II
CaKRESPOKDANCE COMPLETE
sont qu'elles me font Yéritablein«it plaisir ; eoBo il n'y a que la vérité qui me plaise, je ne la trouve véritablement qu en vous.
M. de Stainville nous dit hier que FafFaire de Pabbé était finie, qu'il avait dix mille francs de pension sur la place de secrétaire, que son successeur n'était point encore nommé, et qu'on croyait que cette place serait supprimée et ses fonctions réunies à celui qui a le bureau des Suisses. M. d'Affry est nommé administrateur de tout le corps ^ Il travaillera avec le roi, et il a vingt mille francs de pension. 11 a mérité ce traitement par sa bonne conduite : il a rempli parfttitement ses devoirs aovers le grand-papa sans déplaire au roi ; il aime fort l'abbé, et il l'a bien servi.
Le prince de Beauvau, conduit par sa femme, n'a feit que des sottises ; il a bravé le roi , et finit par hii demander Faumône. Je crains bien qu'on ne la lui fasse pas ; ils doivent aller l'un et l'autre le mois prochain à Gbanteloup. Ils y resteront jusque vers la fin de mars; le quartier * sera le l* avriK Jugez de la bonne mine que lui fera le roi, et ce qu'il en obtiendra. Rien n'a été si ridicule que le voyage de madame de Luxem* bourg h Gbanteloup; elle était l'ennemie des Choiseul, et comme il est du bel air actuellement d'être dans ce que no«s appelons aussi Y opposition^ elle a employé toutes sortes de manèges pour se réconcilier avec eux; elle a été très-bien reçue, parce que c'était pour eux un nouveau rayon de gloire et qu'ils en sont ivres. La pauvre grand'maman , à qui on n'en laisse que des bluettes , fait sacrifice sur sacrifice et parvient à peine à l'ombre «de la considération ; la sœur englovtit tout , et sous l'apparence de quelque politesse pour cette gracMl'maman, on écrase son amour^propre. Les visites qu'on reçoit, toutes les attentions sont pour cette belle-soNir; excepté mabdame de Brionne qui n'a d'objet que le maître du logis, et les Tingri, Ghàteau-Renaud , Petite Sainte, qui «ont été pour la grand'maman, elle n'a de part dans les visites des autres ijmt des civilités apparentes. Le seul grand abbé est parfiùtemenl à eUe.
^ Il fut nommé colonel des gardes suisses en 1780, et consenra cette place jasqpi*en 1792, oà i) fut arrêté à Paris lors des événements du 10 août. Il échappa néanmoins aux massacres de septembre. Un de ses fils périt auT Tuileries le 10 aoât. (A. T7.)
3 Le quartier de service du pfince de Beauran, comme un des quAtie capitaines de la garde du roi. (A. N.)
Ea voilà assez sur les Ghoiseul.
Vous ne {tarderez pas le Guignes bien longtemps , ou je suis trompée; j'ignore qui lui succédera: on dit le marquis de Noailles ^ On n'apprend rien par la maréchale de Mirepoix, parce qu'en effet elle n'est au fait de rien. Elle n'a aucun crédit. On la satisfait avec de l'argent, pour lequel elle a une grande avidité, non pour arranger ses affaires, mais pour le dissiper en niaiseries. Le roi lui a fait présent d'un tapis de la SaviHinerie pour, le salon de sa nouvelle maison qui est dans un quartier abominable , à mille lieues de tous ses parents et amis. Le prétexte qui la lui a fait prendre était le projet de marier son frère le chevalier ; le mairiage dont il s'agissait est rompu; il n'en fera jamais d'autre : personne, comme de raison , ne voudra de lui.
Cette lettre est immense et ne vous fera certainement nul plaisir. Je ne vous ai dit que des choses inutiles » et j'omets peut-être toutes celles qui auraient pu vous amuser : mais, mon ami , on n'est pas vieille impunément ; on perd la mémoire, l'imagination. Il ne reste que l'amitié, et c'est sur quoi il faut se taire. Adieu.
LA MÊME AU MÊME
Vendredi, 7 février 1773.
Les courriers, presque toujours, arrivent présentement un jour plus tard, ce qui rend les réponses plus tardives; je n'ai reçu votre lettre qu'hier, et celle-ci ne partira que lundi.-
Combien vous faudrait-il donc de matériaux pour feire une lettre? Une révolution dans un royaume ne vous suffit-elle pas *? Cette aventure ne m'intéresse guère plus que le siège de Jérusalem, la prison de Bajazet, etc., etc. Quand les événements publics n'influent ni sur moi ni sur mes amis , je n'y prends aucun intérêt, et je les écoute avec une distraction scandaleuse»
' Le iiiarq[uis de Noailles', second fils du maréchal duc de Noailles et frère au duc d*Ayeii. Il remplaça le comte de Guignes dans l'ambassade d'Angleterre, mOM ce ne fnC qa en 1776. (A. N.)
2 L'arresution des comtes de Brandt et de Straensée, et l'emprisonnement de là reine alors régnante de Denemark, et de pkuÂeors personnes de la cour,. tirfrpwiefffl d'avoir conçu le projet de faire signer aa roi une renonciation 4 Ia oooronne, pour se saisir elles-mêmes du gonvemement du pays. (A. N.)
J'ai Pair d'une imbécile. Vous ne me parlez point dans vos dernières lettres du duc de Glocester; est-ce bon signe? Je le voudrais bien.
