XVI
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DE MADAME LA MABQCISE DU DEFFAKD. 61
redites chez elles avec le projet de ne pas venir au bal; le roi, qui en fut averti, envoya ordre à plusieurs de se rendre dans la salle du bal, et de danser; à prés de sept beures, plusieurs danseuses arrivèrent, buit ou neuf, ce qui, avec les trois princesses étrangères, fît onze ou douze danseuses. Voici l'ordre qni fut observé. D'abord, M. le Dauphin et madame la Dauphine; puis Madame et le comte de Provence ; H. le comte d'Artois et madame la duchesse de Chartres; M. le duc de Chartres et madame la duchesse de Bourbon; M. le prince de Condé et madame la princesse de Lamballe; M. le duc de Bourbon et mademoiselle de Lorraine. Après ce menuet, le roi fit signe à M. le comte d'Artois de lui venir parler, et M. le comte d'Artois tilt prendre madame la maréchale de Duras pour le septième menuet; M. le prince de Condé et la vicomtesse de Laval; le prince de Lambesc et mademoiselle de Rohan ; le duc de Coignv et la princesse de Bouillon; le marquis de Fitz-James et madame de Mailly; M. de Blagnac et madame d'Onissan; M. de Belzunce et la comtesse Jules (de Polignac); M. de Vaudreuil et madame Dîllon; M. de Staremberg et madame de Trans; M. de Tonnerre et madame de Pujet; et puis, madame de Duras et M. de Lambesc dansèrent la mariée. On servit la collation; ensuite il y eut des contredanses jusqu'à dix heures qu'on tira le feu; il n'a pas été trouvé aussi beau qu'on l'espérait, parce que la fumée a empêché d'en voir tout l'effet. L'illumination , ainsi que le spectacle du bal, ont été de la plus grande et de la plus superbe magnificence.
Vous remarquerez que madame de Lauzun n'est point du nombre des danseuses. Si j'appreuds quelques nouveaux détails avant le départ de la poste, je l'ajouterai. Dans ce moment je vous quitte pour lire une lettre que je reçois de Chanteloup.
Je reprends ; c'est une lettre de la grand' maman toute pleine de tendresse; elle me mande que Voltaire a écrit à sa femme de chambre en lui envoyant six montres fabriquées par les émigrants de Genève. Il veut que le grand-papa les fasse acheter au roi pour des présents qu'on fait aux subalternes; la grand' maman les lui a envoyées en lui mandant que s'il ne réussissait pas à cette négociation, elle prendrait les montres sur son compte. Il n'y a point d'exemple d'une aussi grande activité que celle de Voltaire; il écrit continuellement à la grand' maman; il met ù son adresse les lettres qui sont pour moi, parce qu'elles sont en grande partie pour elle. Le voilà qui
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tt CORRESPONDANCE COMPLETE
écrit aujourd'hui à sa femme de chambre. J'ai déjà reçu six cahiers de son Encyclopédie, Certainement il ne s' ennuie pas, jtarce qu'il trouve mille objet* pour exercer son. activité.
Je serai fort aise de revoir M. et madame de Richmond, et de Caire connaissance avec votre petite-cousine', si elle veut nie faire cet honneur-là. Je prévois bien que ma société ne lui saurait convenir; mais étant avec madame sa soeur, elle n'aura besoin de personne.
Dans ce moment-ci Paris est un désert. Excepté Pont-de- Veyle, qui ne se porte pas bien, le prince de Beaufremont, qui est sur son départ pour Cbauteloup, un grand vicaire de Mâcon*, homme d'esprit que j'ai connu en province, et que le ciel a envoyé à mon secours ; sans ces trois personnes, je serais réduite à la Sanadona, et je n'ai pas le bonheur de vous ressembler. Je n'aime pas la solitude; j'y suis moins heureuse que cet homme qui, vivant seul, se vantait d'être heureux : Oui, je suis heureux, disait-il, et aussi heureux que si j'étais mort. Eh bien, moi, je le suis beaucoup moins que si j'étais morte, parce que toutes mes pensées m'attristent. Vous cesserez de trouver cela bizarre, quand vous vous souviendrez que je suis vieille et aveugle.
J'ai joint à la réponse du roi une lettre de l'impératrice au Dauphin, que je trouve assez touchante.
Copie de la réponse du roi au mémoire qui lui a été présenté.
u L'ambassadeur de l'Empereur et de l'impératrice-reine, « dans une audience qu'il a eue de moi, m'a demandé, de la n part de ses maîtres (et je suis oblige d'ajouter foi à tout ce
■ qu'il me dit), de vouloir marquer quelque distinction à made- <i moisetle de Lorraine, à l'occasion présente du mariage de « mon petit-fils avec l'archiduchesse Antoinette. La danse au
• bal étant la seule chose qui ne puisse tirer à conséquence,
■ puisque le choix des danseurs et danseuses ne dépend que
* de ma volonté, sans distinction de place, ran;; ou dignités, » exceptant les princes et princesses de mon sang, qui ne peu-
1 Madame Damer, qui devait accompagner la ducbe**e de Ridinwnd à Paris. Ce voyage n'eut paa lien. (A. N.J
5 Pierre de Sigorgue, docteur de Sorbonne, vicaire général de Mâron, né en Lorraine au moi» d'octobre 1719. Il eut le mérite d'introduire le premier dan» renseignement public de l'université de Pari* le système de Newton. Il mourut à Maçon en 1800. (A. N.)
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• vent être comparés, •»> mis au ranB avec aucun autre Fran-
• tais ; et ne voulant d'ailleurs rien innover à ce qui se pratique
• à ma cour, je compte que les grands et la noblesse 4e mon
• royaume, vu la fidélité, soumission, attachement et même
• amitié qu'ils m'ont toujours marqués et à mes prédécesseurs,
• n'occasionneront jamais rien qui puisse me déplaire , surtout
• dans cette occurrence-ci, où je désire marquer à l'impératrice t ma reconnaissance du présent qu'elle m'a tait, qui, j'espère
• ainsi que vous , fera le bonheur du reste de mes jours.
» Bon pour copie.
■ Saint-Floientti». »
Copie de la lettre de l'impératrice-reine à monseigneur ic Dauphin*.
■ Votre épouse, mon cher Dauphin, vient de se séparer de » moi. Comme elle faisait mes délices, j'espère qu'elle fera votre i bonheur. Je l'ai élevée en conséquence, parce que depuis
• longtemps je prévoyois qu'elle devait partager vos destinées ;
• je lui ai inspiré l'amour de ses devoirs envers vous, un tendre
• attachement, Fattention à imaginer et à mettre en pratique
• les moyens de vous plaire. Je lui ai toujours recommandé
• avec beaucoup de soin une tendre dévotion envers le maître
• des rois, persuadée qu'on fait mal le bonheur des peuples qui
■ nous sont confiés, quand on manque envers celui qui brise les
• sceptres et renverse les trônes comme il lui plaît.
