‹ Correspondance complète de la marquise du Deffand avec ... le présidentChapitre 7 sur 53 · LE T TUE · texte numérisé non relu

LE T TUE

LA MÊME AU MÊME

PariM, mercredi 13 iioveinhre 1771.

Oh!* pour cette fois-ci, votre lettre est forte de choses; j'attends avec impatience que vous me confirmiez la résurrection du duc de Glocester*, mais je ne m'y attends pas. Que je plains madame votre nièce ! Convenez (jue la vie est abominable, que les malheurs sont réels et le bonheur une illusion. J'en suis si fortement persuadée, que la vieillesse m'est moins insupportable que naturellement elle le doit être. Je dis sur toutes les choses qui me fâchent (et (|ui sont continuelles) : Cela ne durera pas longtemps; cependant la mort nie fait peur; je ne saurais y fixer ma pensée, mais je déteste la vie. Mes insomnies me feront perdre l'esprit; ce n'est pas assurément de me coucher ti'op tard qui en est la cause : je suis presque tous les jours couchée entre une et deux heures.

Vous me reprochez d'écrire des nouvelles à d'autres qu'à voBs, ce reproche est injure; à qui donc ai-je écrit? Vous êtes ma seule correspondance en Angleterre. Je suis comme les petits chiens qui ne sautent que pour le roi; ce n'est que pour vous que je £eus TefFort de racotiter. Ce que je peux vous dire

^ La duc de Glocester, qui se trouvait aiorâ en Italie, avait été dani{ei«asèment malade et abandonné des médecins. (A. N.)

aujourd'hui, c'est que le baron de Breteuil ne vous portera point votre lit, à moins que vous ne vouliez aller coucher à Naples où il est nommé ambassadeur; on ne doute point que M. de Guignes ne retounae chez vous. On prétend que milord Harcourt ne reviendra ici que les premiers jours de janvier, et vous ne reverrez apparemment M. de Guignes que dans le même temps.

Voilà tout le monde qui va arriver de Fontainebleau ; je ne m'en soucie point du tout; j'ai le bonheur d'acquérir de la paresse, qui a beaucoup de ressemblance à T indifférence; je ne trouve point cet état fâcheux; il y a longtemps que je pense que c'est celui qui convient à mon âge. Il est heureux de pouvoir se passer de ce dont on ne peut jouir.

Je suis charmée de tout ce que vous dites sur le sens commun; tout esprit qui ne l'a pas pour base est fotigant, et ennuyeux à la longue. Je suis absolument de même avis que vous * . Croyez fermement qu'il y a plus de rapport entre vous et moi que vous ne pensez : vous avez plus de force d'esprit et beaucoup plus d'esprit, vous êtes un meilleur observateur, vous avez par conséquent beaucoup plus d'expérience; vous n'avez point besoin d'appui, je ne saurais m'en passer; vous vous suffisez à vous-même, et je ne puis supporter d'être à moi-même; enfin je suis une femmelette, et vous êtes un homme; il faut que dans notre commerce chacun y mette son contingent : vous de la raison, moi, de la confiance et de la docilité.

L'Idole est au comble de la gloire; elle avait écrit au roi de Suède; sa lettre n'était point parvenue au roi, mais, comme on la lui avait annoncée, il l'a prévenue et lui a écrit des choses charmantes et admirables ; je crois vous avoir mandé que madame de Luxembourg lui avait aussi écrit ; j'ai vu la réponse qu'il lui a faite, qui est fort bien. Cette maréchale, qui est partie pour Chanteloup le 28 du mois passé, n'est point encore de retour. On dit qu'elle arrive ce soir. Est-ce à vous que j'ai

* M. Walpole avait dit : « En tout, qu'on pense ce qu*on veut, il n'y a de sûr que le sens commun. Il me semble que toute autre sorte d'esprit n'este qu'un écart, une manière de déraisonner agréable pour le moment, mais suivie de regrets. Notre route est crayonnée, bornée, limitée. Il faut y marcher aussi doucement qu'il est possible; il ne tient pas à nous d'en tracer une nouvelle, sans rendre la seule que nous ayons plus difficile et quelquef«>i!« dangereuse. Si j'avais un enfant à élever, je serais tenté de ne lui dire que ce peu de mot4 : Ne prenez de guide à votre conduite que le sens commun , qu'il soit votre confesseur, votre médecin et votre avocat. ■ (A. N.)

mandé que les voyag^es de Ghanteloup ne 9ig[nifiaient plus rien"? Oç ne sait plus quel sentiment y conduit.