Vous m'inquiétez sur Fétat du duc de Bichmond. Le changement d'air lui serait peut-être bon. Je lui conseille d'en essayer, et de venir en France. Ce conseil n'est pas tout intérêt à part, car j'avoue que je serais ravie de le revoir; vous le lui direz si vous le jugez à propos.
Je commence à être rassurée sur mon pauvre ami Pont-de- Veyle. Il n'a presque plus de fièvre; il l'a eue double-tierce pendant vingt jours. Nous avons fait une grande perte en M. de la Vauguyon : vous sentez bien que c'est une contre-vérité; excepté l'archevêque et les jésuites défroqués , tout le monde a marqué une joie immodérée. On croit qu'on ne nommera pas un autre gouverneur : c'est l'opinion publique; le prince a quatorze ans quelques mois ; ce qui pouvait arriver de mieux pour son éducation, c'est d'être délivré d'un tel gouverneur ^
On s'attendait dimanche dernier à une promotion de six cordons bleus, MM. de Tresme, de Villeroy, de Lévy, de Sourche, de Montmorin, de Groissy. Ce ne fut qu'à dix heures du matin que l'on sut qu'il n'y en aurait point. Le soir il y eut un bal à TOpéra : il y arriva six masques, avec des nez de papier bleu longs d'un pied, avec un écriteau : Promotion de 1772. Cette folie est assez plaisante.
Madame du Barry a eu ces jours passés un fort gros rhume. Elle fut saignée deux fois dans le même jour. Elle se porte bien présentement, et le roi se porte à merveille, dont je suis fort aise.
Je continuerai cette lettre , s'il survient quelque événement. J'en oubliais un bien important, c'est que la chatte de madame de Luxembourg, la fameuse madame Brillant^ est morte, âgée de quinze ans, et ce qui est bien remarquable, c'est que cela est arrivé un vendredi, jour toujours funeste à la maréchale.
Dimanche 9.
Je ne sais rien de nouveau; je n'ai pas assez de gaieté pour vous dire des riens; j'appelle ainsi le détail de ce que je fais.
^ Le duc de la Vauguyon avait été gouverneur du Daupkin, depuis Louis XVI, et de ses deux frères, dont le plus jeune, le comte d* Artois, était encore sous sa conduite. (A. N.)
Je n'ai plus de contenance en vous écrivant, je ne suis point ferme sur mes pieds, j'ai toujours peur de tomber à droite ou à gauche. Je ris quand vous louez mon esprit, je vois que c'est pour ne pas écraser tout à fait ma vanité ; vous êtes trop bon juge pour que je puisse croire vos louanges sincères ; ce sont vos blâmes qui m'ont persuadée de votre vérité , et vous leur devez toutes les importunités dont vous vous plaignez. Si vous n'étiez pas aussi vrai que vous me le paraissez, je ne penserais pas pour vous de la manière que je fais.
Je vais pourtant vous rendre quelque compte de ce que je fais. Pour fuir l'ennui, je me dissipe autant que je peux, je soupe rarement chez moi ; je vais de côté et d'autre, je îis toutes sortes de livres, je n'en trouve presque point qui me plaisent; celui qui me fait le plus de plaisir actuellement, ce sont les Lei~ très de Bussy {Rabutîn); vous allez vous récrier : tout le monde s'en est dégoûté et n'en a porté de jugement que sur celles qu'il écrit au roi. Je ne lis point ceUes-Ià, et je hausse les épaules en lisant celles de madame de Scudéri ; je m'imagine que vous trouvez que les miennes leur ressemblent, et ce qui me le persuade le plus , c'est que les réponses de Bussy ressemblent beaucoup à celles que vous me faites. Pour vous le prouver, vous n'avez qu'à lire la cent quatre-vingt-neuvième du tome cinquième, page deux cent soixante-dix-neuf, je veux mourir si vous ne trouvez pas une parfaite ressemblance ! Je conviens que cette madame de Scudéri est insupportable, et qu'elle quête de l'amitié comme on demande l'aumône. Quoiqu'elle ait de l'esprit, son style est si fade, si ennuyeux, si languissant, que j'admire la patience de Bussy d'avoir entretenu une telle correspondance : belle matière à réflexion ! Mais presque toutes les autres lettres sont charmantes. Dans les deux premiers volumes, il n'y a que sa correspondance avec madame de Sévigné , et je conviens . que les lettres de celle-ci sont encore plus agréables que celles de son cousin. Dans les cinq autres volumes, celles de madame de Montmorency sont très-agréables , celles du père Rapin , de Benserade et de beaucoup d'autres me paraissent très-bonnes , et les réponses de Bussy encore meilleures ; les jugements qu'il porte de tous les ouvrages qui paraissaient me semblent excellents. Je vous prie encore d'avoir la complaisance de lire une lettre de madame de Sévigné : c'est la quarante-troisième du second tome, page cent quatre. Le commencement n'est rien; c'est vers la fin qu'elle fait l'éloge d'un évéque d'Âutun. Je ne
crois pas qn'il y ait lien de plus agréable '. Si tous avez des moments perdus , relisez ce recueil de lettres , passez celles ao roi et celles de madame de Scndéri, et si Ton peut se bien juger soi-même , vous conviendrez que vous avez beaucoup du style de Bussy. Vous en avez la vérité, le délibéré, le bon (joût, mais vous n'en avez pas la vanité, que je lui pardonne en faveur de cette vérité que j'aime tant, et à qui la modestie donne quelques petites entorses.
