LA PASSIOH DES JÉSUITES
Le Pape présente à divers souverains de l'Europe te général des jésuites, en leur disant : ECCE HOMO ; à quoi répondent ces princes, savoir :
Le roi do Portugal Toile, toile, crucifye.
Le roi d'Eipagne Item ett mortii.
Le roi de France l'or dicitis :
La reine de Hongrie Quîd malifecît?
I, 'empereur Non inventa in eo courant.
La roï de Pmflt Qnid ad me?
La république de Venise ....... Aon l'a die ftite, ne forte
fiât in populo.
La république de Lucques Virum non nori.
Le roi de Kaplrs et l'infini due de Sot legem kabemus, et tecutidui
Parme gtm débet mari.
Le roi de SardaigM Jnnocems mm a tangmine ejits.
Le pape réplique Corripiam et emendattim vobis
Le général des jésuites fait titt diei returgam.
Tous les ordres religieux disent au Pape :
, Jubé eryo cuilodiii ttpnbknim usi/ite in diem tertium, nefoile ventant di.tripuli fjus, et futentur eum, et dicant plebî :
jmHEiir il hoktl'ii, et erii noviasimua errer pejor priure. Le pape réplique Ite, cuitodile, licut tcitis.
MARQUISE DU DEFFAND A M. HORACE WALPOLE. Pari*, lundi S5 janvier 1773.
Je suis on ne peut pas plus affligée de ce retour dégoutte , mais vous auriez eu grand tort de me le laisser ignorer : je me repose sur la confiance que j'ai que vous m'informerez toujours exactement de votre santé; je compte que sur cet article vous me parlerez avec autant de vérité que vous avez fait tant de fois sur d'autres, c'est-à-dire sans aucun ménagement.
Vous enverrez, dites-vous, à la grand' maman, non-seulement tout ce que vous avez fait, mais tout ce que vous avez imprimé1. Je vous dirai naturellement que je ne vous le conseille pas : elle n'entend point l'anglais; la demande qu'elle vous a faite est une politesse et un mouvement d'amitié pour vous et pour moi : elle ne s'en souvient peut-être déjà plus ; attendez qu'elle vous renouvelle sa demande. Ignorez-vous que dans notre pays on a une civilité banale qui ne signifie rien? La grand' maman a mieux que cela, j'en conviens; elle a de la bonté, elle veut obliger, elle veut qu'on soit content d'elle; mais excepté son
1 M. Walpole avait dit : • J'obéirai au* ordre* de la grand 'maman comme imprimeur, non comme auteur. Elle aura un» la livrel de nu pre»e, donl quelques-uni (ont de moi. Il* *c vendrai) t eu futur comme de* rareté* , pal comme de bons écriu; mai* voilà le «eul litre (oui lequel j'aurai la hardiesie de le* offrir à madame de (Aoiseul. Ce n'est pas que je la soupçonnerais d'être capable de me traiter comme a fait Voltaire, qui me demanda mon Richard III, et poil m'accusa de lui avoir envoyé ma ouvrage* «an* qu'il me le» eùl iliiiinili" Je ne tarais pal que la grand'maman lût l'anglais; li elle ne le «il point, j'aurai le plaisir de lui marquer mon attachement. Je craindrai l'abbé, *i pour rendre complète la luile de me* împrenioni, j'y met! ma tragédie; j'ai moina de répugnance pour mon Chitcau d'Otranle, qui peut paner poor ont pJaiianteriej mai* une tragédie dont le sujet al révoltant, voilà qui tu curieux. (A. N.)
300 CORBESPOKDANCE COMPLETE
mari , soyez sûre qu'elle n'aime rien ; gardez vos livres , croyezmoi.
Comment avez-vous pu croire que Voltaire fut à Paris, et que je ne vous l'eusse pas mandé? Il n'est pas assez fou pour y venir, et je suis bien éloignée de le désirer. Je n'entends plus parler de lui ; il n'a pas répondu à la lettre où je le remerciais de la lecture que Le Rain m'était venu faire de ses Lois de Minos : si je n'avais pas conservé cette lettre, je croirais qu'il y avait quelque chose qui aurait pu lui déplaire; je l'ai relue, et je n'ai pas cette crainte.
Vous et M. Selwyn, vous êtes de mauvais puristes dans notre langue ' ; j'ai consulté un très-grand grammairien, M. de Beauvau, pour savoir si j'avais fait une faute en écrivant : par un grand extraordinaire, fat dormi, etc. C'est une expression, m'a-t-il dit, fort usitée dans la conversation , dans les lettres et dans les discours familiers. Ce n'est pas que je prétende au beau langage ; je ne sais pas un mot de grammaire, ma manière de m' exprimer est toujours l'effet du hasard indépendant de toute règle et de tout art ; aussi je ne suis point flattée quand on médit que j'écris bien, car je n'en crois rien.
Si vous faites une seconde édition de Grammont, il y faudra observer bien des choses; que les caractères soient plus nets, l'encre plus noire et moins grasse , les lignes moins pressées et l'orthographe mieux observée ; surtout substituez le mot aimable à la place d'amiable, ce dernier n'est point en usage. Voilà ce qui regarde le public. Pour ce qui me regarde en particulier, et que j'ai fort à cœur, c'est que mon nom ne soit jamais imprimé; j'ai craint qu'il ne le fût dans votre première édition, je crains bien plus qu'il ne le soit dans ta seconde ; on croirait que, mécontente de ce que l'on ne m*a pas devinée, j'ai obtenu que vous me fissiez connaître; je suis bien éloignée de chercher la célébrité, je crains la considération qu'on n'exprime que par la jalousie et l'envie; trouvez bon que je me contente d'être considérée par vous; je recevrai toujours arec reconnaissance et
' Voici la manière dont H. Walpole s'était exprimé : • M. Selwyn et moi non* trouvons que voire commerce avec nain autres Anglais vient d'influer •or la pureté de votre style. Avons-nous raison de nous formaliser d'une expression dans votre dernière lettre où vous vous servez de celte phrase, par extraordinaire; — j'ai dormi celle nuit par grand txtraordinairc , nous a l'air extrêmement anglais. Nous voilà puristes 1 Ce que je trouve quasi crime dans de* lettres familières dont les négligences sont îles beautés. • (A. N.)
plaisir toutes les marques d'estime que vous voudrez bien i donner, mais de vous à moi '.
MADAME LA MAflO/LISE DU DEFFAND A M. HOBACE WAT.POLE. Paris, lundi 1" février 1773.
Si mes inspirations vous font rire, vos appréhensions me font le même effet. Est-il possible que vous en ayez encore? Je vous croyais le tact plus fin; maïs laissons cela. Ce qui est bien éloigne de me faire rire, c'est l'obstination de cette maudite goutte ; maïs c'est encore sur quoi il faut me taire.
J'eus bien envie de vous écrire l'ordinaire d'avant celui-ci, pour vous apprendre la nouvelle du jour; c'est que madame de Forcalquier avait été à Choisy, le mardi 26. Il y eut comédie ce jour-là; la nouvelle actrice y jouait le rôle d'Hermione; la dame soupa avec le roi ; la voilà admise aux voyages. J'en suis fort aise par rapport à madame de Mirepoix : tandis que tout le inonde s'en étonne, moi je ne suis étonnée que de ce que cela n'a pas été plus tôt.
On ne parle ici que de bals d'après-di nées ; il y en a trois ou quatre par semaine. Les Brienne, les du Cbàtelet, M. de Monaco, M. de Bouzolles, etc., etc., sont ceux qui en donnent le plus souvent. Je soupe ce soir chez madame de Luxembourg, pour entendre réciter par la Harpe sa tragédie des Barmécides tout entière : car nous n'en entendîmes que trois actes, il y a aujourd'hui quinze jours.
J'attends votre réponse sur les Trois siècles de notre littérature et sur VAlmanach royal; j'y joindrai les Lois de Minos, et sî vous voulez tout cela, je vous l'enverrai par les Manchester, qui partiront dans le courant de ce mois; ils souperont jeudi chez moi.
' M. Walpole lui dit en réponse : ■ Les critiques de mon Gramont ne ■ne choquent point, elles sont bien légères. Je trouve votre éloignement pour y voir voire nom très-déplacé. On en aura dit tout ce qu'on en pourrait dire, et qu'importe? — La jalousie des envieux doil-elic être un obstacle à la déclaration de mon amitié et de ma reconnaissance ï II me semble que l'omission me donne mauvaise grâce, et a l'air de partir de ma timidité plutôt que de la votre. C'est pourquoi j'insiste, et vous supplie de m'accorder la permission. • (A. H.)
30S CORMESPONDÀNCE COMPLÈTE
Mardi 1.
J'ai entendu les Darmécides, j'ai eu du plaisir; il y a de trèsbeaux vers; je crois qu'il y a beaucoup à critiquer, et que la chaleur avec laquelle l'auteur l'a lue a pu faire illusion ; si elle est bien jouée, je croîs qu'elle aura du succès; il n'y a pas de comparaison aux Lois He Minos.
Mercredi 3.
J'eus hier à souper les Beauvau, madame de Luxembourg, l'évéque de Mirepoix, M. de Stainville, le comte de Broghe, Pont-de-Veyle et l'ambassadeur de Naples; jamais je ne me suis plus ennuyée. Nous débutâmes par lire un long écrit de Voltaire que l'ambassadeur avait apporté, et nous annonça comme devant nous faire mourir de plaisir; c'est l'éloge des philosophes et de la philosophie. Il prouve, par cent exemples, qu'il n'y a point eu d'Etats heureux et bien gouvernés , que lorsque les philosophes ont dominé; cet écrit a trente ou quarante pages. Nous eûmes après, quantité de petites histoires, de petits récits que nous fit la princesse, et tous étaient à sa plus grande gloire : je me contins avec une fermeté héroïque et une prudence consommée pour ne point laisser entrevoir ce que je pensais. Je m'aperçois avec plaisir que les efforts que je fais me sont trèsutiles, non-seulement pour éviter l'écueil présent, maïs pour me faciliter de me garantir de ceux à venir; je me dis souvent : Si M. Walpole était témoin de ma conduite, il en serait content.
. MADAME LA MARQUISE DC DEFFAWT» A M. HonACE WALPOLE. Dimanche 7 février (775.
Ceci est un hors-d'œuvre ; mais vous ne vous en apercevrez que par la date ; je suis toute seule et de très-mauvaise humeur. 11 n'y a point eu de courrier aujourd'hui et je l'attendais avec impatience, étant (s'il m'est permis de le dire) fort inquiète de votre santé ; être dix jours sans recevoir de nouvelles me semble un peu long : j'espère en apprendre demain, et que vous aurex été en état d'écrire. Si votre main était entreprise, M. Craufurd, je me flatte, prendrait la peine d'y suppléer.
11 n'y a rien ici de nouveau ; il devait y avoir un bal mercredi, chez M. d'Aiguillon, une espèce de fête qu'il devait donner à
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madame la comtesse ' ; mais le roi fait un voyage ce jour-là , je ne sais pas si c'est partie remise ou rompue.
Les Manchester partent dans le courant de celte semaine; je compte que votre première lettre m'apprendra si vous voulez les Trois siècles de noire littérature; vous les avez peut-être chez vous, mais si vous ne m'en parlez point, je vous les enverrai toujours avec lés Lois de Minas qui vous surprendront. Comment, quand on a fait de si bonnes choses, peut-on se résoudre à en faire de si médiocres? pourquoi ne se pas taire quand on n'a rien à dire? Il n'y a que les fous et les bétes à qui il est permis de parler toujours, parce qu'ils n'ont pas plus d'idées dans un temps que dans un autre. M. Francés croit m' avoir trouvé un traducteur. Je n'abandonne point le projet de faire traduire votre tragédie; je ne l'exposerai point à la critique; je devrais supposer qu'elle n'en est point susceptible, mais nous sommes des gens fort difficiles; ce qui est hardi nous parait extravagant, et ce qui n'est pas fade nous parait grossier : oh! nous avons le goût bien délicat. Qnand je dis nous, j'ai tort, je dois m'en excepter; je ne saurais lire les ouvrages d'aucun de nos beaux esprits ; ils n'apprennent rien , c'est toujours l'éloge de la philosophie, ou plutôt celui des philosophes; ils ne veulent pas qu'on croie en celui-ci, qu'on obéisse à celui-là; ce sont de sottes gens; ils ont un grand nombre de partisans aussi sots qu'eux.
Je pensais ce matin que j'étais bien vieille, et je m'examinais pour savoir si je serais bien aise de revenir à trente ans. En vérité, en vérité, j'ai senti que non. De quoi remplirais-je le temps que j'ai à vivre? Il faudrait toujours en venir au terme où je suis; je suis quitte actuellement des malheurs que j'ai éprouvés; je ne serais pas bien aise d'avoir à recommencer; ce n'est pas que je ne craigne la mort ; mais comme on ne peut l'éviter, je ne m'afflige point du peu d'espace qu'il y a entre ce moment-là et celui où je suis. Tout ce que je désirerais, ce serait d'avoir un caractère semblable au vôtre, de ne pas connaître l'ennui; c'est un mal dont on ne peut se délivrer, c'est une maladie de l'âme dont nous afflige la nature en nous donnant l'existence; c'est le ver solitaire qui absorbe tout, et qui fait que rien ne nous profite. Ne renvoyez point à la raison : à quoi est-elle bonne? Tout ce qu'elle nous apprend, c'est de
' DuBarry. (A. N.)
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souffrir sans se plaindre; mais elle n'empêche pas de souffrir; elle enseigne encore, je l'avoue, à avoir des égards, à ménager les gens avec qui l'on vit, à supporter leurs ridicules, à conserver ses sociétés, à n'écarter personne de soi, je conviens de cela : eh bien! je n'en suis pas moins toute seule aujourd'hui, jusqu'à ma chère compagne la Sanadona, qui m'a quittée pour aller a l'Opéra avec monseigneur le duc de Praslin, dont elle est grande favorite. C'est à son absence que vous devez vous en prendre, si mon bavardage vous ennuie.
Jeudi 10 février 1773.
Ce sont les Manchester" qui se chargent de vous remettre ce paquet. Si vous les voyez, ne manquez pas, je vous prie, de leur dire tout le bien que je vous ai mandé d'eux. Bien n'est plus aimable que la duchesse', et si vous la connaissiez, elle vous plairait infiniment; elle a réussi auprès de tout le monde; on dit sa figure très-agréable; et pour ses manières, je m'en rapporte à moi-même; personne n'est plus doux, plus poli, et n'a le désir de plaire d'une façon plus agréable; elle est prévenante sans être empressée, et a infiniment l'usage du monde, et de cet usage fait pour tous les pays. Vous m'en croirez engouée; non, je l'ai vue peu souvent, je n'ai pas désiré de ta voir davantage, je n'aurais su de quoi l'entretenir, et j'aurais craint de l'ennuyer.
Je vis hier le fameux M. Burke ' ; il parle notre langue avec la plus grande difficulté, mais il n'a pas besoin de sa réputation pour se faire juger homme de beaucoup d'esprit ; il trouva assez de monde chez moi et bonne compagnie, entre autres le comte de Broglie, l'évéque de Mirepoix et le Garaccioli; il me fut amené par un M. Warte, qui me parait le mâle de feu madame Hesse; vous ne connaissez peut-être pas l'un, et vous n'avez peut-être jamais vu l'autre; je leur donnerai à souper mercredi.
Le courrier du mercredi a manqué ; je n'attendais pas absolument de vos nouvelles, mais je trouvais qu'il n'était pas im-
1 Le feu duc île Manchester et s;i famille. (A. N.)
* Elisabeth cTAshwood, duchease douairière de Manclieater. (A. M.)
» Le célèbre Edmond Burke. (A. N.)
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possible que j'en reçusse. Me voilà remise à dimanche. J'attends avec impatience d'apprendre quel est votre état et celui de monsieur votre neveu.
Peut-être ne vous soucierez-vous guère de tout ce que je vous envoie.
MADAME LA MARQUISE DU DEFPAND A M. HOllACB WALPOLE. Mercredi 17 février.
Ce que vous me mandez de votre état m'afflige infiniment, et surtout l'idée que vous avez de ne jamais guérir. Je suis bien éloignée de penser de même; le retour du beau temps vous :;uérirn, je le croîs, je l'espère. Je sais bien qu'il n'y a point de conseil à vous donner sur votre régime; vous avez toujours observé le plus sévère, et vous ne vous êtes point attiré les maux que vous souffrez. Est-ce une consolation de n'avoir point de reproches à se faire? Si c'en est une, elle est bien faible. Est-ce un bonheur d'être né? dites, le pensez-vous? Mais je me tais; il ne faut pas ajouter la tristesse et l'ennui à tous vos antres maux.
Je prévoyais bien que les Lettres de madame des Ursins ne vous amuseraient guère; celles de madame de Main tenon ne vous auraient pas été beaucoup plus agréables ; on y trouve plus la femme d* esprit, mais il y règne une réserve, une contrainte qui ôtent tout le plaisir. On aura incessamment les nouvelles Lettres de madame de Sêvigné. J'ai remis à les lire quand elles seraient imprimées; je doute qu'elles soient aussi agréables que celles à sa fille; toute lettre où l'on ne parle pas à cœur ouvert, où l'on ne dit pas tout ce qu'on pense, tout ce qu'on voit, tout ce qu'on fait, où l'on n'écrit que pour écrire, où l'on démêle de la réserve, de la contrainte, devient une lecture bien fade. Celles que je reçois du grand abbé ne sont pas dans ce goût-là ; elles sont gaies et naturelles, et s'il n'y dit pas tout, il le laisse deviner. Il m'annonce un petit voyage ici dans le courant du mois prochain; j'en aurais du plaisir, si je pouvais en avoir.
La Bellissima en est restée à sa première sortie; elle n'a été suivie d'aucun autre voyage, elle n'est invitée à aucune fête, elle essaye de faire passer tout cela pour de la dignité ; elle s'est
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rendue, dit-elle, à une invitation que personne n'oserait refuser. Cette raison serait bonne, si à cette soumission nécessaire elle n'avait pas ajouté une visite d'une heure qui ne l'était nullement; mais l'obscurité dans laquelle elle vit couvre tout; comme on pense peu à elle, on ne la blâme qu'en passant.
Il y a un monde énorme chez mes parents. C'est un bruit, un tintamarre qui accable la grand'maman ; pour le grand-papa, il en est ravi. Ils auront une bien plus belle visite les premiers jours de carême, de M. le duc de Chartres : cela surprend tout le monde. L'archevêque de Toulouse et son frère y arrivent aujourd'hui. Enfin, qu'est-ce qui n'y va pas? il n'y a que ceux qui ne cherchent pas la considération.
Je donne ce soir à souper à votre M. Burke;il y a des gens ici qui l'appellent Junius ' ; il me parait avoir infiniment d'esprit. Il parle très-difficilement notre langue; je lui donne une compagnie que j'ai tâché de lui assortir ; un M. Dubucq qui est aussi un grand esprit'; le comte de Broglie, l'évêque de Mirepoix, madame de Cambis, les Caraman, etc. Adieu.
MADAME LA MARQUISE DU DEFFAND A M. HORACE walpoi.F.
Paria, mercredi SI février 1773.
Ab! je le vois bien , il est impossible que vous soyez jamais content de moi; tantôt c'est une chose, tantôt c'est une autre qui vous choque ou qui vous déplaît. Mais je ne sais d'où vient vous vous êtes fait de moi une idée dont il ne vous convient pas de revenir ; gardez-la, si cela vous fait plaisir ; pourvu que vous n'ayez plus de goutte, ni de fièvre, tout m'est égal; je désirerais seulement n'être pas obligée à m' observer quand je vous écris; on est quelquefois entraîné a parler de soi, à dire ce qu'on désire, enfin tout ce qui passe par la tête; mais cela ne vous convient pas, je m'en abstiendrai, mes lettres seront plus courtes et même moins fréquentes, si vous le voulez; je
1 Beaucoup de monde soupçonnait alors que H. Jiurke était l'an leur de* célèbre* Lettres de Junius. (A. N.)
3 Dana les Mélanges de madame Necker il ut fail mention de ses opinion» lur différents sujets et de ses traits d'esprit. Il avait été premier commis de la marine sous le duc de Praslîii , durant l'administration du duc de CHoiseul, et jouissait de In réputation d'un nomme a grands talents et d'une rigoureuse probité. (A. N.)
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suis résignée à tout, excepté à faire fies gazettes. Quel intérêt prend-on à Londres à ce qui se passe à Paris? Qu'importe à mi lords et messieurs de savoir les fêtes que l'on donne à la cour, les succès d'une nouvelle actrice, les tracasseries des bals? Il faut être sur les lieux pour que cela intéresse; et quand od a l'Océan entre le pays qu'on habite et celui dont on reçoit des nouvelles, c'est à peu près comme si on en recevait de la Chine ou de l'autre monde. Je vous dirai pourtant que M. le duc de Chartres voulait aller a Chanteloup, qu'il en avait eu la permission, c'est-à-dire qu'on lui avait dit, comme on dit à tout le monde : « Faites ce que vous voudrez. » Il écrivit, le 18 de ce mois, au grand-papa qu'il irait lui rendre, visite les premiers jours de mars; le grand-papa a refusé cet honneur par une lettre très-respectueuse et très-raisonnable, et telle qu'il convient à sa situation. Un homme qui est dans la disgrâce ne peut ni ne doit point recevoir des marques de bonté distinguées de ceux qui appartiennent au maître. Mais qu'est-ce que cela vous lait? Rien, et a moi pas grand'ebose.
Adieu, guérissez-vous, et portez de moi tels jugements que bon vous semblera; j'ai renoncé aux vanités de ce monde; vous me donnez une commission que je doute de pouvoir exécuter ' . Quel ouvrage faites-vous donc qui vous rend celte connaissance nécessaire? Une bâtarde de Jacques II, le nom de sa mère, etc. Je ne connais point de vieux catholique anglais : je ne connais que des Anglais hérétiques et modernes ; enfin j'y tacherai, mais ne comptez pas sur le succès.
Cette histoire de M. Blackier est-elle nouvelle? Il me semble que je l'ai lue dans des livres d'anecdotes anciennes '.
