‹ Correspondance complète de la marquise Du Deffand avec ses amis le président Hénault, Montesquieu, d'Alembert, Voltaire, Horace WalpoleChapitre 26 sur 38 · H. LE DUC DE CONTACT · texte numérisé non relu

H. LE DUC DE CONTACT

Ain : M. te pré vol des marchands. Le frère du duc de Biron Est un méchant petit Néron; Tous ses gêna disent qu'il les roue, Et l'on saura, par mes couplets,

Que sa belle-nlle a la joue Toujours rouge de asa aouffleu.

H. D'ESTREHAN.

Mime air.

Voyei le père, comme il rit!

Comme il boit! comme il h nourrit!

Comme il fait tout ce qu'il veut faire ! Rendent hommage aux cheveux blancs , Et convenons qu'auprès du père Doua ne sommes, que dei enfants.

SOR H. DE HEDM.

Ain : Ah! ma voisine, eMu fichée?

S'ètes-vous point cet Alexandre

Du mont Ida, Qui pour Vénui , en juge tendre ,

8e décida f En pareil cas vous étiei l'homme

Fait pour juger, Et l'on aurait avec la pomme

Pria le berger.

SUR H. DOKEZAN ,

qui avait parfaitement joué le réle du Barbier de Séviile, Air de Joconde.

En tout temps on se servira

Du Barbier de Séviile; Jamais l'âge ne le rendra

Moins leste et moins habile; En fait de grâces, de talents,

De gatté, de finesse, Il ferait à quatre-vingts ans

La barbe ù la je

Vous ne connaissez qu'une partie de ceuK pour qui sont ces couplets , ainsi ils ne vous amuseront guère; je vous en enverrai d'autres la première fois.

Dimanche 9 mars 1777.

Ab! mon Dieu, mon Dieu, il faut que mon goût pour vous soit a toute épreuve, pour en conserver après les aveux que h. 38

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m CORRESPONDÀMCE COMPLETE

vous me faites! Aimer Crébillon, et nommément YÉcumoire! Les Lettres de la marquise, etc., ne sont qu'abominables; mais je sais bien pourquoi tous les aimez, parce qu'elles s'accordent à l'opinion qu'en général vous avez des femmes. Pour Marianne et le Paysan parvenu, je les aime aussi, non que le style en soit bon, mais il est original, et Marivaux, dans une seconde ou troisième classe, y est distingué.

A l'égard de J eaa-Jacques, c'est un sophiste, un esprit faui et forcé ; son esprit est un instrument efecard , il en joue avec beaucoup d'exécution , maïs 3 déchire Tes oreilles de ceux qui en ont. Buffon est d'une monotonie insupportable ; il sait bien ce qu'il sait, mais il ne s'occupe que des bétes; il faut l'être un peu soi-même pour se dévouer à une telle occupation. Vous me trouverez tranchante, mais c'est un tourment pour moi que de parler sans dire ce que je pense. Je vous approuve sur Marmontel et vos autres jugements.

Je n'aime pas mieux a écrire que vous; il n'y a que vous au monde à qui j'écrive des lettres aussi longues. Les histoires que je ne vous conte point ne vous amuseraient guère, je les retiens mal, et je ne cherche point des louanges en vous disant que je ne sais pas conter. Rayez-moi sur tous les points dans la peinture que Crébfllon fait des femmes; c'est un faquin qui n'a jamais vécu qu'avec dés espèces.

Voici des vers; ils exigent une petite histoire. M. Scbouwaloff a donné cette année pour étrenne à madame de Luxembourg une botte avec une miniature qui représentait une Charité , non la romaine , mais une femme environnée d'enfants; ce qui fait allusion à son extrême charité. Elle lui a donné ces jours-ci une sorte de table, ce qu'on appelle souvenir. Sur l'un des côtés de la couverture est son chiffre en émail , une S et un C; de l'autre sont écrits en émail les ver* que voici :

Le souvenu- est doux à l'homme heureux et Mee

Qui lut jouir de tout et n'abusa de rien,

Et qui de la faveur fit no si bon usage,

Que roôme ses maux n'en enC dit que do bien.

Vos nouvelles d'Amérique confirment celles qui. s'étaient répandues.

Votre ambassadrice accoucha vendredi à sept heures du matin , le pins heureusement du monde , d'un garçon.

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Dimanche 13 min 1777.

Je t'ai combW d'ennui* , js t'en vent accabler. J'entends parler de mes lettres : il n'y a point d'occasions dont je n'aie (ait usage pour vous écrire ; mais comme il me parait que je ne vous fatigue pas, je continuerai. Cest une citation de Corneille par où commence celle-ci; j'ai substitue' le mot ennui à celui de biens '. Quoique vous m'écriviez souvent, je pourrais vous reprocher votre paresse. Vous me dites que vous êtes presque toujours seul à votre campagne; ne pourriez-vous pas me traduire quelquefois les choses que vous croyez qui me feraient un extrême plaisir? Si dans ce qui parait de milortl Chesterfield il y a plusieurs lettres dans notre langue à madame de Monconseil, pourquoi ne me les pas envoyer? Je demanderai à milord Stormont le volume que vous m'indiquez; rien ne me plaît autant que des lettres. On dit qu'il y en a beaucoup dans les Mémoires de Nouilles : je n'ai pas encore fini le premier volume; j'ai impatience d'apprendre si vous avez reçu les six que le chevalier Elliot vous porte'.

Je vous remercie du thé que je recevrai par M. de Poix *; il arrivera fort à propos , je suis à la fin de ma dernière boite. Aimez donc toujours Crebillon, puisque c'est votre folie. Je n'ai point ses lettres, dont vous êtes si charmé ; je les ai lues autrefois, et je me souviens qu'elles m'ont fort déplu. Pour son Tanzaï, son Sopha, ses Égarements de l'esprit et du cœur, ses Lettres athéniennes, tout cela m'a paru mauvais. Il a voulu Contrefaire Marivaux pour le critiquer; et puis il a cherché à imiter Hamilton, et il est bien au-dessous de tous les deux. Marivaux avait du génie, petit et un peu borné ; pour Hamilton, son style est charmant , et Crebillon lui ressemble comme l'âne au petit chien.

* Je t'ai comblé de biens, je t'en veux accabler. (A. N-)

S Le maréchal doc de Soaillcs, auteur de» Mémoires dont il est parlé ici, ■toarat * Paris en 1766, âgé de quatre- vingt-huit ans. Ses Mémoires, en foin» de journal, fnrent publiés cette année (1777), par l'abbé Millot, en si» volumes. (A. N.)

3 Le prince de Poil, fils aine du maréchal de Mouchy. (A. N.)

Madame Martel s'appelait mademoiselle Goulon ; c'était une petite demoiselle du Dauphiné, dont, a son arrivée, la beauté fit grand bruit : elle était précieuse, affectée, galante, eut beaucoup d'aventures; elle n'était pas du ton de la bonne compagnie. M. de Cursay, père de madame de Monconseil, était gentilhomme, frère de madame de Pleneuf, laquelle était mère de madame de Prie. Je ne me souviens pas aujourd'hui quel était le nom de madame de Cursay : elle était certainement peu de chose; elle avait de la beauté, beaucoup d'impudence et d'intrigue; elle avait été entretenue par un nommé Auguerre. qu'elle ruina, qui se retira à Saint-Germain, 'et devint amoureux de la Desmare, comédienne, qui le fit subsister et qu'il épousa. Je prétendais qu'on avait dans sa cuiller le portrait de madame de Cursay et de madame de Monconseil; de la première, en se regardant dans le large, et de la seconde, en la prenant de l'autre sens.

Je' ne connais point du tout le marquis de Noailles , et presque point M. de Poix. Je dirai au maréchal le bien que vous me mandez de son fils, et à madame de Poix ce que vous me dites de son mari; à M. de Schouwaloff, l'usage que vous ferez des vers de Marmontel ; car ils sont de cet auteur, dont, ainsi que moi, vous ne faites pas grand cas.

Venons a votre Amérique. C'est une grande nouvelle que l'élection d'un protecteur ' : il faut que Charles Fox devienne son premier ministre. Tout accommodement devient-il donc impossible avec la métropole? Je ne sais d'où vient j'en serais fâchée, puisque cela ne vous fera rien par rapport à nous.

On disait ces jours-ci que Voltaire était tombé en apoplexie; cela n'est pas vrai : il s'est trouvé mal pour avoir souffert du froid, mais il se porte bien présentement. Nous n'avons plus de correspondance : je n'avais rien à lui dire, ni lui à moi; c'était une fatigue que je me suis épargnée.

Lundi 31 mai* 1777.

Notre courrier n'est arrivé qu'après le départ du vôtre; ainsi je ne reçois qu'aujourd'hui lundi votre lettre du 23, que j'au-

Le célèbre Washington. (A. N.)

rais dû recevoir hier 30. Il n'y a pas grand mal; mais ce qui me fâche et m'inquiète, c'est -que tous n'ayez pas encore ma lettre et les Mémoires de NoaiUes. Cependant nous faisons le calcul, Wiart et moi, qu'il n'y a rien d'extraordinaire; M. Elliot n'étant parti que le 18, il n'est pas étonnant que vous ne les ayez pas reçus le 23. Mais, sans connaître cette famille, il vous est facile de savoir leur demeure , et d'envoyer demander la lettre et les livres dont je les ai chargés.

Je crois que vous serez content de* cette lecture, j'entends celle des Mémoires, et qu'elle vous Fera aimer Louis XIV. J'ai commencé ce matin le quatrième volume ; le troisième m'a fait grand plaisir : c'est un spectacle dont on voit toute la mécanique des machines et des décorations ; on est dans les coulisses.

Je suis bien de votre avis sur les livres d'histoire; il n'y a que les Lettres et les Mémoires que je puisse lire sans ennui. J'ai commencé M. Gibbon, dont nous n'avons encore que le premier volume, mais je l'ai laissé là; tout excellent qu'il peut être, il m'ennuie. Je trouve la comparaison de la succession des empereurs aux douze mois de l'année fort bonne et trèsplaisante. Je crois que vous vous portez fort bien; vous avez de la gaieté, conservez-la; si vous pouviez {m'en envoyer, ainsi que du thé, vous me feriez plaisir. Je fais le projet de quelques changements dans ma vie; je veux m' arranger à souper tous les jours chez moi, c'est-à-dire à n'en plus chercher ailleurs; je crois que je pourrai en soutenir la dépense : je courrai souvent le risque du téte-a-téte avec la Sanadona ; cela ne sera pas divertissant, mais je m'y accoutumerai. Votre jugement sur les petits vers me parait fort bon; je trouve que c'est Jean qui danse mieux que Pierre, et Pierre mieux que Jean. Il y a une Épttre du prince de Ligne à Voltaire : je l'ai fait copier pour vous; mais il me semble qu'elle ne vaut pas la peine de vous être envoyée; il n'y a qu'un trait qui me platt : il dit que l'aigle régnait anciennement à Rome, et qu'actuellement c'est une oie.

Le grand-papa, la grand'maman sont partis cette nuit; je n'en ai pas grand regret. Le grand abbé est resté, ainsi que madame de Gramont : leur-départ ne sera qu'à la fin de mai ou au commencement de juin; quand ils partiront, je leur dirai bon voyage; rien ne me platt assez aujourd'hui pour y avoir regret. Il n'est pas besoin de vous dire les exceptions. De tous les départs présents, celui qui est le plus singulier et le plus

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étonnant, c'en celui de M. de la Fayette, que tous avez pu voir le jour que vous ares dmé chez notre ambassadeur. II n'a pas vingt ans : il oit parti ce* jours-ci pour l'Amérique; <il emmène avec lui huit ou dix de ses amis; il n'avait confié son projet qu'au vicomte de NoaiUes, sous le plus grand secret; il a acheté on vaisseau, Fa équipé, et s'est embarqué a Bordeaux. Sitôt que ses parents en ont eu la nouvelle, ils ont fait courir après lui pour l'arrêter et le ramener; mais on est arrivé trop tard, il y avait trois heures qu'il était embarqué. Il a, diton, fait son traité avec un nommé Hill, qui demeure avec Franklin : il aura le titre ou grade de général-major, sûreté de pouvoir revenir en France en cas que nous ayons la guerre avec qui que ce soit, on qae quelque affaire domestique ange son retour. C'est une folie sans doute, mais qui ne le déshonore point, et qui, au contraire, marque du courage et du désir de la gloire : on le loue plu» qu'on ne le blâme , mais sa femme qu'il laisse grosse de quatre mois, son beau-père, sa belle-mère et toute sa famille en sont fort affligés.

Tous les récits que l'on fait ici de votre Amérique se contredisent; j'attends le résultat pour me déterminer à croire.

Votre ambassadeur n'a point les livres de milord Chesterfield : vous devriez bien me les envoyer par H. de Richmond, et me marquer ce qui vaut la peine d'être traduit; j'ai des traducteurs dont je peux disposer.

Meecradi S avril.

Il ne s'est passé rien de nouveau hier ni avant-hier.

Je viens de relire votre lettre, vous la finissez par me dire que je ne suis pas tenue a y répondre. Vraiment je le crois bien, cela me serait impossible; elle est d'une solidité et d'une profondeur de raisonnement dont ma tête n'a jamais été capable dans la force de l'Age, et pour aujourd'hui toute application m'est impossible. Vous avez en vérité beaucoup d'esprit et de goût; cependant ce dernier s'égare quelquefois, témoin le jugement que vous portez des Lettres de Grébillon; j'ai voulu les relire, croyant que je m'étais trompée; oh! non, je persiste à les trouver insupportables; c'est un petit esprit que cette marquise , qui se donne des airs, qui fait la jolie femme, qui n'a ni sentiment ni passion, et de la tournure des dames de Beauhamais ' , et de toutes nos prétendues spirituelles qui n'ont

' Celte phrase sur les dame» Beauhamais ne se trouve que dam l'édition de Londres. Elle ne l'applique qu'à Funny, amie de Dora* {(,).

pas le sens commun. J'aimerais cent fois mieux être comparée aux héroïnes de Scudéry qu'aux bégueules de Gréitillo*.

Cette lettre n'arrivera pas assez a temps pour que vous paissiez m' envoyer par H. de Ricumond les livres de Chesterfield.

Je serai bien étonnée si les Mémoires ■de NoailUs ne vous Font pas plaisir; ils m'en Font un extrême. Ils me rappellent tous les Faits dont j'ai entendu parler dans ma jeunesse, qui sont très-conformes à ce qu'on disait alors; je n'en suis qu'au quatrième volume. Cette lecture a un inconvénient pour moi; mon invalide ' commence a me hre entre six et sept heures ; efle m'empêche de me rendormir. J*ni tien de l'impatience d'apprendre ce que vous en penserez.

Je suis bien Fâchée d'être aussi bête; je -voudrais avoir la capacité de -vous répondre, maïs c'est au-dessus de mes Forces ; je sens et je comprends encore, mais je ne puis plus m' exprimer. Ah! S n'est que trop vrai que je suis extrêmement baissée : on peut me dire que je ne suis pas tombée de bien haut; peut-être ne s'aperçoît-on pas de ma chute, mais je la sens; je ne m'en afflige point, je suis peut-être encore assez bonne pour tout ce qui m'environne , mais je ne le serais pas pour vous.

MAButME u M&aeoise du SnWFian a m. noat.cc walpole. DinMcke 18 anil 1777.

Wiart est dans son lit, arec nu nhueoatisme dans les reins et une grosse migraine. Il est trots heures, je raoois votre lettre du 8, je ne suis point encore levée, je ne vous répondrai que très eoccmcteanent.

J'aime à la folie les deux, trots et quatrième volumes des Mémoires de Nouilles, mais le premier et surtout le cinquième et la moitié du sixième, qui est où j'en suis, m'ont Fort ennuyée. Mais c'est que je hais les récits de guerre à la mort; ce ne sont que de vieilles gazettes. Ce maréchal qui donnait tant de beaux conseils était un fou. 11 me prend envie de vous dire une

1 Madame du DcFFond avait un vieux soldat de l'hôtel des Invalide* de Paria qui venait taon I» matins lni faire la lecture, avant cpiese (ment Jeréi. (A. N.)

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000 COHBESPONDAMCB COMPLETE

chanson de feu madame la duchesse du Maine, sur lui et sur

Law. La voici :

Votre Law est un filou , Disait au régent Noaillea ; El l'autre, par représailles :

Votre duc n'est qu'un fou.

C'est ainsi qu'à toute oulraDce lia le font la guerre entre eux ; Mais le malheur de la France, C'est qu'ils disent vrai tous deux.

Je n'affiche point la retraite; je hais le grand monde parce que j'y suis déplacée, mais je crains encore plus la solitude. J'aime la société, elle m'est nécessaire, et je me crois toujours à la veille d'en manquer. J'ai perdu mes anciens amis, je n'ai même presque plus d'anciennes connaissances ; je ne forme pas de vraies liaisons. Quand je dis que je veux prendre le parti de souper toujours chez moi, c'est que je crois que j'y serai forcée. Il y a quelques maisons ouvertes où je peux aller quand je veux : comme l'hôtel de Choiseul pendant trois ou quatre mois, chez madame de Luxembourg depuis le mois de janvier jusqu'à Pâques, et chez les la Reyniére toujours. Je vais quelquefois chez ces derniers, mais très-rarement , et chez les autres jamais. Je ne suis point priée ailleurs, et si je ne donnais pas à souper, je ne verrais personne. Enfin n'ayez pas peur, je ne prétends point à être philosophe. Je ne connais que deux maux dans le monde, les douleurs pour le corps, et l'ennui pour l'âme. Je n'ai de passion d'aucune sorte; presque plus de goût pour rien, nul talent, nulle curiosité ; presque aucune lecture ne me plaît ni ne m'intéresse. Je ne puis jouer ni travailler; que faut-il donc que je fasse? Tâcher de me dissiper, entendre des riens, en dire, et penser que tout cela ne durera plus guère. Personne ne m'aime, je ne m'en plains pas; je suis trop juste pour cela.

Je serai fort aise de voir M. de Bichmoud, du moins je le crois.

LA MÊME AU MÊME

Mercredi 10 avril, i six heures du matin. Depuis ma dernière lettre, Wiart garde le Lit. Je viens de me faire relire la vôtre du 8. Je me reproche d'y avoir répondu

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d'une manière si succincte, et de ne tous avoir point satisfait sur ce que vous me demandiez. Un peu d'humeur, dont je m'interdis de faire connaître la cause; le changement de secrétaire, tout cela m'a coupé la parole, et m'a fait écrire une courte et sotte petite lettre, en réponse à une des plus agréables, des plus sensées qu'il y ait jamais eu.

Je ne suis pas d'accord de tous les jugements que vous portez. Le feu maréchal {de No'ailles) était un fou , même au sens le plus littéral. II y a des extravagances de lui qui eu auraient conduit d'autres aux Petites-Maisons. Le cinquième et le sixième volume, où j'en suis, m'ont infiniment ennuyée; vous avez toute raison sur les écrits que Louis XIV lui confia en mourant, ils changent beaucoup la disposition où on était pour lui sur sa correspondance avec le roi et la reine d'Espagne. Cette petite reine était charmante. Je fais peu de cas de madame des Ursins. Je ne vois en elle qu'une femme du grand monde, qui n'aimait que la représentation et le mouvement, ne se plaisait que sur le théâtre, n'était ni bonne ni méchante, ni fausse ni vraie, et dont toute la conduite était un rôle qu'elle jouait assez bien. Pour madame de Maintenon, je trouve que le portrait qu'en fait l'auteur est extrêmement juste. Elle n'était point aimable, parce qu'elle était triste et indifférente; sa dévotion avait nui à sou esprit et gâté son discernement ; elle s'était laissé conduire par les circonstances. Elle n'était point hypocrite, sa dévotion était petite et minutieuse. Elle avait le malheur d'être sujette à l'ennui; mais à tout prendre c'était une femme qui avait naturellement l'esprit très-philosophique, et très-éloigné , à ce qu'il me semble, de fausseté et de manège.

Mais n'avez-vous pas été bien fâché de ce que l'intérêt de ces Mémoires est coupé tout net a la mort de la reine d'Espagne? qu'il n'est plus question de rien? Pas un mot des disgrâces de madame des Ursins, du cardinal Albéroni, de l'arrivée de la Farnése, de son gouvernement, etc. , etc.? Que dites-vous des lettres de M. le duc de Bourgogne, de celles du 'feu roi, et d'une de M. le Dauphin, qui répond parfaitement k l'idée que j'avais de son esprit? Si je causais avec vous, j'aurais bien d'autres remarques a faire, maïs en voilà assez et peut-être trop pour une lettre.

J'en reçus une hier de voire cousin (M. Conway), remplie de bontés et d'amitiés; s'il était vrai qu'il m'aime, il saurait

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On CORRESPONDASCE COMPLETE

Bien quelles preuves m'en donner '. Le duc de J

s'annonce pour le 30. L'Empereur " active aujourd'hui on

demain. On tnunoarc certaine bruits qui me font plaisir, de

«•■vendons, de désarmement; nais «e n'est peut-être que «Ut

brait.

Adieu. Je vais dormir.

A cinq neare* après siidi.

Je reçois dans le moment une lettre de Versailles, de M. de Beauvau. Voici ce qu'il me mande :

m La nouvelle d'un arrangement pacifique arec l'Angleterre » tous les jours. ■

MADAME LA MAHQLISE DO DEFFAND A H. HORACE WALPOLE

Paru, dimanche M avril 1777.

J'ai achevé ce matin les Mémoires de Noailles. J'avais interrompu cette lecture a la moitié du sixième volume, pour lire des pauvretés (c'est le nom que méritent toutes nos nouveautés). Je ne suis point mécontente de la fin de ce Badine tome, tant au contraire. Je ne vous blâme pas de la grande opinion que vous avez conçue du maréchal; il n'est pas le seul qui gagne à être raconté, et qui perde beaucoup à être pratique. Je crois que Fenelon n'était point hypocrite, qu'il • été de haute foi martyr de ses systèmes, lesquels cependant il n'avait point soutenus contre l'autorité du pape : c'était ce qu'on appelle aujourd'hui un esprit exalté. Ce mot est devenu à la mode pour exprimer l'enthousiasme. Je crois que si Fénelon n'avait pas pris le parti de la dévotion, il aurait été très-remanesque. Je n'aime point son genre. Je connais peu fiossnet; je crois qu'il n'était pas fou, mais qu'il était dur, vain, ambitieux, bien plus que dévot. De son temps on n'était point esprit fort : il n'y a que M. de la Rochefoucauld qu'on paisse soupçonner de l'avoir été.