■ Aimez donc vos devoirs envers Dieu ; je vous le dis , mon
• cher Dauphin, et je le dis à ma fille.; aimez le bien des peuples t sur lesquels vous régnerez toujours trop tôt. Aimez le roi
■ votre aïeul, inspirez ou renouvelez cet attachement à ma fille; » soyez bon comme lui ; rendez-vous accessible aux malheu-
• roux. Il est impossible qu'en vous conduisant ainsi, vous > n'ayez le bonheur en partage. Ma fille vous aimera, j'en suis
• sûre, parce que je la connais; mais, plus je vous réponds de
1 Le baron lie Grimni rapporte retle lettre dan* sa correspondance, et la hit précéder de* réflexion* «rivante» : « On bel esprit n'est amusé -j composer ■km lettre de l'impératrice-rcine à M. le Daaphin, à l'occasion de son mariage. Celle lettre passa pour authentique pendant quelques jour* , et eut beaucoup de snccè*; lorsqu'on sot qu'elle ne l'était pas, elle fut oubliée. ■
' ("cil, dit-il après l'avoir citée, tout ce qu'il y a a conserver de l'on orme km* poétique et prosaïque que les muscs françaises ont offert au couple sogiwtc, à l'occasion du mariage. ■ (A. Pi.)
• son amour et de ses soins, plus je vous demande de lui vouer
» le plus tendre attachement.
» Adieu, mon cher Dauphin; soyez heureux. Je suis baignée ■ de larmes. «
Î4 mai 1770.
Votre dernière lettre est du 5 , ma dernière est du 8 ; j'en attendais une nouvelle de vous, pour éviter que nos lettres se croisassent; elle n'arrive point; je m'ennuie de ce long silence. J'ai du scrupule de n'avoir pas encore obéi à la grand'maman, qui m'avait chargée de vous dire beaucoup de choses. Peut-être vous les aura-t-elle écrites elle-même; mais elle dit si bien, qu'il n'y a pas d'inconvénient à la répéter : je vais la transcrire.
« Je vous envoie, ma chère petite-fille, une requête que M. de » Voltaire m'a envoyée; vous verrez qu'elle est adressée au roi, » et qu'il dit en note que l'instance est au conseil. Le sujet en » est trés-intéressant ; la cause qu'il défend est certainement » bonne en soi, mais je crains bien que la manière un peu trop n philosophique dont elle est traitée, et le nom de M. de Vol- « taire n'y nuisent beaucoup. Comme votre commerce avec lut » est plus régulier que le mien, je vous prie, la première fois
■ que vous lui écrirez, de lui accuser pour moi la réception de » cette requête, et de l'en remercier. Dites-lui en même temps, » vous qui êtes en droit de lui tout dire, que vous ne lui con- » seillez pas de badiner avec le roi; que les oreilles des rois ne » sont pas faites comme celles des autres hommes, et qu'il faut » leur parler un langage plus mesuré. Je vous prie aussi d'enn voyer la requête au grand-papa, dès que vous l'aurez lue : je
■ la lui annonce.»
Dans une seconde lettre, elle me mande que vous lui avez écrit sous l'adresse de sa femme de chambre, en lui envoyant six montres; qu'elle les a envoyées sur-le-champ à son mari; qu'elle le menace de les prendre toutes six sur son compte, s'il ne les fait pas acheter par le roi.
Voilà, je crois, toutes les commissions dont je suis chargée; mais après m'en être acquittée, je n'ai pas tout dit, il faut que je parle pour moi à mon tour.
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Votre requête m'a paru le modèle du style des avocats ; peutêtre voudrais-je eu retrancher le ton philosophique, qui n'est pas nécessaire pour comhattre l'injustice.
Vos derniers cahiers m'ont ravie; l'article Ame me déterminerait seul à me rendre votre écohere. Il y a longtemps que je pense que la seule chose qu'on puisse bien savoir, c'est que nous sommes faits pour iguorer tout. Le doute me parait si naturel et si sage, que je n'ose m'élever contre les affirmations, de peur de me laisser entraîner à affirmer moi-même. Tout ce que nous ne pouvons pas comprendre nous doit être aussi inutile qu'impossible à croire; un aveugle-né peut-il se soumettre àcroire les couleurs? Qu'est-ce que ce serait que sa soumission? Qui pourrait-elle satisfaire? Il n'y a que des fous qui pourraient l'exiger. Ma philosophie est terre à terre. Voyez si vous voulez d'une telle écoliére. Mais, soit instinct , sentiment ou raison , je n'aurai jamais d'autre maître que vous.
J'aime beaucoup votre triomphe sur le fripon jésuite. Je vous promets la vie éternelle, mon cher Voltaire; si vous n'en jouissez pas dans le ciel, vous en jouirez dans tous les cœurs de ceux qui resteront sur terre. Je voudrais bien passer avec vous le peu de temps qui me reste à l'habiter; vous fortifieriez en moi ce qu'on appelle àme, qui de jour en jour s'affaiblit et s'attriste. Ah ! vous avez raison , on serait heureux , si l'on passait ses vingt-quatre heures sans douleur et sans ennui ! Si on me donnait un souhait à faire, avec la certitude qu'il serait exaucé, j'aurais bientôt, dit : Ce n'est ni la fortune, ni les honneurs, ni même une parfaite santé que je désire, c'est le don de ne me jamais ennuyer. Vous pouvez, mon cher contemporain, remplir mon souhait en m'envoyant tout ce que vous faites; ne retranchez rien, excepté les articles sciences, où je ae pourrais rien comprendre.
Je ne sais point encore ce que le grand-papa aura répondu à la grand' maman sur vos montres; dès que je le saurai, je vous le manderai. Adieu.
M. DE VOLTAIRE * MADAME LA MARQUISE Dl
1" juin mo.
Vous avez dû voir, madame, que je consume ma pauvre vie dans mes déserts de neige pour vous récréer un quart d'heure,
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vous et votre grand'maman. 11 y a des insectes qui sont trois
ans à se tonner pour vivre quelques minutes : c'est le sort de
la plupart des ouvrages en plus d'un genre. Je vous prie,
toutes deux, de prêter un peu d'attention à l'article Anciens et
modernes. C'est une affaire de goût; vous êtes juges en dernier
ressort.
Quant aux choses scientifiques, je ne crois pas que tout ce qu'on ne peut comprendre soit inutile. Personne ne sait comment une médecine purge, et comment le sang circule vingt fois par heure dans les veinée; cependant il est très-souvent utile d'être purgé et saigné.
11 est fort utile d'être délait de certains abominables préjugés, sarw qu'on ait quelque chose de bien satisfaisant à la place. C'est assez qu'on sache certainement ce qui n'est pas. On n'est pas obligé de savoir ce qui est. Je suis grand démolisseur, et je nie bâtis guère que des maisons pour les é migrants de Genève. La protection de madame la duchesse de Choiseol leur a fait plus de bien que leurs compatriotes ne leur ont fait de mai. Qui m'aurait dit que je lui devrais tout et qu'un jour je fonderais au mont Jura une colonie qui ne prospérerait que par ses bontés? Et puis, qu'on dise qu'il n'y a point de destinée! C'est vous, madame, qui m'avez valu cette destinée-là; c'est à vous que je dois votre grand1 maman.