Il me parait que mîlord Stormont a assez d'indifférence pour
1 Celte commiuion était conçue en ces Icrmci : • On m'a conté une anecdote dont je «uis très-curieux d'apprendre le» détails. C'eut qu'il mourut, il y ■ cinq ou ail ani, à Saint- Germa in en Lave , une vieille femme qui t'appela ît madame Ward; après fa mort on vérifia sur ses papiers qu'elle était Elle naturelle de notre roi Jacquet II. Je tiens celte histoire de bonne main, et je tous •rnrii très-obligé u voua vouliez vous donner la peine de vous informer de tout ce qui la regarde, comme le nom de la mère, son propre âge, etc.; vos* hici combien j'aime lei particularité* bitloriquat. ■ (A. N.)
' M. Walpole avait écrit à madame du Dcffand que le colonel Blackier t'était batta en duel avec un Irlandais, qui te prétendait offensé de ce que le colonel Blackier était secrétaire d'ambassade avec le lord d'Uarcourt à Paria, M avait réfuté de le présenter à Versailles parce qu'il n'avait jamais été présenté à Saint-Jainct. (A. N.)
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3US CORB.ESPONDANCE COMPLÈTE
ce que je pense de lui; il a raison. Nous avons encore ici un Anglais que vous ne connaissez, je crois, pas, c'est-à-dire que vous ne voyez pas, car vous en entendez bien parler, c'est M. Burke; il est très-aimable; il vous portera un livre dont il (ait grand cas; on ne l'a point encore en Angleterre, et je juge par le plaisir qu'il lui a fait , qu'il vous en fera aussi ' . Si vous voyez ce M. Burke, il pourra vous parler de moi. Je me flatte qu'il s'en louera; j'ai eu pour lui toutes les attentions possibles; tous mes'amis et mes connaissances m'ont secondée, il partira content de notre nation.
MADAME LA MARQUISE DU DEFFAND A M. HORACE Vf ALPOLK. Pan., M février 1773.
Je vous écris d'avance, je ne sais quand vous recevrez cette lettre, ce sera M. Burke qui vous la portera. Si ce livre * que je vous envoie ne vous plaît pas, prenez-vous-en à lui; il me l'a tant vanté , que je me suis imaginé qu'il vous ferait plaisir. On a quelques difficultés à l'avoir, on en a fait une seconde édition, à laquelle on a mis des cartons, celle-ci n'en a point; c'est le discours préliminaire qui charme tout le monde; il pourra bien ne vous pas faire le même effet; mais vous me saurez gré de l'intention.
Je vous envoie la lettre de M. le duc de Chartres au grandpapa avec la réponse. On a fait beaucoup de couplets sur les princes, sur les ministres; ils sont très-méchants et très-mauvais. Je les ai envoyés à Ghanteloup sans en garder de copie; si je puis les ravoir, je vous les enverrai.
Je ne puis bien entendre ce que vous me dîtes à l'occasion de votre tragédie, avant de l'avoir lue; tout ce que je sais, c'est que je comprends mieux, je l'avoue, les sentiments, que la grossièreté des passions. Je ne suis nullement attachée à la pureté ni même à la politesse du style; je déleste les phrases et j'aime l'énergie, et c'est ce qui me fait aimer vos lettres, même celles dont les jugements ne me paraissent pas justes.
1 La Tactique de M. le conte de Guibert, le même a qui m>d( adreuéet lei Le'trei de mademoiselle de Lcapinatle. (A. N.)
1 La Tactique du comte de Guibert, qui ne pouvait plaire à Burke que par la préface. (A. N.)
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Hais vous y dites toujours vos pensées avec force et vérité. J'entends par vérité ce que vous croyez vrai, quoique très-souvent il me paraisse le contraire.
Je me flatte que celte explication ne vous déplaira pas, je l'ai crue nécessaire pour qu'elle nous sauvât à l'avenir toute méprise, toute fausse interprétation, et toute manière indirecte.
Vous m'avez donné une commission que j'ai crue d'abord impossible à exécuter. Cependant le désir de vous obliger m'en a fait chercher les moyens. J'ai écrit à madame de la Marck qui connaît tout Saint-Germain et qui y règne, ainsi que M. de Noailles son frère; elle m'a fait une réponse très-polie dans laquelle elle me marque qu'elle va prendre toutes les informations que je désire; je souhaite qu'elle réussisse à satisfaire votre curiosité.
M. Burke ne partira que lundi; je pourrai reprendre cette lettre, s'il me survient quelque chose à vous dire.
Samedi 27.
Nous apprîmes hier la mort du roi de Sardaigne ' . Le mariage du comte d'Artois avec la sœur de la comtesse de Provence était déjà arrêté, maïs aujourd'hui il y aura double alliance; Madame, sœur de M. le Dauphin, épousera le duc de Savoie *; l'échange se fera, dit-on, dans le mois de novembre; on dit qu'il est très-certain que madame de Forcalquîer sera dame d'honneur de la comtesse d'Artois; rien n'est plus surprenant. Je voulais parier que cela ne serait pas, mais on m'a bien conseillé le contraire.
J'ai reçu ce matin des nouvelles de Chanteloup. La grand' maman ne se porte pas trop bien; elle est maigre; elle est faible, son pauvre petit corps n'a pas autant de force que son àme a de courage. Le grand-papa se conduit parfaitement avec -elle, d'une manière simple, naturelle, même affectueuse. La belle-sœur ne manque à rien ; mais malgré tout cela, excepté l'abbé qui ne vit que pour elle, elle est tout isolée, et son amour-propre doit beaucoup souffrir. Vous pouvez remarquer que dans la lettre de M. le duc de Chartres elle n'y est pas nommée'. Les séjours de madame de Beauvau sont rudes à passer.
* Victor- Amédéc. (A. N.)
* Apre* la mari de ion grand-père, il devint prince de Piémont. (A. N.)
* Voici ce que M. Walpolc remarqua sur cette omission : ■ L'omission du nom de la gnmd'maman cal d'une malhonnêteté outrageante. Le grand-papa l'a rétablie à k>d honneur. Il devrait faire rougir ce prince. > (A. N.)
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Que dites-vous des troupes que nous rassemblons a Dunkerque, à Calais, à Cambrai? Ce ne sont encore que des régiments étrangers; les enverra-t-on à Stockholm? En ce cas, seront-ce nos vaisseaux qui les conduiront? Seront-ce les vôtres? En vous payant quarante-cinq francs par homme, y consentirez-vous? Voilà ce qu'on ignore. L'ambassadeur Creufz parait content; il est le seul ministre étranger qui ait été admis à la fête de M. d'Aiguillon et à celle de madame du Barry.
On me dit hier que Voltaire avait écrit à M. d'Alembert une lettre charmante, et lui avait envoyé nue Épitre qu'il a écrite au roi de Prusse, plus gaie et plus jolie que tout ce qu'il a jamais écrit ; si je parviens à l'avoir, je vous l'enverrai ; je n'entends plus parler de lui. Apparemment que les Encyclopédistes m'ont fait quelque tracasserie; je ne m'en soucie guère, et je perds sans regret cette correspondance.
Je compte que M. Burke partira lundi ; peut-être soupera-t-il chez moi ce soir, mais je souperai certainement avec lui demain chez madame de Luxembourg, où je l'ai fait inviter; il y entendra les Barmécides de la Harpe; je serai fort aise si vous le voyez; il se propose de vous rendre lui-même ma lettre, et ce livre de M. Guibert : vous me direz après avoir lu discours préliminaire, si vous en êtes content '; je n'en' ai que cela ; si vous n'en êtes pas content, vous pourrez laisser livre à M. Burke , qui en est si charmé.
Dans cet instant même l'ambassadeur de Naples m'envoie cette épitre de Voltaire qu'il m'avait dit sî parfaitement gaie et jolie; vous n'en porterez pas le même jugement, à ce que je croîs. £
Ce Thjriot, dont l' épitre fait mention, est mort il y a quelques mois; il avait été ami, confident, colporteur de Voltaire; il était devenu le correspondant du roi de Prusse, qui lui donnait une médiocre pension pour cet emploi. Jadis on avait fait cette épïgramme sur Voltaire ;
Malgré les yraii qui rat détellent, Je nuis satisfait de mon loti Deux illustres imii nie retient, Le roî de Proase et Tbiriot.
Madame la comtesse de la Marck a fait faire toutes les perquisitions possibles touchant l'origine, l'état et la résidence de
1 M. Walpole répandit ; ■ Je viens de lire le discours de M. Guibert, j'en
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madame Ward. Les plus anciens Irlandais qui demeurent au château de Saint-Germain ont été interrogés; aucun ne se rappelle d'avoir jamais entendu parler de ce nom , aucun ne sait si cette àme existe ; on a de plu* feuilleté les registres mortuaires depuis 1750 jusqu'à présent; il ne s'y trouve aucun nom qui approche de celui que l'on cherche; il est cependant une ancienne Femme de chambre de madame de Chambon, nommée Ward, âgée de cinquante ans environ, dont on connaît parfaitement l'origine , qui n'est rien moins qu'illustre : ainsi elle ne peut être la personne dont il est question, puisqu'on la suppose d'ailleurs morte depuis cinq ou six ans; voilà tout ce qu'on a pu découvrir, et le résultat des informations qu'on a faites.
Copie de la lettre de M. le duc de Chartres à M. le duc de Choiieul, du 13 février 1773.
Je suis au comble de ma joie. Monsieur le duc; je n'ai pas cru devoir demander plus tôt au roi la permission d'aller vous voir; je viens de la lui demander, et il m'a laisse le maître de faire ce que je voudrais sur cela. Vous connaissez trop, j'espère, mon amitié pour vous et madame de Gramont, et la reconnaissance que j'ai de celle que vous avez toujours eue pour moi l'un et l'autre, et dont vous m'avez donné tant de preuves, pour n'être pas sûr qu'il ne pouvait pas me faire un plus grand plaisir. Je profiterai de cette permission, si vous le trouvez bon, dans ta première semaine de carême.
Oserais-je vous prier de dire à madame de Gramont combien je suis aise de penser que je vais la revoir, et que je pourrai jouir de son amitié que, j'espère, elle a bien voulu me conserver.
Réponse de M. te duc de Choîseul, 20 février. Monseigneur , Mon premier mouvement et mon premier sentiment, en recevant hier au soir la lettre dont Votre Altesse Sérénîssime m'a honoré, a été de lui exprimer ma respectueuse reconnaissance de sou souvenir, et de l'honneur qu'elle veut bien me faire. Je n'ai
nu Lien médiocrement frappé. J,e Sujet demande de la profondeur, et ce wnutur n'est pas profond. Les comparaisons sont puériles , et sentent l'esprit Oride. J'aime mieux la seconde partie, apparemment parce que je l'entends *«««** (A. S.)
tu d'abord, ainsi que madame de Cboiseul et madame de Graniont, que l'avantage que nous aurions de vous faire notre cour; mais en réfléchissant sur l'éclat qui est la suite de toutes les démarches de Votre Altesse Sérémssime et sur la réserve qu'exige de moi ma position, j'ai craint que la marque de bonté dont vous voulez m'honorer ne produisit des inconvénients pour vous-même. Monseigneur, et plus certainement pour moi.
Dans le moment où le roi a laissé à Votre Altesse Sérénissinie la 'liberté de venir ici, il n'a pas pensé qu'il était contre le respect qui lui est dû , qu'un prince de son sang eût aucune communication avec un de ses sujets dans sa disgrâce ; et entre les autres preuves de disgrâce que j'ai éprouvées successivement depuis deux ans, je ne puis pas me dissimuler que l'exil n'en soit une trèspositive. Il pourrait arriver qu'on représentât au roi que Votre Altesse Sérénissime ne devait pas lui demander une permission interdite aux princes du sang et aux disgraciés; que l'on parvmt à vous faire un démérite de vos bontés. Monseigneur, et que Pon regardât comme un tort pour moi d'en avoir profité.
J'ai cru devoir mettre sous vos yeux ces réflexions; c'est, je vous assure, avec autant de regret que de peine. Ma sœur partage mes sentiments à cet égard, et nous espérons, Monseigneur, que dans des temps plus heureux, nous pourrons jouir sans inconvénient de vos bontés, vous marquer notre reconnaissance et les sentiments d'attachement que nous vous devons, ainsi que le profond respect avec lequel j'ai l'honneur d'être, etc.
MADAME LA MARQUISE DU DEFPAND A H. HORACE TfALPOLE. Jeudi 18 mars, il si* heures du nutin.
Le roi déclara aux ambassadeurs, mardi dernier, le mariage du comte d'Artois avec la princesse Thérèse de Savoie; leur maison n'est point encore nommée; on ne doute point que madame de Forcalquter ne soit la dame d'honneur; on cherche, dit-on , un mari à madame Boucault ' pour qu'elle soit dame d'atour. De quatre à qui on l'avait proposée, aucun n'a accepté.
t Madame de Boucnult, née Biron. M. de Boucault avait été dam la finance. (A. K.)
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Madame de la Ferrière ' était hier au soir à la dernière extrémité. Beaucoup des oiseaux de madame de la Valliére sont morts, les vôtres et plusieurs perroquets. M. de Souza, ambassadeur de Portugal, doit épouser mademoiselle de Canillac', qui a dix-sept ou dix-huit ans , qui est belle et bien faite , mais qui n'a pas un sou. L'abbé Barthélémy arrive, au plus tard, les premiers jours de la semaine prochaine. S'il était permis de parler de soi, je dirais : J'en suis tort aise. Il est extraordinaire que M. Burke vous ayant parlé du Connétable* , ne vous ail pas dit an mot des Barmecides *.
Comme il Faut que cette lettre soit à la boite avant huit heures, je finis ma gazette; le reste à l'ordinaire prochain.
Paru, 1» man 1773.
Quoique j'aie tout lieu de croire, monsieur, que vous ne m'aimez plus, je serais très-fâchée que vous me soupçonnassiez delà même indifférence. J'ai été très-alarmée d'entendre dire que vous étiez fort malade; je n'ai point passé de jour sans m'infbrmer de vos nouvelles ; les dernières me rassurent beaucoup, j'espère qu'elles me seront confirmées par vous-même.
Vous ne m'avez point écrit depuis ma dernière lettre, qui était du mois de novembre : d'où vient ce silence? Je vous remerciais de la lecture que vous m'aviez procurée des Lois de Minos ; je vous disais tout le bien que j'en pensais.
Je ne veux point croire que l'on puisse jamais réussir à vous refroidir pour moi ; vous avez sans doute des amis plus éclairés que moi, et dont les approbations et les louanges doivent vous natter davantage; mais souvenez-vous que vous n'en avez pas de plus anciens, et dont l'attachement soit plus constant, plus tendre et plus sincère.
1 Madame Je la Ferrière, née Parent , était la mère de madame de Malesnerbet, épouse du président Lamoignun de Malesherbes- (A. N.)
1 Mademoiselle de Camllar était d'one famille illustre d'Auvergne. Elle «unilàParii fort regrettée, en 17M. (A. N.)
' Le Connétable de Bourbon, tragédie de M. le comte de Guibert. (A. N.)
' TV^édie de la Harpe. (L.)
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IADAME LA HAKflOISK DU DEFPAMD.
1» mari 1773.
Savez-vous bien, madame, pourquoi j'ai été si longtemps sans tous écrire? C'est que j'ai été mort pendant près de trois mois, grâce à une complication de maladies qui me persécutent encore. Non-seulement j'ai été mort, mais j'ai eu des chagrins et des embarras : ce qui est bien pire.
Puisque vous avez lu les Loi» de Minos, il est juste que je vous envoie les notes qu'une bonne âme a mises à la fin de cette pièce. Je pourrais même vous dire que cette tragédie n'a été faite que pour amener ces notes , qui paraîtront peut-être trop hardies à quelques fanatiques, mais qui sont toutes d'une vérité incontestable. Faites-vous-les lire ; elles vous amuseront au moins autant qu'une feuille de Fréron.
Quelques personnes seront peut-être étonnées qu'on parle dans cet notes du chevalier de la Barre et de ses exécrables assassins; mais je tiens qu'il en fant parler cent fois, et faire détester, si l'on peut, la mémoire de ces monstres appelés juges, à la dernière postérité. Je sais bien qne l'intérêt personnel d'un très-grand nombre de familles, l'esprit de parti, la crainte des impôts et du pouvoir arbitraire, ont fait regretter dans Paris l'ancien Parlement; mais pour moi, madame, j'avoue que je ne pouvais qu'a vair en horreur des bourgeois, tyrans de tous le» citoyens, qui étaient à la fois ridicules et sanguinaires. Je ae suis déclaré hautement contre eux, avant que lewr insolence ait forcé le roi a nous défaire de cette cohue. Je regardais la vénalité des charges comme l'opprobre de la France, et j'ai béni le jour où nous avons été délivrés de cette infamie. Je n'ai pas cru assurément m1 écarter de la reconnaissance qne je dois et qne je conserve a un bienfaiteur, en ru' élevant contre des persécuteurs qui n'ont rien de commun arec lui. Je n'ai fait ma cour à personne; je n'ai demandé aucune grâce à personne. La satisfaction de manifester mes sentiments et de dire la vérité m'a tenu lieu de tout. Un temps viendra où les haines et les factions seront éteintes, et alors la vérité restera seule.
Il y a quelque chose d'aussi sacré pour moi que cette vérité ; c'est l'ancienne amitié. Je compte sur la vôtre en vous répondant de la mienne; c'est ce qui fait ma consolation dans mes neiges
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et dans mes souffrances. Ma gaieté" n'est pas revenue; mais elle reviendra avec les beaux jours, si mes maladies diminuent. Si je n'ai plus de gaieté, j'aurai du moins de la résignation et de la fermeté, un profond mépris pour toute superstition, et un attachement inviolable pour vous.
MADAME LA MARQUISE OV DEFFAHD A M. HORACE WALPOLE
Paris, 31 mars 1773.
Depuis votre lettre du 12, vous ne m'avez point écrit, et je ae vous ai point écrit depuis le 18 ; c'est aujourd'hui le quinzième jour que je n'ai eu de vos nouvelles. Je ne saurais croire que ce soit que vous soyez malade, vous n'auriez pas la dureté de me le laisser apprendre par d'autres; vous n'avez jamais eu ce mauvais procédé; ce n'est pas non plus que vous soyez fâché contre moi, parce vous n'avez pas sujet de l'être ; souffrez qu'en deux mots je vous rappelle nos dernières lettres.
Je vous ai extrêmement ennuyé en vous parlant de mes ennuis; vous m'écrivîtes, le 5 mars, que vous étiez excédé de mes lettres, que vous les haïssiez à la mort, que vous aimeriez mieux être une connaissance que mon ami. Je fus si blessée de cet aveu, que je vous écrivis quatre lignes dont je me souviens trèsbien. Je vous disais que je vous avais cru mon ami, parce que vous m'aviez dit que vous l'étiez; que ne voulant plus être que ma connaissance, il fallait bien y consentir. Depuis je reçus votre lettre du 12, beaucoup plus douce que celle du 5, mais où vous me marquiez encore du mécontentement. Je crus de la meilleure foi du monde que je ferais bien de vous écrire en forme de gazette, que vous ririez et seriez content de cette idée;, mais il faat que tout me tourne mal; cependant je ne croirai jamais que vous vouliez rompre avec moi. Voici les conditions auxquelles je m'engage pour .l'avenir : de ne point abuser de votre complaisance en exigeant que vous vous assujettissiez à aucune règle pour m'écrire, que ce ne soit que quand cela vous sera agréable; de ne vous jamais entretenir de mes ennuis, ni de mon dégoût de la vie; de ne me plaindre de personne en particulier, ni en général; de n'avoir plus d"épanchement, comme vous l'appelez, c'est-à-dire de ne vous plus communiquer ni pensées ni réflexions. Je consens, si je
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manque à une de ces quatre conditions, à éprouver le plus grand malheur qui puisse m'arriver jamais, à être mal avec vous. Vous avez dû voir mon attention à éviter tout ce que vous traitiez de romanesque; et vous devez en conclure que je serai fidèle à tenir l'engagement que je prends aujourd'hui ; mes lettres pourront n'être pas si amusantes, mais elles ne vous attristeront pas.
Les conversations d'aujourd'hui ne roulent que sur la politique. Les mouvements du Nord inquiètent beaucoup. On dît que nous n'entrerons point en danse, mais que nous pourrions bien payer quelques violons, ce qui fera que nous autres serons très-mal payés.
On commence à moins parler du mari de^madame Boucault; il y en a qui prétendent que son mari est trouvé, que c'est M. de Bourbon-Busset , et qu'elle l'épousera le lendemain de la Quasùnodo. 11 y aura, dit-on, quarante-deux mariages dans celte semaine-là'.
Le quartier de M. de Beauvau commence demain, à mon grand déplaisir; il ne finira qu'au 1" juillet, qu'il ira tout de suite à Cbanteloup passer un mois ou six semaines, autant en Lorraine, et c'est le temps où il n'y a personne à Paris.
Je ne me porte point bien. Mes insomnies sont pires que jamais, et je ne comprends pas ce qui les cause, je diminue tous les jours ma nourriture.
On me dit hier que milord Stormont était de retour et qu'il avait eu en arrivant une conférence de trois heures avec M. d'Aiguillon; j'espère que vous ne rentrerez pas plus en danse que nous; je souhaite passionnément que nous restions en paix. Si je désire qu'elle soit entre nos nations, jugez si je désire bien vivement qu'elle soit entièrement, parfaitement et soUdement rétablie entre vous et moi ; songez quelquefois que vous avez toujours été constant pour tous vos amis et amies, et que ce ne doit pas être moi qui vous fasse changer de caractère.
Je vous prie de considérer que si je ne reçois de vos lettres qu'en réponse à celle-ci, je serai encore quinze jours sans recevoir de vos nouvelles. M. Craufurd n'est pas capable d'avoir l'attention de m'en donner.
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MADAME LA MARQUISE DU DEFFAND A M. HOBACE WALPOI.E
Paru, mercredi « avril 1773.
Une Fois pour toutes, eu vous rappelant vos fâcheries, rappelez-vous quels en ont été les sujets; et quand vous serez de bonne humeur, vous verrez que je n'ai pas été fort coupable ; mais laissons tout cela et ne querellons plus.