Vous ne voûtes donc rien traduire pour moi? A. la bonne heure, je ne vous eu parlerai plus.

On a rattrapé M. de la Fayette à Saint-Sébastien : ou ne l'a

■ Elle Teut dire en engageant M. Walpole à faire on autre voyage en France. (A. H.) > L'empcrair d'AHnugH, lawepk II. (A. N.)

point ramené à Paris; on Ta conduit ou envoyé a Toulon,. attendre le duc d'Ayen, son beau-père, qui va, avec M. et madame de Tessé ', faire le voyage d'Italie.

L'Empereur arriva avant-hier entre cinq et six heures du soir; il descendit chez son ambassadeur1, qui était au lit pour une espèce de coup de sang causé par des hémorroïdes, ce qui le mettra hors d'état de suivre son maître : il logera chez lui. Il fnt hier matin à Versailles; il visita tous les princes et tous les ministres : il est d'une familiarité dont on est charmé. Son intention était de loger chez le baigneur; on l'a fait consentir de coucher au château : le maréchal de Duras* lui a prêté son appartement. On dit qu'il ne recevra personne chez lui , mais qu'il ira visiter tout le monde sous le nom de comte de Falkenstein. Je vous dirai tout ce que j'en apprendrai, parce que vous aimez les détails.

La réconciliation de la maréchale (de Luxembourg) et de la duchesse (de la Vallière) s'est bornée aux repas de noce *, dont on ne pouvait pas se dispenser de la prier, à cause du degré de parenté. Je ferai vos compliments à madame de la Vallière. Je croyais vous avoir mandé qu'on ne soupait plus chez elle; sa porte est toujours fermée à dix heures. Pour madame de Châtillon, je ne lui dirai rien ; je ne la vois point depuis ta grande liaison qu'elle avait avec la Lespinasse.

Je serai fort aise de faire connaissance avec M. Gibbon ; mais je serai pour lui mie piètre compagnie : les Necker sont bien mieux son fait. Vous ne voulez pas croire que je baisse beaucoup ; cela est pourtant bien vrai : mon âge n'en est pas la seule cause.

Je revois depuis peu plus souvent madame de Jonsac; je passerai la soirée aujourd'hui avec elle : j'ai du goût pour elle , j'aimerais à vivre avec elle; mais nos liaisons et nos allures sont très- différentes. Depuis que j'ai perdu mes amis, il est devenu presque impossible que j'en fasse d'autres; il faut que je me contente d'avoir des connaissances que je n'entretiens et ne

1 Madame de Testé était Elle du maréchal de Nouilles, sœur du duc d'Ayen. et par conséquent tante de madame de la Fayette. (A. N.)

* Le comte de Mercy-d'Argenteau. (A. N.)

* Un des premiengentilsbommesde la chambre du roi. 11 y eu avait quatre, qui servaient par quartiers. (A. N.)

* Le mariage de ta petite-fille, mademoiselle deChaàilon, avec le fil* unique du duc d'Dzès, lequel reçut, a cette occasion, le titre de duc de Cnusol- (A. H.)

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■conserve que pour les deux soupers que je donne dans la semaine. Je me résous à passer les soirées des autres jours tète à tête avec la Sanadona; ce qui n'est, je vous assure, pas divertissant. Je ne fais point de projet de retraite. J'ai trouvé l'autre jour un trait dans une comédie qui m'a plu. Un homme, fatigué du monde, triste, mécontent, dit qu'il veut se retirer dans sa campagne pour y trouver la tranquillité et la paix. // faut l'y porter, lui répond-on, si vous voulez l'y trouver. Rien n'est si pénible à supporter que le vide de Famé; ainsi je conclus que la retraite (qui ne peut que l'augmenter) est de tous les états celui qui me conviendrait le moins : je ne compte mire aucun changement à la vie que je mène ; il n'y en a pas de plus oisive, de plus dénuée de tout genre d'occupations et d'intérêts.

Si vous voyez votre cousin (M. Conway), dites-lui que sa lettre m'a fait un plaisir extrême, et que j'y répondrai incessamment.

' MADAME LA MARQUISE DK BEFFiND A M. HORACE W AL POLE.

Dimanche 11 nui 1777.

Vous aurez vu le baron de C asti île ' quand vous recevrez cette lettre. Il me semble que je n'ai rien à vous mander qui puisse vous intéresser. Vous ne vous souciez guère du procès de M. de Richelieu * : on dit qu'il l'a gagné. Gomme je n'entends pas les affaires, je croirais, en lisant son arrêt, que lui et sa partie l'ont tous deux perdu. Quand il sera imprimé, je vous t'enverrai si vous voulez.

L'Empereur continue à se faire admirer : il fut hier à l'Académie des sciences; on l'y attendait depuis douze ou quinze jours; tout était préparé pour faire devant lui des expériences de chimie ; il y resta une demi-heure , on ne lui fit aucun com-

1 Dam une lettre du 6 nui qu'an ne publie point, elle dit : ■ Voilà le baron de Csttil le que je voua présente , vous l'avex tu en dernier lieu ioui ce noui chex madame de la ValUere, et plut anciennement «oui celui d'Argenvillier. Il va voir M. et madame de Masaeran; vous en wrei quitte avec lui pour quelque politeiae, et vous me fera plaisir de lui dire que je voul le recommande, et que voul navei que je l'aime beaucoup. En voila auei, n'en parlon* plu. ■ (A. H.)

1 Avec li plaident, de Sai.t-Vincrat. (A. TH.)

pliaient, il ne voulut aucune place de distinction. Il y a toute apparence qu'il n'ira à aucune autre académie. Il n'y a point de jour qu'il n'emploie à visiter tous les établissements, les manufactures , etc. Il couche chez son ambassadeur, M. de Mercy : il se lève à huit heures, fait tous ses tours jusqu'à deux heures qu'il rentre a l'hôtel de Tréville , où loge toute sa suite ; il y dîne avec MM. Colloredo, Gobentzel, Belgiocoso, ne reçoit qui que ce soit, puis il sort avec eux ou sans eux, va quelquefois aux spectacles, voir des maisons autour de Paris ; il observe tout, ne critique rien : je crois qu'il est surpris de l'extrême magnificence de notre cour, mais qu'il n'en est point jaloux. Les beaux esprits doivent être bien étonnés du peu d'empressement qu'il a pour eux ; aussi ne paralt-il ni vers ni prose à sa louange. On lui donne mardi une fête à Trianon, et jeudi à Ghoisy. II verra dimanche prochain la cérémonie de l'ordre du Saint-Esprit. On croit qu'il partira le lendemain.

Venons à M. de Richmond . Je crains que sa santé ne soit pas bonne ; il est d'une singulière tristesse : il soupera chez moi ce soir avec madame de Cambis. Vous en a-t-il parlé? Il fut l'autre jour à Sèvres pour la commission que vous lui avez donnée : il m'a dit vous en avoir écrit.

Si M. Gibbon est parti dimanche dernier, il doit être arrivé, et en ce cas je souperai demain avec lui chez les Necker. J'ai grand besoin de troupes auxiliaires, car tous mes compatriotes se dispersent.

LA MÊME AI) MÊME

Dimanche 18 mai 1777.

Vous êtes bien malheureux par vos parents ; je me plaignais de n'en point avoir, j'avais tort.

Qu'est-ce que c'est que cette milady Walpole à qui la vieille duchesse de Devonshire laisse cinq mille pièces'? Je n'en ai jamais entendu parler.

Je suis fort contente de M. Gibbon; depuis huit jours qu'il est arrivé, je l'ai vu presque tous les jours : il a la conversation facile, parle très-bien français ; j'espère qu'il me sera de grande

* Ladr Dorothée Cavendîih, sa fille, femme du second lord Walpole de Wooltrrion, et mère du comte actuel d'Orford. 18X7. (A. H .)

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«06 CORBESP0NDANCE COMPLÈTE

ressource : le grand-papa a beaucoup de curiosité de le voir; il a lu ce qu'on a traduit de son histoire; il en est charmé; il doit venir demain chez moi : j'ai pris mes mesures pour qu'il y trouve H. Gibbon.

On ne parle ici que de l'Empereur. Le hasard me l'a (ait voir. Je soupai lun<-i passé chez les Necker; j'y arrivai à neuf heures et demie, l'Empereur y était depuis sept heures un quart; il avait été avec M. Necker environ deux heures, après lequel temps il passa chez madame Necker, qui avait chez eue MM. Gibbon, l'abbé de Boismont, Marmontel, le roi de l'Académie des sciences, notre ami Schouwaloff. Quand j'entrai dans la chambre, il vint au-devant de moi , et dit à H. Necker : Présentez-moi. Je fis une profonde révérence; on me conduisit à mon fauteuil : l'Empereur voulant me parler et ne sachant que me dire, et me voyant un sac a nœuds, me dit : Vous faites des nœuds? — Je ne puis Eure autre chose. — Cela n'empêche pas de penser. — Non, et surtout aujourd'hui que vous donnez tant a penser. — Il resta jusqu'à dix heures un quart; il sait très-bien notre langue, il parle facilement et bien; il est d'une simplicité charmante; il est surpris qu'on s'en étonne; il dit que l'état naturel n'est pas d'être roi, mais d'être homme. Il n'y a rien qu'il ne veuille voir et connaître; il aura tout vu et connu, excepté la société, pour laquelle le temps lui manque, ayant partagé celui qu'il doit passer ici en deux emplois, de curieux et de courtisan; il avait été le jeudi précédent à l'Académie des sciences, je crois vous en avoir rendu compte. Il fut avant-hier, vendredi, à l'Académie des belles-lettres, et hier à l'Académie française; il n'a point voulu faire de jaloux. On ignore le jour de son départ; je crois que ce sera bientôt. Ses succès ici ont été fort grands; mais comme il n'a distingué personne, ceux qui prétendent a l'être commencent à faiblir sur ses louanges. Il a voulu voir M. Turgot, et dans cette intention il a été chez madame la duchesse d'Enville, et ensuite chez madame Blonde! ', sous le prétexte que M. Blonde! avait été ministre plénipotentiaire à Vienne, et qu'il a été chez tous ceux qui y ont été. Il a beaucoup causé avec M. Turgot, qu'il savait devoir trouver chez ces

* m-1— — BWndel était la mxit de M. France*, tpii avait été aecntaM* d'ambassade de France en Angleterre, à l'époque de la paii de Paria. Madame Btondai était fort admirée et MSSnêe paur le» bonne* qualités de «in esprit et de son cœur. (A. N.)

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deux dames. Vrai semblât le tamit la raison qu'il avait pour tooloir le voir, c'est que ses systèmes d'administration sont suivis à Florence.

Dans sa conversation avec M. Necker, il avait avec lui les personnes de sa suite, MM. de Mercy, de Colfored», deCobentxd, de Belgtoeoso. Il n'a reçu dans les trois académies aucun compliment, il a resté dans chacune une demi-heure. Depuis l'opéra qu'on lui a donné & Versailles, la reine lui a donné des comédies à Trianon et à Choisy; mais on hasard heureux, qu'il faut que je vous raconte , c'est que l'autre jour, étant allé a la Comédie française où l'on jouait Œdipe et où il arriva au second acte, au quatrième, dans la scène de Jocaste et d'OEdipe, Jocaste dit, en parlant de Laïus :

roi plus grand que sa fortune,

On ne voyait jamais, marcher devant son char D'un bataillon nombres! le fastueux rempart;

Le parterre, les loges, tout battit des mains. En voilà, je crois, assez sur l'Empereur.

Parlons de M. de Richmond. Je le vois souvent, il ne se porte point bien, il est extrêmement occupé; je lui donnerai à lire votre lettre. En voilà, je pense, assez pour aujourd'hui; j'ai fait un effort pour vous, que je ne ferai assurémen t pour personne.

BUB*MB LA nUIQUISI DU MVPSIID A M. ■OBACE WAtFOtE. Mardi » mai 1771.

Je commence cette lettre dans l'intention de ne la finir que dintanche. Mes insomnies sont insupportables; mes meilleures nuits sont de deux ou trois heures de sommeil, et comme j'en passe dreine ou quatorze dans le Kt, ce temps est cruellement long peur qui ne peut ni lire ni écrire; j'épuise mon invalide, je prends tontes les sortes de lectures en aversion, je me creuse la tête a réfléchir, je m'examine, je m'épluche, et je sois, avec plus de raison que vous, très-peu contente de moi, et j'ai plus de peine en vérité à me supporter que je n'en ai à supporter

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les autres ; ma situation ne me met pas dans le cas de faire de belles actions, où il puisse entrer de la vanité; mon amourpropre a d'autres objets; tous le qualifieriez de jalousie, et je crois que vous auriez tort. Il est vrai que je suis blessée des manques d'égards, des préférences qui me semblent injustes. Ce n'est pas que je m'estime, ni que je fasse aucun cas de moi, mais j'en fais encore moins de tons les sots que je rencontre. Mais tout cela ne serait rien, si je n'avais pas en moi un fonds d'ennui que rien ne peut vaincre, et qui me met au-dessous de rien.

Je suis très-persuadée que vous n'avez nuls reproches à vous faire sur les motifs de votre conduite, tant avec votre neveu qu'avec tout autre.

Dites-moi, je vous prie, laquelle de toutes les passions vous parait la moins dangereuse, c'est-à-dire la moins contraire aux vertus. Est-ce l'amour, l'ambition, ou l'avarice? Ne les supposez pas dans un degré. excessif. Quand vous m'aurez dit votre opinion, je vous dirai la mienne.

Je ne vous ai point répondu sur M. Gibbon, j'ai tort; je lui crois beaucoup d'esprit, sa conversation est facile, et forte de choses, comme disait Fontenelle ; il me plaît beaucoup, d'autant plus qu'il ne m'embarrasse pas. Je me flatte qu'il est content de moi , c'est-à-dire qu'il me sait gré de la satisfaction que je lui marque de causer avec lui ; je ne m'embarrasse nullement de ce qu'il pense de mon esprit, il me suffit qu'il ne me trouve pas le ridicule d'y prétendre.

En voilà assez pour aujourd'hui; demain je vous parlerai de l'Empereur.

Mercredi 18.

Je vous promis hier de vous parler de l'Empereur, je vous tiendrai parole; mais il faut auparavant que je vous parie de mon petit chien. Je l'aime à la folie, il a pour moi une tendresse qui lui a acquis mon cœur et fait que je lui pardonne tous ses défauts, quoiqu'ils soient très-grands : il aboie, il mord. Il a in 110 m braillement d'ennemis; la liste de ses morsures et des manchettes déchirées est très-longue; mais c'est qu'il ne veut pas qu'on m'approche; je le bats, mais il ne se corrige point. Il a quelques amis, un certain chevalier de Beauteville \ les ambassadeurs de Naples et d'Espagne, madame de Luiem-

' Frère du marquii de Beauteville et de l'évèque d'Alaii. Il avait été longtemps ambaMideor de France prii les canton* auiitei. (A. N.)

bourg, voilà à peu prés tout, et voilà aussi tout ce que je vous eu dirai. Venons à L'Empereur. Il a été partout, il a voulu voir le passé, le présent et l'avenir ; on ne pénètre point l'époque qu'il préfère. On croit qu'il partira vendredi ou samedi; il visitera nos provinces, il veut voir les bords de la Loire, ce qui le conduira très-près de Cbauteloup ; il a promis d'y rendrt visite. Son séjour ici a été le double de ce qu'il avait projeté. On s'est peut-être trop accoutumé à te voir; les impressions qu'il a laites se sont usées; la simplicité plaît, mais à la longue parait peu piquante. Je crois que ses voyages lui seront fort utiles; il écrit tous les soirs tout ce qu'il a vu, entendu et retenu; sa télé sera remplie de beaucoup de connaissances, il eu peut résulter des idées. Enfin il y a toute apparence qu'il sera un très-bon souverain, et qu'il ressemblera plus à votre Henri VU, à notre Charles V, qu'à Frédéric II. Ce pronostic est fort hasardé.

Connaissez- vous les Eléments de l'histoire d'Angleterre, par l'abbé Millot1? J'aime beaucoup sa manière d'écrire. Savezvous ce que je lis présentement? La Bible. Si vous l'avez oubliée. relisez-la.

Jeudi 30.

Je vous plains de l'ennui de cette lettre; je serais tentée de ta jeter au feu : c'est n'avoir songe qu'à tuer le temps. Allons, je veux me persuader que je suis avec vous, je vous conterai un petit fait de l'Empereur qui m'a fort amusée; le voici.

Dans un de ses voyages, je ne sais dans quel temps ni dans quel lieu, il rencontra sur le grand chemin une chaise de poste versée, et celui à qui elle appartenait fort embarrassé ; il s'arrêta et lui offrit une place dans sa voiture; l'homme l'accepta. Ne se connaissant ni l'un ni l'autre, l'Empereur l'interrogea, lui demanda d'où il venait, où il allait; il se trouva qu'ils faisaient la même route. L'homme à la chaise lui dit qu'il lui donnait à deviner ce qu'il avait mangé à son dîner. — Une fricassée de poulet? dit l'Empereur. — Non. — Un gigot? — Non. — Une omelette? — Non. — Enfin l'Empereur rencontra juste. — Vous l'avez dit, en lui tapant sur la cuisse. — Nous ne nous connaissons point, dit l'Empereur; je veux vous donner à deviner à mon tour. Qui suis-je? — Peut-être un militaire. — Cela peut être,

' C'eil le même écrivain à <pii nom deioni le* Mémoires du maréchal de

AWflei. (A. N.)

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mais on est encore autre chose. — Vous êtes trop jeune pour être officier général; vous êtes colonel? — Non. — Major? — Non. — Commandant? — Non. — Seriez-vous gouverneur? — Non. — Qui étes-vousî Étes-vous donc l'Empereur? — Von* l'avez dit, en lui tapant sur la cuisse. Ce pauvre homme resta confondu, s'humilia, voulut descendre. Non, non, lui dit l'Empereur, je savais qui j'étais quand je vous ai pris; j'ignorais qui vous étiez; il n'y a rien de changé, continuons notre route.

On nous dit hier que la Geoffrin lui avait écrit qu'elle mourrait de douleur si elle ne te voyait pas; il a eu la complaisance d'y aller. Il part, dit-on, après-demain.

Paru, dimanche 8 juin 1777.

Je me suis bien repentie de vous avoir parlé de fièvre ', elle n'a eu nulle suite. Je me conduis très-bien présentement, j'observe un grand régime, il m'est devenu très-nécessaire; M. de Richmond vous dira que je me porte bien. Il est réellement le meilleur homme du monde, je me flatte d'être fort bien avec lui. Je ne sais si son affaire réussira ', il s'en flatte. Moi je crains qu'on ne l'amuse.

Je m'accommode de plus en plus de M. Gibbon ; c'est véritablement un homme d'esprit; tous les tons lui sont faciles, il est aussi Français ici que MM. de Choiseul, de Beauvau, etc. Je me flatte qu'il est content de moi ; nous soupoos presque tous les jours ensemble, le plus souvent chez moi : ce soir ce sera chez madame de Mirepok. Je voudrais qu'il vous écrivit et qu'il vous dit naturellement comme il me juge et que vous me le fissiez savoir.

J'ai appris que j'avais eu plus de succès auprès de l'Empereur que je n'avais pensé ; il dit à madame du Châtelet, étant à Cboisy, qu'il ne se souvenait plus du nom d'une femme qu'il avait vue chez M. Necker, qu'il avait trouvée de bonne conversation, et qui avait beaucoup de vivacité; c'est madame de

1 Dans une lettre qu'on ne public point. (A. N.)

a De faire enregistrer son duché- pairie J'AnIjigny par le parlement de Pan»

Ft par les auJret cour» toaveraine* de uilice, a

du cliés- pairies. (A. N.)

Luxembourg qui me l'a écrit, à qui madame du Chat el et l'a dît; elles sout toutes les deux à Chanteloup. M. le comte d'Artois a dû y arriver hier; il y séjourne aujourd'hui, il sera demain à Versailles. Il y aurait beaucoup de récits à faire de tous les amusements que mes parents lui préparent; ils auront trentecinq ou quarante personnes , tant de la suite du prince que de leur compagnie; je serais bien fâchée d'être là. Tous les jours j'augmente de paresse, et c'est dans l'ordre.

Je crois que ma lettre qui a précédé celle-ci, et qui a été l'ouvrage de sept jours, vous aura bien ennuyé; je me laisse aller toujours à la disposition présente, je ne pense pas assez à l'effet qu'elle produira ; c'est la conduite que j'ai toujours tenue avec vous, et qui m'a si souvent et si extrêmement mal réussi; je ne sais pas assez me contraindre et jamais me contrefaire, cela ne vous a pas empêché de m' accuser d'affectation ; ce que je n'ai jamais eu avec vous ainsi qu'avec tout autre.

LA MÊME AU -MÊME

Paris, dimanche Xz juin 1777.

La poste ne m'apporte rien aujourd'hui ; vous ne voulez pas que j'en sois fâchée, je ne le suis pas ; mais je ne puis m' empêcher de craindre que cette maudite goutte ne soit la cause de cette irrégularité.

M. de Richmond eut de vos nouvelles mardi dernier; il m'a même lu de sa lettre l'article qui me regardait ; il est plein d'intérêt et de compassion : je connais la bonté de votre cœur, ainsi il ne m'a point surprise, mais il m'a fait prendre la résolution de ne me plus jamais plaindre. Je sais par expérience que la compassion est un sentiment qui attriste l'âme, et qu'on doit éviter de le faire éprouver à ses amis; nous avons des comédies pour lesquelles j'ai beaucoup de répugnance , où l'on représente des personnages qui sont dans l'humiliation , dans l'abandon , des pères déguenillés ; on est touché de leurs malheurs , on en est affligé , mais cependant sans en être attendri ; on n'aime point à les voir, on souhaite qu'ils disparaissent.

M. de Presle me doit donner pour vous deux catalogues in-douze] fort épais ; j'y joindrai ce que j'aurai de feuilles de la Bibliothèque des Romans, le duc m'a dit qu'il vous les ferait

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61t CORRESPONDANCE COMPLÈTE

tenir. Les attentions qu'il a pour moi ne me laissent pas douter du désir qu'il a de vous plaire : je vais vous rapporter les soins qu'il me rend, ils ne m'en sont que plus agréables.

