‹ Correspondance complète de la marquise du Deffand avec ... le présidentChapitre 47 sur 53 · PORTRAIT DE MADAME DE STAAL PAR ELLE-MÊME · texte numérisé non relu

PORTRAIT DE MADAME DE STAAL PAR ELLE-MÊME

Madame de Staal est de moyenne taille, assez bien faite, mai^e, sèche et désag^réable ; son caractère et son esprit sont comme sa fig^ure, il n'y arien de travers, mais aucun a{p*émcnt; sa mauvaise fortune a beaucoup contribue à la faire valoir : la prévention oii Ton est que les Qcns dépoui^ vus de naissance et de bien ont manqué d'éducation, fait qu'on leur sait (jrë du peu qu'ils valent.

Elle en a pourtant eu une excellente, et c'est d'où elle a tiré tout ce qu'elle peut avoir de bon : comme les principes de vertu, les sentiments nobles et les l'è^^les de conduite que l'habitude à les suivre lui ont rendus comme naturels, sa folie a toujours été de vouloir être raisonnable, et, comme les femmes qui se sentent serrées dans leur corps s'ima(jinent être de belle taille, sa raison l'ayant incommodée, elle a cru en avoir beaucoup. Cependant elle n'a jamais pu surmonter la vivacité de son humeur, ni l'assujettir du moins à quelque apparence d'égalité ; ce qui souvent l'a rendue désagréable â ses maîtres, à chargée dans la société, et tout à fait , insupportable aux gens qui ont dépendu d'elle : heureusement la fortune ne l'a pas mise en état d'en envelopper plusieurs dans cette disgrâce.

Avec tous ces défauts, elle n'a pas laissé d'acquérir une espèce de réputation, qu'elle doit uniquement à deux occasions fortuites, dont l'une a fait connaître au public ce qu'elle pouvait avoir d'esprit, et l'autre a fait remarquer en elle de la discrétion et quelque fermeté. Ces événements ayant été fort connus, l'ont fait connaître elle-même, malgré l'obscurité où sa condition l'avait placée, et lui ont attiré une sorte de considération au-dessus de son état; elle a tâché de n'en être pas plus vaine, mais la satisfaction qu'elle a de se croire exempte de vanité en est une.

Elle a rempli sa vie d'occupations sérieuses, plutôt pour fortifier sa raison que pour orner son esprit, dont elle fait peu de cas; aucune opinion ne se présente à elle avec assez de clarté pour qu'elle s'y affectionne, et ne soit aussi prête à la rejeter qu'à la recevoir; ce qui fait qu'elle ne dispute guère, si ce n'est par humeur; elle a beaucoup lu, et ne sait pourtant qu'autant qu'il faut pour entendre ce qu'on dit sur quelque matière que ce soit, et ne rien dire de mal à propos.

Elle a recherché avec soin la connaissance de ses devoirs, les a respectés aux dépens de ses goûts, et s'est autorisée du peu de complaisance qu'elle a pour elle-même, à n'en avoir poiu* personne; en quoi elle suit son naturel inflexible , que sa situation a plié sans lui faire perdre son ressort.

L'amour de la liberté est sa passion dominante, passion ti*ès-malheurousc en elle, qui a passé sa vie dans la servitude : aussi son état lui a-t-il été difficile à soutenir, malgré les agréments inespérés qu'elle a pu y trouver.

PORTKAIT DE MADAME LA DCCDESSE DE SAIXT-PIERRE PAR M. LE PKBSIDBHT HERAULT*.

Madame la duchesse de Saint-Pierre n'est plus jeune, mais la nature, qui n'a pas voulu perdre ce qu'elle avait fait pour sa beauté, semble s'être appliquée à la lui conserver tout entière. Ce ne sont point des agréments passag^ers , et quand on la trouve belle , ce n'est pas que Ton juge seulement qu'elle l'a été : tout est noble en elle, sa contenance, ses coûts, le son de sa voix, le style de ses lettres, ses discours, ses politesses; ses mots sont choisis sans être apprêtés ; aji conversation est a(j^réable et intéressante; elle n'a rien oublié et elle a beaucoup vu; mais ce n'est jamais que sur les plaisirs des autres qu'elle régule l'étendue de ses récits ; sans rien omettre des circonstances , elle laisse le regret que les faits soient si courts. Si les livres étaient faits comme elle parle, l'amour de la lecture serait une vertu de tout le monde.

Elle a un discernement admirable sur le choix de ses amis, et son amitié est courageuse et inattaquable : mais comme les vertus tiennent assez ordinairement aux défauts , la sensibilité de son cœur l'empêche ' quelquefois de voir les objets tels qu'ils sont, et sa délicatesse fait qu'en ne leur rendant pas toute la justice qui leur est due , elle ne se la rend pas à elle-même. Née sans aucune présomption, elle laisse aux autres le soin de la connaître et de la juger : la manière dont elle écoute flatte ceux qu'elle entend parler, et ne leur laisse pas douter d'être bien entendus; pei-sonne n'est plus prévenant ni plus attentif: plfit â Dieu que son exemple pût corriger les femmes d'aujourd'hui ! Elle est d'autant plus faite pour leur servir de modèle, que la douceur de son caractère attire naturellement la confiance. Enfin c'est une personne née pom* le grand monde , et qui nous laisse l'idée de ce que nous entendons dire de la vraie politesse de la cour.

PORTRAIT DE M. d'v»B PAR M. LE PRESIDENT 1IB1XA1TLT *.

Monsieur d'Ussé n*a pas plus d'ostentation dans le cœur que ilan.s l'esprit; il se contente d'aimer comme il se contente de penser; c'est l'afBiire des autres de lui accorder de la reconnaissance et de l'admiration, mais il faut l'aller chercher et s'aviser de ses sentiments comme de ses talents.