Peut-être vous moquerez- vous de cette analyse; en ce cas, je n'en ferai plus à l'avenir. Je serais iachée d'être réduite à ne faire que des gazettes, ou à ne parler que de la pluie et du beau temps. Je ne sais jamais le temps qu'il fait, je sais peu ce qui se passe; peut-être conclurez- vous qu'il ne me reste qu'un parti à prendre, celui de ne point écrire; si c'est votre avis, il faut le dire.
Mes inquiétudes ne sont point cafanées sur mon pauvre ami Pont-de-Veyle. La fièvre ne Ta point encore quitté. Elle est moins forte, mais c'est peut-être parce qu'il s'afiaiblit lui-même.
Pour moi, je suis absolument brouillée avec le sommeil. Je suis cinq heures de la nuit livrée à mes belles réflexions ; j'épuise tous les livres pendant quatre ou cinq heures, et je dors après deux ou trois heures sur les onze heures ou midi ; je me lève fort tard. Sur les six heures les visites arrivent, je sors sur les neuf, je rentre à minuit ou une heure, et je ine dis : Pourquoi suis-je née? Pourquoi craindrais-je de finir?
^ LA MÊME AU MÊME
Mercredi iî février 17T2.
Je ne suis point trop mécontente de la lettre que je reçois, excepté les racines profondes. Voilà tout ce que je vous dirai;
^ Voici ce paisage : • Vou« avez présentement votre aimable évêque. Je vous plains, si vous n^ètes pas en état de profiter du séjour qu*il doit faire à Autun. Il m*avait priée de lui écrire; mais je vous déclare que je nVn ferai rien : je suis étourdie et accablée de la beauté de son esprit. Je vis par basard, an moment qu'il partait, deux pièces toutes divines qu'il a faites, et à mesure que je les lisais, et que j'en étais cbarmée, je prenais ma résolution de n'écrire jamais à un tel homme. Qu'il revienne donc, s'il veut savoir ce que je pense. La douceur et la facilité de son esprit s'accommodent mieux à ma faiblesse; réclat en est cacbé par sa modestie et par sa bonté. Voilà l'état où je suis pour votre prélat. » (A. N.)
DE MADAME LA MARQUISE DU DEFFAISD. 2i5
et à propos de racines, je n'ai reçu qu'avant-liier ceUes que vous m'avez envoyées*; elles embaument; je vous en remercie, vos sachets en seront meilleurs.
Je me hâte de vous apprendre que Pont-de-Veyie n'a plus de fièvre; voilà trois jours de suite qu'il vient chez moi, ce qui me plaSt extrémem^at, premièrement pcu^ce qu'il est guéri, et secondement parce que j'allais chez lui tous les jours , et qu'il me déplaît beaucoup de sortir avant neuf heures. Il sera trèssensible à rintérét que vous prenez à lui*
Vous fiaites fort bien de ne point écrire à madame d'Âiguillou. Ne suivez jamais mes conseils ; il ne me convient nullement d'en donner. Je m'en repens toujours l'instant d'après. Suivez votre instinct, il vaut mieux que toutes mes lumières. J'ai ri de ce ({ue vous êtes une beùe féroce à demi apprivoisée. Je pense que cela est un peu vrai, mais je ne suis pas comme vous, je ne hais point tout ce que je crains; tout au contraire, je crains toujours un peu ce que j'aime beaucoup.
Je ne sais pas si vous vous souvenez que M. de Gontault * ne m'aimait guère et que de sa vie il n'était venu chez moi^ d y vint il y a trois jours, et il y soupera lundi prochain. Ma chambre est un petit théâtre, il y a des changements de décoration ; aux Beauvau, aux Stainville, aux Praslin» etc*, succèdent les Mirepoix, les d'Aiguillon, les Ghabrillant, les Bédé, etc. ; tout cela se rencontre quelquefois, sans se combattre et sans se fuir. Pour moi, je pense que rien n'est si absurde que d'être fonatique, et rien de si malavisé que d'attiser les haines*
Je ne doute pas que l'on n'apprenne la mort de votre princesse' Tordinaire prochain. Je suis bien persuadée que sa fille * est très-innocente de tons les projets qu'on lui impute, et sans être grande politique, j'ai un système sur tout cela qui, je suis persuadée , est fort juste ; la dame qui envoie une bof te ornée
^ Des racines dHrU. (A. N.)
3 Le dac de Gmitault, lirène du naréclial duc de Biron, et père du duc de Laïuan. Il avait épousé la sœur de la duchesse de Clioiseul. (A. N.)
' L41 pniMJceee dovairièrede Galles, mère de Georges III. fille décéda le 8lmierl772.(A. N.)
* Caroline- Matiûlde, reine de Danemark, aiTètée le 17 janvier 1772, le lendemain matin d'un bal aMisqué donné à la cour par t>rdre de la reine douairière, avec le consentement du roi^ Elle fut renfermée dans le château de Cronenboui^, comme coupable d'avoir voulu forcer le roi à renoncer ù la couronne, pour établir une régence qui concentrerait tout le pouvoir entre les mains de la reine régente et de ses favoris. (A. JN."^
216 C0RRESP0:NDANCE COMPLETE
de son portrait'^ a, je crois, plus de pail à ce qui est arrivé que celle qui est enfermée. Les médecins jouent de grands rôles à Gopenhag[ue *; on les tient dans les cachots, tandis que les nôtres courent les champs et abandonnent leurs malades. Gatti est à Naples, et a laissé là la grand'maman; Pomme', qui a été malade pendant la maladie de Pont-de-Veyle, partit il y a quatre ou cinq jours pour la Provence sans dire adieu , et sans avertir personne. Bouvard dit qu'il faut s'en consoler parce qu'il a laissé son secret, l'eau de veau et les bains. La petite sainte * est toujours assez malade , elle ira à Baréges au mois de mai ; son dernier voyage à Ghanteloup lui a fait grand mal. •^ Madame de Groissy* vient de mourir; son mari est dans le dernier désespoir; elle était âgée de soixante et onze ans, il en a soixante-dix. Il y en avait cinquante qu'ils étaient mariés, et vivaient dans la plus grande union; que devient-on après une telle perte?
