‹ Correspondance complète de la marquise du Deffand avec ... le présidentChapitre 46 sur 53 · PORTRAIT DE MADAME LA MABQUISB DU DBFFAIID PAB M. DE FORCALQUIER · texte numérisé non relu

PORTRAIT DE MADAME LA MABQUISB DU DBFFAIID PAB M. DE FORCALQUIER

Madame la marquise du Defiànd a la physionomie vive et spirituelle, le rire agréable, les yeux charmants ; tous les mouvements de son âme se peignent sur son visage; le plaisir, l'ennui, l'esprit, jusqu'au degré même de tous ses sentiments. Chacun y pourrait lire son arrêt avant que de l'entendre ; ce qui ne tarde cependant pas, par i^extrême franchise qui lait le charme et peut-être le défaut de son caractère.

Il est impossible d'avoir plus d'esprit qu'elle ; il est si difficile d'en avoir autant que je la mettrais aindessus de tout ce que je connais, si elle ne devait jamais voir ce portrait.

Elle a l'âme sensible, tendre ; l'amîtîé profite auioard'hui de tous les frais que la nature avait ^ts pour l'amour. Elle a quarante ans ; c'est le point de vue de toutes ses qualités : sa passion c'est la raison, son péché c'est la paresse : elle a pris la raison comme les femmes, d'ordinaire, prennent la dévotion. Madame de Flamarens est le directeur le plus fameux et le plus couru dans cette secte extraordinaire : c'est à ses pieds que madame du Defiànd abjnre les erreurs de l'imagination ; sa haine pour le faux est telle, qu'il n'y a point de défiiut qu'elle ne pardonne , plutôt qu'un ridicule; l'esprit le plus borné, pourvu qu'il fût simple, obtiendrait d'elle la préfî^rence sur les lumières les plus étendues et les plus éblouissantes dont presque tous les gens d'esprit sont aveuglés.

Personne n'est aussi sévère et aussi indulgent qu'elle; le moindre défaut est traité à la dernière rigueur par son esprit; le plus léger agrément trouve grâce auprès de son imagination ; elle est la complaisante de son cœur, complaisante aimable, qui surprend $ei goûts dans leur naissance, pour les embellir, les flatter et les soustraire à la sévérité de ses jugements; les erreurs où elle l'entraîne font peut-être le mérite, et à coup sûr le délice de êeê amis.

Par un esprit juste et réglé, par la connaissance dos plaisirs solides de l'amitié, de la tranquillité de l'âme, d'une sage économie, du retranchement de toutes les passions ruineuses de l'orgueil, elle a su séparer le bonheur de la fortune, et fixer le sien pour jamais.

Elle ne s'est pas contentée d'avoir des vertus, son cœur a su les choisir; la candeur, la simplicité, la fidélité, la modération, la noblesse, voilà celles qu'une belle âme et qu'un esprit excellent savent préférer aux éclatantes amorces des vertus de faste.

Voici tous les débuts de madame du Def£ind : une franchise outrée

752 MADAME LA MAItQmSE DU DEFFAKD.

sur tout ce qui se présente à son jugement, soit les hommes, soit leurs ouvrages ; une vëritë trop scrupuleuse qui la met en garde contre Tempressement et la louange, monnaie dont se payent les hommes, et qu*îl faut leur accorder ; une raison trop sûre, trop opposée à Tillusion qui apprécie trop le sentiment ; une trop grande véhëmeuce dans la dispute qui dëcrédite ses raisons, en donnant envie de se dérober à leurs lumières; trop d'inflexibilité dans ses décisions. J*en dirais bien d*autres, si je les savais ; je les saurais, s'ils y étaient : elle me les aurait bien montrés ; mais je ne puis m'empécher de voir qu'elle n'en a point qui ne viennent de quelque^ vertus, et qu'ainsi ses déÈiuts sont au siècle, et non pas à elle.

PORTRAIT DE MADÂMB LA MARQUISE DU DEFFAITD PAR M. LE PRÉSIDENT DESAVLT.

Madame du Defiànd vivait à Sceaux, où elle passait presque toute Tannée, et elle n'en soiiit qu'après la mort de M. et madame du Maine; l'hiver, elle le passait dans une petite maison dans la rue de Beaune, avec peu de compagnie. Dès qu'elle fut à elle-même, elle eut bientôt fait des connaissances; le nombre s'en augmenta, et de proche en proche, à force d'être connue, sa maison n'y put suffire : on y soupait tous les soirs, et elle vint loger au couvent de SaintnJoseph. Sa fortune était augmentée par la mort de son mari ; elle pouvait jouir, dans les derniers temps, d'environ vingt mille livres de rente. Jamais femme n'a eu plus d'amis ni n'en a tant mérité. L'amitié était en elle une passion qui faisait qu'on lui pardonnait d'y mettre trop de délicatesse ; la médiocrité de sa fortune dans les commencements ne rendait pas sa maison solitaire : bientôt il s'y rassembla la meilleure compagnie et la plus brillante, et tout s'y assujettissait à elle. Le cœur droit, noble et généreux, occupée sans cesse d'être utile et en imaginant les moyens : combien de personnes, et de personnes considérables, pomTaient le dire ! L'esprit juste, une imagination agréable, une gaieté qui la rajeunissait (je parle des derniers temps, car elle avait été d'une figure charmante); l'esprit orné, et ne faisant trophée de rien de tout cela dans l'âge où elle ne songeait qu'à se divertir. Il serait bien à souhaiter que ce qu'elle a écrit ne fùip^s perdu .- madame de Sévigné ne serait pas la seule à citer. Mais, qui pourrait le croire? je parie d'une personne aveugle! Ce malheur ne changeait rien à sa conversation ni à 'son humeur, on eût dit que la vue était pour elle un sens de trop, le son de la voix lui peignait les objets, et elle était aussi à propos qu'avec les meillem^s yeux. Cependant, pour ne pas marquer trop.de prévention et obtenir plus de croyance, j'ajouterai que l'âge, sans lui ôter ses taleuts, l'avait rendue jalouse et méfiante, cédant à ses premiers mouvements, maladroite pour conduire les hommes dont elle disposait naturellement; enfin de ] l'humeur, inégale, injuste, ne cessant d'être aimable qu'aux yeux des personnes auxquelles il lui importait do plaire, et, pour finir, la personne par laquelle j'ai été le plus heureux et le plus malheureux, parce qu'elle est ce que j'ai le plus aimé.

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