Sa distraction est perpétuelle ; les lettres qu'il écrit sont pleines de r.iturcs, comme ses conversations le sont de parentlièses ; il est la preuve <[uc les idées nettes ne produisent pas toujours la netteté du style ni celle du discours ; mais quand il est à lui-même , on lui découvre une

1 Thérèse Colbert de Croissy, duchesse de Saint-Pierre, mariée le 5 janvier 1704, morte en 1769.

2 Voir notre Introduction. M. d'Ussé mourut en octobre 1773.

profbmleur d'idées, ane étendue de réflexions, nne justesse de raisonnement, qui ne laissent jamais rien à suppléer aux matières qu'il a examinées. A. des qualités si rares dans Tesprit, il joint une douceur charmante dans rhumeur, que la nature a pris soin d'animer par le coût signalé qu'elle Im' a donné pour la dispute.

Il a quelque chose de mieux que de la modestie , c'est de la simplicité ; la modestie, tout estimable qu'elle est, va quelquefois un peu trop loin ; elle ne prouve pas toujours que l'on ne s'estime pas au delà de ce que l'on devrait, et souvent elle fait que l'on se déprise trop. La simplicité, au contraire, se voit telle qu'elle est, et se juçe comme elle jugerait les autres; eUe suppose plus de justesse dans l'esprit, et moins de prétentions.

Ami de la société et du bien public, les bonnes qualités de M. d'tJssé sont comme un fonds on tout le monde n'a qu'à aller puiser ; c'est une fontaine d'eau vive et pure, qui coule pour l'utilité du citoyen. Sa philosophie n'est point sauvag^e, parce qu'elle ne vient point en lui de l'exemption des passions, mais il en a connu les inconvénients, et elles ne lui ont presque jamais servi qu'à lui faire excuser celles des autres.

Rempli de courage et de talents pour le métier de la guerre , il a , 91 j'ose m'exprimer ainsi, pris la fortune à force ; mais ce n'a été qu'une passade : elle a bien prouvé qu'elle n'est qu'une courtisane, et qu'elle n'est pas feite pour se livrer de bonne foi à. la vertu. Tout le monde aime M. d'Ussé, les uns par goût, les autres par air. Heureux l'homme né assez vertueux pour l'aimer par sentiment !

PORTRAIT DB MADAME LA MARQUISE DE FLAMARERS PAR M. LE PRÉ8IDERT HÉRAULT.

Madame de Flamarens a le visage le plus touchant et le plus modeste qui fut jamais ; c'est un genre de beauté que la nature n'a attrapé qu'une fois : il y a dans ses traits quelque chose de rare et de mystérieux, qui aurait fait dire, dans les temps fabuleux, qu'une immortelle, sous cette forme, ne s'était pas assez déguisée.

Je ne parlerai pas des impressions que sa beauté a pu faire, ni de la résistance tranquille de son cœur, qui semblait ignorer qu'elle résistât, ni de la justice exacte qu'elle a reçue du public à cet égard : je me contenterai de peindre madame de Flamarens, autant que l'on peut représenter une âme telle que la sienne.

Tout ce qu'elle approche, tout ce qu'elle habite, se ressent de l'honnêteté de ses moeurs ; rien de sauvage ne les accompagne ; sa douceur fait qu'on lui pardonne sa sagesse, et le principe .d'où elle part fait que cette même $ikçe$se n'humilie point les autres. On croit qu'elle est l'effet du .système suivi de bonne et saine philosophie qui lui a fait connaître les écueils des passions, et comme cette môme sagesse vient du raisonnement, elle blesse moins que si elle s'en parait sous les dehors de ce qu'on appelle vertu ; aussi sa grande attention a-t-elle toujours été de se laisser ignorer, et sa crainte , qu'on ne parlât d'elle, même en bien. Sa modestie, qu'elle tient du fond de son caractère, s'est accrue par la réflexion; cette vertu semble demander grâce aux antres femmes

des avantages que l'on a sur elles, et elle Tobtient presque toujours. L'envie ne se dtfsarme guère par la force; il est plus sûr de lui faire tomber les armes des mains, et c'est l'ouvrage de la raodcstije. Cette vertu adroite, quoique simple, donne le temps aux qualités que Ton possède de s'accréditer dans l'esprit des autres sans qu'ils s'en méfient, et son empire se trouve à la Rn tout établi , sans que personne ait songé à s'en défendi*e; mais pour que cette vertu fasse tout son effet, il ùaA qu'elle n'ait point l'air de prétention , et voilà à quoi sert la timidité de madame de Flamarens ; elle fait voir que la modestie lui est naturelle , et que si c'était un défaut, elle aurait bien de la peine à s'en corriger.

Il ne fiaiut pourtant pas croire qu'elle soit redevable à sa seule modestie de ce que les autres femmes lui pardonnent le don infaillible qu'elle a de plaire : la sûreté où elles sont qu'elle n'en fera jamais d'usage contraire à leurs intérêts est en grande partie cause de leur indulgence.

Son esprit étonne toujours à la manière dont il se produit. Souvent elle a l'air d'être seule dans le grand monde ; on pourrait même dire que quelquefois elle y a l'air étranger : mais pour suivre la même figure , sitôt qu'elle y rencontre quelqu'un qui parie sa langue, elle reprend sa esprits, sa vivacité renaît, et elle se dédommage de l'ennui où l'avait jetée la solitude d'un monde indiffèrent; caria conversation est ce qu'elle aime le mieux , mais ce n'est point pour y dominer. La timidité de son caractère accompagne ses paroles : il est vrai que c'est sans rien prendre sur la netteté de ses idées , sur la force de son jugement ni sur la sûreté de ses décisions.