Je lis des voyages de Groenland qui m'ennuient à la mort; il vaut bien mieux dans ce pays-là être né ours que d'y naître homme; c'est M. de Greutz qui m'a forcé à JBaire cette lecture.
Votre Garaccioli me voit souvent, mais je n'augmente pas de goût pour lui. Il a une abondance de paroles qui ne sont qu'un amas de feuilles sans aucun fruit. Un des grands inconvénients de la vieillesse, c'est que l'on devient difficile; je ne sais pas si c'est que le goût se perfectionne , mais je sais que presque rien ne plaft ; il n'y a plus rien d'agréable pour moi que les anciennes connaissances, parce qu'elles sont d'anciennes habitudes.
1 La reine douairière de Danemark, dont la conduite parait bien plus dictée par un esprit d'intrigue politique et par des yues ambitieuses, que celle d*une jeune princesse étourdie, dissipée, âgée de vingt et un ans. C'était l'âge de la reine Garoline-Matliilde lors de sa catastrophe. (A. N.)
^ Les comtes de Stmensée et de Brandt, fayoris de la reine de Danemark , et fauteurs du projet dont il a été parlé, avaient tous les deux étudié la médecine , avant leur rapide élévation à la cour de Copenhague. (A. N.)
^ Médecin célèbre pour le traitement des maladies vaporeuses. (A. N.)
4 Madame de Choiseul-Betz. (A. N.)
^ La fille du maréchal de Coigny. Elle avait épousé le marquis de Groissy, fils du marquis de Torcy , ministre des affaires étrangères vers la fin du règne de Louis XIV. On se réjouit de trouver en France, à la date de cette lettre, un exemple de parfaite union domestique dans la classe élevée. (A. N.)
LA MÊME AU MÊME
Paris, vendi-edi 21 février 1772.
Je ne saurais être de votre avis sur les Lettres de Bussy ' , si ce n'est dans la préférence que vous donnez à madame de Sévigné sur lui ; celle-ci avait infiniment plus d'âme et de vivacité; tout son esprit n'était que passion, imagination et sentiment; elle ne voyait rien avec indifférence et peignait les amours de sa jardinière avec la même chaleur qu'eUe aurait peint celles de Cléopàtre et de madame de Glèves. Ce n'est pas qu'elle fût romanesque, elle en était bien loin ; le ton du roman est à la passion ce que le cuivre est à l'or. Bussy avait l'âme froide. Il avait la vanité d'une provinciale et toutes les bassesses d'un coui*tisan. Je ne regrette point qu'il soit mort; il m'aurait souverainement déplu ; sa vanité était insoutenable. Cependant la vanité tout à découvert n'est pas ce que je hais le plus; on peut la repousser, la combattre ; celle que je déteste est celle qui prend le voile de la modestie, et qui, avec les dehors de la politesse, force à s'y soumettre ou du moins à la souffrir. Bussy ne disait de lui que le bien qu'il en pensait. Il croyait avoir infiniment de courage, parce qu'apparemment ce qu'il en avait eu en faisant la guerre lui avait beaucoup coûté. C'est comme quand je me vante avec vous d'être extrêmement prudente ; nous croyons toujours plus valoir par les qualités que nous acquérons que par celles qui nous sont naturelles, et nous leur donnons du prix à proportion de ce qu'elles nous coûtent. Voilà
^ M. Walpole avait écrit : « Commeiit ! je ne vous reconnais plus : quoi donc ! vous , vous qui jie vous souciez pas du style , qui n*aiinez que les exhalaisons de Kâme et le naturel, vous trouvez belles les lettres de Bussy, où il n'y a que des riens en beau lan{p|[e, et la plus fede vanité du monde! Il est pétri de prétentions; jusqu'à son amour pour sa fille, où il' n'était que le singe de madame de Sévigné , et vous trouvez que je lui ressemble ! Me voilà bien Humilié. Tout modeste que je suis, et je le suis par excès d'ambition, je me trouve si inférieur à ce que je voudrais être , que je ne vois rien en moi que de fort médiocre ; au lieu que Bussy , qui au fond de son cœur se rendait justice, s'imposait l'air de se croire un génie ; encore renforçait-il ce faux mérite par l'orgueil de la naissance. Un homme comme ^ moi, voilà le précis de tout ce qu'il a fait , bien qu'on est toujours fort peu de chose quand on n'est quun homme comme moi; ses Mémoires sont la platitude même; ses lettres, sauf Totre respect, du dernier froid. Enfin, il n'y a que son Histoire des Gaules qui vaille quelque chose j mais celle-là me plait beaucoup. » (A. N.)
