‹ Correspondance complète de la marquise Du Deffand avec ses amis le président Hénault, Montesquieu, d'Alembert, Voltaire, Horace WalpoleChapitre 20 sur 38 · LE COMPLOT DÉCOUVERT · texte numérisé non relu

LE COMPLOT DÉCOUVERT

Quel séditieux ou quel fou Soulève ainsi toute la France?

Est-ce le chancelier Maupeou?

Est-ce l'Église? est-ce finance?

Est-ce Choiuul ou d'Aiguillon?

Est-ce encor l'abbé Terray? Non.

Je tous le dis en confidence, Le aeul auteur de ce complot , Mes amis, cVst monsieur Turgot.

L MARQUISE DU DEFFAND A M. DE VOLTAIRE

Paris, 12 mai 1775.

Votre lettre me met dans la plus grande impatience. Est-il possible, quand je vous demande avec instance vos Filles de Minée, que vous imaginiez de les envoyer à M. de l'isle? Vous ne savez donc pas la vie qu'il mène? Vos Filles auront couru toute l'Allemagne avant qu'elles m'arrivent. Je vous demande en grâce, mon cher Voltaire, de m' envoyer directement tout ce que vous savez qui peut me faire plaisir. Partagez avec moi toutes vos successions. Je désire le petit écrit sur les blés; tout ce qui passe par vos mains me convient infiniment. Pratiquez avec moi l'exportation indéfinie. Vous et la casse m'êtes de première nécessité. Pour la rhubarbe et les discours académiques, trouvez bon que je n'en use pas.

Je suis ravie de voir que vous vous portez à merveille. Mon secrétaire-lecteur prétend que votre dernière lettre est toute de votre main. Bien, non, rien n'est affaibli en vous, j'en suis sûre. Si vous m'avez aimée, vous m'aimez encore. Faites partir sur-le-champ vos trois Filles pour m'en apporter l'assurance; joignez-y le petit écrit sur les b|és. Dites à madame

Denis combien je suis charmée qu'elle soit hors d'affaire. Adieu, mon cher ami.

MADAME LA MARQUISE DU DEPFAND A M. HORACE WALPOLB. Dimanche M mai 1775.

Vous croyez que mon amitié pour mon chien est forcée; pourquoi cela? et qui est-ce qui m'y force? serait-ce pour être votre singe? Oh! non, je n'imite personne; mais je ne vous parlerai plus de mon petit chien.

Madame la princesse de Conti ' mourut hier à huit heures du matin; on en prend le deuil demain pour onze jours. Le roi part le lendemain de la Pentecôte ; il ira couchera Compiègne, où il passera deux jours; il en partira le 8; il couchera à un endroit qu'on appelle Fîmes, et se rendra le 9 à Reims, où il restera jusqu'au 16; il retournera à Compiègne, et sera le 19 à Versailles. Rien n'est si beau que la couronne; il y a pour seize millions de pierreries ; tout le monde l'a été voir. Il y aura une terrible cohue à Reims , je ne regrette point de n'y point être ; je n'ai point ce genre de curiosité ; mon tonneau est mon Strawberry-Hill; je ne me plais autant nulle part, mais je veux qu'il y ait à côté quelques chaises remplies. On me dit hier que milord Stormont ne viendrait point au sacre ; on attendait ces jours-ci le Garaccioli , je n'ai point ouï dire qu'il fût arrivé.

Interruption. Lundi malin.

Madame la princesse de Conti laisse tout son bien à partager selon les coutumes1; on dit que M. le prince de Conti aura cent mille livres de rente ; M. le duc de Chartres aura cinq cent mille francs ; et madame la duchesse de Bourbon, sa sceur, en aura autant. La maison de Paris était assurée de son vivant à M. le comte de la Marche, son petit-fils ; elle ne fait aucun présent à personne. On dit que M. de Guines sera jugé vendredi ou samedi : depuis l'arrêt qui supprimait son dernier Mémoire, le roi lui a fait écrire, par M. de Vergennes, qu'il ne prétendait pas l'empêcher d'en faire usage auprès de ses juges ; M. le garde des sceaux a écrit aux juges qu'ils pouvaient

: de Paria, en eu de

Fille du duc d'Orléani.

Cat-1-dire,

«Ion la c

y avoir égard. Je vous manderai vraisemblablement lundi le jugement de ce procès, qui m'aurait bien ennuyée si je n'y étais pas un peu intéressée.

Dimanche il juin 1775.

Oui , la reine a été au sacre, avec Madame, Mesdames Clotilde et Elisabeth. C'est aujourd'hui que la cérémonie s'est faite ; nous aurons une liste des morts et des mourants, car il est impossible que qui que ce soit n'ait succombé à cette fatigue. Paris est désert dans ce moment-ci ; j'aurais dû prendre ce temps pour aller à Roissy. Les Caraman ont marié leur fille aînée à un M. le comte de la Fare dont ils sont extrêmement contents.

Madame de Gramont part mardi pour aller aux eaux de Bourbonne , madame de T essé ' l'accompagnera ; elles passeront par Cirey, chez les du Châtelet ; elles y arriveront jeudi , et M. de Ghoiseul s'y rendra de Reims, et après y avoir séjourné quelques jours, il en partira avec sa sœur, et passera une quinzaine de jours avec elle à Bourbonne; il retournera ensuite à Ghanteloup. La grand' maman y est présentement toute seule; l'abbé est ici , il y restera jusqu'au départ de son neveu pour Vienne, où il va être secrétaire d'ambassade; il Ta été en Suède avec succès ' .

J'attends mon évéque de Mirepoix dans quinze jours; j'aurai dans ce temps-là des évoques à foison , et une partie de mes diplomatiques. Je voudrais que votre ambassadeur rut du nombre , mais M. de Saint-Paul n'a pas l'air de l'attendre sitôt.

Je saurai par votre première lettre des nouvelles de notre ambassadeur*. Que dites-vous de la conclusion de son affaire? comment trouvez-vous la sentence4? Je vous ai envoyé par lui les brochures que vous demandiez.

1 La marquise de Tessé, fille du maréchal de Xoailles. [A. N.) a Le même M. Barthélémy qui fut ensuite plusieurs années secrétaire d'ambassade à Londres, durant I» mission du comte de la Ltueroe, un drt directeurs sous la République, membre du aùnat conservateur sous l'Empire, et aujourd'hui pair de France. 1827. (A. S.)

3 Le comte de G«iue«, alors retourné en Angleterre. (A. N.)

* Cette sentence, qui condamnait Tort • à faire réparation d'honneur audit

Envoyez-moi les vers de M. Fitz-Patrick et ceux de Charles

LA HtHI AV MÊME.

Pari», dimanche Sa juin 1775.

Vous me confirmez ce que disent les gazettes sur votre Amérique; je ne suis pas politique, vous avez raison, mais je m'intéresse à milord Nortli ; je ne sais pas pourquoi, mais je m'imagine que c'est un honnête homme , et je serais fâchée qu'il quittât le ministère. Cette fête sur l'eau doit être fort belle ' . Le pauvre milord Stormont est donc éconduit *? Puisque cela est , renvoyez-le-nous , il sera très-bien reçu ici , et en particulier par moi. L'ambassadeur de Naples est de retour, plus de troupe italienne que jamais. Le grand abbé est encore ici , il ne nous quittera que dans douze ou quinze jours.

L'évéque de Mirepoix est arrivé, dont je suis fort aise ; il a l'air de m' aimer un peu. J'ai deux soupers dans la semaine, le mercredi et le jeudi. Le mercredi , j'ai les maréchales, les princesses, les duchesses, marquises, comtesses, les diplomatiques, les évèques, etc. N'allez pas croire que cela fasse quarante personnes, mais quelquefois il yen a quinze ou seize. Les jeudis, cela est différent : c'est le grand abbé, un certain président de Cotte, Tévêque de Mirepoix, quelquefois celui d'Arras, M. Necker, et de temps en temps quelques autres. Mon unique occupation est de m'assurer de la compagnie pour passer la soirée , soit en l'attirant chez moi, soit en l'allant chercher chez les autres ; il ne m 'arrive presque jamais de la passer seule, mais c'est par les soins que je prends pour l'éviter.