Son goût est sûr ; mais ceux qui ne la connaissent que superficiellement le croient encore plus fondé sur la justesse de son esprit que sur la sensibilité avec laquelle elle est âffoctée des objets: Elle a plutôt l'air d'apercevoir que de sentir; et ce qui pourrait le faire croire, c'est qu'elle ne se livre point à cet enthousiasme du moment, aussi désirable à voir dans les choses de goût qui ont besoin de durer pour être justifiées. Disons plus, et peut-être en cela je serai de l'avis des antres, elle n'est point assez séduite par les choses qui lui plaisent réellement, elle conserve trop de sang-fi*oid, pour ne pas apercevoir en elle la plus petite tache , et cette rigueur de jugement pourrait bien prendre sur son plaisù' ; le sentiment vif court tant que l'on veut les risques de l'illusion, et s'il se trompe quelquefois , il a aussi senti en récompense , et exprimé pour ainsi dire de l'objet qui lui est présenté tout ce qu'il pouvait avoir de touchant. Cette exactitude dans les jugements qu'elle porte s'étend sur tout le reste de sa vie. Elle est aussi vraie qu'elle juge sûrement; jamais il ne lui est arrivé de louer ce qui ne lui aura pas plu, ni de témoigner un sentiment qu'elle n'aura pas ressenti; cependant, comme elle connaît les lois de la société mieux que personne, son esprit vient toujours au secours de sa rigidité, et il l'a tirée à tout moment de l'en»barras dans lequel elle se trouve ou de, trahir la vérité, ou d'oficnser la personne à qui cette même vérité ne serait pas favorable.

Comme cependant il est un tribut de sensibilité dont nulle âme bien née ne peut se défondre, l'amitié a profité auprès d'elle de tout ce que la raison a pris sur les autres passions. Ce qu'il y a de singulier, c'est que cette personne si raisonnable commence ordinairement par se livrer aux

agréments^ sauf à examiner après si la solidité dont ils sont soutenus lui permet d*a]ler plus loin ; et comme son sentiment est aussi juste que son esprit, il est rare qu'elle se soit repentie de èeê goûts, ni qu'elle se soit méprise aux personnes qui lui ont plu.

L*amitié est donc sa passion, car il en faut aux hommes, et quand une fois elle s*y est livrée , on dirait qu'elle a changé de caractère : cet enjouement prodigue qui ne se réserve rien , qui donne tous ses sentiments à la fois , et qui a tant d'inconvénients dans les autres passions ; cet enthousiasme impétueux qu'elle semblait ignorer, et que Ton pourrait lui nier, tout cela ne lui fait plus tant de peur : elle croit ne pouvoir trop payer le plaisir qu'elle ressent d'oser aimer. Mais pourtant les mêmes sentiments prennent en elle la teinture de ses vertus, et ils animent pour ainsi dire sa sagesse sans la déranger.

Ce portrait aurait bien l'air d'une fiction. Quoi! point de défauts? Voyons si nous ne pourrions point trouver dans madame de Flamarens quelques traits qui Âissent l'objet raisonnable d'une juste critique.

Toute vraie qu'est madame de Flamarens , on objectera qu'elle est trop réservée, et qu'elle ne dit que ce qu'elle veut. Je suis obligé de l'avouer; mais est-ce bien là un défaut? et ne serait-ce pas au contraire ce que l'on appelle prudence ? On en conviendra , mais en même temps on pensera que cette prudence ne laisse pas de mettre une sorte de gène dans son commerce, qui diminue ce qu'il aurait de délicieux. On ne voit point assez, <lira-t-on, son âme tout entière, il ne lui échappe rien, elle n'a jamais dit son dernier mot ; l'amitié aime à se commettre , c'est sa grande dépense, et c'est ce qui n'est jamais arrivé à madame de Flamarens.

On pourrait répondre à cela qu'il y a bien de la présomption à lui &ire un pareil reproche, et que pour savoir s'il est fondé, il fendrait connaître jusqu'à quel point elle daigne aimer ceux qui s'en plaignent.

PORTRAIT DB M. LE MARQUIS DE GOUTAULT PAR MADAME LA MARQUISE DB G*** ^ •

Damon aurait de l'esprit, si ses idées produisaient en lui des pensées; mais il n'en a que le sentiment , il ne s'aperçoit presque pas des jugements qu'il porte : et il serait philosophe, s'il connaissait aussi bien les hommes qu'il paraît le savoir.

Damon a un cœur compatissant et généreux, et Damon n'est pas sensible : Damon s'attendrit par pitié et même par reconnaissance ; mais l'amour ne sait pas toucher Damon. C'est que Damon a un bon cœur, sans l'avoir tendre : il ne peut être indifférent pour le mérite, le malheur ou les services qu'on lui a rendus ; mais il n'est pas capable de les payer de tendresse. Cependant, en général, il aime et il parait aimer ses amis; mais il ne saurait pas aimer un ami.

1 Voir sur le marquis de Gontault, ami de madame du Deffand, les Afemoires de Lauxun et la Correspondance inédite de madame duDeffand^ publiée par M. de Sainte-Aulaire.

Le cœui* de Damon étant si tranquille , son humeinr doit être égale : aussi il est g[ai, non parce qu*il a Tesprit plaisant ni parce qu*il a rhumeur enjouée, mais parce qu*il n'est affecté vivement de rien, qa*y a du courage et toujours la tête libre. Il ne cherche point à plaire; mais il évite avec soin de déplaire. La politesse lui est natui^Ue aussi bien que son esprit, son caractère et son humeur, qu'il n'a jamais cherdié à corriger, à perfectionner, ni même à parer. Il n'a aucune méfiance, parce qu'il n'y pense pas; car personne n'est plus éloigné que loi d'avoir de l'orgueil pour son mérite .- il dédaigne même d*aToir de l'esprit et de le montrer.

Il est raisonnable et a une espèce de philosophie qui ne tient pas à son esprit : c'est elle qui lui apprend à avoir du courage pour se mettre au-dessus des événements ; malgré son ambition , elle lui apprendrait à se consoler de la perte de ses espérances, et à pouvoir être heureux sans les voir accomplies.