218 GORRESPONDAiNCB COMPLETS
ce qui excuse les vanteries de Bussy sur sa valeur. II avait beaucoup d'esprit, très-cultivé, le goût très-juste, beaucoup de discernement sur les hommes et sur les ouvrages , raisonnait trèsconséquemment ; le style excellent , sans recherche , sans tortillage, sans prétention; jamais de phrases, jamais de longueurs, rendant toutes ses pensées avec une vérité infinie ; tous ses poitraits sonttrès-nessemblants et bien frappes. Vous n'avez point eu la complaisance de lire la lettre que je vous ai indiquée; au nom de Dieu, lisez-la; et si vous ne vous y reconnaissez pas, je consens à être traitée par vous d'imbécile : c'est dans le cinquième volume, page 279, lettre clxxxix, à madame de Scudëry, du 5 septembre 1673. Cette madame de Scudéry était veuve de ce M. de Scudéry du Voyage de Bachaumont, gouverneur du château de Lagarde, qui avait fait la critique du Cid, et frère de mademoiselle de Scudéry qui avait fait les romans de Cyrus et de Clélie. Cette femme était extrêmement pauvre , sa noblesse était des plus minces , et elle voulait être femme de qualité. Elle avait cultivé son esprit, qui était médiocre. Elle prétendait à la célébrité, et avait tous les ridicules que les prétentions peuvent donner. Ses lettres sont insupportables, et j'avoue, à ma honte, que je crois vous en avoir écrit quelquefois qui peuvent leur ressembler. Quand je suis dans mes grandes vapeurs, mes grands ennuis, je fais des efforts pour en sortir; je ne suis plus naturelle, je cherche mon àme, et je n'en ai que la réminiscence. Quelqu'un qui aurait une certaine dose de bonté, supporterait cela patiemment, et verrait bien que ce n'est point un état permanent, que ce n'est qu'nne situation accidentelle, et ne se mettrait point en foreur, et ne taxerait pas de romanesque la personne qui toute sa vie a été la plus éloignée de l'être. J'ajouterai à ceci que chacun aime à sa guise : que je n'ai qu'une façon d'aimer, c'est-à-dire infiniment ou point du tout. N'allez pas trouver mauvais ce que je vous dis ; voilà où m'a amenée insensiblement ce que je voulais vous dire sur Bussy. J'ajoute qu'il n'a pas compté imiter madame de Sévigné ; il était amoureux de sa fille , et couchait avec elle. G^est ce que j^ai su par feu la duchesse de Cboiseul, ma véritable grand' mère \ qui avait beaucoup vécu avec lui. Il y a dans le recueil de ses lettres plusieurs de celles de mon grand-père, qui était M. Bmlard, premier président de Dijon.
i Marie Boutillier a« CiMvîf ny. (A. N.)
DE MAaiME LA MARQUISE DU DEFFAND. 219
Samedi SS.
Avouez que vous trouvez que je n'^ |>as le sens commun , que je change de goût à tout moment. Non , je n'en change point. Je hais ce qu'on appelle aujourd'hui bien écrire, et c'est peut-être parce que je le déteste, que j'ai» été contente des Lettres de Bussy. Je suis de votre avis sur ses Mémoiy^eSy ce n'est rien du tout, j'aime autant les gazettes. Nous avons une Pélopide * de Voltaire, qui nous annonce qu'il a rendu l'esprit, c'est-à-dire avant que de l'avoii' faite ; je n'ai pas trouvé qu'elle valût la peine de vous l'envoyer.
La mort de votre princesse de Galles m'a touchée. Elle ne devait pas aimer la vie ; les malheurs sont bons à quelque chose, ils nous donnent du courage pour les derniers moments : cependant qui peut s'assurer d'en avoir?
J'ai trouvé dans les Mémoires de Bussy (tout mauvais qu'ils sont) un trait qui peint parfaitement ce que je pense. 11 fut malade à la Bastille, et oe fiiff une diversion à son ennui. La maladie lui tint lieu d'occupations. Je comprends cela, parce que, quand je me porte bien, je ne sais que Eatre de moi, j'ai besoin de parler, d'agir, ce qui est fâcheux quand on a peu de moyens pour l'un et pour l'autre ; mais laissons là Bussy et moi pour n y jamais revenir.
Aimez-vous la lecture des voyages? je n'en saurais Ure;j'ai conunencé ceux de Sibérie et ceux de Groenland sans pouvoir les achever* Je lis actuellement les Mille et un quarts d'heure. Je vais relire la Vie de madame de Mainienon. Mon malheur» c'est que je suis obligée de lire cinq ou six heures par jour« je commence à six heures du matin, et cela dure souvent jusqu'à onze heures ou midi ; les insomnies allongent mes jours et abrègent ma vie. On en pourrait faire une énigme.
Je ne puis vous mander des nouvelles, si ce n'est l'exécution de la sentence rendue contre le fameux banqueroutier Billard ; il a été au pilori à la Grève une seule fois pendant deux heures, avec un écriteau : Banqueroutier frauduleux, commis injidèle. Il était en bas de soie, en habit noir, bien frisé, bien poudré; quand le boun-eau vint le chercher à la Conciergerie, il voulut Fembrasser, l'appela son frère, le remercia de ce qu'il lui ouvrait la porte du ciel , bénit Dieu de cette humiliation, et récita des psaumes le temps qu'il fiit au carcan. Il fiit conduit après hors de Paris, et comme sa sentence porte le bannissement, on ^ Les Pélopidesj ou Atrée «4 Tkyeste , tra^die de Voltaire. (A. N.)
ne doute pas qu'il n'aille à Rome auprès du général des jésuites, et comme sa banqueroute est de cinq millions , il aura eu la précaution de faire passer des fonds dans les pays étrangers : il aurait été juste de le condamner aux galères.
