‹ Correspondance complète de la marquise du Deffand avec ... le présidentChapitre 44 sur 53 · PORTRAIT DB M. LE CHEVALIER DE VILS PAR M. DU CBATBL · texte numérisé non relu

PORTRAIT DB M. LE CHEVALIER DE VILS PAR M. DU CBATBL

Il a paru dans le cours des trente-cinq premières années du dix-huitième siècle un phénomène inconnu, un homme nouveau, un être unique, et qui n'aura peut-être jamais son pareil sui' la terre. Ce personnage si rare était le chevalier de Vils.

Son caractère et sa figure désasscmblés et peu corrects ne paraissent «l'abord qu'une esquisse de la nature fiiite à la hâte; mais c'était la première pensée d'un chef-d'œuvre qu'elle préméditait d'exécuter. On ne croyait voir qu'une ébaache; mais c'était une ébauche tracée par une main sûre et divine, où l'art n'avait osé toucher, et que l'art craint encore aujourd'hui de représenter.

Tous ceux qui ont connu le chevalier de Vils (lisaient : Il n'y a jamais rien eu de plus singulier que cet homme-là ; voyez comme il est naturel ; son sens commun est original. Quel genre d'éducation lui a-t-on donné?

* Son amî. Voir le* Mcmoif-ex du président He'natdt, p. 457.

Quelles sont sen mœurs? On n'en sait rien ; il n*a ni accents ni préjugés.

L*étonnement était fondé, son esprit s'appropriait tout ce qui réclairait ; les idées les plus vulgaires reprenaient dans sa bouche une nouvelle vie : il leur rendait la gaieté, la grâce, 1* enfance de la première créature : il ne cherchait jamais la vérité, la vérité le saisissait. Le secours de la mémoire lui était encore inutile; il imaginait, il produisait ce qu'il ignorait; son goût était si sûr, si vif, si lumineux, si prompt, qu'on ne pouvait se persuader que le sentiment et le discernement fussent en lui deux qualités distinctes; ses décisions, quoique jamais réfléchies, quoique toujours précipitées, rendaient autant d'oracles sans obscurité et sans nuages.

Son cœur, aussi nouveau que son esprit, était impétueux et doux; amoureux des plaisirs sans entêtement ni préférence, plus capable de désir que de passion, de répugnance que de haine, il avait de la malice sans méchanceté, de la raillerie sans satire.

Ces traits donnèrent au chevalier de Vils un caractère varié, amusant, plein de légèreté, fait pour le monde, qui ne savait trop comment le prendre , et qui se trouvait toujours agité par la crainte et le plaisir que sa présence inspirait. Il allait à la cour et à la ville comme on va au spectacle; les ridicules surtout le divertissaient; il en riait en face des gens, de même qu'un enfant qu'on voit, à la comédie, éclater sans modération d'une scène plaisante; aussi lui reprochait-on un peu de propension à siffler les acteurs : il n'était pas cependant l'ennemi des hommes; leurs défauts paraissaient à ses yeux semblables à ces taches légères qu'on est tenté d'ef&cer avec une chiquenaude, et c'était à tes meilleurs amis que sa charité les distribuait le plus libéralement.

Le soupçon de libertinage ne paraissait p^s mieux fondé ; il regardait les plaisirs des sens comme des faveurs de la nature dont il voulait avoir sa part; familier avec les passions, il y cédait sans s'y livrer, il s'en amusait sans s'y soumettre. Son esprit vif et pénétrant approfondissait tout sans étude; son nme, forte et courageuse, exécutait tout sans eflbrt; il donnait dans tout , il allait à tout^ il ne trouvait rien qui lui fût supérieur; peut-être n'a-t-il manqué au chevalier de Vils que la maturité de l'âge, pour que le monde passât en sa faveur de l'étonnement à l'admiration.

PORTRAIT DB M. DU CUATEL, FAIT PAR LUI-MâMS'.

M. du Ghâtel est vilain et petit ; sans avoir l'air ignoble, sa physionomie est obscure ; sa timidité extrême est cachée sous des traits rudes et immobiles : ce qui lui donne un air sauvage, que ceux qui ne le connaissent pas prennent mal à propos pour du dédain ; ainsi il a le malheur d'indisposer les autres par ce qui devrait attirer leur indulgence; il est certain qu'il est modeste jusqu'à l'humilité; on serait tenté de croire que M. du Ghâtel n'est qu'une ébauche de la nature; il paraît qu'il ne lut doit ni ses goûts, ni ses idées, ni ses sentiments, et qu'il se les est tous donnés à force de cnltm*c et de travail ; son cœur et son esprit semblent

* Voir notre Introduction^ p. lxxii.

des hôtes étran^^ers domiciliés chez lui, et qii*il y a retirés afin d'acheyei et de perfectionner son être ; il a appris à penser comme les autres apprennent à jouer des instruments et à danser : c'est proprement l'homme de )*art.

La douceur de M. du Ghâtel ne serait-elle pas une exception à ce qu'on vient d'avancer? serait-elle son caractère propre? Elle ne l'est pas encore. Il ne la doit qu'à l'absence de ses désirs, ce n'est qu'une impossibilité de vouloir fortement. Il est doux, paixc que intérieurement il n'est jamais vivement sollicité par rien, et par conséquent jamais irrité par la contradiction des autres.

On ne peut pas dire néanmoins que cet état de son cœur soit proprement Êûblesse ; on sent très-bien qu'il se porte de choix aux choses qui conviennent aux autres, et qu'il n'y est pas entraîné ; la complaisance est un des principes qu'il s'est donnés, et qui lui coûte le moins à pratiquer : il s'est fait des principes sur tout, et il les suit avec une constance qui serait de l'opiniâtreté, si elle était accompagnée de chaleur et d'emportement. Cependant comme M. du Châtel s'est moulé sur d'excellents modèles, tous ses sentiments sont honnêtes, et la plupart de ses idées sont saines et assez justes : rien ne le saurait écarter des règles qu'il s'est imposées, parce qu'il ne rencontre pas en lui, comme on vient de le dire, des passions qui aient intérêt de le contrarier, mai» aussi il n'en a point qui puissent le porter au grand. S'il avait pu se donner de la vanité et de l'ambition, il se serait peut-être fait un grand homme : on ne lui peut reprocher aucun vice , pas même certains défauts ; on croit démêler en lui l'éclat de presque toutes les vertus; cependant, si Ton y prend bien garde, cet éclat n'est qu'emprunté ; cette lumière n'est point originale et directe, elle n'est que réfléchie.

Voilà ce qui rend M. du Ghâtel indéfinissable aux regards de ses amis ; il n'a point de traits essentiels qui frappent et qu'on puisse saisir ; on sent partout, en l'examinant, la langueur de la copie, on cherche en lui le modèle original et parfait qu'il ^t regretter.

Il faut conclure que M. du Châtel n'est qu'un homme factice : on ne le doit priser que comme un ouvrage sorti des mains de l'art, dont les chefe-d'œuvre même ne sont que des singeries de la belle nature ; elle seule est véritablement riche et sublime dans ses créations ; malheureusement elle est inimitable.

Page 1