La dissipation lui est nécessaire, et non pas les plaisirs. Le mouvement est son ^occupation la plus agréable; quand il est tranquille il s'ennuie.

PORTRAIT DE BfADAME LA DCCHB8SE DE LA VALLiÈRB PAU MADAME LA MARQUISE DE 6***.

Une femme beUe et aimable, galante sans coquetterie, vertueuse sani sagesse, simple avec dignité , douce par humeur et polie par bonté, sans défaut dans l'esprit ni dans le caractère, et enfin qui serait parfaite si elle avait autant d'éloignement pour le vice qu'elle paraît avon* de penchant pour la vertu.

Elle plaft à tout le monde, et tout le monde se plaît avec elle; vous l'aimez, non parce qu'elle a l'art de vous flatter ni parce qu'elle vous amuse, mais parce que sa façon d'être est agréable. Votre amour-propre n'entre pour rien Hans le jugement que vous portez d'elle ; car vous 'Voyez bien qu'elle n'a pas le dessein d'être aimable à cause de vous : elle vous le paraît parce qu'elle Test, et elle Test parce qu'elle suit naturellement tous ses mouvements.

Cependant, quelque aimable et quelque charmante qu'elle paraisse être, elle ne peut jamais que plaire, elle ne peut inspirer ni tendresse ni amour : c'est qu'il ne paraît pas qu'elle-même sache aimer. Elle a des goûts , des préférences ; mais toujours fondées sur des raisons ; son coeur ne la décide jamais, il ne se mêle de lien, pas même de ses amants : elle les prend par convenance, les garde sans attachement et les perd sans regret. C'est un amant qu'elle aime, et non pas la personne de son anant : aussi quand il la quitte, elle ne s'aperçoit pas qu'elle ait rien perdu, parce qu'aussitôt il est remplacé par un autre ; cependant son indifférence la rendrait constante , si avec les hommes on pouvait l'être.

Elle a le caractère raisonnable, le sens droit et le jugement bon : elle voit bien ce qu'elle voit et ce qu'on lui fiiit apercevoir; nuûa elle ne produit rien : elle aurait cependant de l'esprit si elle avait de l'imagÎBaliMi et du sentiment.

Mais quoiqu'elle ne soit vivem«ni affectée de rien,. son indificlrence ne la i*end pas froide; elle s'intéresse et s'occupe assez de tout ce qu'elle voit et de tout ce qu'elle pense : elle aime les plaisirs, elle s'en ainuse; mais ils ne lui sont pas nécessaires; les occupations sérieuses lui conviendraient autant et peut-être mieux , car son caractère d'espnt est de réfléchir. Elle est prudente sans avoir l'air rései*vé, elle pense souvent, voit bien et raisonne juste , et serait capable de se mieux conduire que personne, si le hasard, la faiblesse ou l'habitude ne décidaient pas de la plupart de ses actions.

Son visage répond à son caractère : il est a^éable et noble ; mais ses yeux, quoique beaux, n'expiiment rien.

La beauté que je chante i^ore ses appas. Mortels qui la voyez, dites-lui qu'elle est belle :

Naïve, simple, naturelle.

Et timide sans embarras.

Telle est la Jacinthe nouvelle :

Sa tète ne s'élève pas

Sur les fleurs qui sont autour d'elle ;

Sans se montrer, sans se cacher.

Elle se plaît dans la prairie ;

Elle y pourrait finir sa vie

Si l'œil ne venait la chercher.

Mirepoix reçut en partagée

La candeur, la douceur, la paix,

Et ce sont parmi tant d'attraits

Ceux dont elle sait faire usage.

Le fier dédain n'osa jamais ,

Poui* tenter de gâter 9es traits ,

Se faire voir sur son visage ;'

Son esprit a cette chaleur

Du soleil qui commence à naftre.

L'hymen peut parler de son cœur.

L'amour pourrait le méconnaître.

PORTRAIT DE MADAME LA MARQriSE DE MIREPOIX PAR MADAME LA MARQUISE

DU DEFFAim. •

Madame de Mirepoix est si modeste, son amour-proprë se lait si peu sentir, elle est si peu occupée d'elle-même, qu'il est difficile de faire son portrait.

1 On trouve dans les Mémoires secrets de M, d^Àllonvilie^ t. I^i*, p. 365^ d'autres vers in&pirca jKir madame de Mirspoîx à madame d'Houdetot.

La vanité est ce qui décèle le plus promptement le caractère; Ich hommes, en voulant se parer des qualités qu*ils n'ont pas, découvrent presque toujours les défauts qu'ils ont, et que sans cela on ne démêlerait peut-être jamais.

Cette ressource manque avec madame de Mirepoix; jamais elle ne parle d'elle, jamais elle ne décide, rarement elle dispute, ÎI suffît de la voir polir la trouver intéressante et aimable ; mais il faut vivre avec elle pour savoir tout ce qu'elle vaut. Il n'y a que les occasions qui font connaître combien elle a d'esprit, de jug;ement et de goût : une simplicité noble, qui iàit le fond de son caractère, bannit en elle toute ostentation et toute préleiilîon et Ta licfit pour ainsi dire quelque temps cachée.

Elle est timide, mais sans avoir l'air emban*assé, sans jamais perdre la présence d'esprit , ni ce qu'on appelle V à-propos. Sa fi^re est charmante, son teint est éblouissant; ses traits, sans être parfaits, sont si bien assortis, que personne n'a l'air plus jeune et n'est plus jolie.

Le désir qu'elle a de plaire ressemble plus à la politesse qu'à la coquetterie; aussi les femmes la voient sans jalousie, et les hommes n'osent en devenir amoureux; son maintien est si sa{;e, il y a quelque chose de si paisible et de si régulé dans toute sa personne, qu'elle impiime une sorte de respect et interdit toute espérance , bien [>lus qu'elle ne poun^ait faire par un air sévère et imposant.