Je lui ai envoyé le Mémoire des communautés de Franchir- Comté, d'accord, mais il est signé des syndics et non pas de moi. Je ne suis point avocat : le fond du Mémoire' est de M. Christin, avocat de Besançon; je l'ai un peu retouché. Il n'y a rien que de très-vrai. L'avocat au conseil chargé de l'affaire l'a approuvé, l'a donné à plusieurs juges. S'il n'est pas permis de soutenir le droit le plus évident, où fuir? Je tiens qu'il faut le soutenir très-fortement, ou l'abandonner.
Ce n'est point ici une grâce qu'on demande, les communautés sont précisément sur la route que H. le duc de Choiseul veut ouvrir de sa colonie en Franche-Comté. Ces gens-la seraient fort aises d'être les serfs du mari de votre grand'maman, mais ils né veulent point du tout l'être des moines de Saint-Benoit, devenus chanoines. La prétention de Saint Claude est absurde, Saint Claude est un grand saint , mais il est aussi ridicule qu'injuste; du moins il me parait tel. J'ai cru qu'il fallait faire sentir cette absurdité avant qu'on discutât des fatras de copies que les ministres n'ont jamais le temps de lire.
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DE MADAME LA MAÎtQUïSE DO CEFFAND. (17
J'avoue que mon nom est fatal en matière ecclésiastique ; mais je n'ai jamais prétendu que mon nom parût; Dieu m'en préserve! et d'ailleurs, ceci est matière féodale. Le roi ne lit point ces fàctums préparatoires , on ne les met point sous ses yeux. Le rapporteur seul est écouté ; et comme tout dépend ordinairement de lui , il nous a paru essentiel que les juges fassent bien au fait. Ils jettent souvent un coup d'ceil égaré sur ces pièces ennuyeuses ; j'ai voulu les intéresser parla tournure; j'ai voulu les amuser, eux et non pas le roi qui a d'autres affaires, et qui très-communément laisse décider ces procès sous main sans y assister, comme il arriva dans le procès de Sirven, où M. le duc de Choiseul fnt net contre moi , et avec raison .
Enfin, si j'ai tort, on perdra de bons sujets, et j'en suis fâché ; mais je me résigne, car il faut toujours se résigner, et je ne suis pas capucin pour rien.
Résinez-vous, madame, à la fatalité qui gouverne ce monde. Horace recommandait cette philosophie il y a quelque dix-huit cents ans; il recommandait aussi l'amitié, et la votre fait le charme de ma vie.
MADAME I.A MARQUISE DU DEFFANO A M. BOBACE WALPOLE.
Mercredi 6 juin, à six heure* da matin .
Wiart n'est point éveillé, et moi, suivant ma louable coutume, je ne dors point; et pour charmer mon ennui, je vais me parjurer, eu vous écrivant, malgré l'engagement que j'avais pris de ne jamais vous écrire que pour répondre à vos lettres; et vous savez que le dernier courrier ne m'en a point apporté : je puis, sans me flatter, n'en prendre point d'inquiétude pour votre santé; votre silence peut avoir mille autres causes, dont une seule vous aura paru suffisante. N'avoir rien à dire! Eh bien, je ne sois pas de même ; j'ai bien des choses à vous dire , mais je crains bien fort de me mal expliquer.
J'eus avant-hier la visite de M. le duc de Choiseul ; je n'avais avec moi qu'une personne que je renvoyai, et je fis fermer ma porte. Il entra dans ma chambre avec toute la grâce et la gaieté que vous lui connaissez. *Eh bien, ma petite-fille, me voilà; je ne devais jamais vous venir voir, mandiez-vous à M. de Bcauvau;je viens pour vous parler de M. le duc de Aichmoad. Je
veux vous bien instruire de l'affaire , pour nue vous en puissiez rendre compte à M. Walpole; je serais ravi de pouvoir l'entretenir un quart d'heure; je lui ferais connaître le désir que j'ai de l'obliger, et je le ferais juge de ce que je puis faire ; mais écoutez-moi bien, et mandez-lui tout ce que je vais vous dire :
« Louis XIV accorda à feu la duchesse dePortsmouth le titre de duchesse, en érigeant sa terre d'Aubigny en duché-pairie, pour elle et pour toute sa postérité. Son fils, son petit-Bis en ont joui; son arrière-petit-fils en jouit présentement; ses enfants en jouiront après lui , et s'il n'en a point , le duché passera au comte de Leunox, sou frère, et à ses enfants; enfin le duché et le titre seront à tout jamais aux descendants de la duchesse de Portsmoutli. C'est ainsi, dit-il, que je m'en suis expliqué au duc île Richmond , et je n'ai du ni pu lui faire d'autres promesses. L'enregistrement au parlement est impossible, à cause de la catholicité, qut en ferme l' entrée au parlement. * — A ces mots, je lui demandai la permission de lui faire lire ce que vous m'aviez écrit : Wiart lui en fit la lecture. 11 fut fort content de ce qu'il y avait d'obligeant pour lui ; puis il dit : « M. le duc de Richmond ignore qu'il faut le même enregistrement au parlement pour un duché héréditaire que pour un duché-pairie ; que gagnerait-il à changer la pairie en héréditaire? La nouvelle qualification, inférieure à la première, n'ajouterait rien à la solidité de la grâce accordée par Louis XIV à sa trisaïeule, et je ne comprends pas (dit-il encore) d'où naissent ses inquiétudes; sa femme et lui ont joui à notre cour de toutes les prérogatives de son titre , et ils en jouiront à l'avenir quand ils s'y présenteront. ■ — o Maïs n'y aurait-il point d'événements, repartis-je, qui pourraient apporter du changement?» — "Non, » repartit-il. Je n'eus plus rien à répliquer, et je finis par le beaucoup remercier de la grâce et de l'amitié qu'il mettait dans cette affaire.
Mais voici à présent ce que je pense : l'envie d'obliger la grand' maman l'a très-bien disposé pour cette affaire, qu'il n'aurait pas sans cela fort à cœur, par des raisons que vous pouvez imaginer, et dans lesquelles vous n'avez rien de commun, parce qu'il est très-bien informé (comme vous n'en pouvez pas douter) de tout ce qui se passe chez vous. Le conseil que je vous donne, c'est de lire la patente donnée à la trisaïeule, et de lire avec attention l'édit de la révocation de l'édit de Nantes ; et si cette lecture peut former des doutes et des inquiétudes à M. le duc
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de Ricbmond, qu'il fasse un petit mémoire ; je me chargerai de le présenter et de faire agir la grand' maman.
Avez-vous appris les horribles désastres arrivés au feu de la ville? Le nombre des morts et des blessés est de cinq ou six cents'. Vous aurez lu la lettre du Dauphin au lieuteuant de police; madame la Dauphine et Mesdames ont suivi son exemple; le roi a donné cent mille francs, beaucoup de particuliers ont envoyé des aumônes, et M. de Sartine a actuellement une somme assez considérable.
Le roi vient d'acheter de M. le prince de Conti le duché de Mercœur et la terre de Senonges, qui valent deux cent cinquante mille livres de rente, sur le pied de trois pour cent, dont il placera en rentes viagères une partie pour se faire le même revend; du surplus, il payera ses dettes, et il jouira de onze cent mille livres de rente, et d'une fistule qu'il a depuis quelques mois, et dont il va se faire traiter.
