I MARQUISE DU DEFFAND A M
Vous m'avez crue folle, je vous le pardonne ; vous croyez que la sensibilité et la tendresse ne doivent point être dans l'amitié, qu'elles supposent d'autres sentiments; vous vous trompez, nais j'abandonne cette matière. Tout ce que vous pourrez
penser du passé ne me fait plus rien. Vous n'aurez pas de sujets
à l'avenir de porter des jugements aussi fans.
M. Craufurd vous rendra plusieurs rogatons que j'hésite un peu à tous envoyer. Mais je suppose que dans vos heures de loisir vous pourrez les parcourir.
L'affaire de M. de la Borde pourra vous surprendre; j'en fis la proposition à M. de Beauvau, sans trop imaginer qu'elle fut acceptable; mais mon âge, et la facilité que ces personnes ont à se défaire de ces sorte sd' effets sans risquer d'y perdre, m'y détermina '.
Les autres papiers sont des plaisanteries que vous trouverez peut-être bien fades, mais que puis- je vous dire de plus piquant? M. Craufurd vous racontera la vie que je mène; il vous dira, s'il veut parler franchement, qu'il me trouve excessivement vieillie et de corps et d'esprit ; que le nombre de mes connaissances est assez étendu , mais que je n'ai pas uo ami, excepté Pont-de-Veyle , qui les trois quarts du temps m'impatiente à mourir; que la Sanadona est d'une platitude extrême, que je vis cependant fort bien avec elle, .qu'elle me fait faire une étude de la patience et de l'ennui; qu'enfin je suis assez raisonnable, mais pas infiniment heureuse, étant fort peu contente de tout ce qui m'environne, et moins de moi que de personne. Ma santé est médiocre, mais je n'en désire pas une meilleure , je serais fâchée d'avoir plus de forces et d'activité ; mais ce que je voudrais, ce serait d'être dévote, d'avoir de la foi, non pas pour transporter des montagnes, ni pour passer Us mers à pied sec, mais pour aller de mon tonneau à ma tribune, et remplir mes journées de pratiques qui, par un nouveau tour d'imagination, vaudraient pour le moins autant que toutes mes occupations présentes. Je lirais des sermons au lieu de romans, la Bible au lieu de fables, la Vie des Saints au lieu de l'histoire, et je m'ennuierais moins ou pas plus de ces lectures que de toutes celles que je fais à présent; je supporterais plus patiemment les défauts et les vices de tout le monde , je serais moins choquée, moins révoltée des ridicules, de la fausseté, des meoteries que l'on entend, et qu'on trouve sans cesse; enfin j'aurais un objet à qui j'offrirais toutes mes peines , et à qui je ferais le sacrifice de tous mes désirs. Voilà les châteaux en Espagne
' Madame du Deffand avait fait proposer à M. de la Borde, par son ami le prince de Beauvau , de convertir quelque capital qu'elle avait dan* le* fonda
publics, en une rente vipère, dans l'idée d'augmenter parla se» revenus. (A. N.)
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<me je fais dans mes insomnies. Quand je vous en parle, ce n'est pas pour m' eu plaindre, c'est souvent, dans les vingt-quatre heures, le temps où je m'ennuie le moins.
Demain j'aurai une grande assemblée chez moi. Le Rain Tiendra lire les Lois de Minos que l'on donnera le mois prochain; Voltaire l'en a prié par un billet qu'il m'a envoyé pour Ini, en même temps que son Ëpitre à Horace que je vous envoie, et qui vous fera convenir, si je ne me (rompe, que vous n'êtes pas le seul Horace qui reçoive d'ennuyeuses épltres. Je continuerai celle-ci jusqu'au départ de M. Craufurd.
Samedi SI, à onze heure» do matin.
J'ai, depuis le mois de juillet, trois in-folio et deux in-quarto des lettres de madame de Maîntenon au cardinal et au maréchal de Noailles ; un de ces in-quarto est des lettres de madame des Ursins ' à madame de Maintenon * ; je fais copier celles-ci , et je chercherai quelque occasion de vous les envoyer; elles sont assez curieuses, elles contiennent tout ce qui s'est passé depuis la fin de 1706 jusqu'à la fin de 1709. Il est plaisant qu'on me laisse ces manuscrits! J'attends qu'on me les redemande, peut-être les a-t-on oubliés : ils ne valent pas les Mémoires de Saint-Simon, il s'en faut bien.
Je suis un peu honteuse de toutes les rapsodies que je vous envoie, ce sont les événements importants de la vie que je mène.