Je suis si charmée de ce que vous dites que vous diriez à l'enfant que vous élèveriez, que je me fois votre enfant ; je vous prends pour mon confesseur, mon avocat, mon médecin, enfin pour mon sens commun. Adieu. Je suis fâchée que vous n'ayez point vu votre cousin Thomas. Je voudi*ais que vous causassiez avec lui.

LA MÊME AU MÊME

Vendredi 15 novembre 1771.

Cette lettre-ci est un hors-d' œuvre, je vous prie de n'en être point fâché; je pourrais lui trouver une raison, mais je veux bien l'avouer, ce n'est qu'un prétexte. Milord Spencer m'a dit qu'il partait dimanche; je vous l'annonce pour que vous puissiez prévoir son arrivée, et envoyer chez lui chercher trois paquets.

J'ai relu bien des fois votre dernière lettré ; je ne puis vous dire à quel point j'en suis charmée. Il n'y a point de meilleure consolation pour moi que l'intérêt que vous me marquez ; je ne puis douter qu'il ne soit sincère ; indépendamment de tout ce qui peut me le prouver, le style seul m'en peut convaincre : votre philosophie est si simple, si naturelle, qu'elle fait sur moi une grande impression ; mais je voudrais qu'il pût suffire de se soumettre à tous les malheurs inévitables , pour les pouvoir supporter patiemment ; j'y fais tout mon possible ; soyez sûr que je bannis tous les raisonnements , et que je suis aussi persuadée que vous qfii'il faut s'en tenir au sens commun. Je ne m'afflige point d'être vieille et aveuglé, parce qu'il est impossible que cela soit autrement ; mais il est des malheurs qu'on croit qui pourraient cesser, où l'on se flatte qu'il y aurait du remède; on ne peut s'empêcher de le chercher, de le désirer; mais bien loin de le trouver , on accroît ses peines par les difficultés qu'on rencontre, on ne peut compter sur la bienveillance de personne; ou l'on vous blâme, ou l'on vous envie; on ne trouve que de l'indifférence ou de la haine, de l'insipidité ou de la malignité, et souvent toutes les deux rassemblées dans les mêmes personnes. Ne Favez-vous pas éprouvé, et n'est-ce pas

lOS CORRESPOiNDANCE COMPLETE

par cette même raison que vous aimez tant la solitude ? Je n'ai qu'un seul bonheur dans ma vie, c'est d'avoir fait ud ami tel que vous ; mais voye^ et juge/, à quelle conditioA j'en jouis. Ne ci^aignez rien , je n'en dirai pas davantage, je passe à ce qui peut vous amuser.

Je vis hier madame de Luxembourg qui ai'apporta une letlre de la grand'maman. Elle n'était de retour que la veille au soir; elle se loue beaucoup des gens qu'elle a vus ; je fus très-contente de tout ce qu'elle me dit ; je crois qu'elle s'est très-bien conduite, et qu'on a été très-content d'elle.

L'abbé Barthélémy arrive ces jours-ci, j'aurai du plaisir à le revoir ; il me fera passer quelque.*^ moments agréables.

Voilà tout le monde qui, à la file, arrive de Fontainebleau : M. et madame de Beauvau, aujourd'hui; madame de Mirepoix, dimanche ; et tous les étrangers successivement.

Le Blackier a du Stanley ' dans sa feçon de parler; il n'a pas le même accent, mais il a la même manière. Il est lent, il est froid, n'a point de ])reniier mouvement, il pèse tout ce qu'il dit, et tout ce qu il dit me paraît pesant sans avoir de poids. J'aimais bien mieux Robert ', lequel est un grand ennemi des inutilités. J'en suis une pour lui , ^ussi je n'en entends plus parler. Thomas ' prétend ({u'il reviendra ici ce printemps ; et je le crois , parce que ses affaires l'y rappelleront : j'auraiN voulu que vous eussiez pu causer avec lui à son arrivée ; j'en étais convenue avec lui , il devait vous dire tout ce que je rie pouvais pas vous écrire; je m'étais flattée que méme,^ par rapport à moi, vous auriez été bien aise de l'entretenir.

Mon petit présent à la grosse duchesse {<bP Aiguillon) a parfaitement réussi : je suis fort bien avec elle ; elle est extrêmement occupée. Madame de Maurepas *■ est trè$4nal, il n'y a pas d'apparence qu'elle en revienne ; sdh mari sera au désespoir, et c'est ce qui afflige la duchesse ; «Ile retourne aujourd'hui à Pontchartrain ; je devais souper aVëc elle ce soir , et je souperai entre l'ami Pont-de-VeyIe et Saint«Ghrysostome ; je suis fort contente de cette dernière. Je lui pardonne l'ennui qu'elle

^ M. Hans Stanley^ qui se trouyait comme ministre plénipotentiaire à Paris, cri 1762, et avait signé les préliminaires de la |iai\ conmie par la dénomination de paix de Paris. (A. N.)

