‹ Correspondance complète de la marquise du Deffand avec ... le présidentChapitre 41 sur 53 · GALERIE DES PORTRAITS DE MADAME DU DEFFAND ET DE SES AMIS · texte numérisé non relu

GALERIE DES PORTRAITS DE MADAME DU DEFFAND ET DE SES AMIS

Voici, parmi les OEuvres de madame du Defland, une série d'essais d'une autre valeur littéraire et morale. Il s'agit de cette Galerie de portraits intimes d'elle et des . principaux personnages de sa société habituelle, et dus à divers pinceaux, dont le meilleur est, à coup sûr, le sien. Cette galerie est le complément indispensable de

toute édition des lettres de madame du IkrflEand, et fidèle à l'exemple de l'éditeur du recueil de 1809, et de l'éditeur de Londres, 1810, et de Paris, 1812, 1824, 1827, des Lettres à Walpole et à Voltaire, nous la donnons à notre tour avec quelques avantages de correction et de commentaire , ayant soigneusement revu chaque portrait sur les meilleurs textes, les ayant approximativement datés, et ayant donné quelques détails nécessaires sur les peintres ou les modèles. Nous avons déjà cité l'opinion tranchante , étourdie et jalouse de madame de Genlis sur le mérite des portraits dus à madame du Def&nd. Nous préférons de beaucoup, sur la valeur de ces compositions, dont plusieurs sont des chefe-d'œuvre du genre , l'avis, que nous avons aussi reproduit, de madame de Staal ^ et du président Hénault, et surtout celui d'Horace Walpole , qui a écrit cette note dans le volume manuscrit qui les contenait :

« Quelques-uns des portraits peints par madame du Deflfand dans ce volume sont des chefs-d'œuvre, notamment ceux de la duchesse douairière d'Aiguillon, de la princesse de Taltaont et de madame du Chàtelet. Us sont écrits avec toute la grâce, toute la facilité et toute Télégance du meilleur temps de Louis XIV ; ils font preuve d'une profonde pénétration, et dénotent une grande solidité de jugement. ■

Et l'auteur de la Préface de l'édition des lettres de 1812, auquel nous empruntons ce détail, ajoute, d'après l'éditeur anglais qu'il traduit :

a Ces portraits descriptifs étaient l'occupation favorite des beaux esprîjts des deux «exes durant la jeunesse de madame dm Deflbnd; c'ëtaît une espèce de oonposkion propre au g«nre d'esprit et aux knbitad«« de ceux qui s'y livraient^ c'était une manière ingénieuse de faire un compliment, de jeter un vernis sur de grands vices , et d'attaquer en termes honnêtes, mais expressif^, de petits défauts. L'air de franchise et de vérité qu'on affectait était nécessaire pour faire paraître phxs agrédbles les louanges prodiguées aux qualités qui accompagnaient ks dééiuts. En on mot, c'étaient les éloges académiques de ceux qui n'étaient d'aucune académie. »

Walpole avait fait de madame du Defland un Portrait en vers auquel elle lait aflusion dans sa Correspondance* , H n'en existe pas d'autre de celui qui a le mieux connu madame du Defland, et qui était le plus capable de la peindre. S'est-îl défié de son talent <m de

^ Madane de Staal a fait el4e-mêi*e son Portrait m'oa trouvera da«a ses (ouvres et dans les Mémoires du président Hénault, p. 119. — On le Irou-vera aussi dans notre Galerie^ où son absence eût laissé un vide.

^ Voir notre t. 1er, p. jj^^

sa sincérité? ou plutôt n'a-t-il pas pensé, avec une per^icacité qui feit honneur à son goût, que le meilleur portrait de madame du Deffand est dans ces lettres immortelles qui là reflètent comme un miix)ir ?

