PORTRAIT DE MADAME LA PRINCESSE DE TALMO^T
Madame de Talraont a de la beauté et de l'esprit ; elle a une intelligence vive, et ce tour de plaisanterie qui est le partage de notre nation paraît lui être naturel. Elle conçoit si promptement les idées des autres,
' Voir sur cette originale, généreuse et spirituelle maîtresse du prince Edouard, à qui la pitié pour les malheurs du dernier Stuart inspira un amour si héroïque, les mémoires de d'Àrgenson et le Journal de Barbier, t. IV,
{). 326. Voir aussi et surtout les Lettres de madame du Deffand à Wafpole et a Note curieuse ajoutée par Walpole au Portrait de madame de Talmont, que nous avons reproduite, d'après l'édition de 1812 (t. III , p. 51), à notre t. II, p. 383, 384. Voir aussi la Femme au dix^huiiieme siècle , par MM. E. et J. de Concourt, et VHistoire de Charles^Edouard , par M. Amédée Pichot. II. 47
que Ton y est souvent attrapé, et <|U*ob lui fait rkonaeur de croire qu'elle a pi^uit ce qu'elle n'a fait qu'entendre.. Son im^ination ua nulle fécondité, et ce qu'elle a d'e«prit ne peut s'exercer (pie aur le« choses ag^réables et frivoles : elle n'a ni la suite ni la justesse nécessaire pour les choses de raisonnement. Sa conversation est facile et a tout l'arment et toute la légèreté fi^ançaise. Sa figure même n'est poiot étrangère : elle est distinguée sans être singulière. Un seul point U sépare des moeurs, des usages et du caractère de notre natioa : c'est sa vanité. On ne peut s'y méprendre : la nêtre est plus sociable; en nous donnant le désir de plaire, elle nous apprend les moyens d'y. parvenir : la sienne, vraiment sarmate, est sans art, sans industrie; elle ne saurait se résoudre à flatter ceux dont elle veut être admirée. Les hommage», les louanges, les préférences lui paraissent un droit naturel qu'elle doit avoir sur tout ce qui l'environne. Elle se croit parfiiite : elle le dit, et elle veut qu'on la croie. Ce n'est qu'à ce prix qu'on peut jouir de l'apparence de son amitié : je dis apparence, car elle n'a aucuns' sentiments qui puissent s'épancher sur les autres : ils sont tous renfermés en eUe-même. Elle voudradt cependant être aimée; mais sa vanité seule l'exige, son cœur ne demande rien.
La jalousie est en elle a un aussi haut degré que sa vanité r il hnt qu'elle soit l'unique objet de l'attention et des éloges de ceux avec qui «Ue se trouve. Si on s'avise de parler avantageusement de quelqu'un, l'humeur s'empare d'elle, elle se récrie contre le jugement qu'on vient de porter, et elle se loue alors elle»même avec si peu de mesure et de modestie, qu'on ne peut s'empêcher, malgré l'indignation que son orgueil inspire, de rire du peu d'art et de l'ingénuité de son amour-propre.
Son humeur est si excessive, qu'elle la rend la personne du monde h plus malheureuse et souvent la plus ridicule : elle ne sait jamais ce qu'elle désire, ce qu'elle craint, ce qu'elle hait, ce qu'elle aime.
Sa contenance n'a rien ifaisé ni de naturel, elle porte le menton haut, les coudes en arrière. Son i*egard est étudié : il est successivement tendre et dédaigneux, fier et distrait; on voit qu'il n'est point l'expression d'ancuns mouvements qui se passent en elle, mais une affectation pour être plus touchante, plus imposante, etc.
L'heure de sa toilette, de ses repas, de ses visites, tout est marqué au coin de la bizarrerie et du caprice, sans déférence pour ceux qui lui sont supérieurs, sans égard ni politesse pour ses égaux, sans douceiu* et sans humanité pour ses domestiques. Elle est crainte et haïe de tous ceux qui sont forcés de vivre avec eUe. Il n'en est pas de même de ceux qui ne la voient qu'en passant, et surtout des hommes. L'agrément de sa figure, la coquetterie qu'elle a dans les manières, la noblesse et le tour de acs expressions séduisent beaucoup de gens ; mais les impressions qu'elle kài ne sont pas durables : son humeur avertit promptement du danger qu'il y aurait de s'attacher sérieusement à elle.
