LA MÊME AIT HÉHE
Paria, mercredi M mon 1770.
Je suis étonnée en vérité qu'on vous laisse la clef de votre chambre; rien n'est si extravagant (permettez-moi de vous le dire) que vos deux dernières lettres. Je m'attends que la première que je recevrai sera dans le même goût ; mais je me promets bien que ce sera la dernière, parce qu'en ne vous écrivant plus tout ce qui me passe par la tête, vous n'aurez plus a vous plaindre de mon indiscrétion. Oui , oui , je suis discrète , et pour le moins autant que vous ; je ne suis pas plus variable que vous ; mais ce qui est bien pis , c'est que ma tête ne vaut pas mieux que la vôtre; un rien la trouble, la dérange; j'ai la sottise de vous le confier, et ne vous parlant plus de vous pour plusieurs raisons dont ta principale est que je n'ai pas à m'en plaindre, je vous fais mes plaintes sur les autres, ou, pour parler plus juste, je vous dis avec franchise ce que je pense de tout le monde. Tons prenez mes lettres pour des feuilles volantes imprimées , et vous croyez qne le public les lit ainsi que vous. Mais venons a ma justification.
La question que je vous ai faite n'est nullement imprudente ' ; quand je vous écris, je crois être tête à tête avec vous au coiu ne mon feu ; mais il faut que vous me grondiez , et telle est non étoile, qu'il faut que je n'aie jamais un contentement parfait. Est-ce ma faute si M. Hervey1 fait une mauvaise plaisan-
1 Ccuii relativement à ylyw tra**îl lùttii-aù» daat H. Walpoia lui avait ■*<MMttpf,(A. H.)
3 M. ration Hervey. Il avait dit qu'il était amoureux de audaue du Dsfïano, et qu'elle Était éprise d'amour pour M. Walpole. (A. K.)
terie et exprime ce qu'il croit que je pense pour vous, comme il exprimait ce qu'il disait penser pour moi? Votre nièce m'a dit cent fois qu'il était amoureux de moi, en présence de tout le monde : si moi et tout le monde s'en étaient scandalisés, c'aurait été un grand ridicule ou une grande bêtise; mais vous n'avez pas le talent d'entendre la plaisanterie, ou vous croyez ' que mon estime et mon amitié vous déshonorent. Il faut donc que je m'engage à faire l'impossible pour que l'on ne vous profère jamais mon nom; nous verrons alors quelle sera la nouvelle querelle que vous me clierchereiî. Venons au reste. Où prenezvous que je suis mécontente de Tourville, et que je me plains de lui? il y a douze ou quinze ans qu'il est de mes amis sans aucune variation; je vous ai dit simplement que ce qu'il avait fait pour moi (quoique très-honnête) était un peu exagéré par vous.
La grand'maman est à Paris; elle y restera jusqu'à samedi; je crois que je souperai avec le grand-papa demain ; il doit être content de l'estime du public. Je ne puis en dire davantage.
Je ne sais si vous avez reçu ma dernière lettre de douze pages : mais vraiment non, c'est la réponse que vous y ferez que je prévois qui sera terrible : je m'arme de courage pour en soutenir la lecture sans chagrin et sans colère; mais je me promets bien de ne me plus exposer à telle aventure. Malgré tout cela, mon ami, je suis fort contente de vous. Vous voulez avoir de l'amitié pour moi parce que vous ne doutez pas que je n'en aie pour vous. Je ne veux point vous savoir mauvais gré de la mauvaise opinion que vous avez de mon caractère; puisqu'elle ne vous empêche pas d'être de mes amis, je ne dois pas m'en affliger : je serais cependant bien aise que vous ne me crussiez pas si vaine, si lyrattaitfue et si imprudente; ces trois défauts sont un peu contraires a une liaison intime '. Que puis-je faire pour vous oter cette opinion? C'est de ne vous plus parler de moi, de ne rien désirer de vous, et de ne vous rien raconter de
* M. Walpole avait dît dû mesurez l'amitié, la probité, l'< mafies qu'on vous rend. Voilà qui varient d'un ordinaire à l'ai
ns une des lettres dont elle se plai esprit, enfin tout, sur le plus ou lu m ce qui détermine ïoih suffrages et vo»
lire. Défaites-vous ou au moins fait
nt : . Vous
jugement», es semblant
dev
oui défaire de cette toise personnelle, et rrt r sans 6 Ire toujours dans votre cabinet. Je
iyez qu'on peut a'
rair un bon 1 dit : vous
êtes exigeante ai pour vous; vous vous rebutez vo.
tenter. (A. M.)
i delà de tout* empoisonne!