Sa conversation est aisée et naturelle, elle ne cheix:he point à briller, elle laisse prendre aux aiiti'es tout l'avantage qu'ils veulent, sans empressement, sans dédain, sans véhémence, sans froideur ; sa contenance, ses expressions se ressentent de* la justesse de son esprit et de la noblesse de ses sentiments.

Elle est si douce, si facile, si complaisante dans la société, qu'on croirait qu'elle n'a de coût et de penchant que ceux qu'on lui inspire. Personne ne jugerait, à la voir, que ses passions fussent fort vives ; cependant cette douceur, cette facilité si ressemblante à l'indifiference, est ce qui prouve peut-être le plus qu'elle est capable d'un véritable attachement . C'est parce que madame de Mirepoix est entièrement occupée de ce qu'elle„aime, qu'elle est si inchflerente pour tout ce qui n'y a point de rapport. L'amour qui remplit et satisfait son coeur, répand sur toute sa personne et communique à toutes i^ei actions une paix, une vie, une tranquillité , une chaleur qui la rendent très-aimable et d'une façon distinguée.

Joignez à ceci toutes les qualités et toutes les vertus, dans le degré où elles deviennent aussi aimables que les agréments mêmes de la noblesse sans hauteur.

PORTRAIT DE MADAME LA DUCDESSE DE BOCFFLERS^ DEPUIS MADAME LA MARÉCHALE DB*L17XBMB0CRG, PAR MADAME LA MARQUISE DU DEFFAKD*.

Madame la duchesse de Boufflers est belle sans avoir l'air de s'en douter ; sa physionomie est vive et piquante, son regard exprime tous les

< Voir notre Introduction, p. gxlii.

mouveiuenU de son âme ; il n'est pas besoin qu'elle dise ce qu'elle pense, on le devine aisément, pour peu qu'on l'observe.

Ses gestes ont tant de gfràce, ils sont si naturels et si parfaitement d'accord avec ce qu'elle dit, qu'il est difficile de n'être pas entraîné à penser et à sentir comme elle.

Elle domine partout où elle se trouve, et elle fait toujours la sorte d'impression qu'elle veut faire ; elle use de ces avantagées presque à la manière de Dieu, et elle nous laisse croire que nous avons notre libre arbitre, tandis qu'elle nous détei*mine et qu'elle fait ainsi que lui des élus et des réprouvés du haut de sa toutc-puissance ; aussi, ceux qu'elle punit de ne la point aimer pourraient lui dire : Vous l'auriez été si vous aviez voulu l'être.

Elle est pénétrante à hire trembler; la plus petite prétention, la plus légfère affectation, un ton, un (^este qui ne seront pas exactement naturels, sont sentis et jugés par elle à la dernière rigueur; la finesse de son esprit, la délicatesse de son goût ne lui laissent rien échapper; ces qualités qui sont si rares et qui devraient être si agréables, sont cependant bien dangereuses quand elles ne sont pas accompagnées d'un peu d'indulgence ou de beaucoup de prudence.

Les hommes ne nous aiment point par le mérite, qu'ils trouvent eu nous, mais par celui que nous leur trouvons.

Madame de BouJHers, en général, est plus crainte qu'aimée; elle le sait et elle ne daigne pas désarmer ses ennemis par des ménagements qui seraient trop contraires à la vérité et à l'impétuosité de son caractère.

Elle se console par la justice que lui rendent ceux qui la connaissent plus particulièrement et par les sentiments qu'elle leur inspire.

Elle a beaucoup d'esprit et de gaieté; elle est constante dans sesengagements, fidèle à neé amis, vraie, discrète, serviable, généreuse; enfin , si elle était moins claiivoyante ou si les hommes étaient moins ridicules, ils la trouveraient parfaite.

Thémire a beaucoup d'esprit, le ccéur sensible, l'humeur douce, la figure intéressante.

Son éducation lui a imprimé dans l'âme une piété si véritable, qu'elle est devenue un sentiment en elle et qu'elle lui sert â régler tous les autres.

Thémire aime Dieu, et immédiatement après, tout ce qui est aimable ; elle sait accorder les choses agréables et les choses solides, elle s'en occupe successivement et les fait (juelquefbis aller ensemble.

Ses vertus ont pour ainsi dire le genne et la pointe des passions.

Elle joint à une pureté de mœurs admirable une sensibilité extrême, à la plus grande modestie un désir de plaire qui suffirait seul pour y réussir.

.Son discernement lui feit démêler tous les travers et sentir tous les

1 Voir notre Inti-oduction^ p. Lxxix.

ncHcales; ta bonté, sa charité les toi font supporter sans impatience et lui permettent rarement d'en rire.

Les ag^rëments ont tant de pouvoir sur Thémire, qu'ils lui font souvent tolérer les plus grands déiànts : elle accorde son estime aux personnes vertueuses, son penchant Tentraînc vcr& celles qui sont aimables; cette fiûblesse , si c'en est une, est peut-être ce qui rend^Thémire charmante.

Quand on a le bonheur de connaître Thémire, on quitterait tout pour elle, l'espérance de lui plaii*e ne parait point une chimère.

Le respect qu'elle inspire tient plus à ses vertus qu'à sa dignilë, il n'interdit ni ne refroidit point l'ânie et les sens; on a tonte la liberté de son esprit avec elle, on le doit à la pénétration et à la délicatesse du sien, elle entend si promptcment et si finement, qu'il est focile de hn communiquer toutes les idées qu'on veut, sans s'écarter de la circonspection que son rang exige.