Adieu, il est temps de tacher de dormir. Cette lettre a été on vrai travail.
L'acquisition que le roi fait de ces, deux terres est pour faire partie de l'apanage de l'un de dos princes.
Est-il vrai que M. Hume est marié à une dévote?
LA MÊME AU MÊME
Paris, mercredi 13 juin 1770.
Il fait un vent affreux , j'ai une fenêtre qui ne fait que ballotter, et qui me désole et me trouble l'imagination : atlendeztous à une sotte lettre. Je ne sais d'où vient que vous vous obstinez à dire tant de mal des vôtres ; si je ne vous connaissais pas bien, je croirais que c'est des éloges que vous recherchez; mais vous n'avez pas cette petitesse, et je croirais pouvoir vous dire que vous écrivez mal, avec la même simplicité que je vous affirme que vous écrivez très bien. Je ne dis pas que vos lettres soient également agréables. Ah ! il s'en faut bien ; mais on ne peut mieux exprimer ses pensées; la franchise, l'énergie, rien n'y manque; je suis fort aise que vous soyez attaché à la règle
1 Vnvcx le ilélail de cet horrible désastre dans le Tableau de Paris, do M. Mercier. (A. N.)
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70 COHRESPONDANCE COMPLETE
des huit jours, et tant qu'il vous conviendra d'y être exact, j'en
aurai beaucoup de plaisir.
Oui, Dieu merci ! nos fêtes sont passées. Ce n'est pas à cause du monde quelles pouvaient m'eolever, mais, au pied de la lettre, par l'ennui d'en entendre parler; c'était positivement réaliser le proverbe, parler aux aveugles des couleurs; des lampions, des bombes, des girandes, des guirlandes, etc., etc. Cependant cela valait mieux que les massacres , les étouffa des du feu de la ville.
Vous voulez que je remplace notre ambassadrice ; je veux bien y tâcher, mais vous en serez bientôt las. Ce sont les nouvelles de cour qui vous plaisent le plus ; je ne suis pas souvent à portée de les savoir, et puis facilement je les oublie; l'ennui et les insomnies nuisent extrêmement 4 la mémoire, du moins à la mienne, qui s'en va grand train ; je n'en ai pas grand regret ; je ne gagnerais rien en me souvenant du passé; il augmenterait le goût du présent , et pour le présent il ne me fait rien connaître ni entendre que je me soucie de retenir. Oui, je vois toujours les oiseaux , la mère ' presque tous les jours , la fille * souvent, et la nièce très-rarement'; je mène ma vie ordinaire. Le baron de Gleichen est parti, et c'est une perte pour moi.
Je m'occupe actuellement à faire obtenir un bénéfice ou une pension à un certain abbé Sigorgne, dont je crois vous avoir parlé : je voudrais qu'il se fixât ici, c'est un homme de bon sens, même d'esprit; il a cinquante et quelques années; il a été professeur à l'Université; il n'est ni' agréable ni pédant; il est tout simple, nullement flatteur, poli sans recherche : il ne vous déplairait pas; ce serait un bonheur pour moi de l'attacher ici. Cela vaudrait mieux que toutes les dames et les demoiselles passées, présentes et à venir.
Pourquoi ne vous expliquez-vous pas plus clairement sur le départ de la grande dame *? tient-il aux mœurs, à la morale ou à la politique? A propos de grande dame, madame de Gramont
> La marraine de RonMer*. (A. N.) * La comtesse île Boisgelin. (A. N.)
nmentile la révolution, et eu morteà Richmoiul en janvier 1809. (A. S.)
1 M. Walpole avait dit dans une lellrc du 7 juin 1770 : ■ Il pari demain ■me antre dame dont le voyage fait et fera beaucoup pioa de lirait : c'eut madame la princesse de Galles. Les commentaires «ont aussi larges ijuc le texte eu est oliKiir. Pour moi, je ne prétends pas IVclainir, et ne me mêlant pas de la facchauceté de la ville, je ne la répéterai pas. Elle va voir sa fille de
part samedi pour Baréges; elle ne sera, dît-on, de retour qu'au mois d'octobre ; peut-être en son absence le grand-papa souperat-il cbez moi; cela sera, si madame de Beauvau le juge à propos; il est, sans qu'il s'en doute, soumis à toutes ses volontés; elle a l'ascendant sur tout ce qui l'environne, et sa place dans le paradis sera à la tête des Dominations. Pour la grand'maman, on la trouvera à la tête des Vertus. Je suppose que vous savez la hiérarchie des anges; si vous l'ignorez, instruisez- vous , si vous voulez m 'entendre; mais je ne vous le conseille pas, cela n'en vaut pas la peine. Je ne sais quand la grand'maman reviendra ; je désire son retour, mais je supporte son absence; ma patience est à toute épreuve; j'ai trouvé qu'il (allait tant de choses pour être heureuse, que j'ai abandonné le projet d'y parvenir ' ; je laisse tout aller comme il peut et comme il veut; je bâille dans mon tonneau, et je ne m'embarrasse pas de ce qui l'entoure ; les ridicules me choquent , les menteries m'indignent; mais je me tais, et je pense que tout cela ne peut être autrement.
Hier je traînai le président h un concert chez madame de Sauvigny*, intendante de Paris. Mademoiselle le Maure y chantait; il ne l'entendit point, non plus que les instruments qui raccompagnaient; il me demandait à tout moment si j'entendais quelque chose; il me suppose aussi sourde qu'aveugle et
Bmiwirôk, «in frère à Saxe-Gotha, et sa tille de Danemark, je tic nain oa> lin treate-qulre ans qu'elle rat ici, M depuis dit mu elle ne sort quasi plu de son palais. Elle reviendra, dit-on, au mois d'octobre. - (A. -V)
'M. Walpole dît en réponse : ■ Vmu renonce», dites-vous, au projet n'être heureuse. Ma petite ! nia petite! comment' nn (cl projet vous a-I-il pu miter si longtemps? C'est un projet de jeunesse, et dont la jeunesse seule peut amBtcr : n'était-ce qne parce que la jeunesse (ente est capable d'avoir une telte idéeï Tonte expérience mondaine prouve qu'on ne peut ;wrivei qu'à la tranquillité, à miuiis d'être sot. Voilà les gens beureu-x- I.a félicité est une chimère , et qui , existant, se détruirait elle-même, parce qu'on serait au désespoir de la certitude qu'il faudrait qu'elle finît. Les dévots, qui sont des nrariers, mettent leur bonhenr dans les fonds du paradis, et se refusent le nécessaire pour avoir des millions dans l'autre monde. Polir mesurer notre Iwnbeur ou malheur, il faut se comparer avec les autres. Vous et moi, ue •Omni es -no us pas mille fois plus heureux que les gueux, las prisonniers , Ici malades? et sommes-nous beaucoup plus malheureux que les princes, lus riches et tout ce qui s'appelle des gens fortunes? Voilà une réflexion qui me donne de la véritable dévotion. Je rends grâce à la Providence de mou sort, et je n'envie personne. • (A. X.) (
1 Femme de M. Bertliier de Sauvignv, l'une des premières victimes de la révolution. (A. N.)
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aussi vieille que lui ; sur ce dernier point, il ne se trompe guère. Adieu ; mes fenêtres me tournent la tête. 11 n'y a pas de sorte de bruit que le vent ne leur fasse faire.