I amis en leur
e croyance ; vous vos jours par dea faisant éprouver
voudriez qu'on n'existât que soupçons et des défiances , et l'imposai bili té de vous con-
DE MADAME LA MAItQOTSE DU DEFFASD. M
personne; moyennant cela, vous serez a l'abri des lettres de douze pages, je ne troublerai plus votre tête, et vous ne pourrez pas me dire que je vous ferme les portes de Paris.
Ah ! mon ami, que conclurai-je de tout ceci? c'est que je ne suis pas digne d'avoir un ami tel que vous; que vous croyez me devoir de l'amitié, et que ne trouvant pas ce sentiment dans votre cœur, vous vous en prenez à mes défauts. Il est tout simple que vous soyez ennuyé d'un commerce qui vous cause peu de plaisir, mais de la contrainte, de la fatigue et du dégoût. Je ne me crois ni vaine ni tyrannique; j'ai été souvent imprudente, j'en conviens; mais je m'en crois fort corrigée.' Je suis bien éloignée de me croire sans défauts; j'en suis toute pleine, et mon plus grand malheur, c'est d'en être bien persuadée. Je suis plus dégoûtée de moi-même que ni vous ni qui que ce soit ne peut l'être , et je ne supporte la vie que parce qu'il m'est bien démontré qu'elle ne saurait être encore bien longue.
30 mars 1770.
Je ne vous ai point écrit, madame, depuis que j'ai obtenu ma dignité de capucin : ce n'est pas que les honneurs changent mes mœurs; mais c'est que j'ai été entouré de massacres, et que les Genevois qui n'ont pas voulu être tués et qui se sont réfugiés chez moi n'ont pas laissé que de m' occuper.
Je crains bien de ne pas vous tenir parole sur les rogatons que je vous avais promis pour vos Pâques. De deux frères libraires qui avaient longtemps imprimé mes sottises, l'un est devenu magistrat et est actuellement ambassadeur de la république à la cour, où il fera, dit-on, beaucoup d'impression. L'autre monte la garde soir et matin, et ne marche qu'au son du tambour. Ainsi, vous courez grand risque de vous passer de ma petite Encyclopédie. D'ailleurs, vous n'aimez guère que le plaisant. Mon Encyclopédie est rarement plaisante; je la crois sage et honnête, et puis c'est tout. Elle ne sera bonne que pour les pays étrangers, où l'on ne rit pas tant qu'en France, quoique à présent nous n'ayons pas trop de quoi rire.
Si M. l'abbé Terray vous a rogné un peu les ongles, il me les a coupés jusqu'au vif. J'avais en rescription tout le bien dont je
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pouvais disposer, toutes mes ressources sans exception. Vons verrez par les petits quatrains que je vous envoie qu'il veut que je m'occupe uniquement de mon salut. J'y suis bien résolu, et je sens plus que jamais les vanités des choses de ce monde, d'autant plus que je suis malade depuis six semaines, et si malade que je n'ai pas consulté M. Troncliin. L'estomac, l'estomac, madame, est la vie éternelle. Je ne suis pas mal, heureusement, avec frère Ganganelli ; c'est une petite consolation.
C'en est une fort grande que l'aventure de l'abbé Grisel. On dit que les dévots se trémoussent prodigieusement à Paris et à Versailles. Je m'intéresse passionnément à ce saint homme, et s'il est pendu, je veux avoir de ses reliques. Il y a quelques années qu'on fît cette cérémonie à un nommé l'abbé Fleury, bachelier de Sorbonne, qui, dit-on, ne prêchait pas mal.