Cependant parmi tant de défauts elle a df grandes qualités : beaucoup de vérité, de la hauteur et de la noblesse d'âme, du courage dans l'esprit, de la probité; enfin c'est un mélange de tant de bien et de tant de mal, que l'on ne saurait avoir pour elle aucun sentiment bien décidé : elle plaît, elle choque, on l'aime, on la hait, on la cherche, on l'évite. On dirait qu'elle communique aux autres la bizarrerie de son caractère.
APPENDIGB. 789
POBTBÂIT DE M. U GHSTALEER D ÂTDIB PAE MADAME LA MARQUISE * DU DEFPARd'.
M. le cheyalîer d'Aydie a Tetpril chaud, ferme et vi^ureiix, tout on lui a la force et la yérité du sentiment. On a dit de M. de Fontenelle qu'à la place du cœur il avait un second cenreau : on définirait le chevalier d'Aydie en disant de lui le contraire *.
Jamais êet idées ne sont t ahtiliaëes * ni refroidies par une vaine méta« physique ; tout est premier mouvement en loi. Il se laisse aller à rim«pression que lui font les objets * ; ses expressions sont fortes et éner^qnes; quelquefois il est embairassë au choix du mot le plus propre à rendre sa pensée, et TeSort qu'il folt alors donne plus de ressort et de chaleur à ses paroles; il ne prend les idées, ni les opinions, ni les manières de personne; ce qu'il pense, ce qu'il dit e^t toujours orignal et naturel; enfin le chevalier d'Aydie nous démontre que le langage de la passion est la sid>lime et véritable éloquence *.
Mais le cœur n'a pas toujours la faculté de sentir * ; il a des moments ' de repos et d'inaction. Alors' le chevalier n'est plus le même homme : toutes ses lumières s'éteignent ; enveloppé de ténèbres *, s'il parle , ce n'est plus avec la même éloquence,: ses idées n'ont plus la même justesse, ni ses expressions la même énerve, elles ne sont qu'exagérées ; on voit qu'il se recherche sans se trouver : l'original a disparu, il ne reste plus que la copie.
1 Voir pour la date présumée de ce Portrait notre Introduction, p. czxv.
S On trouve dans rcxcellente édition des Lettres d'Àtsté,àtM, Ravenel,et dans la Notice exquise de M. Sainte-Beuve, qui la précède, le même Portrait du chevalier d'Aydie avec quelques variantes. A cet endroit , par exemple, le Portrait ajoute : « On pourrait croire que la tète du chevalier contient un second cœur. Il prouve la vérité de ce que die Rousseau, que c'est dans notre cœur que notre e^it réside. •
3 Variante : « Affaiblies. «
4 Var, m Qa'U traite. »
ft Var, « Souvent il en devient plus affecté À mesure qu'il parle; souvent il est embarrassé au choix du mot le plus propre à rendre sa pensée, et l'effort qu'il foit alors donne plus de ressort et d'énergie à êtê paroles. Il n'emprunte les idées ni les expressions de personne; ce qu'il voit, ce qu'il dit, il le voit et le dit pour la première fois. Ses définitions, ses images sont justes, fortes et vives; enfin le chevalier nous démontre que le langage du sentiment et de la passion est la sublime et véritable éloquence. »
Le chevalier n'était jamais mieux inspiré que lorsque madame du Deffsnd le tirait en quelque sorte du silence, par l'art qu'elle avait de le foire parler. Grand chasseur, il la comparait à un chien de race • qui foit lever beaucoup de gibier « .
0 Var. m La focnlté de toujours sentir. »
7 Var. « Dei temps. «
8 Var, m Parait ne plus exister. »
* Var <• Ce n'est plus le même homme et l'on croirait tfne gouverné par un génie, le génie le reprend et l'abandonne suivant son cspnee. •
Quoique le chevalier d*Aydie soit plein de passion', ce n*est* pas néanmoins rhomme du monde le plus * tendre ni le plus capable d'attachement ; il est affecté par trop de difiërents objets, pour l'être * constamment par aucun en particulier ; il est accessible à toutes sortes d'impressions ; le mérite, de cpielque g^enrc qu'il soit, excite en lui des mouvement» de sensibilité : Ton jouit avec lui du ]>laisir d'apprendre ce qu'on vaut, ]>ar l'enjouement qu'il marque, et cette sorte d'approbation est bien plus Hatteiise que celle que l'esprit seul accorde, et où le cœur ne prend point de part ^.
