous au feu sans aucun regret. Vous comprenez bien dans quelle occasion ils vous seront remis. Ne craig^oez point que la façon dont j'énoncerai ma volonté puisse

< Il est fâcheux qu'on n*ait pu découvrir nulle part la lettre dont il est question ici. Elle avait été écrite le 27 décembre , trois jours après la dis{p*âce da duc de Choisenl, qui eut lieu le 24, et dans laquelle madame du Deffand parlait , sans doute , de toutes les particularités relatives à cet événement. (A . M .)

S Le chevalier , depuis maréchal du Muy. La place offerte était celle de ministre de la guerre, qu'il occupa ensuite au commencement du règne de Lbuis XVI. (A. N.)

> Lorsque la France et l'Angleterre étaient en guerre. (A. N.)

118 G0nUESP019DA^CE COMPLÈTE

jeter sur vous le plus petit ridicule. Je sais trop combien vous êtes délicat sur cet article, pour vouloir continuer par delà ma vie à vous tourmenter et vous déplaire; deux mots suffisent pour m' apprendre ce que je dois faire; écrivez-les, je vous supplie, et c'est la dernière grâce que je vous demande; ces mots sont : Ty consens. Commencez par Ik votre réponse, et qu'il n'en soit plus question dans le courant de la lettre.

Voilà tout ce que vous aurez de moi aujourd'hui : j'ai tort.

J'oubliais de vous dire que j'ai vu M. Fox', que nous avons déjà soupe trois fois ensemble; il m'a amené M. Fitz-Patrick * ; j'étais très-^ccablée ce jour-là. Je ne doute pas qu'il n'ait été fort peu satisfait de cette visite; je ne sais que dire aux jeunes gens.

6 janvier 1771.

Madame, je suis enterré tout vivant; c'est la différence qui est entre le président Hénault et moi ; il n'a été enterré que lorsqu'il a été tout à fait mort. Mais je ne suis occupé actuellement que de votre grand*maman et de son mari. Puis-je me flatter que vous aurez la bonté de lui mander que dans le nombre très-grand de ses serviteurs, je suis le plus inutile et le plus triste, et que si je pouvais quitter mon Ut, je viendrais lui demander la permission de me mettre au chevet du sien, pour lui fiiire la lecture; mais je commencerais d'abord par vous, madame. Ce serait vraiment un joli voyage à faire que de venir passer quinze jours auprès de vous, et de là quinze jours auprès d'dile. On dit qu'elle ne se portait pas bien à son départ. Je tremble toujours pour sa petite santé*

On dit tant de sottises que je n'en crois aucune. Il £aut pour» tant que le coup ait été porté assez inopinément, puisqu'on n'avait encore pris aucune mesure pour les places à donner. On parle de M. de Monteynard de Grenoble qu'on regarde comme un homme sage. Je ne sais pas encore s'il est bien vrai que M. le comte de la Marche ait les Suisses.

J'ai vu des Questions sur le droit public à l'occasion de l'af-

» M. Charles-Jacques Fox. (A. N.)

2 Le général Riobard Fitz-Patrick. (Â.N.)

feire de M. le duc d'AiguilloD. Cet ouvrage me paratt fort instructif. Je doute pourtant que vous le lisiez. Il me semble que vous donnez la préférence à ceux qui vous plaisent sur ceux qui vous instruisent. D'ailleurs, cet ouvrage roule sur des formes juridiques qui ne sont point du tout agréables. C'est bien assez de savoir que la mauvaise humeur du Parlement de Paris contre M. le duc d'Aiguillon est aussi ridicule que tout ce qu'il a feit du temps de la Fronde, mais non pas si dangereux. Je m'intéresse plus à la guerre des Russes contre les Ottomans qu'à la guerre de plume du Parlement. Cependant, madame, je vous avoue que vous me feriez grand plaisir de dicter à quoi on en est, ce qu'on fait, et ce qu'on dit que l'on fera. Pour moi, je crois que dans six semaines on n'en parlera plus , et que tout rentrera dans l'ordre accoutumé.

Si, à vos moments perdus, vous voulez m'écrire tout ce que vous avez sur le coeur, et tout ce qui se débite, vous le pouvez en toute sûreté en envoyant la lettre à M. Marin, secrétaire général de la librairie. Il m'envoie mes lettres sous un contre* seing très-respecté; et d'ailleurs, quand on ne garantit point toutes les sottises qu'on entend dire , on n'en est point responsable.

On m'a envoyé un tome de Lettres à une illustre morte; elles m'auraient fait mourir d'ennui si je ne l'étais déjà de chagrin. On nous a dit que M. le marquis d'Ossun, ambassadeur en Espagne, a les affaires étrangères, et que monsieur l'évéque d'Orléans n'a plus celles de l'Église.

J'ai beaucoup de relations avec L'Espagne pour la vente des montres de ma colonie; ainsi je m'intéresse fort à M. le mar* quis d'Ossun qui la protège; mais pour les affaires de l'Église, vous savez que je ne m'en mêle pas.

Portez-vous bien, madame; conservez-moi une amitié qui fait ma plus chère consolation. Écrivez^moi tout ce que vous poavez m'écrire, et envoyez, encore une fois, votre lettre chez M. Marin.

1LAJ>AME LA MARQUISE DU PEFFAND A H. HORACE WALPOLE

Mercredi, 9 janvier 1771.

Rien n'est plus obligeant, plus généreux, plus rempli d'amitié» et certainement plus sincère, que tout ce que vous me dites dans votre dernière lettre, que je ne reçus qu'hier, et quej'au-

120 CORRESPOSDAKCE COMPLETE

rais dû recevoir dimanche; mais dans les premiers jours de Tannée , il y a toujours du retardement ; la quantité de lettres fait que les facteurs ne les distribuent que le lendemain ; et puis vous vous doutez bien que les circonstances présentes leur font faire quelque séjour dans les bureaux; c'est une précaution bien en pure perte pour nos lettres, mais je suis bien sûre cependant qu'elles sont lues, et je n'en suis nullement inquiète : je ne vous en dirai pas moins tout ce que je sais et tout ce que je pense. Je commencerai d'abord par ma reconnaissance. Elle est extrême, mais elle est réfléchie, et ne me cause point de ces premiers mouvements qui vous ont tant déplu et que vous avez si mal interprétés. Vous m'avez amenée au point que vous désiriez; il serait bien à souhaiter qu'il y eût d'aussi bons médecins pour le corps que vous Fêtes pour l'âme. Vous n'avez point diminué mon estime ni même mon attachement, mais vous en avez calmé la vivacité et peut-être ôté la douceur. Je sais que j'ai un ami en vous, et je n'en doute point, mais un ami qui ne me connatt point telle que je suis. Si vous avez con* serve les deux lettres que je vous ai renvoyées, relisez-les, elles m'ont fait une telle impression, que je ne peux jamais les oublier. J*ai depuis ce temps-là une sorte de terreur quand je vous écris, et c'est une grande géae dans l'amitié de ne pouvoir pas dire ce que l'on pense , ce que l'on sent ; enfin , de ne pouvoir pas aimer à sa manière et d'être obligé de s'en tenir, avec la seule personne qu'on aime, aux expressions dont on use avec ceux qu'on traite d'amis, sans rien sentir pour eux. Ce que je vous dis ne peut point vous facher; je ne prétends point acquérir le droit de reprendre mon ancien style. Je m'y sens autant de répugnance que vous pouvez en avoir ; soyez tranquille à tout jamais. Je serai certainement toute ma vie votre meilleure amie ; je désire devons revoir; le plus grand malheur qui puisse m' arriver, c'est la guerre; mais si elle arrive, et si je ne dois plus espérer de vous revoir, je ne vous fatiguerai point de mes lamentations; aux malheurs sans remède, j'ai le courage de me soumettre. Les événements présents me causent beaucoup de chagrin, mais ils ne sont pas si sensibles ni ne m'affectent pas autant que ce qui m'est venu par vous. Me voilà soulagée : je vous ai dit ce que j'avais sur le cœur; je ne vous en parlerai plus.

C'est votre cousin * qui vous fera tenir cette lettre. Ainsi il

1 M. Robert Walpole. (A. N.)

n'y a point à craindre qu'elle passe par les bureaux; je puis donc TOUS dire en toute liberté que rien n'est plus étrange que la disgrâce de mes amis, et qu'il n'y a point d'exemple, depuis qu'on renvoie des ministres, que le public ait marqué autant de regret et même d'indignation. La cabale ennemie est eu horreur. Les chefs du parti sont divisés entre eux. On n'a encore remplacé que le département de la guerre par un homme (M. de Monteynard) dont on dit peu de bien; c'est le prince de Gondé qui. l'a placé; on ne doute point que M. d'Aiguillon n'ait les affaires étrangères : l'on croit qu'on attend la fin des négociations pour le nommer; cependant il y en a qui prétendent que le prince de Gondé ne l'aime pas. L'abbé Terray se mêle de la marine, mais par intérim. L'affaire du parlement se négocie; on se relâchera de part et d'autre. Le chancelier est dans une exécration générale. Voilà l'état des choses pour le moment présent. Il m'est de la dernière indifférence que ce soit celui-ci ou celui-là qu'on mette en place.

Je suis fort bien avec mesdames d'Aiguillon et de Mirepoix; mais elles ne me seront utiles à rien et je n'ai rien à leur demander ; ma fortune est médiocre ; j'y réglerai ma dépense , et je vais éprouver ce mois-ci ce que je serai en état de faire. J'ai assez d'amis, ou pour parler plus juste, de connaissances ; j'en ai reçu dans cette occasion-ci ! beaucoup de marques d'attention et d'empressement. Je donne à souper tous les samedis; j'ai de fondation, ce jour-là, mesdames d'Aiguillon, de Mirepoix, la marquise de BoufiQers, de Grussol; MM. de Beaufremont, de Pont-de-Veyle, l'envoyé palatin et votre cousin, qui me marque beaucoup d'amitié; je lui trouve de l'esprit, un bon cœur et beaucoup de sincérité.

Les autres jours , je soupe de temps en temps chez madame de Caraman, madame d'Enville, madame de Jonsac, chez les Trudaine» chez les Brienne, et puis chez moi, avec deux ou trois personnes; toujours la Sanadona*, qui est bien plate et qui me copie à faire mal au cœur. Elle a pour amie la vicomtesse de Ghoiseul, qui a suivi M. de Praslin, son beau-père, dans son exil '; ainsi c'est un rappoit parfait de sa situation à la mienne ; les autres personnes , un des oiseaux , un diploma-

' La disgrâce du duc de Ghoiseul. (A. N.)

2 MadeiDOMclle Sanadon, à qui M. Waipole avait donné ce nom. (A. N.) ' Le vicomte de Cboiseui , fils du duc de Praslin , enveloppé dans la dis- ^ce de son cousin germain, le duc de Ghoiseul. (A. N.)

tique, un compatriote; enfin ce que le hasard me donue. Il m'arrive ces jours-ci un évéque à qui je prête le logement qu'occupait votre nièce; il me paraissait, il y a deux ans, un homme de bon sens et d'assez bonne compagnie. J'en ai presque perdu le souvenir; je vous dirai comment je le trouverai; c'est l' évéque de Mirepoix ', vous l'avez àù voir chez moi.

J'ai presque entièrement perdu les idoles et je n'y ai nul re{j[ret. Je vois assez souvent la princesse de Beauvau; voilà son mari qui va arriver et qui est fort mon ami. Je me suis feit une loi de ne point souper chez madame de Luxembourg avec vingt ou vingt-cinq personnes ; je veux mener la vie qui con- «vient à mon âge. Je ne sors jamais avant neuf heures du soir; il ne me convient point de faire des visites ; je m'établis à quatre heures dans mon tonneau et je reste rarement seule. Ce qui me désespère, c'est que je ne trouve aucune lecture qui m'amuse. Par déférence pour vous, j'ai entrepris V Histoire de Malte; mais je ne puis la continuer. C'est un recueil de gazettes, ce sont des fous, des brigands, des scélérats, des dévots; j'en suis restée à Louis le Jeune; je ne puis me résoudre d'aller plus loin. Les croisades me paraissent aussi extravagantes que le roman d'Amadis, et cette passion pour recouvrer les lieux saints, la plus sotte, la plus plate entreprise qui pût jamais passer par la tête. Le style en est fort coulant, j'en conviens; mais je voudrais que l'auteur eût fait un autre usage de son talent; je vous en demande pardon; je me sais mauvais gré de n'être pas de votre avis *.

Je suis désespérée de ne pouvoir pas vous faire lire les Mémoires de Saint-Simon : le dernier volume, que je ne fais qu'achever, m'a causé des plaisirs infinis; il vous mettrait hors de vous. Je ne saurais faire des projets pour l'avenir; mais cependant je veux me persuader qu'il n'est pas impossible que

^ L*abbé de Cambon, conseiller au parlement de Toalonte, évéque de Mirepoix. (A. N.)

3 M. Walpole lui répondit : « Je suis fâclié que les Chevaliers de MatU ne vous amusent point; ce sont des gazettes, dites-yous; ce sont des fous, des brigands, des scélérats, des dévots. Eh! mon Dieu, n'est-ce pas là This*toire? Ne veDez-vons pas d'être charmée de le Vassor et de M. de Saint- Simon? Qu'était donc le règne de Louis XIII ou de son fils? La Terre sainte ne valait-elle pas le quictisme et la bulle Unijfenitus ? Et les folies des jésuites et des jansénistes , qa'en dine^vons, si ce n'étaient des absurdités inintelligibles et plus tristes et moins amusantes que la conquête de Jérusalem?* (A. N.)

VOUS les lisiez on jour; ils sont actuellement à Ghanteloup, ils en reviendront peut-être.

J'ai souvent des nouvelfes de ce pays-là ; le (jrand abbé * a enfin obtenu la permission d'y aller; il partit lundi. La {jrand'maman m'écrit des lettres charmantes, pleines d'amitié et de confiance; elle se conduit comme un ange; elle est environnée de ses belles-sœurs et beaux-frères, ce qui, avec rabl)é, avec Gatti , la petite sainte * et une autre dame de Choiseul et son mari, et M. et madame de Lauzun' qui iront samedi, fait, comme vous le voyez, assez de monde : le maître et la maîtresse de la maison se portent bien.

Il me reste à vous parler sur toutes les offres que vous me faites*; j'en suis très-flattée, non par vanité, mais par sensibilité ; je ne serai point dans le cas d'en faire usage ; croyez que ce ne sera pas par fierté ni manque de confiance, mais je ne suis pas dans le cas d'en avoir besoin.

Ne trouvez-vous pas cette lettre assez longue? Je n'y ai rien omis.

Adieu. Je compte trouver pour commencement dans votre première ou seconde lettre les mots que je vous ai demandés : }y consens.

Voici des vers que je trouve fort jolis :

Comme tout antre dans sa place.

Il dot avoir des ennemis ; Gomme nal autre, en sa disgrâce, Il acquit de nouveaux aruis^.

Ils sont d'autant meilleurs, qu'ils sont très-vrais; il n'y a jamais eu d'exemple de regrets aussi généraux , il n*y a peutêtre pas vingt personnes qui osent marquer de la joie. Des vers à son honneur pleuvent de toutes parts, ainsi que les épigrammes contre les ennemis; tous les ministres étrangers sont consternés. Ds furent hier à Paris chez M. de La Vrillièrè , le roi étant à Marly jusqu'à demain au soir ; on verra mardi prochain chez

1 L aUbé Bartliéiemy. (A. N.)

3 Madame de ChoUeul-Betz. (A. N.)

^ Le duc et la duchesse de Lauzun ; le duc était le neveu maternel de la dodieste de Clioiseul. (A. N.)

^ Ces offres consisuient, .de la part de M. Walpole, à remplir la laenne que la disgrâce de M. de ChoiseuJ, ainsi que le non-payement de sa pension, devait avoir produite dans les revenus de madame du DefFand. (A. N.)

^ Le doc de Choiseul. (A. ]N.)

m CORRESPONDANCE COMPLETE

qui ils iront à Versailles, c'est-à-dire où ils dîneront; Favantdemier mardi, au sortir de chez le roi, ils s'en revinrent à Paris avant dfner.

Je trouve que ceci ressemble à l'assassinat de César : on n'avait rien prévu de ce qu'on ferait après.

LA MÊME AU MÊME

Paris , samedi 10 janvier 1771.

Je reçois votre lettre du 4; il est inconcevable que vous n'eussiez pas encore reçu ce jour-là une lettre de dix pages du 26 et du 27 de décembre *; votre cousin s'en était chargé; je le verrai cette après -df née, et je lui demanderai raison de ce retardement; j'en suis inquiète; je compte bien que, dès que cette lettre du 27 vous sera parvenue , vous ne tarderez pas un instant à me l'apprendre.

