PORTRAIT DE MADAME LA MARQUISE DU DEFFAVD PAR M. DU CHATEL
Justesse et abo)idance, précision et agrément, qualités bien rares, et qui caractérisent l'esprit de madame du Defland ; son imagination, vive et brillante, n'est jamais maniérée ni outrée ; la vérité conduit son pinceau, cette même vérité lui sert de modèle. Me voir que ce qui est, et ne juger que de ce qu'elle voit, c'est sa règle, que Descartes ne lui a point apprise , elle est philosophe par la grâce de la nature, comme les fils des rois sont princes par la grâce de Dieu.
Elle démêle si vite qu'on croit qu'elle ne lait que sentir : on se trompe ; examiner 9 comparer et juger, c'est une opération aussi prompte en elle
que l'action du sentiment dans les antres; la raison, si rigfidc et ti sera* puleuse, «*est dëpouillée en sa iaveui* de tous préjugées serales, pour ne s'occuper que du soin de Tamuser et de lui plaire; c'est sa complaisante en titre d'office, et son indulgente amie : elles vivent ensemble dans la plus grande familiarité, sans contrainte, sans discussions, sans systèmes; elle apprécie les choses par leur valeur essentielle et non par l'opinion. Enfin l'esprit de madame du Defiand est an bel esprit, amatem* du vrai, du noble, du simple, ennemi de la prétention, de i'afiëctation et de tout ce qui a l'air de contrainte et de grimace, on de vouloir briller aux dépens de la justesse et du naturel.
Avec ces qualités singulières, madame du Defiànd n*est pas exempte de défants; «on sexe semble contrarier son génie : on soupçonnerait volontiers la nature de s'être méprise, en plaçant par mégardc an esprit mâle et nerveux dans un coips feminin et débfle ; on ne sait si le spee* tacle de la plus aimable femme du monde console assez de la perte de l'homme excellent et supérieur.
Le sens de son entendemeif t est ferme et solide, les sens de sa machine sont mous et délicats. Malgré l'appui de ses idées, il n'y a aucune tenue, aucune consistance dans ses sentiments, parce que sa raison ne les adopte guère, et qu'elle n'a pas proprement l'âme de ses afièctions corporelles. On la voitf susceptible d'enjouement et de dégoût; il paraSt qu'elle s'entête bien ou mal des objets nouveaux qui la frappent; mais cela ne passe pas l'épiderme ; sa personne seule est sujette à des inégalités et a des espèces de contradictions qu'on ne trouve point dans le fond de son caractère.
Elle a des moments de ténèbres : on voit s'éclipaer tout à coup les lumières de son esprit.
Quelquefois madame du Deffiind semble interdite; son âme a des temps où elle est, pour ainsi dire, toute délaissée <l«is son corps; elle s'y trouve comme dans une maison déserte, démeablée et abandonnée, où il ne revient que des fantômes qui l'épouvantent et la remplissent d'amerti»€ et de tristesse : elle se plaint, elle se sent dans un état de misère et de découragement d'autant plus pénible, qu'il lui reste le souvenir de la force et des ressources de son esprit, dont néanmoins elle croit ne pouvoir plus faire d'usage. VoiU encore de ces mauvais tours que lui joue la f»* blesse de ses oi^anes.
Ses sentiments me paraissent suivre l'allure de ses impressions sensibles. Ils en ont la précipitation et la légèreté; son cœur n'aime peutêtre jamais, ni assez vivement, ni assez de suite, pour que son âme s'habitue à ces impressions passagères et qu'elle sent renalû'e ; elle est plus à ses amis par choix que par goût : elle les préfère, elle ne s'y unit pas ; ce plus ou moins de chaleur qu'on trouve dans son amitié n'est que machinal, ses sens en décident.
Madame du Defliind croit cependant être capable d'attachement, et ce n'est point une vaine prétention de sa part : personne n'est plus digne d'avoir des amis, de s'en feire de nouveaux et de conserver ceux qu'elle s'est une fois acquis ; c'est précisément parce qu'elle n'est point susceptible de passion en amitié, qu'elle l'est davantage de constance. Son goiit n'est point de ccê maladies du cœur qui ont leurs périodes ; c'est un besoin continuel de son âme, qui prouve sa force, et qui a besoin de cet
exercice pour entretenir sa vie et son activité : aussi il ne hui pas appréhender aucun inconvénient de sa part, ni qu'elle manque jamais à ses engfaçements.
Son esprit conserve inviolableroent la mén^e dose d'estime et d'avection que sa raison vous a une Ibis accordée; mais c'est une place 6xe dont Û est malaisé de passer à une plus élevée, à moins que vous ne lui laissiez apercevoir quelque de^ démérite qui lui soit échappé. C'est ce que vous ne sautiez guère espérer : vous avez été d'abord trop sûrement, trop parfidtement jugé.