« M. Rohcrt Walpole. (A. ^.)

* Frèi*e de celui qu'on vient de nommer. (A. TS.)

4 Elle était ^œur de la duchesse douairière d'Aiguillon. (A. >i.)

me donne : ce n'est pas de sa faute. Je voudrais seulement qu'elle s'en tint à son kisipiditë naturelle et qu'elle ne voulût point avoir l'éloquence de son patron. Mais n'ayez point peur; je ne dis* cela qu'à vous. J'en dis du bien à tout le monde ; nonseulement je tolère , mais je flatte sa petite vanité autant qu'il m'est possible.

Ma conduite avec la mère Oiseau ' est un peu plus difficile et scabreuse. Je veux a'y éti^e ni biea m mal. La -nièce ' , qui chante si bien : Sans dépit y sans légèreté, me plairait beaucoup dav^astage ; mais j'ai peur de n'en pas tirer grand parti ; elle a beaucoup d'bumeur et d'inégalité. £lle a de la vérité, ete'est par où elle me retient, car de toutes les bonnes qualités, c^est celle-là , sans nulle comparaison , dont je fais le phis de cas , et sans laquelle toutes les autres me choquent ou m'ennuient.

Comme eette lettre ne paiijra que dimanche , je la reprendrai sans doute plus d'une fois.

Samedi.

La grosse duchesse n'a point été à Pontchartrain ; je soupai hier chez elle «vec l'ami Pout-de^Veyle , la Saint^Ghrysostome , un évéque , le chevalier de Bedmont et madame de Chabrillant ; on fit un whist pendant le<p>el je causai avec la duchesse ; c'est une honnête et bonne personne , et <]«i me traite t<mjours de mieux en mieux. J'eus l'après^lînée le €araoeioK ; je perds 'les trois quarts de ce qu'il dit; mais comme il en dit beaucoup, on peut supporter cette peiie. Je vis aussi le prince de Beauvau ; il est profondément triste : je le tiens aussi malheureux que notre premier père. H est peal-étre encore plus triste : mais ce qui est ineffable, il n'a aucun repentir; il mangera, je vous jure, toutes les pommes qne son Eve voudra; j'ai des instants où j'en suis affligée , mais soudain je me console par l'extrême contentement qu'ils ont de leur gloire prélendae. Us sont déponllés, ils sont presque ims, ils n'ont nufie ressource, mais ils sont des héros. Leurs créanciers ne partagent pas leur gloire ; toot k monde est fou.

^ La mapqiiise de fioufflerd. (▲. N.) ^ La vicomtesse de Gambis. (A. N.)

SOO CORRESPONDANCE COMPLETE

LA MÊME AU MÊME

LuDcIi 2 décenibi*e 177 J .

Il y a aujourd'hui trois mois que '.... devinez quoi? mais il n'est pas question de cela.

J'ai encore l'abbé Barthélémy ici, nous souperons demain tête à tète pour la dernière fois. Aujourd'hui j'ai les Beauvau. Madame de Gambis, oiseau de ma volière, s'est envolée. Je ne cours point après. Elle reviendra quand il lui plaira ; je ne me fais point honneur de cette philosophie ; je suis assez d'avis que l'on n'en a que pour ce qui est indifïérent.

Mardi.

J'eus hier à souper les Beauvau, la marquise de Boufflers, la Saint-Chrysostome , la princesse de Monaco, Pont-de-Veyle, et M. de Stainville. La princesse* resta la dernière et ne m'a quittée qu'à trois heures. Il n'y a point d'exemple d'une éloquence aussi forte et aussi abondante en paroles ; je pourrais être flattée de sa confiance si le résultat de tout ce qu'elle m'a dit n'avait été à sa plus grande gloire. Sa politique , sa conduite partent de sentiments d'une élévation peu commune, d'une prudence consommée, d'une justice , d'une équité irréprochables ; il n'y a qu elle et ses amis qui aient de l'honneur et de la probité; tous les autres ont des âmes basses, intéressées , et ne sont dignes que du mépris. Je crois m' être tirée de cette conversation avec retenue et sagesse. Il faut avouer que cette femme a beaucoup d'esprit, du caractère, et même des vertus ; j'en connais peu qui aient autant de vérité et de loyauté, mais elle a tant soit peu d'orgueil, et beaucoup de vanité, ce qui arrête le penchant qu'on pourrait avoir à l'aimer '. J'aurais du plaisir, je l'avoue, à observer dans chacun les nuances de leurs amours-propres ; mais il me reste si peu de temps à vivre , que je prends tout en passant sans m' occuper à en tirer du profit ; je me livre tout entière à la paresse , à l'indifférence. II en résulte une impartialité qui me fait regarder la société comme une lecture ; je cause avec un parti , et

* M. Walpole avait quitté Paris ce jour-là. (A. N.)