Toutes réflexions faites, je vous l'avouerai, je trouve que je vis trop longtemps.

P. S. J'avais fini là , je me te suis reproché , et je rouvre ma lettre pour vous dire que je ne hais pas tant la vie que j'en ai

conte de Gaines, en présence de doute personnes au choix dudit comte de Guines, dont sera dressé acte ; ledit Tort condamne en outre a 300 livret de dommage*-! ntérèts envers ledit comlc de Guines, etc. , etc. ; • cette sentence était néanmoins si amphibologique dans d'autres points, que les deux parties jugèrent également convenable d'en appeler. (A. N.)

> Fête donnée mr la Tamisa. (A. N.)

* Refusé par lady Harriet Slanbope. (A. N.)

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l'air ; il y a tels événements et circonstances qui me feraient

désirer qu'elle se prolongeât encore quelque temps.

Je fais traduire les vers de Charles Fox par deux personnes. Je serai curieuse de savoir laquelle aura le mieux réussi; je ne vous les nommerai qu'après que vous m'en aurez dit votre avis.

P«ri», samedi i« juillet 1775.

Je ne suis point surprise de votre irrésolution, el je le serai infiniment si vous vous déterminez à venir ici. L'espace de quatre ans n'a pas été suffisant pour vous vieillir, mais plus que suffisant pour effacer des traces peu profondes, et dont vos singulières interprétations avaient fort avancé l'ouvrage.

Vous dites qu'il n'y a que moi qui ne vieillis point; vous vous trompez très-fort en me tirant de la classe des décrépites, j'en ai tous les apanages : du dégoût pour tous les amusements et un fond d'ennui contre lequel je ne trouve nulle ressource. Aucun plaisir ne me tente , je ne me plais que dans mon tonneau , mais la compagnie m'est nécessaire , surtout dans la soirée. Toute lecture m'ennuie : l'histoire, parce que je n'ai point de curiosité; la morale, parce qu'on n'y trouve que des idées communes ou peu naturelles ; les romans , parce que tout ce qui tient à la galanterie me paraît fade, ou que la peinture des passions m'attriste. Enfin, je vous dirai la vérité quand je vous assurerai que ce qui me fait supporter mon état, c'est la certitude qu'il ne durera pas longtemps. Je tâche par mes réflexions d'adoucir ma situation, mais les réflexions me sont contraires, parce qu'elles me font attribuer à moi-même tous les chagrins que j'éprouve, et dans les mécontentements que j'ai de tout ce qui m'environne, je suis plus mécontente de moi que de qui que ce soit. Voilà la peinture de mon âme ; elle est interrompue par une visite.

Je ne désavoue rien de ce que j'ai écrit hier; je me flatte que vous n'en serez point choqué ; il est juste qu'il me soit permis de parler quelquefois de moi et de dire la vérité ; je n'abuserai point de cette liberté ; vous pouvez vous flatter d'avoir réussi à mon éducation, il est fâcheux que vous n'ayez pu l'entreprendre plus tôt.

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Je suis parfaitement disposée à tous rendre nia société et ma conversation très-faciles, et je n'aurai nul effort a me faire ; je souhaite seulement que tous puissiez prendre quelque intérêt A mille et mille choses que je serai en état de tous raconter, et que je ne puis ni n'ai pu tous écrire. Ce n'est pas votre indifférence particulière qui seule me fait prévoir votre ennui , c'est celle que tous avez pour tontes choses. Cependant , en y réfléchissant, j'ai peine à croire que ce ne soit pas une sorte de plaisir pour tous de sentir celui que j'aurai à tous revoir ; d'ailleurs tous trouverez l'éTéque de Mirepoix ici , quelque temps que tous puissiez prendre pour y Tenir; il y restera jusqu'à la fin de novembre. Et puis, ne m'avez-vous pas dit que M. de rtichmond devait venir? pourquoi ne vous arrangeriez- vous pas à faire votre Toyage avec lui ?

Ah ! j'allais oublier de tous envoyer la traduction que j'ai fait faire des vers de Charles Fox ' ; ils n'ont pas eu un grand succès , et je trouve que vous les admirez un peu trop ; marquez-moi laquelle des deux traductions tous trouvez la meilleure, je tous dirai après de qui elle est.

Par madame la C.

■ Quand la plus charmante expression est jointe à des traits

• formés par le pinceau le plus délicat de la nature; quand la » rougeur naturelle de la pudeur et des souris sans art expri-

■ meut la douceur et le sentiment qui résident dans le cœur ;

■ quand dans les manières enchanteresses ou ne trouve pas le

• moindre défaut, et que l'àme tient tout ce que le visage avait

• promis ; la philosophie, la raison, l'indifférence même ne doi-

■ vent se trouver que des boucliers bien faibles pour nous « garantir de l'amour.

■ Dites-moi donc, enchanteresse mystérieuse, oh ! dites-mot par

■ quel art étonnant, ou par quel sortilège, mon cœur se trouve

• si bien fortifié , qu'uue fois dans ma vie je suis sage , et que ,

■ sans devenir fou , je contemple les yeux d'Amourette : que

• mes désirs , qui jusqu'à présent n'ont jamais connu de bor-

• nés, sont ici bornés par l'amitié et ne demandent rien de

1 Le* vert adreaté* à madame Crewe. L'éditeur a pensé ne pu devoir donner cci deux traduction!. Celle qu'on insère ici est la plus littérale et la plus élégante. Il est presque impossible de rendre des vers anglais dans de lu prose française; cependant il faut convenir, avec madame du Deffand, que les dit- Jtct! mçnitira poette te reconna jasent à peine ici. (A. N.)

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5M COURES POSDÀNCE COMPLETE

• plus. Est-ce la raison? Non : toute ma vie démentirait cela;

■ car qui est aussi brouillé que la raison et moi? Est-ce l'ambi-

• tion qui remplit chaque crevaste de mon creur, et De laisse

• aucune place à un sentiment plus doux? Non, non ; car tout

• le monde doit être d'accord de ceci, qu'une seule folie n'a

■ jamais été suffisante pour moi. Mon Ame est-elle trop fbrte-

■ ment occupée de ses malheurs , ou relâchée par le plaisir, ou

• dégoûtée par les variétés? car en cela seul le plaisir et la dou-

• leur se ressemblent, l'un et l'autre relâchent les ressorts des

■ nerfs qu'ils ont efforcés. Avoir senti chaque revers que lafor-

■ tune peut donner, avoir goûté chaque félicité que le plus

■ heureux puisse connaître, a toujours été le destin singulier » de ma vie, où l'angoisse et la joie ont toujours été en combat.

• Mais, quoique bien versé dans les extrêmes du plaisir et de

• la douleur, je ne suis que trop capable de les ressentir encore. » Si donc , pour cette seule fois dans ma vie je suis libre, et que

■ j'échappe à un piège qui pourrait prendre de plus sages que

• moi , c'est que la beauté seule ne charme qu'imparfaitement, » car l'éclat peut éblouir, mais c'est la tendresse qui échauffe.

• Comme on peut avec plaisir admirer l'hiver, le soleil, mais

• non sentir sa force quoiqu'on loue sa splendeur, ainsi la

■ beauté a de justes droits sur notre admiration; mais l'amour,

■ l'amour seul peut enflammer nos cœurs. ■

MADAME LA MARQUISE DU DE FF AND A M. HORACE WALPOLE. Dimanche 9 juillet 1779.

Votre lettre du 3, k laquelle je vais répondre, m' imprime. un respect qui glace mes sens, cependant j'en suis contente. Vous me dites que vous êtes sûr que je ne compte sur personne au* tant que sur vous; j'en conclus que cela doit être, et je u'ai jamais rien désiré par delà.