P. S. A trou heures d'après-midi.
Comment donc! c'est un prodige , il m'arrive ce que je désirais. Je reçois une lettre que je n'espérais que mardi ou mercredi, et le commencement de cette lettre est ravissant ! Mais ce qui suit n'est pas de même , et ce pied douloureux, et cette main qui .s'enfle, me font craindre que ce ne soit pas une affaire
Vous me demandez de quoi fournir à la conversation ; vous recevrez une grande abondance de pauvretés dont vous ne pourrez pas faire usage, si ce n'est du paquet de Voltaire.
Je ne me souviens plus si je vous ai envoyé les Systèmes et les Cabales. Wiart prétend que oui; si vous ne les avez pas, je tous les enverrai par quelque autre occasion ; notre littérature
• La princesse de Chah il, devenue madame des Urjins, avait ronnu madame de Maintenon longtemps araut l'élévation de celle-ci. (A. K.) 1 Cet lettre» ont été publiées depuis. [A. N.)
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ne nous produit que des platitudes abominables ; c'est un de mes plus grands malheurs de ne savoir plus que lire : je rabâche tous les anciens livres. Je voudrais de tout mon cœur pouvoir vous amuser, mais je ne sais plus ce que c'est qu'amusements.
Mon paquet de Chanteloup était fermé ; je ne l'ouvrirai pas, mais je vous envoie des chansons qui furent faites pendant que j'y étais. Vous savez que la mode est le parnlage ; tous les présents qu'on tait sont de fil d'or à qui l'on donne toutes sortes de formes, chapeau, perruque, puits, souricière, chien, chat, oiseau : c'est la folie présente , et qui fait briller le faste et la magnificence, parce qu'on réduit à rien ce qui est fort cher. Je n'ai point donné dans ce travers , et je m'en tiens à faire de rien quelque petite chose. J'ai déjà fait de mon effilage soixantedix aunes de tricot. Bon ! il n'est pas vrai que vous ayez trouvé votre habit joli? Oserez-vous le porter? J'ai pensé que sa destination serait d'être donné à Philippe, et je m'en serais contentée; jugez de ma gloire, si vous daignez le porter.
Notre chose publique va toujours de même. Le chancelier et le d'Aiguillon sont toujours à couteaux tirés; tous les ministres sont réunis avec ce dernier, il n'y a que le Monteynard qui soit du parti de l'autre. La dame {madame du Barry) est toujours triomphante; plusieurs dames se présentent pour grossir sa cour. On les essaye, et on en rejette la plupart.
Madame la duchesse de Mazarin est à demi admise, c'est-àdire qu'elle est comme sont les doubles au théâtre. La princesse de Kinski ' a été rejetée; la princesse de Montmorency * s'est retirée depuis qu'on a reçu madame de Mazarin. Ce qu'il y a de bien plaisant, c'est que toutes les dames ne veulent point aller au spectacle avec celles qui sont admises.
Voilà tout ce que vous aurez pour le présent; si le Craufurd ne part pas demain, je pourrai ajouter à cette lettre.
» 1.1 princesse de Kimki, M Palfy. (A. S.)
1 hx princCTre Je Montmorency, née Mummorency, d'une branche de cette iUantre naiioa établie en Flandre. EUe fut nartée an prince de Moik-
murency, fila aîné du prince dn Tingri. (A. N.)
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LA liME AU MÊME.
Lundi 16 novembre 1771.
La poste cette fois-ci n'a retarde que d'un jour. Je n'ai jamais songé à vous foire des reproches, je n'ai qu'à me louer de TOlre exactitude; je De m'en suis prise qu'aux vents, qui me faisaient recevoir de vos nouvelles de trop ancienne date.
Celles que vous me donnez aujourd'hui de votre goutte m'affligent extrêmement. Deux mois de souffrances! rien n'est si terrible; est-ce que les bottines n'ont plus aucun succès? Vous devez être d'une étrange faiblesse. Je comprends que tout doit être fatigue pour vous, que vous ne pouvez pas parler, et que même vous ne pourriez pas entendre lire ; je sens , comme je le dois, l'effort que vous vous faites pour m' écrire.
Mardi 17.