Madame de Luxembourg est revenue, mercredi de Chanteloup. J'ai reçu aujourd'hui une grande lettre de madame de Gramont, très-familière , pleine de narrations, enfin telle que vous les aimez.

L'Empereur n'a point été à Ghanteloup, quoiqu'il ait été à Tours, de Tours coucher à Poitiers, abandonnant le projet de remonter la Loire, et en conséquence le projet d'aller à Ghanteloup. L'Idole et sa belle-fille en arrivent aujourd'hui. Je ne prévois pas en tirer grand parti ; je trouve tous les jours , de plus en plus, que la fable de la Fontaine, de l'Alouette et ses petits, est de bien bon sens. J'exécute ce que j'avais projeté; je soupe presque tous les jours chez moi , hors deux , dont l'un est chez les Necker, l'autre chez la comtesse de Cboiseul , qu'on appelle la Petite Sainte. M. Gibbon me convient parfaitement ; je voudrais bien qu'il restât toujours ici ; je le vois presque tous les jours ; sa conversation est très-facile, on est à son aise avec lui ; mais je n'ai pas encore lu son ouvrage , c'est-à-dire la première partie; les deux autres ne sont point encore traduites.

En voilà assez pour une lettre qui n'est pas une réponse.

> MARQUISE DE DEFFAHD A M. HORACE WALPOLE. Mercredi 9 juillet 1777.

Le départ de M. de Rîchmond devient incertain; je vous avais écrit une grande lettre, comptant qu'il vous la porterait, je viens de la jeter au feu. Que vous dîrai-je dans celle-ci? que M. Necker est directeur général des finances; vous le savez, sans doute ; qu'il a refusé les appointements et tous les droits attachés à la place de contrôleur général , dout il ne lui manque que le titre , en ayant toutes les fonctions et l'autorité. Il loge à Paris, ainsi que dans toutes les maisons royales, dans l'hôtel du contrôleur général ; et s'il était catholique, il aurait le titre de contrôleur.

Trouvez bon que je vous envoie les édits, et que je m'épargne la peine de vous transcrire ce qu'ils contiennent : je comp-

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tais que ce serait M. de Richmond qui vous les porterait, ainsi que les catalogues et la Bibliothèque des Romans.

Je deviens très-paresseuse, c'est-à-dire très-stérile ; et si notre correspondance, comme vous me le faites entendre , vous devient trop pénible , je consens que vous la rendiez moins fréquente ; il ne faut point qu'elle devienne une gène.

Nous avons ici mi lord Dalrymple qui arrive d'Italie; je ne me souviens plus dans quelle ville il a vu le duc et la duchesse de Glocester ; il a trouvé le duc dans un état pitoyable pour sa santé, et la duchesse, la plus belle femme qu'il eût jamais vue. Si vous lui écrivez , comme je n'en doute pas , remercîez-Ia de l'honneur qu'elle m'a fait en chargeant le milord de me faire ses compliments; vous trouverez bon que je croie vous les devoir.

Il y a trois conseillers d'État nommés pour un comité des . finances, qui sont : MM. deBeaumont et deFourqneux, ci-devant intendants des finances, et M. de Villeneuve. Leur emploi sera pour ce qu'on appelle le contentieux : je ne sais pas trop bien en quoi il consiste '. Gomme M. Necker ne peut pas prêter de serment, il ne peut pas non plus faire de signatures ; on dit gue ce sera M. de Beaumont qui signera.

LA MÊME AU MÊME

13 juillet 1777.

La situation de madame votre nièce' est affreuse; je n'y puis penser sans frémir.

Ne me laissez rien ignorer de tout ce qui vous intéresse; ce serait pour moi un vrai bonheur, si c'était pour vous une consolation de me confier vos peines. La tendre et sincère amitié devrait produire cet effet; mais c'est de quoi il ne faut point parler; tout, jusqu'au nom, vous en déplaît.

Je voudrais , de tout mon cœur, rendre mes lettres amusan-

1 D'arranger qneltnies pointa touchant la perception dea taxes, lue lesquels le* fermier* généraux n'étaient pa* d'accord avec le* personne» soumises à leur pouvoir. M. de Puurqneux fut depuis nommé contrôleur général, ;iprèa lu disgrâce de M. de Galonné , en 1787. (A. M.)

a Feu la duchesse de Glocester. Dana ce temps, le duc était abandonné de ses médecins, en Italie, et l'on s'attendait journellement, en Angleterre, à recevoir lu nouvelle de sa mort. (A. N.)

les ; mais , malgré ma bonne volonté , l'instinct m'arrête : je sens que rien de ce que je pourrais vous dire ne peut vous intéresser. Quelle part peut-on prendre à des objets qu'on a vus comme la lanterne magique, qu'on ne doit jamais revoir? Cependant, pour vous obéir, je vous dirai que M. Necker commence fort bien son ministère ; ses premières opérations plaisent au public , et sont approuvées par les honnêtes gens ; il ne vent point mettre d'impôts , et comme il est important et nécessaire d'égaler la recette à la dépense, cela ne se peut faire qu'en réformant les abus ; ceux de la dépense de la cour sont impossibles, ou du moins ne se peuvent faire que petit à petit ; il faut cependant un prompt remède. Les abus de la perception sont immenses, et s'il parvient à les réformer, il fera un grand chef-d'œuvre. Il s'y prend bien , mais il faut que le Maurepas le soutienne, et voilà ce qui est bien scabreux. L'entreprise est toujours très-louable et lui fait beaucoup d'honneur. S'il n'est ■ pas soutenu, il n'attendra pas son congé ; il se retirera sans être dans le cas de changer rien à son état, puisqu'il n'a pas augmenté sa dépense, et qu'il ne reçoit aucun appointement , ni aucune grâce honorifique ; il a jusqu'à présent rétabli le crédit que ses prédécesseurs avaient entièrement détruit.

Je cherche si je sais quelque autre chose à vous mander, je ne trouve rien ; mais peut-être avant le départ de M. de Richmond arrivera-t-îl quelque événement que je pourrai ajouter à cette lettre.

Je fus hier souper à Auteuil, chez l'Idole; j'y menai M. Gibbon : je suis toujours très-contente de son esprit , mais il est pour les beaux esprits comme était Achille pour les couteaux, quand il était chez je ne sais quel roi ; il est allé aujourd'hui au Moulin-Joli ' avec M. Thomas. Je lui rends justice , on sent moins avec lui qu'avec tout autre qu'il est un auteur.

Lundi-

On murmure de la guerre , on parle d'un comité qu'on dit avoir été tenu avant-hier, de MM. de Saint-Germain, Mon tbarrey, Sartine , Vergennes et votre ambassadeur. Je le vis hier ; je le trouvai plus triste et plus taciturne qu'à l'ordinaire, l'air occupé. Nous aurons la guerre , je le crois ; notre correspondance alors ne pourra pas être fort exacte. Voilà comme tout

' Moulin-Joli était nne maison de campagne a peu de distance de Paria, «ceimée par M, Watelet, homme de lettres, receveur général des S (A. H.)

prend fin , et qu'on peut dire des liaisons ce que Voltaire a dît de l'âme : c'est un feu qu'il faut nourrir, et qui s'éteint s'il ne s'augmente.

M. de Valentinois , fils de M. de Monaco, épouse demain mademoiselle d'Anmont, fille de la duchesse de Mazariu; M. de Monaco ne voulait pas que sa femme signât le contrat', et M. d'Aumont* ne voulait pas le mariage sans sa signature : cela était encore en débat hier l'après-dtnée. Je ne sais si ce différend est terminé, mais il n'était pas, dit-on, impossible qu'il en résultât une rupture.

Je suis fort aise que madame Beauclerc* soit de retour des eanx, et qu'elle soit à Strawberry-Hill. Tout le monde s'accorde à dire qu'il n'y a point de femme aussi aimable et qui ait autant d'esprit et de talents. Elle doit vous être d'une grande ressource : c'est un singulier bonheur que de rencontrer quelqu'un qui plaise et qui convienne; il arrive rarement, et pouf l'ordinaire ne dura guère.

MADAME LA MARQUISE DU DEFFAND A H. HORACE WAI.POLE

Pari», dimanche 27 juillet 1777.

Je reçois votre lettre du 21, et en même temps deux autres , l'une de M. de Beauvau qui est à Plombières, l'autre de la grand' m uni un qui revenait de Richelieu (qu'ils avaient eu la curiosité d'aller voir ) *, Toutes les deux sont longues, remplies d'expressions de la plus tendre amitié. La vôtre a un ton sévère ; eh bien , je n'en crois pas moins être plus aimée de vous que de qui que ce soit, et c'est ce qui s'appelle la foi, mais qui ne -me fera pas tenter de transporter les montagnes.

' Le prince <le Monaco avait été sépare judiciairement de la princesse ta femme, par un arrêt du parlement, en 1771. (A. N.)

3 Le fil» aine du duc d'Aumont avait pria le nom de doc de Mazarin, avant •on mariage avec la bile du duc dcDiu-aH,qni,parsa mère, était l'héritière du cardinal de M marin, Une fille unique fut le fruit de ce mariage ; c'est la dame en question, laquelle, malgré la difficulté dont il s'agît, épousa le duc de Valenrinoia, fils aîné du prince de Monaco. (A. N.)

* Feu lady D. Benaclerc (A. N.)

* Le château de Richelieu , dans la ci-devant province de Touraine, sur la frontière de celle de l'oiton. 11 avait appartenu longtemps à la famille de Duplo«eû,dc laquelle descendait le cardinal de Richelieu, cl ensuite de celle de Vignerot, dunt descendu! le duc de Richelieu. (A. N.)

J'ai une extrême joie des nouvelles que vous me donnez des Altesses Royales ' ; je serais charmée qu'elles passassent par Paris, certainement je m'y ferais présenter.

J'espère que nous n'aurons point la guerre ; l'arrivée de la marquise de Noailles ' à Londres n'est-elle pas une raison pour le croire?

Vous êtes un drôle d'homme ! Quand vous haïssez d'entendre parler de quelque chose , vous vous persuadez qu'on vous en parle toujours. Je vous ai écrit deux ou trois fois sur celte passion du duc (de Richmond), et comme elle vous choque, tous vous persuadez que je n'ai cessé de vous en parler ; mais moi à qui elle ne fait rien , je suis très-assurée de ne vous en avoir pas entretenu. Il faut a cette occasion que je vous dise une gentillesse de cette vicomtesse (de Cambis). Elle a appris l'anglais, elle le sait fort bien; elle a traduit plusieurs portraits de m i lord Chesterfield, et elle a écrit au chevalier de Boufflers, qui est à son régiment , de m'en faire un envoi au nom de feu milord. Le voici :

J 'olitin* autrefois quelque gloire Dan* les portrait* que j'entrepris, Et mes Ailleurs me faisaient croire Que j'avais remporté le prix.

Aujourd'hui, sans oser me plaindre, Au second rang je suis pincé, Et je sais que dans l'art de peindre, Une aveugle m'a surpassé.

Cela n'est-il pas joli? Je n'ai encore vu de la traduction que le portrait de George I". J'aurai celui de monsieur votre père et tous les autres.

Je vais être pendant quinze jours ou trois semaines dans une grande solitude ; la maréchale de Luxembourg part mercredi 30 pour Villers-Cotterets, d'où elle reviendra le 13. Mesdames de Boufflers partent le même jour pour une de leurs terres en Normandie, dont elles reviendront le 9. Tous les hommes sont éparpillés, il me restera la vicomtesse, qui fera peut-être aussi quelques escapades à Itpissy ou à Villers-Cotterets. Ce qui sera sédentaire ce sera M. Gibbon et les Necker ; je ne vois ces derniers qu'une fois la semaine, qui est le jeudi. Tout mon amusement consiste

* Feu le duc et la dncbe**e de Glocester. (A. N.)

* La marquise de Houilles, née Dromenil. Son mari, le Sis cadet du duc or NoailJe*, était alors ambassadeur de France en Angleterre. (A. S.)

en mes correspondances ; j'aime beaucoup à recevoir des lettres, mais je n'ai pas le même plaisir à y répondre. Sans oser me comparer à madame de Sévigné a nul égard, une très-grande différence d'elle à moi, c'est qu'elle se plaisait à écrire et qu'elle était vivement affectée de tout ce qu'elle voyait, et qu'elle mettait par conséquent beaucoup de chaleur à ce qu'elle racontait.

Moi, je suis médiocrement affectée; je n'ai point de mémoire, peu de facilité à m'exprimer, souvent des vapeurs qui m'oient la faculté de penser, et puis quand c'est à vous que j'écris, la crainte m'offusque, jamais mes lettres ne vous contentent; il faut que j'évite tout ce qui serait susceptible de certaines interprétations, que je me rappelle les choses dont je vous ai déjà parlé, pour ne pas tomber dans des répétitions ; enfin, enfin, je ne suis point à mon aise avec vous, je vous crains. Je sais bien que c'est un sentiment qui en accompagne toujours d'autres, mais vous m'en donnez lu dose un peu trop forte.

Voudrîez-vous que je vous parlasse de nos opérations de finance? J'espère que non, je m'en tirerais fort mal; qu'il vous . suffise de savoir que tout ceci prend un air raisonnable et solide, qu'on démêle que c'est un homme de bon sens et d'esprit qui gouverne '; il est fort à désirer qu'il n'arrive point de changement. On disait hier, comme une chose certaine, que la feuille des bénéfices serait donnée aujourd'hui à M. de Marbeuf, évéque d'Autun. Le cardinal de la Roche-Aymon ne veut point mourir, on se lasse d'attendre.

Je dirai à madame Necker ce que vous m'ordonnez.

Je soupe ce soir chez madame de la Vallière ; si le baron de Castille est arrivé, sans doute que je l'y trouverai, il me dira de vos nouvelles.

M. de Richelieu a appris avec étonnement que tout Chanteloup avait été à Richelieu ; avec indignation que le concierge avait fait tirer le canon pour eux; il a dit que s'il l'avait su, il aurait envoyé des boulets".

i H. Necker. (A. N.)

* I.e marcclial duc do niclietiru avait toujonr* été, par politique, I ennemi ■lu duc de Cfaoiscitl. (A. N.)

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CORRESPOND A NCK COMPLETE

MARQUISE DU DEFFAND A M. HOBACE WALPOLE

Dimanche 10 août 1777.

Je crois qu'il y a bien peu de gens qui reçoivent de l'agrément de leur famille. Les malheurs de la vôtre vous fout souffrir, mais vous pouvez tes aimer, parce que la plupart sont aimables ; et moi je n'ai pas un parent avec qui je voulusse taire connaissance, s'il^ne m'étaient rien,

J'aimerais bien à jaser avec vous; je crois que nous serions souvent d'accord dans les jugements que noua portons; je vois que vous croyez à la guerre, je ue sais qu'en penser; je conviens que l'arrivée de la marquise de Noailles ne prouve rien, ce peut n'élre qu'un semblant; mais je suis persuadée que nous ne la désirons pas : nous ne songeons dans le moment présent qu'à remédier au dérangement de nos finances, et la guerre serait un grand obstacle à ce dessein. Tout événement me devient indifférent. Depuis quinze jours ou trois semaines nu santé n'est point bonne; je n'ai aucun ma) particulier, mais je suis comme une vieille montre qui se détraque, et qu'il faut conduire au doigt et à l'œil pour la mettre à l'heure présente. J'ai encore des moments où je suis en vie, mais ils sont rares; je vois sans grand chagrin mon dépérissement; la faiblesse n'est point un état qui m'effraye, le détachement qui en est une suite naturelle ne me déplait pas; et tout ce qui éteint le désir et l'activité produit nécessairement la tranquillité et l'indifférence, et c'est là ce qui peut rendre la vieillesse supportable.

J'aurais été bien étonnée que vous n'eussiez pas été content des vers du chevalier de Boufflers, ils sont extrêmement jolis. J'ai lu deux portraits que madame de Carabis a traduits, ceux de George 1" et de monsieur votre père ; je n'en ai point été contente ; mais je vous dis à l'oreille que je ne le suis point de l'ouvrage de ,M. Gibbon , il est déclamatoire, oratoire; c'est le ton de nos beaux esprits : il n'y a que des ornements, de la parure, du clinquant, et point de fond; je n'en suis qu'à la moitié du premier volume, qui est le tiers de l'in-quarto, à la mort de Pertinax. Je quitte cette lecture sans peine, et il me faut un petit effort pour la reprendre. Je trouve l'auteur assez aimable, mais il a, si je ne me trompe, une grande ambition

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de célébrité; il brigue à force ouverte la faveur de tous nos beaux esprits , et il me parait qu'il se trompe souvent aux jugements qu'il en porte; dans la conversation il veut briller et prendre le ton qu'il croit le nôtre, et il y réussit assez bien; il est doux et poli, et je le crois bonbomme; je serais fort aise d'avoir plusieurs connaissances comme lui, car à tout prendre il est supérieur à presque tous les gens avec qui je vis.

Je soupai hier chez la marquise de Mirepoix avec madame de Boisgelin, madame de Marchais, mademoiselle Sanadon, et une comédienne nommée madame Suin. La1 tante, la nièce ' et madame Suin récitèrent le Tartuffe parfaitement bien : cela ne m'empêcha pas de dormir pendant un acte; j'y ens du regret, maïs j'étais si faible que je ne pus m'en empêcher.

Je devrais aller ce soir à Àuteuil ' ; j'y sais engagée; mais je crois que je n'en ferai rien, et que je resterai avec la Sanadona : je m'accommoderais bien plus d'elle, si elle voulait bien s'en tenir à ce qu'elle est; mais, toute médiocre que je suis, je lui donne nne émulation de me ressembler qui me la rend quelquefois insupportable : elle fait des définitions; elle porte des jugements qu'elle croit conformes à ce que je pense, et qui n'ont pas le sens commun. Cependant , de toutes les personnes qui m'environnent, c'est celle qui m'est peut-être la plus chère et qu'il me serait le plus fâcheux de perdre.

Adieu, c'est assez bavarder.

Vous savez sans doute la mort de M. de Trudaine'. Le président de Cotte a les ponts et chaussées ' .

Je n'irai point à Auteuil ; je viens de m'excuser. Je viens de relire votre lettre, pour juger si elle ne me fournirait rien à dire de plus. Non, si ce n'est que personne n'écrit aussi bien que vous, n'a plus d'idées, et ne les fait mieux entendre, malgré vos fautes de langage.

' Madame de Mirejwi* et madame de Boisgelin. (A. N.)

2 Où la «unit de Bonifiera et «a belle-hlle, la comietie Amélie, avaient alors nne maison. (A. N.)

3 M. de Trudaîne avait été directeur général des pontt et chaussées. C'était un homme d'un esprit supérieur. (A. N.)

MADAME LA MARQUISE DU DEFFAND A M. HORACE WALPOLfc.

Samedi !3 août 1777.

Je ne comprends rien à la poste, ou pour mieux dire aux vents. D'où vient ai-je reçu votre lettre aujourd'hui? Le temps n'est point changé , et le procédé ordinaire est de ne recevoir les lettres que le dimanche; mais je ne m'en plains pas, puisqu'en vérité il n'y a plus que par la poste que je puis recevoir quelque plaisir. Je suis d'une humeur enragée; tout me choque, tout me blesse, tout m'ennuie : il faut que je me lasse des efforts incroyables pour ne pas brusquer tout le monde. Je ne sais si cela tient à ma santé, et je crains que cette disposition ne soit une maladie.

Dimanche.

Je ne pus pas continuer hier, et c'est tant mieux pour vous. j'ai bien dormi cette nuit; mon humeur en est radoucie; ce n'est pas que je fasse des réflexions qui soient plus gaies; mais elles me rendent plus courageuse, elles me font prendre la résolution de souffrir sans me plaindre. En effet, à quoi bon les plaintes? A fatiguer ceux qui les écoutent. Je vous quittai donc hier pour aller à la comédie avec mesdames de Luxembourg, de Lauzun et M. Gibbon. C'était la seconde fois que je voyais cette pièce ; elle me fit moins de plaisir qu'à la première : la loge était plus mauvaise; j'entendis moins, et j'entends fort peu actuellement. Je ne suis pas encore sourde, mais, selon toute apparence, je ne tarderai pas à le devenir. Le sujet de cette pièce , c'est le roman de madame Sancerre par madame Iticcoboui. Après la comédie, nous fûmes, M. Gibbon et moi, rendre visite à M. et madame de Meynières ', qui demeurent à Chaillot; de là nous continuâmes notre roule, et nous fûmes souper à Auteuil. Il n'y avait que les Idoles, madame de Vierville et les ambassadeurs de Naples et de Suéde : la jeune Idole chanta et s'accompagna de sa harpe. Les diplomatiques s'extasièrent, le Gibbon joua l'extase, et moi je m'en tins à l'exagération : c'est le parti que je suis forcée de prendre en cette occasion ; car pour du plaisir, je n'en suis plus susceptible.

' Le préaident et la présidente de Meynière*. C'est madame de Meynirre* qui , m>lu aon premier nom de madame de Belol, a traduit V Hittoire J'Anjlt- Itnt, de Hume. (A. K.)

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DE MADAME LA MARQUISE DD DEFFAND. Ml

Je reçus avant-hier, par la petite poste, un Éloge du chancelier de l'Hôpital : c'est le sujet du prix de cette année; mais celui-ci n'a pas été fait pour y concourir. L'auteur aura, je crois, soin de se bien cacher. Il a été envoyé à plusieurs personnes; je ne soupçonne point quel en peut être l'auteur '. Je l'ai prêté à M. Gibbon , je vous l'enverrai par la première occasion : vous m'en direz naturellement votre avis.

La comédie dont je vous ai parlé a pour titre l'Amant bourru *.

Madame la duchesse de Chartres accoucha hier de deux filles.

Je souscris à vos éloges sur la Décadence de t empire : je n'en ai lu que la moitié; il ne m'amuse ni ne m'intéresse : toutes les histoires universelles et les recherches des causes m'ennuient; j'ai épuisé tous les romans, les contes, les théâtres; il n'y a plus que les lettres, les vies particulières et les mémoires écrits par ceux qui font leur propre histoire, qui m'amusent et m'inspirent quelque curiosité.

Ls morale, la métaphysique me causent un ennui mortel. Que vous dirai-je? J'ai trop vécu.