Le chevalier ne saurait rester tranquille spectateur des sottises du {^enre humain ; tout ce qui blesse la probité devient sa querelle particulière ; sans miséricorde pour les vices et sans indulgence pour les ridicules, il est la terreur des méchants et des sots. Ceux-ci l'attaquent à leur tour sur la sécurité et l'ostentation de sa morale : ils disent que les gens véritablement vertueux sont plus indulgents, plus faciles et plus simples*.
Le chevalier est trop ' susceptible d'émotions passagères pour que son humeur soit fort égale; mais, ses inégalités sont plutôt agréables que fâcheuses : chagrin sans être triste, misanthrope sans être sauvage, toujours vrai et original dans ses divers changements. Il plaît par ses propres déÊiuts, et l'on serait bien fâché qu'il devînt plus parfait.
PORTRAIT DE M. LE COafTE DE CERESTE PAR MADAME LA MARQUISE DU DEFFAKD *.
M. le comte de Gérestc a le regard doux, sensible et spirituel : son air simple et naturel lui concilie tous ceux qui le voient.
1 Var, a Pense et agisse par sentiment. »
* Var. m Peut-être pas. •
' Var, ■ Le plus passionné ni le pins... »
♦ Var. « Pour pouvoir l'être fortement. "
^ Var. « Sa sensibilité est, pour ainsi dire, distribuée à toutes les différentes facultés de son âme, et cette diversion pouvait bien défendre son cœnr et lui assurer une liberté d'autant plus douce et d'autant plus solide qu'elle est également éloignée de l'indifférence et de la tendresse. Cependant il croit aimer; mais ne s'afouse-t-il point? Il se passionne pour les vertus qui se trouvent en se^ amis; il s'échauffe en parlant de ce qu'il leur doit, mais il se sépare d'eux sans
feine, et l'on serait tenté de croire que personne n'est absolument nécessairr son bonheur. En un mot, le chevalier parait plus sensible que tendre.
• Plus une âme est libre, plus elle est aisée à remuer. Ainsi quiconque a du mérite peut attendre du chevalier quelques moments de sensibilité. L on jouit avec lui du plaisir d'apprendre ce qu'on vaut par les sentiments qu'il vons marque, et cette sorte d'approbation, etc. »
^ Var. ■ Le discernement du chevalier est éclairé et fin, son goât très^oitc; il ne peut rester simple spectateur des sottises et des fautes du genre humain. Tout ce qui blesse la probité et la vérité devient sa querelle particulière. . . . . . .Ils croient (les sots) se venger de lui en l'accusant de sévérités outrées et de vertus romanesques ; mais l'estime et l'amour des gens d'esprit et di* mérite le défendent bien de pareils ennemis.»
7 Var. « Trop souvent affecté et remué. »
9 Voir pour la date présumée de ce Portrait notre Introduction, p. lzvi.
11 réunit en lui tous les diAérents attributs de IVsprit : justesse, raison, discenieuieut, pénétration. Son mérite est accessible à tout le monde : il doit plaire aux uns par la supériorité de son esprit, aux autres par l'excellence de son caractère, et à tous par sa facilité et ses agréments.
Personne n*a obtenu du public une justice aussi complète ; il est le seul homme qui ait su désarmer Tenvie ; sa simplicité et sa modération font que chacun consent à le regarder comme son modèle, et que personne ne s'avise de le craindre comme son rival ; d'ailleurs, toutes ses qualités gardent entre elles un éqm'libre si parfait, qu'elles ne réveillent point la jalousie de ceux qui prétendent se distinguer par un seul genre.
Le même équilibre met dans sa conduite une égalité que rien ne dérange, et rend son commerce doux et agréable. Sa conversation s'en ressent aussi : aucun genre n'y domine ; eUe est toujom*s à la portée et selon le goût des gens avec qui il se trouve.
Il ne faut point conclure de tout ceci que M. de Géreste n'ait pas un caractère marqué et très-distinctif. Celui d'un homme d'un sens exquis lui doit être universellement accordé ; personne ne pénètre, ne compare, ne juge et ne décide avec plus de promptitude et de justesse ; c'est un talent éminent en lui, qui le rend capable des plus grands emplois et des affaires les plus difficiles; mais il cherche d'autant moins à le faire valoir, qu'il craindrait peut-être qu'on n'en voulût faire trop d'usage.