Hier au soir j'eus assez de monde à souper; De Kain, a la prière de Voltaire, vint nous faire la lecture des Lois de Minas. Ah! je fus bien confirmée que la vieillesse ne fait que des efforts impuissants; le temps de produire est passé, il ne fau! plus penser à augmenter sa réputation, et pour ne la point diminuer, il ne faut plus faire parler de soi. Je suis bien trompée si cette pièce a le moindre succès ; il y a cependant quel ques beaux vers. Dès qu'elle sera imprimée, je vous t'enverrai On ne peut refuser à Voltaire la curiosité de le lire ; tant pis pour lui s'il s'expose à la critique. Son exemple doit servir de leçon non-seulement aux gens à talents , mais à tout le monde en général. On ne doit plus dans la vieillesse prétendre à aucun applaudissement ; il faut consentir à l'oubli, et le consentement qu'on y donne de bonne grâce peut du moins mettre à l'abri du mépris. Le petit Craufurd a assisté à cette lecture, il vous en rendra compte , mais il ne vous confiera pas combien les belles dames sont empressées pour lui ; il soupe ce soir chez Tldolc, qui voudrait bien qu'il lui trouvât plus d'esprit qu'à personne ; demain ce sera chez madame de Bussy ' ; celle-là voudrait être trouvée la plus belle. Madame de Cambis a aussi ses prétentions d'être jugée la plus piquante; enfin il est si
1 Madame de Bawy, nés Mener, azur de l'évêi|oe de Valence, et mariée «M. de Buisy, qui ■commande dan* l'Inde. (A. H.)
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occupé par les empressements qu'on a pour lui, qu'il l'est beaucoup moins de sa santé. Je croie qu'il partira dimanche; il soupera chez moi vendredi avec le duc et la duchesse de Manchester, et samedi avec sa bonne amie madame de Roncherolle; elle et moi nous sommes d'anciennes connaissances, des amies solides ; les petits soins ne sont pas pour nous, mats nous possédons une certaine confiance dont, en mon particulier, je suis fort satisfaite. Je vous répète encore qu'il vous portera de vrais rogatons, et qu'il m'a bien promis de ne vous les remettre que quand vous les lui demanderez.
Je viens de relire ma lettre, je la trouve ennuyeuse à la mort, mais elle passera telle qu'elle est ; quand je raisonne, je ne sais ce que je dis.
MADAME LA MADQCI9E DU DEFPAND A M. DE VOLTAIRE
Parif, 18 novembre 17T*'.
J'ai tout entendu, mon cher Voltaire, et je vous en dois des remerclments infinis. Je doute que les morts soient aussi contents de vous que le sont les vivants. Horace rougira (si tant est que les ombres rougissent) de se voir surpassé, et Minos de se voir si bien jugé, et d'être forcé d'avouer qu'il devrait subir les punitions auxquelles il condamne des gens moins coupables que lui. Astérie est très- intéressante. Le roi représente très-bien Gustave II; c'est en faire un grand éloge. Sans doute j'aime ce Gustave; j'ai eu le bonheur de te connaître pendant son séjour ici. Je puis vous assurer qu'il est aussi aimable dans la société, qu'il est grand et respectable à la tête de la chose publique. C'est le héros que vous devez célébrer et peindre, il n'y aura point d'ombre au tableau.
. J'ai eu un vrai plaisir à faire les applications que vous avez eues en vue en composant votre pièce. En vérité, mon cher Voltaire, vous n'avez que trente ans. Si c'est grâce à qui vous savez que vous ne vieillissez pas, vous vérifiez bien le proverbe : Oignez vilain, etc., etc.
J'ai été très-contente de Le Kain, il a lu à merveille; mais je
1 Cette lettre est une réponse 1 une lettre de Voltaire; celle-ci ne le trou- Tant point dan* l'édition de Beaumarchais , on a cru devoir la dounor ciavant, p. S8S. (L.)
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DE MADAME I.A MAtlQUISE DD DEFFASD. 389
oe suis point contente de la distribution des rôles, je voudrais qu'il fit le roi ; il dit que cela ne se peut pas ; je n'entends pas tes dignités théâtrales; il y en a pourtant bien de cette sorte à la cour et à la ville.
D'où vient ne voulez-vous pas connaître tout cela par vousmême? Cessez donc d'écrire, si vous voulez nous persuader que c'est votre âge qui vous empêche de venir. Vous avez quarante ans moins que moi, et j'ai bien été cette année à Chanteloup. Quand l'ami; est aussi jeune que l'est la vôtre, le corps s'en ressent; vous n'avez aucune incommodité positive.