Je crois aisément que vos forces ne sont point revenues, les changements de temps doivent vous être fort contraires, l'été pourra vous rétablir. Pour moi je fais de grandes enjambées ■ers ce que vous savez. Mes nuits sont épouvantables, j'épuise toutes les lectures. Je viens de lire les Mémoires de madame de Staal. Ils sont plus agréables pour moi que pour tout autre; elle était mon amie , je passais ma vie avec elle , je connaissais tous les gens dont elle parle. Actuellement je lis Shakspeare.
Oa a nommé les officiers de la maison de M. le comte d'Artois; on ne fera la maison de la princesse qu'il doit épouser • qu'après le mariage de madame de Boucault; on croit qu'il se fera demain avec M. de fiourbon-Busset. Rien n'est si glorieux pour madame de Forcalquier que ce retardement; je crois vous avoir dit qu'elle ne voulait accepter d'être dame d'honneur qu'à condition que son amie serait dame d'atour.
D'où vient que vous ne me parlez plus de Rosette? Est-ce qu'elle est morte?
LA MÊME AU MÊME
Pari*, H mai 1773.
Je sens, comme je le dois, vos attentions pour le baron '; je mis étonnée de la confiance qui l'a conduit chez vous ; je ne la lui avais pas inspirée; j'avais évité de prononcer votre nom
1 Le baron de Gleicben, envoyé et (mord in aire de la cour de Copenhague m France, et qui ù celte époque voyageait en Angleterre pour sa santé. M. Walpole a dit de lui : • Votre baron eat allé voir de* course» de chenaux. Il t'y ennuiera, mail nm folies pourraient lui faire du bien. Il a véritableoeoldu bon mili, mais il a trop donné dans celui de gens qui l'affichent «an» eu avoir. Il te perd en définition» île choses qui n'en demandent point, et se noie (Lins nne cuillerée d'eau, ù force de vouloir aller au fond. S'il s'efforce e grande nation, on Ini bouleversera toutes set
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devant lui; je craignais qu'il ne me demandât une lettre, je la lui aurais refusée; il a plus d'audace que moi, et nous nous en trouvons fort bien l'un et l'autre. Il m'a écrit à son arrivée à Londres; il ne vous avait point encore vu, et n'avait vu personne; il se désespérait d'ennui. Ma crainte est qu'il ne vous soit à charge. Quoique je lui trouve de l'esprit, je conviens qu'on peut le trouver ennuyeux.
Nous avons toujours ici milady Spencer; elle réussit parfaitement; c'est à qui lui donnera à souper; feus cet honneur vendredi passé, et je le répéterai une fois avant son départ pour Spa, qui sera à la fin du mois; ce sera à peu près le temps, à ce que je crois, du départ de madame Greville, soït qu'elle retourne à Londres, ou qu'elle aille à Spa.
Pont-dc-Vevle se porte mieux ; et comme il y a peu de monde à Paris et que ce qui y reste sont nos amis communs , nous soupons presque tous les jours ensemble, plus souvent chez moi qu'ailleurs.
La maison de la comtesse d'Artois n'est point encore nommée, ce qui surprend tout le monde ; mais apprenez ce qui m'a bien troublée avant-hier. M. Francés me dit qu'il avait reçu une lettre de chez vous, où Pon lui mandait que vous ne désarmiez pas, et tout de suite M. de Presle me vint dire tout bas que M. Charnier lui avait écrit que nous allions avoir la guerre avec vous, et que c'était notre faute; tous mes diplomatiques m'ont assuré que la nouvelle était fausse ; je ne puis être cependant parfaitement rassurée que par ce que vous me direz.
La comtesse de Ghoiseul, que la grand'mamau appelle la Petite Sainte, s'est embarquée dimanche dernier sur la Seine, et ira par eau à Chanteloup, où elle restera quinze jours, et puis continuera sa route pour se rendre à Baréges ; c'est une fort jolie femme avec qui je suis assez liée.
idées; carne parlant pas notre langue, il prendra se* informations des ministre! étrangers, qui sont des gens bien malhabiles, et qui raisonnent sur les gazettes. Il noua mesurera a la toise de ce qu'il a lu, ou sur ce qu'il a entendu dire en France. Il cherchera de la philosophie et n'en trouvera point; il croira doue que noui n'agissons que par politique, et il s'y trompera davantage. Nous ne sommet que les restes d'un grand peuple, et c* ne sera que le lii'cle futur qui décidera de ce que noua sommes, et de ce que nous serons ; actuellement nous n'avons que ce qu'on peut appeler uns routine. Le lui* est l'objet, et l'intérêt personnel le moyen. Tout le monde yeut être riche, parce que nous n'avons ni principe, ni point d'honneur; tout te monde veut se ruiner parce que c'est la mode. On n'est pas avaru, ou u'est que corrompu. (A. K-)
Madame de Luxembourg est à Ghanteloup depuis dis jours ; elle en reviendra à la fin du mois et ira tout de suite à Montmorency; je suis dans la plus haute faveur auprès d'elle. Il n'en est pas de même de l'autre maréchale ' ; elle me traite avec froideur, sans qu'elle puisse en avoir d'autre raison que de ce qne je vois souvent sa belle-sœur, ce qui ne peut être autrement, aimant et devant aimer autant son frère.
Voilà bien des riens que je vous écris; il me reste à vous parler de mes lectures ; je suis tout au travers des Tudor de M. Hume; je n'y trouve pas un grand plaisir, mais cela ne m'ennuie pas extrêmement; conseillez-moi quelques lectures '. Comme il me reste une page, je vais la remplir par une chanson de la marquise de Boufflers, sur l'air : Ton humeur est, Catherine.
Lundi, je fus ........
Mardi , je pria l'air capable ; Mercredi, je fis l'enfant; Jeudi, je fin raisonnable!
Vendredi, j'eus un amnnt; Samedi, j" fus coupable; Dimanche il fui inconstant.
Une autre, du chevalier de Boufflers sur M. de Beauvau, qui dînait chez la marquise de Boufflers, sur l'air: Si le roi m'avait donné Paris sa gzand'vilU.
Sans plaisirs, vous écoutes
A la comédie; Sans raison , tous disputez
A l'Académie;
A mon bureau vous jugez,
A ma table vous gruges ;
Mais qui vous en prie , 6 gué !
Mai* qui vous eu pricî
1 La maréchale de Mirepoix.
1 M. Walpnle répondit : o Je ne sais quelles lectures voua conseiller. Quand ou a épuisé tous les Sujets, une manière nouvelle de les redire ne le* rend pas nouveaux, quoi qu'on eu dise. Encore cet avantage tomba-t-il en partagea bien peu de gens. On a tout dit, on a contredit tout. Peut-être recommenraïa-t-on 1 rebâtir ce qu'on vient <le détruire, et l'on n'y gagnera rien. On a dit que le soleil s'est tué, moi je crois que c'est l'esprit humain. Il est possible qu'avec le temps on voie quelque nouveauté dans l'Amérique, Mais à moins dnnaV/uje(je ne sais si c'est le mot français), l'Europe fournira aussi peu que I" Tartane. Les jésuite* tombent, faute d'être méchants. Roi méthodiste» ne
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Autre sur la statue de Voltaire , faite par Pigal.
Air : Ofiliï.
Voici l'auteur de l'Ingénu ; Monsieur Pigal l'a fait tout nu; Monsieur Fréron le drapera , Alléluia.
MADAME LA MARQUISE DU DE F FAN D A M. ROSACE WALPOLE. Pari», dimanche 13 mai 1773.
Est-ce que je ne vous ai jamais parlé de l'amour effréné de M. le duc d'Orléans pour madame de Montesson *f Il y a je ne sais combien d'années qu'il dure. L'honnêteté des mœurs de la dame, la pureté de ses sentiments, ou, si vous l'aimez mieux, son ambition, lui ont fait faire une résistance qui a déterminé le duc à l'épouser. Le chef de la famille a refusé son consentement; ainsi, selon nos usages, le mariage ne peut être qu'illégal; la femme ne saurait prendre ni le nom, ni les titres du
conservent pas l'Église établie, faute- d'absurdités nouvelles ; et va* philosophe* te trompent en s'attendant à renverser des Irùncs comme Luther et Calvin, quand les livres ne sont plus une mode nouvelle. > (A. N.)
1 Madame de Montesson était une demoiselle de la Haye ; sa naissance, sans être illustre, était distinguée, et sa figure, sans être jolie, était agréable. A l'âge de seize ou dix-sept ans, elle captiva le coeur du vieux et riche marquis de Montesson. du pays du Maine, qui la Voyait souvent au jardin du Luxembourg, où elle avait coutume de se promener avec sa mère. M. de Montesson était à la fois fort laid et singulièrement dégoûtant. Après quatre on cinq ans de mariage il mourut, et laissa sa veuve, Tort jeune encore, avec une honnête fortune, qui bientôt s'accrut par la mort de son frère unique , M. de la Haye. Sa conduite était exempte de reproches ; son aimable caractère et ses talents la firent rechercher dans le monde. Elle était une des quatre femmes à la mode, à qui Champfort (juge difficile ) accordait le mérite d'être des actrices accomplies. Elle ne fut pas également heureuse comme auteur dramatique : une de ses pièces, la Comteise de ChaztUts, jonée au Théâtre- Français à Paris, malgré toute la prévention favorable qu'on en avait, et tous les efforts qu'on fit pour la faire réussir, fut froidement reçue par le public. Son mariage avec le duc d'Orléans eut lieu dans le temps et dans les circonstances dont parle ici madame du Deffand, et avec le consentement verbal du roi, à condition qu'elle ne prendrait jamais le nom de duchesse d'Orléans, ni ses armes. Le duc mourut en 1786. Le caractère réservé et les manières affables de madame de Montesson In sauvèrent des dangers de la Révolution, fille mourut a Paris
en 1809. (A. N.)
mari sans le consentement authentique dudit cbef. Mais un mariage clandestin, visiblement caché, se peut faire, et se fera sans doute, mais n'est point encore fait. La dame voyage à Spa, en Hollande, et ne sera de retour qu'au mois de juillet, et ce sera dans cedit mois que se fera la célébration, où il n'assistera que le nombre de témoins nécessaire. On prétend que le duc promit à sou fils de ne conclure cette affaire que dans deux ans du jour qu'il lui parlait, et ce terme expire au mois de juillet prochain. Sa passion, loin de se refroidir, n'a pris que de nouvelles forces. Si cette femme fait mal ou bien de consentir à un tel hymen, c'est un problème; les avis sont différents. Je suis de l'avis de ceux qui l'approuvent; sa réputation demeure intacte. Si elle était d'une naissance illustre, elle aurait tort, parce que plusieurs exemples lui donneraient le droit d'être reconnue publiquement; mais une très-petite demoiselle, veuve d'un petit gentilhomme, ne peut sans extravagance prétendre à on état qui pourrait par la suite la mettre au-dessus de tout le monde. I,e sort des enfants, s'il en survient, est ce qu'il y a de plus embarrassant ; ils ne seront point bâtards, puisqu'il y aurait on mariage en face d'Église; ils seraient inhabiles à succéder, puisque le mariage serait illégal ; il faudrait leur donner des rangs intermédiaires, mais alors comme alors. Je ne sais ce que l'Idole pense de cette aventure, et comment sa vanité se retournera. Celle de madame de Forcalquier vient de faire un grand pas de clerc en acceptant une place qui la met dans la servitude et l'exposera à de grands brocards. 11 n'y a pas quatre mois qu'elle disait a qui voulait l'entendre qu'il faudrait qu'elle fût bien extravagante pour qu'elle put consentir jamais à prendre nue place qui n'ajouterait rien aux honneurs dont elle jouissait; qu'étant une très-grande dame , jouissant d'une assez grande fortune, jamais elle ne s'assujettirait à aucune servitude. Eh bien ! elle a accepté. Madame de Bourbon-Busset, autrement madame Boucault , est dame d'atour, et elles sont aujourd'hui à Versailles pour faire leurs remerclments. Le comte de Broglie ira recevoir la princesse.
Vous savez que M. de la Marmora, qui est rappelé, est nommé vice-roi du royaume de Sardaigne ; il fait semblant d'en être fort content ; mais on prétend que cette place est aussi agréable que si c'était d'être vice-roi de Sibérie; il faut résider pendant trois ans; l'air y est détestable et la compagnie affreuse; nous aurons à sa place le comte de Viri, que vous avez eu chez
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StS CORRESPONDANCE COMPLETE
vous ' : nous ne nous apercevrons point du changement. Sans doute que mon baron ' est (tu nombre des philosophes modernes et des plus entichés de cette manie ; je m'impatiente bien souvent contre lui ; je suis étonnée qu'il ne m'ait pas écrit depuis qu'il vous a vu ; il s'accrochera à quelque métaphysicien ; il eit impossible qu'il n'y en ait pas quelques-uns chez vous; mais votre genre d'esprit ne lui convient nullement. Notre M. Thomas est bien mieux son fait, il vient de donner un livre qui a pour titre : Essai sur les Éloges, ou Histoire de la littérature et de l'éloquence, lie baron en sera charmé. Le Caracooli s'en extasie; il m'a prêté le premier volume, j'en ai lu ce matin trois chapitres, ils m'ont impatientée et ennuyée; tout est à l'alambic, rien n'y est sous sa face naturelle, c'est une abondance d'idées fausses, rendues brillantes par des recherches de mots et d'expressions ; ce n'est pas l'ouvrage d'un sot inspiré, mais d'un petit esprit qui se croit un génie.
Votre lettre vaut bien mieux que toutes les lectures que je fais depuis longtemps; elle est remplie de traits vifs et sensés : je n'entreprendrai pas d'y répondre ; je connais trop le degré de mes forces, ou pour mieux dire, l'excès de ma faiblesse.
MADAME LA WARQriSE DU DEFFAXD A M. HORACE WALPOLE. Mardi l«juin 1773.
Le vent a été favorable, les lettres sont arrivées aujourd'hui; je prévois que j'aurai de quoi remplir celle-ci, et qu'elle pourra bien être l'ouvrage de deux jours.
Je soupai avant-hier dimanche au Carrousel ; en rentrant chez moi, j'appris que madame Crewe ' était arrivée : tout mou
1 Fila «nique dn comte de Viri , oui pendant plusieurs innées fut ministre de Sardaigne à Londres. Sorti le nom de baron de Perrier, il épousa en Angleterre mademoiselle Speed, jeune dame élevée |>ar U vicomtesse Cobkam, qui lui légua uuaranie-eiun mille livres sterling. Mademoiselle Speed *e faisait beaucoup admirer par son esprit et la vivacité de son caractère. Elle est une des héroïnes d'une pièce de poésie de Gr»v , intitulée : Long-Story. A U mort de ton père, le baron de Perrier prit le litre de comte de Viri, et depuis fol nommé ambassadeur en France et en Espagne. (A. 5.)
* Le baron de Gleiuhen. (A. K.)
» La fille de feu Fidke Grevilk- et femme ,1e John Crewe, de Crewe-Itall dans le Cheshîre, depuis crée baron Crewe. La mère de madame Crewe, madame G rc ville, avait puce plusieurs mois ii Pari» , où elle occupait dut le
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domestique était occupé à préparer un gîte pour elle et sa suite.
Le lendemain, à peine furent-elles levées, et bien avant que je fusse visible , la mère et la tille allèrent s'établir au Parc- Royal ; l'après-dUnée elles allèrent à l' Opéra-Comique avec mesdames de Bussy1 et de Ronce', et revinrent ensuite souper chez moi.
Mercredi,
Hier je fus interrompue ; je reprends ma narration. Je devais souper au Carrousel; la duchesse ayant appris l'arrivée de madame Crcwe, envoya prier la mère et la fille; elles furent à la Comédie française; au retour elles vinrent chez moi et uons hunes toutes les trois chez la duchesse, où nous ne trouvàmes que sa fille, M. d'Entragues et M. de Rose. Jusqu'à présent, tous ceux que j'ai vus, et qui ont vu madame Crewe, la trouvent parfaitement helle : mais c'est ce soir qu'elle subira un grand examen, et que ses succès seront décidés; l'on fera le parallèle d'elle et de milady Georgine * ; elles passeront toutes deux la soirée chez moi; j'aurai quinze ou seize personnes à souper, et plusieurs autres qui, sous prétexte de me rendre visite, viendront les voir. Vous ne saurez qu'à la fin du mois laquelle aura eu le plus de suffrages , car par notre nouvel arrangement je u' aurai de vos nouvelles que le 13 et vous ne recevrez les miennes que le 18. Vous supporterez patiemment cette attente. Madame Greville et moi nous sommes parfaitement bien ensemble, sans engouement l'une pour l'autre; j'ignore l'impression que je lui ai faite, j'ai reçu d'elle des attentions, des politesses ; j'y ni répondu de mon mieux par des prévenances, et par lui laisser en même temps la plus grande liberté; j'ai souvent passé 'des journées entières sans la voir. Elle est fort bée avec milady Spencer, elles ne se quittent presque point; elles ont plusieurs connaissances communes, mesdames de Mirepoix, de Cararaan, de Bussy, du Chételet, de
murent de Saint- Joieph nu appartement qui faûait partie de colai de madame du Défend. (A. N.)
1 Madame de Bussy, née Measey, épouse de M. de Btuty, qui axait serti lanetemp* dam l'Inde. (A. M.)
1 Madame de Ronce, née Vibray. Elle t'était séparée de «on1 mari, M. de Haute, peu de temp* aprèa leur mariage, à cause de quelque* mauvais iraitexuoti qu'elle «prouva, et qui amenèrent un dérangement d'esprit. EUe fat nuaûe nommée dame d'honneur de ta priuceate de Coude. (A. H.)
9 Lady Geurçioa Spencer, feu la dodteaae de DevoDuhiro. (A. N.)
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Ronce, etc., etc. Madame Greville n'a presque pas rencontre la marquise de Bouffi ers, et elle a très-peu vu la comtesse.
Vous avez bien jupe milord Dalrymplc ' ; il est doux, poli, raisonnable : s'il avait tant soit peu d'aine, il serait aimable. Votre ambassadeur me platt assez; on le trouve, quand on le connaît, moins froid, moins pédant et moins pincé qu'il n'en a l'air. Pour monsieur son secrétaire, c'est un très-bon homme, trèsobligeant, mais voilà tout.
M. le duc de Bouillon a gagné son procès contre M. de la Tour d'Auvergne ; le testament de monsieur son père est cassé *.
M. de Morangiès' fut jugé jeudi dernier au bailliage du Palais. Voilà l'extrait de la sentence ; il va en appeler au Parlement, par qui il sera condamné, dit-on, beaucoup plus sévèrement.
Sentence de il. de Morangiès .
« Le comte de Morangiès est déchargé de l'accusation de subornation ; mais, sur l'autre chef, il est admonesté et aumône, condamné par corps à payer deux cent quatre-vingt-dix-neuf mille quatre cents livres, suivant le montant de ses billets, déduction faite des vingt-sept mille livres d'intérêts et des vingt-cinq louis donnés à du Jonquai ; et en vingt mille livres de dommages-intérêts envers du Jonquai et sa mère. Desbrugnières blâmé, Dupuîs admonesté et aumône; tous deux condamnés solidairement avec le comte de Morangiès à quinze
' Le lord Stair actuel. 18W. (A. N.)
3 Procès entre le» héritiers du doc de Bonillon et M. de la Tour d'Auvergne (d'une branche collatérale de celte famille), pour une partie de In succession léguée par le due de Bouillon (père du prince de Turcnne) à M. de ta Tour d'Auvergne. (A. N.J
3 Le comte de Morangiès, homme de famille cl officier général, mais accable Je dettes, fut accusé de nier et de refuser de payer une dette de cent mille écus, qu'il avail reçus d'un jeune homme appelé Véron. Ce procès fit grand bruit dans le temps, et donna lieu, suivant l'usage, à des mémoires et à des exposés sans fin de part et d'autre. Tous les jeunes libertins de la noblesse se rangèrent du côté du comte de Morangiès, dont ils tachèrent de soutenir la réputation el de justifier la conduite, tandis que lel gens honnêtes et sensés n'y voyaient que les. basses manoeuvres d'un homme exercé depuis longtemps dans la chicane, par laquelle îl avait trouvé moyen d'échapper aux poursuites de ses nombreux créanciers, et qui cherchait maintenant à faire charger de faux et d'escroquerie un jeune homme sans expérience et sans protection, d'une classe inférieure de la société, dans la seule vue d'éviter le payement d'une foric dette, reconnue par un billet de sa propre main. (A. H.)
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cents livres de dommages et intérêts envers du Jonquai et sa mère. Gilbert déchargé de l'accusation, le comte de Morangiés en trois mille livres de dommages et intérêts envers lui : tous ces dommages et intérêts par forme de réparation civile. »
Il y a beaucoup d'autres dispositions dans la sentence, qui est fort longue. Dericé bannie pour trois ans, après neuf ans S hôpital, pour s'être rétractée dans sa déposition; son père banni pour trois ans.
Le comte, Dupuis et Desbrugnières condamnés solidairement pour les dépens. Le mémoire du comte supprimé avec affiche de la sentence; permis d'écrouer le comte.
LA MÊME AU MÊME
Samedi il juin 1773.
Je ne veux pas attendre à demain à vous écrire, j'ai trop de choses à vous mander; premièrement, voilà un paquet que j'aime mieux vous envoyer que d'entreprendre de vous rendre compte de ce qu'il contient. Vous nie ferez savoir ce que je dois mander à madame de Jonsac.
Les Spencer partent demain, ils vont coucher à Roissy; madame Grevîlle et sa fille les y accompagneront, et y resteront trois ou quatre jours après le départ des Spencer. Les Spencer iront le lundi ou le mardi a Haute-Fontaine chez l'archevêque de Narbonne, ensuite à Liancourt, et puis à Bruxelles chez madame d'Aremberg ', et n'arriveront à Spa que les premiers jonrs de juillet; madame Greville dans ce temps s'y rendra, et sa fille prendra la route de Londres; ainsi finira l'histoire.