PORTBAIT DM M. D AUUIBERT PAR MADAME LA MARQUISE DU DSFFAHD

D*Âlenibert est né sans parents, sans appui, sans fortune ; il n*a eu que l'éducation commune qu*on donne à tous les enfants ; personne ne s'occupa, dans sa jeunesse, à cultiver son esprit, ni à former son caractère. La première chose qn*il apprit en commençant à penser, fut qu'il ne tenait à rien. Il se consola de cet abandon par Tindëpendance qui en ' était la suite ; mais à mesure que ses lumières au{jmefitèrent, il connut les inconvénients de sa situation : il cliercha en lui-même des ressources contre son malheur. Il se dit qu'il était l'enfant de la nature , qu'il ne devait consulter qu'elle et n'obéir qu'à elle (prmcipe auquel il est resté fidèle); que son ranç, ses titres dans l'univers étaient d'être homme; que rien n'était au-dessus ni au-dessous de lui; qu'il n'y a que la vertu et le vice, les talents et la sottise, qui méritent le respect ou le mépris ; que la liberté était la vraie fortune du sa^je ; qu'on était toujours maître de l'acquérir et d'en jouir, en évitant les passions et toutes les occasions qui peuvent les faire naître.

Le ]ilus sûr préservatif qu'il crat |M>uvoir leur opposer fut l'étude ; et l'activité de son espiit ne put se borner à un seul gcure : toutes sortes de sciences, toutes sortes de connaissances l'occupèrent alternativement ; il se forma le coût par la lecture des anciens, et il se trouva bientôt en état de les imiter. Enfin, son génie se développa, et ce fkt en qualité de prodige qu'il parut dans le monde. La simplicité de ses manières, la pureté de ses mœurs , l'air de jeunesse , la franchise de son caractère , joints à tous ses talents, étonnèrent d'abord ceux qui le virent ; mais il ne fot pas également bien jugé par tout le monde : plusieurs n'aperçurent en lui ' qu'un jeune homme sans usage du monde. Sa siinpKcité et sa fî^anchise leur parurent «ne ingénuité g^asière. Le scid mérite qu'ils lui trouvèrent fat le talent singulier qu'il « de contrefaire tout ce qu'il voit ; ils s'en amusèrent, mais ils ne le jug^èrent pas di^ne d'une phis grande considération.

Un pareil début dans le monde était bien ca|Mible de l'en d^oûter, aussi prit-il promptement le parti de la retraite : il «e Kvra plus qoe jamais à l'étude et à la philosophie. Ce fat alors qu'il donna son Essai sur les yens de lettres y les Mécènes y etc. Cet ouvrage n'eut pas le succès qu'il en devait attendre ; les grands seigneurs crurent que c'était leur enlever leurs titres, que de conseiller de ne point recherchei* leur protection. Les gens de lettres ne trouvèretit pas bon qu'on leur donnât des conseils si contraires à iewrt vues intéressées ; et les ^Yrotecteurs et les protégés devinrent ég^alement ses ennemis. On ne parla plus de lui

1 Voir, poiu* la date présumée de ce Portrait (1755), notre Introduction y p. cxxziv.

que comme d*un homme plein d'orgueil. Tout ce qu*il avait dit en faveur de la liberté parut favoriser la licence. On interpréta aussi mal son amour pour la vt^rite ; mais son désintéressement, le mépris qu'il eut pour de telles critiques, le silence qu*il observa, la sagesse de sa conduite, enfin le vrai mérite qui triomphe tôt ou fard de l'envie, ont forcé ses ennemis à lui rendre justice, ou du moins à se taire; ils n*osent plus s'élever contre la voix publique.

D'Alembeii jouit de la réputation due aux talents les plus éminents et à la pratique constante et exacte des plus grandes vertus. Le désintéro«sèment, la vérité, forment son caractère; généreux, compatissant, il a toutes les qualités essentielles, mais il n'a pas toutes celles de la société ; il manque d'une certaine douceur et aménité qui en fait l'agrément; son cœur ne paraît pas fort tendre, et l'on est porté à croire qu'il y a plus de vertu en lui que de sentiment. On n'a point le plaisir d'éprouver avec lui qu'on lui est nécessaire : il n'exige rien de ses amis; il aime mieux leur rendre des soins que d'en recevoir d'eux. La reconnaissance ressemble trop aux devoirs, elle gênerait sa liberté. Toute gène, toute contrainte^ de quelque espèce qu'elle puisse être, lui est insupportable, et on l'a parfaitement défini en disant qu'il était esclave de la liberté.