Je serais ravie de vous embrasser, de causer avec vous, et de vous trouver d'accord avec ce que je pense sur le mauvais goût, le mauvais ton qui règne dans tout ce qu'on fait, dans tout ce qu'on dit, et dans tout ce qu'on écrit. Donnez-moi de vos nouvelles, envoyez-moi toutes vos productions ; ce sont des armes que vous me donnerez pour défendre la bonne cause.
Adieu, aimez-moi toujours un peu, et je vous aimerai toujours infiniment.
madame la marquise du deffaxd a h. le chevalier de l'isle (inédite).
Ce 1" décembre 177Ï.
Si le grand abbé avait toujours un aussi bon supplément que vous, monsieur, on pourrait attendre plus patiemment qu'il fût en état d'écrire '. Votre lettre est charmante. Je vous fais mon compliment sur vos succès dans votre nouvel emploi de négociateur. Aucun talent ne vous manque, et je suis très-flattée que vos occupations, vos amusements, ne m'effacent point de votre souvenir. Rappelez-moi , je vous prie, à celui de madame la comtesse de Brionne et de mademoiselle de Lorraine. Je n'ose pas leur dire moi-même toute la part que je prends aux nouvelles que j'entends dire; mais il est impossible, quand on a l'honneur de les connaître, de ne pas prendre un très-vif intérêt à tout ce qui les regarde.
Je compte passer la soirée jeudi prochain avec madame la maréchale de Luxembourg, je l'accablerai de questions, j'es-
* Il me semble avoir lu que l'abbé Barthélémy s'émit caué la bra* droit. Cet! peut-être une allusion à eette position. Néanmoins, le 7 du même moi» l'abbé écrit on fait écrire a madame dit DefFand. (H. de Vide.)
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père qu'elle m'apprendra que tout le monde se porte bien ; que cela ne vous dispense pas, monsieur, si vous avez quelque moment de loisir, d'en taire usage pour m'informer de tout ce qui se passe à Chanteloup; j'y suis toujours en esprit, mais je n'en ai pas moins besoin d'en être instruite.
Vous ne voua attendez pas que je vous mande rien de ce pays-ci, je crois qu'il n'y a rien de nouveau, j'entendis hier la réponse de la Harpe à YËpilre de Voltaire à Horace; elle sera imprimée mercredi, sans doute qu'on vous l'enverra. Je préfère votre correspondance à celle de ces grands poètes.
Voilà une chanson que j'ai apprise ces jours-ci ; je vous en dirai l'auteur quand vous l'aurez lue; il y a, dit-on, vingt-cinq ou trente ans qu'elle est faite.
Eli bien?
Vous m'entendez bien'.
La mienne est d'aimer tout ce qui est à Chanteloup, et vous en particulier, monsieur. Vous reverra-t-on bientôt?
MADAME LA MARQUISE SU 11ETFAND A M. HORACE WALPOLE
Pari*, dimanche 13 décembre 1772.
Ce dont je suis le plus pressée en ouvrant vos lettres, c'est d'en savoir la date; toujours Strawherry-Hill ! Ne verrai-je donc
■ Je ne comprend* pas celle chaînon. (H. de f Me.) On trouve te mot de cette énigme impie dam le couplet imprimé, avec quelques variantes, dans te* Contes ihéologitfuei , t. Ier, in-8D, 1783.
Ain ; Youi m entendez, bien.
Divine Mère du Sauveur, Priez pour moi, pauvre pécheur,
Vous m'entendez bien.
Voir Y Intermédiaire, excellent petit recueil; n° IX, 31 août 18114, p. 183. (L.)
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DE MADAME LA MARQUISE DO DEFFAND. Mtt
jamais : de Londres? Quelle abominable goutte! il y a trois mois qu'elle dure. Je crois que notre ami Craufurd vous trouvera terriblement changé; j'exige de lui un récit fidèle. Qu'y a-t-il à gagner d'être trompé? Je crois que vous ne m'avez rien caché de vos souffrances; de tout ce que vous valez, c'est votre vérité que j'estime et que j'aime le plus; elle ne m'est pas souvent favorable, mais j'ai la satisfaction de ne point traiter avec un masque, de ne point recevoir de fausse monnaie; je sens parfaitement à qui j'ai affaire, et si je suis trompée, je ne peux m'en prendre qu'a moi. Je me suis plu quelquefois, je l'avoue, à me tromper; c'était une faiblesse d'enfant, mais j'en suis bien revenue.