Mais parlons de ce qui vous regarde. D'où vient vous êtesvous fait de si vieilles amies? Il ne vous reste plus que milady Blandford* et moi; et pour moi, vous vous en apercevrez les jours de poste.

L'ambassadeur de Naples nous dit hier qu'il avait des nouvelles sûres que le général Burgoigne avait pris la ville qu'il ' assiégeait, et dont je ne me souviens pas du nom.

L'ambassadeur de Sardaigne et sa femme * ne sont plus ici ; cette dernière en est au désespoir : il y avait longtemps que je n'en entendais plus parler; je ne m'apercevrai point de son absence : celle des Beauvau est terminée ; ils arrivent aujourd'hui. J'ai reçu mille marques d'attention et d'amitié du mari : si je n'étais pas confirmée dans l'incrédulité, je pourrais croire

1 Ot Éloge du chancelier de FHàpilal eu du comte lie Gui lier t , qui s'était déjà fuit connaître par sa Tactique, et par Sa tragédie du Connétable de Bourbon. (A.'K.)

3 Comédie de Monvel, tri.-ii-m.il écrite, mais bien conçue. (A. N.) 3 Marie- Catherine de Jonghe, veuve du marquis de Blandford, fils unique de Henriette, duchesse de Marlhorough. Elle avait alors quatre-vingt-trois ans.

* Le eoinlc et la comlegne île Tir;-. (A. N.)

qu'il m'aime; mais loin de moi une telle pensée; il est temps

de De plus tomber dans des méprises.

Madame de Luxembourg part mercredi pour aller à Cressy chez sa belle-Bile la princesse de Montmorency, et de là aux haras chez madame de Briges '. Tous ses voyages ont pour objet de fuir l'ennui ; il n'y a que les sentiments ou les occupations forcées qui, tant qu'ils durent, en mettent à l'abri.

On vient de supprimer les administrateurs des postes; il y en avait dis avec des appointements de cent mille francs; on les met en régie; il n'y aura plus que six commis a vingt-quatre mille francs chacun; mais je joindrai l'édit à cette lettre, si je puis l'avoir. Si M. Necker peut se maintenir, c'est-à-dire, si on le soutient, il y a tonte apparence qu'il fera de bonne besogne.

MADAME LA MARQUISE DO DEFFAND A M. HORACE WALPOIE. Dimanche SI septembre 1777.

Je ne me repens pas d'avoir toujours aimé votre roi, son dernier procédé* doit vous faire oublier ce qui l'a précédé; j'attends avec impatience l'arrivée du duc à Londres, et le récit que vous m'en ferez. La duchesse est très-intéressante; il n'y a point de bonheur que je ne lui souhaite; il y en a an dont elle jouit, et dont elle jouira encore davantage dans quelques semaines, et c'est celui dontje fais le plus de cas ; devinezle, s'il est possible.

Vous êtes si occupé, et de choses si importantes, qu'elles m'imposent silence sur tontes les bagatelles que je pourrais vous mander. Vous m'avez dît souvent, quand je me plaigDais de l'ennui, qu'il était le malheur des gens heureux; vous oubliiez dans ce moment que j'étais vieille et aveugle, cela ne m'empêche pas de convenir que vous avez raison; mais en même temps, il n'en est pas moins vrai que l'ennui est le plus grand des maux, j'en excepte la goutte, ta pierre, et toute espèce de douleur; la pauvreté, les ennemis, les dégoûts, ne sont des

1 M. de Eriges était cctiyer du roî et chef de* haras royaux d'Argentan, en Normandie. (A . M .)

1 Sa réconciliation avec son frère le feu doc de Glocester, arec qui il »™' été brouillé depnii la déclaration de ion mariage »v* deWaldegrave.(à. N.)

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malheurs que parce qu'ils entraînent nécessairement l'ennui; il y a des caractères qui n'en sont pas susceptibles; et ceux qui le tiennent de la nature ont reçu d'elle le plus grand des biens, et qui peut lui seul tenir lieu de tout autre; j'espère que vous êtes de ce nombre, et je vous en félicite.

L'aventure des Viry ' est singulière; leur ennemi, M. d'Aigueblanohe, est disgracié en même temps qu'eux. Qu'e6t-ce que cela veut dire? Il m'importe peu de le savoir.

H. Gibbon a ici le plus grand succès, on se l'arrache ; il se conduit fort bien, et sans avoir, je crois, autant d'esprit que feu M. Hume, il ne tombe pas dans les mêmes ridicules. Je ne sais pas si tous les jugements qu'il porte sont bien justes, mais il se comporte avec tout le monde d'une manière qui ne donne point de prise aux ridicules ; ce qui est fort difficile à éviter dans les sociétés qu'il fréquente.

Les Éloges de l'Hôpital vous sont arrivés bien mal à propos ; ce n'est pas que je trouve qu'ils méritassent une grande attention; le couronné est détestable, l'autre est bon par-ci par-là; tout le monde le croit de Guibert, l'auteur de la tragédie du Connétable.

Il parait un livre, qui, je crois, m'amusera. Il a pour titre, Hémoires secrets pour servir à l'histoire de la république des lettres en France, depuis 116% jusqu'à nos jours, ou Journal d'un observateur contenant les analyses des pièces de théâtre qui ont paru durant cet intervalle; les relations des assemblées littéraires, les notices des livres nouveaux, clandestins, prohibés; les pièces fugitives, rares ou manuscrites, en prose et en vers; les vaudevilles sur la cour; les anecdotes et bons mots; tes éloges des savants, des artistes, des hommes de lettres morts, etc., par /eu M. de Bachaumont; imprimé à Londres chez John Adamson, 1777.

Si en effet il est imprimé à Londres, vous me feriez un extrême plaisir de me l'envoyer ; il est en huit volumes in-douze ; ou me l'a prêté , mais c'est un livre à avoir à soi ; je ne Fai commencé qu'hier, j'en ai lu un demi-volume, ce n'est que

1 Le comte de Viry fut rappelé de son ambassade à Paris, et en retournant à Turin, arrêté à Suse, par ordre du roi de Sardaigne, avec injonction de ne point quitter cette Tille, et de ae présenter deux fois par jour au gouverneur. Madame de Viry avait la liberté d'aller où bon lui semblait. Son mari fut ensuite exilé à sa terre en Savoie. Le sujet de son exil n'a jamais été bien co»™. (A. H.)

l'histoire des théâtres en 1762, cela est écrit jour par jour; plus il avancera, plus il deviendra intéressant, on ne pourra point l'avoir ici qu'avec de grandes difficultés.

Je fus hier à la répétition de l'opéra à'Armide, par le chevalier Gluck; il ne m'a pas fait le même plaisir que celui de Lulli; cela tient sans doute à mes vieux organes.

M. de Choiseul, qui est arrivé a Paris le 6 de ce mois, ira mardi prochain à la première représentation et retournera mercredi à Cbanleloup. Je viens de recevoir une lettre de la grand'rnaman en même temps que la vôtre ; elle croit que je ne vous parle jamais d'elle, eÛe m'en fait des reproches, elle veut que je vous dise qu'elle vous aime, et qu'elle prend beaucoup d'intérêt, par rapport à vous, au duc de Glocester. Toute sa lettre est charmante: je ne crois pas qu'elle sente tout ce qu'elle dit, mais les paroles douces sont toujours agréables, n 'eussent-elles que le son.

Je crois que je ferai bien de fermer cette lettre; quand on a une grande occupation dans la tète, tout ce qui en distrait importune.

Je ne puis me refuser de vous exhorter à ne point prendre

trop de confiance sur le meilleur état du duc; l'exemple du

pauvre petit évéque de Noyon ' apprend qu'il ne faut pas trop

se rassurer; il mourut avant-hier au bout de quinze ans de ma-

. ladie, après avoir fait tous les remèdes de la médecine.

1 MARQUISE DU DEPFAND A H. HORACE WALPOLE

Jeudi 25 septembre 1777, hait heure* au matin.

Je vous ai prié de chercher et de m' envoyer un livre dont je n'ai plus que faire, je l'aï trouvé ici ' ; je me hâte de vous le dire : je vous conseille de le lire, il vous amusera.

C'est aujourd'hui le jour de ma naissance; je n'aurais jamais cru voir l'année 1777 : j'y suis parvenue. Quel usage aï-je fait de tant d'années? Cela est pitoyable. Qu'ai-je acquis? qu'ai-je conservé? J'avais un vieil ami * à qui j'étais nécessaire, c'est le

1 L'abbé de Broglie, frère du maréchal et du comte du même nom. (A. N<) * Lei Mémoires ttcrrti, etc., dont il e>t parlé dan* la précédente lettre. (A. N.)

3 M. de Pont-de-Veyle.

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seul lien sur lequel l'on puisse compter; je l'ai perdu, sans nul espoir de le remplacer, et jamais personne ne peut avoir autant que moi besoin d'appui et de conseil. J'emploie mes insomnies à réfléchir, à chercher ce que je dois Caire ; je suis, par mon caractère, indécise, inquiète; mais qu'est-ce qne cela tous fait?

La nouvelle d'hier, qu'on dit être sûre, c'est que M. de Saint- Germain se retire. Lui donne-l-on son congé, ou sa retraite estelle volontaire? Dimanche je pourrai vous le dire. En attendant, bonjour, bonne nuit; bonjour pour vous, bonne nuit pour moi. Je n'ai point encore dormi.

MADAME LA MARQUISE DU DEFFAND A M. HORACE WALPOLE. Dimanche X8 octobre 1777.

Vous pouvez être sur que j'aurai pour madame Macaulay ' toutes les attentions possibles; vous sentez bien qu'il me sera fort aisé de faire connaître ce que je pense pour vous*. Comme les temps changent! Autrefois vous me demandiez le contraire.

Non, en vérité, l'ennui que je connais, et dont je vous ai tant parlé, n'est pas celui du petit Craufurd ; il ne sait ce qu'il veut ni ce qu'il lui faut, et moi je sais ce que je désire et ce qu'il me faudrait. M. Gibbon et lui partent demain; je les regrette l'un et l'autre , mais par des sentiments différents : j'aime le Craufurd, du moins je l'ai aimé, et quoiqu'il m'impatiente et que sa déraison me fatigue , je suis bien aise quand je suis avec lui. Pour le Gibbon, c'est un homme très-raisonnable, qui a beaucoup de conversation, infiniment de savoir; vous y ajouteriez peut-être infiniment d'esprit, et peut-être auriez-vous raison; je ne suis pas décidée sur cet article : il fait trop de cas de nos agréments, trop de désir de les acquérir, }'ai toujours eu sur le bout de la langue de lui dire : Ne vous tourmentez pas, vous méritez l'honneur d'être Français. En mon particulier, j'ai eu toutes sortes de sujets d'être contente de lui, et il est très-vrai que son départ me fâche beaucoup;

1 Madame Catherine Macaulay, ardente républicaine, auteur d'une Histoire d' Angleterre depuis Jacquet ]■=', et de quelques autres ouvrages politiques . M. Walpole lui avait donné une lettre pour madame du Deffand. (A. N.)

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dites-lui bien, quand vous le verrez, que je n'ai cessé de vous

parler de lui.

Le Craufurd vous dira que je ne l'aime plus; cela n'est pas vrai, mais je suis devenue comme vous, je ne peux plus aimer... je pourrais en demeurer là , mais j'ajoute : que des gens raisonnables. Il s'est ennuyé ici à la mort,' et si l'amitié l'a conduit ici, elle s'en est apparemment retournée l'attendre à Londres, car elle l'avait abandonné à son arrivée. Il vons dira que j'ai on neveu ' duquel je compte tirer quelque parti, et sur lequel je fonde quelques ressources : ce n'est point on homme amusant ni agréable, mais il est doux, il a assex de bon sens; il dit qu'il m'aime ; je le veux croire, et je compte qu'il passera cinq ou six mois tous les ans avec moi.

: LA MARQUISE DU IiEFFASD A H. HOBACE WALPOLE. Mercredi 19 novembre 1777.

J'augure bien mal de l'humeur silencieuse de MM. Howe*; il y aura vraisemblablement bien plutôt des changements dans votre gouvernement que dans le nôtre; nos ministres et administrateurs ne sont en aucun danger, et c'est apparemment pour en bien persuader le public que M. de Maurepas soupa dimanche avec tous les ministres, secrétaires d'État, diplomatiques, tous les amis et amies de madame de Maurepas, chez M. Necker; il y eut une musique, des proverbes, tous les plaisirs réunis. Je ne conçois pas ce qui a donné heu aux bruits qui ont couru. Le Necker me parait plus ferme que jamais. Mon avis est qu'on ne peut employer un homme plus capable, plus ferme, plus éclairé, plus désintéressé. Ce ne sont point mes liaisons avec lui qui me font porter ce jugement; je n'en attends rien, je le vois une fois la semaine, il n'a nulle préférence pour moi; il sait que je l'estime, et comme je ne lui demande rien, il me voit de bon œil, et voilà tout.

Je ne vous mande point de mes nouvelles. En étes-vous étonné? ne m'avez- vous pas interdit de vous parler de moi?

< Le marquii d'Aalan, le fil* de m soeur, qui s'était retirée a. Avignon, ai elle cs< morte. (A. N.)

1 Le fen comte et «cm frère, le ricomte actuel Howe, qui commandait en cMF l'armée et la flotte anglaise) pendant la guerre de la mère patrie avec t« colonies d'Amérique. 18Î7. (A. N.)

Dlgltzedby GOOglt

Tous les événements de ma vie se passent dans ma tête : elle seule produit ma joie ou ma tristesse ; tout ce qui m'est externe à peine est-il passé, que je ne m'en souviens plus. Mais si vous voulez que je vous en entretienne, je vous dirai que tout le inonde, à peu près, est de retour; les maréchales, les Beauvau, les BoufHers, etc., etc. Je soupe presque tous les soirs chez moi. Ces jours-ci j'ai été incommodée d'une extinction de voix; elle dure encore, ce qui me rend l'exercice de dicter un peu pénible. Je hais le monde, et je vois avec plaisir la vérité du proverbe, que : A brebis tondue, Dieu mesure te vent. La solitude me lait moins de peur, et je parviendrai, j'espère-, a végéter.

J'ai écrit au Gibbon et au Craufurd, et à madame de Montagu. Pour vous mettre au fait de ce qui m'a obligée d'écrire à cette dernière, je vous envoie les copies de sa lettre et de ma réponse.

Je suis fort aise d'avoir en perspective une des vôtres pour

Adieu, mon ami; ce nom vous est dû , du moins je m'en flatte.

iUDIME DK MOKTAGC A MADAME LA MARQUISE DU DEPFAIfD.

Hill*lreet,iO mai 1777.

a Madame, un souvenir bien tendre des bontés dont vous m'avez honorée à Paris, m'a souvent excitée à vous assurer de ma reconnaissance ; mais toutes les fois que j ' ai eu occasion de parler de vous à des amis qui ont le bonheur de vous connaître, je trouve que, même dans notre langue maternelle, les expressions nous manquent, et que nous ne savons rendre justice au sujet ni aux sentiments qu'il inspire. Tout l'esprit de M. Walpole, toute l'éloquence de M. Burke n'y suffisent pas; que feraije donc? 11 ne me reste qu'une ressource; c'est de vous adresser, comme à une divinité, et vous offrir simplement de l'encens; c'est le culte le plus pur et le moins téméraire. Je vous prie , madame , de me permettre de vous offrir deux cassolettes, où j'ai mis des aromatiques. Les ignorants et les barbares se servent de signes et de symboles au défaut de paroles; l'encens que je vous présente puisse-t-il vous faire entendre tout le respect, l'attachement et la reconnaissance avec lesquels j'ai l'honneur d'être,

• E. Montacd. « ».

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RÉPONSE DE MADAME LA MAHQrilSF. DO DEFFAITO A MADAME DE MOKTAGU.

16 novembre 1777.

» Fourrez- vous croire, madame, que la charmante lettre que vous avez pris la peine de m'écrire, datée du 10 mai, ne m'a été rendue qu'hier 15 novembre? Elle m'a été apportée par M. Boutin, qui s'excusa de ce long retardement par des voyages continuels qu'il a faits depuis son retour d'Angleterre. i Je lus votre lettre en sa présence; il fut témoin de mon plaisir et de ma reconnaissance. Rien ne m'a plus surprise que l'annonce d'un présent. Vous en voulez faire un langage; mais quelque charmant qu'il puisse être, on préférera toujours de vous entendre et de vous lire, à tous les hiéroglyphes les pins ingénieux et les plus admirables. Ce n'est pas seulement par ouï-dire, madame, que je vous parle de votre éloquence; votre lettre suffirait pour me la faire connaître, indépendamment de tout ce que j'en avais ouï dire. Je viens de lire vos Trois dialogues, que madame de Meynières a traduits, et qu'elle m'a envoyés. J'ai lu aussi votre Apologie de Shakespeare. Je ne doute pas que Voltaire ne reste sans réplique. Je vous dirais tout ce que j'en pense, si mon approbation et mes louanges étaient digues de vous; mais, madame, vous avez dû démêler bien promptement que je n'ai ni talent ni savoir, mais je ne renonce pas à prétendre à avoir quelque goût; je suis trop touchée de votre mérite pour avoir cette fausse modestie.

Quand j'aurai reçu ces cassolettes, qui seront pour moi un monument très-glorieux, vous voudrez bien que j'aie l'honneur de vous renouveler mes remerciments. Elles courent le monde; elles sont à présent à Ostende ; il faut qu'elles arrivent à Rouen, et que de là elles remontent la rivière jusqu'à Paris : il se passera peut-être plus d'un mois avant qu'elles y arrivent; je les attends avec l'impatience qu'on doit nécessairement avoir pour jouir des marques de bonté d'une personne aussi illustre que vous.

» Daignez recevoir, madame, les assurances de tous les sentiments avec lesquels je vous suis très-respectueusement attachée. J'ai l'honneur d'être, etc. •>

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MADAME LA MARQUISE DU DEFFAXD A M. HORACE WALPOLE

Paru, dimanche 1& décembre 177T.

Quelle différence il y a d'une personne qui pense à une qui ne dit que ce qu'on pensa!

Vons êtes original en tout; et, sans nul compliment, je puis vous dire que votre esprit me plaît beaucoup. Vous me débrouillez toutes mes pensées; car je crois toujours avoir pensé tout ce que vous me dites de moi. En vérité, ne vous en fâchez pas, mais il m'est impossible de m' empêcher de vous dire que je donnerais toutes choses au monde pour vous voir encore une fois : n'ayez pas peur, je ne vous en parlerai pas davantage. Je voudrais vous rendre mes lettres amusantes, les remplir de faits, d'anecdotes; mais je suis si peu affectée de tout ce qui se passe, que les récits que je vous ferais vous ennuieraient à la mort. Madame de Sévigné trouverait bien de quoi vous amuser; mais moi, mon ami, je flétris tout; je n'ai de ressource, pour m'assurer de votre amitié, que votre constance naturelle. Vos affaires d'Amérique vont bien mal : je ne saurais croire qu'il en résulte aucun bien pour les particuliers de votre nation ; mais j'entends si peu la politique, que je ne pourrais en parler sans ridicule.

Madame de Gramont arrive aujourd'hui; les Choiseul, samedi prochain. Madame de Luxembourg, qui est à Moutmo reucy, n'en reviendra que le 24, veille de Noël. On souper» chez moi ; j'aurai vingt personnes : je voudrais en être quitte. Votre Charles Fox n'est pas un homme : il a l'audace de Cromwell.

J'avais chargé le Craufurd d'un brimborion pour milady Lucan. J'imagine qu'il ne le lui aura pas donné ; il l'aura peutêtre perdu, ou il l'aura donné à une autre.

LA MÊME AU MÊME

Mardi 6 janvier 1778.

Je vous croyais chez les Ossory '; vous m'aviez annoncé 1 A la terre du comte d'Ossory à Ilarapt-Hîll, dans le comté de Brdfoal.

ce voyage et vous aviez ajoute que vous seriez quinze jours sans me donner de vos nouvelles; en conséquence, j'avais formé différents desseins : d'abord, de vous écrire en manière de journal, et puis de ne vous point écrire du tout jusqu'à ce que j'eusse appris votre retour à Londres; mais voilà que vos projets sont changés.

Je ne puis me résoudre à vous entretenir de moi et de ce qui m'environne, je crains toujours des hors de propos. Quand vous êtes de bonne humeur, mes doléances vous la feraient perdre; et quand vous êtes triste, tout ce que je vous dirais vous paraîtrait puérilités et misères; cependant, il faut vous raconter ce qui m'a amusée ces jours-ci.

Vous vous souvenez bien que madame de Luxembourg et moi nous nous donnons des étrennes, que rien ne lui est plus agréable que le parfilage. II m'est venu dans la tête d'habiller Pompon, le fils de Wiart, en capucin, et de faire tout son attirail de fil d'or, calotte, barbe, cordon, discipline, chapelet, sandales, et besace bien remplie. J'avais assemblé grande compagnie; Wiart vint me dire qu'il y avait un moine qui demandait à me parler, je refusai de te voir; la maréchale, curieuse de savoir quelle affaire il pouvait avoir à moi, voulut qu'il entrât ; c'était Pompon , le plus joli petit capucin : il chanta des couplets de différents auteurs , et plus plats les tins que les autres, que par conséquent je ne vous envoie pas. Le lendemain matin, j'envoyai le petit capucin faire des visites chez mesdames de Garaman, de la Vallière, de Gramont, de Ghoiseul ; il eut le plus grand succès, vous l'auriez trouvé charmant, j'en suis sure. Deux jours après cette facétie, la maréchale m'apporta mes étrennes, elle mit sur mes genoux les sa derniers in-quarto de Voltaire sur lesquels il y avait un petit sac dans lequel il y avait une très-jolie hotte d'or et le portrait de Tonton ; ainsi elle me donnait Voltaire et mon chien , et voici le couplet qui y était joint :

Vous les trouvez tous deui charmant), Noua les trouvons lotis denx mordants ;

Voilà I» re«9em)>lance :

L'un ne mord nac sa* ennemi*, Et l'autre mord tous vos amis, Voilà I» différence- Ce couplet est du chevalier de Bouffiers. On ne parlait ici qu'Amérique, on y joint aujourd'hui la

Bavière ' . Que résultera-til de tout cela? Aucune raison particulière ne m'engage à m'y intéresser; et pour les raisons générales, je m'en dispense : je laisse à d'autres à anticiper sur ravenir.