H n'est pas douteux que si l'ou n'avait vu ici qu'en peinture railady Georgine et madame Crewe, celle-ci aurait eu toute préférence; mais la première l'a généralement obtenue; sa taille, sa physionomie, sa gaieté, son maintien, sa bonne grâce ont charmé tout le monde. L'autre est peu animée, sa taille est médiocre, et elle demande d'être examinée pour être trouvée
1 La ducheuc douairière d'Aremberg, née de l.i Marclt, mère du duc actuel d'Aremberg. Une de les fille», la princeue de Siahrcmherg, resta longtemps eu Angleterre arec son époux, ambassadeur de la cour de Vienne,
Son départ a causé de vifs regretta touiceui qui l'avaient connue. 18ÎT.( A.N.)
SSS CORRESPONDANCE COMPLÈTE
belle; je croîs qu'elle a de l'esprit, mais elle parle peu; elle sait bien notre langue. Voila tout ce que je peux tous en dire; sa mère l'adore. Depuis qu'elle ne loge plus chez moi, je ne l'ai pas beaucoup vue; je me flatte d'être bien arec elle, mais nous n'avons pas formé une grande liaison. Jadis on me reprochait d'être sujette à l'engouement; aujourd'hui j'en suis bien corrigée, je me borne à éviter de me faire des ennemi*, et je n'ai plus la pensée d'acquérir des amis; je désire de conserver ceux que j'ai, qui sont en bien petit nombre, mais je m'en contente et n'en désire pas davantage.
Il faut vous parler à présent de madame de Gramoot. Elle vint chez moi le même jour que je vous écrivis nia dernière lettre; mais comme il y avait des ambassadeurs chez moi, elle se fît conduire dans mon cabinet; je l'v allai trouver, l'accueil Eut des plus obligeants ; le lendemain elle me rendit une seconde visite où elle fut encore plus agréable ; elle me dit qu'elle désirait souper chez moi. Par ses arrangements, ce ne devait être qu'on des jours de la semaine où nous allons entrer, et je devais souper demain dimanche chez madame de Lauzun avec elle , et lé lundi chez madame de Luxembourg. Quelques dérangements survenus dans ses projets lui firent me demander à souper chez moi jeudi dernier; elle savait que j'avais ce jourlà madame de Beauvau et l'archevêque de Toulouse. J'y consentis volontiers; nous fûmes sept, mesdames de Beauvau, de Poix et de Gramont, l'archevêque de Toulouse, le Caraccioli et Pont-de-Veyle.
Dimanche, h sept heure* du autan.
Cette seconde date est la cause de la nouvelle main.
J'ai fait mes réflexions sur les soupers d'aujourd'hui et de demain; je viens de m' excuser du souper de chez madame de Lauzun : je trouve que j'y figurerais comme le» momies aux repas des anciens. Je pourrai bien aller demain chez madame de Luxembourg; cela est différent, l' ancienneté de la connaissance, plus de rapport des âges, et puis la liberté de ne me point mettre à table , et peut-être n'arciverais-je qu'après souper; enfin j'évite le ridicule autant qu'il m'est possible; je le crains presque autant que l'ennui. J'ai changé le souper de madame de Lauzun contre celui de madame de la Vallière, quoique j'y aie soupe hier ; vous serez étonné d'apprendre avec qur : avec la Bellissima; la duchesse F avait exigé, non avec l'intention d'un raccommodement, mais pour la facilité du commerce;
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il y avait beaucoup de monde, cela se. passa bien, sans affectation, sans embarras; on n'observera pins de s'éviter, et on se rencontrera par hasard, sans qu'il en résulte jamais ni inconvénient ni conséquence.
Milady Spencer a eu le plus grand succès : on n'a jamais en pour aucune étrangère autant d'empressement et rendu autant d'honneurs; elle les a mérités; ou ne peut en effet être plus aimable. Je crois que vous ne la connaissez pas, et que vous connaissez peu madame Gre ville.
Je m'imagine que tous ne voyez guère mon baron. Depuis la lettre qu'il m'écrivit, le surlendemain de son arrivée à Londres, il ne m'a pas donné signe de vie. Je n'ai rien su de lui que par tous; vous voyez que l'amitié u'est pas bien vive. Peut-être a-t4l été choqué de ce que je lui dis dans ma réponse que voire nation ne lui convenait pas; que le caractère des Italiens lui convenait bien mieux.
A deux Lciu-cs aprèi midi.
Eu attendant le facteur, je vais vous dire les nouvelles que j'avais oubliées. La mort de la présidente de Gourgues '; c'est litre espèce d'événement : c'était une femme importante, qui avait des amis considérables; notre ambassadeur, je crois, était du nombre; madame de Montesson l'aimait passionnément. Sur la nouvelle de sa maladie, ette est partie sur-le-champ de Spa, et est justement arrivée ici le jour de sa mort. Sa douleur est ertrëme; elle est allée trouver M. le duc d'Orléans au ïuÙDcy, et quelques-unes des plus intimes de la défunte s'y sont rendues auprès d'elle. Cette dame a Eut son légataire universel le président de Lamoignon, son frère; elle laisse cent mille francs a M. de Malesherbes son cousin , et a madame de Montesson ses pierreries, qui sont de peu de valeur.
Je loue mon petit logement à une madame la marquise de Beausset *, saur de madame de la fieynière; c'est une femme établie en province, fort belle, fort jeune, qui veut passer quelque temps a Paris. Je ne me propose point de faire une grande connaissance arec elle; je n'aime point la société des jeunes personnes.
J'attends a cinq heures mesdames de Mirepoix, de Boufflers et de Boîsgeku qui doivent venir prendre du thé avec moi. La
1 BU avait été I— gS— |M attaquée d'un* maladie incarablt. (A. K.) * >ée Jarente. Sun mari était te neveu de l'évèque de Bélier». Elit était ■wn-KuL-meiit fort jolie, mais aujiî fort ipiriluelU. (A. H.)
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SU m CORRESPONDANCE COMPLETE
maréchale, jusque vers la fin du mois prochain, habitera souvent sa petite maison de campagne, le Port à l'Anglais ; j'irai y souper quelquefois. Je compte aller aussi une fois la semaine à Courbevoie, chez madame de Valbelle '; la compagnie y est détestable, mais on y joue au cavagnol. J'irai très-rarement à Roissy, chez les Caraman, c'est trop loin. Il est bien malheureux pour moi que Ghanteloup soit à une si grande distance; si ce n'était qu'à vingt lieues, j'aurais bien du plaisir à rendre visite a la grand' maman, et à passer avec elle les temps où il y a peu de monde. Sa santé n'est point bonne; elle est maigre, elle est faible, elle tousse, elle dort peu, elle digère mal, j'en suis fort inquiète. Il n'y a pas grand monde présentement à Cbanteloup; madame de Gramont y retournera dimanche ou lundi.
Voilà le facteur : une de vos lettres et une du baron * ; le baron me mande qu'il part pour les eaux de Harrowgate, et me donne une adresse, en cas, dit-il, que dans son apostille il ne la change pas, et dans l'apostille il la change, et c'est à Bruxelles qu'il faut lui écrire. Certainement il est fou.
i LA MARQUISE DU DEFFAND A M. HOBACE WALPOt-E. Mercredi H juillet 1773.
Je ne suis point en train d'écrire; je n'ai, ce me semble, rien d'intéressant ni d'amusant à vous dire. Cependant je puis vous parler de la pluie et du beau temps; la pluie que vous avez du avoir à Strawberry-Hill m'a fort fâchée, mais elle n'aura pas continué tout le temps de votre séjour; ce qui me le fait espérer, c'est que depuis cinq ou six jours il fait le plus beau temps du monde.
Les dames du Carrousel vous aiment toujours et me demandent souvent de vos nouvelles. L'ami Pont-de- Veyle , M. de Tourville et la Sanadona me prient souvent de les rappeler à votre souvenir; la dernière est à Praslin depuis vendredi; elle en reviendra samedi; je serai bien aise de son retour, elle m'épargne des soins en me garantissant de l'ennui de passer des soirées seule. Cette crainte de la solitude vons surprend, vous
< Lu comtesse de Valbelle, mère du comte de Valbelle, l'amint de la célèbre Clairon. (A. N.)
3 Le baron de Glrichco. (A. N.)
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qui la chérissez tant; mais pensez que vous avez des veux, des goûts, des talents, ajoutez beaucoup d'affaires, qui, quoiqu'elles vous fatiguent et vous fichent, vous préservent de l'ennui.
On se divertit beaucoup à Ghanleloup; on y joue des comédies où la grand' maman a le plus grand succès; il y a une trentaine de personnes, tant de la cour que de la ville , toutes des plus brillantes et des plus agréables; ce n'est pas cependant en vérité le temps où je regrette de n'y pas être, tout an contraire, c'est celui qui me fait chérir mon tonneau.
Dans cet instant j'entends le canon qu'on tire pour l'entrée de madame la comtesse de Provence ' ; elle fera les mêmes choses qu'a faites madame la Daupbine; vous me dispensez bien de vous en faire le détail.
Le mariage de M. du Barry avec mademoiselle de Tournon n'est point encore fait ; il se fera incessamment, et au sortir de l'église ils partiront pour Gompiègne.
Madame de Luxembourg part aujourd'hui pour Villers- Cotterets; elle n'y sera que huit jours, et le 22, jour de la Madeleine, qui est sa patronne, elle soupera chez moi; je lui donnerai pour bouquet de sa fête une tresse de fil d'or faite comme les tresses de cheveux, avec ce couplet, sur l'air des Polies d'Espagne :
Ces beaux cheveux qu'autrefois Madeleine Pour plaire à Dieu raccourcit Je moitié, Du tendre amour forent longtemps la chaîne; Qu'ils soient pour nous les nœuds de l'amitié.
C'est un petit abbé Delille qui en est l'auteur *. 11 a beaucoup d'esprit et de talent, mais je le connais fort peu : vous n'ignorez pas que le goût présent est de parfiler, et que l'on a épuisé toutes les formes pour faire des galanteries dans ce genre.
Je vous promets de ne point lire les trois volumes de voyages ' .
' Son entrée publique à Pari», qui n'avait pas encore eu lieu depuis son mariage. (A. N.)
- Le poète qui s'est rendu depuis li justement célèbre. Madame du DerTand a toujours été scrupuleuse à nommer les auteurs des vers faits pour elle, on donnés en son nom. L'auteur de la Notice sur la vie lie madame du De/fond, «ni se trouve à la tète des deux volumes de sa correspondance publiée à Paris en 1809, est dans l'erreur quand il dît qu'elle s'attribuait les vers qui lui avaient été fournis par quelque homme de lettres de ses amis. (A. N.)
La première édition des Voyages du capitaine Cook dans les mers du Sud. (A. S.)
Je viens de relire Tom Jones, dont le commencement et la fin m'ont charmée. Je n'aime que les romans qui peignent les caractères, boas et mauvais. C'est là où Ton trouve de vraies leçons de morale ; et si on peut tirer quelque fruit de la lecture, c'est de ces livres-là; ils me font beaucoup d'impression; vos auteurs sont excellents dans ce genre, et les. nôtres ne s'en doutent point. J'en sais bien la raison, c'est que nous n'avons point de caractère. Nous n'avons que plus ou moins d'éducation, et nous sommes par conséquent imitateurs et singes les uns des autres.
LA MÊME AD MÊME
Paris, mardi ÏT juillet 1773.
La lettre dont vous aviez chargé mîlord Beaucbamp ne m'a été rendue que tout à l'heure, quoiqu'il soit à Paris depuis samedi. Ce n'est point négligence de sa part. Un billet de lui qui l'accompagnait était daté du samedi ; je ne doute pas que ce ne soit la faute de Colman ', de qui la mémoire est très-infidèle quand il a bu.
J'ai vu vos deux cousins1. Ils me paraissent tels que vous me les dépeignez; je les ai priés à souper pour samedi, ils ont accepté. J'aurai ce jour-là l'Idole et sa belle-fille, une madame de Vierville, leur complaisante , la Sanadona, Pont-de-Veyle et Poissonnier'. Vous serez étonné de l'Idole; après avoir été plus d'une année sans souper avec elle, j'y aurai soupe trois fois dans l'espace de quinze jours. Les amitiés et les inimitiés ont la même allure dans ce monde-ci ; il m'en prend souvent des dégoûts effroyables, et un très-grand désir de le quitter; ne craignez point que je vous rende compte des raisons et des réflexions qui m'amènent à penser ainsi : en faut-il d'autres que la vieillesse et l'aveuglement , et le vide que l'on trouve dans tous les objets dont on est environné?
Je ne serai d'aucune utilité à vos cousins; le peu de gens de
I Un dea valets de madame du Dcffand. (A. N.)
s Le marquis d'Hertford (alors lord Beaucbamp) et ion frère lord Henri Seyinour Convray. (A. Ji.)
3 Habile médecin français, qui avait fait depuis peu un voyage en Aiigleterre pour réclamer l'invention d'un appareil pour dessaler l'eau de la mer, dont un Anglais, A. Irwin, prétendait l'approprier la découverte. (A. M.}
DE MADAME LA MARQUISE DU DErFAND. 331
ma connaissance, soi-disant amis, sont tous dispersés; il n'y a que quelques personnages assez tristes , et faits pour ennuyer des jeunes gens, qui me soient restés ; de plus , je ne me porte point bien, je m'affaiblis extrêmement, il ne me vient rien à dire, et quand je veux parler, je ne trouve plus de termes pour' n'exprimer; je puis vous assurer que si l'on me trouve le sens commun , je ne le dots qu'a la prévention que quelques personnes ont daigné donner de moi ; mais qu* aujourd'hui, si l'on me juge par ma valeur intrinsèque, on perdra bientôt cette prévention. Mais c'est trop vous parler de moi, et je vous en demande pardon.
Je crois que vous pourrez recevoir cette lettre avant votre départ, et qu'avant ce moment vous pourrez m'en apprendre le jour.
Je vous suis très-obligée de tous les détails que vous me faites de vos occupations, et de toutes les petites nouvelles; je sais combien vous aimez peu à écrire, et combien je vous dois de reconnaissance de votre complaisance ; ne croyez point que j'en veuille abuser, c'est très-sincèrement que je vous prie de n'avoir point égard à ma satisfaction , et de ne consulter et de n'agir que par la vôtre. Je comprends extrêmement la répugnance que l'on a à écrire, je l'éprouve. Ma correspondance avec Cbanteloup se ralentit de jour en jour ; je me le reproche, j'appelle Wiart , il prend Fécritoire , il ne me vient rien, et il s en retourne sans que je lui aie rien dicté. Je n'écris plus à Voltaire, je relis actuellement le recueil de ses lettres et des miennes; cette lecture, si vous daignez jamais la faire, vous paraîtra ennuyeuse ; j'ai crayonné celles que je trouve les plus passables. Je n'ai pas le même dégoût que vous aurez; j'ai la curiosité de voir dans quelle disposition j'étais lorsque je les ai écrites.
Les comédies de Chanteloup sont cessées ou vont bientôt l'être ; l'accident de la main du grand-papa l'a un peu attristé ' : il mange tout seul depuis qu'il a son bras en écharpe ; il ne saurait monter à cheval. La grancTmaman est au bout de ses forces ; les comédies F épuisent , mais elles la détournent de bien des choses qui seraient pour elle pires que la fatigue. Je suis bien menée que Chanteloup soit à une si grande distance; j'aimerais à être avec cette grand'maman : on se plaît avec les gens qui sont à notre unisson.
1 II »ait eu un o. de k maincawéeii —MM nu durai f<x*jii«ui.(A. M.)
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Le comte de Broglie fut nommé, dimanche dernier, pour aller chercher la comtesse d'Artois ; cette grâce, quoique légère, a rencontré de grands obstacles. Les gens titrés prétendaient que cet honneur n'était dû qu'à eux. La vicomtesse du Barry ' est trouvée admirable; on dit qu'elle ressemble fin beau à madame de Chateauroux.
On prétend qu'un certain mariage (mais pourquoi ne pas nommer madame de Mon tesson?) se fera ces jours-ci. Elle vient d'acheter, huit cent mille francs, la terre de Saint-Port1, qui est à huit ou dix lieues de Paris.
30 juillet 1773.
Vous avez sans doute, madame, trouvé fort mauvais que je ne vous aie point écrit , et que je ne vous aie point remercié de m'avoir fait connaître M. de l'Isle, qui, par son esprit et son attachement pour vous, méritait bien que je me hâtasse de vous faire son éloge. Ce n'est pas que la foule des princes et des princesses de Savoie et de Lorraine, ou de Lorraine et de Savoie, qui étonnent la Suisse par leur affluence, m'ait pris mon temps; ce n'est pas que Genève, encore plus étonnée que le reste de la Suisse , m'ait vu à ses bals et à ses fêtes : vous sentez bien que tout ce fracas n'est pas fait pour moi; mais je n'ai pas eu un instant dont je pusse disposer, et je veux vous dire de quoi il est question.
Les parents de M. de Lally, qui se trouve dans une situation très-équivoque et très-désagréable , se sont imaginé que je pourrais rendre quelques services à sa mémoire. Ils m'ont envoyé leurs papiers : il m'a fallu étudier ce procès énorme, qui a duré trois ans, et qui a fini enfin d'une manière si funeste.
J'ai trouvé qu'il n'y avait pas plus de preuves contre lui que contre les Calas, et que les assassins du chevalier de la Barre
' Née Tournoti el parente du prince de Soubise. Elle avait épousé le vicomte Alphonse du Bnrrr, qui fut lue à B.ith, dan» un duel avec le comte Rico., Irlandais (A. S.)
* Saint-Port uu Snint- Assise, rbâteau magnifique sur les bords do la Seine, à quatre lieues de Fontainebleau. Le duc d'Orléans y mourut en 1786. La ducheue de Kingston en fit ensuite l'acquisition. (A. N.)
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DE MADAME LA MAHQUISE DU DEFFAXD. 333
araient a se reprocher le sang de Lally tout autant que celui de cet io fortuné jeune homme.
Mais sachant très-bien que le public ne se soucierait point du tout aujourd'hui du procès de Lally, que tout s'oublie , qu'on ne s'intéresse ni à Louis XIV ni à Henri IV, et qu'il faut toujours piquer la curiosité de nos Welches par quelque chose de nouveau , j'ai fait un petit Précis des révolutions de l'Inde, à la fin dnquel la catastrophe de Lally s'est trouvée naturellement. Voila , madame , ce qui m'a occupé jour et nuit ; et quoique j'aie près de quatre-vingts ans , c'est le travail qui m'a te plus coûté dans ma vie.
Peut-être, dans l'indifférence où vous paraissez être pour les choses de ce monde , vous ne vous intéressez point du tout & ce qui s'est passé dans l'Inde et dans le Parlement. Nos sottises et nos désastres, dans Pondichéry et dans Paris, peuvent fort bien ne vous pas toucher ; aussi je me garderai bien de vous envoyer cette petite histoire, que j'ai composée pourtant pour le petit nombre de personnes qui ont le sens droit comme vous , et qui aiment , comme vous , la vérité.
Je me suis mis à juger les vivants et les morts. J'ai fait un précis historique du procès de M. de Morangiès ; et je ne suis pas plus de l'avis du 'Palais, que je n'ai été de l'avis du Parlement dans tout ce qu'il a fait depuis le temps de la Fronde, excepté quand il a renvoyé les jésuites. Mais soyez bien sûre que vous n'aurez ni Morangiès ni Lally, à moins que vous ne l'ordonniez positivement.
J'oserai mettre encore dans mon marché que je voudrais que vous pensassiez comme moi sur ces deux objets ; mais ce serait trop demander. Il faut laisser une liberté tout entière anx personnes qu'on prend pour juges, et ne les point révolter par trop d'enthousiasme.
Il est bon d'avoir votre suffrage ; mais je veux l'avoir par la force de la vérité ; et je ne vous prierai pas même d'avoir la plus légère complaisance. Tout ce que je crains, c'est de vous ennuyer; mais après tout, les objets que je vous présente valent bien tous les rogatons de Paris, et tous les misérables jour- ■taux que vous vous faites lire pour attraper la fin de la journée.
Ilmesemblequ'ilyaun roman intitulé :les Journées amusantes; ce ne peut être eu effet, qu'un roman. Les journées heureuses ttraîeot une fable encore plus incroyable. Vous les méritiez ,
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33* CORBESFOSDASCE COMPLETE
ces journées heureuses; mais on n'a que des moments. J'aurais du moins des moments consolants, si je pouvais vous faire ma cour.
MADAME LA MARQUISE DU DEPFAIfD A M. HORACE WALPOLE.
Dimanche 1er aiiéi. 1773.
Je crains que ma dernière lettre ne tous ait déplu , je vous y faisais des rabâchages sur le retardement des vôtres. Il faut être indulgent , et me laisser quelquefois parler de ce que j'ai dans la tête.
Oui , vos cousins m'ont rendu votre lettre , et vous le savez déjà, puisque vous en avez reçu la réponse.
Vous me demandez ce que je pense de vos coasins. Je les trouve (si l'on peut s'exprimer ainsi) de même acabit que vous, et cet acabit n'est pas le pins commun ; j'aurais bien de la peine à en trouver un quatrième. Si vous voulez que je vous parle plus clairement, je vous dirai que je les trouve d'une politesse extrême, respirant l'honnêteté, la droiture : je suis trompée, s'ils ne sont pas de la plus grande vérité. Je ne crois pas qu'ils aient autant d'âme et de chaleur que vous, mais c'est tant mieux pour eux, et peut-être tant mieux pour leurs amis ; leur âme étant plus calme, leur humeur doit être plus égale, et leurs tètes moins aisées à se troubler. Peut-être me mêprends-je dans le jugement que j'en porte ; c'est plutôt deviner que juger, car je les ai très-peu vus, et n'ai point causé avec eux; ils m'ont rendu une visite ; je soupai jeudi avec eus chez madame de la Vallière , et ils soupèrent chez moi hier avec les gens que je vous ai mandé; ils partent demain pour Compiègne, d'où ils iront à Reims, et puis ils reviendront ici.