A Ferney, 18 juin 1770.
On fait ce qu'on peut, madame, dans no» déserts, pour vous faire passer quelques minutes à Saint-Joseph; et, malgré la crainte de vous ennuyer, ou vous envoie ces deux feuilles détachées. Imposez silence à votre lecteur sitôt que vous sentirez la moindre envie de bâiller.
J'ignore tout ce qui se fait à présent sur la terre. Je ne sais pas même si Lacé démo ne appartient à Catherine II ou à Moustapha. Je ne sais où est votre grand'maman, et c'est ce qui m'intéresse davantage. Si elle est dans son palais à Chanteloup, occupée de sa florissante colonie, je la déclare philosophe. J'entends surtout par ce mot, philosophe pratique; car ce n'est pas assez de penser avec justesse, de s'exprimer avec agrément, de fouler aux pieds les préjugés de tant de pauvres femmes et même de tant de sots hommes, de connaître bien le moude, et par conséquent de le mépriser; mais se retirer de la foule pour faire du bien , encourager les arts nécessaires , être supérieure à son rang par les actions comme par son esprit, n'est-ce pas là la véritable philosophie?
Je vous plains toutes deux de ue pouvoir aller ensemble dans le paradis terrestre de Chanteloup. Il faut toujours, madame, que je vous remercie de toutes les bontés dont elle m'a comblé ; car sans vous elle m'aurait peut-être ignoré. Elle protège, du haut de la colonie de Cartilage1, la colonie de mon hameau; elle me fait goûter chaque jour le plaisir de la reconnaissance. Je me flatte qu'elle était dans son rovaume dans le temps que les badauds de Paris se tuaient au milieu des fêtes assez près de sou hôtel; elle aurait été trop sensiblement frappée de ce désastre. Est-il possible qu'on s'égorge pour aller voir des lampions?
' La petite ville lie YerJoix, qui s'élevait sur Ica Iwnls il il lac Ji? Genève, sous la protection de M. dp Oioiraul et wms le nom île Clioiscul-BourR. (A. S.)
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Adieu, madame ; conservez du moins votre santé : la mienne est désespérée. Mille tendres respects.
24 juin 1770.
Si je ne vous ai pas écrit plus tôt, c'est <|ue j'attendais toujours que la grand'maman me dictât quelque chose pour vous ; je J'en ai pressée, mais elle est d'une paresse d'esprit dont on oe peut la tirer. Elle s'en rapporte à moi pour vous dire tout ce qu'elle pense pour vous ; je serai donc son indigne interprète, mais j'aurai le mérite de vous dire la vérité en vous assurant que ses sentiments ne se bornent point à l'admiration et a l'estime, qu'elle y joint une très- véritable amitié. Elle voudrait vous satisfaire sur toutes les choses que vous désirez, et nommément sur votre affaire de Saint-Claude. Elle trouve la cause que vous défendez très-juste, mnis elle ne peut vous seconder que par ses représentations et ses sollicitations ; elle est aussi reconnaissante et aussi contente que moi des cahiers que vous nous envoyez , et nous vous prions de continuer. Je serai encore du temps sans revoir cette grand' m aman ; elle ne reviendra que le 17 ou le J8 de juillet, et peu de jours après elle partira pour Compiégne. La vie se passe en absences, on est toujours entre le souvenir et l'espérance; on ne jouit jamais; si du moins on pouvait dormir, ce ne serait que demi-mal. Dormez-vous, mon cher Voltaire? Ce serait pour vous un temps bien mal employé; il n'y faut donner que le pur nécessaire pour votre santé; employez tout le reste à instruire, à éclairer, et surtout a amuser la grand'maman et sa petite-fille. Pour moi, qui ne dors point , je m'occupe souvent les nuits à repasser tous les vers que j'ai retenus ; vos épltres au roi de Prusse , à madame de Villars, au président , etc. , ont souvent la préférence. Pourquoi ne feriez-vous pas une jolie épltre pour la grand'maman? Le sujet ne vous laisserait pas manquer d'idées.
M. de Saint-Lambert fut reçu hier à l'Académie; il récita le second chant d'un poëme qu'il t'ait sur le génie : il faut en avoir beaucoup pour rendre ce sujet piquant.
Votre article des Anciens et des modernes me fait trèsgrand plaisir. Vous êtes judicieux , vous avez toujours raison ;
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et jamais, non, jamais, vous n'êtes ni faux, ni fatigant, ni froid. Vous savez que le grand-papa a acheté toutes vos montres; vous êtes très-bien avec lui. 11 ira le 9 du mois prochain chercher la gra nd' maman , pour la ramener le 17 ou le 18. Je voudrais bien qu'il y eût un terme où j'aurais l'assurance de vous revoir; mais j'ai Lien peur, mon cher Voltaire, que nous n'ayons d'autre rendez-vous qu'aux Champs-Elysées. Nous n'aurons rien à changer à nos figures : elles se trouveront , .en les conservant telles qu'elles sont, à l'unisson des ombres; mais j'espère que la mienne verra la vôtre; ainsi, loin de rien perdre, je compte gagner beaucoup. Bonjour, adieu; donnez-moi de vos nouvelles. Je vous envoie une lettre, je ne sais pas de qui ; je crois cependant que c'est d'un homme qui vous estime beaucoup , et qui désire que vous l'estimiez ; il en sera ce qu'il vous plaira , mais il vous prie de m'adresser la réponse que vous lui ferez : il l'enverra chercher chez moi.
E LA MAHQUJBE DU DLPFAND A M. HOBACE WALPOLE, Mercredi, 27 juin 1770.
Vous voyez bien qu'il est très-facile d'écrire, quoiqu'en s'y mettant on n'ait rien à dire. La lettre que je reçois, qui est du 20, est une vraie causerie, et par conséquent est fort agréable. Je pense absolument comme vous sur les lectures ; ce qui fait que je ne trouve presque point de livres qui m'amusent, et qu'ayant plus de deux mille volumes, je n'en ai pas lu quatre ou cinq cents, et que je relis toujours les mêmes. Je n'aime que les mémoires, les lettres, les contes , de certains romans; j'aime assez. les recueils, les anecdotes, les voyages qui peignent les mœurs et les usages; niais pour les grandes histoires, la morale, la métaphysique, je déteste tout cela.
Àvez-vous donc quitté ou fini M. de Thou ' ? Jamais je n'ai pu me résoudre a le lire , quoiqu'on m'en ait pressée. A peine me soucié-je de ce qui se passe de mon temps , quand mes amis ou moi n'y sont point intéressés; comment pourrais -je ■n'intéresser à tous les' événements passés? D'ailleurs je n'aime les narrations qu'autant qu'elles ont l'air de causeries. Enfin,
1 I,a grande histoire île M. de Tbou, de 1545 a 1607. Madmnc du Dcffand l'aurait lue don» la traduction Franoaite , 1734, seite volume!) in- ¥>. (L.)
en£n, parmi les morts ainsi que parmi les vivants, on trouve peu de gens de bonne compagnie. Je perds un homme que je regrette fort, c'est M. Charnier; il est parti ce matin assez mécontent de n'avoir pu terminer ses affaires ' ; je le voyais tous les jours. 11 ne s'ennuyait pas auprès de mon tonneau , et même il paraissait se plaire chez moi ; il ne sera à Londres que mercredi ou jeudi de la semaine prochaine.