PORTRAIT DE MADAME LA MARQUISE DU CUATEL ADRESSE A ELLE-MEME PAR MADAME LA MARQUISE DU DEFFAND *.

C'est vous, madame, que j'entreprends de peindre : je sais que rien n'échappe à voU'e pénétration ; mais je crois cependant que vous ne vous connaissez pas vous-même. Apprenez donc que vous avez beaucoup d'esprit, que vous l'avez étendu et pénétrant, que vous jugez sainement de tout, que vous avez de la gaieté dans l'humeur, les façons ' nobles, la plaisanterie fine ; en un mot, qu'il ne vous manque rien pour plaire. Le seul défaut que je vous connaisse, c'est votre timidité : tout le monde la prend pour un excès de modestie, et moi je seniis tentée de la croire l'cfiFct d'un amoui^proprc mal entendu. Je vais tâcher de vous expliquer ma pensée.

L'amour-propre, dans presque tous les hommes, se confond avec leur vanité : ils s'estiment à proportion de ce qu'ils s'aiment, et l'estinic qu'ils ont d'eux-mêmes diminue aussi à pi*oportion de l'opinion qu'ils ont des autiTS.

Vous êtes une exception presque unique à la règle générale : plus vous vous aimez, moins vous vous trouvez aimable; vous vous laisse/, aller à une méfiance de vous-même qui, en vous faisant perdre res|H.*rance de plaire, vous en fàit«perdre aussi le désir; cet efîet de l'auiourpropre est si rare qu'il donne à votre caractère quelque chose de singulier, et. peut-êti-e d'un peu sauvage.

Vous êtes vraiment frappée des agréments des autres : vous Élites la

' Date présumé de ce Pot-trait^ 1740.

comparaison de vous à eux, et vous vous imaginez manquer de toutes les qualités et de tous les talents que vous leur trouvez. Alors le dégoût de vous-même s'empare de vous, le découragement vous prend, et vous ne désirez plus que la retraite et la solitude.

Empêchez votre amour-propre, madame, de s'efikroucher si précipitamment : les autres ne paraissant si bien à vos yeux que parce qu*ils ont une sorte d'assurance qui leiu* laisse toute la liberté de leur esprit et de leur imagination, démêlez le fond de leurs discours d'avec la àicilité qui les accompagne, et vous verrez qu'il ne tient qu'à vous de les surpasser et de les laisser bien loin en arrière. Je sais que si le mérite des autres vous éblouit, il ne vous inspire aucune jalousie, que vous le louez avec sincérité et plaisir, et que le chagrin qu'il porte dans votre âme n'est que contre vous.

Il vous était réservé, madame, de nous faire connaître qu'un peu de vanité n'est pas un défaut, ou, pour parler plus juste, vous nous apprenez que la méfiance en est un bien plus fècheux. C'est votre méfiance qui vous donne des malheurs imaginaires au milieu de tous les biens réels; c'est elle qui arrête les mouvements de votre âme, et qui vous rend peutêtre peu accessible à l'amitié ; c'est elle qui vous inspire dé la crainte, de la rései*ve, et vous prive de la plus grande douceur de la vie : de donner, d'ouvrir son cœur et de se croire aimé.

Elle fiiit plus encore, madame : l'amertume qu'elle répand dans votre âme change quelquefois votre humeur, éteint votre gaieté et donne quelque atteinte aux lumières de votre esprit ; vos réflexions en deviennent moins justes, vous vous faites, pour ainsi dire, une idée de la perfection et du bonheur plus grande que nature, vous perdez l'espérance d'atteindre à l'un et à l'autre, et vous ne jouissez plus qu'imparfiaiitement de tous les avantages que vous avez reçus de la nature et de la fortune.

Ouvrez les yeux, madame, sur votre propre mérite; voyez-vous comme les autres vdUs voient, et vous vous apercevrez promptement de l'estime et du goût que vous inspirez. On vous aime, on vous désire. Répondez à ces sentiments par un peu plus de confiance, et personne ne sera aussi parfaite ni aussi aimable que vous.

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