On oublie, en voyant Thémire , qu'il pui^ise y avoir d*autre grandcvr, d'autre élévation que celle des sentiments. On se laisserait presqoe aller à l'illusion de croire qu'il n'y a d'intervalle d'elle à nous que la supériorité de son mérite ; mais un fatal réveil nous apprendrait que cette Thémii*e si parfaite , si aimable , c'est * . . .

PORTRAIT DE MÂDAMB LA MARQriSB DU GHATBLBT PAR HA9AMB DU DBFFAin> '.

Représentez- VOUS une femme grande et sèche', le teint échauffe, le visage aigu , le nez pointu , voilà la figure de la belle Emilie ; figure dont elle est si contente , qu'elle n'épargne rien pour la faire valoir : firisare, pompons, pierreries, verreries, tout est à profusion; mais comme elle veut être belle en dépit de la nature et qu'elle veut être magnifique en dépit de la fortune, elle est^ obligée, pour se donner le superflu, de se passer du nécessaire, comme ^ chemises et autres bagatelles.

Elle est née avec assez d'esprit; le désir de paraître en avoir davantage lui a fait préférer l'étude des sciences les plus abstraites aux connaissances agréables .- elle croit par cette singularité parvenir à une plus grande réputation , et à une supériorité décidée sur toutes les femmes.

' La reine.

^ On trouve ce portrait corrigé et augmenté an t. IX, p. 321 de la Correxpondance de Grimm et dans les Mélanges de M. de Bois-Jourdain. Quand il fut divulgué et courut les ruelles où il eut beaucoup du succès : « Madame du DefFand, cGt Thomas, me rappelle cette naïveté d'un médecin de ma connaissance : « Mon ami tomba malade, Je le traitai; il mourut y Je le disséquai. ■ Ceci semble établir que la date de la divulgation est postérieure à la mort de madame du Châtelet.

3 Var, tt Sans hanche.^, la poitrine étroite, de gros bras, de grosses jambes, des pieds énormes, une très-petite tête, le visage maigre, le nez pointu, deux petits yenz vert de mer,, le teint noir, rou{;e, échauffé, la boQCBe plate, les dents clairsemées et extrêmement gâtées... Voillii... «

^ Var, m Souvent. •

^ Var. « Obligée de se passer de bas, de chemises, de mouchoirs et autres bagatelles. »

APPEiXDICE. 7W

Elle ne s^est pas bornée à cette ambition , elle a voolo être princesse , elle Test devenue non par la çràce de Dieu ni par celle du roi, mais par la sienne ' . Ce ridicule lui a passe comme les antres, on s* est accoutumé à la regarder comme une princesse de tliéàtre, et on a presque oublié -qu'elle est femme de conditiDn.

Madame travaille avec tant de soin à paraître ce qu'elle n'est pas, qu'on ne sait plus ce qu'elle est en efiet ; tes dëfinits mêmes ne loi sont peut-être pas naturels, iU pourraient tenir à ses prétentions; son peu d'égard à l'état de princesse, sa sécheresse à celui de savante, et son •étourderie à celui de jolie femme *.

Quelque c^bre que soit madame du Ghâtelet, eUe ne serait pas satisfaite si elle n'étak pas célébrée, et c'est encore à quoi eUe est parvenue, en devenant l'amie déclarée de M. de Voltaire; c'est lui qui donne lie l'éclat à sa vie ^ et c'est à lui à qui elle devra l'immortalité '.

rOATMÀIT DK M. l'aRCHEVÊQUE D£ TOULOUSE PAR MADAME DU DBFFAIfD ^.

Je VOUS ai promis votre horoscope. Je ne vous demande point ITieure de votre naissance, je n'ai pas besoin de consulter les astres, il me suffit d'observer votre caractère pour vous prédire affirmativement une grande fortune.

Vous avez beaucoup d'esprit et surtout une sagacité étonnante qui vous fait tout pénétrer, tout savoir, sans avoir, pour ainsi dire, besoin d'aucune application ni d'aucune étude. Vous avez le goût et le talent des afi&ires, une si grande activité et tant de facilité pour le travail , que , quelque

^ Var. « Née sans talent, sans mémoire, sans imagination, elle s'est faîte géomètre pour paraître au-dessus des autres femmes, ne doutant pas que la singularité ne donne la supériorité. Le trop d'ardeur pour la représentation lai a cependant un peu nui. Certain ouvrage donné au public sous son nom et revendiqué par un cuistre , a semé quelques soupçons ; on en est venu à dire qu'elle étudiait la géométrie pour parvenir à entendre son livre. Sa science est un problème difficile à résoudre ; elle n'en parle que comme Sganarelle parlait latin devant ceux qui ne le savaient pas. Belle magnifique savante, il ne loi manquait pkis que ae devenir princesse. EUe l'est devenue non par la grâce de Dieu ni par celte du roi, mais par la science. •

2 Var, ■ On dirait que l'existence de la divine Emilie n'est qu'un prestige... Elle a tant travaillé à paraître ce qu'elle n'est pas, qu'elle ne sait plus ce qu'elle est eu effet. Ses défauts mêmes ne lui sont peut-être pas naturels. Ils pourraient tenir à ses prétentions; son impolitesse et son inconsîdération à l'état de princesse; sa sécheresse et bcs distractions à celiu de savante; son rire glapissant, nés grimaces et ses contorsions, à celui de jolie femme. »

^ Var. « Tant de prétentions satisfaites n'auraient cependant pas suffi pour la rendre aussi fameuse qu'elle voulait l'être; il faut, poor être célèbre, être célébrée. C'est à quoi elle est parvenue en devenant maîtresse déclarée de M. dti Voltaire. C'est lui qui la rend l'objet de l'attention du public et le sujet dos coii^'ersations particulières; c'est ù lui qu'elle devra de vivre dans len siècles il venir. En attendant, elle lui doit ce qui fait vivre dans le siècle présent... »

^ Voir nn autre Portrait du même par Sénac de Meilhan , p. 241 de notre édidon. (1862.)