Il vous porte les Mémoires de M. d'Aiguillon. Je suis curieuse de savoir ce que vous en penserez; ils ont produit un assez grand effet dans le public, et ont assez disposé les esprits à F événement qui vraisemblablement est arrivé ce malin , et dont je vous dirai ce que je saurai, aussitôt que je l'apprendrai. Le Parlement, les pairs, furent mandés hier pour un lit de justice qui a été tenu ce matin. L'on ne doute point que ce ne soit pour supprimer toutes les recherches et les procédures contre H. d'Aiguillon. On déclarera qu'il n'a rien fait que suivant les ordres souverains ; que, loin d'être répréhensible , il mérite des récompenses, et on prétend qu'il ne tardera pas à les recevoir, et qu'il aura incessamment une place dans le conseil d'État. Je suis bien aise du contentement qu'en aura la grande- «luciies.se, dont la conduite dans tout ceci a été d'une grande sagesse et d'une grande honnêteté.
La grand'maman ne revient pas si tôt de Chanteloup que je l'espérais ; elle ne sera ici que dans trois semaines, et partira tout de suite pour Compiégne. Le grand-papa soupa chez moi vendredi dernier; il fut très-aimable. Je lui dis encore un mot de M. de Richmond , et réellement je crois qu'il a raison quand il prétend que ce duc doit se contenter de jouir des honneurs qui lui sont assurés et à sa postérité, et qu'il est de toute impossibilité d'enregistrer ses patentes , sa religion étant un obstacle invincible.
A 9 heurt- du soir.
Voilà les nouvelles du lit de justice ; elles rendront les mémoires que M. Charnier vous porte , de la moutarde après dtner. Les amis de M. d'Aiguillon publient qu'il est très-mécontent de ce qu'il ne peut plus être jugé juridiquement; il faudra, pour le consoler, le faire ministre d'État, et l'on ne doute point que dimanche il n'entre an conseil.
1 II était attaché -in aerïice île l.t Compiinnîe cfea Indes orientales, et fut imuyc par elle i Paris pour y traiter Je qnclqnes affaire». (A. N.)
Je crois devoir un compliment à la grosse duchesse ; l'embarras est de savoir s'il sera allegro ou tristitio;je me déterminerai à adagio.
Je vous trouve heureux autant que vous vous le trouvez vous-même en vous comparant à tous ceux qui le sont moins; que vous ; excepté le président et un très-petit nombre de gens qui éprouvent de grands malheurs, je n'en connais guère qui soient plus malheureux que moi ; mais je sais que l'on ajoute à ses maux en les racontant à ses amis; on les ennuie, et l'ennui est le tombeau de tous les sentiments. Adieu, portez-vous bien , trouvez tous les jours de nouveaux amusements , continuez à être heureux, c'est le seul bonheur que je puisse avoir.
Extrait du discours de M. le chancelier, et des lettres patentes.
« Le roi, occupé du soin de lever tout obstacle à la trao- « quillité de sa province de Bretagne, n'avait pas cru de- » voir permettre à M. le duc d'Aiguillon de rendre publique » la requête qu'il avait présentée l'année dernière; mais lors* » qu'il a été compris dans l'information de Bretagne, Sa Mais jesté a désiré connaître de quelle nature était l'accusation > intentée contre lui ; la plainte a été reçue avec tout l'appareil » des formes judiciaires. Sa Majesté a été étonnée de voir que, « dans l'information, plusieurs témoins avaient déposé des faits
■ étrangers à la plainte, avaient annexé à leurs dispositions
■ des arrêts du conseil; enfin que les secrets de t'administra* » tion y pouvaient être compromis. Considérant que ceux que « Sa Majesté charge de ses ordres ne sont comptables qu'à elle
* seule de leur exécution; que Sa Majesté n'a vu dans la con-
* duîte de M. d'Aiguillon que de la fidélité et du zèle; qu'elle « regarde sa conduite comme irréprochable et conforme aux » ordres qu'elle lui avait donnés, dont il ne doit compte qu'à ss elle seule; que si elle lui doit de se justifier, elle se doit à » elle-même de ne point laisser pénétrer dans les secrets de » l'administration , et de ne point éterniser, par une instruction » criminelle, les troubles qui agitent la Bretagne.
■ A ces causes, Sa Majesté annule toutes les procédures et » les requêtes de l'affaire; ordonne que toules poursuites soient
* interrompues , et impose au procureur général et à tous autres » le silence le plus absolu, «
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12 juillet 1770.
Je vous ai parlé plus d'une fois à cœur ouvert, madame; il est actuellement fendu en deux, et je vous envoie les deux moitiés dans- cette lettre, h' Envie et la Médisance sont deux nymphes immortelles. Ces demoiselles ont répandu que certains philosophes que vous n'aimez pas avaient imaginé de me dresser une statue, comme à leur député; que ce n'étaient pas les belles-lettres qu'on voulait encourager, mais qu'on voulait se servir de mon nom et de mon visage pour ériger un monument à la liberté de penser. Cette idée, dans laquelle il y a du plaisant, peut me faire tort auprès du roi. On m'assure Biéme que vous avez pensé comme moi , et que vous t'avez dit à une de vos amies. Cette pauvre philosophie est un peu persécutée. Vous savez que le gros recueil de Y Encyclopédie est prisonnier d'Etat à la Bastille avec saint Billard et saint Grisel; cela est de fort mauvais augure.
Je me trouve actuellement dans une situation où j'ai le plus grand besoin des bontés du roi. Je ne sais si vous savez que j'ai recueilli chez moi une centaine d'émigrants de Genève, que je leur bâtis des maisons , que j'établis une manufacture de montres; et si le roi ne nous accorde pas des privilèges qui nous sont absolument nécessaires , je cours risque d'être entièrement ruiné , surtout après les distinctions dont M. l'abbé Terray m'a honoré.
Il est donc très-expédient qu'on n'aille point dire au roi en plaisantant à souper : Les encyclopédistes font sculpter leur patriarche. Cette raillerie, qui pourrait être trop bien reçue, me porterait un grand préjudice. Je pourrais offrir ma protection en Sibérie et au Kamtchatka ; mais , en France , j'ai besoin de la protection de bien des gens et même de celle du roi. Il ae faut donc pas que ma statue de marbre m'écrase. Je me Batte que les noms de M. et de madame de Choiseul seront ma sauvegarde.
J'aurai l'honneur de vous envoyer, madame , les articles de la petite Encyclopédie que je croirai pouvoir vous amuser; car il ne s'agit à nos âges que de passer le temps et de glisser sur la surface des choses. On doit avoir fait ses provisions un peu
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avant l'hiver; et quand il est venu, il fout se chauffer doucement au coin du feu qu'on a préparé.