Je ferai demain un souper où j'enverrais volontiers quelque antre à ma place, c'est à Sainl-Ooen, chez M. et madame Necker; ils ont voulu me connaître , parce qu'on m'a donne auprès d'eux la réputation d'un bel esprit qui n'aimait point les beaux esprits. Cela leur paraît une rareté digne de curiosité. Eh bien, j'ai été assez sotte pour faire cette connaissance , et quand je m'interroge pourquoi , je rougis de découvrir que c'est la honte de l'ennui, et que je suis souvent aussi imbécile que Gribouille, qui se jette dans l'eau de peur de ta pluie ( c'est un de dos proverbes ou dictons).
DE MADAME LA MA11QCISE 00 DEFFASD. 339
Je crois que M. de Guignes vous reviendra, mais pas pour bien longtemps.
Les comédies sont finies à Chanteloup. Je me reproche la paresse que j'ai à leur écrire , je ne trouve rien A dire ; dans ce moment je suis dans le même cas.
MADAME LA MARQUISE DU DEFNND A M. DE VOLTAIRE
P.ria, «août 1773.
Depuis sept ou huit jours. Monsieur, je me fais lire vos lettres. Je les ai toutes conservées; j'y ai trouvé tant de plaisir, que j'étais dans les regrets de n'en plus recevoir. Ce matin l'on m'a dit : « Voilà une lettre de M. de Voltaire. — Est-elle longue? — Oui, elle a quatre pages. — Ah! tant mieux, lisezla promptement. »
Je commence par vous remercier de votre souvenir, de la continuation de votre amitié; j'y suis infiniment sensible, car il est certain que je vous suis tendrement attachée. Je vais , pour répondre à votre lettre , la prendre par la queue.
Vous finissez par dire que vous m'enverrez votre dernier ouvrage, si je vous le commande, si je vous V ordonne. Voilà des paroles que je ne proférerai jamais; mais je vous supplie, arec la dernière instance, de ne pas différer d'un moment à me l'envoyer.
Vous attendez hien que je ne m'ingérerai pas à juger les faits; mais j'aurai un plaisir extrême à vous entendre plaider, et il me serait bien difficile de ne me pas ranger de votre avis ; j'en suis déjà sur ce qui regarde M. de Lally; sans aucune estime pour lui , j'ai toujours pensé qu'il ne méritait pas un tel traitement.
A l'égard de M. de Morangiès, je n'y vois goutte; j'ai un penchant à croire que lui et les du Jonquai sont tous des fripons. On parle de la foi des Bohèmes; je ne sais pas quelle est celle des usuriers , et ce que c'est que des billets qu'on signe et qu'on n'est point obligé de payer : on dit qu'on les trafique, que c'est une chose en usage, mais dans quel temps et en quelle occasion les relire-t-on? Je m'attends que vous m'expliquerez cela.
Ne vous étonnez point si je suis si peu instruite, je n'ai point
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lu le Mémoire de Linguet; il n'y a que la clarté et le charme de votre style qui puissent me faire lire les choses dont le fond ne m'intéresse point. Je vous admire et je vous approuve du zèle que vous avez pour la chose publique , et pour les individus (pli la composent. Vous avez reçu des talents de la nature qui vous rendent comptable à tout l'univers; il faut que vous répandiez partout l'abondance de ses dons. Pour moi, à qui elle n'a donné que le pur nécessaire de l'esprit, que ce qu'il en faut pour connaître et sentir celui des autres, cinq sens qu'elle n'a pas jugé à propos de me conserver jusqu'à la En de ma vie, je ne dois ni ne peux vivre que pour moi : c'est aussi le parti que j'ai pris. Je végète dans mon tonneau ; je reçois quelquefois bonne compagnie, le plus souvent médiocre ; j'écoute les nouvelles, les jugements qu'on porte sur les spectacles et sur les livres nouveaux; je ne suis point tentée de voir les spectacles, et quand j'ai de la curiosité pour les livres , je suis toujours attrapée. Ne m'ai lez point dire : Il faut être indulgente; qu'est-ce qu'il faut taire pour cela? Soumettons-nous notre goût? En sommes-nous maîtres ? C'est vous qui avez formé le mien, prenez-vous-en à vous-même si vous trouvez mauvais que je sois difficile. Je finis par vous dire , mon cher Voltaire , que si vous m'aimez encore, et si vous voulez que j'aie d'heureux moments , il faut m* écrire et m' envoyer tout ce que vous laites.
MADAME LA MAUQVISE DV DEFFAND A M. HORACE WALPOLE. Paris, 8 août 1773.
Vous avez grand tort de me consulter1; vous ne savez donc pas comment je juge? Par deux sensations, ennui ou plaisir;
1 M. Walpolc avait dit : - Comme vo turcs , je vous prie de relire deux pièces mais lisez-leA, de grâce, avec attention : c'eit la Zaïre de Voltaire et te Mitkrîilate de Racine. Ai-je tort de les trouver pitoyables? Le langage surtout de la première me parait Familier et trivial jusqu'au burlesque. A l'une et l'antre nul caractère, nulle probabilité, et dans Mithrtdate pas une j>ensée nouvelle, pas un seul sentiment qui fasse impression. Je vient de les relire , parce nue j'ai envie de faire une antre tragédie, et j'ai été étonné de leur médiocrité. Je ne crois pas que je risquerai de faire pis, quoique je trouve que, depuis ma dernière goutte le peu d'esprit que j'avais l'est fort affaibli. Il me semble que
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jamais je n'examine les causes. Vous pouvez avoir toute raison dans vos critiques. Si nos théâtres vous paraissent froids ou plats, ils ne valent rien pour vous. J'ai seulement fait une remarque, c'est que la disposition où nous nous trouvons influe beaucoup sur les impressions que nous recevons , et en conséquence sur les jugements que nous portons; je crois que vous en conviendrez. Il me semble que la comparaison que vous faites de l'effet que vous aurait fait une pendule dans trois âges différents, peut s'appliquer à ce que je viens de dire.
Je ne puis pas sentir le mérite de Sbakspeare; mais comme j'ai beaucoup de déférence pour vos jugements, je crois que c'est la faute des traducteurs1. A l'égard de vos romans, j'y trouve des longueurs, des choses dégoûtantes, mais une vérité
c'est la génc de la rime qui a été cause du peu de noblesse que Voltaire a mi» dans se* expressions. Dites-moi si j'ai tort, el ai je doit trouver Mîthridate nnc lit-Lie pièce. Selon moi, c'est l'ouvrage d'un garçon qui sort du collège. La nature y pari e-t -elle? y a-I-il rien qui surprenne ù force de vérité même! n'tit-ce pai l'éducation qui fait faire de telles pièces, et non pas la connaissance intime de lame et des passions? Je veni relire Phèdre, Britunnicus, Cerna, Jtodagune, Akire, Mahomet et Âlhalie que j'ai infiniment aimés, et dont je vous dirai mes sentiments. J'en suis h Vlphigênie, dont j'ai lu trou actes, et que je suis loin de trouver un chef-d'œuvre, comme l'estime Voltaire. C'est qu'il faut, pour que j'aie une satisfaction parfaite, que je sois grandement ému. Il me faut un grand choc de passions, des traits hardis et naturels, des caractères très-marqués, mais en même temps nuancés, et cette connaissance do cceur humain qui distingue les grands maîtres, et qui frappe comme un coup de lumière les esprits les plus communs. Le mécanisme d'une pièce faite pour s'assurer des suffrages, et non pas pour faire de grandes sensations, se me frappe non plus qu'une pendule. La première pendule m'aurait cansé de fétoiraement ; j'aurais acheté la seconde à mon usage; je donnerais la troi-
■ Ce sont nos auteurs tragiques que j'aime, c'est-à-dire Shaltspearc, qui eit mille auteurs. Je n'accorde pas, comme vous, le même mérite à nos romani. Tarn Jones me fit un plaisir bien mince; il y a du burlesque, et ce que j'arme encore moins, les mœurs du vulgaire. Je conviens que c'est fort naturel, mai* le naturel qui n'admet pas du goût me touche peu. Je trouve que c'est le goût qui assure tout, et qui fait le charme de tout ce qui regarde la société. Scarron peut être aussi naturel que madame de Sévigné, mat* quelle différence! mille mères peuvent sentir autant qu'elle; c'est le goût qui la sépare du commun de* mère*. Nos roman i sont grossiers. Dans Gil Slai, il s'agit très-souvent de valets et de telle engeance, mais jamais, non , jamais il» ne dégoûtent. Dans les romans de Fîelding, il y a des curés de campagne qui sont de vrais cochons. — Je n'aime pas lire ce que je n'aimerais pas entendre. .(A. N.)
1 On trouvera que, malgré le* désavantages de la traduction, madame du Deffand a changé d'opinion sur ce sujet. (A.N.)
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dans les caractères (quoiqu'il y en ait une variété infinie) qui me fait démêler dans moi-même mille nuances que je n'y con-aaissais pas. Pourquoi les sentiments naturels ne seraient-ils pas vulgaires? N'est-ce pas l'éducation qui les rend grands et relevés? Dans Tom Jones , Aiworthy, Blifil , Square et surtout madame Miller, ne sont-ils pas d'une vérité infime? Et Tom Jones, avec ses défauts et malgré toutes les fautes qu'ils lui font commettre, n'est-il pas estimable et aimable autant qu'où peut l'être? Enfin, quoi qu'il en soit, depuis vos romans, il m'est impossible d'en lire aucun des nôtres '. A l'égard de notre théâtre, je ne m'éloigne pas de votre façon de penser; mais Athalie me paraît une très-belle pièce, et je trouve de grandes beautés dans Ândromatjue ,■ le style de Racine a une élégance charmante, mais qui peut-être n'est sentie que par nous. 11 y a des beautés dans Corneille qui ressemblent beaucoup |(à ce que j'imagine) à plusieurs traits de votre Shakspeare. Il ne me faut pas des choses aussi fortes qu'à vous : le choc des grandes passions me causerait sans doute beaucoup d'émotion, mais cela n'est pas nécessaire pour m'intéresser. Le jeu... (ce n'est point le mot propre, je n'en puis trouver d'autre) des intérêts, des goûts et des sentiments ordinaires, quand ils sont bien nuancés comme dans Bichardson , suffit pour m' occuper et me plaire infiniment. Voilà ce que j'ai pu débrouiller sur ce que je pense; vous n'en serez pas satisfait; mais songez à mon âge et à la faiblesse de mon génie.
J'ai reçu ces jours-ci une grande lettre de Voltaire , et je n'en suis point bien aise, parce qu'il a fallu y répondre *.
M. de Beauvau est revenu de Chanteloup. Il m'a donné de très-mauvaises nouvelles de l'état de la grand'maman ; elle s'affaiblit, elle maigrit ; je souffre beaucoup d'être séparée d'elle, et d'autant plus qu'elle me désire.
1 M. Walpole, dans la réponse, dit : • Nom ne sommes nullement d'accord sur nos romans; c'est le défaut du naturel qui me dégoûte, et que voui croyci y voir. Les caractères sont apprêtés, cl travaillés au point d'en découvrir tout le mécanisme. Dans Ci! Bios rien n'est forcé ; un trait peint un caractère, et on certain air négligé le rend vraisemblable. Je conviendrai de tout ce que vous dites d'Atluiie, mais Tom Jouet ne me fait pas la moindre impression. > (A. H.)
3 M. Walpole dit : • Voltaire reprend sa correspondance avec vous, tant mieux; il vous amusera de temps en temps, et vous vous amusera à loi répondre; ses plu* mauvaises lettre* vaudront mieux que celles des antre*. Je ne mis pa* *on enthousiaste, mais qui est-ce qui le remplacera? > (A. N.)
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Le voyage de Compiègne ne m'a pas causé autant d'ennui que je le craignais; j'ai eu moins de monde, mais j'ai été rarement seule. J'ai pris une résolution que j'espère soutenir, parce que je m'en trouve assez bien : c'est de vivre au jour le jour, de ne pas penser au lendemain, de ne croire aux amitiés ni aox inimitiés, enfin de suivre la maxime de ma grand' tante, de prendre le temps comme il vient, et les gens comme ils sont.
J'avais beaucoup entendu parler de madame Beauclerc1; c'est, dit-on, la femme du monde qui a le plus d'esprit; elle a eu la gloire de vous amuser, et cela me le prouve.
J'ai reçu une lettre de madame de Grewe, fort naturelle, fort tendre, fort obligeante, et d'assez bon français. Je croirais assez qu'elle avait pris plus de goût pour moi que n'en avait sa mère, qui me paraissait craindre que j'eusse quelque part dans les attentions qu'on avait pour elle. Mon petit logement est actuellement occupe par une comtesse de Beausset ( Jareate est son nom), baute de cinq pieds sept pouces, belle, bien faîte, très-pauvre, très-raisonnable, parlant de tout facilement et bien, mais a qui cependant je ne trouve rien à dire; je ne sais combien elle restera ici; cela dépend des affaires qui F*
Il me semble que je n'ai plus rien à vous dire; j'ai répondu à tous les articles de votre lettre; j'aimerais que cela tous servit d'exemple.
11 faut que je corrige un endroit de ma lettre, c'est sur le mot vulgaire : vous entendez par là des sentiments bas; en. effet, c'est sa signification : c'est moi qui ai eu tort en le prenant pour des sentiments ordinaires; mais Richardson n'a point donné des sentiments vulgaires a Pantéla, à Clarisse, à Grandisson, etc., etc. Il n'en donne jamais de plus grands que nature; et moi, malgré le goût que vous me supposez pour le romanesque, j'aime mieux les sentiments du peuple que cenx des héros de nos romans, tels que dans la Calprenède, et de je ne sais combien d'autres auteurs, comme Scudéri, etc. Mais pour Quinault, j'en ferai toute ma vie un cas infini, parce qu'il n'est jamais par delà le vrai.
» Fm Uàf Dkn* Buoehtc. (A. H.)
Fcrney, 13 d'auguste 1773.
J'ai peur, madame, que vous ne vous intéressiez, pas plus à nos Indiens qu'à la plupart de nos Welches. Vous m'avez mandé que vous aviez jeté votre bonnet, par-dessus les moulins, mais il ne sera pas arrivé jusqu'à l'Inde. Pour moi, je vous l'avoue, je considère avec quelque curiosité un peuple à qui nous devons nos chiffres, notre trictrac, nos échecs, nos premiers principes de géométrie, et des fables qui sont devenues les nôtres, car celle sur laquelle Milton a bâti son singulier poëme est tirée d'un ancien livre indien, écrit il y a près de cinq mille ans.
Vous sentez combien cela élargit notre sphère. Il me semble que quand on rampe dans un petit coin de notre Occident , et quand on n'a que deux jours à vivre, c'est une consolation de laisser promener-ses idées dans l'antiquité, et à six mille lieues de son trou.
Cependant, il se pourra très-bien que la description des pays où le colonel Clive a pénétré plus loin qu'Alexandre, ne vous amuse pas infiniment. Ce qui était si essentiel pour notre défunte Compagnie des Indes sera peut-être pour vous trèsinsipide. En tout cas, il ne tient qu'à vous de ne pas vous faire lire le commencement de cet ouvrage, et d'aller tout d'un coup aux aventures de ce pauvre Lally, à son procès criminel, à son arrêt et à son bâillon.
Nous donnons de temps en temps à l'Europe de ces spectacles affreux qui nous feraient passer pour la nation la plus sauvage et la plus barbare, si d'ailleurs nous n'avions pas tant de droits à la réputation de l'espèce la plus frivole et la plus comique.
J'ai un petit avertissement à vous donner sur cet envoi que je vous fais, c'est qu'il n'est pas sûr que vous le receviez. M. d'Ogny, qui a des bontés infinies pour ma colonie, et qui veut bien faire passer jusqu'à Constantinople et au Maroc les travaux de nos manufactures, m'a mandé qu'il ne voulait pas se charger d'une seule brochure pour Paris.
Mon village de Fcrney envoie tous les ans pour cinq cent mille francs de marchandises au bout du monde, et ne peut pas
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envoyer une pensée à Paris! Le commerce des idées est de contrebande.
Je ne peux donc pas vous répondre, madame, que mes idées tous parviennent. Cependant c'est un ouvrage dans lequel il n'y a rien que de vrai et d'honnête. Le pins rude commis à la douane de l'entendement humain ne pourrait y trouver à redire. Je ne sais si nous ne devons pas cette rigueur qu'on exerce aujourd'hui contre tous les livres à messieurs les athées. Ils ont mal (ait, à mon avis, de faire imprimer tant de sermons contre Dien. Cette espèce de philosophie ne peut faire aucun bien et peut (aire beaucoup de mal. Notre terre est un temple de la Divinité. J'estime fort tous ceux qui veulent nettoyer ce temple de toutes les abominables ordures dont il est infecté , mais je n'aime pas qu'on veuille renverser le temple de fond en comble.
Je languis au milieu de souffrances continuelles, dans un petit coin de ce temple, et j'attends chaque jour le moment d'en sortir pour jamais. Vous n'avez perdu qu'un de vos sens, et je perds mes cinq.
Je n'ai pu faire ma cour ni à madame de B ni à madame
la princesse de C sa tille, quoiqu'elles soient toutes deux
philosophes. Madame la duchesse de V... t'est aussi. Une centaine d'êtres pensants de la première volée sont venus dans nos cantons. On prétend que tous les dieux se réfugièrent autrefois en Egypte; ils se sont donné cette fois-ci rendez-vous en Suisse.
Si vous aviez pu y venir, j'aurais été consolé. Je fais mille vœux pour vous, madame, mais à quoi servent-ils? Je vous suis attaché tendrement et inutilement. Nous sommes tous condamnés aux privations suivies de la mort. Je l'attends sur mon fumier du mont Jura, et je vous souhaite du moins de la santé dans votre Saint-Joseph.
Adieu, madame; contre nature, bon cœur.
A Feroey, 10 septembre 1773.
Eh bien, madame, que dites-vous à présent de la cabale
abominable qui poursuivait M. de Morangiès? que dites-vous
en tout genre de ce monstre énorme qu'on appelle le public, et
qni a tant d'oreilles et de langues étant privé des yeux? Si vous
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SIS CORHESPONDAHCB COMPLETE
aves perdu la vue du corps, et si je suis à peu près dans le même état quand l'hiver approche, i! me semble que nous avons conservé du moins les yeux de l'entendement. Avouez que le Parlement d'aujourd'hui répare les crimes que l'ancien a commis en assassinant juridiquement Lally et le chevalier de la Barre.
J'ignore si M. D vous a fait tenir les Fragments sur
l'Inde et sur le malheureux Lally; ce petit ouvrage a quelque succès : il est fondé du moins sur la vérité. Mais il vous faut des vérités intéressantes, et je voudrais que celles-là pussent vous occuper quelques moments.
Je voudrais surtout qu'use bonne santé vous rendit la vie supportable, si mes ouvrages ne le sont pas. Ma santé est horrible; et quand j'écris, ce n'est qu'au milieu des souffrances. Soyez bien sûre, madame, que mes maux ne dérobent rien aux » qui m'attachent à vous jusqu'au dernier moment de
MADAME LA MARQUISE DU DKFPAKD A M. HOBACE TTA1POLE.
Lundi , 50 septembre 1773.
Qu'importe d'être fermier ou auteur? cela est égal, pourvu qu'on s'amuse; c'est de votre propre choix , sans intérêt particulier, que vous vous êtes fait fermier; votre vanité en est satisfaite; ainsi vous n'êtes point à plaindre '.
Je n'ai jamais compris que cette lettre de madame de Sëvigné* méritât aucune attention, et surtout l'honneur de l'un-
1 M. Walpote était alors fort occupé a arranger les affairei de ion n«TC« George, comte d'Orford, qui avait un dérangement d'esprit, et se trouvait ■ou* surveillance. M. Walpote a donné i madame du Deffand le récit suivant de tel nouvelles occupation* :
- Miliud Orford ne me laissera pas le temps d'écrire. Je quitte le mëiîet d'auteur pour celui de l>ailli. Met songes ne me présenteront plus un château d'Otrante. C'est triste de [roquer des visions contre des comptes. Je m'étais fait nu monda qui ne ressemblait en rien à celui des affaires. Héla*! il faut apprendre des choses utiles. Mes tablettes ne contiennent que des compte* de bœufs, de moutons, de chevaux de course et de leur généalogie, des réparations à faire, des fermes à louer, des hypothèque*, des greniers à hàtîr, de» consultations a faire, des procureurs à voir. A h ! quel chaos ! je ne me connais plus. . (A. N.)
3 Elle parle de la lettre, accompagnée d'une tabatière, qu'au nom de ma-
pression ; ce n'est point par fausse modestie, vous en avez reçu de moi plusieurs que j'aurais cru valoir mieux; mais ou est, à ce que je vois , mauvais juge de soi-même.
Je ne comprends pas que vous ne compreniez pas ce qui m'a fait mettre tant d'énergie a mes craintes sur madame de Gramonl; heureusement qu'elle se porte bien, mais si elle était morte (je le répète encore), que serait devenu Chanteloup? la sorte d'ivresse qui soutient le grand-papa se serait dissipée, l'affluence de monde aurait cessé, l'ennui aurait succédé, et ce qui parait l'occuper beaucoup aujourd'hui, l'agriculture, les troupeaux, enfin toutes les occupations champêtres, pour lui n'auraient plus eu de charmes. Quand le cœur n'est pas satisfait, tout cesse d'être agréable. La grand' maman s'en serait bientôt aperçue; et quel chagrin et quel ennui cela aurait-il répandu sur le reste de sa vie ! Elle jouit actuellement du partage, et se flatte peut-être de quelque préférence; elle aurait bientôt cessé de se flatter. J'aurais souffert de la savoir dans cette situation , et j'aurais peut-être eu le bon cœur de l'aller trouver; me voilà à l'abri de cette tentation, et fixée dans mon tonneau pour le temps qui me reste.
Vous avez une très-fausse idée de Y Éloge de Col&ert' : l'au-
dame de Se vigne elle irait envoyée a M. Walpole , et qu'il avait imprimée dans ton catalogue de Strawberry-Hill. (A. N.)