Nous avons ici des nouvelles qui ne seront pas surprenantes pour vous , mais qui le sont un peu pour nous. M. le duc de la Vrillièrc donne sa démission; M. de Malesherbes lui succède dans toutes ses places. Voilà notre gouvernement rempli par les philosophes ; c'est le règne de la vertu , du désintéressement, de l'amour du bien public et de la liberté. On annonce beaucoup d'économie et d'exactitude à payer oe qui est dû-

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Depuis le cardinal de Fleury, il y a eu bien des gouvernements différents ; il faut espérer que celui-ci sera un des meilleurs. Enfin, s*il est vrai que vous veniez ici, vous trouverez bien des changements; d'abord dans Saint-Joseph, je ne parle que du local; l'ancien bâtiment, où j'avais un petit logement, a été abattu, et l'on a bâti à la place trois maisons complètes. Les modes ne vous surprendront pas, puisqu'elles ont déjà été portées chez vous : vous devez les avoir trouvées bien surprenantes; je ne comprends rien au récit qu'on m'en fait. Les spectacles ne se sont pas perfectionnés, à ce que j'en entends dire ; l'extraordinaire et le baroque dominent en tout genre. Je m'embarrasse peu de tous ces changements; pourvu que vous ne changiez point pour moi , peu m'importe du reste.

Voici l'extrait du compliment que M. Gaillard , directeur de l'Académie française, fit au roi, ces jours passés, à l'occasion de son sacre :

* Les deux plus funestes ennemis de la religion (après l'im-

■ piété qui l'outrage) sont l'intolérance qui la ferait haïr, et

■ la superstition qui la ferait mépriser.

■ Un roi doit à ses peuples la justice , des juges dignes de

■ la rendre, et des ministres nommés par la voix publique. *

LA MÊME AU MÊME

Paria, samedi 5 août 1775.

Vous dispensez donc vos parents de m' écrire en leur disant qu'ils font assez pour moi en vous envoyant? Quelle présomption! quelle vanité! Quoi! vous croyez que je fais plus de cas de vous que d'une lettre d'eux ! La politesse m'oblige à vous le laisser croire : je souscrirai à tout ce que vous me prescrivez.

Je crois , Dieu me pardonne ! que je m'intéresse plus à votre Amérique que vous. Vous vous imaginez ne vous soucier de rien, et c'est de quoi je doute; il faudra bien, quand vous serez ici , que vous vous souciiez de quelque chose , car je vous jure que je ne me soucierai de rien pour vous ; c'est-à-dire, de vous faire faire une chose plutôt qu'une autre; vous serez totalement libre de toutes vos pensées, paroles et actions; vous ne me verrez pas un souhait, un désir qui puisse contredire vos pensées et vos volontés; je saurai que M. Walpole est à Paris, il saura

50* CORRESPOND ASCE COMPLETE

que je demeure à Saint-Joseph , il sera maître d'y arriver, d'v rester, de s'en aller, tout comme il lui plaira; et comme je passe de très-mauvaises nuits, que je me lève fort tard, il sera pour moi comme s'il était à Strawberry-rlill jusque sur les quatre heures. '

Je pourrai avoir encore une de vos lettres, mais pas en réponse à celle-ci , du moins je l'espère.

Je soupai hier au soir à Saint-Ouen chez les Necker ; j'v menai la maréchale de Luxembourg, l'évéque de Mirepoix et la Hanadona ; j'y trouvai l'Idole et sa belle-fille. Tout cela soupera chez moi mercredi prochain ; j'aurai peut-être seize ou dix-sept personnes; le lendemain neuf ou dix. J'ai besoin de m' étourdir cette semaine. Je soupe ce soir chez madame de Mirepoix. Elle sera fort aise de vous revoir. Madame de Luxembourg prétend aussi vous aimer beaucoup. Les Necker et la dame de Marchais sont brouillés. Je ne sais si ces nouvelles connaissances vous plairont ; le Necker a beaucoup d'esprit , il ne s'éloigne pas de vous ressembler à quelques égards. La dame Marchais vous fera manger de très-bonnes pèches ; son ami ' , qui est directeur des bâtiments, lui fournit toutes sortes de fruits en abondance, elle m'en fait une très-grande part. Je me fais un plaisir du jugement que vous porterez de quantité de personnes que vous n'avez jamais vues ; je crois que nous serons fort d'accord.

Peut-être ne vous ennuierez- vous pas autant que je le crains.

non ace walpole a l'honobable h. s. coicwav*.

Paria, S septembre 1775.

Les retards de la poste m'ont sauvé quelques jours d'inquiétude pour lady Ailesbury, et m'ont empêché de vous dire la part que je prends à son malheureux accident; quoique à cette heure, j'espère, il ne lui en reste plus la moindre suite. Je conçois toute l'horreur que vous avez dû ressentir durant ses souf-

' Le comte île la Billirtlcric d'Augivillcn, directeur et ordonnateur général de» bâtiment*, etc. (A. N.)

1 M. Walpole arriva a Paris le 19 août, et quitta cette ville le 18 octobre. Nous donnons ici, pour ne |ias interrompre la série des hits, le» dent lettres qu'il adressa pendant son séjour 1 Paris, à son asile général Conway,(A. K.)

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DE MADAME l.A MARQUISE DU DEFFAND. 905

frances, au milieu de l'obscurité et à la vue de son bras*. Personne n'admire plus que moi ses ouvrages à l'aiguille, et cependant je me réjouis de ce que le bras a tout porté. Madame du Deffand, qui, comme vous savez, n'aime jamais à demi ceux qu'elle aime, et dont l'impatience n'attend jamais le temps nécessaire pour s'informer d'une chose, s'est presque mise hors de sens, parce que je ne pouvais lui dire exactement ni où ni comment l'accident est arrivé. Elle voulait écrire directement, quoique l'heure de la poste fut passée ; et dès que j'eus réussi à la calmer un peu sur ce point , elle tomba dans de nouvelles angoisses à propos de ses éventails pour madame de Marchais, prétendant qu'ils avaient dû verser aussi et être tous brisés. Bref, je n'ai vu personne de semblable. Elle m'a engagé jusqu'à lundi en huit ; dans cet engagement sont comprises je ne sais combien de parties de campagne, et comme on ne la quitte jamais sans qu'elle vous engage pour une autre fois , ces parties sont autant de polypes qui en pousseront d'autres à l'infini. Madame de Jonsac, une de mes grandes amies, est arrivée avant-hier, et madame du Deffand l'a piquée sur sa liste pour quatre réunions avec moi chez elle, toutes avant mardi prochain, et sans préjudice à nos autres soupers, dont je ne sors jamais avant deux ou trois heures du matin. Il me faudrait l'activité d'un écureuil jointe aux forces d'un Hercule pour venir à bout de tous mes travaux , sans compter les nombreux démêles que j'ai à raccommoder, et les nombreux mémoires à présenter à M. Tonton, qui à mesure que sa faveur augmente devient plus grand mangeur de gens. Gomme je suis la seule personne qui ose le corriger , j'ai déjà insisté pour qu'on l'enferme à la Bastille tous les jours après cinq heures. Dernièrement il s'est jeté au visage de lady Barryroore, et j'ai cru qu'il allait lui arracher les yeux , mais tout s'est réduit à une morsure au doigt. Madame du Deffand, qui a trop d'esprit pour ne pas voir chaque chose sous son vrai jour, s'apercevant qu'elle n'avait pas battu Tonton à moitié assez , se mît aussitôt à nous raconter l'histoire d'une dame dont le chien avait enlevé un morceau de la jambe à un monsieur, et qui, dans un excès de tendresse et d'alarmes, s'écriait : ■ Est-ce que cela ne pourrait pas rendre mon chien malade? ■ Lady Barrymore a pris une maison. Elle va être obsédée de

t Lady AMeibury avait venu daiu m Toiture à Park-Placc, et t'était demi* le poignet. (A. N.)