Adieu, madame; jouissez du peu que la nature vous laisse. Soumettez-vous à la nécessité, qui gouverne toutes choses. Homère avoue que Jupiter obéissait au Destin ; il faut bien que nos imaginations lui obéissent aussi. Mon destin est de vous être bien tendrement attaché , jusqu'à ce que mon faible corps soit changé en chou ou eu carotte.
I LA MAKQUISE T)C DSFFANI) A M. ïloilACK WALPOLX. Paris, dîtnanrhc 15 juillet 1770.
Je ne sais pas ce qui m'arrive depuis quelque temps, je perds la faculté d'écrire, je n'ai que des idées confuses. Quand je reçois des lettres que je trouve bonnes, je tombe dans le découragement, par l'impossibilité que je trouve à y répondre. Votre dernière lettre me fait cette impression ; vous avez des pensées, vous les rendez avec une netteté, une énergie singulières. Moi , je ne pense point; il faudrait que j'eusse recours h des phrases pour dire quelque chose; je raconte mal, et tout ce que je vois et que j'entends me fait si peu d'impression, qu'il me semble que je n'ai point d'esprit, et que quand mon âme n'est occupée ni remuée, je suis comme un chat, comme un chien, mais beaucoup moins heureuse qu'eux, parce qu'ils sont contents de leur état et que je ne le suis point du mien. Il n'entre point de système dans ma tête sur ce qui pourrait faire mon bonheur; je voudrais m' amuser à faire des châteaux de cartes et que cela pût me suffire pour me délivrer de l'ennui; j'y emploierais tous mes moments. Il est très-vrai que j'ai quelquefois des instants de gaieté : mais ce sont des éclairs qui ne dissipent point l'obscurité m les nuages. Je n'ai point le projet de n'être heureuse que par telles ou telles choses; je laisse toutes les portes de mon âme ouvertes pour y recevoir le plaisir ; je désirerais de barricader celles par où entrent le regret, l'ennui et la tristesse ; mais mon âme est une chambre dont le destin on le sort ne m'ont pas laissé la def. Ce qui est de certain, c'est que je n'ai point d'affiches, et qne, si j'en avais, elles seraient toujours réelles et n'en imposeraient à personne.
Je suis ravie que vous ne vous souciiez plus de l'affaire de
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M. d'Aiguillon; j'en suis excédée. Ce sont des députations, de» remontrances, etc., qui ne vous font rien ni à moi non pins : votre embarras est très-juste, et vous le peignez fort bien en me chargeas* de faire vos compliments à la grosse duchesse ' du je ne sais pas quoi de monsieur son fih, et de ne trouver aucun mot honorable qu'on puisse y appliquer. C'est tout ce qui a jamais été dit de mieux à ce sujet * .
Vous avez un singulier esprit; prenez-le en louange si vous roulez. Je ne vous en prie pas, mais je ne m'y oppose pas.
Nous avons ici Jean- Jacques. Si je me délectais à écrire, j'aurais de quoi remplir deux feuilles sur son compte. Mais je ne saurais parler longtemps de ce qui ne m'intéresse pas; il prétend qu'il ne veut pas toucher sa pension d'Angleterre, ,1e voudrais savoir si cela est vrai ; il veut gagner sa vie à copier de la musique, il ne veut point voir les Idoles, ni leurs amis, ai leurs courtisans. Le prince de Ligne , qui est mi assez bon garçon et me paraissait assez simple, vient de lui écrire pour lui offrir un asile chez lui eu Flandre; son intention, ce me semble, a été de faire quelque chose d'aussi bon que la lettre dn roi de Prusse, avec un sentiment différent ; il veut marquer un bon cœur, de la compassion, de la générosité, et il ménage toutes les faiblesses de cet homme en lui montrant qu'il les cannait toutes.
Jean-Jacques lui a répondu qu'il n'acceptait ni ne refusait ; le spectacle que cet homme donne ici est au rang de ceux de Nicolet*. C'est actuellement la populace des beaux esprits qui s'en occupe.
Je ne vous parlerai point de M. de rtichmond puisque vous ne vous en souciez plus ; mais j'ai bien de la peine à croire qu'il ne soit plus en jouissance de la chose qu'il demande.
Quand vous verrez M. Charnier, il vous mettra au fait de ce qui me regarde autant que vous voudrez l'être ; car il me voyait tous les jours. Sa société me convenait et me plaisait fort. Il y
' La mère du duc d'Aifl*illon. (A. H.)
1 H. Walpole avait dit: Fairea, je iom prie, mon compliment à la (-rosse ducbraaedu je ue «ai* fa* quoi de monsieur son fils: je ne trouve, moi, aucun n»i honorable qu'on puisse y appliquer. Enfin, je •nubien aiw, pour l'amour d'elle, et un peu pour l'amour de moi, de n'être pas obligé de lire «a déft— le. •
3 Tbeatre de» boulevards de Paria sur lequel on représentait de* naotomiwi et de* farci». C'est aujourd'hui le théâtre de U Cafte'. (A. N.)
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a peu de gens ici qui me soient aussi agréables. Il vous parlera d'un abbé Sigorgne dont je voudrais fixer le séjour ici; je crois tous en avoir déjà dit quelque chose. Je l'ai connu en province. C'est un homme d'esprit, sans beaucoup d'agrément; mais il a de la justesse, des connaissance* , du goût, de la franchise et de la simplicité.
Vous avez grand tort de ne m'avoir pas envoyé vos vers à la princesse Amélie. La description de votre voyage m'a fort amusée, rien n'est plus singulier que d'écrire aussi bien dans une langue étrangère ' .
1 Le lecteur sera sans doute curieux de voir la relation de ce voyage. M. Walpole était allé trouver la princesse Amélie, d'abord rbez le général Conway, à Part-Place, et ensuite chei le lord Temple à Slow; c'est de cette dernière visite qu'il donne le récit suivant :
Strnwbcrry- Ilill , dimanche.