Si les quatrains sur mon capuchon ne vous déplaisent pas absolument, il y en a d'autres encore plus mauvais qui sont entre les mains de votre grand' maman, et qu'elle pourra vous montrer. Elle a eu pour moi des bontés dont je suis confus; c'est à vous , madame, que je dois toutes les grâces dont elle m'a comblé. Je n'ai nulle idée de sa jolie figure, je ne la connais que par son soulier. Jouissez pendant quarante ans, madame, d'une société si délicieuse. Je vous serai entièrement attaché tant que ma vie durera, mais elle ne tient à rien.
MADAME LA HABQLISE DU DF.FFAND A M. HORACE WALPOLE. Paru, t avril 1770.
Mou ami, mon unique ami, au nom de Dieu, faisons la paix; l'aimais mieux vous croire fou qu'injuste , ne soyez ni l'un ni l'autre; rendez-moi toute votre amitié. Si j'avais tort, je vous l'avouerais, et vous me le pardonneriez; mais, en vérité, je ne suis point coupable, je ne parle jamais de vous; vos Anglais, qui ont été contents de moi, croient me marquer de la reconnaissance en vous parlant de mon estime pour vous ; ceux qui tous aiment croient vous faire plaisir; ceux qui ne vous aiment pas cherchent a vous fâcher, s'ils se sont aperçus que cela vous déplaisait; mais je suis sure que le bon Hervey a cru faire des merveilles ; je lui pardonne, malgré le mal qu'il m'a fait.
A l'égard de ma question indiscrète, elle ne pouvait être
compris*; ni par les lecteurs ni par l'imprimeur; de pins, ce n'était point par la poste , c'était dans «ne de ces deux lettres de douze pages que vous reçûtes par des occasions sûres. Avez meilleure opinion de moi, mon ami. Vous m'avez corrigée de bien des défauts; je n'ai qu'une pensée, qu'une volonté, qu'un désir, c'est d'être, jusqu'à mon dernier soupir, votre meilleure amie. Ne craignez pas que j'abuse jamais de votre amitié ni de votre complaisance. Jamais je ne vous presserai de me venir voir; eh! mon Dieu! je ne sens que trop de quelle difficulté sont pour vous de tels voyages, tous les inconvénients qu'ils entraînent. Je pensais à remédier à celui qui est le plus insupportable, le bruit des auberges. Rien ne paraîtrait ici plus simple et pins raisonnable que cet arrangement ; je me proposais bien de ne vous pas laisser apercevoir que nous habitions la même maison; eh bien, il n'y faut plus penser1.
Disons un mot de la Bellissima ; c'est une affaire oubliée', il n'est point question de dits et redits; cela n'a point formé deux partis; ses amis sont les miens, les miens sont les siens,
nous nous verrous en maisons tierces, eu attendant
que nous
nous voyions l'une chez l'autre ; enfin cela ne fait rien à personne, pas même à elle ni à moi.
Pour votre nièce', nous sommes parfaitement ensemble, et nous y serons toujours ; personne ne s'est jamais aperçu de nos petits différends. Vous ne me soupçonnerez pas de pouvoir masquer d'égards pour votre nièce; la connaissance que j'ai de ton caractère, jointe à vos conseils, répondent d'une paix imperturbable. J'espère, non ami, qu'il en sera de même entre tous et moi, et qu'après cet éclaircissement-ci, nous ne troublerons plus nos pauvres têtes. Nous voulons l'un et l'autre nous rendre heureux; je vais pour cet effet redoubler de prudence; de votre coté, tachez d'avoir un peu d'indulgence, et ne me dites jamais que nous ne nous convenons point. Songez a la distance qui nous sépare; que quand je reçois une lettre sévère, pleine de reproches, de soupçons, de froideur, je suis hait jours malheureuse, et quand au bout de ce terme j'en reçois
1 Elle lui ««ait préposé de venir occuper un appartement à côté du lien dans l'enceinte du couvent de Saint-Joicph, durant ion prochain séjour a •ara. (A. H.)
1 Sa diacufetion avec madame oV Força Iqu ici', dont elle lui avait Tait le récit <bn< u lettre du 1 mara. (A. N.) * Lady Chol monde! cy. (A. H.)