Mercredi 7.

Rieu n'est plus singulier que j'aie oublié hier, en vous écrivant, 1 a seule nouvelle qui \ous pouvait être un peu intéressante, la retraite de madame de Mirepoix dans un couvent. Elle a renvoyé une partie de ses domestiques, elle loue sa maison; eHe s'est retirée non pas à Saint-Antoine, mais à F Assomption, auprès de sa sœur Montrevel, qui y est établie depuis deux ans. Ce qui l'a déterminée a prendre ce parti, c'est pour pouvoir payer ses dettes, qui ne se montent, dit-elle, qu'à soixante-dix mille francs. Elle a cent mille livres de rente. On peut s'attendre, selon toute apparence „ à quelques nouveaux changements.

MADAME LA MARQUISE SU BEFFAND A M. HOnACB WALPOLE. Paris, «janvier 1778.

Je suis 'peut-être trop exacte à ne laisser échapper aucune occasion de tous écrire. Votre ambassadeur se charge volontiers de mes petits paquets.

Je soupai hier chez les Necker avec un certain duc de Bragance', grand parleur. Il a été dans toutes les cours d'Europe, dans quelques-unes d'Asie et d'Afrique; il est charmé qu'on le questionne. On m'avait proposé de me l'amener; il désirait, me disait-on, faire connaissance avec moi. Je m'y étais refusée, n'aspirant en nulle façon à la célébrité de la Geoffrin ; mais il me fit hier tant de politesses, et je le trouvai de si facile conversation, que j'ai accepté très-volontiers l'henneur qu'il me voulait faire ; il viendra ce soir chez moi.

' Déjn avant la mon de l'électeur MaumUiiin de Bavière, uni. lignée, eu décembre 1777, l'empereur Joseph II avait formé de» prétentions sur la succession de Bavière; le» troupe* anuithiiauies occupèrent une sortie de ce pays. Mai» il s'était formé une coalition, il la Urto de laquelle oa trouvait lu roi de Prusse Frédéric II ; il pénétra en 1778 avec «on armée en Bohême, il n'v eut pas de bouille rongée, toute la guerre se paua en marches et contre-mare» es. Enfin elle fut terminée en 1779 par la paix de Teschen. (A. N.)

* Le dite de Bcogonce ébiit proche parent du roi de Portugal; il voyageait alors en Fiance, et fut fort fêté dans les pn-iuièn» sociétés île Polis. (A. H.)

Vous ne devineriez pas où j'irai cette après-dtuée? A la répétition de Roland, tête à tête avec l'ambassadeur de Naples; c'est son protégé Piccini qui en a tait la musique sur les paroles de Quinault'. Il y a deux partis fort animés l'un contre l'autre, les picciniens et les gliickistes : le Naples et Marmontel sont à la tête du premier; le public n'a point encore décidé; mais VArmide de Quinault, de la musique de M. Gluck , a eu vingt-huit représentations. Nous verrons ce que produira le Roland; je n'aimerai vraisemblablement ni l'un ni l'autre*.

Que vous diraî-je sur la guerre? Je la crains très-fort; votre assemblée du 2 février nous apprendra ce qu'il faut en penser.

Avez-vous su la nouvelle qui a couru? Il y a eu des gens assez fous pour la croire : c'est que milord Mansfield avait fait à Paris un petit voyage incognito ; c'était de Londres qu'on en avait appris la nouvelle : le baron de Castîlle me montra une lettre de mademoiselle Wilkes *, qui le lui mandait.

La tragédie de Mustapha et Zéangir1 est imprimée; je n'en ai encore lu que trois ou quatre scènes; je suis persuadée qu'elle ne vaut rien.

L'abbé Millot' a été reçu a l'Académie; son discours a été très-plat; celui de d'Alembert est, dit-on, charmant : s'il me le parait, je vous l'enverrai.

J'allais oublier de vous répondre sur M. de Lauzun. Je ne sais pas quelle est la manière de se ruiner à l'anglaise; mais je sais quelle est -la sienne: Il a perdu tout son bien; il est sépare de biens d'avec sa femme, à qui il ne restera, pendant quelques

1 Retouchée* par Marmontel. (A. N.)

* La première représentation de Roland fut donnée le Î7 janvier 1778, et produisit une vive sensation ; le* amateur* se divisèrent alors en par lisant de Gliick et de Piccini. La reine Marie- Antoinette , qni avait choisi Picriniponr min maître de chant, témoigna le désir de voir cesser la division qui avait éclaté entre l'auteur d'ArmiJr et celui de Roland, ou du rauins entre leurs admirateurs. La réconciliation se rit dans un souper; ce qui n'empêcha pain1 les hostilités de recommencer dès le lendemain avec une nouvelle ardeur. Tonte la société de Paris prit nne part active à cette guerre musicale, Suird et l'abbé Arnaud figurèrent parmi les défenseurs de Gliick ; Framery, la Hsrpe et Marmontel prirent le parti de Piccini et de la musique italienne. (A. N.)

3 La fille du célèbre Wilkes. (A. N.)

* Par M. de Chamfort. (A. N.)

6 L'abbé Millot a composé plusieurs ouvrages sur l'histoire, et uwnrot ■ Pari* en 1785. D'Alembert disait, en parlant de lui, que de tous les Lommes qu'il avait connus, c'était celui qui avait le moins de préventions et de prétentions. (A. N.)

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années, que trois mille cinq cents livres de rente; elle en aura quatorze par la suite. Il ne vent pas qu'elle quitte actuellement la maison qu'elle habite; mais comme il ne paye pas le loyer et qu'elle court à tout moment le risque de voir ses meubles saisis, il sera forcé à consentir qu'elle aille loger avec sa grand'mére (madame de Luxembourg), laquelle ne l'abandonnera pas. Il fait apparemment de nouvelles dettes en Angleterre : ceux qui lui prêtent sont bien dupes; car il ne sera jamais, je crois, en état de s'acquitter1. Avec qui vît-il? n'est-ce pas avec Charles Fox? Ils ont tous deux les mêmes principes et ta même conduite. Vous nous avez renvoyé M. Smith ' ; il n'avait gagné que septcent mille francs, il vient compléter le million. Il a fait faire un habit a son coureur, de trois cents louis; ce coureur demandait à ceux qui en examinaient la magnificence s'ils reconnaissaient leurs rouleaux.

MADAME LA MABQIISE DU DEFFAND A M. HORACE WALPOLE

, Dimanche 1" février 1778.

La poste a été exacte aujourd'hui, aussi recevrez-vous de mes lettres deux courriers de suite.

Je prends à bon augure de ce que vous ne croyez plus à la' guerre; mais moi qui fais des cachots en Espagne, je crois qu'elle se fera. Un certain M. du Bucq* dit que nous ne la voulons pas et que vous la désirez, que vous ne ferez rien pour l'avoir et qu'elle arrivera par nous, parce que, dit-il', nous ne pouvons pas nous dispenser de traiter avec l'Amérique, et que vous ne pouvez ni ne le devez souffrir. Ces raisonnements sont trop sublimes pour moi; je vous laisse à juger s'ils sont vraisemblables. J'espère en nos ministres, je veux croire qu'ils prendront le parti que vous pensez, qui sera de chanter : Tu as le pied dans le margouitlit ; tire-t-en, Pierre, si lu peux*.

Il vous sied moins qu'à personne de dire que vous êtes bête. Vous avez beaucoup d'idées; il n'y a presque point de vos

1 Le» Mémoiret de Lanran rétsblistent sur ces point» délicat* la vérité, ira peu altérée par le* préventions dont madame dn Deffand est l'écho. (L.) 3 Le général John Smith. (A. N.) 3 Le même dont il elt parlé autre part. (A. N.) 1 Ancien proverbe français. TA. M.)

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lettres où il n'y ait quelques pensées, réflexions, maximes ou apophthegmes de la plus grande vérité; tous ave* des veux de lynx pour dénicher tous les défauts de vos amis : quaiu) vous vous mettez à m* examiner et à me peindre, vous me mites sentir de la haine contre moi ; je me crois tous les défauts que vous rae reprochez, et je reste tout étonnée que les gens qui m'environnent puissent me supporter : vous me les faites soupçonner de fausseté , et puis je m'étonne que vous daigniez entretenir notre correspondance. Il fant que vous ne m'ayez pas toujours vue de même, car vous m'avez marqué estime et amitié, et c'est à vous que je dois l'estime vraie ou fausse que l'on me inarque ; enfin, quoi qu'il en soit, je me crois bien avec vous, et quoique souvent vous ne voyiez en moi qu'une espèce de monstre, je crois que vous m'aimez un peu, mais pas assez pour que cela vous fasse mettre un pied l'un devant l'autre.

Je ne vois la grand'maman qu'une fois la semaine, le samedi, que je soupe chez elle avec cinq ou six personnes , le grand abbé, M. de Gastellane, les évéques de Tours, d'Arras ', et de Metz*, de Stainville, de Gontault, le Caracciolî, tantôt les uns ou les autres.

Je soupe deux fois la semaine chez moi, le mercredi et le vendredi. Quand on a des jours marqués, on n'est plus maître de restreindre sa compagnie; j'ai quelquefois dix-huit ou vingt personnes, j'en suis désolée; mais dans l'hiver il n'y a pas moyen d'y apporter remède : le mois de mai arrivé, cela change, on court alors le risque de n'avoir personne. Je compte toujours faire venir mon neveu; il n'est ni piquant ni charmant, mais il est très-supportable ; je l'aime assez , et je suis si peu liée avec tout le reste de ma famille, que cela me le rend plus cher.

LA MÊME AU MÊME

8 fén-ier !778.

J'ai bien de la peine à m'empécher de vous gronder. Vous avez eu un assez gros rhume pour consentir à vous faire saigner, et vous ne me mandez rien. Je ne puis donc plus avoir

> MM. de Coniié frère*. (A. H.)

* L'abbé de Laval-Montmorency. (A. N.)

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de sécurité de tous croire en bonne santé, quand vous ne m'en parlez pas. C'est aujourd'hui l'unique reproche que vous recevrai de moi. D'ailleurs je suis assez contente de tous; je crois que , sans me flatter, je puis compter sur votre amitié , et que tous en avez autant pour moi qu'on en peut avoir pour une sempiternelle. Mais tous avez raison de tous étonner qu'à mon âge mon âme ne vieillisse point; elle a les mêmes besoins qu'elle avait à cinquante ans, et même à quarante : elle était dès lors dégagée de ces sortes d'impressions des sens, dont M. de Grébillon a été un si vilain peintre. J'avais alors, et j'aurai jusqu'au dernier moment de ma vie besoin d'aimer et désir de l'être; mais c'est nu secret qui vous est réservé, et dont je n'ai pas )a moindre envie d'instruire personne.

J'ai eu autrefois des plaisirs indicibles aux opéras de Quinault et de Lully, et au jeu de Thévenart et de la le Maure. Pour aujourd'hui, tout me paraît détestable : acteurs, auteurs, musiciens, beaux esprits, philosophes, tout est de mauvais goût, tout est affreux, affreux. Il n'y a qu'une seule personne ici dont je sois à peu près assez contente , M. de Beauvau. Madame de Luxembourg me marque aussi quelque amitié ; mais elle a tant d'humeur et d'inégalité, qu'on ne peut compter sur elle.

Je vois la grand'maman une fois la semaine. Vous souvenezvous de ce que je lui écrivis : Qu'elle savait qu'elle m'aimait, mais qu'elle ne le sentait pas? Elle est de même sur toutes choses : tout est en elle principe, règle ou habitude ; la nature ne perce point. Vous, vous vous êtes éteint autant que vous avez pu, et je crois qu'effectivement rien aujourd'hui ne vous est nécessaire.

J'aurais voulu que vous fussiez entré plus en détail sur vos nouvelles politiques ; tout votre militaire désire la guerre et y croit, j'espère que notre ministère ne pense pas de même. Je tous confie que, depuis le cardinal de Fleury, nul gouvernement ne m'a para aussi sensé que celui d'à présent. On avait répandu, il y a quelque temps, de mauvais bruits sur le Necker; ils étaient sans fondement. Je suis intimement persuadée que nous n'avons personne présentement aussi éclairé que fui, aussi désintéressé et aussi intégre.

Les seuls Anglais que je vois aujourd'hui sont votre ambassadeur, le secrétaire de l'ambassade, et M. Blakière, qui l'a été autrefois sous railord Harcourt : il est ici avec sa femme qui vient d'accoucher; je lui crois du bon sens.

Nous attendons au mois de mai le duc de Bichmond. J'ai une amie qui aura encore plus de joie que moi de son arrivée. Je suis toujours dans la résolution de foire venir mon neveu. Je suis comme la fourmi, je prévois la disette. Adieu,

MADAME LA MARQUISE DU DE FF AND A M. HORACE WALPOLE

10 février 1778.

Le Kain ' mourut avant-hier de la gangrène dans les reins, il s'y joignit une apoplexie : le public est très-aiHigé.

On dit toujours ici que vous nous allez faire la guerre, que vous nous avez déjà pris trois ou quatre vaisseaux, que vous allez envoyer une flotte pour brûler le port de Brest ou quelque antre ; nous faisons partir tous nos officiers de terre et de mer pour la Bretagne : si vous savez ce qui en sera, et que vous puissiez le dire, parlez-m'en.

M. Gibbon sait-il que son traducteur se marie? Avez- vous toujours un grand plaisir à lire le livre de M. Gibbon? Je ne peux lire que des Peau-d'àne.

Ayez ta bonté, je vous prie, de me dire un mot de votre santé, et que ce mot soit la vérité.

Mercredi 11.

Je ne me permettrai plus les conjectures ; je croyais que Voltaire ne viendrait jamais ici; il y arriva hier à quatre heures après midi, avec sa nièce madame Denis, et M. et madame de Villette, chez qui il loge; la maison est la dernière de la rue

1 Ce célèbre acteur tragique était fit* d'un orfèvre, et destiné à la profcuion de ion père. Un tapissier employé par Voltaire lui fit connaître le Kain, dans lequel , malgré les désavantages de Ha personne et de sa voix. Voltaire découvrit de si grande* disposition s pour le théâtre, qu'il le retira de sa boutique de coutelier, et le prit chex lui pour lui donner des leçons et le placer ensuite an Théâtre-Français. Quelques auteurs dramatiques, moins henreui, onc prétendu que ses obligations envers Voltaire l'ont engagé noD- seulement à consacrer tous ses talents aux pièces de son protecteur, mais à chercher même à détruire les efforts de* autres poètes de ce genre. Voltaire n'a jamais été témoin du succès de son élève sur la scène française à Paris, où le Kain joua pour la première fois en 1750, peu de jours après le départ de son protecteur ponr Berlin : et lorsque Voltaire revint à Paris, après une absence de vingtsept ans, il trouva le Kain mort la veille de son arrivée. (A. S.)

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de Beaune, et qui donne sur le quai. Wiart a été chez lui ce matin : je lui ai écrit un petit billet ; il m'a répondu ;

• J'arrive mort, et je ne veux ressusciter que pour me jeter ■ aux genoux de madame la marquise du Deftand. ■

Peut-être irai-je le voir tantôt, je n'en sais rien; je crains d'y rencontrer tous les histrions beaux esprits; je veux cependant être bien avec lui; je ne sais ce que je ferai; je vous en rendrai compte dimanche prochain.

Je crains plus la guerre que jamais, sans que cela soit bien fondé. Pour vous, cela ne vous fait rien, et vous vous moque/, de moi.

LA MÊME AU MÊMK

Jeudi « feniN 1778.

Votre ambassadeur me dit hier qu'il pourrait avoir une occasion pour envoyer ce que je voudrais. Voilà les deux dernières fouilles ' ; vous êtes au courant .

Wiart vint de chez Voltaire; il vit hier plus de trois cents personnes, je me garderai bien de me jeter dans cette foule. Tout le Pâmasse s'y trouve, depuis le bourbier jusqu'au sommet ; il ne résistera pas à cette fatigue, il se pourrait bien qu'il mourût avant que je l'aie vu.

Est-il vrai que M. deltu'hmond ait terminé un de ses discours par rappeler la mort de Charles I", en convenant qu'elle avait été juste? Cela n'est-il pas plus que romain'?

Ce m'est une grande satisfaction que vous ne vous trouviez pas dans ces bruyants débats, pour ne leur pas donner d'autre épithéte.

Je n'aime point à penser que je ne vous reverrai plus. -

1 De la Dibliolhei/ur rfet Romans, ouvrage qu'on publiait par numéro), à Paru, et que madame du Deffand fniiait panier «ncreiwivenn.Tit a M. Vt'alpcle. (A. M.) '

2 On pense que madame du Deffand veut parler iei du discoura du due de RichmODd sur la motion d'ajournement danj b Chambre dei pairs, te 11 décembre 1777. (A. N.J

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MADAME LA MAHQtlSE DO DEFFAND A M. HORACE WALPOLE. Février 1778.

Nous n'eûmes point de courrier dimanche, et votre lettre n'est arrivée que le lundi 16.

Il est certain que si je persévère à vous parler de moi, il faudra i|ue j'aie bon courage, et de plus un dessein formel de vous mettre au désespoir. Il faut que je disparaisse, et pour rendre la correspondance supportable, il ne faut pas que l'on puisse deviner de qui sont les lettres, ou du moins qu'on ne puisse le deviner que par les noms propres dont elles seront remplies, par exemple, celui de Voltaire. Il arriva , comme je vous l'ai mandé, le mardi 10. L'affluence a été grande; l'Académie a fait une députation, M. de Beauvau a voulu s'en charger. Les comédiens ont été en corps le visiter, Belcourt ' à leur tête; il lui dît que c'était le reste de la Comédie qui lui venait rendre hommage. Ce mot reste était en l'honneur de le Kam qu'ils venaient de perdre. Voltaire leur répondit qu'il ne voulait plus vivre que par eux et pour eux. En conséquence, il leur apporte une tragédie à laquelle il ne cesse de retoucher, corriger, changer : il y a passé ses deux premières nuits; il l'uvait nommée Alexis Comnéne;et comme ce nom n'est pas favorable pour la rime, il l'a changé en celui Sirène. Tous les acteurs iront chez lui ces jours-ci en faire la répétition. Il m'y a invitée; mais comme ce sera entre onze heures et midi, et que c'est souvent l'heure où je commence à dormir, il est douteux que je puisse m'y rendre. Il m'a marqué la plus grande amitié et la joie la plus vive de me revoir; elle a été réciproque. Il prétend s'en retourner ce carême, je ue crois pas qu'il le puisse; il a mal à la vessie, il a des hémorroïdes, on disait hier qu'il avait du dévoiement; son extrême vivacité le soutient, mais elle l'use; je ne serais pas étonnée qu'il mourut bientôt. Le Courrier de l'Europe nous traduit tous vos discours du Parlement. Il y en a un du duc de Richmond, dont tous les cousins qu'il a ici sont fort scandalisés. Nous sommes comme vous; on croit alternativement la paix ou la guerre; les militaires la désirent, les citoyens la craignent. Une partie du public ne s'occupe que de musique; les Gluck et les Piccini partagent la cour et la ville;

1 Célèbre acteur du Théâtre- Français. (A. N. )

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r ambassadeur de Nuples est à la télé, du dernier parti; les gens de l'ancien temps n'aiment ni l'un ni l'autre.

La duchesse de Leinster compte passer ici cinq ou six mois ; elle est encore grosse, elle accouchera à la fin de mat-, elle cherche une maison où elle puisse loger avec son mari et cinq on sis de ses entants : c'est une femme fort aimable ; elle attend sa soeur m t lad y Louise le mois prochain.

En visitant mes manuscrits, je n'ai point trouvé votre fameuse lettre à Jean-Jacques ; je vous serai obligée de m'en envoyer une copie.

Cette lettre a été commencée lundi 16; il n'est rien arrivé depuis qui puisse vous intéresser.

MADAME LA M&HOCISE BU DSFFAKD A M. HORACB WALPOLE.

Diauncbe «1 lévrier 1778.

Je vous ai raconté ma première visite à Voltaire ; elle fut le 14, il était arrivé le 10, et de ses connaissances j'ai été la moins empressée. Je voulais le voir seul, c'est-à-dire avec M. de Beauvau. Je lui fis hier ma seconde visite, encore avec M. de Beauvau; mais elle ne fut pas aussi agréable que la première. D'abord nous passâmes plusieurs pièces dont toutes les fenêtres étaient ouvertes; nous fumes reçus par la nièce Denis, qui est la meilleure femme du monde, mais certainement la plus gaupe ; par te marquis de Villette, plat personnage de comédie, et par sa jeune épouse qu'on dit être aimable; elle est appelée Belle et bonne par Voltaire et sa suite. Etant arrivés dans le salon, nous n'y trouvâmes point Voltaire ; il était enfermé dans sa chambre avec sou secrétaire ; on nous pria d'attendre ; mais le prince, qui avait affaire, me demanda son congé; je restai donc avec la nièce Denis, le marquis Mascarille et Belle et bonne. Ils me dirent que Voltaire était mort de fatigue, qu'il avait lu dans l'après-df née sa pièce tout entière aux comédiens, leur avait fait répéter leurs rôles, qu'il était épuisé et hors d'état de pouvoir parler; je voulus m'en aller, on me retint, et pour m'engager à rester, Voltaire m'envoya quatre vers qu'il a faits pour Pigalle, qui va faire sa statue ou son buste en marbre : je viens de les chercher; mais il faut que j'aie laissé tomber hier au soir le

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petit portefeuille où ils sont, avec plusieurs autres, chez la grand'maman; j'envoie dans ce moment chez elle pour qu'on le cherche. Après avoir attendu un bon quart d'heure, Voltaire arriva, disant qu'il était mort, qu'il ne pouvait pas ouvrir la bouche; je voulus le quitter, il me retint, il me parla de sa comédie; il me proposa de nouveau d'en entendre la répétition générale qui s'en ferait chez lui, qu'il me ferait avertir; il n'a que cet objet dans la tête ; c'est ce qui l'a fait venir à Paris, c'est ce qui le tuera , si elle n'a pas un grand succès ; mais tout conspire à la faire réussir. Il a encore sans doute d'autres prétentions, celle d'aller à Versailles, de voir le roi, la reine, mais je doute qu'il en obtienne la permission. Il dit ensuite à M. le marquis de me raconter la visite qu'il avait eue d'un prêtre; mais M. le marquis s'y prenant fort mal, il le fit taire, prit la parole, et me dit qu'il avait reçu une lettre d'un abbé ', qui lui marquait beaucoup de joie de son arrivée à Paris, qu'il ne devait pas douter de l'empressement qu'on avait de connaître un homme tel que lui. Accordez-moi, lui dit-il, la permission de vous venir voir ; il y a trente ans que je suis prêtre ; j'ai été vingt ans aux Jésuites, je suis estimé et considéré de M. l'archevêque; je rends des services, je prête mon ministère dans diverses cures à Paris; je vous offre mes soins : quelque supériorité que vous ayez sur les autres hommes , vous êtes mortel comme eux; vous avez quatre-vingt-quatre ans, vous doutez prévoir des moments difficiles à passer; je pourrais vous y être utile, je le suis à M. l'abbé de l'Attaignant ', il est plus âgé que vous : je vais dîner et boire avec lui aujourd'hui: permettetmoi de vous venir voir. Voltaire y a consenti; il l'a vu, il en est fort content ; cela sauvera, dit-il, du scandale ou du ridicule,

MADAME LA MARQUISE DU DEFFAND A M. HORACE WALPOLE. Dimanche 1er mars 1771.