2 De Beauvau. (L.)

3 Voyez un autre et différent portrait de la princesse de Renuvau dans la Mémoires de Marmontei, tome lU , page 156. (A. N.)

puis tout de suite avec celui qui lui est contraire, comme je passe d'un alinéa à un autre ; et comme je n'ai plus de mémoire, j'oublie tout ce qu'on me dit, aussi prompt ement que j'oublie ce que je lis. Je n'ai point, comme vous, la ressource de mille goûts différents ; la privation du sens qui en produit le plus me réduit à n'en avoir point d'autre que celui de la société, je m'y rends le moins difficile qu'il m'est possible : mais il m'est impossible de ne pas être intimement persuadée que tout est vent et néant dans ce monde , excepté le sentiment de l'âme pour lequel vous avez tant d'horreur, et pour lequel vous êtes si propre.

J'ai mal dormi cette nuit ; sans être malade ni même sans aucune incommodité particulière , je ne me porte point bien ; j'ai le sentiment de ma destruction ; je m'aperçois, chaque jour de quelque faculté que je perds. Ceux qui doivent être longtemps sans me revoir ne s'apercevront que trop de ce dépérissement.

Ce détail n'est pas gai, mais,

A raconter ges maux souvent on les soulage.

Peut-être que la lettre que j'attends demain dissipera tous mes nuages.

Mercredi 4.

J'avais pris une teirible résolution que je n'aurais peut-être pas tenue. Je m'étais dit : Si je trouve dans la lettre (lue j'attends des lamentations sur la peine .qu'on a à écrire, sur la disette de nouvelles , etc , etc. , je n'ajouterai rien à ce que j'ai écrit, el je ne ferai partir ma lettre que par la poste de lundi.

Mais je suis bien éloignée de ce procédé ; votre lettre est charmante, la plus gaie, la plus délibérée, enfin telle que vous êtes quand vous êtes de votre mieux. Il faut que je me tienne à quatre pour ne vous pas dire en bon français ce que je pense ; je vous le dirai donc en italien : un /, un z , un a^ un m, et un o. Votre esprit me plaît infiniment, toutes vos idées, toutes vos définitions sont vives et justes ; eh , mon Dieu ! mon Dieu ! que je hais la mer et ses poissons ! Mais ne parlons pas de cela.

J'ai beaucoup joui du grand abbé; nous avons soupe trois fois tête à tête. Vous rappelez-vous la lettre que vous m'écrivîtes quand vous apprîtes , par votre cousin Robert , mes projets de

voyage :et de séjour? Tout ce que vous aviez prévu, tout ce que vous aviez jugé est de la plus grande justesse. Mon Dieu ! que j'aurais de choses à vous dire ! car je suis persuadée que ce qui ni^jatéresse ne vous est point indifférent ; j'en ai «trop de preuves pour en douter.

Vous avez raison de ne vous point alarmer de mes insoinnîes ; elles ne me tueront point, mais elles accéléreront la décrépitude, et il est assez triste de vivre quand on ^n' est plus que la moitié de soi-même.

J'ai ce soir un grand cavagnol composé d'oiseaux et d'oisons. Demain j'aurai la maréchale de Luxembourg, sa petite-fille, la princesse de Beauvau et sa belle-fille ', et puis des lioinines. Quelque goût que vous ayez pour les noms propres, je ne saurais croire que vous aimiez les litanies. Je me dispense de tous en faire.

Le maréchal de Biron, après trente et un ans de mariage, vient de mettre à la porte madame sa femme ' par raison d'incompatibilité ; il lui rend tout son bien, et comme it»est fort considérable , on lui donne à lui une gratification annuelle de quarante mille francs , en attendant un grand gouvernement. Mon pauvre prince ' n'est pas spectateur bénévole de ce procédé.

Dites-moi , je vous prie , si vous avez la grande Histoire de M. de Thou, et si vous en faites cas.

LA MÊME AU MÊME

Paris, vendredi 12 décembre lYTl.

La« Saint-Ctirysostome vient de parth' pour l'Opéra; j'ai au moins une heure et demie, deux heures, avant qu'il m'arrive du monde.

Dimanclift , à deux heures.

Je fus interrompue. J'attends actuellement le facteur; qu'il m'ap|)orte une lettre ou non , et quoique je ne sois pas à terme,

^ Madame de Poix. Vov la délicate Bitêde sur ia princesse de Poix et som salon, que nous avons déjà indiquée , chef-d*œuvre de madameia vieointesse de Noaille». (L.)