«urcliar^jé que vous puissiez être, on dii*ait que vous avez toujours du temps de reste.

Vous avez beaucoup de vivacité jointe à beaucoup de sanç-lroid,jamiiis vous n'êtes troublé, jamais vous ne laites un pas en avant que vous u*aycz pensé où il pourra vous conduire. Si par un hasard très-rare vous êtes forcé de reculer, votre dextérité, qui est extrême, vous fera trouver le moyen de réparer ce petit inconvénient.

Vous êtes faardi sans être téméraire, franc sans être imprudent; jamais vous ne faites ni ne dites rien d*inutile, vos paroles ne sont jamais values, votre conversation jamais ennuyeuse, quelquefois elle est sèche. Votre esprit est trop occupé pour que vous ne soyez pas souvent distrait.

L'ambition est le seul sentiment qui remplisse votre âme; je dis sentiment, car je ne crois pas que l'ambition soit en vous une passioir. L'ambition est née avec vous; c'est pour ainsi dire un penchant que vous avez reçu de la nature ; rien ne vous en détourne, vous suivez le chemin que vous croyez le plus sûr, vous cédez aux obstacles, vous ne cherchez point à les surmonter par la violence , mais rien ne vous rebute ; votre âme n'est sujette à aucune secousse, votre humeur à aucune inég;alité, votre discernement ne s'exerce que sur ce qui a rapport à vous, vous ne cherchez à connaître que ce qui peut être utile à voti*e fortune ou à votre plaisir, vous savez très-bien les allier tous les deux et apprécier les circonstances qui doivent faire donner la préférence à Tune sur l'autre.

Je ne vous crois pas incapable d'amitié , mais elle sera toujours subordonnée à l'ambition et aux plaisirs. Vous cherchez la considération, vous l'avez obtenue, mais votre état, assez contraire à vos g^oûts, vous en a rendu les moyens difficiles, et c'est en quoi votre dextérité vous est encore fort utile.

Voilà ce que je pense de vous , et qui fend indubitable la fortune que je vous prédis.

PORTRAIT M. DE MTALPOLE PAB MADAME DU DBFFAlTD FAIT AU MOIS DE NOVEMBRE 1766.

Non, non, je ne peux pas Êiire votre portrait, personne ne vous connaît moins que moi; vous me paraissez tantôt tel que je voudrais que vous fossiez, tel que je crains que vous ne soyez, et peut-être jamais tel que vous êtes.

Je sais bien que vous avez beaucoup d'esprit ; vous en avez de tous les genres, de toutes les sortes, tout le inonde sait cela aussi bien que moi, et vous devez le savoir mieux que personne.

C'est votre caractère qu'il faudrait peindre, et voilà pourquoi je ne peux pas être bon juge; il faudrait de l'indiflRîrence, ou du moins de l'impartialité ; cependant je peux vous dire que vous êtes un fort honnête homme, que vous avez des principes, que vous êtes courageux, que vous vous piquez de fermeté, que lorsque vous avez pris un parti, bon ou mauvais, rien ne vous le fait changer, ce qui fait que votre fermeté ressemble à l'opiniâtreté. Votre cœur est bon, et votre amitié solide, mai* elle n'est ni tendre ni facile; la peur d'être fiaiible vous rend «lur, vous

êtes en g^arde contre toute sensibilité ; vous ne pouvez pas vous refuser à rendre à vos amis des £aveurs essentielles, vous leur sacrifiez vos propres intérêts, mais vous leur refusez les plus petites complaisances ; bon et humain pour tout ce qui vous environne, pour tout ce qui vous est indi^ firent, vous vous mettez peu en peine de plaire à vos amis en les satisfaisant sur des bagatelles.

Votre humeur est très-agréable, quoiqu'elle ne soit pas fort égale. Toutes vos manières sont nobles, aisées et naturelles; votre désir de plaire ne vous porte à aucune affectation ; la connaissance que vous avez du monde et votre expérience vons ont donné un grand mépris pour tous les hommes, et vous ont appris à vivre avec eux ; vous savez que toutes leurs démonstrations ne sont que faussetés, vous leur donnez en échange des égards et de la politesse en tout; ceux qui ne se soucient point d*étre aimés sont contents de vous.

Je ne sais pas si vons avez beaucoup de sentiments ; si vous en avez, vous les combattez ; ils vous paraissent une faiblesse, vous ne vous permettez que ceux qui ont Tair de la vertu ; vous êtes philosophe ; vous n'avez point de vanité, quoique vous ayez beaucoup d'amour-propre; mais votre amour-propre ne vous aveugle point, il vous exagère vos défiiuts plutôt que de vous les cacher; vous ne faites cas de vous que parce que, pour ainsi dire, vous y êtes forcé, quand vous vous comparez aux autres hommes. Vous avez du discernement, le tact très-fin, le goût très-juste, le ton excellent; vous auriez été de la meilleure compagnie du monde dans les siècles passés ; vous l'êtes dans celui-ci, et vous le seriez dans ceux à venir. Votre caractère tient beaucoup de votre nation, mais pour vos manières, elles conviennent à tout pays également.

Vous avez une fîiiblesse qui n'est pas pardonnable, vous y sacrifiez vos sentiments, vous y soumettez votre conduite, c'est la crainte du ridicule : elle vous rend dépendant de l'opinion des sots, et vos amis ne sont point à l'abri des impressions que les sots veulent vous donner contre eux. Votre tête se trouble aisément, c'est un inconvénient que vous conuciissez, et auquel vous remédiez par la fermeté avec laquelle vous suivez vos résolutions ; votre résistance à ne vous en jamais écarter est quelquefois poussée trop loin, et sur des choses qui n'en valent pas la peine.

Vos sentiments sont nobles et généreux, vous fiiites le bien pour le plaisir de le faire, sans ostentation, sans prétendre à la reconnaissance ; enfin votre âme est belle et bonne.