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encore une plus fâcheuse, la tête me tourne tout à fait. Je n'aime pas le sentiment de la compassion : cependant rappelez-vous quelquefois mon âge et mes malheurs, et dites-rous en même temps qu'il ne tient qu'à vous malgré tout cela de me rendre très-heureuse.
Vous ne me parlez plus de votre chose publique. Je suppose que vous ne vous souciez pas que je vous parle de la nôtre ; ainsi je finis.
Avez-vous reçu les deux premiers volumes du Théâtre espagnol?
MADAME LA MARQUISE BU DLFF.1NU A M. DE VOLTAIRE
Pari», 9 avril 1770.
C'est donc à un révérend père capucin à qui j'ai affaire aujourd'hui? Vous avez choisi une étrange métempsycose. Savez-vous ce que je ferais si je choisissais la mienne? Je deviendrais taupe. Je suis si ennuyée de ce qui se passe sur terre, que j'aimerais mieux ce qui se passe dessous; je n'y verrais pas ce qu'on appelle le dessous des cartes; j'ignorerais toutes les tricheries, et tant mieux; je serais avec mes semblables, et je me dirais : Ces gens-là du moins ne me trompent pas, ils ne m'en font pas accroire. Mon Dieu! mon cher Voltaire, que j'aimerais à causer avec votre Révérence ! vous nous avez envoyé des vers qui ne sentent pas trop la capucînerie , surtout ceux à la grand'maman, que vous m'aviez dit être les moins bons : ils sont charmants, ils ont un succès infini.
La Mélanic de la Harpe est fort tombée depuis l'impression ;. j'aime beaucoup mieux sa Lettre du Solitaire tic la Trappe à l'abbé de Bancé. Saint Grisel et saint Billard sont toujours enfermés. Mais nous avons bien d'autres affaires qui nous occupent, les opérations de finance : elles m'ont rogné les ongles , qui, comme vous savez, n'étaient pas trop longs; je perds plus de mille écus de rente, et je me flatte, pour l'amour de vous, toute proportion gardée, que vous en perdez cinq ou six fois autant. Plus la somme que l'on perd est petite, plus le dommage est grand, parce qu'il est bien prés du nécessaire.
Nous avons aussi le procès de M. d'Aiguillon qui fait grand bruit; vous ne vous attendez pas que je vous raconte aucun détail; c'est au-dessus de ma capacité.
Vous êtes extrêmement Lien avec la grand' maman, nous ne cessons de parler de vous. Quand il arrive une de vos lettres, soit à elle ou à moi, c'est une grande joie pour le petit comité. Le capucin Voltaire serait admis dans ce comité et deviendrait notre directeur.
Qu'est-ce que c'est donc que votre Encyclopédie? Vous ne ■n'eu jugez pas digne ; est-ce qu'elle ressemblerait à l'autre?
Dites-moi aussi, je vous prie, pourquoi vous n'avez pas engagé M. Cramer à me venir voir? Ses impressions ne sontelles que pour la cour? Vous comptez pour bien peu vos amis.
J'entends dire qu'on vous érige une statue, qu'elle sera placée dans la Bibliothèque ; je l'aime mieux là qu'à l'Académie. Votre empire est universel, vous n'êtes point fait pour un petit Etat; mais revenons à votre capucinerie.
• Vous ne fur es jamais des Colins le héros; •
et l'on ne dira point :
• Et maintenant le soutien des démis. >
Ces vers sont assez jolis, et j'achèterais bien cher certain ouvrage dont on n'a que des fragments.
Il est vrai , je ne m'en défends pas , j'aime mieux le plaisant 'lue le sérieux; cependant je serais bien aise d'avoir votre Encyclopédie; c'est le seul moyen de me faire rechercher et mériter le beau titre d'encyclopédiste.
Adieu, mon révérend père, faites tous les jours mention de moi dans votre Mémento.
MADAME LA MARQl'ISE OU DEFFAND A M. HORACE WALPOLE.
Paru, samedi 14 avril 1770.
Je suis aussi contente de la lettre que je reçois , qu'un pends le serait d'obtenir sa grâce; mais la corde m'a tait mal au cou, et «i je n'avais été promptement secourue, c'était tait de mou Oublions le passé; j'aime mieux me laisser croire coupable, que de risquer de troubler de nouveau la paix ; je suis bien avec tout le monde.