Exempt de toutes les fbiies passions, son âme n'a que le degré de chaleur qu'il faut pour donner la vie à toutes ses qualités; les vertus sont en lui comme les sentiments et les penchants dans les autres : elles n'ont point l'air d'être acquises ni soutenues par effort.
Il ne reste plus qu'à juger M. de Géreste par sa conduite et par les partis qu'il a pris. Sa naissance, l'étendue de son esprit, ses talents, son génie, semblaient l'inviter à choisir dans la classe des grands hommes la place qu'il y voudrait occuper. Parmi tant d'avantages son coeur a choisi la modération : il ne dépendait que de lui d*êti*e illusti'e, il a jiréferé d'être sage ; il a craint de s'abandonner à la conduite des passions qui mènent aux grandeurs, et la médiocrité lui a paru l'asile du bonheur et de la raison.
PORTRAIT DE MADAME LA DCCUESSB d'aIGCILLOM PAR MADAME LA MARQUISE
DU DBFFA9D '.
Madame la duchesse d'Aiguillon a la bouche enfoncée, le nez de travers, le regard fol et hardi, et malgré cela elle est belle. L'éclat de son teint l'emporte sur l'irrégularité de ses traits.
Sa taille est grossière, sa gorge, ses bras sont énormes ; cependant elle n'a point l'air posant ni épais : la force supplée en elle à la légèreté.
Son esprit a beaucoup de rapport à sa figure : il est pour ainsi dire aussi mal dessiné que son visage, et aussi éclatant : l'abondance, l'acti-
1 Voir sur la duchesse d'Aiguillon ^ son caractère, sa mort, les Lettres de
madame du Deffand a Waipole (consultez notre Table) ^ le8 Mémoires de d*Argenson et la Correspondance inédite^ publiée par 'M. de Sainte- Aulaire,
rkl MADAME LA MARQITISE DU DEFFAND.
vite, l'impéinositë en sont le» qualHës dominantes. Sans coût, san» ^àce et sans justesse, elle étonne, elle surprend, mais elle ne plaît ni n'intéresse.
Sa physionomie n'a nulle expression ; tout ce qu'elle dit part d*nne imagination déréglée.
C'est quelquefois un pro[Aète qu'un démon agite, qui ne prévoit ni n'a le choix de ce qu'il va dire : ce sont plusieurs instruments bmyanis dont il ne résulte aucune harmonie. C'est un spectacle chargé de machines et de décorations, où il se trouve quelques traits merveilleux sans suite et sans ordre, que le parterre admire, mais qui est sifflé des loges.
On pourrait comparer madame la duchesse d'Aiguillon à ces statues faites pour le cintre et qui paraissent monstrueuses étant dans le parvis. Sa figure ni son esprit ne veulent point être vus ni examinés de trop près; une certaine distance est nécessaire à sa beauté : des juges peu éclairés et peu délicats sont les seuls qui puissent être Àvorables à son esprit.
Semblable à la trompette du jugement, elle est fîdte pour ressusciter les morts : ce sont les impuissants qui doivent l'aimer, ce sont les sourds qni doivent l'entendre.
PORTRAIT DE H. l'aBBÉ DB VAUBRUH PAR MADAMK LA MARQUISE DU DEFFAKd'.
M. l'abbé de Vaubrun a trois coudées de hauteur du côté droit et deux et demie du côté gauche, ce qui rend sa démai'chc irrégulière; il porte la tête haute et montre avec confiance une figure qui d'abord surprend, mais qui ne choque cependant pas autant que la bizarrerie de ses traits semble l'exiger. Ses yeux sont tout le contraire de son esprit : ils ont plus de profondeur que de surface ; son rire marque pour l'ordinaire le contentement qu'il a des productions de son imagination. Il ne perd point son temps à l'étude ni à la recherche des choses sohdes, qui ne font honneur que parmi le petit nombre de gens d'esprit et de mérite ; il s'occupe sérieusement de toutes les bagatelles. Il sait le premier la nouvelle du jour. C'est de lui que l'on reçoit toujours le lïremier compliment sur les événements agréables. Personne ne tourne avec plus de galanterie une fadeur, personne ne connaît mieux le prix de la considération qui est attachée à vivre avec les gens en place ou illustres par leur naissance. Il est très-empressé pour ses amis, il ne manque à aucun devoir envers eux ; on le voit assister à leur agonie avec le même plaisir qu'il avait assisté à leiu's noces. Il n'a point une délicatesse gênante dans l'amitié : il se contente de l'apparence, et il est plus flatté des marques pubhques de considération, que de l'estime véritable. Madame la duchesse du Maine l'a pai'faitement défini eu disant de lui qu'il était le subhme du firivole.