' M. Walpole, dans ta lettre, avait d'avance jugé le premier succès littéraire de Neeker en ces termes : ■ J'ai bien peu de curiosité sur i' Eloge de Colbert. En premier lieu, je n'aime pas de telles fadeurs apprêtées de longue main; en second , je n'ai pas le goût des discours philosophiques et académiques : des dissertations sur le commerce, par un homme qui n'y entend rien, m'ennuieront; 4e grandes phrases pour décorer et rendre intelligibles des chose) fort communes, me paraîtront pédentesques et pleines d'affectation. On prétendra faire la critique de Louvois, et on aura le dessein de faire la satire de quelque ministre vivant. On ajoutera les éloges de la marine , du roi de Prusse, du roi de Suède; et je n'ai pas envie de lire la Batterie dans la bouche des prétendus philosophes; qu'on les paye, cela doit leur suffire. Il n'y a que Voltaire qui se fait encore lire, malgré tout ce qu'il a fait d'indigne. Envoyezntoi ion Êpitre à Marmontel. Je tous dispense de la réponse, que certainement je ne lirai point. On est venu à bout, chez vous, de rendre la raison aussi absurde que l'ancien galimatias des écoles, et la morale aussi fatigante que les controverses sur la religion. On prêche dans l'opéra-comique , et les romans parlent agriculture. On fait regretter l'ennuyeux la Catprenède. Voltaire lui-même prêche, comme chef de secte, contre le bon goût, tant son enthousiasme le rend atrabilaire, et des fois mauvais plaisant. Il ne prise, et avec grande raison, que le siècle de Louis XIV; et malgré cela, c'est lui qui a donné Cours M mauvais ton d'aujourd'hui. Il a tout effleuré, et ses singe* ne font qv'ef-
teur n'est point un bel esprit, il est l'antipode des encyclopédistes ; il croit avoir des connaissances de F administration et du commerce; il a déjà paru de lui un Mémoire en réponse à l'abbé Morellet sur la Compagnie des Indes, dans lequel il a combattu toutes les idées de cet abbé : c'est M. Necker. 11 garde encore l'incognito, c'est-à-dire il ne s'est point déclaré à l'Académie pour l'auteur, et ne s'est point présenté pour recevoir le prix. Il ne parle point de Louvois dans son discours ; il entre dans fort peu de détails sur la vie de Golbert; il ne loue ni ne blâme le ministère présent. Enfin il a voulu, comme bon patriote, communiquer ses idées. L'Académie avait donné pour sujet Y Éloge de Colvert; il a saisi cette occasion, qui lui servit de prétexte. Je suis bien loin de vouloir m'ériger en juge ; je peux avoir tort, mais ce discours me plaît beaucoup. Je voudrais en retrancher quelques phrases obscures et métaphysiques, qu'il doit à la société de M. Thomas. 11 est cependant bien éloigné de l'admirer; mais souvent pu prend, malgré soi, et sans s'en apercevoir, les manières et l'accent des gens avec qui l'on vit. Je le lut ai reproché ; il ne s'est pas fâché comme l'archevêque de Grenade contre Gil Blas , mais il s'est défendu ainsi que lui.
Je suis bien de votre avis, il n'y a que Voltaire qui ait véritablement un bon style; mais, hélas! quel usage en fait-il aujourd'hui? Il devient l'avocat de tout le monde ; il m'a envoyé quatre lettres qu'il a écrites à la noblesse de Gévaudan, en faveur d'un M. le comte de Morangiès, que je crois un fripon, et qui vient de gagner son procès contre des gens aussi fripons que lui. Oui, vous avez raison, le nombre des fripons est grand, et l'estime est un sentiment dont on a peu d'occasions de faire usage. Allez, croyez-moi, les comptes de bœufs, de moutons, de chevaux, etc., valent tout autant que les contes à dormir debout dont on nous berce.
Mardi.
Je ne vous ai point dit que le grand abbé était ici. Je causai hier avec lui sur Chanteloup : il prétend que toutes mes craintes n'étaient pas fondées; qu'on aurait été affligé, mais qu'on n'en aurait pas été moins occupé de ses brebis ; qu'on aurait pu voir moins de monde, mais qu'on s'en passerait facilement : ainsi me
fleurer tout. Ah! Montesquieu approfondissait tout, ne se fâchait point, ne rabaissai! pu [oui Ici grandi hommes, n'ennuyait jamais. C'est là qu'a fini votre grand, siècle; car te mauvais goût n'eut point de part à «et ouvrages. • (A. N.)
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voilà fort rassurée. Vous tous êtes fort trompé , si vous avez cru que j'eusse d'autres motifs que l'amitié et l'intérêt que je prends à la grand' maman. Je trouve la duchesse de Gramoitt aimable, mais je ne m'avise 'pas de l'aimer. Voici une épigramme qu'on dit être de Voltaire ' :
C'en est donc fail, Ignace, un moine vous condamne! C'est le lion qui meurt du coup île pied de l'àne.
Ne la trouvez-vous pas jolie?
Pari*, 26 septembre 1773.
Je viens d'écrire à mes évéques d'Artois pour qu'ils sollicitent l'intendant M. d'Agay eu faveur de votre milady*. Je parlai hier & madame de Mirepoii; elle fut fort surprise que M. de Monteynard ne lui ait pas tenu parole; elle me demanda un nouveau mémoire; elle ne le lui donnera pas sitôt, parce qu'elle n'ira point à Versailles avant le départ pour Fontainebleau, qui sera le 4 d'octobre; elle est occupée de madame de Craon, qui vient d'accoucher d'un garçon. Elle a certainement beaucoup d'envie de vous obliger, et d'elle-même elle a imaginé d'agir auprès de M. de Crouy, qui est gouverneur de Calais, et qui pourra peut-être être plus utile que M. de Monteynard. Ce ministre dans ce moment-ci est fort occupé de ses propres amures, et, ainsi que votre milady, il craint beaucoup un démé-
1 A l'occasion de la destruction des jésuites par le pape Ganganelli, qui était moine lui-même. (A. N.)
* Lady Fenouillct. M. Walpoïe rend compte a madame du Deffand, dan* w lettre de juin 1773, de In faveur qu'il sollicitait pour sa protégée. • Du ancien ami m'a recommandé, eu mourant, une sienne maîtresse et des enfants dont je suis une espèce de tuteur. Cette femme se maria à un gentilhomme, et s'en sépara l'année après. FJle s'est établie à Calais par économie, et pour élever ses fille* au couvent. Elle se conduit très-sagement et très-honnêtement, voit la meilleure compagnie de In ville, en est aimée et respectée : son banquier vient de mourir. Il fallait passer a Londres pour avoir le consentement de un mari à un nouvel arrangement de ses affaires. Elle est ici. On voudrait donner son hôtel, qui est grand, beau et à bon marché, au nouveau commandant de la place. Elle en a écrit à M. de Monteynard, qui lui a fait une réponse très-honnête, mais sans démordre totalement. Elle croit que la protection pourrait la sauver. Tout ce qu'elle demande, c'est de (farder sa maison jusqu'il la fin de son bail, c'est-à-dire deux ans et demi. • (A. N.)
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nagement. Le comte de Broglie est obligé d'en faire un auquel il ne s'attendait pas : il était nommé pour aller recevoir la future comtesse d'Artois au Pont de Beauvoisin; il avait demandé la permission de partir un mois auparavant pour aller à Turin faire sa cour au roi de Sardaigne; les Broglie sont Piémontais. N'ayant point reçu de réponse de M. d'Aiguillon, il lui écrivit mercredi dernier pour lui en faire quelques reproches ; sa lettre lui a déplu, il l'a portée au roi, et jeudi matin elle fut lue en plein conseil. Le vendredi, sur le midi, il reçut la visite de M. de la Vrillière, qui lui apporta une lettre de la propre main du roi ', qui lui ôte sa commission, et l'exile dans sa terre de Ruffec qui est à cent vingt lieues d'ici, entre Poitiers et Angouléme ; il part ce soir. Cette aventure ne m'est pas agréable.
LA MÊME AU MÊME
Paiis, dimanche 3 octobre 1773.
Croyez-vous que je vous soupçonne de vanité, et que je puisse penser qu'elle soit le principe de vos actions? Non, .eu vérité, je ne le pense pas, je vous connais mieux que cela. Vous n'avez ni affectation ni ostentation; vous ne recherchez point la gloire, vous vous contentez de la considération que vous méritez; vous craignez souverainement le blâme, et plus que toute chose, le ridicule. Mais dites-moi, je vous prie, dans quel état est monsieur votre neveu. Le dérangement de sa tête n'est-il pas l'effet du dérangement de sa santé? peut-il guérir? et s'il vit longtemps, serez-vous toujours son intendant? resterez-vous toujours chargé de diriger son bien, de la recette, de la dépense et de tous les soins domestiques? Vous êtes le chat de la table,
1 La lettre finissait dam le» terme* suivants ■ .M. le comte de Broglie, vous devez bien penser que, d'après la lecture qui m'a été Faite de votre lettre, non -seulement vous n'ïrei pas à Turin, ni au Pont de Beauvoisin , nais vous vous rendrez a Ruffec, où vous resterez, jusqu'à ce que vous receviez de nouveaux ordres de ma part, ou de me» ministres, très-autorités 1 cet égard. Ne répondes poîut à ma lettre, et partes pour Ruffec le plus tùl passible. • — C'est à l'occasion de cet exil de M. le comte de Broglie, avant qu'il eût commencé à exécuter la mission dont il était chargé, que le due de Choiseul dit aie lui : II prend le miniitèrt par la yueue. Le comte de Broglie mourut en 1781 dans une espèce d'oubli, après «voir dirigé pendant longtemps le n ' secret de Louis XV. (A. N.)
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et monsieur votre frère le singe : il mange ou mangera les marrons que vous lui tirerez du teu ' ; cela lui est fort commode.
La mort de M. Tanffe ' m'a surprise ; il y a quinze ans qu'elle m'aurait fâchée; sa demoiselle est, dit-on, assez malade. Madame Duplessis-Chatillon est morte ce matin ; je crois que tous ne la connaissiez pas; je ne vivais pas beaucoup avec elle.
Le grand abbé s'en retourne aujourd'hui à Ghanteloup; il a été trais semames-ici, ce qui m'était fort agréable ; il y a presque autant de temps que Pont <le- Vevle est à l'Isle-Adam, il ne parle point encore de son retour. L'exil de M. de Broglie me fâche infiniment, je vivais beaucoup avec lui. Tout le monde va partir pour Fontainebleau, et d'ici au mois de décembre je serai presque sans compagnie. Les Gai-aman resteront à Roissy jusqu'à la fin de novembre. Madame de Luxembourg passera ce mois-là à Ghanteloup ; si je pouvais bien dormir, je me consolerais de tout; mais passer les jours dans la solitude et les nuits dans l'insomnie, c'est un peu trop.
J'ai eu la visite de madame de Viri, et pendant qu'elle me parlait, je lui trouvais une ressemblance; quand elle partit, mademoiselle Sanadon me dit qu'elle et une femme qui était auprès d'elle, lui en trouvaient une. Ne dites pas qui, m'écriai-
Je c'est mademoiselle Bagarotty; c'était la même. Voilà
qui est bien mal conté; cela fut plaisant, et cela ne vous le paraîtra pas.
le n'entends plus parler des Lettres de madame de Sévigné. Je compte sur la parole que m'a donnée M. de Toulouse, que J aurai les premiers exemplaires. Les nouveaux livres ne paraissent guère qu'après la Saint-Martin.
Vous trouverez dans YÉloge de Colbert quelquefois de l'affectation dans le style, des pensées obscures et trop métaphysiques : c'est un hommage que l'auteur a cru devoir à l'Acadé-
1 Sir Edouard Walpole, comme frère aine de M. Walpole, était le plu* ■"médiat héritier du litre et du bien» de lord Orford. (A. K.)
* M. Taaffe était Irlandais, frère du lord TaBifc, qui avait vécu longtemps en France. Il avait été un grand admirateur de mademoiselle de Lespinasse , pendant qu'elle demeurait avec madame du DefTand; et il existe encore dans In papien de cette dernière des lettre* qui lui furent écrite" par M. Tasfte, "primant s la foi* les sentiment* qu'il a portos à mademoiselle de Leapinasse, <■ sa reconnaissance pour la conduite que madame du Deffand a tenue envers elle. Ces lettres prouvent que, dons cotte occasion du moina, madame du Dfftand montra pour elle toute l'affection , toute la prudence et tous lea soins d'une mère. (A. N.)
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mie ; ce n'est pas le genre de son esprit : il a beaucoup d'esprit, de naturel, d'idées et de sentiment. La plupart des encyclopédistes s'élèvent contre son discours; il a mille fois plus de boa sens qu'eux, beaucoup plus de justesse, et infiniment moins d'orgueil. Ne manquez pas, je tous prie, de faire lire ce discours à M. Burke; je voudrais savoir ce qu'il en pensera; je suis encore plus curieuse de savoir votre jugement.
Je vous dirai que j'aime assez le Caraccioli; il a de la candeur, de la franchise et de la noblesse; il est divertissant, et puis il se platt avec moi, il me tient fidèle compagnie. Le roi le traite fort bien. L'antre jour, le roi lui parlait de Naples, et disait qu'il y avait beaucoup d'insectes et de volcans. Oui, sire, cela est vrai; et en Angleterre il n'y a ni insectes, ni volcans, ni loups, ni moines; il dit tout ce qui lui passe par la tête, et il est fort à la mode ici.
M. d'Aranda' n'a encore vu personne; il s'est trouvé trop petitement logé dans la maison de son prédécesseur, qui avait avec lui femme et enfants, et lui, d'Aranda, est tout seul; il prend la maison de M. de firunoi, rue des Petits-Champs, qu'il loue vingt-deux mille livres.
Vous oubliez de me parler de la veuve de M. de Kingston *, je serais curieuse du procès.
Milady Spencer est retournée chez vous; c'est positivement une dame du grand monde, elle en a toutes les dimensions.
Pari*, 8 octobre 1773.
J'attendais, monsieur, l'événement du procès de M. de Morangiës pour joindre aux remerciments que je vous dois de votre petite brochure, mon compliment sur le gain d'un procès où vous avez beaucoup contribué. Vous devriez bien employer votre éloquence à faire abolir des usages qui confondent le vrai avec le faux et qui rendent les signatures inutiles. Je voudrais aussi quevous fissiez des factums pour ce pauvre roi de Pologne1 ; il y a tant d'injustice, de supercherie et de violence dans ce
' A m b» «fadeur d'Eapagne en France. (A. N .)
* Feu la ducheue de Kingiton. (A. H.)
3 11 l'agisBait alors du premier partage de la Pologne. (A. N.)
DE MADAME LA MARQUISE DD DEKFAÎiD. 349
momie, qu'il faut, quand on n'a pas vos talents pour les combattre et s'y opposer, plier les épaules et se taire. Il n'y a qu'une vois comme la vôtre qui ait le droit de se faire entendre.
Vous avez lu le discours qui a remporté le prix à l'Académie, f Éloge de Colbert'; je voudrais savoir ce que vous en pensez; j'aime à soumettre mon jugement au vôtre.
J'ai été très-contente de vos Fragments sur l'Inde, et charmée de votre Épitre à Marmontet. Nos beaux esprits y trouvent la fraîcheur de votre printemps ; et moi, qui n'ai pas leur éloquence, je dis que vous êtes et serez toujours modèle en tout genre. Ne négligez pas de l'être en amitié, et conservez-en pour la personne qui vous admire le plus , et qui vous aime le plus constamment et te plus tendrement; cette personne c'est moi, je ne devrais pas craindre que vous vous y méprissiez.
Paria, 9 octobre 1773.
Non, non, je ne trouve pas votre lettre trop longue et je n'aurais pas été plus contente si elle avait été plus petite; ah! tous le savez bien. Gomme vous n'êtes point comme le Craufurd (que vous peignez parfaitement), je ne vous donnerai point de louanges ; mais je ne me refuserai pas de vous dire que je m'applaudis de vous avoir toujours parfaitement bien jugé. Votre lettre confirme et augmente l'opinion que j'ai eue d'abord, et que j'ai toujours continué à avoir de votre esprit et de votre caractère. Il est impossible de mieux analyser un ouvrage*, et
' Par M. Necker. (A.N.)
1 L'Éloge de Colbert, par M. Necker, dont M. Walpole avait dit : • Je trouve i'Etoge l'ouvrage d'un homme d'an très-bon esprit, et d'un domine de bien, pu fort éloquent. Il y a des endroits obscurs et trop pressés ; et quoique en général l'auteur se sauve du galimatias clinquant d'aujourd'hui, il donne quelquefois trop dans les phrases abstraites qui sont en usage, et qui ne se trouvent jamais dans vos bons auteurs. En général, le discours est trop long, e< surtout la première partie, qu'il aurait pu rendre plus courte, sans peser tant sur ce qu'il veut établir. Excepté le Phatton, les comparaisons sont belles et josles. La quatrième partie est infiniment belle, touchante, attendrissante même, bien pensée , et, à peu de chose près, claire comme les bons auteurs. Soaime totale, l'auteur me parait nn bon citoyen, homme asseï profond, mais pat uu génie asseï versé dans son métier. Il ne frappe pas, mai* il développe. Il persuade plut qu'il ne charme; et à force de détails, il laisse à soupçonner
je suis bien tentée de vous lire à l'ardeur, ce que je ne Ferai
pourtant pas sans votre permission.
Nous aurons, à ce que j'espère, les Lettres de madame de Sévigné plus tôt que je ne pensais; il faudra chercher quelques moyens pour vous les envoyer. Je compte avoir bientôt un conte de Voltaire, dont le titre est le Taureau blanc; il n'est point imprimé, je le ferai copier et je vous l'enverrai; l'idée en est assez plaisante. Je n'approuve pas votre jugement sur les vers de Voltaire '; ils ont une facilité que n'ont point ceux de Mann on tel.
Je dicte cette lettre étant à ma toilette; je me suis levée à six heures du soir, ce qui m' arrive fréquemment, reprenant le jour le sommeil que je ne puis avoir la nuit, et il se trouve par là que n'ayant nulle affaire, je n'ai pourtant le temps de rien. Je vous dis adieu jusqu'à dimanche, que je me propose de vous écrire une plus longue lettre.
Toute réflexion faite, je ne lirai point à l'auteur de l'Élogede Cotbert ce que vous m'en écrivez ; tout auteur est archevêque de Grenade.
qu'il ne s'e»t pas trop persuadé. Il a l'air d'excuser les faute* de Colbert comme s'il demandait qu'un loi eu tînt compte comme dei bienfait!. La protection des art», de* modes, des inutilités, tient lieu à Colbert de mérite. Il aurait mieux valu dire la Tenté, que Colbert combattait le penchant de Louis pour la guerre, en servant son goût pour la magnificence. Sully n'aimait que le bien) il osa combattre les goûts de son maître. Il est vrai que c'est Henri IV qui gagne sur Louis XIV plu* que Sully sur Colbert. Sulty connaissait la belle âme, le bon esprit de Henri , et se confiait aux retour* do roi *nr lui-même. Colbert , plus courtisan par nécessite , détournait le* faiblesses de Louis plus qu'il ne les choquait, et se contentait de faire un bien médiocre ponr sauver à la pairie un mal horrible. Pour les bien juger, il faudrait que Sully fut le ministre de Louis, et Colbert de Henri. Louis eût craint et haï Sully : il resterait a voir si son austère vertu se fût pliée aux manèges adroits et bien intentionnés de Colbert. Je doute que Colbert eût eu la fer' meté de Sully vis-à-vis Henri IV. . (A. K.)
1 Son Épttre II HTarmontel. M. Walpolc en porte le jugement ci-après : • Le* vers de Voltaire sont à faire pitié, et ne seraient pas même passables si Marmontel le* avait faits. Les sien* sont meilleurs, mai* i bâtons rompus, et la chute fort mauvaise. . (A. N.J
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madame la marquise du deffand a m. le chevalier de l lsltf (inédite).
Pari», ce 11 octobre 1773.
Ries n'est si embarrassant que de répondre à une jolie et charmante lettre; il en conte beaucoup à l'amour-propre, surtout quand, dans cette lettre, on y trouve des flatteries que l'on Démérite point, et qui, malgré qu'on en ait, donneraient l'envie de les mériter. Après ce préambule, je Tais vous écrire comme je pourrai.
Votre .relation. de Ferney ' m'a fait grand plaisir. Vous êtes charmé de Voltaire, et je puis vous assurer qu'il l'est de vous; il m'a remerciée de lui avoir procuré une si agréable con-
Je vous serai très-obligée si vous voulez bien m' envoyer le Taureau blanc. Je ne sache que mademoiselle de Lespinasse ' à qui le chevalier de Châtelus en ait donné une copie. Vous voyez bien que si je n'en ai pas par vous, il faudra que j'en attende l'impression, ce qui serait bien long*.
Vous vous êtes plu à Ferney, mais je ne doute pas que vous ne vous plaisiez mille fois davantage à Ghantelolip. — La bonne santé de la grand'maman , le rétablissement de madame de Gramont, la gaieté du grand-papa, son habileté, pour ne pas dire sa subtilité, au billard (qui me donne beaucoup d'envie de me mettre de moitié avec lui), tout cela, dis-je, me rend la vieillesse insupportable.
1 Voyez la lettre de madame du Dcffand à Voltaire du 54 octobre 1778, tome IV, de la Correspondance de 1824, p. 397-398, et la lettre de Voltaire a madame du Défia nd , 30 juillet 1773. (H. de l'Iile.)
* M. de Cayrol avait copié ineiactemcnl ce passage, car je trouve ait folio 409, indiqué plni haut, ce qui suit : ■ 11 décembre 1773. Votre relation de Ferney m'a fait grand plaisir. Envoyez-moi le Taureau blanc, il n'est pas encore imprimé; le chevalier de Châtelus en a donné une copie à mademoiselle de Lespinasse. • (if. de t'Iile.)
3 Voltaire avait remis au-chcvalier le Taureau blanc. Une lettre de Voltaire du tù septembre 1773, adressée au comte d'Argental, contient le passage suivant : • Pour répondre à tout, je vous dirai que le Taureau blanc est entre les mains de M. de l'Isle, et qu'il faut le transcrire. • De l'isle était l'ami du chevalier de Châtelus, il est probable que ce dernier avait pris chez mon cousin une copie du Taureau blanc. Voyez encore la lettre de Voltaire au chevalier de l'isle, du 13 octobre 1773, qui confirme ce que j'avance. (B. de ride.)