Votre amitié, vos attentions, sont un puissant spécifique contre mes chagrins. On n'est point isolé quand on a un véritable ami, fût-il à mille lieues, dût-on ne le jamais revoir. Vous me faites espérer que, s'il n'y a point de guerre, vous viendrez ici; vous serez bien étonné si je vous exhorte à n'en rien faire; c'est cependant le conseil que je vous donne. C'est pour vous une grande fatigue; vous craignez le passage, les mauvais gttes de la route, le logement des hôtels garnis, l'ennui du séjour. C'est acheter bien chérie plaisir d'un moment; je ne veux point que vous mettiez en compte celui que vous me ferez, et puis ne sera-t-il pas suivi d'une bien grande douleur, quand il fendra se séparer pour toujours? car je ne me flatte pas qu'il puisse être suivi d'un autre; deux ans d'intervalle est tout ce qu'il peut y avoir entre ma vie et le dernier de tous les voyages. Voilà ce que laVaison me dit, je veux l'écouter et la croire; mais cependant quel bien cette raison nous fait-elle? Elle éteint ou amortit tous les sentiments naturels, et met à la place des idées qui nous sont toujours étrangères, qui ne s'insinuent jamais véritablement dans notre âme, qui nous font dire en bâillant que nous sommes heureux. J'honore la raison puisqu'il le faut» mais elle ne fait pas tant de bien qu'on s'imagine; je ne sais si elle rend estimable, mais je sais bien que quand elle est domi-

* C'e«t lu la lettre dont Téditcur regrette la perte. (A. N.)'

nante, elle ne rend pas aimable. Voilà une dissertation des plus fastidieuses; c'est la suite et l'effet des froides réflexions que la raison me fait fieiire; j'ai envie de la laisser là, de changer de note et de vous dire tout naturellement : Venez, venez me voir, mon cher ami , tout le plus tôt que vous pourrez ; choisissez le plus beau temps et le moment où vous vous porterez le mieux. Cette lettre sera écrite à diverses reprises, puisqu'elle ne partira que lundi.

Vendredi 11.

Votre cousin m'a rassurée sur ma lettre du 27 ; il prétend qu'il est impossible qu'elle soit perdue; il l'a fiait partir par son courrier; je compte bien que vous y répondrez sur-le-champ. Mais je ne recevrai cette réponse que lundi , quand la poste sera partie, parce que dans ce temps-ci on nous délivre les lettres un jour plus tard.

Je n'ai rien appris hier; tout ceci n'a point encore pris couleur. Qu'est-ce que cela me fait? quel intérêt y puis-je prendre? il n'y a plus qu'un point important pour moi, c'est de m' ennuyer le moins qu'il sera possible; le pire de tous les états c'est TindifFérence ; vous seul pouvez m'en garantir. Quand je pense à tous les gens que je connais , même avec lesquels je vis journellement, qu'on appelle mes amis, il n'y en a aucun, hommes et femmes , qui aient la plus légère velléité de sentiments pour moi, ni moi pour eux; il y en a même, dans ceux que je vois le plus souvent, en qui je démêle une jalousie, une envie, dont je suis occupée sans cesse à arrêter les effets et les progrès ; la vanité, les prétentions, rendent la plupart des gens insociables. Ai-je tort de trouver qu'il est malheureux d'être né? Vous suffisez cependant pour m'empécher d'être malheureuse; mais voyez de quel genre est le bonheur que vous me procurez, et de combien de traverses il est accompagné. Il n'y en aura plus à l'avenir, du moins je l'espère, que celle de l'absence; mais n' est-elle pas bien grande?

Je vous demande pardon de vous parler de vous et de moi : mais n'est-on pas entraîné malgré soi à parler de la seule chose qui intéresse? Hélas! il n'est que trop vrai que tout le reste ne saurait ni m'amuser ni m'occuper. Adieu pour aujourd'hui, peut-être reviendrai-je à vous demain.

Dimanche 13, à deux heare^t.

Je me persuade que je n'aurai point de lettres aujourd'hui»

et que notre poste partira avant qu'il m'en arrive; ainsi je vais conclure celle-ci.

Je crois vous avoir mandé, dans cme de mes dernières lettres, que je donnais à souper pour la dernière fois à douze personnes, et que je ne voulais plus à l'avenir avoir tant de monde; eh bien! en conséquence nous étions hier seize, dont j'enrageais; je ne me mis point à table ; je restai avec le comte de Broglie, votre ambassadeur et votre cousin. On établit un vingt-un, où je ne jouai pas; je m'ennuyai beaucoup. Vos trois jeunes gens restèrent les derniers, Fox^ Spencer, et FitzrPatrick ; c'est ce dernier qui, je crois, me plaft le plus; il a de la douceur, de la souplesse, mais je le connais trop peu pour en bien juger; pour le Fox, il est dur, hardi, Tesprit prompt; il a la confiance de son mérite; il ne se donne pas le temps de l'examen, il voit tout du premier coup d'oeil, et il voit tout à vue d'oiseau, et je doute fort qu'il fasse la distinction d'un homme à un autre. Ce n'est point par suffisance. Il n'a point l'air méprisant ni vain; mais on ne communique point avec lui , et je suis persuadée qn'il ne peut former aucune liaison que celle qu'entratne le jeu, et peut-être la politique; mais de celle-ci je n'en sais rien.

Il arriva avant-hier matin un courrier d'Espagne ; ou ignore quelle nouvelle il a apportée; on juge sur les physionomies; mais les uns les voient tristes et les autres gaies. On dit qu'on ne tardera pas à savoir à quoi s'en tenir. Je tremble de l'apprendre. Si nous avons la guerre» je ne sais ce que je deviendrai; je ne veux point vous attrister, ainsi je me tais.

19 janvier 1770.

Votre grand'maman, madame, me fait l'honneur de m' appeler son confrère. Je prends la liberté de me dire plus que jamais votre confrère aussi, car il y a quatre jours que je suis absolument aveugle. Nous sommes enterrés sous la neige. En voilà pour un grand mois au moins.

Votre grand'maman. Dieu merci, est moins à plaindre. Elle est dans le plus beau climat de la terre. Elle sera honorée partout; elle sera plus chère à son mari; elle possède un petit royaume où elle fera du bien.

Mais j'ai un scrupule. On dit que son mari a autant de dettes qu'il a fait de belles actions. On les porte à plus de deux millions. On ajoute qu'un homme de quelque considération lui a mandé que, sans sa femme, il aurait été ailleurs que chez lui. Voilà de ces choses que vous pouvez savoir et que vous pouvez me dire.

Cette petite Vénus en abrégé me paratt un Gaton pour les sentiments, et son catonisme est plein de grâces. Vous ne sauriez croire combien je suis £àché de mourir sans vous avoir revues l'une et l'autre.

Un jeune homme, qui me parait promettre quelque chose, est venu me nM>ntrâr cette lettre traduite de l'arabe, que je vous envoie. Je pense que votre grand'maman l'a reçue. Je vous conjure de n'en point laisser prendre de copie.

Adieu » madame , je soufiBre beaucoup ; je ne pourrai rien écrire qui pût vous amuser. Je suis forcé de finir en vous disant que je vous serai attaché jusqu'au dernier moment de ma vie.

Palis, samecli 19 janvier 1771.

Je n'ai reçu qu'hier vos lettres du 8 et du 12. Ce retardement m'a bien déplu; j'avais grand besoin d'être tirée d'un redoublement de mélancolie qui se tournait en vapeurs. Votre amitié m'est un grand spécifique , et sans ce maudit océan , qui est si mal placé, puisqu'il nous sépare, je serais, malgré mon kge et tant d'autres circonstances, la fAus heureuse du monde. Vous me faites espérer une visite ; je n'ai pas assez de générosité pour vous en détourner; je sens que je le devrais; c'est une complaisance qui vous coûte trop cher; le voyag^e est terrible, l'habitation détestable. Puis-je raisonnablement me flatter de vous dédommager de ces inconvénients? Je sais bien que vous ne me laisserez voir aucun ennui, et que je me laisserai aller k croire que vous n'en avez point. Mais actuellement que je ne suis point avec vous, et que je réfléchis sur tout ce qui se passe entre nous, je ne suis pas sans crainte. Voilà ce que ma conscience m'oblige de vous dire.

Si en effet vous venez ici , je mènerai la vie qui vous convioidra; vous déciderez entre le diner et le souper. Présente-

ment je soupe, mais j*ai quelques velléités pour le dfner; c'est la société qui m'aiTéte ; mon plan est de toujours manger chez moi, sans cependant m^astreindre à ne pas souper ailleurs : jusqu'à présent je n'ai guère soupe chez moi plus de deux fois la semaine, parce que j'ai été invitée ailleurs. Les jeudis, je vais chez madame de Jonsac, où il y a un cavagnol ' ; je soupe ordinairement une fois dans la semaine chez les Garaman ; j'ai la maison des Brienne ', où je vais tant que je veux ; madame d'Anville me prie quelquefois, et quand madame de Mirepoix est à Paris, je peux presque toujours passer les soirées avec elle , soit chez elle, chez moi, ou chez madame de Garaman. Gomme madame d'Aiguillon loge avec son fils, elle n'ose guère m'inviter; mais elle vient chez moi de fort bonne grâce. Mon souper du samedi est fondé pour elle et pour madame de Mirepoix; je vais en établir un autre dans la semaine pour les Luxembourg et les Beauvau; les oiseaux sont la troupe légère qui sont admis indifféremment dans les deux camps. Les jours où je suis seule, j'ai la Sanadona, votre cousin qui ne soupe point, et j'aurai incessamment de plus l'évéque de Mirepoix, qui occupera le logement de votre nièce. Les hommes que je vois journellement sont votre ambassadeur', qui est le meilleur homme du monde, plusieurs diplomatiques , Pont-de-Veyle , le prince de Beaufremont, et plusieurs autres qu'il serait trop long de nommer; l'évéque de Rhodez et l'abbé de Gicé; il a de l'esprit, de la gaieté, est au fait de tout. Je ne sais cependant s'il vous plaira.

Je vois souvent de Lisle; il m'annonce toujours madame du Ghàtelet; il me dit les plus belles choses de sa part; mais je m'obstine à nie laisser chercher, par un sentiment d'humilité qui a l'apparence de la fierté.

Voilà un compte exact de la vie que je mène ; je préférerais bien l'habitation d'un château, avec le très-petit nombre de gens

* Sorte de jeu de hasard. (A. N.)

^ Le comte de Brienne, son petit-neveu, était frère de M. de Loménie de Rrienne, archevêque de Toulouse, et ensuite cardinal de Loménie. Le comte de Brienne avait épousé une femme fort riche, et tenait un {;rand état à Paris. Au règne suivant, il fut, pendant peu de temps, ministre de la guerre. Luimême, et plusieurs de sesparenU, périrent pendant la Révolution. Son frère, le cardinal archevêque, fut trouvé mort dans son lit le jour qui précéda celui oïl Ton vint se saisir de sa personne pour le conduire à Paris, et le faire juger par le tribunal révolutionnaire. (A. N.)

3 Georges Simon, comte d*Uarcourt, père du comte actuel, 1827. (A. N.)

que j'aime, à la solitude du grand monde, comme dit M. Graufiird.

Ah! il a raison; on est bien seule par FindifiEérence que l'on a pour ceux qu'on voit, et celle que l'on a pour nous.

Nos affaires vous occupent beaucoup en Angleterre, jugez de ce qu'elles font ici. Tout n'est que conjectures; les exilés doivent être flattés de tout ce qui se passe , et leur courage est bien étayé; eux et leurs amis se conduisent très-prudemment.

Nous aurons de grands événements ces jours-ci ; le parlement persiste à ne point remplir ses fonctions, ce qui est d'un grand inconvénient pour le public. Il les reprit, il y a trois ou quatre jours, parce qu'ils comprirent mal la lettre de jussion; ils crurent qu'on retirerait le préambule de l'édit de la Chambre de justice, et qu'il y aurait des modifications pour le troisième article * ; sur cela ils se remirent à juger, et prononcèrent la sentence de séparation de M. et de madame de Monaco. Voilà le seul acte qu'ils firent'; le lendemain ils apprirent, par de nouvelles lettres de jussiou, que l'édit et le préambule n'étaient point supprimés, et ne le seraient jamais. Nouvel arrêté de leur part, où ils confirment tout ce qu'ils ont dit et fait précédem- * ment; si bien qu'il n'y a que madame de Monaco qui ait profité du moment.

Nous croyons ici à la paix, et on se persuade qu'on attend qu'elle soit assurée pour faire les arrangements du ministère; chacun nomme les ministres à sa fantaisie. Pour moi, je ne change point d'opinion, mais je pourrais bien me tromper.^Ge qui est de certain, c'est que cela m'est fort indifférent.

Mes projets sont très-conformes à vos conseils ; je ne pense point aller à Chanteloup avant cinq ou six mois d'ici. On s'y porte bien, la bonne intelligence subsiste. M. de Stainville en est arrivé mercredi au soir; il distribua le jeudi les lettres à tout le monde, excepté à moi; j'en étais furieuse. J'envoyai hier matin chez lui pour savoir si en effet il n'avait point de lettres pour moi; il me fit dire qu'il en avait une, et qu'il me l'apporterait lui-même l' après-dîner; il n'est point venu, et ne m'a point eDToyé de lettre. Je m'imagine qu'il l'a perdue.

< Par leqnel le parlement était obligé de reconnaître, comme une loi de l'État, robÛ^tion indispensable de toutes les cours souveraines, d'enregistrer toas les édita que le roi pourrait leur adresser, quand même ils seraient contraires à leurs propres remontrances. (A. N.)

< Qae les plaisants du jour appelèrent la paix de Monaco. (A. N.)

Je vous ai mandé que tous n'aviez qu'à m' envoyer votre lettre pour la gprand'maman , et que je la lui ferais tenir; ne faites nul eSorty et imaginez que c'est à moi que vous écrivez.

Il y a longtemps que j'ai pris mes mesures pour avoir, tout des premières, le catalogue qu'on fait pour la vente des tableaux de M. deThiers, et vous devez compter que vous l'aurez sur-lechamp. Adieu, s'il y a quelque chose de nouveau, j'ajouterai une page.

A neuf kéures du soir.

L'ambassadeur me fournit une occasion pour vous faire tenir cette lettre ; je n'ai qu'un moment pour vous écrire. Tout est en combustion ici. On ne doute pas que demain ou après-demain il n'y ait une inondation de lettres de cachet pour le parlement *. Le prince de Gondé est allé à Chantilly; on le croyait exilé, mais on dit qu'il ne l'est pas; il est pour le moins dans la disgrâce. On est plus en doute que jamais sur le choix du ministre des jiffaires étrangères. Le roi dit l'autre jour à M. de Monteynard : Vous êtes des ennemis de M. de Choiseul? — Sire, il m'a toujours refusé ce que je lui ai demandé ; mais je ne suis point son ennemi; il a trop bien servi Votre Majesté. Un quidam dit à ce même Monteynard : Prenez garde à vous , car vous êtes environné des amis de M. de Choiseul. — Âh! dit-il, je crains bien moins ses amis que ses ennemis.

Enfin, M. de Stainville m'a apporté deux lettres de Chantelou^. Tune de cinq pages, de la grand' maman, que je n'ai pas encore eu le temps de lire; l'autre de quatre pages, de l'abbé, que j'ai lue; il me dit ce qu'il y a de plus obligeant sur l'empressement qu'on a de m' avoir à Chanteloup.

Je suis contente au delà de toute expression de ces deux mots :jy consens; je ne vous en parlerai plus jamais.

Adieu, ma chambre est pleine de monde; je vous quitte à regret.

^ La même nuit que madame du Deffand écrivait cette lettre, une troupe de mousquetaires fut détachée chez la plupart des membres du parlement , pour leur remettre des lettres de cachet, avec injonction de déclarer s*il6 voulaient reprendre leurs fonctions ordinaires ; en conséquence de quoi ils devaient signer oui ou non. Environ quarante, qui n'avaient pas reçu de lettres de cachet, se rendirent au palais deux jours après, avec le premier président à leur tête, et dressèrent un acte contrôles procédés qui avaient eu lieu, dans la seule intention de se mettre dans la même catégorie que leurs confrères qui a%'aient reçu des lettres de cachet. (A. N.)

LA MÊME AU MÊME

Dimanche 27, ai deux Lcurea après midi. La poste est si ridicule, qu'elle n'a plus de jours marqués; jfe souhaite que le facteur interrompe cette lettre; mais je ne Tespére pas.