J'avais terminé ma dernière lettre en vous disant : le reste

I L'abbé Gauthier. (A. N.)

S L'abbé de l'Attaignant, né à Paru en 1697, était chanoine de la cathédrale de Reims. Il a acqnU de In réputation par m» chanson* de table ri d'autres poésie» légère*. Il patina m rie à Pari*, fréquentant tour i W I* bonne et la maiiTaise aocicté. Sa facilité et *a complaisance à faire de* in* promptu, de* chansons et des madrigaux, le faisaient bien a ccneill il partout. (A. 14.)

point venu : peut-être Y aurons-nous demain; mais en attendant, l'autre partirait, je ne pourrais plus vous écrire que jeudi, ce serait un petit malheur pour vous; mais comme j'ai plusieurs choses à vous mander, vous me saurez gré de ne pas tarder.

Vous devez vous souvenir qu'il y eut hier huit jours que je vis Voltaire pour la seconde fois. Je vous racontai à peu prés cette visite; les jours suivants j'envoyai savoir de ses nouvelles; j'appris, mercredi 2-4, qu'il avait eu un vomissement de sang; depuis ce temps il ne voit personne que sou médecin, qui est Tronchin '. On dit qu'il n'a point de fièvre,- il crache tous les jours des caillots de sang qu'on dit être le reste de l'hémorragie. Pour moi, je crois qu'il mourra; beaucoup croient qu'il se tirera d'affaire; c'est sa tragédie qui le tue. Je vais vous faire copier plusieurs petits vers; je n'ai que le temps de vous dire un mot; il est cinq heures du soir, je ne fais que m' éveiller. Je vous écrirai par le courrier de jeudi.

Je soupçonne que les vers que Voltaire dit avoir reçus par la poste sont de lui-même, et qu'il a pris ce tour pour se moquer de Marmontel qui corrige Quinault, et y ajoute des vers de sou cru : quoique j'y sois nommée, je n'y ai de part que celle que la rime m'y a donnée.

Vers envoyés à M. de Voltaire, par la petite poste, le 20 février au soir.

A charmer tout Pari* Piccini doit prétendre; Roland est mi chef-d'teuvrn, il vous faudra l'entendre, Disait hier nu noir madame du Dcffand Au rival des autrui* du Cid et iVAtkalie. Mannontd, reprit-il très-vivement, m'en prie, Mais ainsi que Tronchin Quinault me le défend.

On dit à Voltaire que le roi avait commandé la statue du maréchal de Saxe et la sienne pour mettre dans la galerie du Louvre; cela n'était pas. C'était M. d'Angivillers ' qui les avait commandées ; et les statues ou bustes sont pour M. deMarigny*.

1 II était Suisse de naissance, et premier médecin du duc d'Orléans. (A. S.) 1 Le comte de la Uillarderic d'AiigiïilIcra, directeur et ordonnateur (•énéral des hàlimcnts, arts, aradéinics et manufactures royales. La personne t[ui occultait cotte plavc était considérée comme ministre à Versailles, et avait le droit Je communiquer avec le roi. (A. S.)

* Le marquis de Marigny, frère de madame de Pompadour. Il avait précédemment rempli la place qu'occupait alors M. d'Angivillers. (A. N.) il. *i

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galle ' :

Lo roi sait que votr* laUm Dana le petit et ilnn le grand Fait toujours une œuvre parfaite; Et, par un contraste nouveau , Il veut que votre lieureui ciseau Pu héros iloM-ïlltlt' au trompette.

Vers de je ne sais pas qui.

Qui peut me consoler du malheur qui m 'arrive? Disait ces jours passes Melporaène a Caron. Lorsque tu lis passer- ù le Kaiu l'Acnérun, Ou» n'a-t-il déposé ses talents mit lu Hive ' 1

Vers d'un tjuldam à qui M. do Vtllelfe avait refusé de faire voir Voltaire.

Petit Vi lieue, c'est en vain Que vous prétende! à la sjlulrat Vous no serai jamais qu'un «lia Qui luuutri! un géant a la foire.

Lundi matin 5.

J'appris hier par d'Argental, qui voit Voltaire deux fois le jour, que Trouchin le croit guéri ; il n'a point de fièvre, il n'est point faible, il crache encore un peu de sang, mais c'est le reste de l'hémorragie : on est persuadé qu'il eu reviendra ; je le verrai peut-être aujourd'hui. On dit qu'il renonce au projet de retourner à Perney, et qu'il fait chercher une maison pour sa nièce et lui ; il la voudrait dans mon quartier, j'en serais fort aise ; il est tant soit peu supérieur à nos beaux esprits.

J'ai reçu enfin le présent de madame de Montagu : ce sont deux cassolettes d'argent que mon orfèvre estime vingt ou vingt-cinq louis; j'en suis désolée, a peine la cauiiaissais-je.

MADAME LA MARQUISE DU SRVFAND A M. HOBACB WAUOXI.

SsunCTS.

La feuille sur la musique est de l'abbé Barthélémy, qui me la donna pour vous l'envoyer ; je soupçonnai qu'elle tous serait aussi inintelligible qu'à moi.

< Célèbre statuaire. (A. N.)

* fioui d'un actnu' qui a rempli avec succès tes rôles de le Kain sur la, scène française. (A. N.)

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Voltaire se porte mieux ; on croit qu'il en reviendra ; je ne l'ai point vu depuis sou accident. Il a vu ce prêtre dont je vous ai parlé, qui lui a fait, signer un écrit par lequel il déclare ' qu'il mourra dans la religion dans laquelle il est né ; qu'il désavoue et condamne tout ce qu'il a fait, dit et écrit, qui a pu causer quelque scandale et nuire a la religion ; son neveu l'abbé Mignot, et l'abbé Gauthier son confesseur, out signé, comme témoins, cet écrit.

LA MÊME AU WtME,

Pari*, dimanche 8 mars 1778.

Ne vous attendez plus à des relations sur Voltaire; il y a quinze jours que je ne l'ai vu, et je compte ne le revoir que quand il viendra chez moi, ou qu'il me fera prier de venir chez lui; il se porte bien; il s'est tiré de son accident comme s'il n'avait que trente ans. Il est uniquement occupé de sa tragédie : on assure qu'on la jouera de demain en huit, qui sera le 16. Si elle n'a pas de succès, il en mourra; mais je suis persuadée que, quelque mauvaise qu'elle puisse être, elle sera applaudie; ce n'est pas de la considération qu'il inspire aujourd'hui, c'est un culte qu'on croit lui devoir; il y a cependant quelques sacrilèges. Vous ai-je mandé qu'il a reçu pendant sa maladie un paquet par la petite poste, qui renfermait un libelle imprimé de soixante pages, le plus outrageant, et qui lui causa la plus violente colère? Ses complaisants voulurent le lui faire jeter au feu avant d'en achever la lecture, qu'il fit tout seul; il dit qu'il voulait le montrer à d'AJembert; je n'ai vu personne à qui il l'ait communiqué. Ce qui est extraordinaire,

1 Cette déclaration était conçue de la manière suivante : • Je soussigué

■ déclare qu'étant attaqué depuis quatre jours d'un vomissement de sang, îi

■ l'âge de quatre- vingt -quatre ans, et n'ayant pu me trame* a l'église, M. le

■ curé de Saint-Sulpice ayant bien voulu ajouter à ses bonne* œuvre» celle dit > n'envoyer M. l'abbé Gaultier, prêtre, je me suis confessé a lui , et que ai

• Dieu dispose de moi, je meurs dans la sainte religion catholique où je suis - né, espérant de la miséricorde divine qu'elle daignera pardonner toutes mes

■ fautes, et que si j'avais scandalisé l'Eglise, j'en demande pardon à Dieu et à

• elle. <%■«', Vm.tjikb.

• Le S mari 1778, dans la maison de M. le marquis de Villetle, en pré-

• sence de M. l'abbé Mignot mon neveu, et de M. I« marquis d» Viltevieilk- . ... .mi. . (A. S.)

eu CORRESPONDANCE COMPLETE

c'est que l'auteur ou les auteurs n'en fassent part a personne.

Je ne suis point de votre avis sur la visite qu'il a reçue de l'abbé; il me semble qu'il a bien fait : il l'a appelé dans son accident; il est censé s'être confessé; l'abbé lui a demandé une déclaration conçue à peu prés dans ces termes :

Je mourrai dans la religion où je suis né; je respecte l'Église ; je désavoue et je me repens du scandale que j'ai pu donner. Le confesseur, son neveu l'abbé Mignot, un autre homme qui était présent, et lui Voltaire, ont signé cette déclaration. Le curé était venu pour le voir ; mais comme Troncbin lui avait défendu de parler, il ne le reçut point, mais il lui écrivit une lettre trèshonnéte, à laquelle le curé a répondu sur le même ton , mats avec une abondance de lieux communs dont Voltaire a été trésfatîgué. Voilà la fin de mes relations ; je ne les reprendrai qu'en cas de nouvel événement; ce que je hais le plus, c'est de raconter; vous le comprendrez aisément, car vous n'aimez pas non plus à faire des narrations.

Il me semble que l'on croit moins à la guerre ici ; elle me parait à moi indubitable; je serais fâchée si elle dérange votre fortune; elle dérangera notre correspondance, et je crois qu'alors vous en serez quitte pour une ou deux lettres par mois ; vous m'indiquerez les mesures qu'il faudra prendre.

Nous avons ici M. et madame Schouwaloff, neveu de celui que vous connaissez ; la nièce est indolente et insipide, le neveu une sorte de bel esprit; mais nous avons un duc de Bragance qui ne s'en ira qu'à Pâques, et je n'y aurai nul regret. Il faut , les gens aimables sont bien rares.

MADAME LA MARQUISE DU 11EFKAND A M. HORACE WALPOLE

Mercredi 18 mari 1778.

J'avais commencé hier à vous écrire, et je me préparais à vous faire le récit de tous nos événements de la veille : la représentation de la tragédie de Voltaire, le combat de M. Ir comte d'Artois et de M. le duc de Bourbon ', occasionné par des insultes que le premier fit à la femme du second au bal de l'Opéra, où la princesse commit l'indiscrétion de lever le

1 Fil» aine du prince de Condé, marié avec la fille du duc d'Orléan*, scenr du duc de Cltartrtt. (A. N.)

masque du comte, ce qui l'irrita au point de lui froisser son masque sur le visage et de lui donner des coups de poing. Elle en garda le secret pendant deux jours ; mais elle n'eut pas la force de garder le silence plus longtemps, et en racontant son aventure à son mari, à son père et à tout le monde, elle traita le comte d'Artois d'insolent, d'impertinent, de brutal, etc., etc. Cela ne pouvait qu'avoir des suites; le roi voulut les prévenir; il commanda aux deux partis de lé venir trouver. Les deux princes et la princesse furent à Versailles dimanche dans la matinée; ils entrèrent les premiers chez le roi, le comte quelques minutes après, et au moment que le roi disait à la princesse qu'il voulait que cette aventure fût oubliée, qu'ils avaient fait tous les deux une grande étourderie , mais qu'on s'attirerait son indignation si l'on venait à en reparler. Le comte ne dit pas un mot et i\e fit aucune excuse. Le roi voulant se retirer, le duc de Bourbon le suivit pour lui parler; mais le roi se retournant, lui dit : N'avez-vous pas entendu que j'ai déclaré qu'on encourrait mon indignation si l'on en parlait davantage? Et il se retira. On peut juger du désespoir de la princesse ; personne ne crut cette affaire finie. Le comte, soupant le soir avec beaucoup de monde, dit et répéta qu'il irait le lendemain matin se promener au bois de Boulogne. Le duc l'ayant su, s'y rendit le lendemain lundi, à huit heures du matin, n'ayant avec lui que M. de Vibraye, son capitaine des gardes. Il attendit environ une heure le comte, qui arriva avec le chevalier de Crussol1, son capitaine des gardes. Us allèrent audevant l'un de l'antre avec grande vivacité; le comte lui dit : Vous me cherchez, me voilà. Le duc lui demanda de consentir qu'il ôtât son habit, parce qu'il eu serait gêné; le comte y consentit, et dit qu'il en allait faire de même. Ils se battirent trèsbien, le comte avec impétuosité, le duc avec beaucoup de sangfroid ; ils se portèrent six bottes sans se blesser, et voulant porter la septième, le chevalier de Crussol se mit entre eux deux et leur dit que c'en était assez. Le comte dit au duc : Êtesvous content? — Parfaitement, répondit le duc. Si cela est, reprit le comte, embrassons-nous, faisons la paix, et allons dîner ensemble. Le duc s'en excusa snr ce qu'il fallait qu'il allât rassurer sa femme, son père et sa sœur. Ils se séparèrent; le duc retourna chez lui , où , très-peu après être arrivé , on entendit un bruit de chevaux : c'était M. le comte d'Artois, qui ■ Frère du baron de Cnluol-FloreuMC. (A. N.)

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6W COMIESPONDANCE COMPLÈTE

entra de la meilleure grâce du momie, baisa la main de madame de Bourbon, lui demanda mille pardons, et l'assura qu'au bal il ne l'avait pas reconnue.

Ainsi s'est terminée cette querelle. Tons ces princes furent l'après-dlnée à la tragédie de Voltaire, et reçurent les pins extrêmes applaudissements du parterre et des loges. Le succès de la pièce a été très-médiocre : il y eut cependant beaucoup de claquements de mains, mais c'était plus Voltaire qui en était l'objet que la pièce.

Hier matin les deux princes ont reçu une lettre de cachet, le comte pour aller à Choby, et le duc à Chantilly. Voilà cette affaire terminée, et qui m'a beaucoup coûté à vous raconter, ayant l'esprit très-préoccupé d'un autre sujet.

Enfin voilà donc la guerre déclarée ! Votre ambassadeur a reçu son rappel; il partira peut-être demain.

Ne craignez point mes doléances, il est inutile que je vont dise ce que je ne vous apprendrais pas. Rappelez-vous tout ce qui s'est passé entre nous, et je vous laisse juge de ce que je pense. J'espère que vous m'informerez de ce que je devrai faire pour vous donner de mes nouvelles, car je ne veux pas croire que vous ne comptiez plus en recevoir.

Cette lettre accompagnera le livre ' que madame de BeaiiTau vous envoie.

Ah! j'ai une triste destinée, et je semble être faite pour vérifier ce vers de Saint-Lambert :

Il n'a plut en mourant à perdre que la vie.

Voici une épigramme sur la prétendue confession de Voltaire :

Voltaire et l'Atteignant, ton» deux d'humeur gentille , Au même confesseur ont fait le même aveu.

En tel ras il importe peu Que ce soit à Gauthier, que ce soit à GanjiriDe; Monsieur Gauthier pourtant me semble bien trouvé;

L'honneur de deux cure* semblables

A bon droit était réservé

Au chapelain de* Ineurablei.

Cet abbé Gauthier est en effet chapelain des Incurables*. Cette lettre est écrite à huit heures du matin; j'y pourrai

I Nouvelle édition des Maximes de la Roehrfaucaud ', imprimée au Louvre. (A. N.)

" H»{>ita! i. Paru. (A. S.)

ajouter, si j'apprends quelque choie qui en vaille la peine ; elle vous sera vraisemblablement rendue par votre ambassadeur ■ (lord Stormont).

Je viens de recevoir d'un de mes amis la relation de ce qui s'est passe lundi, Je la lui avais demandée, me méfiant de moi, car je suis bien éloignée de croire savoir raconter; je vous l'envoie, parce qu'elle est beaucoup mieux que la mienne, et que vous pourrez la montrer. Le M. de B. chez qui M. le comte d'Artois alla dîner, est le baron de Bezenval; je ne savais pas la particularité de la lettre du comte d'Artois au roi.

J'ai écrit ce matin un mot à votre ambassadeur; il me mande qu'il me viendra voir demain entre cinq et six heures. Je le regrette, je l'avoue, et je n'ai rien vu en lui qui ne soit honnête et raisonnable.

Jeudi S midi.

Je vis hier ta duchesse de Leinster et milady Louise ' : la première compte rester ici plusieurs mois, l'autre retournera à Londres dans trois semaines. *•

.l'aurai tantôt la visite de milord Stormont ; je crois qu'il partira demain ; vous recevrez par lui mon paquet.

M. Fnllerton partira dimanche, je pourrai vous écrire par lui, s'il arrive quelque chose qui vaille la peine de vous être mandé.

Écrivez-moi un mot de remercfment pour madame de Beauvau, que je puisse lui montrer.

I* comte d'Artois a ordre de ne recevoir a Choisy que sa * maison, et trois autres personnes, qui sont MM. d'Esterhazy *, de Nassau * et de Beeemâl \

M. de LaiiBtm * a fait un marché effroyable avec le prince

1 I-ady Louise Conolly, sœur delà duchesse de Leînstcr, mariée à M. Thomas Conolly, de Castleton , en Irlande. (A . N.)

* Le mènie M. d'Esterhaiy dont il a drjà été parlé dans cet lettres , fils d'un descendant de cette illustre famille Longrouc , qui s'était marié et tiar en France. (A.N.)

3 Le même prince de Nassau qui commandait une flottille espagnole de du» loupes canonnières au mémorable bombardement de Gibraltar. (A. N.)

* Le baron de Bczenval , lieu tenant- colonel des gardes-* uigses. Il raconte dans ses Mémoire* l'histoire de ce duel Jtveo bennrottp de détail*. (L.)

■ Le duc de Lsuttin était déjà accablé de délies avant qu'il rceneillit le tilrt et les biens de sa famille, A la mort de son oncle, le maréclial duc de Birnn. Le marché avec le prince de Rohan Ouémenée, dont il est parlé ici, peut serrir à prouver sa parfaite ignorance ou insouciance , tant des affaires en

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de Guémenée : il lui a vendu tout son bien, à la charge de payer . toutes ses dettes, de remplir tous ses engagements et de lui faire quatre-vingt-mille livres de rente viagère , qui seront , diton , mal payées , parce que M. de Guémenée est lui-même fort dérangé. Madame de Lauzun loge actuellement chez madame de Luxembourg. Elles ont l'une et l'autre une conduite admirable, l'une par sa douceur et sa patience, l'autre par sa générosité, et toutes les deux par leur amitié réciproque.

La pièce de Voltaire fut jouée hier pour la seconde fois; dès qu'elle sera imprimée, je vous l'enverrai. Je crois que d'ici à quelques mois il n'y aura point de changement daus la correspondance de nos nations.

MADAME LA MARQl'ISE DU DEFFAND A M. HORACE WALPOLE.

P.uïs, dimanche 22 mars 1778.

Quand vous recevrez xctte lettre-ci , yous en aurez reçu une immense par feu votre ambassadeur qui partit hier à six heures du soir.

Depuis cette lettre, M. Franklin a été présenté au roi : il était accompagné d'une vingtaine d' insurgent s , dont trois ou quatre avaient l'uniforme. Le Franklin avait un habit de velours mordoré, des bas blancs, ses cheveux étalés, ses lunettes sur le nez et un chapeau blanc sous le bras. Ce chapeau blanc est-il symbole de la liberté? Je ne sais point le discours qu'il fit, mais la réponse du roi fut très-gracieuse, tant pour les Provinces-Unies que pour lui Franklin, leur député; il loua la conduite qu'il avait tenue et celle de tous ses compatriotes. On ne sait point quel titre il va avoir, mais il ira à la cour tous les mardis, ainsi que tous les diplomatiques.

Vous vouliez me consoler, et vous y avez réussi, du moins en quelque sorte. Je ne connais de bonheur que celui d'être aimé de ce qu'on aime , et quoique une absence éternelle soit une horrible souffrance, on la supporte patiemment quand on peut

général que des siennes en particulier- Lu prince de Gncmenre était encore plus ruine que lui , ainsi qu'il le prouva quelques année) après par une banqueroute considérable, qui entraîna la ruine de plusieurs ceiiuiiucs de familles laborieuses, à qui ses agents avaient su persuader de placer leur petite fortune

compter que l'on n'est point indifférent à ce f|ue l'on aime. Je ne me permets pas d'en dire davantage.

Je suis curieuse de savoir comment milord Stormont sera reçu à votre cour. Lui saura-t-on mauvais gré de n'avoir pas découvert ce qui se passait? Il m'a paru affligé. Vous aviez bien prévu tout ce qui arrive aujourd'hui. Je me souviens très-bien de tout ce que vous m'en avez écrit dés le commencement : vous avez un très-grand et bon esprit, mais cependant qui ne vous garantit pas de quelques méprises dans les jugements que vous portez; je le sais par expérience, et tout à l'heure à l'occasion de Voltaire ; vous ne jugez pas bien des motifs de sa conduite; il serait bien fâché qu'on crût qu'il ait changé de façon de penser, et tout ce qu'il a fait a été pour le décorum, et pour qu'on le laissât en repos. Je n'ai pu avoir la lettre qu'il a écrite au curé de Saint-Sulpice ; je voulais vous Fenvoyer, elle est fort bien. Il se porte beaucoup mieux; il ne crache plus de sang; il sortît hier la première fois, et il me fit dire, par M. d'Argental, qu'il me viendrait voir incessamment. Je l'attendrai, je n'irai point chez lui; sa nièce et M. de Villette sont des personnages que je ne me soucie pas de voir.