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355 COHP.ESPONDÀNCE COMPLETE
On vous trompe quand on vous dit que je me porte bien, que j'ai encore de la force et de la vie. Non, mon cher de l'Isle, je suis caduque, décrépite, insipide, imbécile, etc., et tout à fait indigne de me produire en bonne compagnie. Mais, pour comble de malheur, je ne saurais me plaire avec la médiocre; c'est pourtant à quoi il faut m' accoutumer. Si vous êtes généreux et compatissant, vous m'écrirez souvent, vous vous relayerez, l'abbé et vous, pour me faire des récits de tout ce qui se passe où vous êtes, et surtout pour me donner des nouvelles des maîtres de la maison et de la petite sainte ' . Faites mes compliments à tout le monde et recevez les assurances de ma parfaite estime et de ma sincère amitié.
Mandez-moi ce qu'on pense à Chanteloup de XÊloge de Colbert*; Voltaire l'a-t-illu? Qu'en pense*-il?
madame la marquise du deffand a m. le chevalier de l isle (inédite).
Paria, ce dimanche 14 octobre 177t.
Je viens d'écrire à Voltaire ' , je lui raconte tout ce que vous dites de lui; il sera très-sensible à vos éloges, et il vous saura un gré infini des bons offices que vous cherchez à lui rendre auprès du grand-papa et de la grand'maman. Je suis persuadée qu'il n'est point ingrat, qu'il a pour eux beaucoup de reconnaissance, de respect et d'estime. Il faut lui passer des faiblesses et des misères ; il brûle des chandelles au diable faute de saint devant qui il en puisse brûler. Il a toujours peur de tout; vous avez vu qu'il jouait l'agonisant pour qu'on le laisse en repos. — Il fait depuis quelque temps un bien plat usage de ses talents. Je ne comprends pas quel projet il a eu en composant son conte
I Madame de ChoUeill-Betz.(L.)
s Cet ouvrage de M. Réciter avait remporté le prix d'éloquence a l'Académie française. La Correspondance de 18S4 en parle. Le S septembre , Voltaire dit a M. de la Harpe : • Je n'ai point lu l'ouvrage de M. Neeker. S'il blâme lel économistes d'avoir dit du mal du grand Colbert, il me paraît qu'il a grande raison. • Vovex aussi lés lettres de Voltaire à madame du Deffand du 1« et du 16 novembre 1773. (M. de fhtt.)
3 Voyez la lettre de madame du Deffand à Voltaire du S* Octobre 1773; t. IV, p. 397-398 de la Cartetpondanee de 1824, et celle du 1" novembre 1773 de Voltaire a madame du Deffand. [H. de l'Iile.)
Dlgltzedby GOOglt
du Taureau blanc; ce ne peut être que pour mettre au même niveau la Bible et la fable; cela valait-il la peine d'écrire '?
Comme je n'ai jamais eu de perles et de diamants de ma vie, je n'en irai pas chercher dans les quatorze cents pages de la petite brochure de M. Helvétius *. Je suis si lasse de tous ces auteurs qui ne se lassent point de chercher de l'esprit , que je leur préfère de la meilleure foi du monde les Êtrennes de la Saint-Jean et les Êcosseuses'. Quelqu'un disait l'autre jour que leurs esprits étaient le chien de Jean de Nivelle *.
Vous ne devineriez pas ce que je lis actuellement , c'est Clèopâtre; celte lecture est fatigante et tant soit peu fastidieuse, mais il y a de l'intérêt de curiosité*.
Ah! qu'il y a de peine à Paris pour passer son temps! Si je n'avais pas une répugnance extrême à inspirer de la pitié, je vous raconterais la vie que je mène. C'est pour m'en distraire que je vous écris, et c'est aussi dans le dessein de vous engager 4 m'écrire, avec la noble générosité de ne pas toujours exiger de réponse; je suis très-Fréquemment dans des imbécillités si grandes, que je ne peux pas trouver mon nom.
Dites mille choses pour moi à ces parents que j'aime tant.
Dites-leur que je suis fort en peine de madame de la Vallière *. J'aurai encore le malheur de la perdre, et je vérifierai les vers de Saint-Lambert *, qui sont si tristes et si beaux. Je ne veux pas les copier, je veux chasser toutes les idées sombres. — Aidezmoi dans cette entreprise en m' écrivant gaiement et souvent.
1 Voyez la lettre de Voltaire à M. de Visio du 13 octobre 1773, et celle de madame du Dcffand à la duchesse de Choisenl, du 19 octobre 1773, t. 11, p. 339. (H. de ride.)
1 De l'Homme et de ion éducation, par Helvétius. Votez la lettre de Voltaire a madame du Deffand du 1" novembre 1773, et celle de madame du Deffjnd au même du 24 octobre. (H. de ride.)
3 Do comte de Cayloa et autres. (H. de tlde.)
< Ce passage est biffe dans le manuscrit. (II. de CIde.)
* Esl-ce la Ctéopatre de la Calpreuedeî [il. de Chle.)
" Madame de la Vallière était malade. Il en eat question dan» la Correspondance de 1834. Madame du Deffand eu parle à Voltaire. Vovei lei lettres do 1" et du 16 novembre 1773 de ce dernier. («Y. de flde.)
1 Dans sa lettre du t*r novembre. Voltaire dit : • Vous me citez deui kfsui vers île M. de Saint-Lambert. Ils vous ont fait plus d'impression que 1rs autres, parce qu'ils vous rappellent votre état et celui de vos amis, etc. > (B. de CIde.)
MADAME LA HAROVISE DU DEFFAND A H. DE VOLTAIRE
£4 octobre 1773.
Il me prend une envie à laquelle je ne puis résister, c'est de vous écrire. Je vous mets peut-être au désespoir; votre projet était peut-être de laisser tomber notre correspondance. Maïs, mon cher Voltaire, je ne puis y consentir; il tant nous aimer, il faut nous le dire jusqu'à la fin de notre vie. Hélas! bêlas! ii n'y a plus que courage.
Savez-vous ce qui m'a réveillée pour vous? C'est M. de l'Isle ', qui m'a écrit de Chanteloup tout l'enchantement où il est de vous, de votre santé, de votre gaieté, de votre bonne réception, de votre magnificence , de votre bienfaisance ; enfin , de tant et tant de choses, que je n'en pois faire l'énumération. Mais ce qui m'a été infiniment agréable, ce sont tes assurances qu'il m'a données de votre souvenir et de votre amitié; confirmezles en reprenant une correspondance qui m'est plus nécessaire que je ne puis vous le dire; elle dissipe mes ennuis, elle me fait entendre un langage que sans vous je croirais perdu. Écrivez-moi donc, mais que ce soit avec confiance, et comme à quelqu'un sur qui vous comptez, dont le goût n'est pas entièrement perdu. Répondez aux questions que je vous fais. Je vous ai interrogé sur Y Éloge de Colbert; je désire savoir si moa jugement se rapporte au votre; faites-moi part de tout ce que vous écrivez. Je n'ai jamais eu tant de besoin des soins et des attentions de mes anciens amis. J'éprouve ce qu'a dit Saint- Lambert, et qu'il a très-bien dit, sur celui qui a le malheur de vieillir :
H voit autour de 1m tout périr, Sont changer, A la race nouvatte il sa trouve étranger, etc.
J'ai dans ce moment la crainte de perdre madame de la Valhere, et ce serait une très-grande perte pour moi; elle est plus que mon- ancienne connaissance, elle est mon amie. Ce n'est point une grande maladie qu'elle a, c'est un estomac délabré, une faiblesse extrême qui l'empêche pour le présent de voir personne; faut-il donc mourir ou tout perdre? Je suis
1 Le chevalier de l'Isle, dont il est souvent parlé dans les lettre» écrite* 1 H. Walpole. (A. S.)
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bien triste, mon cher Voltaire ; le ciel ne m'a point donné le courage , et les âmes faibles sont en proie a tous les malheur». Consolez-moi, ayez soin de moi.
On dit que tous ares trouvé des perles et des diamants dans la petite brochure de quatorze cents pages de M. Helvétius1. Comme ma vie ne serait pas assez longue pour une telle lecture et que même cette lecture pourrait l'abréger en me faisant mourir d'ennui, indiquez-moi les pages qui renferment ces belles pierres précieuses.
Dimanche, 35 octobre 1773.
Je me mourais de peur de n* avoir pas de vos nouvelles, et encore plus d'en avoir de mauvaises. Je ne trouve pas celles-ci trop bonnes, mais elles me calment sur de plus grandes inquiétudes ; votre faiblesse et vos souffrances m'affligent beaucoup , mais je ne veux vous en rien dire. Je suis fort touchée du soin que vous voulez bien avoir de me donner de vos nouvelles; c'est un baume qui guérit toutes mes blessures.
Je voudrais pouvoir vous mander quelque chose qui vous amusât ; je ne sais que le testament de M. d' Lissé qui puisse vous divertir un peu. Vous rappelez-vous de l'avoir vu chez le président ou chez madame de Rochefort? C'était un vieillard de mon âge; distrait, ennuyeux, assez fou, et qui avait de l'esprit, grand partisan de mademoiselle de Lespinasse. Il lui laisse le Dictionnaire de Moreri, nouvelle édition; à madame de Choiseul-Betz , son violon ; à madame Ilondet, ses chenets, pelle et pincette; à M. le duc cTAumont, son pupitre; à Pont-de- Veyle et à (fArgental, ses livres de musique, etc. Je n'en ai pas retenu davantage.
J'attends un petit ouvrage de Voltaire; je vous l'enverrai dès que je l'aurai reçu; c'est une Êpitre à Horace ; on dît qu'elle est fort jolie. Il y a un autre Horace qui n'en reçoit pas d'aussi bonnes, mais il doit être bien sur de n'en jamais recevoir qui puissent le fâcher; pour ne pas l'ennuyer, c'est une autre affaire ; je n'en répondrais pas.
Mon projet est de vous envoyer toutes sortes de rapsodies
1 Son lira'* l'Etpril. (A. M.)
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par M. Oaufurd ; je ne pénètre pas ce qui le retient ici si longtemps; ce n'est certainement pas parce qu'il s'y amuse. Il s'ennuie à la mort, et prétend toujours être fort malade; il n'y a jamais eu deux êtres plus différents que tous et lui. Je le vois tous les jours ; je me crois un prodige de raison en comparaison de lui.
Il y a bien peu de monde à Paris ; Fontainebleau en enlève la plus grande partie ; il eu reste encore dans les campagnes particulières, et dans celles des princes. Je ne sors point, je soupe presque tous les jours chez moi, et sans votre maudite goutte , je serais tranquille , et assez contente ; je m'en rapporte a votre amitié pour avoir de vos nouvelles, rapportez-vous-en à la mienne pour ouvrir mes lettres à tout jamais sans trouble et sans crainte.
Adieu jusqu'à mercredi.
LA MÊME AU MÊME
Paris, te 30 octobre 1773.
Il y a ici grande disette d'Anglais; le dernier de ma connaissance part demain pour Naples, mais on m'a dit que M. Saint- Paul venait aujourd'hui à Paris ; je le ferai prier de passer chez moi, je lui donnerai le Taureau blanc, et il vous le fera tenir. Je serai trompée si cet ouvrage est de votre goût. Je ne hais pas non plus que vous les contes de fées , mais il faut qu'ils aient quelque suite , et non pas le décousu des rêves. On ne sait ce que celui-ci veut dire; il a la p rétention de l' allégorie, et l'on n'en peut rien conclure. Tout le projet qu'on peut lui supposer, c'est de démontrer que la Bible et la fable ont une parfaite conformité. Belle découverte !
L'abbé me mande qu'on a pris à Ghanteloup le diable dans un piège, qu'il est de la grandeur d'un chat, il a la peau d'un tigre, la queue d'un makie, le museau d'une fouine, qu'il pue à renverser; l'abbé l'a interrogé, et comme il n'a rien répondu, il en conclut qu'il est un sot, et se confirme dans l'opinion qu'il a toujours eue , que le diable n'a pas l'esprit qu'on lui suppose. Cet abbé est un trésor, il n'y a pas de sorte d'esprit qu'il n'ait; c'est le vrai bonheur de la grand'maman; lui seul supplée et remplace parfaitement les différentes compagnies; on n'en
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regrette aucune. Ils sont seuls actuellement , eh bien , ils ne désirent personne. Madame de Luxembourg v va mardi sans madame de Lauzun , qui reste pour le mariage ' ; on consentirait qu'elle l'attendit pour partir avec elle , mais l'ennui , l' enoui en ordonne autrement- elle n'aurait pas à Paris des soupers pour les sept jours de la semaine, et puis c'est du bon air de rendre des soins, quoiqu'on sache intérieurement qu'ils ne sont point désirés, et qu'on n'a point en soi le sentiment qui y entraîne.
Le monde, chère Agnèa, eut une étrange chose. 1) est plus instructif que tous les livres passés , présents et à venir; personne n'en a achevé ni n'en achèvera la lecture; la vie la plus longue en laisse encore bien des pages. Pour moi , qui , malgré la vieillesse , n'en suis pour ainsi dire qu'au commencement, je n'ai pas la curiosité d'aller beaucoup plus loin.
La Bellissîma partit jeudi dernier pour aller au-devant de la princesse*. Dans le premier carrosse, elle et madame de Bourbon-Busset, ci-devant dame Boucault; dans le second, la duchesse de Quintin , ci-devant comtesse de Lorge , et madame de Creney ; vingt ou vingt-cinq voitures composent la marche. Vous me dispenserez de tous les détails. La Bellissîma sera , je crois, bien empêtrée dans tout ce qu'elle devra taire; mais Dieu l'assiste, je ne .m'en soucie guère.
On ne résout rien à la cour, on annonce tous les jours des changements pour le lendemain, et ils n'arrivent point. On me dit hier que les diplomatiques reviendraient sept ou huit jours avant la fin du voyage. Madame de Mirepoix et les Beauvau pourront bien en faire de même ; à la bonne heure; mais j'attends tout cela avec patience, je m'accoutume à la paresse, et je mets en pratique une chanson que je fis il y a trois ou quatre mois , que je ne vous ai point envoyée , 1* parce que je ne la trouve pas bonne, et puis parce que vous me soupçonnez toujours des desseins, ce qui me choque infiniment, parce que je les ai tous abdiqués, abjurés, et que rien n'est plus certain <nie je n'en formerai de ma vie. Après cette protestation, je puis vous dire ma chanson, sur l'air des Trembleurs ;
1 L» mati.iRc dn comle d' Artois. (A. N.)
* La princesce Thérèse de Savoie, comteite d'Artois. (A. N.)
Crainte de l'effet contraire, Et d'éprouver des dégoût».
Pour adoucir la triste**, Compagne delà vieillesse, Livrer-ion» à la pareise, Et 9e compte! que mrvuiu.
A Ferney, 1" novembre 1T73.
Eh bien, madame, je commence par les diamants brillants.
Page 102, tome I". « Pourquoi faire de Dieu un tyran
oriental? Pourquoi lui faire punir des fautes légères par des
châtiments éternels? Pourquoi mettre le nom de la Divinité au
bas du portrait du diable? a
Page 107. a Nous sommes étonnés de l'absurdité de la religion païenne : celle de la religion papiste étonnera bien davantage la postérité, n
Page 121. u Pour être philosophe, dit Malebrancbe, il faut voir évidemment; et pour être fidèle, il faut croire aveuglément. Malebr anche ne s'aperçoit pas que de son fidèle il en fait un sot. n
Page 321. u Pourquoi tout moine qui défend avec un emportement ridicule les faux miracles de son fondateur se moque-t-il de l'existence des vampires? C'est qu'il n'a point d'intérêt à le croire. Otez l'intérêt, reste la raison; et la raison n'est pas crédule. »
Je prends ces petits diamants au hasard, madame; il y en a mille dans ce goût dont l'éclat m'a frappé : cela n'empêche pas que le livre ne soit très-mauvais. Je passe ma vie à chercher des pierres précieuses dans du fumier ; et quand j'en rencontre, je les mets à part et j'en fais mon profit : c'est par là que les mauvais livres sont quelquefois très-utiles.
J'ai lu, il n'y a pas longtemps, VArt d'aimer, de Bernard. C'est un des plus ennuyeux poèmes qu'on ail jamais faits; cependant il y a dans ce long poëme une trentaine de vers admirables, dignes d'être éternels comme le sujet du poëme le sera.
Pour taire un bon livre, il faut un temps prodigieux et la patience d'un saint : pour dire d'excellentes choses dans un plat livre, il ne faut que laisser courir son imagination. Cette
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folle (la logis a presque toujours de beaux éclairs : voilà pour Helvétius.
A regard de T Éloge de Colbert, c'était un ouvrage qu'on ne pouvait faire qu'avec de l'arithmétique; aussi est-ce un excellent banquier qui a remporté le prix. J'avoue que je ne saurais souffiïr qu'un homme qui porte un habit de drap van Rabais, ou velours de Lyou, qui a des bas de soie à ses jambes, un diamant à son doigt et une montre à répétition dans sa poche, dise du mal de Jean-Baptiste Golbert, à qui on doit tout cela.
La mode est aujourd'hui de mépriser Colbert et Louis XIV; cette mode passera, et ces deux hommes resteront à la postérité avec Racine et Buileau.
Après vous avoir confié mes inutiles idées sur ces objets de curiosité, je viens à l'essentiel, c'est-à-dire à vous, à votre santé, à votre situation, qui m'intéressent véritablement. L'âge avance, je le sens bien , et mes quatre-vingts ans m'en avertissent rudement : notre faculté de penser s'en ira bientôt comme notre faculté de manger et de boire. Nous rendrons aux quatre éléments ce que nous tenons d'eux , après avoir souffert quelque temps par eux, et après avoir été agités de crainte et d'espérance pendant les deux minutes de notre vie. Vous êtes plus jeune que moi; ainsi, selon la règle ordinaire, je dois passer avant vous.
M. de l'isle se moque de moi de dire qu'il m'a trouvé de la santé. Je n'en ai jamais eu, je ne sais ce que c'est que par ouïdire, je n'ai pas passé un jour de ma vie sans souffrir beaucoup. J'ai peine même à concevoir ce que c'est qu'une personne dans une santé parfaite; car on ne peut jamais avoir de notion juste de ce qu'on n'a point éprouvé : voilà pourquoi je suis trèspersuadé qu'il est impossible qu'un médecin ait la moindre connaissance de la fièvre et des autres maladies, à moins qu'il a'ea ait été attaqué lui-même.
Vous me citez deux beaux vers de M. de Saint-Lambert : ils vous ont fait plus d'impression que les autres, parce qu'ils vous rappellent votre état et celui de vos amis. Le grand secret des vers, c'est qn'ils puissent s'ajuster à toutes les conditions et à toutes les situations où l'on se trouve. Ces deux vers de l'abbé de Chaulieu :
Bonne on mnuvnûe untt Fait noire philosophie,
resteront éternellement , parce qu'il n'y a personne qui n'en éprouve la vérité.
Ce que vous me mandez de madame de la Valliére m'élonne et m'afflige; mais si elle n'est que faible, il y a du remède. Le vin n'a été inventé que pour donner de la Force. Je conçois que son état vous attriste. Vous n'avez point, dites-vous, de courage : cela veut dire que vous êtes sensible; car le courage de voir périr autour de soi , sans s'émouvoir, toutes les personnes avec lesquelles on a vécu , est la qualité d'un monstre ou d'un bloc de pierre de roche. Je fais grand cas de votre faiblesse : tant qu'on est sensible, on a de la vie. Puissiez- vous, madame, avoir longtemps cette faiblesse d'àme dont vous vous plaignez! Je mourrai sans avoir eu la satisfaction de m' entretenir avec vous : c'est là ma grande douleur et ma grande faiblesse.
Mon âme (s'il y en a une) aime tendrement la vôtre; mais à quoi cela sert-il?
MADAME LA MARQUISE DU DEFFAND A M. HORACE WAI.POÎ.K
-Mardi X novembre 1773.
Je viens de relire votre lettre dans l'intention d'y répondre : c'est une entreprise, il faut marcher droit et craindre de s'égarer; je m'en tirerai comme je pourrai.
Bien n'est si bien écrit ni si bien démêlé que la peinture que vous me faites de votre caractère '. Ce que vous ne croirez pas, c'est que j'y aie reconnu le mien, c'est-à-dire dans ce que vous regardez comme de grands défauts, et qui le sont en effet en moi, mais qui deviennent en vous des occasions,
1 • Vous louez mon courage*; ah ! je n'en ai guère. Je soi» colère et timide : je n'ai aucune présence d'esprit ; il me faut du tempi pour me calmer et pour me donner du jugement. Je suis bien petit à mes propre* yeux. le faia le lier mal à propos, le souple avec plut mauvaise grâce encore. Tantôt c'est la vengeance qui me séduit, e( tanlftt la finisse. Mon Dicvi ! quelle misère que l'âme de l'homme! Tontes réflexions faite*, je rend* grâce au ciel <le n'avoir pas été monarque ou grand homme : la flatterie m'eut séduit ; je me serais cm trèscapable; j'aurais été degjmte par droiture, ou Fripon par indignation ; j'aurais méconnu les hommes ou moi-mime. Hélas! c'est bien tard que je fais mon éducation! Dieu merci, j'ai un maître sévère } et c'est moi-même. * (A. N.)
' Ceci avait rapporta l'arrangement des affaire» Je ion nevea George, comte dOrford.(A.N.)
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DE MADAME Là. MARQUISE DD DEFFAND. 361
pour ainsi dire, d'exercer et de mettre en valeur toutes les vertus que je n'ai pas, la force et le courage. Vous vous troublez, et vous ne voyez pas dans le premier moment tout ce qne la réflexion vous fait apercevoir après. Ah! je sais de même, je ne sais jamais que le lendemain ce que j'aurais dû dire et faire la veille. Les fautes que je fais en conséquence me découragent ; je prends des résolutions, je n'ai pas la fermeté d'en tenir aucune; je n'estime personne, et ne puis me passer de ceux que je méprise; je ne cesse de désirer, de chercher des appuis, des soutiens, sachant bien que je n'en trouverai jamais; que tous les hommes ne sont que vains et personnels, que les meilleurs sont ceux qui ne sont pas envieux et méchants, et qui ne sont qu'indifférents.