Dimanche.
Cette lettre pourrait partir demain, mais ce serait enfreindre le protocole des huit jours, et comme il n'y a point de protocole pour l'étendue que doivent avoir les lettres , je n'aurai point scrupule de rendre celle-cr un volume ; il y a dans votre dernière encore des articles où je veux répondre.
Le pape peut être fort aise du renvoi de M. de Ghoiseul, mais s'il s'en applaudit comme étant son ouvrage, soyez sûr qu'il est la mouche du coche , et que chez nous ce sont les intrigues de cour qui embourbent nos voitures ; la bonne ou mauvaise administration n'y entrent pour rien : on a vu cela de tous les temps.
Il n'y a pas beaucoup de nouve^es ici; de petits événements, comme par exemple que madame de Mazarin ' est admise aux petits voyages ; qu'il y a eu dix-neuf personnes d'empoisonnées chez madame de Marsan par de la mort-aux-rats, dont on avait fait une pâte qu'on avait placée sur une planche et qui a été confondue avec des tranches de pain dont on a fiait la soupe des gens; tous ont été fort malades, aucuns ne sont morts. Gerbier l'avocat a été mieux empoisonné par une médecine d'un empirique qui l'a brûlé vif; il n'est pas encore mort, mais on croit qu'il n'en peut pas revenir. J'attendrai demain l'arrivée du facteur pour fermer cette lettre ; avouez que j'abuse de la permission, et que mes lettres sont étemelles ; je parie que vous croyez que j'aime à écrire, eh bien, vous vous trompez, je suis en arrière avec tous ceux qui m'écrivent, et quand je me mets à dicter, Wiart pourrait vous dire que presque toujours il ne me vient rien.
Mercredi 26.
Le facteur est arrivé si tard, que j'ai cru que je n'aurais votre lettre que demain, et je balançais si je ferais partir la mienne; je vais donc commencer par un troisième volume.
Je regarde comme un très-grand malheur d'avoir un compatriote du caractère de Charles Fox; je n'aime point sa sorte d'esprit et j'ai bien mauvaise opinion de son caractère. Pour le Selwyn, je ne m'en suis jamais beaucoup souciée. Son esprit
1 La duchesse de Maiarin^ fille da duc d'Aumont. (A. N.)
est à bâtons rompus ; il ne peut briller que dans son pays, qui lui fournit, bien plus que ne ferait tout autre, des occasions de dire des traits et de bons mots. Le nôtre, où régnent la monotonie et l'uniformité , ne lui inspirerait rien ; vous m'avez une fois défini son esprit par un seul mot, je l'ai oublié. Était-ce inspiration? 11 me semble que c'était encore mieux que cela; si vous vous en souvenez, dites-le-moi. On dit que c'est tant mieux pour nous quand il y a bien des factions chez vous ; je ne saurais vous en souhaiter ; je hais le trouble et la fronde, je ne suis point fonatique de la liberté ; je crois que c'est une erreur de prétendre qu'elle existe dans la démocratie. On a mille tyrans au lieu d'un. Enfin j'aime la paix, et compae mon désir pour moi en particulier est d'être gouvernée, je n'ai point de repu* gnance pour l'autorité. Gela vous paraîtra bien absurde. Vous vous moquerez de moi ; mais j'y suis accoutumée.
Votre duchesse, chez qui vous alliez dtner, n'est-ce pas la sœur de feu milord Hyde? N'est-elle pas folle à lier ' ? Je comprends que vous craigniez le retour de M. de Richmond, d'aboixl à cause de sa santé ; mais ne craignez-vous pas aussi qu'il ne se joigne à Charles Fox? Tout cela se joindra-t-il à milord Ghatham? Toutes réflexions faites , j'aime mieux nous ; nous sommes de vrais moutons, nous paissons tranquillement : il est vrai qu'on nous tond un peu trop près en attendant qu'on nous égorge; mais que gagne-t-on à se révolter?
LA MÊME AU MÊME
Paris, jeudi 27 février 1772.
Ce^e lettre-ci sera un journal; il me paraît que cette forme vous plaît assez, et elle me convient aussi. Je vais reprendre les choses de plus loin.
Lundi, votre ambassadeur donna un* grand souper à M. le duc d'Aiguillon et à tous ses adhérents. Il y avait vingt et une ou vingt-deux personnes ; la grosse duchesse a dît que le choix était scientifique, parce que c'étaient des amis assez obscurs, et qu'il fallait être bien instruit pour les connaître et les trouver; les dames étaient au nombre de neuf, d'abord les trois généra-
< Feu U dachease de Queensberry. Madame du DefFand avait raison dans la première conjecture^ et ne se trompait pas beaucoup dans la seconde. (A.N.)
tions^, et puis mesdames de Forcadquier, de YaUbelle» de Nesie, d'Avway, de F Aigle, deFlamarens; les hommes» MM. le maréchal de Bi<^ebeu, de Mawrepas, l'ambassadeur de Sardaigne. Gomme je ne sois pas aussi savante que mikNfd Harcourt, je ne puis %-ous dire le nom des autres. Ce milord veut me donner à souper, il craint que je ne sois jalouse, et il a tort; je lui ai dit qu'il fallait qu'il pvtât madame de Mirepoir eC madsnse d'Ah> guillon, et qu'il leur laissât nommer la Gompag>nie; je soupai lûer chex le comte d^ Bro^e avec les deux maréchales. Il n y avait de femmes que la maf tresse db logis*, sa sceur, duchesse de BoufBers ' et moi; il y aTait dix ou doiize hoaunes. Ce soir et les deux jours suivants , je souperat chea moi ; aujounf huî j'aurai la mère Oiseau, pne madame de Polignae \ noopas ceHe que vous connaissez, mais celle du Palais-Royal, qui vous diTertirait; je l'ai raccrochée depuis peu, mais on ne la g;arde pas lon^emps. Ed voilà assez sur ce qui me regarde, je viens aux questions.