PORTRAIT DE MADAME LA DUCHESSE DE C0OI8EUL PAR MADAME LA MARQUISE DU DEFFARD, FAIT AU MOIS DE NOVEMBRE 1766*.

Vous me demandez votre portrait, vous n'en connaissez pas la difficulté; tout le monde le prendra pour le portrait d'un être imaginaire. Les hommes ne sont point accoutumés à croire aux mérites qu'ils n'ont pas, mais il faut vous obéir; le voici :

1 Madame de Choiscul e»t morte le 3 décembre 1801.

Il n'y a pas un habiUiit du ciel qui vous ait snqpastëe en Tertus, via» ils vous ont surpassée par leurs intentions et leurs luotife.

Vous êtes aussi pure, aussi juste, aussi charitable, aussi humble qu'ils ont pu l'être ; si vous devenes aussi bonne chrétienne, vous devietKbet tout de suite une aussi g^nde sainte ; en attendant, contentez-vous d'être ici-bas l'exemple et le modèle des femmes.

Vous. avez infiniment d'esprit, surtout de la pénétration, de la profondeur et de la justesse ; vous observez tous les mouvements de votre âme.

Vous voulez en connaître tous les replis ; cette idée n'apporte aucune contrainte à vos manières, et ne vous rend que plus Êicile et plus indulgente pour les autres.

La nature vous a fait naître avec tant de chaleur et de passion, qu'on juge que si elle ne vous avait pas aussi donné infiniment de raison, et que vous ne l'eussiez pas fortifiée par de continuelles et solides réflexions, vous auriez eu bien de la peine à devenir aussi parfaite, et c'est peut-^tre ce qui fait qu'on vous pardonne de l'être. L'habitude où vous êtes de réfléchir vous a rendue maîtresse de vous-même; vous tenez pour ainsi dire tous les ressorts de votre âme dans vos mains, et sans rien perdre de l'agrément du naturel, vous résistez et vous surmontez toutes les impressions qui pourraient nuire à la sagesse et à l'égalité de votre conduite.

Vous avez de la force et du courage sans avoir l'air de feiire jamais aucun e£R>rt. Vous êtes parvenue, suivant toute apparence, à être heureuse : ce n'est point votre élévation ni votre éclat qui hit votre bonheur, c'est la paix de la bonne conscience, c'est de n'avoir point à vous reprocher d'avoir ofiènsé ni désobligé personne; vous recueillez le fruit de vos bonnes qualités par l'approbation et l'estime générale; vous avez désarmé l'envie, personne n'oserait dire et même pensn* qu'il mérite autant que vous la réputation et la fortune dont vous jouissez.

Il n'est pas besoin de parier de la bonté de votre cœur, on doit conclure par tout ce qui précède combien il est rempli de sentiments.

Tant de veilus et tant d'excellentes qualités inspirent du respect et de l'admiration; mais ce n'est pas ce que vous voulez; votre modestie, qui est extréipe, vous Êit désirer de n'être jamais distinguée, et vous àiites tout ce qui dépend de vous pour que chacun se croie votre égal.

Gomment se peut-il qu'^avec tant de vertus et de charmantes qualités, vous n'excitiez pas un empressement général? C'est qu'on se voit arrêté par une sorte de crainte et d'embarras ; vous êtes , pour ainsi dire , la pierre de touche qui fait connaître aux autres leur juste valeur, par la difierence qu'ils ne peuvent s'empêcher de trouver qu'il y a de vous à eux.

PORTRAIT DE MADAME LA MARQUISE DU DBFPABrD FAIT PAR ELLE-MéXE EN 1728.

Madame la marquise du Defiand parait difficile à définir. Le grand naturel qui fait le fond de son caractère la laisse voir si diflerente d'ellemême d'un jour à l'autre, que quand on croit l'avoir attrapée telle

qu'elle est, on la trouve l'instant d'après sous une forme différente. Tons les hommes ne seraieni-ik pas de même s'ils se montraient tels qu'ils sont? Mais pour acquérir de la considération, ils entreprennent, pour ainsi dire, de jouer de certains rôles auxquels ils sacrifient souvent leurs plaisirs, leurs opinions, et qu'ils soutiennent toujoui'^s au-dessus de la vérité.

Madame la marquise du Defiànd est ennemie de toute fausseté et affectation ; ses discours et son visage sont toujours les interprètes fidèles des sentiments de son âme ; sa figure n'est ni bien ni mal, sa contenance est simple et unie, elle a de l'esprit; il aurait eu plus d'étendue et plus de solidité si elle se fifit trouvée avec des {jens capables de la former et de l'instruire ; elle est raisonnable, elle a le g[oiit juste, et si quelquefois la vivacité l'être, bientôt la vérité la ramène; son imagination est vive, mais elle a besoin d'être réveillée. Souvent elle tQOibQ dans un ennui qui éteint toutes les lumières de son esprit! Cet état lui est si insupportable, et la rend si malheureuse, qu'elle embrasse aveuglément tout ce qui se présente sans délibérer ; de là vient la légèreté dans ses discours et l'imprudence dans sa conduite, que l'on a peine à concilier avec l'idée qu'elle donne de son jugement quand elle est dans une situation plus douce. Son cœur est généreux, tendre et compatissant; elle est d'une sincérité qui passe les bornes de la prudence ; une faute lui coûte plus à Êdre qu'à avouer. Elle est très-éclairée sur ses propres dé£iuts, et découvre très-[>r()inptement ceux des autres, et la sévérité avec laquelle elle se juge lui laisse peu d'indulgence pour les ridicules qu'elle aperçoit; de là vient la réputation qu'elle a d'être méchante; vice dont elle est très-éloignée, n'ayant nulle malignité ni jalousie, ni aucun des sentiments bas que pi^uit ce défaut.

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