< Voir sur cet abbé de Vaubrun, candidat perpétuel à l'épîseopat, frère de la duchesse d'Estrées, les Mémoires du présiaent Hénault, p. 118.
APPEE9DIGB. 74S
PORTBAIT OB MADâMB Là SOOHBtaB SB LOTICBS FAB MAlkAMB LA MABOVIBB DO «SFrAKO*.
Madame la dnchesse de Luynes ért nëe aussi raisonnable que les antres tîîchent de le devenir : elle aime les plaisirs et la dissipation, mais sans emportement et sans ardeur: elle se plaît à la cour sans y être trop fortement attachée : elle se contente d^y avoir un rang considérable ; la représentation et Tamusement sont tout ce qu'elle y cherche.
Son imagination est agréable, elle entend promptement, ses re](>arties sont vives, son jugement est solide. Tous les partis qu'elle prend sont sensés : elle n'est entratnée par aucun goût trop vif; elle ne connaft guère l'enjouement ni les répugnances ; son esprit démêlerait aisément le bon d'avec le mauvais, l'excellent d'avec le médiocre : mais son sentiment ne l'avertit point, et le peu d'intérêt qu'elle prend à tous les objets qui l'environnent fait qu'elle se soumet peut-être trop aveuglément à la prévention générale.
Son goût pour la liberté, qu'on avait cru excessif, a paru se démentir au bout de vingt- cinq ans. Sitôt que la mort de madame sa mère l'eut rendue maîtresse absolue de ses actions, elle ne songea qu'à se former (en se remariant) de plus fortes chaînes que celles dont elle venait d'être débarrassée ; mais madame de Luynes n'a jamais véritablement aimé la liberté : c'est même de tous les états celui qui lui convient le moins. Les devoirs lui sont nécessaires ; ils fixent ses idées et satisfont sa vanité en donnant une sorte d'éclat à sa vie et à ses occupations.
La liberté n'est pas un bien pour tout le monde, il y a moins de gens qu'on ne pense qui en sachent faire usage, et qui, pour ainsi dire, en puissent soutenir le vide et l'obscurité.
L'humeur de madame de Luynes est d'une égalité charmante, son cœur est généreux et compatissant. Occupée de ses devoirs, remplie de soins et d'attentions dans l'amitié, tout est heureux avec elle, père, enfants, mari, amis, domestiques ; si quelque chose trouble la douceur des senti* ments qu'elle inspire, c'est qu'on croit démêler qu'elle suit plutôt les conseils de sa raison que les mouvements de son cœur. Peut-être ce reproche est-il injuste ; mais il paraît qu'on n'est point nécessaire à son bonheur, comme elle le devient au bonheur de ceux qui, ayant vécu avec elle , ne peuvent plus se passer d'y vivre.
POnTBAIT DE M. LE PRESIDENT HERAULT PAR MADAME LA MARQUISE DU DEFFAtlD (1730)'.
Toutes les qualités de M. le président Renault, et même tous ses défauts , sont à l'avantage de la société ; sa vanité lui donne un extrême désir de plaire; sa Êidlité lui concilie tQUs les différents caractères, et sa
* Voir sur la date présumée de ce Portrait notre Introduction , p. lxxvi.
* Voir notre Introduction, p. xxxv.
faiblesse semble n*ôter à ses vertus que ce qu'elles ont de rude et de sauvag^e dans les autres.
Ses sentiments sont fins et délicats, mais son esprit vient trop souvent à leur secours pour les expliquer et les démêler: et comme rarement le cœur a besoin d'interprète , on serait tenté quelquefois de croire qu'il ne fait que penser ce qu'il imagine sentir ; il paraît démentir M. de la Rochefoucauld, et il lui ferait peut-être dire aujourd'hui que le cœur est souvent la dupe de l'esprit.
Tout concourt à le rendre l'homme du monde le plus aimable ; il plaît aux uns par ses bonnes qualités, et à beaucoup d'autres par ses défauts.