J'ai peu de choses à vous dire aujourd'hui qui me soient personnelles. Madame de Mirepoix doit m' amener cette aprèsdmée mademoiselle Pitt ' ; elle prétend qu'elle a demandé à me voir, et qu'elle aurait très-mauvais air à son retour en Angleterre, si on savait qu'elle ne m'a point vue. C'est apparemment a vous que je dois cette célébrité; si elle était vraie, j'en serais très-nattée, mais je sais trop ce qu'il en faut rabattre.
Les Beauvau, qui ont t'ait lin voyage en Lorraine, sont de retour de jeudi au soir; j'ai vu hier et avant-hier le prince et non la princesse, mais elle soupera chez moi demain : elle est venue fort à propos; on espère beaucoup en elle pour empêcher M. le duc d'Orléans de suivre l'exemple que vient de lui donner le prince de Condé, en se réconciliant avec le roi, malgré la protestation qu'il avait signée avec les autres princes, par laquelle ils taisaient serment de ne jamais reconnaître le nouveau parlement, et protestaient contre ce que la force ou la faiblesse pourrait leur faire faire. C'est M. le comte de la Marche ' (qui était le seul qui n'eut point signé la protestation) et M. de Soubise qui ont été les négociateurs; il y en a qui disent aussi l'abbé Terray; maison affirme que ni le chancelier, ni le d'Aiguillon, ni la dame* n'y ont eu la moindre part. Personne ne doute que le duc d'Orléans n'ait le plus grand désù- de faire comme son cousin : il n'y a que sou fils qui le
1 Mademoiselle Anne i'itt, iceur unique du premier comte de Chaînant.
1 Fil» du prince de Conti , le seul des princes du sang qui se soi! commua - Ment tenu lia c&té de la coor dans te* dijcmt-ious arec le parlement de Pari». (A. N.)
Madame du Barry. (A. H.)
retienne ; c'est un jeune homme très-entêté , et qui croît, ainsi que son oncle le prince de Gonti, jouer un grand rôle en étant à la tète d'une prétendue faction , qui n'a produit ni ne produira jamais d'autre effet que de n'être bonne à rien, et de ne pouvoir procurer du bien à leurs amis, a leurs domestiques, à la chose publique et k leurs propres affaires. Ce n'est pas ici comme chez vous : il faut être ici à la tête d'une armée quand on veut faire des remontrances. Ces grands princes, depuis leurs protestations, sont devenus des bourgeois de la rue Saint- Denis; on ne s'aperçoit point à la cour de leur absence, ni à ta ville de leur présence.
On nommera incessamment la maison du comte d'Artois; quand la liste paraîtra, je vous l'enverrai, et vous saurez ce qu'on peut écrire par la poste. Quand je trouverai des occasions sûres, je vous dirai tout ce qui viendra a ma connaissance; j'ai préféré cette fois-ci -de vous écrire par Couty ', à M. de Lauzun qui a du partir cette nuit pour aller passer six semaines chez vous. Qu'y va-t-il faire? C'est ce qu'il ne sait pas, je crois, mieux que moi. Je vous envoie la réponse de la Harpe*, une chanson et de petits vers sur M. le prince de Condé : il v en aura sans doute une infinité d'autres; je recueillerai ceux qui en vaudront la peine, et vous les aurez quand j'en trouverai l'occasion.
M. de Choiseul a eu un très-gros rhume; il s'est cru de l'eau dans la poitrine, et, pour la première fois de sa vie, il était devenu fort triste et fort inquiet : vous devez juger de l'état de la grand' m aman. Dans ce même temps arriva la clavicule de l'abbé ' , et une compagnie de vingt personnes dont elle n'était l'objet d'aucune. Cette femme, pas plus grosse qu'une petite poupée, a un courage de lion; tout le monde devrait l'adorer et l'aimer, mais elle ne produit point cet effet; ou l'estime, mais elle ennuie, parce que les vertus, quoique supérieures aux sentiments, ne sont pas si agréables : on est forcé a les admirer, mais cette admiration est une sorte d'effort qui fatigue. Voilà un raisonnement tout à fait de son goût; n'allez pas vous révolter contre : songez que je vous parle à l'oreille, et
1 Le frère d'une femme de chambre de madame du Deffand, qui cuit domestique en Angleterre. (A. N.)
3 Cette pièce avait pour litre : Réponse d'Horace à M. de Voltaire, en réponse à son Kptlre à Horace. (A. N.)
3 L'abbé Barthélémy s'était, par une chule, cassé la clavicule. (A. N.)
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qu'excepté Wiart , qui est «ne sorte de muraille, personne ne m entend.
Voici la chanson, sur l'air : He'veillez-vous , belle endormie.