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conquêtes'; je n'ai jamais tu aucune femme exciter autant d'admiration. Je crois que sa pauvre petite tête lui en tournera tout a fait.

Madame de Marchais est charmante»; c'est l'éloquence et

l'attention même. Je ne suis pas si épris des N homme et

femme*. C'est un tambour et un fifre auxquels je n'entends rien ; il mâchonne , elle criaille , et aucun n'articule. Je n'ai pas tu M. d'Entragues. Eu tout, Paris me plaît plus que jamais, et peut-être y resterai-je un peu plus longtemps que je n'avais compté....

Moi qui ai l'habitude de vous faire des querelles pour votre mauvaise écriture , je m'aperçois que j'ai écrit tellement vite et barbouillé ma lettre d'une telle manière que tous aurez peine à la lire. Mais considérez combien peu d'instants j'ai pour moi-même ; je suis obligé de me boucher les oreilles avec du coton pour obtenir du sommeil. Malgré cela , mou voyage m'a fait du bien. Je suis rajeuni de quinze ans au moins.

Je vous porterai deux Éloges du maréchal de Catinat; non que je les admire, mais je l'admire, lui, parce que je trouve qu'il vous ressemble beaucoup.

BOBACB WAI.POLF. A L'HONORABLE H. S. COHW.iT.

Puis, 6 ocloLro 1775.

Il y a bien un mois que je ne vous ai écrit; mais depuis ce temps j'ai été et je suis encore tout en l'air. Madame du Deffand a été si mat, que le jour où elle s'est mise au lit je croyais qu'elle n'irait pas jusqu'au soir. Sa faiblesse d'Hercule, qui n'avait pu résister à des fraises et de la crème après souper, a surmonté tous les haut et bas qui ont été la suite de cet excès. Mais son impatience d'aller partout et de s'occuper de tout lui a attiré une espèce de rechute , et je ne suis pas encore tout a fait hors d'inquiétude sur elle; on ne lui permet de prendre aucune nourriture pour se refaire, de sorte qu'elle mourra d'inanition , si elle n'en guérit pas. EUe ne peut soulever sa tête de dessus l'oreiller sans étourdisttments , et malgré cela son

1 Elle lit tout d'abord celle de Lautun. Voir set Mémoires. (L.) 3 Walpole emploie ici le* uoti co? tmd heu, qui veuleitt dire coa et poule- (A. S.)

esprit galope plus vite que celui de qui que ce soit, et de même ses reparties. Elle donne un grand souper ce soir pour Le duc de Cboîseul , et cela l'a mise hier en si grande colère contre son cuisinier, et Tonton eu a pris une telle rage , que nos dames de Saint-Joseph croyaient que le diable ou les philosophes allaient emporter leur couvent. Comme je l'ai à peine quittée un moment, je n'ai rien à vous apprendre. Si elle va bien, comme je l'espère, je me mettrai en route le 12; mais je ne puis la laisser tant qu'elle sera dans le moindre danger, quoiqu'il y en ait beaucoup pour moi à rester davantage ici. J'ai eu de si mauvaises heures auprès de cette malade, qu'il m'est revenu quelques alarmes de goutte; et le mauvais temps, les mauvaises auberges et un voyage en hiver me conviennent extrêmement peu. Le6 éventails sont arrivés dans un bon moment; elle les a lait aussitôt ouvrir tous sur son Ut, elle a talé les modèles pour voir s'ils étaient bien de la même forme, et s'est fait décrire les dessins. Elle était tout en joie et en remerciments, et jurait de rendre pleine justice à lady Ailesbury et a mistriss Damer.

Je ne sais rien de ma chère pairie que ce que m'en apprend le London Ckronicle' . 11 me dit que les habitants des villes commerçantes sollicitent des lettres de noblesse , c'est-à-dire prient à qui mieux mieux le roi de détruire le commerce , afin qu'ils deviennent tous gentilshommes. Ici l'agriculture, l'économie, la philosophie, les réformes sont de bon ton, même à la cour. Il semble que les deux nations ont joué aux barres; mais, comme les gens qui en copient d'autres, ils prennent le mal avec le bien, tout comme le bien avec le mal. Il y a eu avant-hier une grande course de chevaux dans la plaine des Sablons, entre le comte d'Artois, le duc de Chartres, M. de Conilans et le duc de Lauzun. Le dernier a gagné, grâce à l'adresse d'un petit Anglais qui est si fort à la mode que je ne sais si l'Académie ne le proposera pas pour sujet d'un Éloge.

Le ducdeCboiseut, comme je vous l'ai dit, est ici, et comme c'est la seconde fois que son départ est contremandé , cela fait beaucoup de bruit. Je ne serai point du tout surpris s'il reprend les rênes, car (passez-moi le jeu de mots) il a déjà la reine. Messieurs Turgof et de IV) a les herbes certainement branlent au manche. Mais je ne vous en dirai pas davantage jusqu'à ce

1 La Chronique du Londres, journal anglais. (A. K.)

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que nous nous revoyions, quoique cette lettre doive vous être

remise par une occasion particulière

Madame du Deffand dit que je vous aime plus que rien an monde. Si cela est vrai , j'espère que vous n'aurez pas moins de pénétration qu'elle. Si vous ne l'avez pas, ou si cela n'est pas vrai, à quoi servirait une protestation? Je me tais donc sur Ce sujet. Adieu.

7 octobre 1775.

Madame du Deffand était très-bien hier, et à près d'une heure , ce matin , j'ai laissé le duc de Choiseul , la duchesse de Gramont, le prince et la princesse de Beauvau, la princesse de Poix, la maréchale de Luxembourg, la duchesse de Lauzun, les ducs de Gontaut et de Chabot, et Caraccioli autour de sa chaise longue; elle-même au milieu de ce cercle n'était pas un personnage muet. Je ne sais pas encore comment elle a dormi, et il faut que je fasse partir ma lettre au moment même, parce que je dois m' habiller pour aller dîner avec M. de Malesherbes chez madame de Villegagnon. J'aurai besoin de prendre un long repos après cette vie Mans le monde, et mon intention est de n'y plus retourner que fort peu, d'autant plus que je n'admire guère la façon française de brûler sa chandelle jusqu'au bout eh public

Mon laquais arrive de Saint-Joseph , et dit que Marie de Vichy1 a passé une très-bonne nuit et qu'elle est tout à fait bien. — Philippe1, ayez soin que ma chaise de voyage soit prête pour jeudi.

MAOAWF. LA MARQUISE DO DEFFAKD A M. HORACE WALPOLE

Jeudi, sis heurts (12 octobre 1775).

Adieu * , ce mot est bien triste ; souvenez-vous que vous laissez ici la personne dont vous êtes le plus aimé, et dont le bonheur et le malheur consistent dans ce que vous pensez pour elle. Donnez-moi de vos nouvelles le plus tôt qu'il sera possible.

Je me porte bien, j'ai un peu dormi, ma nuit n'est pas finie;

1 Nom de fille de madame du DefTmd, (A. 9.) * Valet de chambre d'Horace Walpole. (A. N.)

3 Madame du Deffaod adreua celte lettre à Horace Walpola le jour de ion départ de Paris. (A. N.)

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je serai très-exacte au régime, et j'aurai soin de moi vous vous y intéressez.

LA MÊME AV HtME.

Lundi 13 octobre 1775.

Quinze heures en mer, une nuit sans vous coucher, voilà ce dont j'ai été l'occasion ; des marques de votre souvenir dans tous les lieux où vous vous êtes arrêté, voilà ce que je ne puis assez reconnaître.

Enfin vous êtes arrivé en bonne santé, vous jouissez du plaisir de revoir vos amis ; ue perdez point le souvenir de ceux que vous avez quittés, ni les espérances que vous leur avez données. Ma santé se fortifie tous les jours ; je vis du plus grand régime ; je prends tous les jours le petit bouillon en votre mémoire ; je ne suis pas absolument quitte de mes étourdissements, ni de certaines vapeurs noires ; il me semble que tout ce qui s'est passé depuis le 19 d'août soit un rêve dont le souvenir ne peut s' effacer , et qui fait regretter que ce soit un songe. Le Craufurd partira, à ce qu'il dit, dans le cours de cette semaine; ii se porte mieux.