Je suis transportée de joie : j'appris hier à midi que nous avions la paix, qu'elle avait été signée chea vous mardi 22, dans la matinée. Si vous en avez été aussi aise que moi, vous m'aurez écrit avant le départ du coun-ier. Celui de Tamlbassadeur arriva hier, et il est de toute probabilité que celui du public doiit arriver aujourd'hui. S'il ne m'apporte point de lettres,, j'en serai étonnée. £n attendant que je sache ce qu'il en sera, je vais répondre à votre lettre du 18.

C'est une ant^athie naturelle que j'ai pour les croisades, et cela dès mon enfance. Je hais don Quichotte, et les histoires de fous; je naime point les romans de chevalerie > ni ceux qui sont métaphysiques; j'aime les histoires et les romans qui me peignent les passions, les crim^ et les vertus dans leur naturel et leur vérité ; j'aime surtout les détails des intrigues, et c'est ce qui fiait que je préfère infiniment les Mémoires et les Vies particulières aux histoires générales. Mais je ne vous ai point dit mcm dernier mot sur celle de Malte. Le siège de Rbo^les m'a £Mt plaisir et m'a fort intéressée. II faut vous.foire un aveu* mon esprit s'afhiblit, se fatigue, se lasse; je n'ai plus de mé- OMMre; je ne sui$ plus capable d'apphcation; il n'y a presque plus rien qui m'intéresse ; je suis dégoûtée de tout ; il me semble qu'on n'est point née pour vieillir; c'est une cruauté de la nature de nous y condamner ; je commence à trouver mon état insupportable. J'ai eu des chats, des chiens qui sont morts de vieillesse, et se cachaient dans les trous; ils avaient raison. On n'aime point à se produire , à se laisser voir, quand on est un objet triste et désagréable. Cependant il faut de la dissipation, et je peux m'en passer moins qu'un autre; mais comme ie ne veux point traîner dans le monde et fatiguer les autres, j^ai pris le parti de ne jamais fiiire de visites. Je reste dans mon tonneau (c'est Péquîvalent des coins et des trous de mes chiens et chats) • jusqu'à présent, il n'est pas de mauvais air de m'y venir chercher; le temps arrivera qu'il n'y aura que les désoeuvrés qui

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prendront cette peine. Pour prévenir cette honte, je rassemble autant que je puis ce que nous appelons la bonne compagnie, que le plus souvent j'appellerais la sotte compagnie. De temps en temps, il me prend des dégoûts pour celui-ci, pour celle-là, mais je me contrains, et je me dis : Qui sont ceux qui valent mieux? Les seuls que j'excepterais sont bien loin de moi, et vraisemblablement pour toute ma vie. Voilà des idées tristes qui vous désolent, et ne vous invitent pas à sortir de chez vous. Je tombe toujours dans l'inconvénient de vous parler de moi, et j'ai d'autant plus tort que je n'ignore pas combien cela vous ennuie.

Si vous vous souciiez de nos nouvelles, j'aurais bien à raconter; un ancien, un nouveau parlement, cent quarante ou cent soixante personnes exilées , toutes éparpillées ; des magistrats de nouvelle ordonnance ', qui s'assemblent tous les jours, et sont comme le cuisinier dans YAndri'enne de Térence. On nous annonce pour demain la nomination du ministre des affaires étrangères ; peut-être est-il déclaré présentement ; je n'ai encore vu personne, la curiosité ne me tourmente point. Si c'est le fils*, et que vous écriviez à. la mère, en lui parlant de moi , ne faites mention que de mon amitié pour elle ; je ne puis jamais être dans le cas d'avoir besoin de son fils.

J'ai oublié de vous dire que j'avais mandé à la grand'maman les choses obligeantes que vous m'aviez écrites sur elle, et que vous étiez dans l'intention de lui dire à elle-même; elle m'a répondu avec beaucoup d'amitié pour vous, mais en même temps de vous détourner de lui écrire parce qu'elle serait embarrassée de la réponse; elle s'est fiait une loi de ne point écrire par la poste. Cependant je crois que vous feriez bien de m' envoyer une petite lettre pour elle.

' Après le renvoi et l*exîl de tous les membres du parlement qui avaient refusé de reprendre leurs fonctions, on forma un tribunal temporaire pour remplir leurs places. Plusieui*8 membres du parlement avaient pris la fuite , })Our éviter de se voir forcés d*cnlrer dans ce nouveau corj)s; mais iU furent contraints de revenir sous peine d'être mis en prison et de perdre leur* charges. Les gens du roi avaient demandé la permission de résigner leur» places; mais ils furent refusés, et obligés de figurer dans le nouveau tribunal. Ce nouveau parlement fut si mal vu par le peuple, qu'il fallut donner aux conseillers qui y siégaieut des soldats pour les garder, ce qui ne les cmpècli.i pas même d'être siffles et molestés, quand ils se rendaient aux cours de justice , avec le cbancelier à leur tête. (A. N.)

3 Le duc d'Aiguillon. (A. M.)

A quatre heures.

Il y a un courrier qui ne m'apporte rien; pourquoi m'en étonner? Bonsoir.

A Ferney, 11 février 1771.

Votre camarade le Quinze -Ying^t, madame, affligé de la goutte et de la fièvre, ramasse le peu de force qui lui reste pour vous écrire et pour vous supplier de faire passer à votre grand' maman la feuille ci-jointe.

Je n'ai depuis huit jours aucune nouvelle de Paris dans mon enceinte de neige. Enfermé dans ce sépulcre blanc, j'ignore oii vous en êtes, si vous allez trouver votre amie à la campagne, si la personne que vous me disiez devoir être nommée lundi a été en effet nommée et déclarée , si les avocats se sont remis à plaider, si le Chàtelet continue à faire ses fonctions, si l'Opéra- . Comique attire tout Paris. Je suis mort au monde; ce serait un état assez doux, si je ne souffrais pas horriblement.

Vous faites cas de la nation anglaise. Vous avez raison de l'estimer. Elle a trouvé un très-beau secret. C'est qu aucun particulier chez elle ne va à la campagne que quand il lui en prend envie.

On m'a mandé que M. et madame Barmécide sont endettés de près de trois millions ; en ce cas , ils ont besoin d'une nouvelle vertu, la seule peut-être qui leur manquât, et qu'on appelle l'économie.

Mais vous, madame, comment vous êtes-vous tirée d'affaire dans les réductions qu'on a faites sur votre revenu? Vous n'êtes pas une personne à devoir des trois millions.

Comment vous portez-vous, madame? Comment passez-vous vos vingt-quatre heures? Comment supportez-vous la vie? La mienne est à vous, mais très-inutilement; et probablement je ne vous reverrai jamais , ce dont je suis beaucoup plus affligé que de ma goutte et de ma fièvre. Vous ne savez pas combien le TÎcil ermite vous regrette.

A Feraey, 15 février 1771.

Je VOUS demande en grâce , madame , de me faire écrire surle-champ s'il est vrai que la grand' maman ait reçu une lettre du patron et si cette lettre est aussi agréable qu'on le dit. Les petits versiculels barmécidiens ont couru. Je peux en être fâché pour eux , qui ne valent pas grand'chose ; mais je ne saurais en être fâché pour moi, qui ne rougis point d'un sentiment honnête. J'aurais trop à rougir, si je craignais de montrer moB attachement pour mes bienfaiteurs ; je ne leur ai jamais demandé de grâce qu'ils ne me l'aient accordée sar-le-champ. Il est vrai qisic ces grâces étaient pour d'autres, mais c'est ce qui me rend plus reconnaissant encore. Je leur serai dévoué jusqu'à mon dernier soupir.

Je voudrais vous accompagner, madame, dans votre voyage, mais mon triste état ne me permet pas de me remuer, et d'ailleurs je n'ai pas le bonheur d'être de ce pays que vous aimée et où l'on va coucher chez qui l'on veut. Tout ce que je puis faire c'est de vous être dévoué comme à vos amis ; on ne s'est point encore avisé de nous défendre ce sentiment-là.

Portez-vous bien; écrivez-moi tout ce qu'il vous plaira, et conservez-moi un peu d'amitié.

MADAME LA MAROUISE DU DCFFAM» A M. MOuRACE WALPOLE.

Fans, Tendied 15 février 177i.

Vous faites beaucoup valoir votre amitié, et vous ne surfaites jmnt votre marchandise; elle m'est d'un prix inestimable; et quoique celle que j'ai pour vous puisse avoir quelque petite valeur, elle ne peut m'acqukter, ni être àa même [>rix <|«e la vôtre. Parmi les qualités que je puis avoir, ii en est une qui, par sa propre nature, est tantôt bonne et tantôt mauvatae; c'est une chose difficile à vous expliquer; j'aurais Tair ée me donner une louange. Je vous dirai seulement le résultat de cette f[ualité; c'est de sentir et démêler parfaitement tout ce qu'on pense de moi, et d*en recevoir une impression si vive, que je

n'ai pas le pouvoir de modérer mon mécontentement ou ma satisfaction; mais comment, avec toute Famitié dont vous êtes capable , avez-vous aussi peu d'indulgence? Vous êtes comme le Grand Turc d'un de nos opéras ; il dit à la sultane, qu'il vient de quitter pour une autre :

Dissimulez tos peines , Et respectez mes plaisirs.

Je ne dois dcmc pas, quand je suis triste, tous le laisser voir : TOUS devriez m' envoyer un modèle de lettre. Si je vous parle des uns, des autres, nouvelle matière à réprimande. Je suis variable, difficile à vivre, épineuse, indiscrète; enfin, en épluchant vos lettres, que dis-je, éplucher? vraiment, vous vous expliquez très-clairement et très-continûment, et vous ne me laissez aucun doute sur tontes vos préventions contre moi. Savez-vous l'efFet que cela me fait? C'est que je ne vous en aime pas moins, et que je n'en compte pas moins sur votre amitié. Je conviens que nos caractères ne se ressemblent point : vous avez du pouvoir sur vous-même , ou plutôt vous êtes né heureusement; vous êtes gai, vous avez des talents, vous vous passez de tout, vous vous suffisez à vous-même. Je suis diaméti*alement tout le contraire ; et je vais vous flaire un aveu trèsvrai, et qui vous surprendra peut-être; c'est que j'ai tous les défiauts que vous me reprochez, ce qui iBait que je ne peux pas me souflErir moi-même, et cpie je me supporte avec beaucoup plus de peine que les autres ne peuvent me supporter. Je me demande souvent comment il est possible que vous soyez devenu jnon ami, puisque même mon amitié, qui pourrait me tenir lieu de mérite, est ce qui vous déplait le plus. O altitude I Je n'y comprends rien. IVIais enfin il n'est pas nécessaire que je le comprenne; il me suffit que cela soit.

Samedi 16 à Kuit heures du matin.

Assurément vous donnez bien le démenti à saint Augustin. II a dit : Aimez et faites tout ce qu'il vous plaira *. Je ne fais et ne dis rien qui ne vous déplaise. Je viens de relire vos lettres, celles du 4 et du 7 ; je ne les ai reçues qu'hier, les deux derniers courriers ayant manqué. Je ne nie pas que les réprimandés ne soient fondées. J'ai encore bien des défauts, je fais encore bien des fautes; mais n'étes-vous pas injuste de ne me pas

< Ama ctfac ^uod vis. (A. N.)

136 CORRESPOISDAiSGE COMPLETE

trouver corrigée sur bien des artides? Vous n'aimez pas le style larmoyant. Ce terme n'est-il pas dur, et votre amitié ne vous rend-elle sensible qu'aux malheurs où vous désirez d'apporter du remède? Vous m'interdisez de vous parler des autres :je ne veux des amis que pour les rendre dépositaires de mes peines. Je ne nie pas que ce soit une grande consolation d'en pouvoir faire cet usage. Croyez-vous que je ne voulusse pas aussi qu'ils en usassent de même avec moi? et que si vous aviez du chagrin, que si vous m'en faisiez confidence, vous ne trouvassiez pas en moi de la sensibilité , et ijue je n'essayasse de vous consoler en vous excitant à me confier toutes vos peines? Je ne penserais pas que vous ne me voulussiez faire jouer que le rôle d'une complaisante au lieu de celui d'une amie. Ah ! que vous me connaissez mal, quand vous croyez que je veux vous dompter! Mon ambition serait bien satisfaite si je pouvais me flatter de vous avoir apprivoisé.

Il ne me reste plus qu'un mot à dire, et puis je ne vous parlerai plus de moi. JéT désire passionnément de vous revoir; je crains presque également que vous vous donniez cet ennui et cette fatigue. A l'égard de l'ennui, je vous épargnerai trèscertainement celui que vous craignez le plus; comme vous aimez les détails , je vais vous raconter tout ce que je fais et tout ce que je sais.

Le mardi gras , je donnai à souper à toute la société du feu président, ce qui m'amusa médiocrement. Le lendemain, mercredi, je soupai encore chez moi avec très -peu de monde; j'avais madame et mademoiselle Churchill *. Le lendemain, jeudi, j'eus une belle visite : on m'annonça le comte de Scheffer, qui, en entrant, me dit qu'il m'amenait deux jeunes gentilshommes qui désiraient de m' être présentés et faire connaissance avec moi; c'étaient les princes de Suède*. L'atné me parut le plus aimable du monde, d'une politesse aisée et facile, beaucoup de gaieté. Ils restèrent une demi-heure chez moi; ils y doivent revenir et me demander à souper, à ce (jue m'a dit M. de Creutz'* Hier matin, M. de Beaufremont fut les voir;

^ Feu lady A{ai*ie Churchill, kelle-sœur de M. Walpolc, et sa fille aînée, qui fut mariée ensuite à feu lord Cadogan. (â. N.)

2 Le feu roi de Suède, Gustave III, et son frère le duc de Sudemianie, qui devint roi de Suède après l'abdication de Gustave IV. (A. N.)

^ Le ministre de Suède à Paris; il avait succédé au comte de Scheffer, qui avait longtemps habité Paris en la même qualité. (A. N.)

ils lui parlèrent beaucoup de moi d'une façon très-obligeante. Je soupai vendredi chez les Brienne avec vos parentes, et j« soupai encore hier avec elles chez la marquise de Boufflers, où était madame de Mirepoix, qui doit donner un bal à votre nièce de demain en huit. On la trouve jolie, et on dit qu'elle ressemble en beau à notre Dauphine. Ce soir c'est mon samedi, et ma compagnie ordinaire. Demain, chez madame de Mirepoix, avec la maréchale de Luxembourg sa petite-fille (la duchesse de Lauzun), la marquise de Boufflers, etc. Mardi je donnerai à souper aux Beauvau , à l'archevêque de Toulouse et au comte de Broglie.

La princesse de Poix' accoucha mercredi d'un garçon, ce qui a causé une grande joie.

L'on n'a encore disposé d'aucune charge ni d'aucune place, tout n'est ici que conjectures; j'en fais une qui me dépiaf t fort, c'est que notre paix avec vous ne sera pas durable.

J'espère que M. Churchill ' m'apportera les éventails et la soie de la grand'maman. Adieu. Cette lettre est sans chaleur et sans âme; mais je n'ai pas bien passé la nuit et j'ai la tête fort faible.

Dimanche 17.

J'eus hier au soir mesdames de Mirepoix et d'Aiguillon; cette dernière est d'une gaieté ravissante et d'une impartialité parfaite. La pauvre maréchale est triste; je la plains; elle m'intéresse. Je lui rends tous les bons offices que je peux. Je vous assure que, si vous venez ici, vous ne vous ennuierez pas autant que vous vous l'imaginez ; nous aurons bien matière à conversation. J'ai la plus grande frayeur de mourir avant ce voyage, et cette crainte me feit user d'un grand régime. Je suis inquiète aujourd'hui de mon ami Pont-de-Veyle, il avait la fièvre hier : Il est aussi vieux que moi, et se persuade être beaucoup plus jeune. Il mène la vie d'un homme de trente ans ; ce serait pour moi une grande perte : c'est à tout prendre mon meilleur ami ; il y a cinquante-trois ou quatre ans que nous nous connaissons. Je

1 La fille du pnncc de Beativau , mariée au prince de Poix , le fils aine du maréchal de Mouchy. Il a demeuré longtemps en Angleterre au commencement de la Révolution, ainsi que le fils dont la naissance est annoncée ici, le romte Charles de Noailles, aujourd'hui duc de Mouchy, qui épousa mademoiselle La Borde,, fille du banquier de ce nom, dont il est souvent parlé dans ces lettres. 1827. (A. N.)