Ne voilà-t-il pas que je parle de moi? c'est ce que j'avais résolu de ne point faire.
Vos idées sur l'ennui sont fort différentes des miennes. Vous vous imaginez n'en être pas susceptible, et je crois que vous l'êtes autant et plus que personne. Vous avez à la vérité plus de ressources qu'un autre pour l'éviter, des goûts et des talents; mais il est des moments où l'on en est pour ainsi dire abandonné et qu'on se croit dans le néant, et c'est ce qu'on n'éprouve point quand on a des occupations forcées; tous ceux qui en ont s'en plaignent, et quand ils n'en ont plus, ils ne peuvent s'accoutumer à s'en passer. Je me souviens d'avoir pensé dans ma grande jeunesse qu'il n'y avait d'heureux que les fous, les ivrognes et les amoureux. Quiconque est à soimême, livré à la seule faculté de penser, doit être le plus malheureux des hommes. Mais laissons tout cela.
Mercredi 3.
Je reçois dans ce moment des lettres de Ghanteloup; je devrais croire y être bien désirée, bien regrettée, bien aimée; ■nais j'ai perdu la foi, l'espérance, il ne me reste plus qu'un peu de charité; je trouve a l'employer en supportant tout ce oui me choque.
En vous parlant de votre santé, je ne vous ai point donné un conseil que je crois très-salutaire, c'est de vous faire brosser tous les jours avec une brosse un peu rude ; rien ne facilite autant la transpiration ; je me suis assujettie à cette pratique et je m'en trouve bien.
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LA MÊME AU MÊME
13 uoreiahre 177}.
Enfin voilà les Lettres de madame de Scvigoé. Ce recueil ne fera pas honneur à l'éditeur '; il ne suit point l'ordre des dates, sa prérace m'a paru plate. En parcourant tous les sujets de ces lettres, il ne dit rien de sa tendresse pour sa fille, c'est ce que j'en admire le plus, et ce qui (malgré ce que vous en dites) vous la fait nommer votre sainte. Les lettres de Corbioelli sont ennuyeuses et communes. Il est ineffable qu'on ait conservé les lettres de madame de Sùniane, elles devaient être jetées derrière le feu à mesure qu'on les recevait "; ce qu'il y a de bon et d'agréable dans ce recueil, ce sont les lettres à M. de Pomponne, dont les éditions étaient épuisées, et par conséquent devenues fort rares.
11 y a une petite lettre écrite du Pont de Beauvoisin ' qui fait grand bruit ; voici ce qu'elle contient.
» Sire, j'ai vu madame la comtesse d'Artois ; le premier jour » elle m'a plu, le second elle m'a intéressée, ce qui fait que je la » mène avec plaisir & Votre Majesté. »
On attendait la nomination de trois dames, pour joindre aux su déjà nommées; il devait y en avoir deux titrées : au lieu de ces trois, ou en a nommé cinq non titrées. Mesdames de Ronçay, de Trans *, de BombeUes', de Fougères*,
1 Toutes les lettre* qui si; trouvent dans le recueil dont it est question Ici , ont depuis été inférées, par ordre chronologique, dans l'édition complète et soignée de la correspondance de madame de Sévigué, publiée par M. de Monmerqué. (A. N.)
2 M. W.itpole dît a ce sujet: » J'ai achevé ma Sévigpé. Voua l'avei trèsbien jugée. Nonobstant, je trouve que madame de Sîtnûne ayant en quelque chose à dire, l'eût bien dit. Il n'y a rien qui dépose qu'elle eût des entrailles. Elle ne bit que flatter un intendant pour se taire donner des places pour ceoi
de sa suite. Corbinelli ennuie à la mort avec sa plate jalousie prétendue Il
y en a deux de madame de Sévïgné qui sentent l'ancien style , celles sur Vardes, et sur la mort du grand Coudé ; mais ce qui me ravit, c'est on mot, une application la plus heureuse qui fut jamais , 'c'est où elle console H. de Moulceau de ce qu'il est devenu grand-père, en lui citant ce mot de la fameuse épigramme de Martial: Pale, non dolel. Voila ce qui est unique! voila ce qui mérite la canonisation. ■ (A. N.)
1 De madame de Porcalquier. (L.)
* Née la Suse. (A. N.)
* Née de Macbau. (L.)
* Née de Vaui, fille du maréchal de Vaux. (A. N.)
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et la marquise do Barry ' , qui est mademoiselle de Fumel. J'envoie mon paquet à M. Saint-Paul, et je le prie de vous te faire tenir comme il pourra.
madame la ma roc i se dl deffand a h. le chevalier de l'isle (inédite).
Ce samedi 13 novembre 1773 *.
Depuis votre lettre du 4, monsieur, à laquelle je n'ai point répondu, croyant toujours trouver quelques occasions, j'ai vu avec surprise qu'il ne s'en présentait aucune; je me suis repentie d'avoir attendu inutilement, et de m' être privée de recevoir aucune nouvelle. Il n'y a donc plus personne qui royage d'Amboise à Paris et de Paris à Amboise? Cela ne me paraît pas naturel; mais la poste reste, et j'y ai recours aujourd'hui ; ne différez point, je vous prie, à me donner des marques de souvenir; je ne puis soutenir l'abandon où je me trouve, il bot que je reçoive incessamment des nouvelles de la grand' maman, du grand-papa, de madame la duchesse de Gramont, de madame la maréchale ', de la petite sainte, du grand abbé, du chevalier et du marquis de Boufflers *, de M. de Stainville s'il est encore avec vous ; mais il devait revenir le 10. L'ignorance où je suis de tout ce qui se passe où vous êtes, me persuade que je suis exilée au bout du monde.
Vous recevrez ce billet demain ou ce soir. Si vous avez le bon procédé d'y répondre sur-le-champ, j'aurai au plus tard votre réponse mercredi matin ; c'est encore attendre bien longtemps.
Gomment a-t-on tronvé la brochure que j'ai envoyée? Si je m'étais donné le temps de la lire, elle ne serait pas partie *. Les Lettres de madame de Simiane ne sont-elles pas bien jolies? Ce petit ouvrage fait grand honneur à l'éditeur; s'il continue à
1 La femme du plas jeune de« troia frère» do Barry, lequel prit ennuie le nom de comte d'Argicoort. (A. N.) 1 Cette lettre e*t de 1773. Voyei tel autres correspondance*. (H. de Clde.) 1 De Luxembourg. (L.)
* Frère du chevalier de BoafBersT (L.)
* Le livre d'IIelveliu*. (L.)
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nous donner d'aussi beaux recueils, on aura de quoi former une ample bibliothèque '.
Il y a une petite lettre qui fait grand bruit, et qui serait bien digne de l'impression'.
Parii, 15 novembre 1773.
Voilà donc les diamants brillants de la petite brochure de quatorze cents pages d'Hetvétius! Il y en a encore mille autres, dites-vous; mais, mon cher Voltaire, ne reconnaissez- vous pas ces beaux diamants pour des cailloux de vos jardins? Il n'y a point d'auteur qui ne s'en soit enrichi. J'admire votre patience de lire les ouvrages les plus ennuyeux du monde.
Je ne suis point contente de votre laconisme sur XÉloge de Colbert; j'attendais quelques détails : l'ouvrage, il me semble, en vaut la peine. Vous ne me parlez point avec confiance. Je voudrais savoir ce que vous pensez de la pièce du Connétable ' : je sais qu'on vous l'a lue; mais vous ne me le direz pas. D'où viennent ces réserves? Est-ce par méfiance? est-ce par mépris? Je vous garderai le secret, et je ne suis pas tout à tait indigne d'être éclairée ; malgré vos réticences , je suis charmée de votre dernière lettre; c'est une des plus agréables que vous m'ayez jamais écrites.
Je suis bien de votre avis : Pour dire d'excellentes choses, il faut laisser courir son imagination, cette folle du logis a presque toujours de beaux éclairs; mais ne loge pas qui veut cette folle.
Je croirais que M. del'Isle a raison; tout ce que vous écrivez confirme ses dépositions. Si votre corps est malade, votre esprit est bien sain. Malgré le peu d'années que j'ai de moins que vous, j'ai bien l'espérance que vous me survivrez et que
1 La Correspondance de 1854 parle , je croit, lie la brochure el des lettres de madame de Sirniane. (//. de 17*/*.} — V. Lettre du 13 novembre.
1 La lettre impertinente et ridicule * de madame de Forcalc-uier •* an roi, écrite du Pont de Brauvoisin. (Note du chevalier de l'hle.)
' Le Connétable de Bourbon, tragédie du comte de Guibert.
* Le chevalin de l'ille fit une parodie de celle lettre. Voyei la Correlpondanca publiée par M. de Saiui-Aulajre, t. Il, p. 249. (H. de tlilt.) " Hadame de Forcalqiiitr,ne'edeCarjiij.
vous me dédommagerez du plaisir que j'aurais à vous revoir, en m'écrivaut souvent, et en laissant la folle de votre logis courir à bride abattue.
16 novembre 1773.
Vous voulez absolument, madame, que je vous dise si je suis content d'un ouvrage où il y a autant de mauvais que de bon, autant de phrases obscures que de claires, autant de mots impropres que d'expressions justes , autant d'exagérations que de vérités. Que voulez-vous que je vous réponde? Je m'imagine que vous pensez comme moi, et j'ai la vanité de croire penser comme vous. On dit que c'est le meilleur ouvrage de tous ceux qui ont été composés sur le même sujet. Je n'en suis pas surpris : ce sujet était très-difficile, et n'était pas favorable à l'éloquence.
Quant aux diamants qu'on a trouvés dans la cassette d'un ■ homme qui n'est plus, je vous avoue qu'ils sont très-mal enchâssés ; je crois vous l'avoir dit, il faut avoir ma persévérance et la passion que j'ai de m'instruire sur la fin de ma vie, pour chercher, comme je fais, des pierres précieuses dans des tas d'ordures. C'est peut-être le seul avantage que ce siècle a sur le siècle passé, que nos plus mauvais livres soient toujours semés de quelques beautés. Du temps de Pascal, de Boileau et de Racine, les mauvais livres ne valaient rien du tout; au lieu que les plus détestables livres de nos jours brillent toujours en quelque endroit.
J'ai trouvé encore plus de génie dans la Tactique de M. de Guibert, que dans sa tragédie, et même encore un peu plus de hardiesse. Ce qui m'a charmé, c'est que ce docteur en l'art d'assassiner les gens m'a paru dans la société le plus poli et le plus doux des hommes.
Vous me parlez de cailloux. Eh bien, madame, je vous envoie un petit caillou de mon jardin , qui ne vaut pas assurément les pierreries de M. de Guibert. J'ai été étonné que le même homme ait pu faire des ouvrages si différents l'un de l'autre.
Les Saxe, les Turenne, n'auraient pas fait assurément de
tragédies. Je devais naturellement donner la préférence à la tragédie sur l'art de tuer les hommes : je crois même qu'en la travaillant un peu, on pourrait en faire un ouvrage régulier et intéressant dans toutes ses parties. Je déteste cordialement l'art de la guerre, et j'admire pourtant sa Tactique. L'admiration, dit-on, est la fille de l'ignorance : c'est ce qui fait que vous admirez peu de chose en tait d'esprit. Je ne prétends pas du tout que vous accordiez votre suffrage à mon caillou : vous serez tentée de le jeter par la fenêtre; mais songez que je n'ai voulu que vous amuser un moment, et que je vous envoie ma Tactique avant de l'envoyer à M. de Guibert lui-même.
Je vous prie de vouloir bien, madame, me mander des nouvelles de la santé de madame de la Vallière. Il est bien juste que la vôtre soit bonne ; la nature vous a fait asseï de mal pour qu'elle vous laisse en repos. Elle me persécute horriblement; mais je tiens bon.
MADAME LA MARQUISE DU DE FF AND A M. HORACE WALPOLE
Lundi £2 novembre 1773.
Vous êtes insupportable ; quand vous manquez de prétextes pour être mécontent, vous en supposez. J'ai confié, dites-vous, au Caraccioli ce que vous me dites sur cette personne qui ne vient pas me voir ' . Je n'en ai parlé ni à lui ni à qui que ce soit. Mon crime a été d'écrire son nom par la poste, et vous en aviez fait autant. On dirait, en vérité (et je commence à le croire) , que vous voulez me trouver des torts qui puissent justifier ce que vous êtes dans le dessein de faire. Ce qui m'empêche d'en être absolument persuadée, c'est que, du caractère dont vous êtes, vous ne cherchez point les ménagements, et que quand vous prenez un parti, rien ne vous arrête. Enfin, quoi qu'il en soit, et quoi qu'il en doive arriver, je n'aurai point à me reprocher d'avoir trahi vos secrets, si tant est que vous m'en ayez jamais confié aucun. Je ne parle jamais de vous, j'y pense le moins que je peux; enfin, hors Pindifférence où vous ne m'avez point encore amenée, je me conforme à toutes vos volontés.
Pont-de-Veyle, depuis sept ou huit jours, a un peu de fièvre
1 Madame de Viri, «loi» ambuudrice de Sardaigne à Paris. (A. Pi.)
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loulcs les nuits, et une toux à faire trembler ; cela ne l'empêche pas d'aller à l'Opéra; il assiste tous les jours à mon thé, et revient encore le soir quand je soupe chez moi, ce qui est presque tous les jours; je suis son infirmerie; je ne m'aperçois pas que l'on me trouve exigeante, et qu'on juge que je veuille qu'on ne soit occupé que de moi, ni que j'ennuie personne par la métaphysique que j'ai en horreur, ni que toutes mes conversations ne soient que d'un seul genre '. J'ai sans doute beaucoup de défauts, je crois les connaître, et cette connaissance me rend fort malheureuse. 11 faut se corriger, me direzvous; mais tous me dites en même temps qne l'on ne se corrige point, et en cela vous dites vrai; nous apportons en naissant nos vices et nos vertus, et conséquemment notre bonheur ou notre malheur; nous n'y pouvons rien changer, et c'est ce qui fait que je me console d'être aussi vieille. Je ne jouis cependant point des avantages de la vieillesse; il faut que je me rappelle mon âge pour que je me croie plus de cinquante ans; la vie paresseuse que par goût je mène m' empêche de m' apercevoir de ma faiblesse; et mon aveuglement, de voir ma difformité. Tous mes mouvements sont aussi vifs, mais il est vrai que je n'en ai point d'agréables, et qu'ils sont presque toujours produits par des dégoûts et des répugnances. Je vais éprouver s'il est vrai, comme vous le dîtes, qu'il n'y a de solide que l'amitié d'un chien ; j'en ai un depuis cinq ou six jours qu'on dit être le plus joli du monde; il me paraît disposé à m' aimer, mais j'attends à en être bien sûre pour l'aimer à mon tour.
La comtesse d'Artois n'est pas belle, tant s'en faut. Les fêtes ont été admirables; on n'a rien vu de plus beau que le bal paré. Madame de Lauzun a eu le prix de la bonne grâce, de la parure et du menuet ; la vicomtesse du Barry, celui de la beauté et de la belle taille; sa tante (la comtesse) a beaucoup de par-
1 M. Walpote avait dit : ■ Avec tout l'esprit et tons les agrémenta possibles, ton» ne vonlez voua contenter de rien. Vous voulex aHer 4 la chasse d'un être qui ne se trouve nulle pin, et dont voire usage du monde doit tous dire qu'il n'eiMic point : c'est-à-dire , une personne qni vous fat uniquement et totalement attachée, et qui n'aimât qu'un seul sujet de conversation. Encore n'ut-ce pas un tel , ou un tel ; non, c'est quelqu'un , n'importe qui. Il faudrait que ce quelqu'un eiit toutes lea attentions d'un amant , s.ins amour «'entend j toute* le* qualité» d'un ami, et cependant qu'il n'eut dn goot pour rien , ne devint être occupé que de vos goûts et de vos amusements. Voua voudriea qu'il fui un homme d'esprit poor vous entendre, et qu'il n'en eût point en même temps, aani quoi il lui serait impossible de soutenir un tel rûle. • (A. N.)
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tisans, et la plupart des hommes la préfèrent à sa nièce. Toutes
ces fêtes sont le sujet des conversations, et les rendent fort
monotones.
Elles se termineront demain par le bal masqué; il n'y aura plus que des opéras tous les huit jours, dont le dernier sera le 15 ou 16 du mois prochain. Voilà à peu près tout ce que je sais.
J'apprends dans ce moment la mort de M. de Cûauvelin ' ; je n'en sais aucun détail; c'est une perte pour la société.
J'ai bien envie de vous envoyer les vers de Voltaire '; il y a longtemps qu'il n'avait rien fait d'aussi bien; si je trouve une occasion, je les ferai partir; s'il n'y eu a pas, je pourrai bien les mettre à la poste.
Cette lettre est énorme, il n'y a plus rien à ménager; je vais y ajouter la copie de celle du roi de Prusse à son résident à Rome ; on la donne pour vraie ; pour moi, je crois qu'elle est à l'imitation de celle de Jean-Jacques; vous me direz si vous le jugez ainsi.
Copie de la lettre du roi de Prusse à l'abbé Colombîni, son agent à Rome.
■ Abbé Colombini, vous direz à qui voudra l'entendre, pour- » tant sans air d'affectation ni d'ostentation, et même vous ■> chercherez l'occasion de le dire naturellement au premier n ministre, que, touchant l'affaire des jésuites, ina résolution •> est prise de les conserver dans mes Etats tels qu'ils ont été
■ jusqu'ici, j'ai garanti au traité de Breslau le statu quo de la « religion catholique, et je n'ai jamais trouvé de meilleurs pré-
■ très à tous égards : vous ajouterez que, puisque j'appartiens > à la classe des hérétiques, le Saint-Père ne peut pas me dis- « penser de l'obligation de tenir ma parole , ni du devoir d'an
1 Le marquis de Cbauvelin fut tout h coup attaqué de convulsions, et tomba mort pendant qu'il se tenait debout pré* de U table où Louia XV jouait an piquet. Il avait été ambassadeur de France à Turin, et commanda ensuit* l'armée qui fut envoyée en Corse durant l'administration du duc de CJtoisenl, et dont le succès est connu. (A. N.)
1 La Tactique , dont M. Walpole dit dans sa réponse : • Il y a de bien jolies vers au commencement de la Tactique. Je n'eu saurais dire autant do la conclusion, ni de la matière, qui me parait un peu lieu commun. Je n'aime pas non plus le nom de M. Guibert, et ce* familiarités qui dégradent la poésie.* (A. H.)
• honnête homme et d'un roi. Sur ce, je prie Dieu qu'il vous
* ait en sa sainte et digne (farde. Signé, Frédéric. *
M. de Chauvelin est mort d'une apoplexie de sang; on en a trouvé sa tête remplie, et tous les vaisseaux de son estomac dilatés et variqueux; il mangeait énormément; tout le monde le regrette, il était positivement l'homme qu'il fallait montrer pour prouver ce que nous entendons par un Français aimable.
Paris, 28 novembre 1773.
Vous êtes le plus surprenant des mortels. Mais pourquoi mortel? Vous ne mourrez jamais. Vous n'avez que trente ans; vous êtes fixé pour toujours à cet âge.
Votre Tactique ' m'a enchantée ; elle a fait cet effet a tout le monde : il y en a mille copies; et la première parole que chacun dit, c'est : Avez-vous lu la Tactique de M. de Voltaire? Y a-t-il rien de plus charmant?
J'ai seulement trouvé une personne ' (et cette personne est un très-bel esprit, l'amie intime de M. Thomas) qui craint ijue vous n'ayez offensé le roi de Prusse. Cela n'est-il pas ineffable?
Je vous fais des remercfments infinis de vos attentions ; continuez-les-moi : envoyez-moi tous vos cailloux; ils sont plus précieux que tous les diamants qu'on a recueillis des temps passés, et ne peuvent entrer en comparaison avec ceux du temps présent. Oui, je le proteste, mon cher Voltaire, je n'admire que vous , et je ne puis en admirer d'autres.
J'ai dit à madame de la Vallière que vous me parliez d'elle, que vous l'aimiez toujours : elle en a été flattée au delà de toute expression; elle m'a chargée de vous le dire, et qu'elle avait deux de vos bustes sur sa cheminée : elle achète tous ceux qu'elle rencontre. Quand vous m'écrirez, qu'il y ait un article pour elle que je puisse lui montrer : elle se porte mieux. Que dites-vous de la mort de M. de Chauvelin ' ? C'est une perte pour tout le monde; nos philosophes diraient pour l'humanité.
' Voïcz QEuvrei de Voltaire, t. XIV, p. VA. (L.)
1 Madame Necker. (L.)
3 Le marquis de Chauvelin était de la société intime de Louis XV. Il fut
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madame la ma rq il su du deffakd a h. le chevalier de l'isle (inédits).
Paris , M 3 décembre 1773.
J'ai toutes sortes de sujets, monsieur, de me louer de vous, vos attentions sont infinies, vos productions charmantes, et votre indulgence extrême. Vous me pardonnez ma paresse, vous m'épargnez les reproches que je mérite, et vous ne me punissez pas en retranchant rien à vos attentions. Aussi je vous assure, monsieur, que je suis pénétrée de reconnaissance et que mon plus grand désir serait de pouvoir vous la prouver.
Vos petits couplets sont les plus jolis du monde '.J'ai eu bien de la peine à ne les pas faire courir, mais la prudence, quand elle n'est pas une vertu naturelle, on l'exagère en la voulant pratiquer, et c'est ce que j'ai lait pour les petits couplets. Il n'en sera pas de même pour l'Avis aux Princes ', et je compte bien n'être pas la seule à lai donner les louanges qu'il mérite.
attaqué subitement de convulsions , en le tenant près de la table on le roi jouait an piquet, et mourut aussitôt.
1 II s'agit probablement de la parodie de la lettre de madame de Forcalquier. Celte lettre fut mise imprudemment à la ponte , elle explique tout l'ennui dépeint par madame du Deffand, dans ses lettres à de l'isle et a la duchesse de Choiseul- Correspondance publiée par M. de Saïnt-Aulaire ,t. Il , pp. SU , 35S-2M, S60-X61, Ml et S6S, pois 107. Je n'ai paa cette parodie. (H. Je
eu».)