Les Beauvau sont à Fontainebleau ; les maréchales vont au Eaincy aujourd'hui. Celle de Luxembourg en reviendra samedi; nous irons souper à Saint-Ouen. J'y fus avec elle samedi dernier. C'était ma seconde sortie ; j'avais soupe le mardi au Carrousel. Je soupai hier chez madame de la Beynière ', à qui je dis que vous la trouviez la plus belle femme de France; en conséquence, elle vous croit l'homme du plus grand mérite; elle est au désespoir de votre départ, et elle ne doute pas que si vous revenez jamais ici , sa maison ne soit celle qui vous conviendra le mieux ; je l'ai bien laissée dans cette persuasion.

Point de ministre de la guerre ; on reviendra de Fontainebleau le 16. Voilà l'article qui me regarde et celui de mon pays coulés à fond. Adieu.

■ Madame de !■ Reyoière,née de Jarente, nièce de l'cvique d'Orléani, était d'une famille noble de Provence. Elle épousa M. de la Revnière, l'un de* fermier* généraux, et administrateur général des pastel. Madame de la Heynièro survécut à la Révolution, et occupait, en 1805, le plus haut étage de ion bel hôtel sur les Champs-Elysées , dont elle avait loué les principaux appartement*. (A. H.)

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MADAME LA MARQUISE DU SEFFAND A M. HORACE WALPOLE. Mercredi Ï5 octobre 1775.

Il n'y a point de courrier, ce qui me déconcerte. Je complais apprendre aujourd'hui des détails de ce que vous auriez fait, de ce que vous auriez vu.

Le petit Craufurd doit partir, mais je préfère de vous écrire par la poste. Sa tête est bien mal rangée et ne se rangera jamais; c'est dommage, car il est aimable; mais je suis bien persuadée, ainsi que vous, qu'il ne peut y avoir de liaisons solides qu'entre les gens raisonnables.

Je soupaï hier chez l'Idole; le prince de Conti y vint manger sa soupe sans se mettre à table ; il alla se coucher tout de suite; il me paraît bien malade.

Le duc d'Orléans se porte mieux.

La nouvelle d'hier était que M. de Saint-Germain était ministre de la guerre; il est Franc-Comtois. H avait commencé par être lieutenant de milice, était parvenu à être lieutenant général ';

1 Le comte de Saint-Germain était né en Franche-Comté, dans l'annéelTW- II avait déjà acquis une grande réputation militaire , lorsqu'à l'affaire de Corbach, en 1700, où il commandait le corps de réserve, il sauva véritablement l'armée en soutenant l 'arrière-garde, et en facilitant au corps entier sa retraite sur Casse). Il se crut cependant maltraité par le maréchal de Eroglie, qui commandait en chef, et demanda sa retraite dn service do France, poor entrer dans celui de Danemark. Il quitta le service de Danemark en 1774, M K relira dans un village en .Alsace. Ayant converti en une somme d'argent I* pension que lui faisait le roi de Danemark, il eut le malheur de tout perdre par la faillite du banquier de Hambourg à qui il avait confié sa fortune- Les officiers du régiment de Royal-Alsace , autant touchés de son sort que convaincu! de son mérite, formèrent snr-le-champ entre eux une iou*rripbo> pour lui faire une pension. Le comte de M uy, alors ministre de la pierre, on avant été informé, déclara qu'une telle souscription n'était point admissible, mais que le roi assurait à M. de Saint -Germain une pension de dix mille francn, et le rétablissait dans son ancien grade à son service.

C'est dans ces circonstances favorables qu'à la mort du comte de May Turgot hasarda de proposer le comte de Saint-Germain pour ministre de la guerre, et Maurcpas le fit accepter a Louis XVI. La conduite dn comte de Saint-Germain dans sa nouvelle position, les réformes qu'il fit, et la discipline qu'il chercha a introduire dans le Servies, ont été généralement reconnues pour être d'nn officier intelligent et parfaitement instruit dans s» prore»eion. Mais auelques-unes des mesures qu'il voulut prendre essuyèrent de violentes contradictions, et furent justement accusées de sévérité .Obligé de quitter le ministère, il mourut peu de temps après, le 15 janvier 1778. (A. 1*0

des dégoûts prétendus ou vrais l'avaient fait quitter notre service ; il était entré dans celui de Danemark ; des banqueroutes, jointes au changement du ministère, l'en avaient fait sortir et revenir en France, où par des représentations, des sollicitations, il avait obtenu une pension de douze mille francs; je saurai ce soir si la nouvelle est véritable.

Je reçois dans le moment une lettre de M. de Caraman , de Fontainebleau, qui m'apprend la nomination de M. de Saint- Germain. Peut-être vous écrirai-je demain par M. Craufurd; sinon, adieu jusqu'à dimanche.

Je me porte bien.

Jeadî, i lii taures 4a inntin.

Je ne sais rien de nouveau de M. de Saint-Germain, sinon qu'il a soixante-cinq ans, qu'il est estimé des troupes; on le dit fort dévot. On croit que M. de Matesherbes a infiniment influé dans ce choix.

Il y a aujourd'hui quinze jours que vous êtes parti, ce sont deux semaines de moins sur ma vie; je consentirais à en retrancher bien d'autres.

Adieu, il fout foire mettre ma lettre à la poste.

LA MÊME AV MÊME

Paris, dimanche 29 octobre 1775.

Enfin, voilà de vos nouvelles; vous savez actuellement que j'ai reçu tous vos billets, et cette lettre-ci sera le cinquième volume de mon journal. Ce ne sera pas le dégoût que je trouverai à l'écrire qui en empêchera la continuation, mais la disette de faits et une sorte de crainte de vous fatiguer. Notre chose publique ne vous intéresse guère, et la mienne particulière vous déplaît; vous me l'avez dit; mais cependant cela ne Warrêtera pas, et je tous parlerai de moi avec confiance, quand ce sera de ma santé et de ce que je fais. En supprimant ce que je pense, ce que je sens, et les détails domestiques, tous ne me gronderez point. J'ai reçu depuis votre départ une lettre pleine d'amitié de votre cousin'; j'y ai répondu; j'ai fort envie d'apprendre que vous les avez vus.

Je vous ai mandé la nomination de M. de Saint-Germain. Si

' Le général Conway. (A. N.)

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j' était diserte comme madame de Sévigné, je vous ferais de beaux récits. Je vous dirais qu'il arriva jeudi au soir, qu'il débarqua à l'auberge, qu'il soupa, que M. de Maurepas l'y vint voir, que le roi remit au lendemain à le voir, qu'il l'a vu vendredi matin. C'est vous dire tout ; mais j'y joindrais des circonstances qui ne vous feraient rien, et que je n'aurais pas le talent de rendre agréables et intéressantes. Je crois que le choix de cet homme ne déplaît à personne, excepté à ceux qui étaient ses ennemis particuliers, et que tous les autres, surtout les prétendants à la place, à leur défaut l'auraient nommé; que te maréchal de Contades aime mieux que ce soit lui que MM. de Castries, de Broglie, de Vogué, de Poyanne, du Chatelet, de Breteuil, etc., etc.; et chacun de ceux-là pense de même pour tous les autres. Ce qui est de singulier, c'est que j'ignore encore si l'on a fait quelques changements, et si l'on n'a pas séparé l'artillerie et quelque département de province; quand je le saurai , je vous le manderai.

Je soupai hier à Saint-Ouen; j'y menai la maréchale, parce qu'étant revenue le matin du Rainer ', elle ne voulut pas faire faire à ses chevaux un second voyage , et moi qui ai beaucoup de considération pour mes petites juments, je ne voulus pas leur faire tramer tant de monde, je pris des chevaux de remise. La compagnie que nous trouvâmes était les Strogonoff, M. d'AJbaret, l'abbé Raynal et Marmontel, qu'on engagea après le whist à nous faire la lecture d'une pièce de six cents vers sur l'éloquence; il y a quelques traits assez beaux, mais cependant rien n'est plus ennuyeux.