2 Charles Churchill, mari de lady Marie Churchill. (A. N.)

le Tok pnesqae tous les jours; il a l'espnt radsoimable; il juge les iiomraestels <pi'iis sont; il se conduit selon vos principes et sans se faire d'efforts; il vit uniquement pour lui, et c'est pent<étre ce qui ie >rend plus sociable, parce qu Û ne fait dépendre son bonheur de qat que ce sait; ii n'exige rien de personne, et ne s'assujettit à oucuYie contrainte^ Il n'est pas raisonneur; inaîs il est pfailosoplie dans la pratique.; à tout prendre, c'est l'iiomMe qui me -convient le mieux, et je serais très-fachée de le perdre.

J'oubliais de vous dire que mercredi dernier, jour des Cen* dres, je fis usage de votre j'y consens^. Ce fiit une scène assez comique ; j'étais avec deux messieurs qui étaient les acteurs, et j'avais Pont-de-Veyle pour spectateur. La scène, qui naturellement devait être sérieuse, fut fort gaie; les deux messieurs sont des personnages de cotnédie. Ils fiirent fort embarrassés à désigner le siège que j'occupais : ce n était point, disaient-^ls, une chaise, ni un fauteuil, ni un •canapé, ni une bergère, ni une duchesse.; un tonneau ou une ravaudeuse les auraient trop surpris; ils n'auraient pas voulu se servir de ces mots ; enfin ils éorivirent^uletti/.

J'ai une vraie satisfaction que celte affaire soit terminée, et jamais vous ne m'avez fait un plus véritable plaisir qu'en pro* Dooçant ces deux mots. J'en attends trois autres qui me renciraient bien contente ; devinez-les.

Avant de finir, il faut que je vous dise que je suis très^contente de vous ; je vois que vous voulez m'aimer, et que oonune vous vous connaissez bien et que vous me connaissez bien aussi, vous me dites avec franchise tout ce qui pourrait me refroidir, et tout «e qui pourra me conserver, et peut-tétre augmenter votre amitié; je vous en suis obl^e, et j'aime bien mieux cette manière que des protestations oii l'on se trompe soi-mérae autant qu'on ti^ompe les autres.

Paris, 19 férrior 1771.

V(ytre lettre sera portée à la grand'maman* après-demain jeudi, par M. de Lauzun, son neveu, qui va la Irouver. Son

1 Elle avait fait son testament, et avait légaé tons ses mamiscrits à M. ^alpole. (A. N.)

2 Voyez Œuvres de To/tof/v, tome LXI, page W9. (L.)

DE MADAME LA MARQUISE DU DEFFAISD. i3U

mari et elle jouissent de la gloire et du repos, ils paraissent pafeitement contents. Si l'ennui ne survient pas, je les tiens infiniment heui^ux. L état de leurs a(ibires y pourrait apportei" quelr{ues obstacles, mais ils n'(»)t point d'eafants, ils ne sont pkis engagés à la même dépense, ils peuvent s'acquitter petit à pedt sur leurs épargnes ; enfin ils jouissent de la paix et de la bonne oonscienoe. Mon plus grand désir eet de les aller trouver, mais il en £Mit obtenir la peraûssioa , et ce n'est pas encore le moment de la demander.

Nous avons ici les princes de Suéde ^ qiii sont très*aimables. Ils ne veulent aucun cérémonial; on les reçoit et on leur donne à couper en petite compagnie comme à des particuliers ; ils aont au £ait de tout. Le prince royal est d'une très-bonne conversation, poli, gai, facile; ils resteront ici jusqu'après Pâques; le roi les traite fort bien. Le comte Scbeffer', que vous connaissez, est avec eux, et j'ai été ravie de le revoir. Ce sera avec M. de la Vrillière qu'il travaillera sur les affaires. Ce ministre supplée à tout , il tait les fonctions de tous les emplois vacants; on dit qu'il le seront encore longtemps. On nous annonce un nouveau parlement pour la semaine pixxjmine. Les remontrances , les arrêtés, les lettres pleuvent à verse ; il n'y a jamais eu de temps semblable à celui-<;i : quelques chansons, des épigrammes, des bons mots égaient la scène. Heureosement nous avons la paix; on dit qu'elle ne sera pas durable, mais c'est toujours beaucoup de gagner un au on deux. Si jamais je puis me. trouver à Chantelonp, je m'embarrasserai bien peu de tout ce qui arrivera.

Donnee-moi toujours de vos nouvelles , mon cher Voltaire. La disgrâce de mes parents ne voi;gs refroidira pas pour eux, ni pour mnt, à ce que j'espère.

MADAME LA MARQUISE DU I>£FFA:<D A M. HORACE WALPOLE

Paris , jeudi 21 février 1771.

C'est par votre cousin ' que vous recevrez cette lettre ;

1 Le prime royal, depuis GntUre il I, et son frèrt le prince Frédéric, duc d'Ostrogodiie. (A. N.)

2 Le comte de SchefTer avait été longtemps ambassadeur de Suède en France, où il eut pour successeur M. le comte de Creutz; il avait accompagné le prince royal »on frère dans leur voyage à Paris. (A. N.)

« M. Robert Walpolc. (A. K.)

j'aimerais mieux que ce fût par un aulre : je le vois partir avec regret. II avait mille attentions pour moi ; sa société m'était fort agréable ; il aime mes parents , il en est fort aimé ; nous étions d'accord dans presque toutes nos façons de voir et de juger; il n'est point cérémonieux, mais il est poli par caractère; je l'ai toujours trouvé obligeant et empressé pour tout ce qui pouvait me faire plaisir. Quoique fort prudent, il a de la franchise; il a beaucoup d'esprit; le grand-papa en pensait beaucoup de bien ; je suis bien persuadée que s'il était resté en place, il ne nous aurait pas quittés ; mais il a prévu avec raison que les successeurs du grand-papa ne lui ressembleraient pas , et qu'il ferait difficilement de bonne besogne avec eux , surtout si c'est les deux qu'on nomme, si c'est le d'Aiguillon et le Broglie.

Je crois que les éléments sont dérangés^ comme les têtes. La mer est donc impraticable? point de courrier hier, point aujourd'hui , point de vos nouvelles ! Je ne devrais peut-être pas avoir tant d'impatience d'en recevoir; je prévois que votre pre? mière lettre sera encore un peu sévère ; je meurs d'envie d'être quitte de celle-là, parce que j'espère, et je suis même sûre, que celles qui suivront seront fort douces. Que cela soit, mon ami, je vous en prie. Vos lettres me font beaucoup d'effet, soit en bien soit en mal ; et si vous saviez combien je suis faible, combien j'ai besoin de soutien et de consolation , jamais , non jamais , vous ne m'attristeriez.

Je vous dirai pour nouvelle, que j'ai touché ce matin la demi-année de ma pension échue le l*^ octobre. Il y en a de moins bien traités que moi; mais j'ava:is écrite M. le Clerc, qui est celui qui paye , un billet très-pathétique qui a eu son efFet. Votre cousin vous dira toutes nos nouvelles ; il est émerveillé , ainsi que tous les citoyens et les étrangers, de tout ce qui se passe. Rien n'est plus ineffable, c'est la Tour de Babel, c'est le chaos, c'est la fin du monde, personne ne s'entend, tout le monde se hait, se craint, cherche à se détruire. La guenon ' qui nous gouverne est aussi insolente que bête. La pauvre madame de Mirepoix joue un rôle pitoyable. Je ne crois point que ses cent mille livres de rente soient aussi solides qu'elle veut se le persuader ; elle n'a ni contrat, ni brevet : elle a un bon sur je ne sais pas quoi , qui peut changer selon la volonté

* Madame du Barry. (A. N.)

du contrôleur. Je pense qu'on veut la tenir par la crainte; elle n'a pas le crédit de rien faire pour son frère le chevalier', ni pour son neveu d'Hénin*, ni même pour se faire payer ce qui lui est dû; elle ne fait de recrue d'aucune femme pour partager son service, et quand madame de Yalentinois partira pour aller au-devant de la princesse de Savoie', elle n'aura plus que madame de Montmorency pour compag^ne. Rien n'est plus digne de compassion. Une grande dame, une très-bonne conduite, beaucoup d'esprit, beaucoup d'agrément, toutes ces choses réumes, ce qui en résulte, c'est d'être l'esclave d'un infâme.

Madame d'Aiguillon joue un rôle bien différent ; sa gaieté naturelle, son peu de sensibilité et une honnêteté naturelle lui font avoir la meilleure conduite et la meilleure contenance.

Si vous êtes curieux des détails , interrogez votre cousin , je suis persuadée qu'il en sait plus que moi sur tout ce qui regarde le parlement^. Il vous dira que les ministres étrangers travaillent avec M. de la Yrillière; c'est à peu près comme quand M. de Mazarin faisait de son palefrenier son intendant ' .

On est présentement bien seul à Chanteloup ; il n'y a plus que madame de Gramont et madame de Stainville; la con-

1 Le chevalier de Beauyau, frère cadet du prince de Beauvaii , fut connu enfuite sons le nom de prince de Craon ; et épousa madame Bonnet, née d'Archiac , de laquelle il eut un fils qui , après la mort de son oncle , devint prince de Beauvau. (A. N.) *

^ Le prince d'Hénin, frère cadet du prince de Chimay, dont la mère était la sœur de madame de Mirepoix. Le prince d'Hénin est mort à Paris, condamné par le tribunal révolutionnaire. (A. N.)

* La comtesse de Yalentinois fut nommée première dame d'honneur de la fille du roi de Sardaigne, mariée au comte de Provence, aujourd'hui S. M. Louis XVIII. 18Î7. (A. N.)

* Dans un lit de justice tenu le S3 de ce mois, le roi passa un édit par leqoel il déclarait que, comme la juridiction du parlement de Paris était trop étendue, allant de Lyon jusqu'à Arras, il avait jugé nécessaire de la partager en six différentes cours, sous la dénomination de Conseils supérieurs. Toutes ces cours devaient avoir nne égale juridiction, et se tenir à Arras, Blois, Clermont, Lyon, Poitiers et Paris. (A. N.)

^ On disait que le dnc de Mazarin s'amusait h faire nne loterie des emplois que les gens qui composaient sa maison devaient remplir la semaine ou le mois suivant ; de manière que souvent il arrivait que son palefrenier devenait son intendant, et son cocher son chef de cuisine. Voyez les vers de Voltaire :

On conte que l'époux de la célèbre Hortense

Signala plaisamment sa sainte extravagance, etc.. (A. N.)

<3orde rè{pie toujours, niai& est*elle au fond du cœur? j'en doute. M. de Beauvau demandera bientôt la permission pour lui, sa femsne et te marquis de Boufflers; j^attends avec impatience la réponse qu'on lui fera , ^'en tirerai des conséquences pour moi. J'aurai après cela encore bien des réflexions è faire et des conseils à prendre, mais je n'en veux recevoir que de TOUS ; j'espère, mon ami, que tous ne me les refuserez pas, et que quand vos affaires et surtout Totre santé tous le permet* tront, TOUS me ferez une petite visite. Je ne sauterai point à pieds joints par-dessus la félicité , p<DQr me jeter dans la douleur ; je jouirai du plaisir d'être avec vous, et, tant qu'il durera, je ne penserai point à la séparation. Je ne tous promets pas de chei*cher k vous plaire, il faudra que ce bonbmir m' arrive de votre piare grâce. Je n'entends rien à l'art qu'on met dans la conduite, je sens bien qo^il est souvet^ néces<saire; mais si j'y avais recours, je rappellerais h fable de Tàne et du petit chien. J'ai un million de défants, je le sais bien, et je serais bien ftckée qae tous ne les connussiez pas tous; ce ne serait pas moi que tous aimeriez , et je craindrais toujours que tous ne Tinssiez à me connaître; je ne serais point à mon aise aTec tous. Ce n'est pas que je ne veuille me corriger, mais je ne veux pas me contrefaire.

Ma liaison aTec madame Totre sœur est ifbrt honnête, mais pas fort TÎTC. Tout le monde la trouve fort aimable, et elle l'est en effet beaucoup. Adieu, je ne sais quand j'aurai de tos nouvelles. La mer est inij>ertiaeiite.

MADAME LA MARQUISE DU DErFAND A M. DE TOLT.URE.

Paris, 87 fiâvrier 1771.

Non, monsieur, la grand'maman n*a reçu de lettre d'aucun patron , si ce n'est de ceux qu'elle a en paradis , et dont elle ne m'a pas fait part; car pour ceux de l'enfer de ce monde, elle n'en entend point parler. Elle est tranquille dans sa soKtudc, qui n'aTait été fréquentée que par ses phis proches parents, jusqu'à dimanche dernier que deux officiers suisses ont obtenu la permission d^aller trouTer le maftre de la maison» aTec qui ils aTaient un travail à faire. M. le prince de Tingry, pour une semblable raison» a obtenu aussi la m^me permission,

et èe jAus celle d'y m^ier sa femme, qui a sollicité vivement cette grâce, en disant qu'elle avait beaucoup d'obligation à la grandPmaman, qu'elle désirait passionnément de lui donner cette marqué de sa reconnaissance»

M. de Beauvau est allé aujourd^luii à ta cour pour solliciter la même permission; on lui avait fait espérer qu'on la lui accorderait au bout d'un certain temps. Il a pour raison la parenté proche et de grandes obligations.

Mon tour viendra, à ce que j'espère, lanis je ne ferai' point de démarches avant la belle saison. C'est vn grand vovage pour quelqu'un de mon âge , le séjour ne pourra être que fort long, et peut-être ne reverrai-je plus mes pénates; je les quitterai sans regret, et ceux de mes parents deviendront les miens. Vous sentez bien , monsieur, combien j'approuve les sentiments que vous professez pour nos amis ; vous êtes non-seulement dans la classe de tous les honnêtes gens , mais de tous <^eux qui veulent passer pour l'être. Jamais disgrâce u'a été accompagnée de tant de gloire; il n'y en a point d'exemple dans les histoires anciennes et modernes. Le regret est général» et l'embarras de trouver des successeurs est une circonstance assez flatteuse.

Vous savez sans doute tous les changements auxquels on travaille : c'est le temps des prodiges, c'est un nouveau chaos ; nous attendons qu'on le débrouille. On est accablé de remontrances, d'arrêtés, de lettres, de discours. Hors ceux qui nous viennent de Rouen, tous me semblent détestables, surtout ceux de notre bonne ville , qui sont pleins de belles phrases , et qu'on dirait être faits pour concourir aux prix de T Académie. A propos d'Académie , vous savez que le prince de Beauvau y va être reçu. Il me lut hier son discours » qui me parut fort bien : il est de lui, excepté les deux premières phrases , qui ne sont pas ce que j'aime le mieux.

Votre Barmécide * vous a fait honneur à toute sorte d'égards, à votre cœur, à votre esprit ; rien n'est si heureux que ce refrain : c'est Barmécide.

J'aurais voulu que les étrangers qui se rencontrent sur le bord de l'Ëuphrate eussent articulé quelques faits ; mais leur rencontre, qui marque leur intelligence, en est un qui suffit pour l'honneur de celui qui les rassemble.

' Lettre en vers, de Benaldaqui à Caramouftée , femme de Giaffar le Barmécide. Voy. OEuvres de Voltaire, tome XIII, page 265.

144 CORRESPONDAr^CE COMPLETE

Adieu, mon cher Voltaire. Je ne sais pas si tous trouvez que ce soit un bon lot que de parvenir à la vieillesse; pour moi, je le trouve détestable , et je suis toujours indignée de l'injustice qu on a eue de nous faire naître sans notre consentement, et de nous faire vieillir malgré nous. Ne voiIà-t*il pas un beau présent que la vie, quand on l'accompagne de chagrins et de souffrances !

N'avez- vous rien fait de nouveau, et ne m^enverrez-vous plus rien, parce que la grand'maman n'est plus ici? Je ne manque pas de moyens de lui faire tenir tout ce que je veux.

MADAME LA MARQVISE DU DEFFAND A M. HORACE WALPOLE. Jeudi 7 mars 1771 , à six heures du matin.

Nous n'eûmes point hier de courrier, je crois qu'il arrivera aujourd'hui. Peut-être m'apportera-t-il des lettres; mais si je l'attendais pour y répondre, vous n'en recevriez de moi que de demain ou d'après-demain en huit, et je ne veux pas vous accoutumer à être si longtemps sans entendre parler de moi; d'ailleurs j'ai besoin de m' occuper de ce qui m'intéresse, pour faire diversion à un ennui qui ne fait qu'augmenter, et je crains bien qu'il ne devienne insupportable ; n'ayez pas peur, voilà le seul mot que je dirai de moi.