Vous ne me parle» plus de notre daDseuse * ; on dit qu'elle va revenir, et qu'elle est en dispute avec les directeurs de votre théâtre sur l'argent qu'on kâ a promis.
Est-il vrai que vous faites un livre sur le jardîna(|>e? Si eek est, d'oo vient ne m'en avez^vons rien dit? Il parait ici depuis quelques jours une ëpttre en vers, qui a pour titre : Resprttna à Voltaire; elle est d'un nomaié Clément^, cehn qui a écrit contre Saint-Lambert ; je l'ai lue ; elle ne vaut rien ; ainsi je ne vous l'enverrai pas. Il dit beaucoup de mal de tous nos beaux esprits ; il y a beaucoup de noms propres ; tout ce qu'il dit est vrai , mais est grossier, plat et lâche ; personne présentement n'écrit bien. Indiquez-moi ce que je dois lire; car, je vous le jure, excepté vos lettres (dont le style me plaît indépendamment de la main) tout m'ennuie.
venctrcŒi 89.
Je reprends ma lettre où je l'ai laissée; oui, vos lettres sont excellentes , et fussent-elles d'un înconnu , elles me plantaient
^ Les trois générations de la Camille du dac d'Aiguillon , sa mère, sa Cemme
et sa bru, la comtesse d'Agenois. (A. N.) ^ La comtesse de Brogîie, née Montmorency. (A. N.J 9 Mère de la duckcsse de Laittun. (A. N.) « Madane de P^lignac» née da Eumeia. (A. N.) ^ Mademoiselle Heinel, depuis madame Vestris. (A. N.) ^ Griiicfuc céftèbve <pii comment par flagorner Vokaire eC inic psr le dé-
cUrer. (A. M.)
DE MADAME LA MARQtrïSE'DU DEFFAND. SS3
infiniment. Vous rendez vos pensées à merveille, et tous pensez beaucoup ; je n*y trouve rien à redire , si ce n'est deux mots que vous en avez supprimés qui y faisaient fort bien ; apparemment que vous les croyiez eontraires à moa régime.
Je vis assez de monde hier» mais de& ennuyeux. Il faut apprendre à s'ennuyer» dit-oo^ ou veut dire apparemment qu'il but apprendre à ne pas s'enuiuyar; si quelqu'un a cette recette, qu'il me la communique; je lui aurai plus d'oblig;ation que s'tt me donnait deux yeux et qu'il m'ôtàt quarante ans. Je vis hier M. de Praslin ' ; les hommes sont bien différents des statues; la distimce de eelLes*ci les rapetisse» et c'esâ l'approche des autres qui les réduit pres€|iie à rien. Oh! que les places font d'iUnsions!
Samedi 29.
La journée d'hier fuipea de chose. Je vis la maréchale de Luxembourg» mon neveu, T archevêque, le reste ne vaut pas la peine d'être nommé. J'eus à souper madame de Gaoïbis, Pont-de-Yeyle et la Saint-Ghrysostome. Cette Gambis me plaît, elle a un caractère à la vérité froid et sec» mais elle a du tact, du discernement» de la vérité „ de la fierté. J'ai un c<»rlain désir de kû plaire qui m.* anime. Ce ne sera jamais ime amie , mais je la trouve. piquante; c'est de tCNutes les femmes d^id cette qui vous conviendrait le mieux.
L'on me donna hiev des vers de Voltaire pour le chancelier : on les a parodiés * ; je voudi*ais pouvoir vous tes envoyer : mais
* Le doc de Praslin» qui avait été Tun des secrétaires d*Etat durant l'administration de son cousin, le duc de Choiseul. (A. N.)
- Les vers de Voltaire se trouvent dans ses Œtwref. En voici fa. parodie ;
Je veux bien croire à tons ces crimes
Que la fable vient nous couler;
A ces iBonMreft, à leurs victimes
Qu'on ne cesse de nous vanter.
Je veux bien croire aux fureurs de Médée ,
A ses meurtres, à ses poisons, A Thorrible banquet de Thyeste et d'Atrée, A b barbare $àimt As» crueb LeMrigons : Ces cQBtas cependant a» sont crus de personne.:* •'' BCais f|iie Biaupeeu tant seul aik renversé les lois^
Et qu*ea usurpanjt la couronne.
Par tes K>r£aiu il rtffke au palais de nos cois , Voilà ce que j*ai vu ; voilà ce qui m*étonne.
J*avoue avec Tantiquité,
Que ces monstres sont détestables ;
Aussi ce ne sont «ne des febfcs,.
Et c'est ici la venté. . (A. N.)
cela ne se peut pas. J'ai voulu relire Clarisse, elle m'ennuie à la mort, Je la laisserai bientôt là. Adieu jusqu'à demain.
Lundi S mars.