MADAME LA MARQUISE DU DEFFAND A M. HORACE WALrOLE.

Jeudi S novembre 1775.

Je ne comptais point recevoir de lettres liier; j'appris sans chagrin qu'il y avait un courrier et qu'il n'y avait rien pour moi, c'était dans l'ordre; mais le soir je fus fort fâchée, fort inquiète de toutes les nouvelles que l'on débita. On prétendit que M. d'Aranda avait reçu un courrier qui venait d'Angleterre, qui lui apprenait qu'un ancien shérif dont j'ai oublié le nom,

< Magnifique lieu de plaisance à deux lieue* de Paris : H appartenait in due d'Orleani. (A. N.)

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s'était approché de la personne du roi comme il rentrait au parlement, et qu'il avait dit au premier officier de ses gardes de ne pas songer à s'opposer à l'entreprise que l'on allait exécuter, qui était d'enlever le roi et de l'enfermer dans la tour. Je vous laisse à juger si dans un pays tel que le nôtre cette nouvelle doit paraître absurde; je crois que vous me le trouverez moi-même en daignant la répéter, et en osant vous la raconter; mais quand ou s'est permis une sottise , il ne coûte plus rien d'y en ajouter une autre. Je me suis donc rappelé que pendant votre séjour ici , je vous avais raconté que j'avais rêvé qu'il y avait une conjuration en Angleterre; ce rêve m'est revenu dans l'esprit. Moquez-vous de moi, et s'il y a, non pas une conjuration , mais quelque chose qui ait donné occasion à cette prétendue nouvelle, mandez-le-moi '.

J'aurai ce soir les Grenville* et peut-être M. Saint-Paul; c'est ce qui me fait vous écrire dans ce moment, parce qu'ils pourront peut-être me fournir une occasion de vous faire tenùcette lettre.

Notre ministre de la guerre a beaucoup de succès; cela ne vous fait pas grand' chose ni à moi non plus. Je m'étonne quelquefois de l'inutilité de ma vie , et du peu de différence qu'il y a entre moi et Tonton. Je crois qu'il n'y a que M. Gudin qui soit dans l'enchantement de son existence; pour moi, je suis bien éloignée d'y trouver du plaisir, je ne sais qu'en faire; cependant il n'est pas naturel , ou, pour mieux dire , il n'est pas raisonnable de ne pas savoir employer le temps, surtout quand il en reste bien peu. Vous savez en faire usage, vous avez des goûts en abondance qui vous tiennent lieu d'occupations.

Vendredi.

Nous fûmes hier treize à souper. Les Grenvîlle avaient reçu des lettres, et nous avons aujourd'hui notre gazette, qui confirme ce que je ne croyais qu'un faux bruit. J'attends dimanche avec impatience, j'espère que vous m'apprendrez ce que je dois croire et penser de tout ceci.

Samedi.

Je passai hier la soirée avec madame de Marchais. Vous aurez vos graines de lis au retour de Fontainebleau. Ne vou-

1 II a été impouible à l'éditeur de rien découvrir qui .lit pu tenir à donner lien à ce bruit étrange. (A. N.)

* M. Henri Grenville, |>érc du feu comte Temple, «on épouie, et aa fille, aujourd'hui comteue Staiihopc. 1817. (A. S.)

driez-vous point avoir son portrait, vêtue comme elle était hier, en Polonaise, galonnée d'argent, toute prête à danser sur la corde? Oli! c'est une bonne femme, mais bien ridicule, et l'on en est amoureux, cela est ineffable! Je la mettrais sur un écran comme on y met V Afrique et V Amérique, et au bas de sa figure : Esquisse du goût du règne de Louis XVI. Elle continue à me donner les plus belles poires et les plus beaux raisins; mais comme je n'y tâte pas, cela diminue mes scrupules du peu de goût que j'ai pour elle. Mais savez-vous ce que j'aime encore bien moins qu'elle? C'est madame de Scudéry ' : c'est une femme odieuse ; je crois vous avoir déjà écrit qu'elle quêtait l'amitié comme une quêteuse de paroisse. Je me meurs de peur que mes lettres qui vous ont tant choqué ne ressemblent aux siennes ; si cela est, brûlez-les toutes et qu'il n'en reste aucun vestige.

MADAME J.A MARQUISE DU DEFPAND A M. HORACE WALPOLB. Vendredi 10 novembre 1775.

Gouty* arriva bier à neuf heures du soir, et je reçus votre lettre du 28 en sortant de table.

Vous avez donc cru pendant quelques moments que j'avais négligé de vous écrire? Mais après, vous vous êtes bien moqué de vous-même, et vous vous êtes bien dit que vous n'aviez pas telle chose à craindre avec moi, maïs bien le contraire.

Notre Gazette d'aujourd'hui parle de votre cousin, le général Conway ; il parait en grande intelligence avec milord Shelbura; il me semble qu'ils ne se conviennent guère; vous me ferez beaucoup de plaisir de m'informer de votre chose publique et des choses particulières intéressantes pour vous et les vôtres. Notre ministère à nous autres est tout écloppé ; le Maurepas est revenu à Paris pour un rhumatisme goutteux. Le Turgot devait y revenir pour une franche goutte; mais on m'a dit ce matin qu'il resterait à Fontainebleau jusqu'au départ du roi; on prétend qu'il a trois grands projets auxquels il veut travailler sans relâche.

1 Dam ane lettre qu'on ne publie point, parce qu'elle ne contient rien d'intéremant d'ailleurs, elle dit : « Ne sachant que lire , j'ai repris In Lcttrei d« Bu**;. • (A. N.)

3 Le frère de sa femme de chambre. (A. N.}

Samedi.

Je fus hier toute la journée dans mon lit ; je vis peu de monde : roilady Henriette1, qui ne parle point; les Grenville soupèrent chez moi; ce sont de bonnes gens, mais pas fort agréables : le mari est pesant, la femme causeuse. J'avais les deux maréchales, madame de Boisgelin et l'évéque de Mirnpoix. Je donnai votre sucre candi, dont on vous remercie, ainsi que l'évéque de son tricot.

Dimanche à deux heures.

Je ne vous questionnerai point, puisque vous me le défendez ; mais trouvez le moyen de m'apprendre ce qui vous intéresse. Vous savez que le Maurepas et le Turgot ont la goutte ; l'un est parti pour Fontainebleau, l'autre en partira; ce qui fait dire à M. de Bièvre que nos ministres s'en vont goutte à goutte.

LA MEME AU MEME

Dimanche 19 novembre 1775.

Faîtes attention à la date de mes lettres, et vous verrez que je réponds sur-le-champ aux vôtres.

Dans la lettre à laquelle vous avez répondu le 13 et que je reçois aujourd'hui, je vous avais parlé d'un rêve que je n'avais point fait; c'était pour vous faire entendre ce que je ne voulais pas vous dire plus clairement; mais vous avez la tête remplie de trop de choses pour que les unes n'effacent pas les autres.

Vous me faites grand'peur; mais je n'ai ouï dire à personne que nous protégerons l'Amérique; je ne le crois pas, mais je suis bien ignorante, ainsi cela ne prouve rien. Je ne puis vous mander que des nouvelles de société; il est bien vraisemblable qu'à Londres on ne se soucie guère de ce qui se passe à Paris. Qu'est-ce que cela vous fera de savoir que je soupai bier chez madame de Caraman , qui est de retour de HoissyV que j'aurai ce soir madame de Gramont, les Beauvau, des diplomatiques, des évéques, et une comédienne nommée madame Suin', que M. de Beauvau veut me faire entendre? que demain je souperai 1 Lady Harriet Stanhope, alon a Parti avec ion père, le comte d'fiarrington. (A. N.)