Pour faim une fausse démarche Gondé se montre le premier; Crainte que son cousin la Marche Des homme» ne soit le dernier.
Vers adressés à madame de Monaco,
Quand le prince est à vos genoux, Vou« tentei (pie le prince est roui; El lorsque le prince tous lorgne, Je voia que Sou Alloue eit borgne.
Je donne à madame de Luxembourg, pour ses étrennes, un coffre de parfilage, c'est-à-dire couvert de fil d'or; c'est la mode : ce coffre sera rempli de diablotins; elle les aime a la folie. J'ai prié vainement Pont-de-Veyle de me faire des couplets; il ne Ta pas voulu, je les ai faits moi-même; ils sont détestables, qu'importe? les voici. Air : Réveillez-vous, belle n4ormie.
Un seul vers qui m'ait satisfait.
Je me suis adressée aux diables, A leurs ministres les lutins, Mais les trouvant peu lecourables, Mon recours est les diablotins.
MU>AHE LA MARQUISE DD SEFCAND A H. HORACE WALPOLE. Paris, 5 janvier 1773.
™ (acteurs ne rendent les lettres dans ce temps-ci que le lendemain de leur arrivée, par le grand nombre qu'ils en ont à attribuer; ainsi, quoique je vous aie écrit dimanche, je vous ™m encore aujourd'hui , pour répondre à votre lettre du 27 T*e je reçus hier. Je vois avec peine que vos forces reviennent ■en lentement; j'admire votre courage, et de vos vertus c'est *™e que j'envie le plus et que je n'aurai jamais; ce n'est pas à
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Ml CORKESPO.NDANCE COMPLETE
mon ftge qu'on peot l'acquérir; j'en suis bien fâchée, connais*
saut, parfaitement tous les inconvénients de la faiblesse.
J'ai reçu par madame Damer deux exemplaires des Lettres de madame de Pompadour; j'ai fait grand plaisir à Pont-de- Veyte en lui en donnant un. Vous pouvez. lire ces lettres, elles ne sont sûrement pas de madame de Pompadour; mais elles ne sont pas ennuyeuses ni de mauvais ton ; il y a du mal de beaucoup de gens. Je suis curieuse de savoir comment vous aurez trouvé celle de M. le dac d'Orléans '; j'avoue qu'elle me paraît très-bonne; il me semble seulement qu'elle s'est fait trop attendre ; c'est le sujet de toutes les conversations et de toutes les disputes.
Je ne reçois plus de nouvelles de Voltaire. Peut-être m'a-t-on fait des tracasseries avec lui. Il a écrit à d'Âlembert que le roi de Prusse lui avait envoyé une jatte de porcelaine où il y avait un Âmpbion, une lyre et une couronne de lauriers; Voltaire, par sa réponse , lui a demandé s'il mettait ses armes partout. Ce roi lui a répliqué par application de ces trois eboses à sa Henriade, à tous ses autres ouvrages, et même à ses bâtiments, car il prétend avoir construit une ville. Voltaire a envoyé copie de cette lettre que l'on dit être charmante, et à qui par conséquent le récit que je viens de vous faire ne ressemble pas.
Le livre dont vous êtes charmé réussit parfaitement ici ; mais il vient d'être défendu. Tout le monde dit qu'il est de l'abbé Raynal* : on en doit être étonné, car les ouvrages qu'il a faits précédemment ne donnaient pas lieu de penser qu'il en pût faire un aussi bon que le dernier; je ne l'ai point lu, je n'ai pas l'esprit assez solide pour faire de telles lectures, elles demanderaient une application dont je suis incapable, et un désir de s'instruire que je n'ai pas ; je ne cherche qu'à tuer le temps, faute de trouver les moyens de le bien employer. Je ne veux pas vous faire perdre le vôtre par une plus longue lettre. Adieu.
Qne vous dirai-je de mademoiselle Pitt? Elle m'a reudu deux visites; elle doit m'en rendre encore une avant qne de partir,
' Une lettre «la duc d'Orléans an roi. Le due, 1 ce qu'il parait , ne tarda p3- à mine l'«emplc lie Mb cuoni» , le prince île Conté, en ac récoDcifi*nl avec la cour. Le motif de cette aoumiaaion, et la récompense qui en fui le prix., étaient la permunion du roi d'épouser avec certaine* reatrictîotu madame de Montetaon. (A. N.)
* 1,'lliitoirt phîtompfiitfue et potitir/vc êtt deux Indes. (A. N.)