' Née Montmorency. (A. ?i.)

3 Le prhnce de Beauvau , à qui la cour avait lefusé toute indemnité ])éciinîaire, iorsqv on lui ûta le fpmvernemetU delà province de Languedoc. (A. N.)

je ne vous en écrirai pas moins. J'ai trop de choses à vous dire.

Enfin, le malheur tant craint et tant prévu vient d'arriver : M. de Choiseul n'a plus les Suisses'. Sa démission lui a été demandée, et il l'a envoyée sur-le-champ; je ne suis pas assez sûre de tontes les circonstances pour vous les dire. Chacun les raconte difFéremment. Tont ce que je sais certainement, c'est que sa soumission a été prompte et pail^aite, sans parler d'aucune capitulation. Ceux qui peuvent être les mieux instruits croient qu'on lui a accordé ou qu'on lui accordera deux cent mille francs d'argent comptant et cinquante mille francs de pension snr la chargée, réversible à la grand'maman. Mais le pauvre abbé est bien à plaindre, s'il «perd sa place de secrétaire*. Jusqu'à préeeiTt le changement de général n'a point oitratné celui de secrétaire; M. Maiézieux Détoumelle, qui l'était sons M. le prince de Dombes et le comte d'Eu, a conservé sa pilace sons M. de Choiseul, et ce n'a été qu'à sa mort qu'elle fat donnée à l'abbé Barthélémy ; personne ne doute que ce ne soh M. le comte de Provence à qui le roi donnera les Suisses '.

Quittons les grands «njets, pour venir à iios petites affaires. Je finis désolée, désespérée, de vous avoir donné le conseil d'envoyer des oiseaux au Carrousel*; on m'a fait comprendre que cela vons coûtera des sommes immenses; il me reste l'espérance que TOUS n'aurez pas trouyé le -moyen de les faire partir; je tremble d'apprendre qu'ils soient en chemin ; au nom de Dieu, s'il en es* encore temps, désistez-vous de cette idée; je vous en ferai tout l'honneur, vous en aurez tout le mérite; mais -enfin , s'îk sont partis , je vous prie de me faire savoir ce qu'il vous en coûte.

Trais heures sonnent, point de facteur; s'il n'arrive point, je vous dis adieu , et je fais partir ma 'lettre.

^ Le duc de Cboîseul était colonel général des (gardes sniises. (A. M.)

* L'abbé fiartbélemv était secrétaire général des Sui.4ses au aorvice de France.

5 lu furent donnes à S. A.'R. monseigneur comte d'Artois. (A. N.) ** A la duchesse de la Vallière, qui avait pris beaucoup de soin pour fairo aroir Tarmure de François I*"^ à M. Waipole, lequel dédirait lui envoyer quelques oiseaux étrangers pour sa volière. (A. N.)

LA MÊME AU MÊME

Mardi 17 décembre 1771.

Ai-je tort de vous écrire aussi souvent? Dois- je renfermer en moi tout ce que je pense, et n'êtes- vous pas assez mon ami pour que je puisse espérer de trouver en vous quelque consolation, ne fût-ce que celle de vous parler avec confiance? Je n'exige point que vous répondiez à chacune de mes lettres; mais quand je suis bien noire , que je ne sais plus, que devenir, il ne me vient point d'autre idée que celle de vous écrire. Je sens cependant une sorte de crainte ; je me dis : A quoi cela sera-t-il bon? A le fatiguer, à l'importuner ; il me répondra avec sécheresse, avec humeur, je serai plus malheureuse qu'auparavant; ne dois-je pas être contente qu'il entretienne une correspondance avec moi, sans abuser de cette complaisance? Oui, je me dis tout cela, mais après ces sages réflexions, je ne sais plus que devenir. Je ne saurais me suffire à moi-même; je n'ai de goût ni d'amitié pour personne, ni personne n'en a pour moi; je me tourmente pour avoir du monde à souper. J'ai mille peines à rassembler une fastidieuse compagnie qui m'ennuie à la mort. Si dans ce nombre il y a quelques personnes qui valent mieux que les autres, je suis piquée du peu de cas qu'elles font de moi, de leur orgueil, de leur importance, etc. Je suis tentée quelquefois de partir pour Chanteloup; s'il n'y avait que la grand'maman, je n'hésiterais pas, malgré les soixante-quatre lieues ; mais la belle-sœur et tous ses adhérents me repoussent et me font changer d'avis. Je me représente l'état où je serais si je venais à m'en repentir, et alors je conclus qu'il vaut encore mieux supporter le malheur présent et actuel que d'en aller chercher un bien loin, qui serait peut-être encore plus grand. Je reçus hier un petit billet de l'abbé. Il me mande qu'il arrivera à Paris aujourd'hui ou demain; ce pauvre homme est bien à plaindre; j'attends que je l'aie vu pour continuer cette lettre. Comme il y aura dans la continuation des noms et des faits, elle m'obtiendra le pardon du triste préambule.

