PORTRAIT DE MADAME LA DCCOESSE DE GHAULNES PAR MADAME LA MARQCISB
DU DEFFAKd'.
L'esprit de madame la duchesse de Ghaulnes est si singulier, qu'il est impossible de le définir : il ne peut être comparé qu'à l'espace ; il en a pour ainsi dire toutes les dimensions, la profondeur, l'étendue et le néant; il prend toute sorte de formes et n'en conserve aucune; c'est une abondance d'idées toutes indépendantes l'une de l'autre, qui se détruisent et se régénèrent perpétuellement. Il ne lui manque aiicun attribut de l'esprit, et l'on ne peut dire cependant qu'elle en possède aucun, raison, jugement, habileté, etc. On aperçoit toutes ces qualités en
Ml est impossible de ne pas remarcraer combien le portrait que Sénac de Meilhan (V. ses Œuvres choisies^ puoliées par nous chez Poulet - Malassis, 1862, p. 458) a tracé sous le nom de Lastnénie de madame de Cliaulnes, semble copié nur celai-ci, dont il reproduit identiquement les traits les plus caractéristiques.
7«6 MADAME LA MARQUISE DQ DEFFAMD.
die, niris c'est à U manière de Ut lanterne magique; elles disparaÎMeiit à mesure qu'elles se produsent : tout Tor du Pérou passe par aea mains sans qu'elle en soit plus riche. Dénué de sentiment et de passion, •«■ esprit n'est qu'une flamme sans feu et sans chaleur, laais qui ne laisse pas de répan<k*e une grande lumière.
Tous les objets la frappent, aucun ne l'attache m ne la fixe ; les impressions qu'elle reçoit sont passagères. L'extrême activité de son imagination fait qu'elle s'abandonne sans examen et sans ressource à tous ses premiers mouvements. Elle s'engagera dans une galanterie, et s'en dégagera avec tant de. précipitation, qu'elle pourra bien «niblier jusqu'au nom, jusqu'à la figure de son amant. Si elle entre dans quelques projets, dans quelque» intrigues où il soit nécessaire d'agir, l'ardeur, l'intelligence, l'habileté, rien ne lui manquera, et elle pourra contribuer an succès; mais si les circonstances exigent de la patience, de l'inaction, elle abandonnera bientôt l'entreprise.
Jamais elle ne sera occupée ni intéressée que par les choses qui demandent une sorte d'efibrt; les sciences les plus abstraites sont les seules pour lesquelles elle ait de l'attrait, non parce qu'elles éclairent son esprit, mais parce qu'elles l'exercent. Ce n'est point à sa jeunesse qu'on peut attribuer ses défiints; ils ne sont point l'efiet de ses passions : son âme est insensible, ses sens sont rarement affectés, rien, à ce qu'il semble, ne devrait s'opposer en elle à la réflexion ; mais c'est une opération de l'esprit trop lente : il y entre du souvenir et de la prévoyance, et elle ne voit jamais que l'instant présent.
On cdndnra aisément qu'il n'y a rien à dire de son caractère : il est et sera toujours suivant que son imagination en ordonnera.
Madame la duchesse de Ch. . . est un être qui n'a rien de commun arec les autres êtres que la forme extérieure ; eHe a l'usage et l'apparence de tout, et elle n'a la propriété ni la réalité de rien.
PORTRAIT DE M. LE COMTE d'aROENSOII PAR MADAME LA MARQUISE DU lœPFAND*.
M. d'Argenson n'a aucun des défauts des âmes faibles ; il n'est susceptible que de passions fortes', et ne peut être remué que par de grands objets. Né haut et ambitieux , il ignore les petitesses de la vanité et les manèges de l'intrigue: ses talents sont le seul moyen dont il se sert pour s'éleva à la fortune, parce qu'il sent que ce moyen lui suffit.
Ce n'est point par comparaison ni par réflexion qu'il a bonne opinion de lui-même; c'est, pour ainsi dire, par un certain instinct qu'il a de ce qu'il vaut.
Il se croit capable de tout savoir; mais il ne croit savoir que ce qu'il sait.
Peu cmrîeux de se feire des partisans fanatiques, il ne met aucune charlatanerie dans toutes ses actions.
1 Comparer avec celui qu'en trace le président Hénanic, Mémoires, p. 246.
APPENDICB. 747
Son esprit a plu8 de force que d'activité; malgré son ambHiofi, ,son penchant le porte à la paresse.
Ce contraste de passions est pe«t*ètre ce qui contribue le plus à iWire an grand homme ; il sert à régler les mouvementii sans en aflhiblir les ressorts.
Son courage est, comme ses autres qualités , d'un genre supérieur et de Tespèce qui convient à sa place;, ce n'est point cette téoiërité qui aveugle sur le danger, c'est un sang-froid qui le fait prévoir et prévenir; c'est une fermeté d'âme qui le fiift surmonter lorsqu'il arrive. Tout le porte à la fortune.
Son âme est pea sensible , son cœur n'est pas fort tendre , l'amitié le flatte plus qu'elle ne le touche; elle est un témoignage non équivoque de ce qu'il vaut.
Il est peut-être k seul homme qui paisse se passer de confident : il n'est point entraîné à la confiance ni par le plaisir d'épancher son cœur, ni par le besoin de conseil, ni parla difficulté de renfermer ses secrets.
Personne n'est plus prudent, n'a l'air moins mystérieux et n'est plus exempt de fousseté.
Sa figure est belle, sa physionomie noble, ses manières simples; son imagination est ptas vive qu'abondante, il parie peu ; mais ce qu'il dit est toujours plein de force et de justesse : ce sont, pour l'ordinaire, des traits et des bons mots qui se font applaudir, mais qui souvent embarrassent , nuisent à la conversation , font qu'on le quitte mécontent de soi et qu'on s'accontume difficilement à lui. Son humeur cependant est douce et égale, ses procédés sont francs et généreux : on peut commencer avec lui par le craindre; mais il faut finii-par l'aimer.
L'élévation de sm sentiments, les lumières de son esprit répondent assez de sa droiture et de sa probité, indépendamment de tout autre principe.
La nature l'a fait un grand homme, c'est à la fortune à le rendre illustre.