Le lendemain n'a rien produit, le surlendemain guère davantage ; je soupai le samedi avec deux prélats qui se ressemblent comme deux gouttes d'eau , pour la taille, le son de voix, le même esprit , les mêmes sentiments , les mêmes idées , les évéques d'Ârras et de Saint-Omer ' ; ils ne sont ni plaisants ni badins : ce sont gens solides, occupés d'aflEaires d'administration; ils sont adorés dans l'Artois. Ils y font des biens infinis; c'est, à ce que je crois, où ils bornent leur ambition; ils en ont l'air, ils le disent, mais ils seraient, je pense, très-propres à des places plus importantes : enfin ce sont de bonnes têtes. Hier je passai la soirée au Carrousel ; c'est un autre genre ; je serais embarrassée Jde dire lequel. J'y retournerai encore ce soir pour mon lundi gras ; et demain , pour le mardi gras , j'irai chez madame de Jonsac , où il n'y aura que sa nièce d'AndIezy, la Saint- Gbrysostome et moi. Vous conviendrez qu'il n'y a point de plaisirs plus innocents.
Dans ce moment le facteur arrive; la lettre que je reçois répond à plusieurs articles de celleKîi. C'est comme si vous l'aviez lue. Je suis de votre avis sur l'ambition *, j'en reconnais le creux, le faux, le vide, mieux que personne; mais je la préférerais cependant à l'ennui , que j'ai peur qu'on ne confonde avec la tranquillité ; quoi qu'il en soit , je ne m'ennuie pas au moment que je reçois vos lettres. J'en suis contente. Peut-être ferai-je encore un journal; ce qui pourra m'en empêcher, c'est le manque de faits; je n'ose hasarder les réflexions, je ne sais jamais où elles peuvent me mener, et il est assez facile de vous déplaire. Il n'est pas besoin de vous dire que je suis fort éloignée d'en avoir l'intention. Avez-vous les Pëlopides de Voltaire? De tous les genres il ne lui manquait que l'ennuyeux ; il ne lui manque plus rien.
1 MM. de Conzié, qui étaient frères. L^évéque de Saint-Omer devint depuis arcbevèque de Tours, et mourut en Allemagne pendant la révolution. (A. N.)
3 M. Walpole avait dit : « Qu'est-ce que la grandeur externe? Un liommage qu*on rend aux rangs dans tous les pay^, dans tous les âges, aux sots bien nés, à leurs femmes bien ou mal nées, bassesse du peuple en présence des ducs, bassesse des ducs en présence des rois, adulation d'historiens, et menteries de généalogistes! Voilà contre quoi on troque le bonheur! Le bonheur, ce moment de tranquillité qu'on laisse toujours s'échapper , et qu'on ne retrouve plus! • (A. N.)
LA MÊME AU MÊME
Paris, il mars 1772.
Vous me donnez un conseil que je ne puis suivre; je n'ai ni le goût ni le talent d'écrire. Ce ne peut être un amusement pour moi ' , il faut que j'y sois déterminée par une raison quelconque ; je ne saurais écrire à froid ; le passé est presque effacé de mon souvenir; à moins qu'on ne me questionne, jamais je ne me le rappelle, et pour ce que je vois journellement, il ne m'intéresse pas assez pour chercher à en conserver le souvenir.
Je suis bien de votre avis, nous sommes fort monotones ' ; mais si vous n'êtes pas un original dans votre pays, c'est que tout y est outré et dépravé , et que vous n'êtes que naturel ; mais vous seriez un original chez nous, parce que nous ne sommes rien par nous-mêmes, et que voulant être quelque chose, nous nous faisons copie de tels et tels , qui le sont peut-être de ce qu'ils Tout lu , ou entendu raconter ; enfin la simplicité , la vérité ne se trouvent pas chez nous; j'en conviens.
Madame d'Aiguillon m'a chargée de vous demander si vous voulez l'Histoire de la ville de Bordeaux. Elle prétend qu^elle vous ferait plaisir.
^ M. Walpole avait conseillé à madame du DefFand, dans les termes suivants, de s*amuser en écrivant : « Mais pourquoi toujours lire? pourquoi ne pas écrire? cela intéresse davantage. Ecrivez ce que vous avez vu. Si vous n'êtes pas contente de ce que vous écrivez, vous n*avez qu'à le brâler. Mon ami M. Gray disait que si Ton se contentait d'écrire exactement ce qu'on ATait vu, sans apprêt, sans ornement, sans chercher à briller, on aurait plus de lecteurs que les meilleurs auteurs. » (A. N.)
3 M. Walpole avait dit : « Vous aimerez mieux vous tant qu'il vous plaira, vasâè soyez sûre que vovls êtes bien insipides auprès de nous. Vous êtes bien iDonotones, vos petits-maîtres savent-ils se faire tour à tour, beaux garçons, jockeys, législateurs, joueurs? Perdent-ils des millions, et se vendent-ib poar des pensions qui ne suffisent pas pour payer leurs bouquets journaliers? Ouï, nous avons des cadets qui donnent un louis par jour pour des roses, et des fleurs d'oranger au mois de janvier. lU entrent dans une assemblée derrière un buisson, comme nos anciens Anglais qui allaient à la rencontre de Guîllaome le Conquérant en portant chacun une branche d'arbre. Lauraguais le Visigoth s'en formalise. Enfin nous avons des Perses et des Spartiates; nos damoiseaux sont couverts de guirlandes, et nos femmes écrivent sur la république. Après, pas un individu qui ressemble à un autre : des originaux partout. Il serait impossible de faire un portrait qui ne serait reconnu d'abord. Je gage que vous m'avez trouvé assez original , moi ; eh bien , je ne fais pas sensation; on me trouve assez plat et raisonnable. » (A. N.)