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à ce qu'elle m'a fait dire. Je crois qu'elle a beaucoup d'esprit, qu'elle a du goût, qu'elle jugetbieu des ouvrages. Je ne sais si elle juge aussi bien les hommes, elle les voit peut-être à vue d'oiseau, et se croit fort supérieure à tous; elle parle bien, mais pesamment; je lui trouve quelques rapports avec feu madame de Sandwich ' . Ne serait-elle pas uu peu envieuse et jalouse? Mais, à dire le vrai, je ne la connais pas assez pour la pouvoir juger; je pense qu'elle ne manque pas d'agrément quand elle est à sou aise, mais moi je ne le suis pas en vous parlant d'elle, car je ne suis pas en état de la définir.
MADAME LA MARQUISE DV DE FF AND A M. HORACE WALPOLE
Paris, 11 janvier 1773.
Vous avez vu, par ma dernière lettre, pourquoi j'ai été quelque temps sans vous écrire. Vous me demandez si l'on est content de vos Gramont; on trouve le papier fort beau, les gravures mauvaises ; le caractère pourrait être plus net, on voudrait plus d'intervalle entre les lignes, et le format trop carré; voilà toutes les critiques que j'ai recueillies. Pour VÊyitre dëdicaloire, personne ne l'a remarquée; du moins on ne m'en a pas parlé, et j'en ai été fort aise. Je suis si fatiguée de la vanité des autres, que j'évite les occasions d'en avoir moi-même.
Depuis les deux visites dont je vous ai parle , de mademoiselle Pitt, je ne l'ai point revue; on dît qu'elle ne se porte point bien, et qu'elle restera encore ici quelque temps. Je lui crois une sorte d'importance qu'elle ne veut pas commettre en «'abaissant à me rechercher; en effet, elle me ferait trop d'honneur. Je donnerai à souper jeudi aux Manchester et à votre ambassadeur*, qui ne me platt point du tout; j'aime mieux son secrétaire ', qui me parait bon homme et fort officieux.
Le Caraccioli me visite fort assidûment ; il adore madame de
> La coaateue de Sandwich, mère du feu coûte de ce nom. Elle éi*ît fille de Wiiuoi, comte de lluclieucr , et vécut longlemjis à Paris, où elle mourut uaiu un ige fort avancé. C'est à celte daine que Sinon de Lenclos donna Bon ponraït, qui ae trouve actuellement dans la collection de Stranlierry-Hill. (A. ïî.)
3 Le comte de Mansfield, alors vicomte de Slormont. (A. N.)
3 M. Saiut-Pat.1. (A. N.)
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Beauvau , son éloquence l'a subjugué : cet homme est un peu braillard, mais il est doux, et a de la franchise et de la candeur; sa santé n'est point bonne. Pour moi, je sors rarement de mon tonneau, et jamais avant neuf heures; je retranche tous les jours sur mon manger, et je me porte bien, aux insomnies prés; mais depuis huit ou dix jours, je ne dors pas plus de trois ou quatre heures par nuit, quoique j'en reste douze ou treize dans mon lit; mais comme je ne souffre point, je prendrais le mal en patience, si j'avais des livres qui pussent m' amuser; mais tout ce qu'on nous donne de nouveau est détestable ; le style d'aujourd'hui est horrible, lâche, recherché, de la philosophie partout, une morale rebattue, sèche. II y a un roman de M. Dorât, dont le titre est : les Malheurs de l'inconstance; il est par lettres, il est rempli de toutes les pensées, les idées, les réflexions qui lui ont passé par la tète depuis qu'il est né. Les événements ne cheminent point : j'ai eu la patience de lire le premier tome; pour le second, je n'ai lu que la lin de chaque lettre. Ab! vous avez raison, les lettres pleines de raisonnements sont bien ennuyeuses; il vaut bien mieux qu'elles soient à bâtons rompus.
Nous avons une actrice nouvelle1, je crois vous en avoir parlé; les uns la trouvent divine, les autres qu'etleledeviendra, et moi je pense qu'elle sera médiocre, c'est-à-dire peut-être un peu au-dessus de mademoiselle Vestris, mais qu'elle n'aura jamais une manière à elle, et qu'elle sera au-dessous de mademoiselle Clairon et de mademoiselle Dumesnil, quand elle a été bonne. Je continuerai cette lettre, s'il me survient quelque chose à vous dire.
Mardi j.