La grand'maman arriva hier; elle passera toute la semaine prochaine à Paris; je la verrai souvent : enfin, enfin, je ne suis mal avec personne , car quoique je ne sois point encore rac-
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coinmodée avec madame de Forcalquier, cela ne saurait s'appeler être brouillée.
Le grand événement d'aujourd'hui est la retraite de Madame Louise '. 11 v avait dix-Huit ans qu'elle voulait être religieuse, dix qu'elle s'était déterminée à être carmélite ; elle n'avait dans sa confidence que le roi et l'archevêque, qui combattaient son dessein. Apparemment qu'après qu'elle les y eut fait consentir, elle détermina le jour avec eux ; ce fut le mercredi saint. La veille, le roi dit à M. de Croismare, écuyer, d'aller prendre les ordres de Madame Louise, et qu'on eut à obéir à tout ce qu'elle ordonnerait. Elle demanda un carrosse pour le lendemain , sept heures du matin, sans gardes du corps, sans pages ; elle ordonna a madame de Ghistel, l'une de ses dames, d'être à sept lieures chez elle tout habillée. Elle ne dit rie» à ses sœurs, qui n'avaient pas le moindre soupçon de sa résolution. Le mercredi, elle monta dans son carrosse à sept heures précises ; elle changea de relais à Sèvres, et dit : A Saint-Dents. Entrant à Saint-Denis, elle dit : Aux Carmélites. La porte ouverte, elle embrassa madame de Gbistel : Adieu, madame, lui dit-elle, nous ne nous reverrons jamais. Elle lui donna une lettre pour le roi , et une pour ses sœurs ; elle n'avait pas apporté une chemise ni un bonnet de nuit. Elle devait prendre le voile blanc eu arrivant. Le jeudi, on lui apporta des nippes dont elle ne prit que deux chemises et une camisole; elle se fait appeler la sœur Thérèse-Augustin. C'est ainsi qu'elle signe la seconde lettre qu'elle a écrite au roi, avec la permission de notre révérende mère. Elle le supplie de vouloir bien payer douze mille francs pour sa dot. C'est le double des dots ordinaires , mats ce </ue payent pourtant les personnes contrefaites, qui sont plus délicates et peuvent avoir besoin de quelques douceurs; elle lui demande aussi de continuer ses pensions jusqu'à sa profession, pour avoir le moyen de faire quelque gratification à ceux et à celles qui l'ont servie. Cela ne vous fait-il pas pitié? Notre espèce est étrange ! Quand on n'est pas malheureux ni par les passions ni par la fortune, on se le rend par des chimères. Voilà tout ce que vous aurez de moi aujourd'hui; il me faut quelque temps pour rétablir le calme dans mon âme : je suis ravie d'être bien avec vous, et ce ne sera certainement pas par ma faute à l'avenir si j'y suis jamais mal.
1 La troisième fille de Louis XV, alor* âgée Je trente-trois .nux. Elle mourut dans la retraite qu'elle «'était eboiaie et dont elle devint la supérieure e» 1787. (A. tH.)
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, Jour Ae Pâtyaes.
Il n'y avait que deux mois que le roi était au fait des projets
de Madame Louise; elle avait laissé faire tous ses habits pour
les fêtes du mariage; elle n'a point pris le voile blanc; ce ne
sera que dans six mois. Cette aventure n'a pas fait une grande
sensation ; on hausse les épaules, on plaint la faiblesse d'esprit,
et l'on parle d'autre chose.
Vous avez beau temps à votre campagne; je vous en félicite.
M. DE VOLTAIRE A MADAME LA MAHQUISK DU DETFAMD
U avril 177«.
Vous voulez être taupe, madame; savez-vous bien qu'il y a un proverbe qui dit que les taupes servent d'exemple? Exemfktm ut talpa. Il est vrai que nons avons, vous et moi, quelque ressemblance avec ces animaux qui passent pour aveugles. Je suis toujours de la confrérie, tant que les neiges couvrent nos montagnes : je ne vois guère plus qu'une taupe; et d'ailleurs j'irai bientôt dans leur royaume, en regrettant fort pen cehn-ci, mais en vous regrettant beaucoup.