Il est impétueux dans toutes ses actions, dans ses disputes, dans ses approbations ; il pai^aît vivement affecté des objets qu'il voit et des sujets qu'il ti*aite ; mais il passe si subitement de la plus grande véhémence à la plus grande indifi^rence, qu'il est aisé de démêler que si son âme s'émeut aisément, elle est bien rarement affectée : cette impétuosité, qui serait un défaut en tout autre, est presque une bonne qualité en lui ; elle donne à toutes ses actions un air de sentiment et de passion qui plaît infiniment au commun du monde ; chacun croit lui inspirer un intérêt fort vif, et il a acquis autant d'amis par cette qualité que par celles qui sont vi^atment aimables et estimables en lui. On peut lui reprocher d'être trop sensible à cette soKe de succès ; on voudrait que son empressement pour plaire fut moins général et plus soumis à son discernement.
Il est exempt des passions qui troublent le plus la paix de l'âme ; l'ambition , l'intérêt lui sont inconnus ; ce sont des passions plus douces qui l'agitent; son humeur est naturellement gaie et égale, et si elle souffre quelque altération, c'est par des causes éti*angères, et dont le principe n'est pas en lui.
Il joint à beaucoup d'esprit toute la grâce , la facilité et la finesse imaginables ; il est de la meilleure compagnie du monde ; sa plaisanterie est vive et douce ; sa conversation est remplie de traits ingénieux et agréables, qui jamais ne dégénèrent en jeux de mots ni en épigrammes qui puissent embarrasser personne. Il se plaît à démêler dans toute sorte de genres les beautés et les 'finesses qui échappent au commun du monde; la chaleur avec laquelle il les fait valoir fait quelquefois penser qu'il les préfère à ce qui est universellement trouvé beau, mais ce ne sont point des préfî^rences qu'il accorde, ce sont des découvertes qu'il fait, qui flattent la délicatesse de son goût et qui exercent la finesse de son esprit.
Il ne manque d'aucun talent ; il traite également bien toute sorte de sujets; le sérieux, l'agréable, tout est de son ressort. Enfin M. le président Hénault est un des hommes du monde qui réunit le plus de différentes parties, et dont l'agrément et l'esprit sont le plus généralement reconnus.
PORTRAIT DE M. LE COMTE DE FORCALQCIER PAR MADAME LA MARQUISE DU DBFFARD*.
La figura de M. de Forcalquier, sans être fort régulière, est assez agréable; sa physionomie, sa contenance, jusqu'à la négligence de son
^ Voir notre Introduction, p. Lxvir.
«mainUeD , tout est noble en lui ; ses yeux sont ouverts, riants, spirituels ; il a l'assurance que donnent Tesprit, la naissance et le grand usage du monde.
Son ima(|[ination est d'une vivacité, d'une chaleur, d'une fécondité admirables ; elle domine toutes les antres qualités de son esprit , mais il se laisse trop aller au désir de briller; sa conversation n'est que traits, épigrammes et bons mots; loin de chercher à la rendre fecile et à la portée de tout le monde, il en fait une sorte d'escrime, où il prend trop d'avantage; on le quitte mécontent de soi et de lui, et ceux dont il a blessé la vanité s'en vengent en lui donnant la réputation de méchanceté, et en lui refusant les qualités solides du cœur et de l'esprit : il est la terreur des sots et un problème pour les gens d'esprit ; ceux-ci n'osent s'élever contre les jugements désavantageux qu'on porte de lui ; ils trouvent en effet peu de ménagement dans ses plaisanteries , peu de solidité et de justesse dans ses décisions et dans ses sentiments : ainsi M. de Forcalquier, au milieu du grand monde et avec le plus grand désir de s'y distinguer, trouve le secret, pour ainsi dire, d'y être inconnu. En voici la raison : elle paraîtra sans doute un paradoxe ; mais elle n'en est pas moins véritable.
La vanité de M. de Forcalquier n'est pas soutenue d'assez de présomption; s'il pensait et jugeait d'après lui, on ne pourrait s'empêcher, en le condamnant quelquefois, de l'estimer et de l'approuver souvent; mais par une défiance inexplicable de lui-même, il ne consulte son goût et ses lumières sur rien ; il adopte les lumières et les sentiments de ceux qu'il croit le plus à la mode et les plus confirmés dans le bel air : cette conduite le dégi*ade non-seulement auprès des autres, mais souvent à ses propres yeux. Enfin, mariyr de la fatuité sans pouvoir devenir fat, il devrait comprendre que ce n'est pas sa vocation ; celle d'honnête homme lui conviendrait mieux : il trouverait en lui autant de disposition pour ce dernier parti qu'il en a peu pour l'autre. .