Samedi 21.

Depuis trois jours, j'ai eu table ouverte, c'est-à-dire douze ou treize personnes chaque fois. Le jour le plus brillant fut hier ; c'étaient les Beauvau, la Gambis, le Stainville, le Toulouse,

trois ëtran{}ers, Caraccioli, Mora * et Greutz. Cela ne se passa pas mal. Le' Caraccioli est commode : on est à son aise avec lui, on n a aucun embarras pour l'entretenir.

Je compte mardi donner la messe de minuit' aux Beauvau^ .aux Luxembour^j^, etc. N'allez-vous pas 'Conclure que je me divertis fort bien? Âh! mon Dieu! que j'en suis loin!

Le petit Sorbe' mourut hier d'apoplexie; il dtnait chez madame de la Yallière, et en rendant son verre à son laquais il rendit l'esprit; il n'a pas soufFert une minute; ce soir tout son corps était violet de la tête aux pieds. Il n'avait pas un sou de bien. Il laisse soixante mille francs de dettes et deux sœurs, honnêtes filles , très-dévotes , dont il avait grand soin , et qui ne sauront plus que devenir, II y a des gens si malheureux qu*on est honteux de se le croire quand on se compare à eux. Mais à quoi sert de penser, de réfléchir? On est nécessairement gouverné, entraîné par ce qu'on sent. Je suis un peu trop moraliste, n'est-ce pas?

Les Suisses ne sont point encore donnés, cela est assez étrange. Le traitement de M. de Ghoiseul est cent mille écus en argent et soixante mille francs de pension sur la charge : on ia disait réversible à la grand'maman : on prétendait hier que ce n'en serait que la moitié; le brevet n'est point encore signé.

Il est certain que vous reverrez M. de Guignes avant le 15 ou 20 du mois prochain ; vous aurez par lui de mes nouvelles ; je pourrais en recevoir des vôtres par milord Harcourt.

Je suis actuellement en pleine jouissance du grand abbé ; sa fortune reçoit un grand échec , mais on supporte tout quand on n'est pas frappé pîar l'endroit sensible.

Je voudrais bien que vous eussiez reçu ma dernière lettre assez à temps pour n'avoir pas conclu votre marché d'oiseaux; je suis réellement désolée de vous avoir donné ce maudit conseil, qui, si vous l'avez suivi, doit vous coûter des sommes inmienses.

Au nom de Dieu, ne me parlez plus des avances que j'ai faites,

^ C'est le héros d'une partie des lettre» de mademoiselle de Lespinasse (A. N.)

^ Madame du Deffand avait dans une de ses chambres une tribune qui donnait dans Téglise du couvent de Saint- Joseph ; et c'est là que communément elle rassemblait quelques amis pour entendre la messe de minuit à Noël , après laquelle elle donnait un souper nommé le réveillon. (A. N.)

3 M. de Sorbe, envoyé de la république de Gènes en France. Il était fort aimable en société. (A. IS.)

206 CORRESPOiN'DAXCE COMPLETE

et ne voas ing^éniez point pour me rembourser; je suis bien pauvre , mais pas assez pour que cette bagatelle m'incommode le moins du monde , et si je comptais jusqu'à un< certain point sur votre amitié, j'exigerais de tous que tous ne m'en parlassiez jamais ; rien ne serait plus honnête, rien ne me prouverait plus l'intimité de notre amitié. Ah! mon Dieu! quel mot m'est échappé? Pardonnez-le-moi, je tous prie.

J'ai écrit à M. Trudaine, pouc le prier d'écrire à M. Caflfieri, directeur de la douane de Calais , de ne pas tarder un moment à faire partir les deux caisses qui sont à son adresse. J'ai , je vous l'avoue, grande impatience de les recevoir; j'aurai beaucoup de plaisir à tirer tout ce qu'elles contiennent et à en faire la distribution. Vous moquez^vous en me faisant des excuses des soiu6 que vous me donnez? Je dirai comme madame Rem y dans le Paysan parvenu, à qui on reprochait F usage qu'elle faisait de sa maison : Ne voilà-ù-il pas un beau taudis que le mien, pour en être chiche ? Il en est du loisir de votre sibylle comme du taudis de madame Remy.

Adieu, je crois cette lettre étemelle ; cependant, si j'en reçois une de vous demain , j'ajouterai à son éteraicé.