* Actrice plus que médiocre , qui ne parut jamais tans recueillir les témoieoafie* d'une iroprobation unanime. Elle était la femme d'un acteur de l'Opéra- Comiqne, non moins sifflé. (A. N.)

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chez madame de Mirepoix, qui doit revenir de Sainte- Assise ,

que j'y mourrai peut-être de froid?

Le chevalier de BouGners est ici ; je trouve qu'il a pris de l'esprit de province; il (ronde et a l'air de mépriser ce qu'il désirerait, auquel il ne parvient pas ; il a plus de talent que de discernement, de tour et de finesse que de justesse; en vérité, k l'examen, il y a peu d'esprits dont on soit et dont on puisse être parfaitement content.

Les Necker vont revenir à Paris. Votre ambassadeur me recherche assez ; c'est des diplomatiques celui qui me plaît le plus. Le Caraccioli est un braillard ; et pour les Allemands ils ne me plaisent guère.

Si j'étais avec vous, je vous conterais mille bagatelles, mais la peine de les écrire et le peu d'attention que vous y apporteriez me les font supprimer.

L'on m'avait dit que votre neveu l'Altesse Royale était hors d'affaire, mais j'attendais votre lettre pour le croire; je vous en fais mou compliment et j'en suis ravie.

Je ne saurais trouver un certain plaisir à vous écrire, parce qu'il me semble que c'est un temps perdu pour vous que' celui que vous donnez à me lire ; chez vous le dégoût est tout à côté des mouvements de la plus grande sensibilité. On est comme on est, on n'est pas plus maîtres des sentiments qu'on a, des impressions qu'on reçoit , que de tousser, d'éternuer, etc. Ainsi on a tort de rien exiger de personne, on n'en peut obtenir que des semblants. Tout ce que je désire, c'est de vous revoir. Adieu.

SB novembre 1775.

Puisque vous dites, madame, à M. d'Argental :

Atj'i, comblé d'honneurs, n'aime plus Sangarîde,

je vous dirai :

Éjjlc ne m'aime plu», et n'a rien a me dire ;

car j'aime autant Quinault que vous. Je ne suis pas de ces pédants qui le trouvent fade, et qui le condamnent pour avoir parlé d'amour, lorsqu'il en devait parler. Je le regarde comme

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DE MADAME LA MARQUISE DU DEFr'AND. 917

le second de nos poètes pour l'élégance, pour la naïveté, la vérité et la précision.

Il est très-vrai que vous n'avez plus rien à me dire puisque vous ne m'écrivez point ; mais il n'est pas vrai que je sots comblé d'honneurs. Je ne le suis que de ridicules, et c'est toujours par ses amis qu'on est maltraité.

M. d'Argent al s'obstine à me croire tombé dans une espèce d'apoplexie pour avoir été gourmand, et le fait est que mon accident me prit après avoir été un jour sans manger. Il m'appelle aussi commissaire départi par le roi auprès des fermiers généraux , pendant que je suis opprimé départi par ces messieurs.

Voulez-vous, madame, que je vous parle vrai? Mon département est l'abîme du néant éternel , où je vais bientôt entrer. Je lis tous les ouvrages philosophiques de Cicéron sur ce sujet plus usé qu'aisé, et je ne vous conseille pas de les lire; car quoique ce grand homme soit très-éloquent, il ne vous apprend rien du tout. L'abbé de ChaiHieu avait précisément mon âge quand il est mort, et il n'en a pas appris davantage. Les suites de mon accident m'ont paru si sérieuses, que je n'ai pas voulu faire mon voyage sans prendre la liberté de dire adieu à celle que vous appelez votre grand'maman '. Gomme il faut se réconcilier dans ces moments-la, j'avais sur le cœur l'injustice de son mari, qui me croyait un petit ingrat. J'étais assurément bien éloigné de l'être; mais je n'ai pas mieux réussi auprès de votre grand'maman qu'auprès de vous. Vous me comblez d'honneurs, et elle me croît plein de ménagements : elle se moque de mes honneurs et de mon apoplexie.

Jugez si dans cet état j'ai eu des choses bien amusantes à vous dire? Je ne savais aucune nouvelle ni de l' Opéra-Comique ni de l'assemblée du clergé.

Mais vous, madame, qui vivez dans le centre des plaisirs et des grandes affaires, comment voulez-vous qu'un pauvre solitaire ose vous écrire du fond de ses déserts et de ses neiges, privé de toute société et de presque tous ses sens, lorsque vous en avez encore quatre excellents? C'est à vous à réveiller les gens qui s'endorment auprès de leur tombeau; mais ce n'est pas à eux de vous importuner de leurs rêveries : il faut qu'ils soient discrets et qu'ils attendent vos ordres. II n'y a que les vampires de dom Calmet qui viennent lutiner les vivants.

*. M-iilame la dachrue de Cboianil. (L.)

5J8 CORBESPONDASCE COMPLETE

Soyez trés-sûre que , si j'ai perdu tout ce qui fait vivre , passions, amusements, imagination et toutes les bagatelles de ce monde, je vous reste sérieusement attaché, et que je le serai tant que mes petites apoplexies me le permettront. Je vous regarderai comme la personne de mon siècle qui est le plus selon mon cœur et selon mon goût, supposé que j'aie encore goût et cœur. Je vous demanderai vos bontés, comme la première de mes consolations, et je dirai : C'est auprès d'elle que j'aurais voulu passer ma vie.

MADAME LA MARQUISE DU DEPFAKD A M. DE VOLTAIRE

Paria, S décembre 1775.

Je suis ravie que vous aimiez Quinaolt, et que vous lui accordiez la seconde place. La première dans aucun genre ne peut plus être vacante, vous y avez mis bon ordre.

Vous vous trompez, si vous croyez qu'Églé n'a plus rien à vous dire ; elle aurait mille choses à vous raconter si elle pouvait vous parler, mais par lettres on a trop de confidents. Je suis trés-persuadée , mon cher Voltaire, que nous serions souvent d'accord. Je n'ai point ajouté foi à vos nouvelles dignités; j'ai fait semblant de les croire pour vous agacer; cela m'a réussi, j'en suis fort aise.

Je ne crois pas non plus à vos apoplexies; j'ai eu en même temps que vous presque la même indisposition, que j'ai regardée comme la suite de plusieurs mauvaises digestions, quoique j'eusse fait diète, ainsi que vous, la veille et la surveille; il me reste des étourdissent ents qui pourraient bien avoir un faux air de disposition apoplectique; mais qu'importe! Il faut finir, cette manière n'est peut-être pas ta pire.

Vous allez avoir encore, dit-on, un archevêque pour confrère. N'étes-vous pas charmé que votre académie se remplisse de personnages aussi édifiants, de nouveaux Bossuet et Fénélonf Il n'y aura pas de combats entre eux pour de nouvelles hérésies.

Ah ! c'est bien moi qui ai des regrets de ne pouvoir espérer de vous revoir; mais c'est peut-être tant mieux. Vous m'auriez trop attachée à la vie. Écrivez-moi souvent; je voudrais avoir de vos lettres tous les jours; elles m'affermissent dans le bon goût, que l'on attaque de toutes parts.

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Tout Chaoteloup arrivera la semaine prochaine; c'est nne grande joie pour moi ; je montrerai votre dernière lettre , et je parlerai beaucoup de vous.

MADAME LA .MARQUSE DL DEFFAND A M. HORACE WALPOLE

Mardi lî décembre, ;'i deux heures.

Je suppose que ce que je vous ai écrit hier > doit tous causer quelques inquiétudes sur ma santé, et que vous ne serez point fâché d'apprendre de mes nouvelles. Je n'eus point de fièvre hier, je ne me levai qu'à huit heures du soir; je me trouvai plus de force que les jours précédents; je fis fermer ma porte hier toute la journée, excepté à deux ou trois personnes, vous devinez bien que c'étaient M. de Beauvau et madame de Luxembourg. J'en userai de même aujourd'hui; demain je continuerai ce bulletin.