Je ferai lire par Wiart à l'abbé (Barthélémy) vos remerclments et vos éloges ; cet abbé a de l'esprit , mais il est bien provençal. Le Castellane me plaît davantage; il est caustique, mais plus sincère ; il est fâcheux de bien démêler le caractère et les défauts de tous ceux qu'on voit, quand on ne peut pas s'en passer. Il est bien malheureux d'être par son caractère sujet à l'ennui ; c'est un état que l'on ne peut pas supporter, et qui est cause que pour s'en délivrer on tombe dans tous les inconvénients imaginables.

Je crois qu'en voilà assez pour aujourd'hui ; peut-être vous écrirai-je encore, ou par le Fullerton, ou par la poste de jeudi.

Ce sera M. Fullerton ' qui vous rendra cette lettre; il partira demain matin; je n'ai rien à y ajouter, si ce n'est de vous prier de dire mille choses pour moi à M. Conway, à milady Ailesbury, et réitérez-lui mes remerclments sur son dernier présent; voilà M. Fullerton qui arrive, je vais lui donner ma lettre.

■ Feu le colonel Fullerton, de Fullerton en Ecosse, était secrétaire d'ambassade avec lord Sionuoni à Pari*. (A. N.)

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LA. MARQUISE DU DKFFAHD A H. HORACE WALPOLE

Paria, 11 avril 177t.

Je suis fort contente que vous ayez reçu mes paquets; j'ai beaucoup à vous remercier de votre dernière lettre.

Je voudrais bien pouvoir prendre des espérances pour la paix; mais comme je n'en attends pas de certains avantages, j'en attends plus tranquillement la décision. Je m'acquitterai de vos remerclments pour madame de Beauvau ; si vos louanges ne lui paraissent pas excessives, il faudra que son amour-propre soit un peu fort.

Je puis me tromper sur les sentiments de votre jeune duc {de Richmond); je suis comme Agnès, je ne m'aperçois pat quand on se moque. Je crois volontiers ce que vous me dites, que trop de sentiments le partagent pour qu'aucun soit bien fort.

J'eus enfin hier {a visite de Voltaire; je le mis à son aise, en ne lui faisant aucun reproche; il resta une heure, et fut infiniment aimable. Je n'avais chez moi que madame de Cambis, la Sanadona, et une de nos habitantes de Saint-Joseph. Il vient d'acheter une maison dans le quartier de Richelieu; il compte y passer huit mois de l'année, et les quatre autres à Ferney; il est aussi animé qu'il ait jamais été. Les honneurs qu'il a reçus ici sont ineffables; il n'y en a d'aucun genre qui lui ait manqué. Il est suivi dans les rues par le peuple, qui l'appelle Y homme aux Calât. Il n'y a que la cour qui se refuse à l'enthousiasme ; il a quatre-vingt-quatre ans, et en vérité je le crois presque immortel; il jouit de tous ses sens, aucun même n'est affaibli : c'est UO être bien singulier, et en vérité fort supérieur. S'il me voit souvent, j'en serai fort aise; s'il me laisse là, je m'en passerai, je ne me permets plus ni désir ni projet. Je suis très-aise de ce que votre roi a fait pour le duc son frère ', et que l'état de ta duchesse soit assuré. Pour monsieur votre neveu *, je ne le peux pas souffrir. Il faut que ce soit pour vous un devoir indispensable de vous en occuper; si cela n'était pas, vous le laisseriez là, vous n'aimez pas ce qui vous gène. Cepen-

1 En i-econnaiuant le mariage du duc de Glocester avec la cointeue douairière de Waldegrare, nièce d'Horace Walpolc (A. S.) * George, comte d'Orford. (A. M.)

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dant tous êtes comme tout le monde ; on préfère des occupations, même désagréables, au far nîente.

Je crois que notre roi et ses ministres, excepté le Sartine ', ne désirent point la guerre; mais le cri de la nation est pour qu'on la fesse. Ce que je pense sur ce qui en arrivera est tantôt oui, tantôt non.

Je ris quand je lis dans vos lettres que tous voudriez, avoir le temps de vous ennuyer; tous seriez, je vous assure, de bien mauvaise humeur, si cela vous arrivait.

Vous ne me parlez point de changement dans votre ministère, le bruit courait, ici qu'il y en avait; tous craigniez, je crois, que je ne vous cite.

Je vous envoie cette lettre par M. Blaquière, qui part demain.

On disait ces jours-ci que milord Stormont allait revenir, je n'en crois rien.

La jeune duchesse de Mortemart * vient de mourir de la petite vérole.

On dit la reine grosse; elle croit l'être, mais cela demande confirmation.

Vous dites que l'on ne s'aperçoit pas de la diminution de mon esprit; oht je suis bien sure du contraire.

Pari», 31 mai 1778.

Je n'ai point pu répoudre plus tôt à votre lettre du 22; j'ai été troublée et occupée tristement par des événements domestiques. Colman fit une chute de quelques marches sur un escalier, si rude et si terrible, qu'il vomît le saug; il n'a point paru avoir de commotion à la tète; on n'a point démêlé dans quelle partie du corps le dépôt se soit formé. Soit que la goutte, à laquelle il était sujet, se soit jointe à cet accident, il souffrait tantôt dans un endroit et tantôt dans un autre ; enfin, le neuvième jour de sa chute, qui était hier, il mourut; c'est une perte ; il y avait vingt et un ans qu'il me servait, il m'était utile à diverses choses, je le regrette, et puis la mort est un événement si terrible, qu'il est impossible qu'il ne produise de la tristesse.

1 Le ministre de la marine. (A. N.) s Bée d'Harcoorl. (A. N.)

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change d'avis aujourd'hui, parce que je ne veux pas interrompre un commerce qui est la plus agréable et peut-être l'unique circonstance de ma vie qui me la rende supportable.

Je vous remercie de toutes les nouvelles que vous m'avez mandées ;je ne puis pas vous rendre le change; il me semble que je suis encore moins instruite que les gazettes. Je prends si peu de part à tout ce qui se passe, que mon ignorance peut être l'effet de cette indifférence. Tout ce que je sais, c'est que le maréchal de Broglie a le commandement des troupes de Bretagne et de Normandie, que son frère ne sera point avec lui, mais qu'il commandera à Metz. Tout le monde part, c'est-à-dire tous les gens avec lesquels je vis.

L'abbé Sîgorgne est ici, et je compte qu'il y restera jusqu'au mois d'août que mon neveu d'Anlao me viendra trouver. Madame de Luxembourg ne s'établira à aucune campagne, mais elle fera des courses continuelles tout l'été et tout l'automne. J'envie bien votre caractère qui lait que rien ne vous est nécessaire, et que vous vous suffisez à vous-même. Moi, c'est tout au contraire; je n'ai pire compagnie que moi-même, et pour peu qu'on m'aide a la connaissance que j'ai de mes défauts, je me deviens tout à fait insupportable ; il me faut de la société, soit des vivants, soit des morts; je n'en puis avoir avec ces derniers, parce que presque aucune lecture ne me platt. Ah ! que ceux qui désirent de vivre longtemps se font une grande illusion !

Vraiment j'oubliais un fait important, c'est que Voltaire est mort; on ne sait ni l'heure, ni le jour; il y en a qui disent que ce fut hier, d'autres avant-hier. L'obscurité qu'il y a sur cet événement vient, à ce qu'on dit, que l'on ne sait ce que l'on fera de son corps; le curé de Saint-Sulpice ne veut point le recevoir, L*enverra-t-on à Ferneyî il est excommunié par l'évêque dans le diocèse duquel est Ferney. Il est mort d'un excès d'opium qu'il a pris pour calmer les douleurs de sa strangarie, et j'ajouterais d'un excès de gloire, qui a trop secoué sa faible machine.

MADAME LA MARQUISE DU DEFFAND A M. HORACE WALPOLE. Paris, dimanche 7 juin 1778.

Votre dernière lettre est du 28 ; j'aurais du la recevoir mer-

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credi dernier. Je vous ai écrit plusieurs fois depuis l'arrivée et le départ de M. Selwyn ; mais comme nos lettres ne contiennent rien de bien important, c'est un petit malheur «pie leur retardement. J'espérais apprendre par celle que je reçois aujourd'hui quelques nouvelles de votre chose publique. Sur le départ de votre flotte, sur tes changements dans votre ministère, on débite ici bien des nouvelles qui demandent confirmation, mais qui font conjecturer que la guerre avec vous n'est pas chose certaine, dont je suis fort aise. 11 est naturel que je craigne la guerre, aimant ma patrie, et étant fort loin de haïr la vôtre.

Je vous ai appris, dans mes précédentes lettres, la nomination du maréchal de firoglie pour commander nos troupes de Bretagne et de Normandie; il y a dix lieutenants généraux et vingt maréchaux de camp, sans compter l'état-major et l'artillerie ; le jour du départ n'est point fixé ; il y a des paris qu'ils ne partiront point, et que tout ceci s' accommodera; Dieu le veuille.

Je ne vous trouve point à plaindre de la vie que vous menez, elle est conforme à vos goûts. Pour moi, je pousse le temps avec l'épaule (passez-moi le dicton), et quoiqu'il me paraisse long, il m'est cependant démontré qu'il ne saurait l'être.

Je crois vous avoir mandé que l'abbé Sigorgne était ici; c'est cet abbé de Mâcon. J'attends mon neveu dans le mois d'août. Madame de Luxembourg est à Sainte-Assise jusqu'au 16 de ce mois. L'Idole partira le 15 pour Plombières. Pour madame de Mirepoix, je la vois un quart d'heure tous les quinze jours. Je vois souvent la duchesse de BoufHcrs et la comtesse de Broglie ', et madame de Cambis. Je soupe une fois la semaine chez les Necker, et une autre fois chez la comtesse de Choiseul, qu'on appelle la Petite Sainte. Mes seules correspondances par la poste sont vous et Chanteloup, je n'en ai point d'autres. Voilà mon histoire.

Je vous ai raconté celle de la fin de Voltaire; le supplément sera de vous apprendre qu'après l'avoir embaumé, et que la sépulture lui avait été refusée a Saint-Sulpice, son neveu, l'abbé Mignot, l'a conduit à un bénéfice qu'il a auprès de Troyes, et l'a fait enterrer dans l'église des Bernardins '. Il a fait par son

■ Elle» liraient sœur». (A. N.)

1 A l'abbaye de Srellièrcn , dans le diocèse de Troye», où Mil monument n'était composé, jusqu'au temps de la Révolution , que d'une simple pierre, sur laquelle on avait gravé : Ci-gît Vollairt. On lui éleva ensuite un cénotaphe dans l'église de Sainte-Geneviève à Paris, appelée le Panthéon. (A. N.)

testament madame Denis, sa nièce, sa légataire universelle, et a laisse1 cent mille francs a l'abbé Mignot, et autant à «on petitnereu M. d'Horuoy, conseiller au Parlement.

L'usage est que les Cordeliers célèbrent une messe solennelle des morts a chaque académicien, ils la refusent à Voltaire. L'abbé de Radonvilliers ' devrait faire la réception de son successeur; il s'en dispensera, et ce sera vraisemblablement d' Alembert qui y suppléera. Voilà, en vérité, tout ce que je sais.

J'apprends dans l'instant que Jean-Jacques s'est enfui eu Hollande; il parait des Hémoires de sa vie, qu'il dit lui avoir été votés, et l'on prétend qu'il y a la rage de tout le monde, et surtout des femmes.

MADAME LA MARQUISE DU DEFFAND A M. HORACE WALPOLE. 17 juin 177*.

Je m'attendais à avoir de vos nouvelles aujourd'hui; c'est l'octave de votre dernière lettre. Est-ce quelque accident qui soit la cause que je n'en ai point reçu? est-ce une réforme que vous voulez établir? Si c'est cette dernière raison, je m'y conformerai, mais je ne la veux pas prévenir.

Je suis attentive sur tout ce qu'on dit de la guerre : l'opinion du plus grand nombre est qu'd n'y en aura pas, mais ceux que je crois le mieux instruits croient le contraire. Je voudrais bien que ceux-ci se trompassent, je ne puis pas supporter l'idée de vous compter du nombre de nos ennemis; et quoique je sois sans espérance de vous jamais revoir, je voudrais n'en avoir pas la certitude.

J'eus hier la visite de madame Denis; c'est une bonne grosse femme, sans esprit, mais qui a un gros bon sens, et l'habitude de bien parler, qu'elle a sans doute prise avec feu son oncle. Elle est (comme je crois vous l'avoir déjà mandé) sa légataire universelle ; elle aura plus de soixante-dix mille livres de rente, plus de la moitié viagère, un mobilier très-considérable, entre autres une bibliothèque de quinze mille volumes, presque tous remplis de remarques et de notes de la main de Voltaire; c'est un effet bien précieux, et qu'elle vendrait tout ce qu'elle voudrait, mais elle est bien résolue de ne s'en point défaire. Elle

> Eifrjésuite, qui avmit été précepteur du roi Louîa XVI. (A. N.)

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prétend que Voltaire ne laisse aucun manuscrit; il faisait imprimer à mesure qu'il composait, il n' attendait pas que l'ouvrage fut fini.

Les calottes de nos deux cardinaux sont arrivées; on a donné a l'archevêque de Rouen, cardinal de la Rochefoucauld, l'abbaye de Fécamp, qui vaut cent vingt ou cent quarante mille livres de rente; et au prince Louis, grand aumônier et coadjuleur de Strasbourg, aujourd'hui cardinal de Guémenée1, quatrevingt mille livres de rente sur les économats, qui s'éteindront quand il entrera en possession de l'évéché de Strasbourg.

Voilà les nouvelles qui valent la peine de vous être mandées; il y a plusieurs mariages qui ne vous font rien, celui par exemple d'une petite mademoiselle de Verdelût que vous avez pu voir chez le feu président; elle vient d'épouser son petit-neveu le vicomte de Tillières*?

J'ai vu depuis madame de Jonsac; j'aimerais assez à la voir plus souvent, quoique nous ayons bien peu de rapports dans nos façons de vivre et de penser.

Il est certain que la ressemblance de caractère n'est pas nécessaire pour former des liaisons; une personne vive peut aimer une indolente, mais il faut quelque conformité dans la façon de voir et de juger. Quelqu'un dénué de goût et de justesse ne peut jamais plaire à quelqu'un qui juge bien de tout.

Dites-moi, si vous le savez, ce que c'est que la comtesse de Cartisle, mère de milord Carliste ' ? Elle me vient voir quelquefois; je ne sais si c'est une femme fort raisonnable : elle s'est établie à Gbaillot, parle beaucoup et bon français; elle n'a rien de choquant ni d'intéressant. Serez-vous privé tout cet été des Conwav, des Ossory, etc.? Je vous plaindrais si cela était, car, vous avez beau dire, vous ne haïssez point la société. Je vous prie de parler quelquefois de moi aux miladys Churchill et Cadogan, et quelquefois aussi à rnilady Lucan.

' Il prit le nom de cardinal do Rohan. (A. N.)

1 D'une ancienne et illustre famille de Normandie, dont le nom était La Teneur. (A. H.)

* lubellc llvr.wi, fille itn fjiinirième lord Byron. Après la mon du comtr de Carlislo, elle «jioim,i «ir William Musgrave, d'IEayton-Casile, dan) le CHmlj.Tlai.il. (A. M.)

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MADAME LA MARQUISE DU DEFFAND A M. HORACE WÀLPOLE, Dimanche fit juin 177S.

Je ne puis vous dire affirmativement s'il y a une de mes lettres de perdue , je ne le crois pas ; mais en cas que cela soit, ce serait la plus petite perte qu'il se pût faire. Il n'en serait pas de même de la vôtre d'aujourd'hui, qui est du 22. Les détails que vous me faites m'ont extrêmement amusée; je connais toutes vos nièces, mais cependant pas aussi bien que je le désirerais. Laure, Marie, Horatie, ne sont-ce pas les tilles de la duchesse '? Comment s'appellent les filles de l'évéque*? quelles sont les petites qu'où doit vous laisser? Faites-moi entendre loat cela. Je trouve les reparties de Marie ' fort spirituelles; je vois avec beaucoup de plaisir que vous passerez un été très-agréable, et j'espère que la goutte vous laissera en repos.

Je vois que vous ne vous occupez pas plus de la politique que moi ; mais malgré le peu d'attention que je fais à tout ce qui se débite, je ne doute pas que nous n'ayons la guerre. Le maréchal de Broglie part le 10 pour visiter les côtes; je ne sais où il formera un camp. M. de Beauvauest un de ceux qui l'accompagnent, ce qui fera une absence de quatre ou cinq mois.

Je crois vous avoir mandé que le maréchal n'avait pu obtenir d'avoir avec lui son frère * ; il ira à son commandement de Metz : c'est un grand dégoût; il le sent très-vivement.

Une nouvelle sure, mais qu'on dit encore à l'oreille, c'est que le roi donne à la fille de M. de Guines cent mille écus, et qu'elle épouse M. de Charlus', fils unique de M. de Cas tries : c'est par le crédit de la reine que cette grâce est accordée.

II n'est plus question de Jean-Jacques ni de ses Mémoires;

1 Les fille» de feu la duchesse de Cloccstrr, par son premier mariage awr le comte George Walilcgravc, qui mourut en 1763. (A. N.)

3 M. Frédéric Keppel , éveque d'Excter, qui avait épousé une sœur de I* duchesse de Glocesier. (A. N.)

3 Lady Marie Waldcgrave, seconde Rite du comte de Waldefrave, doit il vient d'être parlé. Elle épousa depuii le comte d'Eoaton, fila aûié du due de Graflon, et mourut en 181)8. (A. S.)

* Le comte de Broglie, comme maréchal des logis général. (A. N.)

6 Madame de Charlus, née deCuines; elle laiss* en mourant un fils unique, M. de Char lui, qui prit ensuite le nom du duc de Castriea son père, et futur le point d'être maasacré par quelque* hommes de la populace de Paris, aprfl ton duel avec M. Charles Lameth, au commencement de la Révolution. (A. S.]

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un ne sait ce que tout cela est devenu. Voltaire est oublié comme s'il n'avait pas apparu ; les encyclopédistes auraient désiré qu'il eût vécu au moins quelques mois de plus; il avait des projets d'entreprise qui auraient rendu l'Académie plus utile ; c'était un chef pour tous les prétendus beaux esprits, dont le dessein est de devenir un corps tel que la noblesse, le clergé, la robe, etc.

L'Idole et sa belle-fille partiront jeudi pour Plombières; elles y trouveront mon neveu d'Aulan, qui me viendra trouver dés que je l'appellerai ; il me marque une soumission, une tendresse qui mériteraient une meilleure succession.

Dites-moi naturellement si vous vous souciez de celle que je vous destine, et si vous ne vous sentez nulle répugnance que votre nom soit écrit dans un manuscrit qui ne pourra être ignoré ' ; j'attends de votre franchise que vous me direz naturellement ce que vous pensez sur cela.

Je ne sais point faire de transition ; il faut que j'aie la liberté de passer d'un sujet à un autre, comme cela me vient.

M. de Beauvau m'envoya l'autre jour la relation du combat d'une de nos frégates, nommée la Belle Poule, contre une des vôtres (non pas poule, mais frégate). En lui répondant, il me souvint d'un vers de la Fontaine; je l'écrivis :

Une poule survint,

Et voilà U guerre allumée.

Cette citation a eu beaucoup de succès, d'Alembert a daigné la trouver jolie; il a fait plus : rencontrant Wiart dans les Tuileries, il lui a demandé de mes nouvelles. Voilà ce qu'il y a de plus nouveau à vous apprendre.

Je suis tentée de vous envoyer des vers extrêmement bêtes de Marmontel, pour mettre au bas du portrait de d'Alembert; je crains de vous les avoir déjà écrits.

Ce gage à l'amitié rend un culte assidu, Se dérobe à la gloire et se cache a l'envie ;

Modeste comme le génie,

Et simple comme la vertu.

Je vais faire dans cet instant l'action la plus folle, je vais souper à Roissy * ; je vais avec une madame de Scbouwaloff et peut-être avec son mari, les plus tristes et ennuyeux person-

< Elle veut parler du legs qu'elle lui avait fait de tousses manuscrits. (A. N.) a La maison de campagne de M. de Garantît). (A. N.)

nages ; je reviendrai avec eux , j'aurai fait dix lieues et passé quatre heures arec cette agréable compagnie pour aller trouver des personnes assez aimables, mais qui se soucient de moi te» cosi, et dont je ne me soucie pas davantage; cette action et beaucoup d'autres me démontrent bien que je n'ai pas le sens commun ; mais je proteste bien affirmativement que ce sera ma dernière sottise dans ce genre. Ces SchouwalofF sont des neveux de notre ami.

MADAME I.A MAROl'ISF. ne DEFFAND A M. HORACE WALPOIE. Paria , dimanche i juillet 1778 '.

Ah! vous n'êtes plus dans le doute; vous n'auriez pas du l'être il y a longtemps * : c'est pour cela que je commençai ma dernière lettre où je répondais à vos questions sur cet article par cette espèce de dicton : Pourquoi le dire, on le voit bien. Vous ne comprîtes peut-être pas ce que cela voulait dire; il m'en vint la pensée en relisant ma lettre ; mais les quatre pages étaient remplies ; il aurait fallu y ajouter une explication ou en recommencer une autre, je n'en eus pas le courage, et vous vous seriez bien passé que je l'aie aujourd'hui. Laissons cet ennuyeux verbiage et parlons du grand événement, du combat naval du 27 juin*, à onze heures du matin, qui a duré trois heures. On prétend ici que nous avons eu tout l'avantage ; mais comme il n'y a pas eu un raissean de pris de part et d'autre, cela n'est pas bien démontré ; il n'y a que la volonté où nous étions de recommencer et la retraite de votre Botte qui en soient an indice.

M. de Beauvau m'avait promis vendredi au soir qu'il m'enverrait une relation le lendemain; je l'attendais hier : je ne l'ai point reçue; si elle ne m'arrive pas par lui, je tacherai de l'avoir par d'autres, et de la joindre a cette lettre. Voilà un

1 II faut qu'il y ail erreur dans ta data de cette lettre du t juillet, puisque l'action entre l'amiral Keppel et la flotte française n'a eu lieu que le 17 de re moi), et non de juin. Mais comme l'éditeur n'a pu parvenir à déterminer, arec la certitude qu'il avait désiréa, la véritable date de cette lettre, il I'' laissée telle qu'elle se trouve dan» le manuscrit. (A. N.)