Vous avez deviné très-juste, madame, en devinant que M. l'abbé Terray m'a pris six fois plus qu'à vous; mais c'est a ma famille qu'il a fait cette galanterie : car U m'a pris tout le bien libre dont je pouvais disposer, et je ferai probablement, en mourant , banqueroute comme un évéqoe.
Vous voulez avoir cette prétendue Encyclopédie qui n'en est point une : c'est un ouvrage malheureusement fort sage (à ce que je crois), mais fort ennuyeux (a ce que j'affirme). Je serai mort avant qu'il soit imprimé, attendu que de mes deux libraires l'un est devenu magistrat et ambassadeur; l'autre monte la garde continuellement, en qualité de major, dans le tripot de Genève, qu'on appelle république.
Cependant, madame, afin que vous' ne m'accusiez pas de Diligence, voici trois feuilles qui me tombent sous la main. l'ait es- vous lire seulement les articles Adam et Adultère. Notre premier père est toujours intéressant, et adultère est toujours quelque chose de piquant. Vous pourriez aussi vous taire lire l'article Adorer, parce qu'il y a réellement une chanson composée par Jésus-Christ, qui est fort curieuse. Ce n'est point
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une plaisanterie, la chose est très-vraie. Vous verrez même que c'est une chanson a danser, et qu'on dansait alors dans toutes les cérémonies religieuses.
Quand vous vous serez amusée ou ennuyée de ces trois rogatons, n'oubliez pas, je vous prie, de gronder horriblement voire grand' maman. Elle m'a comblé de grâces : elle m'a fait capucin ; elle a fait capitaine d'artillerie un homme que j'ai pris la liberté de lui recommander, sans le connaître; elle a donné une pension à un médecin que je ne connais pas davantage, et que je ne consulte jamais, et, ce qui est le plus essentiel, elle m'a écrit des lettres charmantes : mais elle est devenue une cruelle, une perfide qui m'abandonne dans ma plus grande détresse, dans une affaire très-importante, dans une manufacture que j'ai établie et que j'ai mise sous sa protection.
C'est la plus belle entreprise qu'on ait faite dans le mont Jura, depuis qu'il existe : cela est bien au-dessus de ma manufacture de soie. Je sers l'Etat, je donne au roi de nouveaux sujets, je fournis de l'argent même à M. l'abbé Terray; et on ne me fait pas le moindre remerclment ; on ne répond point à mes lettres, on se moque de moi, et le mari de madame Gargantua s'en moque tout le premier : voilà comme sont faites les puissances de ce monde. Je sais bien qu'elles ont d'autres affaires que celles du mont Jura; mais on peut faire écrire un mot, consoler, encourager un pauvre homme.
Enfin, madame, grondez votre grand' maman , si vous pouvez ; mais oti dit qu'il est impossible d'en avoir le courage. Portezvous bien , madame ; ayez du moins cette consolation. Qu'importent mon attachement inviolable et mon respect du mont Jura, à Saint-Joseph? L'éloignement entre les gens qui pensent est horrible.
Frère François.
A Fermpy, 5 mai 1770.
Je suis un ingrat, madame, indigne de vous et de votre grand'mamam. Je ne mérite pas de voir le jour : aussi je ne le vois guère; car il tombe encore de la neige chez moi au 5 de mai.
Qi.'dk n'était .,i,W vobfp,
Fièie du brillant avantage Ile «a beauté, de- son l'anrît, Et *e nionuanl de l'eiU'la vagi' De lous cens qu'elle assujettit, Celle image est ln>|> révoltante; Je crois i|ii'on peut la définir :
l'ne adorable indifférente, Faisant du bien pour aon plaisir.
Kigurez-voas , madame, que lorsque j'appelais votre grand'maman inconstante , volage , cruelle , elle me comblait tout doucement de bontés; elle les a poussées non-seulement jusqu'à protéger mes horlogers, mais jusqu'à protéger aussi mon sculpteur. Je ne puis vous dire ce que c'est que cette nouvelle faveur ; car s'il faut se livrer à la reconnaissance, il ne faut pas se livrer à la vanité. Je ne sais si elle a dans le moment présent beaucoup de temps à elle; maïs en avez-vous, madame, tous qui, malgré votre état de recueillement, passez votre vie à courir?