Vous savez que le prince royal que nous avions chez nous est changé en roi ' ; ce changement arriva le premier de ce mois , à huit heures et demie du soir; le comte de Scheffer partit surle-champ pour Versailles, n'espérant pas voir le roi plus tôt que le lendemain matin. Le roi ayant appris, par M. de Duras, que M. de Scheffer était arrivé, lui fit dire de venir et lui donna audience quoiqu'il fût déjà couché; grâce si singulière qu'elle n'avait encore été accordée à personne. Il s'informa comment le roi de Suède voudrait être traité; que si c'était en roi, il irait demain le visiter; et que, lorsqu'il viendrait à la cour, il lui donnerait la droite. M. de Scheffer dit qu'il garderait le même incognito. Le roi de Suède fut mardi à Versailles, il eut une longue conférence tête à tête avec le roi, après laquelle on fit entrer le prince Cliarles et M. de Scheffer. Ce nouveau roi est enchanté du nôtre ; il a bien raison ; il en a reçu toutes les

1 Par la mort do son père. Frédéric- Adolphe. (L.)

marques d'amitié et de considération possibles; il n'a pas eu lieu d'être aussi satisfait de nos princes du sang, qui ont un peu manqué de civilité envers lui. Ce roi fut hier à l'Académie des sciences ; il ne fut point harangué , mais d' Alembert fit un discours rempli de son éloge ; l'on dit qu'il est admirable : il revint après chez lui, et il reçut des visites de plusieurs dames. Aujourd'hui il va à l'Académie française, où il entendra encore son panégyrique directement ou indirectement, et toujours par d' Alembert ; sans doute qu'après être rentré chez lui, il recevra encore des dames; mon tour viendra; M. de Scheffer m'a dit qu'il voulait m' admettre à cet honneur; je ne l'ai point recherché, mais j'ai cru ne devoir pas le refuser. Je n'ai dit à personne que je devais faire cette visite; si elle n'avait pas lieu, on se moquerait de moi, et si elle a heu, on ne pourra pas dire que je m'en sois vantée d'avance; c'est un honneur dont je me passerais fort bien, mais que je ne suis pas fâchée de recevoir, parce que quelques marques de considération sont du moins de petites armes défensives contre l'orgueil et Tinsolence. Tous les Suédois partiront lundi, et laisseront ici une très-bonne odeur; je suis bien fâchée de ce qu'ils n'iront point en Angleterre; ils comptaient y passer deux mois au moins. Ce roi vous plairait beaucoup ; il aurait bien voulu rester encore longtemps prince royal ; il avait beaucoup d'objets de curiosité qu'il aurait bien voulu satisfaire; mais il faut qu'il retourne dans son triste pays : en Toilà bien assez sur cet article. Je pourrais en traiter un autre qui serait bien plus long ; mais ce n'est pas matière à raconter par la poste; tout ce que je puis vous dire, c'est que je ne suis point frondeuse, et que je suis fort éloignée d'approuver tout ce qui se passe. M. et madame de Beauvau partirent avanthier pour Chanteloup. Ils en reviendront le 18 ; et le 21, M. de Beauvau sera reçu à l'Académie ' ; vous me ferez savoir si vous êtes curieux de son discours. Je ne le suis guère de tous les écrits qui paraissent aujourd'hui; on en est inondé; à quoi cela servira-t-il? A faire des papillotes.

< A la place du président Hénault. (A. N.)

iO

i4e CORRESPONDANCE COMPLETE

LA MÊME AU MÊME

Paris, dimanche 10 maniTTI.

En vérité, mon ami, la lettre que M. Gharchill m'a apportée m'a causé la plus étonnante surprise ; je ne me souriens plos de ce que ma lettre du 15 contenait; mais il £aut que je me sois bien mal exprimée, puisqu'elle vous a tant déplu. Je répondrai aux endroits que vous en citez. Je voifô.ai dit qne je n'entendais rien à l'art qu'on met dans la conduite; hélas! mon Dieu, cela n'est que trop vrai. J'ajoute que je suis bien aise que vous connaissiez tous mes défauts. Y a-t-il du mal à cela? Est-ce dire que je ne veux pas m'en corriger? Je voudrais n'en avoir aucun, et vous ne pouvez pas me soupçonner d'un dessein formé de vous déplaire ; ah ! j'en suis bien loin , et je suis bien décidée, non pas à mettre de l'art dans ma conduite , mais à la régler suivant vos avis et vos conseils, tant que vous voudrez bien m'en donner. Je vous ai dit encore : Je sais que je vous déplais, je sais que je vous ennuie. Pouvez-vous me feiire un crime de ces expressions? Mais enfin j'ai tort, puisque je vous ai fâché, et je pèserai à l'avenir toutes mes paroles au poids du sanctuaire. Si, après m' être bien observée, vous m'apprenez que je continue à vous ennuyer et vous déplaire, j'irai m'en* torrer à Ghanteloup pour le reste de ma vie, et je serai bien persuadée que j'ai couru après une chimère, en cherchant un ami véritable.

Il y a bien longtemps que je suis persuadée qu'on ouvre les lettres aux bureaux; on aura vu dans les qûennes beaucoup d'estime et d'attachement pour vous; vous savez ce qu'on peut avoir lu dans les vôtres, et si mon amour-propre a pu en être flatté.

Je me proposais de vous foire le récit du souper que j'ai fiiit avec le roi de Suède ; mais je m'en acquitterai bien maussadement aujourd'hui; n'importe, vous aimez les faits, voici donc comment cela s'est passé.

Je comptais , jeudi dernier, souper chez les Brienne ; M. de Greutz vint chez moi l'après-dînée, et me. dit que son roi me priait de passer la soirée et de souper chez lui. Je n'hésitai point à l'accepter; je lui demandai quelle serait la compagnie : mesdames d'Aiguillon, et nulle autre. J'eus du monde dans le

courait «de la journée, «et entre autres mmàame votre sœur, qai m'avait amené une dame de ses amies ; elles restèrent Aee, moi jasqn'à neuf heuiMsarec d'autres personnes; je leur demandai la permission de sortir, «t je dis tout bas à madame Cfannrobîll où j'allais , en la priant -de n'en point parler. Je trouvai ohes ie roi les dem dachesses ' et MM. de Sestain et de GrenÉx. ije voi s'occupa de me aire donner un bon furteuil, me fit changer de celui où on m'avait placée d'abord, pour me mettre dmm un phie commode ; il aurait voulu avoir un tonneau. La grosse duckesse se mît à chanter >la chanson que j'avais faite sur mon tonneau, disant au roi qu'elle était de ma &çon. Lie petit prince et M. de SchefFer arrivèrent, et ce fut là toute la compagnie. Avant le souper, on lut le discours que d'Alemiiort arvait prononcé à i' Académie des sciences en pré* sencedHffoi qvi y avait été la veiUe; c'était sur la philosophie et les philosophes, les persécutions, les triomphes que la vérité a touj<ran éprouvés, l'éloge de tous les princes (pu Font protégée, et particulièrement ccAui des princes qni «onÉ itenûs nous visiter; le prince héréditaire, ie roi de Danemark. A œt éloge, le roi£t un mouvement, dit un oh ! qui vous ressemblait oonmie deuK gonttes d'eau. On passe ensuite à lui, roi -de Suède; on looe fan son père, sa mère, son second frère, son petit frère, le vei «de Grosse, et ensuite Je toi de France. Ge discours est bien écrit, mms un peu trmà et un peu long, il me parut que le roi en jugeait fart bien; il ne disserte point, mais ses premiers mouvements eacpriment oe qu'A ^approuve ou œ qu'il blâme ; je lui trouve plusieurs choses de vous , et j'aurais voulu que vous l'eussiez pu connaître. Nous soupàmes; après le souper on parla du chevalier de Boufflers ; on me fit chanter V Ambassade*, et puis madame d'Aiguillon dit au roi de me demander la chanson des Philosophes, après laquelle elle dit tout bas qu'elle était de moi; et le foi, elle et toute la compagnie crièrent comme on fait à la fin des nouvelles comédies , i'auteur, Vau-teur, r auteur! On se relira à minuit. Je ne puis vous dire à quel point madame d'Aiguillon fut aimable, et tout le soin qu'elle

1 La -dlaobeBse d'Aigoîllon mère, et la dnobetae d'Ai^illon époMe du mi-

slR. (A. N.)

^ Chu— on CnrttKHimte, du okevaliar de Boufllers, qui commence par c6«

Bni^ da -èrillant potte

Que j'occupe récemment, etc., etc« (A. N.)

se donna pour me lEaire valoir. Le roi , son petit frère , MM. de SchefFer, de Sestain et de Greutz, furent hier souper à Ruel, où il né devait se trouver que les deux duchesses, MM. d'Aiguillon, de Richelieu et de Maurepas; on dit que cette cour suédoise partira demain; le roi a beaucoup de regret à son voyage d'Angleterre. Je suis persuadée qu'il vous aurait plu; on ne peut avoir plus de gaieté, de facilité, de politesse et de franchise.

Voilà un long récit. Ah ! si je vous disais tout ce qui se passe ici, il faudrait bien changer de ton : c'est selon moi des choses épouvantables. Il y a une lettre anonyme qu'on porte à toute la noblesse, pour l'exciter à écrire à M. le duc d'Orléans, pour le prier de demander au roi le rappel du parlement; on envoie le modèle de la lettre qu'il faut écrire; il est vraisemblable qu'aucune personne sensée ne se rendra à cette invitation.

Toutes les places et les charges sont toujours vacantes. Il y a un homme ici au comble du malheur, M. de Maillebois'; on l'avait nommé directeur des troupes avec MM. d'Hérou ville et de Mailly. Les maréchaux de France ont fait des représentations au roi contre lui ; on lui a ôté son emploi, et on l'a donné au comte de Muy ; sa femme me fait une pitié extrême; il n'y a pas d' exemple d'une personne aussi complètement malheureuse* .

Si jamais je vous revois, mon ami, j'aurai tant de choses à vous raconter que les journées ne seront pas assez longues ; je m'engage par serment à ne vous rappeler le souvenir d'aucun de nos différends, ni de traiter aucun des sujets qui vous déplaisent.

1 M. de Maillebois était fiU du maréchal de Maillebots, et a été ref;ardé comme un jeune homme de mérite, et comme un ofHcier qui donnait de grandes espérances. Il commenc^a par servir sous son père, en Italie, et fut ensuite beaucoup employé par le maréchal de Richelieu, au siège de Mahon. La même année, il fut nommé maréchal général des logis'de Tarmée du maréchal d'Estrées ; mais après la bataille d'Uastenbeck , on fit courir des bruits si désavantageux sur sa conduite pendant cet engagement, qu*il jugea a propos d'écrire un mémoire pour sa justification, dans lequel il représenta le maréchal comme un général inepte et absolument fou. Il fut sévèrement puni de cette démarche imprudente (comme on l'appelait alors), par la perte de tous ses emplois militaires, et fut renfermé au château de Dourlens. Il ne se releva jamais de cette disgrâce; et malgré les différentes tentatives qu'on fit en sa. faveur, les maréchaux de France s'opposèrent toujours aux sollicitations de ses amis pour le faire réintégrar dans le service. (A. N.)

2 Madame de Maillebois était fille du marquis d'Ai^enson, et sœur du marquis de Paulmy. (A. IS.)

LA MÊME AU MÊME

Mercredi 13 mars 1771.

J'aurais bonne grâce de répondre avec humeur à une lettre toute pleine d'amitié, tandis que je réponds avec la plys grande douceur à celles qui ne sont pas de même. Je suis on ne peut pas plus reconnaissante de l'intérêt que vous me marquez. J'aurais fort désiré que vous eussiez suivi votre premier projet, et que vous eussiez placé votre voyage en mars ou avril. Vous dites que c'est ma faute si vous avez changé d'avis. Je m'examine en vain, et je ne puis trouver quels sont mes torts. J'abandonne cette recherche; vous prétendez que j'en ai, cela suffit.

16 mars 1771.

Je vous trouve très-heureuse, madame, de n'être qu'aveugle; pour moi, qui le suis entièrement depuis quinze .jours, avec des douleurs horribles dans les yeux, moi qui ai la goutte et la fièvre, je me tiens un petit Job sur mon himier. Il est vrai que Job n'avait point perdu les deux yeux, et n'avait point surtout perdu la langue ; car c'était un terrible bavard ; le diable, à la vérité, lui avait ôté tout son bien, et il ne m'a pris qu'une grande partie du mien ; mais Dieu rendit tout à Job , et il n a pas la mine de me rien rendre.

Votre grand'maman a de la santé et de la bonne compagnie; sa philosophie et la trempe de son àme doivent encore contribuer à son bonheur dans le plus beau lieu de la nature ; elle doit être plus chère que jamais à son mari ; enfin , elle jouira des agréments de votre société. Joignez à tout cela F acclamation de la voix publique; son lot me paratt un des meilleurs de ce monde. 11 me semble que quand on a tous les cœurs pour !»oi, on est le premier personnage de la ten*e.

Ma Catherine joue un autre rôle. 11 y a à parier qu'elle sera dans Constantinople avant la fin de l'année, à moins qu' Ali-Bey ne la prévienne et ne devienne son ennemi; ce qui pourrait très-bien arriver. Voilà des événements, cela! Nos tracasseries parlementaires sont des sottises de pédants, des pauvretés mé-

prisables en comparaison de ces belles révolutions. Vous pourriez bien aussi cet été voir des qnerdles sur mer entre les Espagnols et les Anglais; mais ce sont de petites fusées en comparaison des grands feux de ma Catherine.

Les princes de Suède devaient venir dans mon pays barbare ; mais ils ont un voyage plus presse à faire.

Adieu, madame, portez-vous bien. Allez voir votre amie; feiites foutes deux le bonheur Fune de P autre, si le mot de bonheur peut se prononcer. Consentez-moi des bontés qui me consolent.

MADAME LA MAROL'ISB J>V DKPFAin» A M. ffOAAGE WALPOLK.

Dimanche 17.

J'ai voulu attendre «se occasiott pour cette lettre ; votre ambassadeur m'a fait espérer qu'il en aurait une demain ; si elle manque, elle partira mercredi par son courrier; j'imagine que les lettres qu'il porte ne sont point visitées aux bureaux. Je vais donc, dans cette confianEice, vous porter à eœur ouvert. Ces mots voue fonrt peur; ras8ttriez«v<nis, tous ne Krez rien qui voqb fâche.

Je suis dans une fftwttàe perplexité pour mon voyage ; je ne me porte point bien. Mes meilleures nuits sont de trois on quatre henres de sommeil, ef presque toujours de deux; je m'afliaiiblis beaucoup; le plus léger exercice me semble impossible. Je me tève fort tard; de mon lit, je passe à mon tonneau; je ne sors point, ou quand je sors, ce n'est qatèt neuf heures dn 90«r, \ymkr aller dans des maisons où je trouve peu de monde, et oo je suis fort à mon aise. Gomment pourrai-je soutenir pendant trois jours de suite d'être en voiture huit ou dix heures , et de coacher denx ou trois nuits dans des cabarets? J^arrirerai à Gbantelonp morte de fatigue; les embrassades, les compliments achèveront de m'épuiser. Voilà l'arrivée, voyons le séjour. Je serai certainement fort bien reçue, avec tendresse parla grand*maman, avec joie par le grand-papa, avec beaucoup de politesse de madame de Gramont, avec beanconp de plaisir par le grand abbé, le serai fort contente de les voir; ils auront le plus grand désir de me bien traiter, de me mettre à nrKMi aise ; je voudrai y être, je me dirai que je le dois, mais machinalement je ferai des efforts ; je craindrai de les ennuyer, je cber-

DE MADAME h± MARQUISE DU DEFFAND. 151

cherai à leur plaire; je serai désolée si je me trouve afEaûssée» comme il m'arrive souveùt dans mon tonneau. Je sois quelque fois dans Fimpossibilité de parler, de penser et d'écouter ce qu'on dit. Voilà Fétat où je suis. Doit-on sortir de chez soi? Je ne crains p<Nnt de tomber malade ; je finirai comme le président ; il semble qu il ait tracé noa route, je le suis pas à pas. Cet areo dépouillé d'artifice tous surprendra; je n'en ai pas pris la copie dams V Essai des moyens de plaire Ae, Moncrif, ni dans Quinault, ni dans Scudéry; mais quand on parie à son ami, quand on veut se conduire par ses conseils, il £aut lui foire un exposé fidèle. Il faut ajouter à tout ceci la difficulté des mesures qu'il faut prendre. La grand'maman, le grand-papa , et tout ce qui est avec eux, disent qu'il faut que je parte sans demander permissicm, et que deux jours après mon départ, je Casse rendre une petite lettre à M. de la Vrillière, dont la grand' maman m'a enroyé le modèle. Plusieurs personnes ne sont point de cet ayis, et nommée ment madame de Mirepoix , qui se chargera d' obtenir ma per^ mission; elle ai a déjà parlé à madame du Barry, qui lui a répondu qu'elle ne le roulait pas, et que si j'y allais, elle me ferait ôter ma pension. La maréchale s'est moquée d'elle, a tourné ses menaces en plttsanterie, et en effet je n'en ai pas peur; ce n'est pas ce qui m'arrêtera. Ce malheur-là n'arrivera point, et s'il arrivait, je m'en consolerais. Ma santé est donc le plus grand obstacle que je trouve. Mais peut-être me porterai-je mieux d'ici au mois de maL

Je n'ai point la crainte de paraître ridicule à madame de Gramonl et au grand -papa; de m' attirer le mépris dej l'une et d'ennuyer l'autre en traitant le système de l'amitié; tous avez eu le privilège exclusif d'en être importuné, et si vous interrogiez tous les gens de ma connaissance et de mes amts, ils vous diraient que personne n'est plus éloigné que moi des dissertations sor toutes matières, et surtout sur celle-là.