1 Elle veut dire relativement à la paix ou à la guerre entre la France et . l'Angleterre. (A. N.)

3 A Oueuant, entre le oomle d'OrvilUen et l'amiral Keppel. (A. X.)

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j;rand événement, mais qui peut-être amènera la paix; je l'espère, non par raisonnement, mais par instinct. Je serais bien affligée que la guerre continuât; je ne prévois pas cependant qu'elle nuise à notre correspondance, et vous savez bien qu'elle ne dérangera rien à nos projets.

MUady Carlisle a reçu de son fils une lettre du 24 juin, datée de Philadelphie ; il n'avait pas beaucoup d'espérance de réussir dans sa négociation ; elle avait reçu aussi une lettre du Selwyn, il m'y faisait des compliments; je ne sais (fou vient il ne m'a pas écrit : il loi marque aussi qu'il passera par Paris en retournant à Londres. Je ne doute pas que je ne puisse trouver quelques occasions pour tous faire tenir la Bibliothèque des Romans, j'en ai quatre on cinq feuilles que je ne saurais lire. Un de mes plus grands chagrins, c'est de ne trouver aucune lecture qui ne m'emmie à la mort; je trouve que les vivants et les morts sont presque également ennuyeux. Retomberai-je dans mes anciennes vapeurs? c'est là ma crainte; mais n'ayez pas peur que je vous en entretienne.

Mademoiselle Sanadon part mardi on mercredi pour Praslin, aii elle restera quinze jours. L'habitude me l'a rendue nécessaire; je souffrirai de son absence. Mon neveu arrivera à la fin de cette semaine ou an commencement de P autre; je ne sais s'il me sera d'une grande ressource. La liberté, qu'on regarde comme le plus grand bonheur, a bien ses inconvénients; être isolé ne me paraît pas un bien. Je serais portée à croire que des devoirs qui ne tiennent pat à fat servitude sont nécessaires. Dans les convents, le coup de cloche est ce qui rend la vie des religieuses supportable; le désoeuvrement enfin ne me paraît pas no bien.

Les Mémoires de Rousseau ne paraissent point, on en a seulement la Préface, je vous l'envoie; je crains de vous l'avoir déjà envoyée.

Je ne fermerai cette lettre que ce soir, pour y pouvoir joindre la relation du combat; si je ne puis l'avoir aujourd'hui, je vous l'enverrai l'ordinaire prochain.

LoncK h sept heure*.

Il n'y a point eu hier de relation ; il en doit paraître une cette après-midi, je vous l'enverrai jeudi : le temps presse, bonjour.

P.ri», tî juillet 1778.

Je ne vous ai point écrit dimanche, parce que je n'eus point de vos lettres. Je me suis prescrit de suivre votre marche ; vous avez mille rapports avec la Divinité, mais particulièrement celui qu'on ne sait avec vous, non plus qu'avec elle, si l'on est digne d'amour ou de haine. Votre lettre du 13 n'est arrivée qu'aujourd'hui 22. La correspondance ne sera point vraisemblablement interrompue; on ne peut, ce me semble, être plus en guerre que nous ne le sommes : si la paix succède, et que ce soit bientôt, ce ne sera pas, selon toute apparence, M. de Ghoiseul qui en aura l'honneur. M. de Maurepas se porte a merveille, et son crédit, loin de s'affaiblir, augmente tous les jours.

Notre ministère n'est pas brillant; mais ne vous parait-il pas assez raisonnable? On aura un arrêt dans deux jours, que j'aurais pu vous envoyer aujourd'hui ; les Necker, chez qui je soupai hier, me le devaient donner; je l'oubliai, mais vous l'aure* incessamment : il s'agit d'un grand changement dans l'administration. Je n'entreprendrai pas de vous dire quel il sera , je m'embrouillerais , et vous vous moqueriez de moi. Je pense quelquefois au genre d'esprit que la nature m'a donné, car l'art n'y a rien , ajouté, et le nombre de mes années n'est pas assurément celui de mes connaissances. Je pense quelquefois dans mes insomnies aux différents jugements que l'on porte de moi; ils sont presque tous Eaux : vous-même vous vous y trompez. Tout ce que je conclus sur mon sujet, c'est que j'aurai mené une vie bien inutile, bien puérile, et que ce n'était pas la peine de me faire vivre aussi longtemps; il y a cependant un nombre de gens qui me croient beaucoup d'esprit, et ceux-là en ont si peu, qu'ils loueraient et approuveraient tout ce que je pourrais dire de béte et d'absurde.

Je me fais lire actuellement ma correspondance avec Voltaire; je ne doute pas qu'on ne fasse un recueil de toutes ses lettres; mon recueil en pourra fournir plusieurs de très-bonnes. Ce sera à vous à enfaire le choix. J'aimerais fort à vous voir encore une fois, non pas par un mouvement de cette passion folle que vous me supposez toujours et que vous croyez incurable, mai» parce qu'à beaucoup d'égards je vous trouve du bon sens; je vous en trouverais peut-être encore davantage, si vous me

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disiez naturellement tout ce que vous pensez ; mais la prévention que vous avez de mon imprudence borne infiniment votre confiance, surtout par lettres.

A propos de cela, j'en ai un si grand amas des vôtres, que je compte les brûler,- celles que f aurais du plaisir à relire, et que j'ai remises entre vos mains, le sont sans doute : celles qui subsistent dans tes miennes, dont un grand nombre sont remplies d'esprit et d'idées, ne sont pas propres à satisfaire mon amourpropre ni mes sentiments, si sentiment il y a.

Mais, dites donc, est-ce que vous ne voyez ni n'entendez parler du jeune duc"*. Il a ici une correspondance très-établie , et à laquelle il -est très-exact; c'est un homme d'esprit, sans doute, mais en le comparant à un ouvrage, est-il bien fin? N'y aurait-il pas quelques coups de crayon ou de rabot à y donner? Je crois son cœur excellent ainsi que sa morale, mais n'y a-t-il rien à désirer à son entendement? Je m'en rapporte à vous. J'aimerais bien à causer avec vous, et quoique vous détestiez la causerie, à ce que vous dites, vous vous en acquittez fort bien. Il n'y a que vous avec qui je puisse jaser, il n'y a que vous a qui j'écrive sans peine et sans effort; toute autre correspondance me fatigue et m'ennuie; presque personne ne pense, et qui que ce soit ne dit ce qu'il pense; enfin, étant bien persuadée du peu que je vaux , je ne trouve néanmoins personne qui vaille quelque chose.

LA MÊME Al MÊME.

Paria, dimanche Ï3 août 177S.

Je fis bier un tour de force le plus singulier du monde; presque toutes mes connaissances sont absentes ; j'avais la crainte de souper seule; j'écrivis à M. le Roy qu'il me ferait plaisir de me venir tenir compagnie; je ne comptais que sur lui, il vint. Madame de Mirepoix vint en visite; je lui proposai de rester à souper; elle s'excusa sur ce qu'elle avait promis à madame de Tavannes* de souper chez elle. — Faites-la venir.

1 Madame du Dcftand fait sans doute allusion ici au duc de Lauzun, qui à celle époque se trouvait à Londres. (A. N.)

Je croirai* plutôt qu'il s'agit du jeune duc de Ricbmond. (L.) 3 Née de Lévis. (A. M.)

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— Cela oe se peut, dit-elle, doue devons aller chez Nicole* ' voir le Siège d'Orléans. — Je vous y accompagnerai. — Bon, cela n'est pas possible. — Pardonnez-moi, rien n'est si vrai. Elle envoya son carrosse à madame de Tavannes; nous soupàmes, et je tus avec elles, M. le Boy et mon neveu, chét Nicolet, à ce fameux Siège. Je ne m'y ennuyai point, j'aime la musique militaire, c'est-à-dire le bruit : on ne parle ni ne chante à ce spectacle, il n'est que pantomime; la musique n'est que les vaudevilles les plus anciens; beaucoup de tambours, de timbales, de lirait, de tintamarre. On me disait ce que Ton voyait; cela me fit passer une soirée tout aussi amusante, pour le moins, que celle que j'avais passée la veilla à jouer au loto. J'ai commencé la lecture de votre Histoire d'Amérique, mais je ne puis m'intéresser à tous ces événements; les seules lectures qui m'amusent, ce sont les mémoires, les vies particulières, les lettres et les romans : tout ce qui est histoire d'une nation me parait un recueil de gazettes, que les auteurs arrangent pour autoriser leurs systèmes et faire briller leur esprit. J'ai relu ces jours-ci le recueil de ma correspondance avec Voltaire : toute personnalité et vanité à part, j'en ai été trèa-contente; elle pourrait soutenir l'impression; ce ne sera cependant pas certainement de son vivant, mais je la laisserai à la grand'matnan*. Il y a plus de quatre-vingts lettres de Voltaire à elle et d'elle à Voltaire.

Vous ne me dites rien de votre santé; est-ce bon signet n'avez-vous point d'annonce de goutte?

; LA MARQllSE m; DEFPAND A M. HORACE WALPOLE. Dimanche 8 upwnabm 1778.

Je suis fort aise que la grande chaleur vous ait été favorable ; mais la voilà passée, et le froid qui y a succédé a été plus vif qu'on ne s'y attendait; il a fallu faire du feu. J'ai tenu parole, et le premier jour que j'en ai allumé, tout a été consumé * ; Une reste plus aucune trace, si ce n'est un certain portrait dont l'objet et fauteur sont anonymes et ne seront point reconnus.

■ Théâtre île* tmolcvardi. (A. N.)

î Elle a changé depuis Je gentiment ; car elle a laiué toutes ces lettre* 1 M. Walpole. (A. X)

• CéuicnttouteHe>lc[trejn1i'cllci>'ava;(p.iirer>v..v<«»àH-Wal1>ak.{A.NO

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DE MADAME LA MARQUISE Dtl DEFFAND. M3

Depuis dis jours, c'est-à-dire depuis le 25 du mois passé, j'ai été fort incommodée, j'ai {jsrdé la chambre et presque toujours le lit. Je me porte mieux aujourd'hui, j'ai dormi cette nuit, ce qu'il y a longtemps qui ne m'était arrivé.

Je suis fort de votre avis sur tout ce que vous me dites de vos lectures, excepté sur te livre de M. Gibbon ; j'ai essayé a plusieurs reprises de le lire, et le livre me tombe des mains. Il parait deux nouveaux volumes de votre Shakspeare : le premier contient Coriotan, qui me semble, sauf votre respect, épouvantable, et qui n'a pas le sens commun. La seconde pièce est Macbeth ; on la lit avec horreur et effroi, et intérêt. Je lis actuellement Cymbcline, qui m'intéresse et me plaît.

Jamais je n'ai tant lu, et jamais je n'ai eu moins de plaisir à lire; jamais je n'ai eu tant besoin de société, et jamais la société ne m'a paru moins agréable. C'est ma faute, me direz-vous ; vous me démontrerez que ce sont mes défauts et non ceux des antres qui me rendent malheureuse. Je voua croirai volontiers, et il en résultera que pouvant moins me séparer de moi que de qui que ce soit, je serai encore plus malheureuse. Je n'ai qu'à me corriger, me direz-vous ; c'est ce qui est impossible. Si je pouvais devenir dévote, c'est tout ce qu'il y aurait de plus heureux. Ce ne serait certainement pas une fausse honte qui m'en détournerait ; car quoique m» sincérité et ma vérité m'aient causé et me causent journellement bien des chagrins et des dégoûts, je ne m'en départirai jamais. Je hais tant les masques, que quelque hideuse que je puisse être, je n'en porterai jamais : j'ai trop de mépris pour ceux qui en font usage. J'ai perdu mou dernier ami en perdant Pont-de- Veyle ; il n'était point aimable, j'en conviens; mais je le voyais tous les jours, il était de bon conseil ; je lui étais nécessaire, et il me l'était aussi. Aujourd'hui je ne tiens à rien, je n'ai que ma valeur intrinsèque, et c'est être réduite à moins que rien.

Je ne sais si nous aurons la guerre ou la paix ; notre ministère a l'air assez sage, mais je ne m'y connais pas.

LA MÊME AU MÊME

Dimanche 10 septembre 1778.

Ma petite maladie a été assez longue, elle a duré près d'un nois; je la crois finie; elle m'a fait faire le dernier pas à la

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bô* CURIIESPOSDAHCK COMPLETE

décrépitude. Je suis inaigrie, faible, et mon âme a pris à peu près la même allure que mon corps; je projette cependant de sortir mardi, et ce sera la première fois depuis un mois. J'ai soupe tous les jours chez moi, et j'ai eu presque tous les jours compagnie; mon neveu, qui est ici depuis les premiers jours d'aoûl, me parait déterminé à faire venir sa femme et à ne me plus quitter; c'est un homme très-doux, sans prétentions, sans affectation ; il n'est ni embarrassé ni empressé ; ce n'est pas uo grand génie; ce n'est pas un grand esprit; mais il a le sens droit. Ce qu'il y ade fâcheux, c'est qu'il a une fort mauvaise santé; il est forcé à vivre de régime et à se coucher de très-bonne heure; il aime beaucoup sa femme; il est nécessaire qu'elle vienne ici pour qu'il y reste, et comme ils ne sont pas riches, ce sera pour moi une assez grande augmentation de dépense; mais il m'est nécessaire de tenir à quelque chose et d'être soignée : c'est assez vous parler de moi.

Je pense sur Don Quichotte tout comme vous ; il n'y a que le premier volume de supportable, et qui ne fait rire que la première fois. L'article des lectures me désole; je n'en trouve presque aucune d'intéressante, et c'est pour moi un véritable malheur.

Je viens de recevoir une lettre du camp du maréchal de Broglie '. On y fait les plus belles manœuvres; il restera assemblé tout ce mois-ci : les plus grandes, belles et jolies dames y ont suivi leurs maris. Le maréchal de Broglie y tient un état magnifique; M. et madame de Beauvau y font ta meilleure chère.

Notre cour s'établira à Marly tout le mois d'octobre : il y aura pendant ce temps-là assez de monde à Cbanteloup; il s'y ièra le mariage de la fille aînée de M. de Stainville avec le Bis unique de M. de Choiseul la Baume1. Vers la fin de ce mois d'octobre, tout le monde se rassemblera, toutes les campagnes seront finies, et peut-être alors tout le monde sera d'accord, c'est-à-dire nos deux nations; je le souhaite fort, et je l'espère.

J'ai reçu, il y a quelques jours, une lettre de Pétersbourg du bon Schouvralotif : il est dans la plus haute faveur; l'impératrice l'a fait son grand chambellan. Le premier jour qu'elle lui fit prendre du thé avec elle, elle lui dit : «Je veux que vous

' A Bayeux, en Normandie, où le maréclial de Broglie commandait une armée d'oblervadon. (A. K.)

• Qui, en 1785, fui créé duc de Choiseul, après la mon do duc de Cooiunl, ministre. (A. N.)

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DE MADAME LA MARQUISE DU DEr'FAND. C65

soyez à votre aise avec moi comme vous l'étiez avec madame du Deffand. »

Il m'envoie des peaux de renard bleu pour me faire une pelisse. Nous avons ici son neveu qui est fort riche, fort laid, bel esprit, et point du tout aimable; sa femme est fort polie, fort malade et fort insipide.

MADAME LA MARQUISE DU DEFFAND A M, HORACE WAI.POLE

Samedi ï» octobre 1778.

Ce n'est point notre gouvernement qui nuit à notre correspondance, ce ne sont point les bureaux qui examinent nos lettres, c'est le vent qui nous est contraire; il doit par conséquent vous être favorable. La lettre que je devais recevoir dimanche, je ne l'ai reçue que le mardi.

Je ne sais d'où vient, mais j'imagine que vous craignez le retour de la goutte; vous terminez votre dernière lettre d'une façon plus brusque qu'à l'ordinaire. Si c'est utie vision, tant mieux; vous me la pardonnerez ainsi que bien d'autres.

Je ne vous ai point assez parlé de M . de Sehvyn ; je vous ai mandé son arrivée1; mais je ne vous ai point raconté qu'en faisant sa route il a passé par Griguan, qu'il a été reçu dans le château par une sorte d'intendant ou de concierge qui lui a donné une chambre pour passer la nuit, la même où madame de Sévigné est morte; qu'il y a vu son portrait*, celui de madame de Griguan , et ceux de tous les Grigrian dont elle parle dans ses lettres. De plus, il lui a fait présent d'un petit cabinet d'ébéne qui lui a appartenu ; il doit le recevoir ici incessamment, il me le confiera jusqu'à ce qu'il revienne le chercher dans le mois d'avril, qu'il passera par Paris pour aller recevoir à Lyon sa petite-fille*, qu'il mettra à Pantbémont. Soyez sûr que son principal séjour sera à Paris , jusqu'à ce qu'il puisse emmener

1 Dana une lettre qu'on ne publie point , parce qu'elle ne contient d'aillcur* H.n d1.*»i. (A. N.)

S Ce portrait est un admirable original qui a été peint par Mignard , et qui se trouve actuellement à Sire , enlre les mains du comte de Châteauneuf, dont le père avait épousé mademoiselle de Vence, l'arrière-pelite-liHe de madame de Sévigné. 1857. (A. N.)

1 Mademoiselle Faflniani , qui Fut mariée depuis au comte d'Yannouth, fil* unique du marquis d'Hertford. (A. N.)

cet entant à Londres. C'est bien cette passion qu'on peut traiter d'ineffable.

Dimanche K.

Voilà le quatrième dimanche qu'il n'arrive point de ■ Je dirai sur Je vent ce que Pauline dit sur Polyeucte :

.... Mon devoir Qu'il y manque s'il

Ainsi , contre vent et marée, je composerai une épttre pour la poste du lundi, c'est-à-dire tant que vous n'en serez pas fatigué et eunuyé.

Je viens d'écrire au Scbouwaloff, pour le remercier d'une fourrure de renard bleu qu'il m'a envoyée; je lui dis qu'il y a souvent un article pour lui dans vos lettres.

J'écris aussi à M. Fullerton, qui m'a fait présent d'une garniture de cheminée de sept vases étrusques, sur lesquels il y a de très-jolies peintures; je crains que cela ne soit fort cher.

Vous ne m'avez point mandé si mîlord North était à votre fête, et vous n'êtes point entré dans les détails que vous ni'aviei promis. J'aime les minuties, parce que j'aime tout ce qui ressemble à la causerie.

Tout Ghanteloup reviendra cette année un mois plus tôt que la précédente , et cela à cause des couches de la reine. M. de Maurepas a un accès de goutte assez fort, ce qui inquiète bien des gens, et de bien des façons différentes.

Adieu jusqu'au jour des Morts.

LA MÊME AU MÊME

Paris, dimanche 8 novembre 1778.

Vous voilà donc pris de votre détestable goutte! je le prévoyais ; la nouvelle ne m'a donc pas surprise, mais elle ne m'en a pas moins affligée.

Je crois que le Selwyn partira d'aujourd'hui on de demain en huit; il sera en état de répondre aux questions qu'il vous plaira de lui faire sur moi, il m'a vue tous les jours. Il se plaît ici parce que sa petite-fille doit y venir l'année prochaine; il n'a d'autre idée, d'autre pensée et d'autres sentiments qu'elle, Qu'on m'explique cela, ou me fera plaisir; je ne sais d'où cela

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vient, à quoi cela tient; où cela va : y a-t-il bit l'amour de Dieu, tel que l'entendent les quiétiste

Je sois fâchée, mon ami, de vous avoir écrit q qui tous auront déplu ; je ne suis pas maîtresse d< je ne puis pas plus la cacher que la réprimer. M doivent être désagréables, vous voudriez qu'elles a celles de madame de Sévigné. Indépendatnmc pas son esprit, je n'ai pas famé qu'elle mettait ï qu'elle prenait à tout ce qu'elle voyait. Moi, je si férence extrême pour tout ce qui arrive, un asse pour tout ce que j'entends, nul désir de le répt suis retenue de vous parler des uns et des aufa vous inféreriez de tout ce que j'en dirais, des m aéraient à mon désavantage. Vous avez beaucou à me croire non-seulement jalouse, mais enviei vérité : vous m'aviez crue meilleure dans les comi notre connaissance, que vous ne me trouvez ai résolution où vous êtes de ne me plus jamais que vous ne voulez pas m'en faire, mais que vt que je devine, met une sorte de brouillard dai tions pour moi, qui vous fait mal interpréter i vous dis.

Est-ce là de la métaphysique? j'en ai peur.

Adieu, à demain matin.

I MARQUISE OU DEFFAND A M. HORAC Paria, mercredi lt

II n'y a point de courrier aujourd'hui, et j'e aussi fâchée que si j'avais la certitude qu'il m'< vos nouvelles. Àh! que huit jours paraissent quand on est dans l'inquiétude!

J'aurai* du plaisir à vous écrire, si je pouvais votre état fut assez bon pour que ma lettre ne v pas, et pouvoir la remplir de quelque chose qui ser. Je ne saurais me persuader que vous puissit à tout ce qui se passe ici. Qu'est-ce que cela exemple, que le prince de Lambesc soit toml» qu'il se soit cassé un petit os du bras gauche?

ogle

mon voisin, M. de Grave, épouse le frère de M. de Cambis, beau-frère de mon amie? que milady Carliste parte ces jours-ci pour s'aller établir à Avignon, d'où ma nièce madame d'Aulan reviendra et logera à Saint-Joseph, dans un logement que je loue tout meublé? Elle et sou mari seront pour moi ce que sont les haies qu'on place 'sur les grands chemins bordés de précipices; elles ne garantissent pas du danger, mais elles en diminuent la frayeur. J'attends cette nièce au printemps, je m'accommode assez bien de son mari. — Je m'occupe actuellement à empaqueter les brochures que je vous envoie.

Si vous m'aimez un peu, et c'est ce dont je ne doute pas, prouvez-le-moi en me donnant de vos nouvelle» le plus souvent que vous pourrez, et dans quelque langue que ce puisse être; je vois des gens de toutes nations , et le vrai moyen de me les rendre agréables, c'est de les rendre vos traducteurs.

Voici deux petits quatrains à l'occasion de l'élection d'un successeur à l'Académie pour la place de Voltaire :

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