Je vous envoie l'article Ame, que vous pourrez jeter dans le feu s'il ne vous plaît pas. Votre grand'iuaman vous dira , si elle veut , ce que c'est que sa jolie âme ; pour moi , je n'ai jamais su comment cet être-là était fait, et vous verrez que je le sais moins que jamais. Si vous voulez apprendre à ignorer, je suis votre homme. Je n'écris qu'à vous, et point à votre grand'maman, car je suis honteux devant elle.
J'aurai pourtant, je crois , dans quelques jours, une grâce à lui demander; mais il me sera impossible d'avoir cette hardiesse, après mes injustices. Voici le fait :
Avant que les Jésuites fussent devenus gens du monde, ils avaient un établissement à ma porte pour convertir les huguenots. Ils venaient d'arrondir leur domaine, en achetant à vil prix le bien de neuf gentilshommes , sept frères et deux sœurs ; sept étaient mineurs, et tous étaient ruinés. Tous les frères étaient au service du roi : le plus jeune avait treize ans, et le plus vieux en avait vingt-cinq. Le procureur des Jésuites, le plus grand fripon que j'aie jamais connu , obtînt une pancarte du Conseil pour s'emparer à jamais du bien de ces pauvres enfants. Ils vinrent me trouver : je me fis leur don Quichotte; ils rentrèrent dans leur bien, et j'eus le plaisir d'attraper les J é-
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suites avant qu'ils fussent chassés. Je n'ai jamais eu en ma vie
autant de satisfaction.
L'alné des sept frères a une grâce à demander, et il va même à Versailles dans le temps des fêtes. Ce n'est point à M. l'abbé Terray qu'il demandera cette grâce ; car il ne s'agit point d'argent, et M. l'abbé le jette par les fenêtres; en un mot, je ne sais ce que c'est que cette grâce, et je ne prendrai certainement pas la liberté de la demander à votre grand 'maman. Vous lui en parlerez si vous voulez , madame ; mais pour moi , Dieu m'en garde, j'ai trop abusé de ses extrêmes bontés. Elle a encore, en dernier G«u , honoré de nouvelles faveurs mon gendre Dupuits. Il faut que je m'aille cacher quand je pense à tout cela. C'est à tous, madame, que je dois tons ces agréments qui se répandent sur les derniers jours de ma vie ; c'est vous qui m'avez présenté â votre grand1 maman , que je n'ai jamais eu le bonheur de contempler; c'est à vous que je dois son souKer et ses lettres , elle m'a fait capucin : je lui dois tout. Puissiez vous jouir longtemps des charmes de son amitié et de sa conversation.
Quand il y aura quelques articles de belles-lettres, moins ennuyeux que ceux de métaphysique, j'aurai l'honneur de vous les envoyer. Il ne s'agit dans ce monde que d'attraper la lin de la journée sans douleur et sans ennui, et encore la chose est-elle difficile. Je suis à vous, madame, jusqu'à mon dernier souffle , avec le plus tendre respect et la plus inutile envie de vous faire la cour. Frère François.
MADAME LA MARQUISE DU DEFFAND A M. Dl VOLTAIHK.
P*ris, a «ni 1770.
Vous reconnaissez vos torts avec la grand'maman et vous les réparez bien; vous ne pourriez sans ingratitude être mécontent d'elle. Si elle ne vous écrit pas souvent, c'est qu'elle n'a pas un moment à elle; elle fait n sage de ceux qu'elle passe avec vos amis, pour dire de vons> tontes les choses que je voudrais que vous entendissiez. Vons ne sauriez, nous envoyer trop souvent de vos œuvres; de quelque genre qu'elles soient, elles plaisent et réveillent. Vos derniers vers
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sont les plus jolis du monde : faisant le bien pour son plaisir, •
On ne parle ici que de votre statue : le siècle s'honore « tous rendant cet hommage; vous en devez être flatté; mois cependant u'oubliez jamais, mon cher contemporain , que vous êtes du siècle de Louis XIV. Vous êtes la plus parfaite et la plus singulière des sept merveilles qu'il a produites; je voudrais vous foire le pendant de saint Michel, terrassant les erreurs et le fanatisme ; mais que d'attributs il faudrait rassembler, si l'on y mettait tous ceux qui vous désignent! Si tous ne voyea pas ■ion nom dans la liste des souscripteurs, croyez que c'est par humilité ; il y aurait trop de vanité à se placer parmi les gens de lettres et les beaux-esprits. J'en use avec vous, comme avec la Divinité, qui se contente d'être adorée en esprit et en vérité.