Lundi 18.

Gomme cette lettre vous sera rendue p^yr un particulier, et qu'elle ne passera pas par les bureaux» je puis hasarder des nouvelles.

La dame du Barry prend plus de crédit que jamais, et cependant elle ne peut venir à bout de placer le d'Aiguillon; toutes les places restent vacantes, tous les prétendants ont chacun leur protecteur; ces protecteurs ont le pouvoir de nuire, et non

pas celui de pouvoir servir leurs protégées. Je vois que la maréchale' n'est admise à aucune confidence; elle voit les choses de plus près, mais elle en est réduite aux conjectures qui peuvent être plus vraisemblables que les autres, mais sur lesquelles on ne peut rien tabler. Le prince de Gondé nuit à beaucoup de gens; c'est lui qui s'oppose à M. d'Aiguillon; cependant le patron ne l'aime point. On croit que le Monteynard ne restera point; que le Terray sera chassé; que le chancelier périra. On ne prévoit que des chutes, des disgrâces; on ne sait ce que tout cela deviendra. Vous me demanderez pourquoi donc je prétends que madame du Barry a tant de pouvoir, puisqu'elle ne peut déterminer à rien; c'est qu'elle ne se soucie de rien, qu'elle ne veut du bien à personne, qu'elle change d'avis et de sentiment à tout moment. Nous verrons comment M. de Beauvau sera reçu à son retour de Ghanteloup. On lui avait accordé sa permission de très-mauvaise grâce; il y a passé dix ou douze jours; il en revient aujourd'hui. Le prince que vous croyez y en avoir passé trois est apparemment le prince de Beaufiremont ; il n'y a point encore été, il n a pu obtenir sa permission ; mais la grand'maman croit que c'est par la mauvaise volonté de M. de la Vrillière, à qui il s'est adressé pour l'avoir; et cela pourrait bien être, puisque M. et madame de Tingri * l'ont obtenue en s' adressant directement au mattre; ils y ont passé quinze jours, et reviennent aujourd'hui. Madame de Brionne, M. d'Âyen et madame de Tessé, qui demandèrent la permission au commencement de ce mois, ne l'ont obtenue que pour le mois prochain. J'aurai le temps, d'ici au moi^de mai, de voir ce qui arrivera; je me conduirai en conséquence.

Le petit prince de Suède est très malade d'une dyssenterie , ce qui retarde le départ du roi son frère.

Je m'aperçois que je vous promettais des nouvelles, et que je ne vous tiens pas parole; c'est qu'on croit savoir ce qui se passe, et qu'en voulant s'en rendre compte à soi-même, on trouve que l'on ne sait rien; ce qu'on a su la veille est détruit par ce qu'on apprend le lendemain.

Qu'il n'en soit pas de même entre nous, mon ami, et que le

1 La maréchale de Mîrcpoix. (A. N.)

^ Le prince et la princesse de Tingri. Le prince de Tingri sortait d*ane branche de la maison de Montmorency ; il était an dei quatre capitaines des gardes du corps. (A. N.)

plaisir que m'a fait votre dernière lettre ne soit point diminué par celles qui la suivront.

Je n'ai point eu de lettres du petit Graufiird.

UADAME LA MAROl^ISE DU DEFFAND A M. HORACE WALPOLE.

Paris, dimanche 24.

Vous n'aurez quun mot aujourd'hui; je compte avoir cette semaine une occasion par laquelle je vous enverrai les discours de r Académie, dont l'un est de M. de Beauvau, l'autre de M. Gaillard, et les réponses de l'abbé de Voisenon.

Le roi de Suède part demain. La maladie deson frère l'a retenu plus longtemps qu'il ne voulait. On a nommé pour ambassadeur auprès de lui M. de Yergennes ^

L'évéque d'Orléans* est exilé dans une de ses abbayes, qui est dans le faubourg du Mans.

Vous m'avez annoncé une lettre de M. Graufurd, je n'ai pas entendu parler de lui.

Je lis la Vie de Charles-Quint, de Robertson; l'article de Luther m'a £ait plaisir; mais ce qui m'en a fait infiniment, c'est GilBlas, que j'avais déjà lu plus d'une fois; mais, grâce à mon peu de mémoire, il a eu pour moi presque l'agrément de la nouveauté; ce qui me confirme bien que la facilité du style est ce qui fait le charme de tout ouvrage, et le fait passer à la postérité; il n'y a que les livres facilement écrits qu'on peut relire plus d'une fois, et même sans cesse. Témoin les Lettres de madame de Sévigné; les Mémoires de Grammont; je dirais presque les Mémoires de mademoiselle de Montpensier ; encore quelques autres , mais pas en grand nombre.

Adieu , jusqu'à un des jours de cette semaine , je ne sais pas lequel ce sera.

25 mars 1771.

J'étais étoiinée de ne point avoir de vos nouvelles, et j'allais

' Le même qui fiit ensuite ministre des affaires étrangères. (A. N.) * L*abbé de Jarente. Il fut pendant plusieurs années, durant le ministère du dac de Choiseul , chargé de \n feuiUe des bénéfices, (A. N.)

154 COHUESPOÎÎDAWCB COMPLETE

TOUS eu denumdier la raison quand: j'ai reçu votre leUre d» 16. Vous êtes donc mon confrère en aveuglencnt?

Vous verrez iacessamment tous les discours; il y ea eut un de M. Duclos, qui est ineffable; c'est dommage qu'il ne soit pas imprimé, il ne s'en est jamais, je crois, prononcé en public de ce genre. En qualité d'historiographe, il fit l'histoire de TÂcadémie ; il voulût être aussrplaisant et wBtm épigraninatique que l'abbé de Voisenon*, mais ce fut l'âne qui imitait le petit chien; il en rappela par£aâteiii«3l! la fable, ce qui tint Uieu de celbs de M. de Nivemois, qui^ cootre son ordinsire,. n'ea récîU point.

Voilà les* iMniv«iies que vous srnrea de moir; pour les autresn, je ne les apprends que dans les- gazettes; on n'est pas assez pressé dje ks savoir, pom- qu^oni ne p«H«e pw ks atludae quatre ou cinq jours.

Quand» vos neiges feadront, votre vue- nmieBdia ^ il vten est pas ainsi de moi.

Adieu', mon cher Vciltaîre, mettes-moi an fait d» ce que je dois croire et de ce que je dois nier ou affinner en sâaeté de conscience.

MABAME LA. MARQUISE. DU DEFFAliD A M. HORACE WALPOLE.

Paris, ^masa 1771..

Voilà YoccasioB q^sbe j'attendais; je paisvoas pajrler libEcment. Nous sommes dlans des. craintes morteUes : ou dit que tout le monde va être exilé ; tous les princes du sang^ excepté le comUe de la Marche, parce qu'il n'a pas signé la lettre au roi daas laquelle les princes demandaient le rappel da parlement; quatorze ducs , pour s'être joints aux princes ; et plusieurs autres grands seigneurs , entre autres M. de Beauvau : c'est peutêtre celui qui est dans le plus grand danger. Son sort sera bientôt éclairci , il entre' en quartier ' lundi ; il est allé aujourd'hui à la chasse anree le- roi, il doit sonper ce soîb chez moi; je saurai quette mine on lui aura faite. Les griefs qu'on a contre

^ C*e8t k Tabbé de Voisenon, se plaidant à quelques-uns des académiciens ses coUègnes, que le public lui.prètaiii de^ridicules, que d'AUmbert répandit : « BiMuieur L'abbé, on ae prèi« quaux iricbes»» (A. N.)

3 Ck)mme un des quatce capitaines d8s>. giicdes du corps du roi* (A. JSJ)

DE MADAHH IJL MARQUISE DU DEFFAND. fô5

ktt sont tontes les knpvuileiMes de safeoMiiev doat h kamtenr, et, soit dit entre nous, l'insolence, est un peu forbr; nul mes»gemest dan» m» propos. Oo lemr avait, rcftisë la permission d'aller à Ckanteloup ; elle lui a &iÉ écrive une lettre a» roi si pressante, qu'ii arracha la pcnniseion. Ils ont done passé dix jours à Ghanteloup. Avant qu^il partît, H était bruit d^one lettre à M. le duc d'Orléans pour F inviter à se mettre k la^téte* de la noblesse ; on prétend qu'il y a eu upe vingtaine de personmes qui en ont écrit. La dame du Bairy a déelarë qu'elle voulait qo^oa éloignât de ki cour fous le» ami» die M. de ClioisenC, qu'on leur ôtàfe toute» le» places et emplbi» -qn^il leur avait donnés. M. d'Usson, qni devait aHer en Suède, » été* révoqué; M. de Yergenne» est à sa pitaee. Le baron de BretenD eourt grand riB€pe ; on soNâeite beamtonp» hi dame pour Imr, on espère Padoueir. M. de M alesherbes , M. de Sartines, Farchevéque de Tanlonse,. pent-étre M. de Tmdaînie, ctev, ete., auront des lettres de cachet, îis s'y attendent. M.. ePiûgoîHon pniit dimanche ponr Veret, Cfoi est sa terre. Il en revient vendredi on samedi. Il veut, à ce qu''ott dk, qu^ on porte tons le» grands conp# en son absenee ; on nr doote point qu'il n'ait les aifaîres étrangère», et €[ne la dame ne surmonte la répugnance que le rat parait j avonr. Le roi de Suède a rendu de grand» services à H. d'Aiguillon; le roi partit hier; tonte» les apparenee» de regrets et d'amitié ponr ï absence du grand-papa ont été de pnres eomëdves. La dame est plue sourreraine que ne Pétait sa devancière ' et même le cardinal Fleury ; elle est irrilée aw dernier poÎBl, et ce qni nie feit trembter, c'est la penr qu'on ne laisse point me» parents où ils sont, et qu'on ne le» envnie bien phn loin, qn'on ne les dépouille de leur» places et de leurs charges , enfiw qn'on ne nMilte le comble à leur» malhenr»^ Ce tcntpe-c» est affirenx; on ne peut prévoir par on il finira.

Je me flatte que cette lettre T&as parviendra sans inconvénient; vous ne tarderez pas, je vo«i6 prie, à m:' en mander k réception; je serai fort inquiète jusqu'à ce qpe j'aie reçu votre

Je vous envoie les discours de P Académie*, et la lettre anonjnBC adressée à la nc^lesse, en conséquence de: laquelle cette

< Madame de Pompadour. (A. N.)

* A la réception du prince de Bcauvau à l'Académie française, à la place du président Hénault. (A. N.)

vingtaine de personnes dont je vous ai parlé ont écrit à M. le duc d'Orléans.

Vous jugez bien que tous mes projets sont à vau-l'eau; j'ajouterai ce soir ou demain matin ce que j'aurai appris.

Je vous avoue que je désapprouve fort leur conduite; je trouve qu'ils s'attirent tout leur malheur.

Je tâche de me bien conduire. Adieu, à tantôt ou à demain matin.

Depuis cette lettre, je reçois un billet de la princesse de Beauvau, qui me mande qu'elle est incommodée et qu'elle me prie que le souper de ce soir soit chez elle; j'y consens.

Je soupai hier chez la maréchale de Mirepoix avec le prince de Gonti, l'Idole et la maréchale de Luxembourg, etc., etc. Je restai seule avec la maréchale de Mirepoix; elle a une entorse, je crois vous l'avoir mandé; elle est depuis dix jours à Paris ; elle ne saurait marcher; mais elle ne laissera pas d'aller demain à Versailles; elle agira pour son frère * avec une grande vivacité; et si, malgré cela, il y arrive malheur, elle se retirera. Ses sentiments sont nobles, tendres et généreux.

Pour moi, mon ami, je suis tout abasourdie; je ne sais où j'en suis ; je ne prévois que les plus grands malheurs ; je ne sais ce que je deviendrai ; je ne tiens plus à rien ; il ne me reste plus qu'à végéter. Vous êtes bien heureux de pouvoir vous passer de tout, de vous suffire à vous-même. Il n'y a que ce bonheurlà dans le monde; on ne peut s'appuyer ni compter sur rien. Fait-on des imprudences, on en est puni; a-t-on une bonne conduite , elle est déconcertée par les événements ; a-t-on eu« du discernement dans le choix de ses amis , les accidents, les circonstances vous en séparent, on se trouve seule dans l'univers ; peut- on compter pour quelque chose la société des sots ou des indifférents ? On est tout en vie , et on éprouve le néant. Je demande pardon de ces lamentations, mais peut-on toujours souffrir sans se plaindre? Si mes parents sont maltraités, si on les fait sortir de leur demeure, j'en serai touchée jusqu'au fond du cœur. J'aime tendrement la grand' maman ; je suis persuadée de son amitié; elle mérite si peu son malheur; elle a tant de veilus, tant de courage, que les plus indifférents s'intéressent à elle. J'aime aussi le grand-papa ; il est aimable, doux et bon. Le grand abbé m'intéresse aussi beaucoup; il est capable d'une

< Le prince de Beauvau. (A. N.)

véritable amitié; il était heureux, sa fortune sera renversée. Le malheur de la grand'maman lui tournera la tète. Je ne perds point de vue tous ces objets; ils affaissent mon âme plus qu'ils ne l'irritent. J'espère que je deviendrai imbécile; tant mieux, si je perds tout sentiment.

Il est à propos de vous dire quels sont les gens que je vous ai nommés. M. de Malesherbes est premier président de la cour des aides; il est fils de Pancien chancelier M. de Blancmesnil; il a fait des remontrances et un arrêté d'une grande force , et qui ont fort déplu'. M. de Sartine est notre lieutenant de police*. Le tort qu'on lui trouve, c'est de n'être pas délateur.

Ce qu'on sollicite pour M. le baron de Breteuil, c'est qu'il ne soit point révoqué de son ambassade à Vienne ; on rappellera, à ce qu'on dit, M. de Guignes.

Mercredi 27.

La journée d'hier n'a rien produit; je soupai chez les Beauvau ; le mari revenait de la cour; il avait chassé, avait été traité comme à l'ordinaire; ils ne paraissaient pas trop inquiets, et . puis la femme a un courage indomptable. La gloire est sa passion, rien ne lui fait peur; l'exil, la perte du commandement, sont des bagatelles, en comparaison de l'honneur qui résulte d'assurer la liberté, de se garantir du pouvoir arbitraire, etc., etc.

Les Idoles parant aujourd'hui pour l'Isle-Adam, avec la maréchale de Luxembourg et Pont-de-Veyle ; j'ai eu tort de ne vous pas mander qu'il se porte fort bien ; je lui ai dit que vous me demandiez de ses nouvelles; il en est très-reconnaissant, et m'a bien recommandé de vous dire mille choses de sa part.

' La suppression de la cour des aides formait une partie du plan du chancelier Maupeou pour la réforme de la judicatur*^ en France, qui eut lieu dani* re temps-là. Lamoignon de Malesherbes se distingua toujours comme magistrat, à la tête de sa cour, et ensuite comme ministre d*État sous le règne de Louis XVI, et s'opposa avec énergie aux taxes nouvelles et aux lettres de cachet. Après la démission de son ami, le sage, l'éclairé Turgot, en 1776, il demanda également à se retirer des affaires. Mais en 1793, à Tàge de soixante^x ans passés , il se présenta à la barre de la Convention pour y prendre la défense de Louis XVI, en disant .* « J*ai été deux fois appelé au conseil de celai que vous allez juger, dans le temps où cette fonction était ambitionnée de tout le monde ; je lui dois le même service , lorsque bien des gens trouvent cette fonction dangereuse. ■

Il fut victime de son généreux dévouement, et périt sur l'échafaud peu de mois après, avec sa fille, madame de Rosambo, et sa petite-fille, madame de Ghâteaubriant. (A. N.)

^ Le même qui, sous le règne suivant, fut ministre de la marine. (A. N.)