C'est M. le comte d'Artois qui a les Suisses; rien n'est plus sûr.

LA MÊME AU MÊME

Paris y lundi 6 janvier 1772.

Tout ce que je crois infaillible man({ue toujours ; j'étais sûre d'uue lettre ce matin, il n'y a point eu de couirier; voilà ce qui arrivera souvent cet hiver. Je vous ai promis, ou pour mieux dire, menacé d'un volume. Il faut le commencer.

Le 6 du mois passé, M. du Cluïtelet * étant à Çhanteloup, jouant au pharaon , sur les dix heures du soir, on vint lui dire qu'on le demandait. Rentrant un moment après, il se mit au jeu, et dit à la compagnie que c'était un soldat de son régiment, qu'il aurait beaucoup à écrire la nuit, ou, ce qjui serait encore mieux , qu'il partirait le lendemain. Il se l«va , et M. de Choiseul, se doutant de quelque chose, sortit arec hii. Ce

^ Le comte du Ckàtelet , qui avait été ambaMadcur en Ang[leterre. Il était

alors colonel du régiment du Roi, infanterie. (A. N.)

soldat était un courrier àe M. d' Aig[uillon , qui apportait une lettre à M. du Ghàtelet. Il lui mandait que le roi voulait la dëinissio|i de M. de Ghoiseul de sa charge des Suisses, qu'il sût de lui quel dédommagement il désirait, et qu'il rendît promptement réponse. M. de Ghoiseul rentra sans rien dire, coatimia à jouer jusqu'à l'heure ordinaire, et puis il écrivit au roi; et M. du Ghàtelet, chargé de sa lettre, partit le 7 de grand matin. Arrivé à Versailles, il fut chez M. d^ Aiguillon, à qui il ne voulut point remettre la lettre ; mais il lui dit les propositions qu'elle contenait : 1* sa liberté ; 2* le payement de ses dettes dont il faisait l'énumération ; trois ou quatre millions qu'il avait mangés du bien de sa femme, et deux autres k différents créanciers; il rappelait le souvenir d'une grâce qui lui avait été accordée et signée sept on ht^t mois avant sa disgrâce, et qui n'avait pas été consommée, parce qu'on y avait omis une formalité qu'on devait réparer et qui avait été négligée. Je ne me ressouviens pas bien en quoi cette grâce consistait, mais c'était sur le bailliage d'Haguenau, auquel on devait joindre «ne forêt et différent^» droits. Gette grâce aurait suffi pour le parfait arrangement de ses affaires. Après cette visite au ministre, M. du Ghàtelet fut chez le roi, lui présenta la lettre. — Est-ce la démission? lui dit le roi. — Non, mais les propositions qu'il fait à Votre Majesté. — Je ne veux point la lettre, je veux la démission. — Tout de suite, M. du Ghàtelet envoya un' courrier à Ghanteloup , qui rapporta là démission , «ans aucune cotidition. Le roi alors reçut la lettre qui raccompagnait, et la mit dan&sa poche sans la lire*, et dit qu'il donnerait deux cent mille francs d'argent comptant et cinquante mille francs de pension sur la charge , qui seraient réversibles k la grand' maman. Antre courrier à Ghanteloup pour apprendre cet arrangement; suiMeK^hamp, la grand'maman écrivit par la' poste à M. du Ghàtelet qu'elle ne voulait point qu'il fut <|ttestion d'aucune grâce pour elle, qu'elle lui recommandait de le déclarer, et qu'absolument elle. ne voulait entrer pour rien dans le traitement qu'on ferait k son mari. M. du Ghàtelet était bien résc^ de vÈe point obéir à cet ordre , et se garda en effet d'en parler; mais cette lettre avait été lue, et heureusement elle ne mit point d'obstacle à la négociation. M. du Ghàtelet insista sur une augmentation, et ne trouvant point de &cilité auprès de M. d'Aiguillon, il se détermina à parler à madame du Barry, en qui il trouva plus de d<M]ceur et de feci-