Je vais perdre tout à l'heure la grand* maman : elle part jeudi pour Chanteloup; elle va tondre ses moutons, en faire carder et filer la laine, dont on fera de beaux draps et toutes sortes d'étoffes. Amboise est une nouvelle Salente, mais dont les lois ■e seront pas dictées par un pédant.
Soyez son émule dans votre ville de Versoy, et faites à qui aûeux mieux le bonheur de tout ce qui voos environne; faites le mien en particulier, en m' aimant toujours.
MADAME LA MARQUISE Ot JlEJfl'ANli A M. HOR.tlJK WALPOI-E.
Paria, samedi 10 mai 177(1.
Vos lettres sont toujours les bien venues : qu'elles soient longue* ou courtes , cela est égal ; il me suffit qu'elles nte soient une preuve de votre complaisance et de votre souvenir, et qu'elles m'instruisent de votre sauté. Je ne prétends ni ne désire
' Les no mirants, adressé:! à madame du Deffand :
Oui , j'ai tort ni je rous ai dil
Qu'elle Détail qu'use rolage,
Fière du liriltam avantage
De ta beauté , de son esprit ,
Et se moquant du l'csi-lavage
De luus (lui qu'elle assujettit. t
Cette image psi Irop révoltante ;
Je croin qu'on la pml déhnir :
l'nc adorable indifférente,
Faisant du bien pour son plaisir!
60 COIIIŒSPOKDASCE COMPLETE
' rien de plus. C'est à moi de craindre pour les miennes; je ne puis les remplir que de cboscs qui vous soient très-indifférentes, et qui, par le peu d'intérêt que j'y prends moi-même, deviennent très-ennuyeuses sous ma plume ; le ciel ne m'a point favorisée du talent de madame de Se vigne. Indépendamment de son esprit, l'intérêt qu'elle prenait à tout rendait ses narrations trèsintéressantes. Cela dit , il faut pourtant vous conter des nouvelles. Vous avez deviné très-juste ; il y a des tracasseries sans nombre ' ; le menuet que doit danser aujourd'hui mademoiselle de Lorraine' a troublé bien des tètes; les pairs joints à la noblesse ont présenté au roi une requête contre les prétentions des princes lorrains; ce fut hier que le roi y répondit, et voici sa réponse. Il y a un certain doute sur la demande de M. deMercv*, qui pourra bien faire que beaucoup de dames se dispenseront d'aller à son souper et à son bal.
Bien n'a été plus beau que la chapelle, que l'appartement, et par-dessus tout le banquet roval *; mais l'ambassadrice* aura sans doute des relations plus circonstanciées et plus exactes que celles que je pourrais faire. L'opéra qu'on donna jeudi fut trouvé déplorable. Le feu ne fut point tiré mercredi , jour du mariage, à cause de la pluie, maïs il le sera aujourd'hui après le bal paré ; il fait le plus beau temps du monde.
Dimanche, à X heure).
J'attendais des nouvelles pour continuer; les voici : Le jeudi au soir, après la réponse du roi, il y eut une assemblée, chez le duc de Duras, des pairs et de la noblesse; on y conclut que personne ne danserait. Tout le vendredi on crut qu'il n'y aurait point de bal ; le samedi matin le rot dit qu'il y en aurait, et qu'il remarquerait ceux qui n'y viendraient pas. Cependant, à cinq heures, il n'y avait de danseuses dans la salle que mademoiselle de Lorraine, mademoiselle de Rohan et madame la princesse de Bouillon . Les autres danseuses étaient
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