158 ^ORRESPOISDANCE COMPLETE

C'est mon ami sans dcrate; M. de fieau^rau l'est aussi; et puis en second ordre, j'en ai trois ou quatre autres. (Mi! sans doute, je suis bien en amis. G'«st ma faute si je ne suis pas contente ; on a raison de le penser, de me le dire : eh hiea\ malgré <cela, j'ai le travers de ne me pas trouver heureuse.

Vous me direz ce ^ue vous pensée des harangues. Je lis Charles V, de Robertson, qui ne m'amuse guère; c*eat «n de mes malheurs de ne plus trouver de lecture qui me fiisse plaisir. Je ne puis souffrir l'histoire on l'on s'attache k démôler les causes morales des évaaemeats et les réiexioaas philosophiques; c'>e0t pour cela que je préfère les anecdotes «ux jnémoires , et les>mémoire$ aux histoires. J'ai le projet de vous &ire lire Saint- Simon; j'annonoe à la grand' maman que j'ai tme gràoe à lui demander, qui me comblera de plaisir, mais dont je ne lui parlerai que quand il sera temps ; elle me persécute dans toutes ses lettres pour me faire dire ce quec'est ; jc/u'y réponds points et je ne m'expliquerai que quand ce pourra •être à bonne enseigne; mais comme A «le faudra peut-être quelque temps pour déterminer à m'eavoyer ces livres , il JEaudra s'y prendbe un peu d'avance pour les demander.

Je finis en vons priant instamment de ne pas tarder un moment à me répondre.

Vraisemblablement le baron de Breteuil n'ira pomt à Vienne ; la dame du Barry ne le voulut point Toir Jundi dernier, où elle lui avait promis une audience; eUe ne lui a point doimé d* autre randez^iHius. La>maEréchaIe de MirapoÎK ne ira point ^au^rd'hià à Versailles; elle me dit hier qatil n'en était pas besoin. Je souperai ce soir chez elle avec le comte de Broglie en tiers. Cest lui qu'elle prqtége; je ne sais si elle réussira, j'en doute.

Si par hasai'd vous voyez votre cousin , vous lui direz ce que vous voudrez des choses que je vous mande , ou rien du tout si vous l'aimez mieux, fi v a quelques jours que je n'ai vu M. et madame Churchill; je les trouve fort aimables. M. Churchill a de la gaieté; madame, de la douceur et de la poUtesse; mademoiselle, de la grâce, de l'agrément; elle plaît mnnnnent.

M. de Beauvau porta dimanche son discours au roi , qui ne lui en dit pas un seul mot hier; cela me paraîtrait un mauvais signe ; mais on prétend que cela ne signifie rien.

Gomme j'ai encore de la marge, voici quatre méchants vers :

La cour royale £st accouchée De six petits pailementanx ^ , Tous composés de coquinauz ; Le diable emporte la couvée!

ÀTOuez queje vous ennuie à la mort, et que vous me trouvez une grande bavarde ; je suis toujours hors de propos ; je vous accable de mes écritures, et l'on se plaint ailleurs de ce que je n'écris point. Je renonce à bien faire; on se passe de l'approbation, en n'ayant point à tàcke de l'obtenir.

Je n'ai point abandonné mes projets de voyi^gie^ mais j'attendrai que tout ceci ait. pris couleur; tous les temps sont éffàWL^ et j'aime pour le moins autant la campagne l'hiver que Tété ; je ne puis pas me promener : ainsi qu'est-ce que me fait le beau temps?

Lettre anonyme envoyée avec le projet de la lettre à M. le duc d'Orléans.

27 mars 1771.

J'ai rhenneur «de vous envoyer, monsieur, le primat d'une letine 4Sfae je cr&is qu'il .est canvenal>le d'écrire «dans les ciiXQiistanoes .pnésentes à M. le duc d'Orléans; -ce moy-en étant le seul qui nous reste po«r porter au j>oi nos réclamtions , pui«- ^'«I nous est défendu de nous assembler.

J'ai l'honneur de vous avertir que tous les nuiréchaux de France qui «ne sont pas pairs, M. le marquis de Poyanne, M. le duc de Oontault, M. le marquis de Ségitr, M. le prince de Beauvau, M. le jnarquis de Castries, IL le comte Ae Jarnâc, M. le duc 4e Liancomt, MM. 4e CUiigny, aônsi qu'un la^ès^grand nombre de gentilshommes , reçoivent en raénie temps .«c^mUa- Ues projets, «t vous pouvez en ootifiécer ai^ec eux; -car je croifi qu'il est important de ne pas perdre de temps.

Je vous demande pardon, monsieur, de ne point «igner; mais le but de cette démarche doit vous servir de preuve que je suis digne d'être membre d'un corps dont j'ai les droits autant à cœur.

Je suis bien loin de craire, monsieur, que le style de la lettre que j'ai l'honneur de vous proposer soit le meilleur que vous puissiez prendre , et je suis persuadé que ^es changements que vous y ferez, si vous jugez à propos d'en faire, seront à l'avantaffe de la ^émandbe que j'ai Thonnear de tous proposer.

^ Ceci fait allusion à la division Qui Tenait de se faire de la juridiction du parlement de Paris. (A. N.)

160 CORRESPOJNDANCE COMPLETE

Projet de la lettre à M. le duc d'Orléans.

Monseigneur ,

La noblesse, soumise depuis longtemps au malheur de n'avoir point de chef, de représentant, et de ne pouvoir s'assembler, remet avec confiance ses intérêts dans les mains de Votre Altesse Sérénissime , dans une conjoncture où le renversement des lois et des formes observées jusqu'à présent dans l'État, cause les plus vives alarmes à tous les ordres qui le composent.

Tout gentilhomme vraiment conduit par l'honneur ne peut voir sans une mortelle peine qu'on déshonore pour ainsi dire la nation , en rendant arbitraire , par conséquent tyrannique , un gouvernement doux et réglé qui subsiste avec tant d'éclat depuis tant de siècles.

L'édit du mois de décembre dernier, en attaquant d'abord la magistrature, et en l'anéantissant bientôt après, annonce assez ce que les mauvaises intentions d'un seul peuvent faire éprouver à des sujets qui vivent actuellement sous le meilleur des maîtres , et ce que la postérité doit craindre du despotisme qu'on cherche à établir, et dont le parlement qu'on se propose de substituer à l'ancien serait l'instrument le plus dangereux, en abusant du nom des lois et des formes.

C'est à vous, monseigneur, que votre rang et vos sentiments approchent si naturellement du trône, de faire valoir les justes réclamations d'un ordre si distingué dans l'État, que Henri IV a daigné se dire le premier gentilhomme de son royaume. Que par vous le roi soit éclairé sur ses vrais intérêts, et que la noblesse vous doive d'avoir fait entendre une voix qui ne s'élève jamais que poun publier son respect pour le roi , son attachement aux vrais intérêts de l'État, et sa reconnaissance pour Son Altesse Sérénissime.

Je suis avec, etc.

LA MÊME AU MÊME

Paris, mardi 3 avril 1771.

Oh ! pour cette fois-ci il n'y a pas à se plaindre du retardement de la poste; la lettre que je reçus hier est datée du 30; cette diligence est impossible, c'est une méprise de date.

Votre aventure ' fait tenir ici toutes sortes de propos; les uns disent que c'est à votre cousin ' qu'elle est arrivée, qu*on vou* lait lui enlever ses dépêches; les auti'es disent que c*est à vous, que l'on vous soupçonnait d'avoir une correspondance secrète avec M. de Chpiseul; mais bientôt on n'en parlera plus. Nous avons ici, ainsi que vous à Londres, d'autre fil à retordre. La prudence me défendait de vous en entretenir; mais je n'ai pas besoin de ces défenses, mon aversion naturelle pour la politique, et encore plus pour l'intrigue, me fait ignorer presque tout ce qui se passe. Nous sommes inondés de papiers et de paperasses ; le peu que j'en ai lu m'a tellement ennuyée, que j'ai pris une ferme résolution de n'en pas lire davantage. Tout ce qui me fâche ce sont les imprudences des mauvaises têtes qui peuvent nuire à des gens sensés et malheureux, qui, bien loin de les approuver, les condamnent et s'en afQigent. Vous devez m'entendre et concevoir qu'il en résulte pour moi beaucoup d'incertitudes dans mes projets.

Je serais fort afiFectée de vos troubles ' si vous jouiez quelque rôle ; mais je connais trop votre façon de penser pour avoir la moindre inquiétude.

La maréchale de Mirepoix est toujours retenue ici par son entorse; elle ne peut pas encore mettre le pied à terre; j'en suis fâchée pour elle, mais il en résulte un bien pour moi; je passe les soirées avec elle , et j'y trouve des personnes que vous savez qui me plaisent beaucoup; la grosse duchesse, le petit comte de Broglie, et d'autres que vous ne connaissez pas et qui sont aimables , et dont vous vous accommoderiez fort bien. • Je soupai hier chez madame de Jonsac, j'y jouai au cavagnol ; elle ira le mois prochain à Jonsac ; car telle est la volonté de son mari, et elle est son esclave. Je pense souvent que, quand on se trouve malheureuse, on doit songer qu'on n'est pas sa femme, ni celle de M. de Maillebois. S'il n'y avait pas une autre

1 L*Iiôtel (le M. Walpole, dans Hnrlington-street, fut forcé, sans que ses domestiques s'en aperçussent; toutes les serrures furent ouvertes, et les effets que contenaient les armoires, les secl'étaires, etc., cpai^piliés dans les appartements, sans que rien se trouvât enlevé. (A. N.)

* M. Robert Walpole, qui avait été secrétaire d'ambassade à Paris. (A. N.) 3 hes troubles qui eurent lieu à Télection de Middlesex, et Texpulsion de Wiikca de la chambre des communes qui en fut la suite. Toute cette histoire de Wilkes, si caractéristiquement anglaise, est racontée à merveille dans VAnyletèrre au dix-huitième siècle, de M. de Rémusat. Tome II, page 131 et suiv. (hé)

If. 11

vie, et qu*on n'eût pas le paradis pour expectative, le sort serait bien injaste de rendre aussi malheureuses les deux plus parfaitement honnêtes femmes que je counaisse. Je pourrais parler d'une troisième S vous comprenez bien quelle elle est, mais ses malheurs ne sont pas du môme genre; ils n'affaissent pas Tàme , ils ne lui ôtent pas le ressoi^t , ils ne l'humilient pas , ils donnent de l'éclat à ses vertus.

Voilà tout ce que vous .aurez de moi aujourd'hui; je vous ai accablé de lettres depuis quelque temps. N'allez pas croire, je vous prie, que c'est par le goût que j'ai pour bavarder; vous êtes la seule personne à qui j'aime à écrire.

A Ferncy, 5 arri! 1771.

Eh bien, madame, vous aurez VÊpître au roi de Danemark. Je ne vous Taî point envoyée, parce que j'ai craint que quelque Welche ne s'en fachàt. Depuis ma correspondance avec l'empereur de la Chine, je me suis beaucoup femiiiarisé avec les rois; mais je crains un certain public de Paris qu'il est plus difficile d'apprivoiser.

D'ailleurs, non-seulement je suis dans les ténèbres extérieures, mais tous les maux sont venus à la fois fondre sur moi. Il y m un avocat nommé Marchand qui s'est avisé de faire mon testament ; il peut compter que je ne lui fierai pas plus de legs que le président Hénault ne vous en a fait.

M. le prince de Beauvau m'a feit Fhonneur de m'envoyer son discours à l'Académie. Il est noble, décent, écrit en style convenable; j'en suis extrêmement content. Je ne le suis point du tout qii'on m'impute des ouvrages où l'on dit que les parlements sont maltraités. Il y en a un d'un jésuite qui est l'auteur d'un livre intitulé : Tout se dira, et d'un autre, intitulé : // est temps de parler , Pour moi, je ne me mêle point du tout des affaires d'État; je me contente de dire hautement que je serai attaché à M. le duc et à madame la duchesse de Cboiseul jusqu'au dernier moment de ma vie.

Je Tai dit k la terre , au ciel , k GuMnan aièiiie.

Ce qui m'a paru le plus beau dans le discours de M. le prmce

1 De In duchesse de Cboiseul. (A. N.)

de Beauvau» c'est le secret qu'il a trouvé de relever tous les services que M. le duc de Ghoiseul a rendus à l'État, et qu'en faisant l'éloge du roi, il a fait «celui de M. le duc de Gfaoiseul sans que le roi en puisse prendre le moindre ombrage ; il y a bien de la générosité et de la finesse dans ce tour, qui n'est pas assurément commun.

Je n'ai pas ap{>rouTé de même quelques remontrances qui m'ont paru trop dures. Il me semble qu on doit parler à son souverain d'une manière un peu plus honnête. J'ai écrit oe que j'en pensais a un homme qui a montré ma lettre.

J'ajoutais que j'étais enchanté de l'établissement des six conseils nouveaux qui rendent la justice gratuitement. Je trouvais très-bon que le roi payât les frais de justice dans mon village. On a montré ma lettre au roi» qui ne s'est pas fiàch^; il aime les sentiments honnêtes, et il devrait être Picore plus content, s'il voyait que je parle, dans le peu de lettres que j'écris, de la reconnaissance que je dois au mari de votre grand'maman.

Adieu, madame; soupez, digérez, conversez; et quand vous écrirez à votre grand' maman, qui ne m'écrit point, mettez-moi tout de mon long à ses pieds.

MADAME LA MAROITESE Dr DEPFANb A M. HORACE WALPOLE.

Paris, mercredi l^mai 1771. De votre lettre du 24, l'article qui me plaît davantage c'est le désarmement de vos vaisseaux ; j'ignorais le risque que je courais', heureusement je ne l'apprends que lorsqu'il est passé. Soyez persuadé que si vous venez ici , comme vous le faites espérer, vous serez content sur tous les points que vous désirez de moi ; ni bouderies , ni importunité d'aucun genre , rien ne troablera votre tranquillité et n'entreprendra sur votre liberté. Par un bonheur extrême, vous trouverez ici votre feimille*, circonstance très^vantageuse pour moi; je ne serai point inquiète de voire amusement, ce que je serais indubitablement, si vous n'aviez que moi pour compagnie et pour ressource.

Vous me faites une peinture bien pathétique du bonheur dont on peut jouir dans la vieillesse, quand on conforme les

1 Par une rupture entre la France et T Angleterre. (A. N.)

2 La sœur de M. Walpole, lady Marie Churcliill, et sa famille. (A. N.)

occupations de sa vie à cet état ' ; un chien , un chat , un apothicaire, un directeur, des voisines médisantes ; hors ce dernier article, tous les autres me manquent; j'aurai bientôt un chat, je voudrais avoir un chien, mais pour les deux autres je ne saurais les désirer.

Je vous félicite, autant que vous vous en applaudissez, de rheureuse situation de votre âme; vous êtes vraiment philosophe. Je ne sais auquel vous devez plus de reconnaissance, de la nature ou de l'expérience. Pour moi, qui ne dois rien ni à l'une ni à l'autre, je suis dispensée, et même il m'est interdit de m' applaudir de rien ; je passerai ma vie à faire des fautes, à m'en repentir, à les réparer et puis à recommencer. J'ai perdu toute espérance, toute idée du bonheur; ce qui me console, c'est que je jie vois pas que les autres soient plus heureux que moi. Excepté vous, tout le monde s'ennuie, personne ne suffit à soi-même, et c'est ce détestable ennui dont chacun est poursuivi, et que chacun veut éviter, qui met tout en mouvement. •

Notre chancelier s'est mis dans une situation qui l'en mettra à l'abri pour longtemps. Il rendra le dernier soupir avant d'avoir eu le temps de bâiller; ce n'est pas un homme, c'est un diable : tout est ici dans un bouleversement dont on ne peut pas prévoir quelle sera la fin. Je ne saurais entreprendre de vous faire des détails. Il y en aurait d'immenses à raconter; les faits principaux , vous les aurez lus dans le procès-verbal du lit de justice'; on en annonce un autre dans le courant de ce

^ M. Walpolc Favait faite de la miinière suivante : « Quand je vois une vieille femme sans enfants, sans jiarcnts, sans amis, sans esprit, qui ne s*occupe que de sa partie de jeu pour la soirée, je me dis : Voilà une personne heureuse! Elle croit assez à ce que lui dit son directeur' pour avoir de Tespérance; l'on ne saurait guère craindi-e une éternité de tourments pour avoir pesté contre son chat ou sa femme de chambre. Son apothicaire , ses peiit^i comptes, sa marchande, son dîner, et quelque dévote qui lui confie des mensonges scandaleux, Tamuscnt, et elle se croit pieuse en damnant sa voisine; elle n'aime personne et se croit pétrie de tendresse pour le genre humain, en donnant quelques sous aux pauvres, les dimanches. Mon amie, vous vous moquerez de tnoi, mais voilà ce que j'appelle te bonheur. Rien n'afflige cette bonne personne. C'est le pondant d'un philosophe. Son libraire, c'est Tapothicaire de la dévote; ses rivaux, ses voisines; son cercle chez le baron d'Holbach, la partie de jeu. Le (Ijncr tient la même place chez Fun etTautre; et la renommée est le paradis de rrncyrlopcdiste. J'aimerais mieux cependant être la dévote; il y a moins d'affectation à son fait. » (A. N.)