La journée d'hier n'a rien fourni. Je ne sortis qu'à neuf heures pour aller chez tes Garaman ; la compagnie était madame de Cambis, le comte de Broglie, son frère l'évéque et l'évéque de Mirepoix; la conversation fut douce et facile, et c'est sans comparaison la maison où je me plais le plus. Ma liaison avec eux se fortifie tous les jours, mais il y a de nécessité tous les ans une absence de six mois qu'ils passent à Roissy; je peux y aller tant que je veux, mais je ne saurais découcher; et faire dix lieues pour un souper me devient chaque année une corvée plus difficile; je n'ai de ressource fixe pour les étés que le
' M.idemoùelle Raucoun. (A. N.)
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Carrousel, mais à chaque jour suffit son mal, et jusqu'au mois de mai je ne manque pas de compagnie.
Par grand extraordinaire j'ai dormi celte nuit; je me trouve un peu réparée. Hier j'étais si fatiguée, que je m'endormis dans mon tonneau et que je reçus des visites tout d'un somme; la duchesse de Bourflers entra et sortit de chez moi sans que je m'en doutasse; je ne l'appris qu'à mon réveil.
A 3 heures du «oïr.
Je suis seule, je n'ai rien à taire et vous ne haïssez pas les longues lettres quand elles sont en style de gazette. Je vous dirai donc que je viens de recevoir une lettre de la grand' maman : voici ce qu'elle me mande après m'avoir parlé de votre santé.
> Remerciez -le bien pour moi , je vous prie , du présent qu'il i me fait ' , et ayez la bonté de me faire relier ce livre en beau ■ maroquin rouge, parce qu'il sera placé dans rtjon petit cabinet "particulier avec l'estampe de notre Horace. Il me ferait un » présent bien plus précieux encore, s'il voulait bien me donner " ses OEuvres; je goûterais le prix de l'ouvrage et je sentirais " cehu de l'amitié qui m'en aurait gratifiée. »
Il parait depuis quelques semaines un livre qui a pour titre : Les trois siècles de notre littérature, ou Tableau de l'esprit de aoi écrivains, depuis François /"jusqu'en 1772, par ordre alphabétique * .
J'ai été contente des deux premières pages de la Préface, elles annoncent un bon ouvrage; mais la suite en est si ennuyeuse, que je n'ai pu la continuer. Après vous avoir écrit ce matin , je me suis fait lire l'article de Voltaire, qui contient quarantetrois pages in-octavo ; je parierais qu'il n'est pas de la même main que le reste de l'ouvrage; je m'imagine qu'à peu de chose près, vous en seriez fort content. Si ce livre n'est point chez vous, et que je puisse l'avoir, je vous l'enverrai.
Vous aurez les Lettres de madame des Ursins, par la première occasion que je trouverai.
Je vous dirai que je soupçonne d'avoir fait l'article de Voltaire, M. de Pompïgnan; il respire la vengeance, et parmi les gens qu'il reproche à Voltaire d'avoir outragés, dont la liste est fort grande, il n'est point nommé. Je vais chercher l'article
1 L'édition des Mémoires An chevalier de Gramont, par M. Walpolc. (A. N.) 1 Par M. l'abbé Sabatier rlo Castre». (A. M.)
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Pompignan, et je vous dirai demain s'il me confirme mes
soupçons.
Mercredi 13.
Je lus l'article Pompignan hier, je me confirmai dans l'idée que celui de Voltaire était de lui, et qu'il était aussi l'auteur du sien. J'ai relu ce matin l'un et l'autre; mais soit qu'ils m'aient été plus mal lus, ou que je varie dans mes jugements, je n'ai plus d'opinion ; ce peut être de Palissot, de Fréron, enfin de qui on voudra. Je n'y ai point trouvé l'énergie que j'avais hier cru y trouver; ce n'est pas la peine de vous l'envoyer.
Les gens qui avaient critiqué le format de Gramont s'en dédisent; ainsi, si vous faites une nouvelle édition, croyez-moi, n'y changez rien, cela vous coûterait de la peine et des frais ; si vous voulez toujours que VÉpttre soit à la tête, gardez-vous bien d'y mettre mon nom. Je suis très-touchée et reconnaissante des marques de votre considération, et je ne prétends pas en tirer aucun autre avantage, et de plus, je ne veux point exciter de jalousie et donner occasion de parler de moi.
Je vous envoie un petit écrit sur les jésuites.
Trouvez-vous cette lettre un peu longue? Elle vous déplairait moins à Strawberry-Hill ; elle est déplacée à Londres, où vous avez mieux a faire.