A cinq heure*.

Je le reprends plus tôt que je ne croyais, mais c'est la surprise de ce que je viens de recevoir qui en est cause; j'ai madame d'Olonne * entre les mains; vous voilà au comble de la joie; maïs modérez-la, en apprenant que ses galants ne la payaient pas plus cher de son vivant que vous ne la payez après sa mort; elle vous coûte trois mille deux cents livres. Est-il possible que vous ayez donné un pouvoir aussi illimité à votre brocanteur? C'est M. le prince de Conti, a-t-il dit, qui a si extravagamment poussé ce bijou. Ce M. Basan s' offrait, de vous le faire tenir par un Anglais dont il prétend être sûr, qui partira vendredi ; mais je n'ai pas voulu contrevenir en rien à ce que vous avez prescrit. Mandez-moi à qui vous voulez que je te remette; voulez-vous que ce soit au courrier de l'ambassadeur?

Ah ! mon ami, je vois que tous les hommes sont fous, et que celui qu'on croit le plus sage a son coin comme les autres.

La poste, qui n'avait rien à m'apporter de vous, arrive dans ce moment, ce qui est un jour plus tôt qu'à l'ordinaire. Je reçois une lettre de Craufurd toute pleine de vous , c'est-à-dire de sa jalousie contre tous ; ce badinage remplit toute sa lettre,

1 Celte lettre n'a pa* été trouvée. (A. N.)

1 La belle miniature représentant madame d'Olonne, pir Petilot. Elle se troure aujourd'hui dan» la collection de Strawberry-HUI. 1817. (A. S.)

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à l'exception de la nouvelle que M. Poley a obtenu le consentement de son père pour épouser milady Henriette Stanhope. C'est en prenant mon thé que je vous écris; la toux m'interrompt, mon secrétaire est d'écho; toute la maison a la grippe, je ne sais combien cela durera. C'est votre maudite ville de Londres qui nous a envoyé cette peste par ses courriers les brouillards; tout le monde est atteint de ce mal, il n'a encore tué personne '.

LA MEME AU MÊMK

Mardi 26 décembre 1775.

J'ai manqué à la règle des huit jours, eu voici la raison : votre courrier manqua dimanche, c'était, comme vous savez, la veille de Noël; je devais avoir le soir tout Chaoteloup, ce qui faisait un grand fracas dans mon ménage; mes secrétaires étaient occupés, et n'ayant point reçu de lettre, je me dispensai d'en écrire. Je connais votre indulgence, d'ailleurs vous ne deviez plus être en peine de ma santé; vous deviez savoir qu'elle était assez bonne, elle est encore meilleure aujourd'hui; j'ai parfaitement bien dormi cette nuit, et je n'ai d'incommodité que mon baptistaire; celle-là est sans remède, il ne peut y

avoir que des palliatifs, et le plus souverain de tous, c'est

Vous savez quel il est.

Je vous félicite du plus profond de mon cœur de l'espérance que vous avez de revoir votre ami *, car je persisterai jusqu'à la mort dans l'erreur de croire qu'il n'y a de bonheur dans la vie que d'aimer et d'être avec ce que l'on aime.

Ma soirée de dimanche se passa fort bien ; je donnai à madame de Luxembourg ses étrennes, c'était un immense chapelet de parnlage. Le chevalier de Boufflers m'avait fait un couplet ; c'est la traduction de l'Ave, Maria. Le voici.

Sur l'air : De tout tes capiicim du monde. Je vous salue, 6 mon amie!

De grâce voui êtes remplie!

■ Cette maladie avait aussi généralement régné à Londres, sous le nom ù'iafluema. (A. N.) 3 Le général Comtar, au retour de son gouvernement de Jersey. (A. N.)

DE MADAME LA MARQUISE 1>U DEFFAND. Kl

Le dieu du goût est avec vain; Ce lieu retentit 4c louange Pourvoiii et votre enfant ' «i doux.

Adieu; — je parle comme an ange.

Tout cela réussit fort bien. Le souper était grand et fort bon; nous n'étions que quatorze, nous aurions dû être dix-huit ou dix-neuf, mais la grippe fut l'excuse de plusieurs. Comme vous aimez les noms propres et que vous voulez que je croie que ce que je fais et ce que je vois vous intéresse, voici la liste de ma compagnie :

M. et madame de Choiseul; M. et madame de Bcauvau; mesdames de Luxembourg et de Gramont; l'archevêque de Toulouse et son frère M. de Brienne;M. de Staînville; l'éveque de Ithodez; l'abbé Barthélémy; le président de Cotte; mademoiselle Sanadon et moi. Je me couchai à quatre heures, parce que mesdames de Gramont et de Bcauvau restèrent jusqu'à trois heures et demie. Ne me grondez point sur le .dérèglement de ma conduite ; il n'y a que deux choses dangereuses pour moi, les indigestions et l'ennui ; les veilles ne me font point de mal ; je dors si mal dans la nuit, qu'il n'importe à quelle heure je me couche; souvent je ne m'endors qu'à dix ou onze heures du matin; il y a mille ans que je vis comme cela, ce n'est plus la peine de changer.

Les Brienne viennent d'acheter l'hôtel de madame ta princesse de Conti cinq cent cinquante mille livres. J'en suis bien aise; mais cependant, comme ils passent huit mois à Brienne, je ne jouirai guère de leur voisinage. C'est assez parler de moi, venons à vous.

/ Vous ne m'avez point articulé que vous ayez reçu les oignons de lis ; cependant je le suppose, puisque vous avez écrit à madame de Marchais, et que vous l'appelez Flore; je ne l'ai point vue depuis ce temps-là , je soupçonne quelque refroidissement ; il y a plusieurs jours qu'elle cesse d'être Pomone pour moi ; je croyais que le jour de mon souper elle m'accablerait de fruits, et elle ne m'envoya rien.

Votre duchesse de Kingston me parait une impudente; elle ne peut pas être punie, à ce qu'on m'a dit, autrement que par le déshonneur, et ce n'est rien pour elle.

Je confierai à M. Saint-Paul votre madame d'Olonne, il vous la rendra lui-même dans le courant du mois prochain.

1 La duclie*iedc Lauxun. (A. N.)

522 CORRESPONDANCE COMPLEl'E

L'Éloge de Richardson ', dont vous êtes curieux, ne se trouve que dans les Variétés littéraires, qui sont en quatre volumes; si vous ne les avez pas, et que vous en soyez curieux, M. Saint-Paul pourra vous les porter; vous aurez le temps, avant son départ, de m' apprendre ce que vous pouvez désirer.

Mercredi.

La dame Marchais est redevenue Pomone : les poires, les pommes et les raisins sont arrivés en abondance ; elle est malade depuis trois semaines et ne vient point à Paris.

On ne parle ici que des nouveaux arrangements dans le militaire ; vous en serez instruit par les gazettes, et sans doute M. de Guines reçoit les ordonnances. Les mousquetaires sont détruits; les gendarmes de la garde et les chevau-tégers sont réduits à cinquante ; on se scandalise de la préférence qu'on leur a accordée, on l'attribue à la déférence du ministre pour M. de Maurepas, dont, comme vous savez, M. d'Aiguillon est le neveu '. La reine dît à M. de Saint-Germain : « Vous avez conservé ces deux troupes apparemment pour accompagner le roi aux lits de justice?» — « Non, madame, mais aux TeDeunt. «

On voulait que ce ministre demandât le gouvernement de Blaye, vacant par la mort du duc de Lorges. Le roi, a-t-il dit, a trop de dédommagements à faire pour qu'il doive penser à accorder des grâces. Enfin, que vous dirai-je? Ce ministre donne très-bonne opinion de lui ; c'est dommage qu'il ait faibli sur les chevau-légers ; nous verrons bientôt quelle conduite il aura pour la gendarmerie, les carabiniers, les invalides et l'Ecole militaire.

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