3 Tenu le 13 avril pour l'établissement final des nouveaux tribunaux crées ù la place du parlement, (â. N.)

mois, il sera suivi de nouveaux exils, d'édits bursaux qui aché- Teront la ruine de tout le monde. On ne nomme point de ministre des alïiaires étran^j^ères ; on dit continuellement : C'est dans deux jours que M. d'Ai^piillon sera nommé : il s'en passe quinze sans qu'il en soit question ; alors on dit : Ce ne sera pas loi, ce sera celui-ci, ce sera celui-là ; aujourd'hui on pense que ce sera le chancelier : enfin , on en dit de toute façon , et ce qu on a dit la veille est démenti parce qu'on dit le. lendemain.

Comme cette lettre vous sera rendue parle courrier de l'ambassadeur, je puis risquer une chanson assez plaisante sur l'air de la Fée f/r^^/e. Cependant je tremble en l'écrivant,

Wiart, qui est encore plus prudent que moi, ne veut pas récrire ' .

11 m'arrive une bonne fortune après laquelle je soupirais depuis longtemps, c'est un livre qui me platt infiniment; il est de M. Gaillard. Il a pour titre : Rivalité de la France et de V Angleterre; il est par chapitres, et chaque chapitre est les événements du rè{pie d'un roi de France et d'un roi d'Angleterre contemporains ; Louis le Jeune et Henri II , Philippe- Auguste et Richard Gœur-de-lion , etc. Ledit Gaillard est fort partial ; je trouve qu'il a raison, je suis de son avis ; devinez par là pour quelle nation il est.

Je soupai hier chez la grosse duchesse avec la maréchale de Mirepoix, le maréchal de Bicfaeheu, le petit comte de Broglie« Vous voyez que j'étais tout au travers de l'armée ennemie ; on m'y traite fort bien , quoique l'on n'ignore pas que je sois bien fidèle à nion parti.

Ah! je comprends la répugnance que vous avez à écrire. Je l'éprouve souvent; depuis douze ou quinze jours, je ne peux pas tirer de mon génie une page entière; c'est un malheur qui vous est réservé, qui n'est uniquement que pour vous, que cette facilité que j'ai, quand je vous écris, à remplir quatre pages; cependant aujourd'hui il n'y en aura que trois; je ne puis mettre à l'épreuve ni votre patience ni la mienne, à vous raconter tout ce que je fiais, tout ce que j'entends, tout ce que je dis. Tout cela est ennuyeux à la mort. Adieu.

< Voyex U lettre 384. (A. N.)

166 CORBESPONDANCE COMPLETE

5iaaii77i.

Ma sœur,, tous êtes dénaturée : vous abandonDez votre frère le Quinze- Vmgt, comme votre grand' maman abandonne son frère le campagnard. Si je n'étais qu'aveugle et sourd, je prendrais la chose en patience ; si à ces disgrâces de la nature la fortune se contentait d'ajouter ki ruine de ma colonie, je me consolerais, encore; mais on m'a calomnié, et je ne me console point. Je serai fidèle à votre grand'maman et à monsieur son mari, tant que j'aurai un souffle de vie ; cela est bien certain.

Je ne crois point du tout leur manquer en détestant des pédants absurdes et sanguinaires. J'ai abhorré, aivec l'Europe entière , les assassins du chevalier de la Barre, les assassins de Calas, les assassins de Sirven, les assassins du comte de Lally. Je les trouve, dans la grande affaire dont il s'agit aujourd'hui, tout aussi ridicules que du temps de la Fronde. Ib n'ont fait que du mal, et ils n'ont produit que du mal.

Vous savez probablement que; d'ailleurs, je n'étais point leur ami. Je suis fidèle à toutes mes passions. Vous haïssez les philosophes, et moi je hais les tyrans bourgeois. Je vous ai pardonné toujours votre fureur contre la philosophie, pardonnez* moi la mienne contre la cohue des Enquêtes.

J'ai d'ailleurs pour moi le grand Gondé , qui disait que la guerre de la Fronde n'était bonne qu'à être chantée en vers burlesques.

Je ne sais rien dans mes déserts de ce qui s'est passé derrière les coulisses de ce théâtre de Polichinelle. Je me borne à dire hautement que je regarde le mari de votre grand'maman comme un des hommes les pins respectables de l'Europe, comme mon bienfaiteur, mon protecteur, et que je partage mon encens entre votre grand'maman et lui. J'ai soixante-dix sept ans, quoiqu'on dise. Je mets entre vos mains mes der» nières volontés, pour la décharge de ma conscience. Je vous, prie même avec instance de communiquer ce testament à votre grand'maman, après quoi je me fais enterrer.

Soyez très-sûre , madame , que je mourrai en regrettant de n'avoir pu passer auprès de vous quelques dernières heures de ma vie. Vous savez que vous étiez selon mon cœur, et que je

^ le doyen de tous ceux qui ¥ou9 ont été attachés ; je suis i&éme le seul qui vous reste de vos anciens serviteurs ; je dois Witer d'eux; je réclame mes droits pour le moment qui me

^ste.

MADAME LA MARQUISE DU DEFFAND A M. HOBACE WALPOT.E

Mercredi 8 mai 1771.

Je suis fort contente d'être bien avec vous, mais je ne le suis

pas de votre santé. Si je vous en marquais trop d'inquiétude,

yous vous mettriez en colère , et je ne veux plus vous fâcher.

^' cette maudite {joutte vous revient, toutes mes espérances

seront détruites, et mes projets changés.

Vous ne me dites point quand votre cousin reviendra. Je ^ttipte que ce cera ces jours-ci. Votre ambassadeur * est le Meilleur homme du monde, je Faime beaucoup, mais à la ma- ^^i*e dont on aime son chien. Il vient chez moi, se campe dans ^ f^iateuil, nous nous faisons des amitiés, nous ne nous disons neci, Kàous restons ensemble, et nous sommes contents F un et 'autr^ ; il me donne la facilité de vous écrire et de vous ^^oycr tout ce que je veux.

Voilà la protestation de nos pi*inces *, vous jugerez par là si

nos affaires sont en train d'accommodement; on ne comprend

"^^ ^ ce qui regarde M. d'Aiguillon; la dame ne peut parvenir

^ ^^ire ministre. Tout ce qui se passe est ineffable; on ne

^ ^^ {^revoir quelle en sera la fin. La petite maréchale * est à

^. ^^ïïipagne; j'y vais souper ce soir avec mon évéque de

» ^Poix; c'est un homme qui me convient fort, mais je ne

^^W^d pas qu'il vous plaise; nous n'avons pas toujours les

^èti^es goûts, mais c'est surtout en fait de lecture. Je lis

3etoeUement un livre qui a pour titre : la Rivalité de la France

et de l'Angleterre, par M. Gaillard; il me fait beaucoup de

plaisir. Quand vous serez ici» vou» m'en direz votre sentiment ;

^ Le romte d*Harcoiirt. (A. N.)

^ Contre le lit de jiulice tenu le 13 avril. Les ininceg 4u sanj; ayant été ■uodéspour y aMitCer, refusèrent tous, exce|)té le comte de la Manche, fib do prince de Conti. Ils awiient tous écrit au roi que ne |iouvant donner leur suffrage à ce qu'on se proposait de faire, ils ne croyaient pas convenable d'assister «UtdeJQitice. (A.N.)

' Ummdbale de Mir«poi«. (A. i!«.)

je ne hasarderai point de vous l'envoyer, d'autant plus qu'il est bien loin d'être fini ; il n'en est qu*à Philippe de Valois et Edouard III. Il n*y a que trois volumes; il y en aura peut-être douze ou quinze.

J'eus hier à souper milady Mary Coke, avec mesdames de Luxembourg, de Lauzun, l'Idole, sa belle-fille, que j'appelle le Trognon, et puis des évêques et des archevêques.

Malgré la prudence de Wiart , je vais le forcer d'écrire la chanson dont je vous ai parlé; il n'y a point de risque, à ce que Ton m'a dit, parce qu'on n'ouvre point le paquet des ambassadeurs.

A m de la Fée Urgèle,

L'avez-vous vue, ma du Barry,

Elle a ravi mon âme,

Pour elle j*ai perdu Tespric,

Des Français j*ai le blâme :

Charmants enfants de la Gourdan, Est-elle chez vous maintenant?

Rendez-la-moi

Soulagez mon martyre ; Rendez-la-moi , Elle est à moi ,

L*avez-yous vue , ctfc.

Je sais qu*autre^is les laquais Ont fôté ses jeunes attraits :

Que les cochera , Les perruquiers L*aimaient, Taimaient d'amour extrême.

Mais pas autant que je Taime :

L*avez-vous vue , etc.

Je ne sais si je vous ai envoyé la lettre aux princes ' sur l'air de t Allure, mon cousin; en tout cas, la voici :

Ne Tenez point ici, mon cousin.

C'est mon ordre suprême,

Et dites à mes autres cousins

Qu'ils en f:issent de même , mon cousin ;

Sur ce, je prie Dieu qu'il vous ait, mon cousin,

En sa sainte et digne garde.

' Le roi fut si irrite de la conduite des princes du sang qui ne t'étaient pa» rendus au lit de justice du 13 avril , que le jour suivant ils reçurent tont des

Adieu, je vais me lever. Je n'ai point encore eu de nouvelles de madame Churchill.

On a retranché une grande partie des fêtes qu'on devait donner au mariage, toutes celles qui devaient être à Marly; un opéra , le bal masqué , une tragédie ; on a changé la table du banquet royal, parce que les princes n'y seront point; les princesses y sont invitées ; elles y iront ainsi qu'à la célébration, mais elles n'iront point au bal paré, ni à aucun spectacle.

Notre comtesse de Provence arrive dimanche à Fontainebleau; le roi et toute la famille royale y vont samedi l'attendre; toute la cour ira lundi à Ghoisy, le mardi matin à Versailles ; le mariage se fera à midi.

MAD.4ME LA MABQt'ISE DU DEFFAND A H. DE VOLTAIRE.

Paris, 15 mai 1771,

Non, non, je ne hais point la philosophie, mais j'estime peu ceux qui n'en ont que le masque, sous lequel ils cachent l'orgueil et l'insolence. Vous n'aimez pas plus que moi les paradoxes, les raisonnements ennuyeux, le style froid, fode ou déclamatoire. Prenez-vous-en à vous si je suis devenue difficile.

Me soupçonnez-vous de hre tous les écrits dont nous sommes inondés? Pour me forcer à les lire, on me dit qu'il y en a de TOUS : je les parcours ; je ne vous reconnais dans aucun ; je les jette tous au feu.

Je bénis le ciel de mon incapacité ; elle me dispense de m'occuper de tout ce qui se passe. Je suis sourde et muette, ce qui, joint à l'aveuglement, me rend, comme vous pouvez juger, d'4ine agréable société»

Ah ! c'est bien moi , mon cher Voltaire , qui regrette de ne TOUS pas voir; mais si vous étiez ici, je n'y gagnerais rien; vous me préféreriez vos nouvelles connaissances. Vous avez beau dire. Dieu feit tout pour le Inieux. La fable de Jupiter et du métayer est une de mes fieivorites. A propos de fables, con* naissez-vous celles de M. de Nivernois? J'en ai entendu qui

lettres de la propre maîu de Sa Majesté , par lesquelles elle leur défendit de paraître en sa présence, de voir aucune personne de la famille royale, ni de m trourer dans aucun lieu où la cour pourrait se rendre. C'est la formule de ees iectrei qai était tournée en ridicule. (A. N.)

#70 CORRESPONDAMGE COMPLETE

Hi*onl poro jolies. Vcms a-t-on envoyé /« Rivalité de la France et de PAngleterrey par M. Gaillard? Dites-mTen TOtrc arm. Adien, je vous quîlte pour écrire à la gra^d'aMunan ; je hii ewroie votre lettre; elle lai confirmera la continiiatioa de vos sesbments pour e&e et pour son mari. Ils méritent l'an et Tautre l'estime et Pattachement du pablic, et surtont de vovs et de moi; c'est là ce qui fonde le plus notre fraternité.

1" juin 1771.

Vous avez brûlé, madame, tout ce qu'on a écrit sur le parlement. Eh bien, brûlez donc encore une fois cette troisième édition d'un écrit composé à Lyon, mais ne brûlez pas la page 7, qui contient les justes éloges du mari de votre grand'maman.

Je vous répèle que je ne serai jamais in^at, maïs que je n'oublievai jaasais le chevalier de la Barre, et mcm ami, le fils 4a président d'Etalionde, qui fut condamné au supplice des parricides pour me très-lé^e fainte de jeunesse. Il se déroba par la fuite à cette boucherie de cannibalei; je k recommandai au roi de Prusse, qui hii a donné , eo dernier lieii, une compagnie de cavalerie»

k. peine se saavienl-OD,, dans Paris, de celle hmrenr abo* minable. La légèreté française danse sur le tombeau des mal» heureux. Pour moi, je n'ai jamais mis ma légèreté à oublier ce qui fait frémîr la nature. Je déteste les barbares et j'aime mes bienfaiteurs.

Vous aimez les Anglais; n'ayez donc point cPindiflerenoe •pour un homme qui lest tout aussi Ançlais qo'eux. Songez d'ailleurs que je vis dans un désert on je veux mourir , à moins que je n'aille mourir en Suisse. Songez que je ne dis jamais que ce que je pense, et qu'il y a soixante ans que je fais oe métier. Songez qu'ayant fondé une colonie dans ma Sibérie » je dois approuver infimment la gf4ce que fait le roi à tous les seigneurs des terres, de payer les frais de leur justice.

Je sais bien , encore une fois, qn'à Paris on ne fait pas la moindre attention à ce qui peut faire le bonheur des provinces; je sais qu'on ne s'occupe que de souper», et de dire ao«

DE MADAME LA MAKQITKSE BU DEFFA^D. 171

«vîg au basard snr les nouvelles du jour. Il ftiut d'autres occuf9âkm8 à UD homne mokië cntetrateiir et moitié pbilosopbe. Je ne suis ruiiMî à fiure du bien, je ne demaiule aucune girAce à personne» et je ne veux rien de personne. Si jamais je vais à Paris; pour une opération qn^on dit qu'il faut faire à mes yeux et<|aK ne réussira pas, ce sera beaucoup plus pour avoir ht con- ^olalÎQiii de n'entretenir a^«c yoos que pocnr recosTrerla yue et pour prolonger ma rie.

Unlasard assea beuveux m'amena en France, ii y a près de ^«ogt ans*. Je ne devais pas y être, parce qae je ne pense pas à ^ Pnnçaise ; mais qoandî je serais antre, comptes, madame, que )> voDS serai attaebé jusqu'à mon dernier nnomewt , avec des ^ntiments aussi iaa&éiraUes que ma fiaçon de penser.

Madame la maroiisk du deffand a m. hobace walpole.

Paris, mercredi 12 juin.

^U nwn de Dieu, ne me marquez plua de crainte», ayez la ^ ^^ entière certitude que , si nous nous brouillons jamais , ce ^^ra pas pour les mêmes sujets. Je sens l'excès de votre

f^^I^laisance, j'en suis si reconnaissante, j'ai tant de joie de .^^^ de Beauvau qui annonce les pr<^ets lest[Jus ruineux;, ji'y

p^i^^rance de vous revoir, qu'il me semble que rien ne peut d^ X ^ ^te'affligjer ni m'attcister. Je venais de recevoir une lettre

^^"^ insensible; ye ne sens q/me le plaisir que j'aurai de muK ^Oir. Vous trouverez les Mémoires de Saint-Simon ; l'abbé me iiiande qu'il en a fait le paquet , et qu'ils partiront à la première occasion : me vodà un peu rassurée sur votre ennui. Ne me Enites point de procès sur mon inégalité ; c'est le dé£aut de tous Ws gens naturels» il est plus ou moins grand selon les caractères ; il tient aussi à la santé „ et surtout aux digestions. Les fraises et la crème me rendent triste , et me causent des impreasioDS différentes; aussi j,' observe de m'absteuir des choses qui me donnent des vapeurs; enfin, enfin, je serai bien trompée, si vous n'êtes pas extrêmement content de' ma raison et de ma conduite.

Je n'entends point parler de madame votre sœur; mais, selon SCS anciens projets , elle doit arriver en même temps que

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