lité; il obtint cent mille francs de plus, ce qui en fit trois cents, et dix mille francs de plus pour la pension , ce qui en fit soixante, et toujours les cinquante réversibles à la grand'maman. Cette affaire consommée, il s'en est suivi une brouillerie dans toutes les formes entre M. d'Aiguillon et M. du Chàtelet. Lé premier avait écrit à Vautre, dans sa lettre du 6, en annonçant la demande de la démission , qu'il avait parlé au roi conséquemment à une conversation qu'il avait eue avec lui, il y avait six ou sept mois, dans laquelle il lui avait confié que M. de Choiseul consentirait très-volontiers à se démettre de sa charge, si on lui en faisait un bon parti. M. du Chàtelet lui en a donné le démenti , et affirme que ce fut lui qui lui dit qu'on ne laisserait certainement pas la charge à M. de Choiseul, et qu'il s'agissait de savoir ce qu'il pourrait désirer pour dédommagement : qu'alors il lui avait répondu , que comme il avait des dettes immenses, il iqiaginait que si on les acquittait, il consentirait volontiers à perdre sa charge ; mais qu'il parlait de lui-même et qu'il ne savait point ce que pensait M. de Choiseul , ne l'ayant jamais entretenu sur ce sujet ; et qu'ainsi il avait grand tort de dire que c'était en conséquence de sa conversation avec lui qu'il avait parlé au ix)i. Je ne sais lequel des deux a menti ; j'ai quelques notions qui me forceraient à croire que M. du Chàtelet a parlé le premier; quoi qu'il en soit, M. du Chàtelet, en dernier lieu, s'est parfaitement bien conduit; M. de Choiseul et tous ses amis disent qu'ils sont extrêmement contents de lui.

Mais, mon ami, l'on ne fait que mentir; il ne se dit rien aujourd'hui qu'on puisse croire ; tout ce qu'on affirme le plus affirmativement se trouve faux ou du moins très-douteux. On dit , par exemple , que ce qui avait déterminé le roi à lui ôter les Suisses, est une lettre qu'il avait reçue du comte de Provence qui les demandait pour lui, et que cette lettre était l'ouvrage de M. de la Vauguyon, de M. d'Aiguillon et de madame de Marsan *.

L'autre parti assure que M. le comte de Provence n'a point écrit, ce qui paraît vraisemblable, puisqu'on a donné les

1 La princesse de Marsan, née Rohaii-Rochefort. Elle était la veuve du ju'iiicc de Marsan, de la maison de Lorraine, et possédait a la cour re.S|)èce de crédit que donnent une haute naissance, un rang distingué, une grande habileté et une bonne conduite, accompagnés nlNin caractère naturellement' porté aux intrigues politiques. (A. M.)

Suisses à M. le comte d'Artois. La seule chose dont on ne puisse douter» c'est que M. de Ghoiseul ne les a plus. Il a pris la résolution d'acquitter ses dettes, non ce qu'il doit à sa femme, car cela est impossible, mais à ses autres créanciers : ils vendent leurs tableaux , leurs diamants , une grande partie de leur vaisselle ; il est même question de leur hôtel et de deux maisons qui y tiennent; le tout pourrait faire la somme de seize ou dix-sept cent mille francs , y compris les cent mille écus de sa charge '.

Si vous pensez que tout ceci diminue la gaieté de M. de Ghoiseul , vous vous trompez ; sa bonne humeur n'en souffre pas la plus légère altération. On a eu bien de la peine à contenir la grand'maman et à l'empêcher de faire un refus formel de l'article qui la regarde.

Pour le grand abbé, son afBsdre n'est point encore finie; c'est M. d'Afl^ qui s'en mêle, c'est son ami intime; c'est lui qui aura le travail avec le roi , du moins on le croit. L'abbé , vraisemblablement, ne gardera point sa place * ; on dit qu'elle pourra être supprimée, on croit qu'on lui assurera la moitié du revenu sur la place même, si elle est donnée à d'autres, ou sur les fonds destinés pour les Suisses ; tout ce qu'il craint , c'est une pension sur le trésor royal, ou une abbaye. Son sort ne peut pas différer encore longtemps à être décidé ; dès qu'il le sera, il repartira pour Ghanteloup ; en attendant, je le vois tous les jours.

Mardi 7.

Je viens de relire ce que je vous ai écrit hier; vous n'y comprendrez rien , on ne pçut pas être moins clair : je n'ai pas le talent des détails; d'ailleurs pourquoi en faire? que vous importe? Madame de Sévigné les rendait intéressants, il est impertinent de suivre son exemple , quand on ne peut pas l'imiter. Vous allez penser que je quête des louanges, puisque vous croyez que je n'irai à Ghanteloup que pour chercher des cajoleri€s;je ne dis pas que je ne les aime, mais cependant je sens bien quand elles sont sincères , et ce n'est que quand elles le

^ Malgré tontes ces dispositions, le duc de Ghoiseul mourut a Paris en 1785, endetté, à ce qu'on dit alors , de trois millions de livres. (A. N.)

^ La place de secrétaire des gardes suisses. On trouva fort mauvais, dans \c temps, qu'elle eût été donnée à un ecclésiastique. Immédiatement après cette nonÛDatioD , on yit paraître au bal de l'Opéra un masque habille moitié en abbé et moitié en nniforme des gardes suisses. (A. N.)

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