. C'est avec beaucoup de satisfaction que je rae retrouve chez moi. Ab! qu'il est incompréhensible qu'on aime à être faux, soumis et flatteur! Je préférerais une chaumière et du pain bis à tous les honneurs dont on pourrait décorer la dépendance. .Malgré cette aversion pour le métier, j'ai fort bien joué mou ritle de courtisan) mais c'est que le terme était assci court. Sous nud» sommes assemblés chez milord Temple le lundi ait mutin, nous nous sommet séparés le samedi avant midi. C'était toujours une partie de huit personnes, le maître et la maîtresse du logis au lieu de M. Conway et madame sa femme; un autre seigneur qui remplaçait milord Hertford, la princesse, ses deux dames, milady, M. Coke et moi. Voilà tout notre monde. La maison est vaste, les jardins ont quatre milles di- circonférence outre la foret; des temples, des pyramides, des obélisques , des ponts, des eaux ,dcs grottes, des statues, des cascades, voilà ce qui ne huit point. On dirait que deux nu trois empereurs romains y eussent dépensé des trésors. Tout cela ne m'était pas nouveau ; mais un ciel fort beau, une verdure éclatante et In présence de la princesse donnaient un air de grandeur à ce séjour, que je ne lui avais jamais vu. Milord Temple venait de faire bâtir un fort bel arc de pierre, et de le dédier à la princesse. Cet arc est placé dans une orangerie, au sommet d'un endroit qu'on nomme les Champs-Elytêrf , et qui domine nu très-riche pavsage, au milieu duquel se voit un magnifique pont à colonnes, et plus haut la représenta tion d'un château à l'antique. La princesse était dans des extases, et visitait son arc quatre ou cinq fois par jour. Je m'avisai d'un petit compliment qui réussit à merveille. Autour de l'arc sont les statues d'Apollon et des Muscs. Un jour la princesse trouva dans la main du dieu des vers à sa louange. Je ne les envoie pas, parce que ces sortes de choses ne valent rien que dans l'instant, et se perdent tout à fait dans une traduelion. On nous donna aussi un très-joli amusement le soir. C'était un petit souper froid dans une grotte au bout des Champs-Elysées, qui étaient éclaires par mille lampions dans des bosquets; et sur la rivière, deux petits vaisseaux, également ornés de lampions en pyramide, faisaient le spectacle le plus agréable. Mais en voilà assez : il ne faut pas vous ennuyer do nos promenades en cabriolet, de notre pharaon le soir, et de
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Nous avons ici les enfants de M. Elliot '; ils sont infiniment aimables, ils savent parfaitement le français, ils sont gais, doux et polis, et plaisent à tout le monde; je les vois souvent; j'ai pour eux toutes les attentions possibles ; mais ils n'ont besoin de personne pour les faire valoir. On leur trouve une fort jolie figure; vous ne pouvez pas dire tout cela à leur père, car il est en Ecosse.
Adieu. La grand'maman vient le 20 avec son mari, qui l'est allé chercher.
S9 juillet 1770.
Ne craignez rien, monsieur, pour vous ni pour votre statue; vous êtes l'un et l'autre à l'abri de toute atteinte. Le temps pourra endommager la statue; mais pour vous, qui est-ce qui peut vous nuire? Votre gloire irait toujours en augmentant, si cela était possible; bannissez toute terreur panique; nous ne sommes plus dans le siècle des bons mots, et il aurait été difficile, dans aucun siècle, d'en dire contre vous. Les plaisanteries des sots sont bien peu redoutables. Je voudrais qu'il vous fut aussi aisé d'obtenir des privilèges pour vos émigrants, qu'il rous l'est de terrasser tous vos envieux.
La grand'maman a le plus sincère désir de vous obliger en tout ce que vous désirez; et quoique accablée de sollicitations, aucune des vôtres ne la fatigue ; elle est de retour de sa Salente depuis le 20 de ce mois : elle part aujourd'hui pour Compiègne, dont elle ne reviendra que le 27 d'août. Comment est-il possible que vous ne fassiez pas quelques vers pour elle? Et pourquoi tous occupez-vous éternellement d'une philosophie sur laquelle tout est dit et tout parfaitement bien dit, puisque vous en avez
tous ces petits riens qui remplissent les moments à I» campagne. Il suffit de dire que tout s'est passé sans nuages, et que nos hôtes se no ni conduit* avec infiniment de politesse et de bonne humeur, que nous avons beaucoup ri; que la princesse était fort gracieuse et familière, et que si de telles vertus ont peu ne charmes , il serait difficile d'en composer une pareille qui n'eût mille foin plus de désagréments. Mais avec tout cela, S'ignora mm, je suis ravi qu'elle
1 Le lord Minto actuel et son frère Hngh Elliot, (ils de feu tir Gilbert Elliot, baron de Minto. (18x7.) (A. N.)
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82 COREESPONDAMCK COMPLETE
traité toutes les parties? Divertissez-nous, égayez-nous, nous eit a vous grand besoin, et moi en particulier, qui m'ennuie à la mort. L'horrible aventure que celle de Saint-Domingue ! Il faut de pareils événements pour qu'on se trouve heureux : celui-ci laisse l'abbé Terrav bien en arriére.
Nous avons une princesse de M. . . qui s'est jetée dans un couvent, non pas pour prendre le voile comme Madame Louise, mais pour se séparer de son mari. Voilà une nouvelle aventure qui fera longtemps le sujet des conversations, et fera une grande diversion à l'affaire de M. d'Aiguillon.
Ce n'est pas une chose gaie, mon cher Voltaire, que de vieillir, surtout quand on n'a point fait les provisions dont vous me parlez. Si je ne me chauffais qu'au feu que j'ai préparé , je serais toute de glace ; mais par ma correspondance avec vous, je me trouve au coin de votre feu, et m'en trouve très-bien ; je n'en cherche point d'autre, parce qu'il n'y en a point d'autre.
Vous avez beau me reprocher de ne point aimer les philosophes, je n'en croirai pas moins qu'ils ne sont nullement de votre goût. Quoi qu'il en soit, vous serez parfaitement du mien jusqu'à la fin de ma vie.
MADAME LA MARQIISE dl DEFFAND A M. HOIIAUK WAI.P01.I-.
Par», lundi 6 aoit 1770.
Je viens de sauter une poste; je n'eus pas le temps hier d'écrire, mais vous n'y gagnerez rien : cette lettre à la vérité arrivera plus tard, mais elle sera plus longue; j'en ai bien quelques scrupules, mais je suis dans l'habitude avec vous de les étouffer. Vos lettres, par exemple, m'en donnent d'infinis; vous m'avouez très-ingénument combien elles vous causent de gène et d'ennui; ma conscience me dit alors ce que je devrais faire, mais je n'ai pas le courage de la croire, ni même de l'écouter; votre mauvaise étoile vous a fait faire connaissance avec moi, la même m'a fait prendre de l'amitié pour vous; c'est une sorte de botte de Pandore d'où sont sortis la métaphysique, les spéculations, les styles de Scudéri. Les jérémiades , les élégies, voilà ma part : les épigrammes, les mépris, les dédains, et le pis de tout, l'indifférence, voilà la votre. Mais, ainsi que dans la boite de Pandore, il y reste l'espérance, et chacun se
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la figure selon son goût. Vous voilà quitte de ce que je vous dirai de nous; passons aux nouvelles.
C'est la comtesse et non la duchesse ' . La comtesse est belle sœur de la duchesse; elle est veuve du comte, frère cadet du duc (de Gramont) ; elle s'appelait de Faux, demoiselle de Normandie, qui a eu beaucoup de bien; elle n'est amie de dos parents ' que par bricole ; le terme est juste, car elle est l'intime du frère prélat*. Madame du Chàtelet mène un grand deuil de cette aventure, c'est sa meilleure amie; elle n'est pas même de ma connaissance ; je ne l'ai rencontrée que deux ou trois ibis; elle me parut sotte, hardie et bavarde.
J'ai dit, et j'ai eu raison, que j'étais bien aise que cette aventure fut arrivée en l'absence des miens, parce qu'on n'était pas à portée de leur imputer des propos imprudents. Ils se conduisent à merveille; ils sont environnés d'armes et d'ennemis; mais ils ont, pour résister aux attaques, leur bonne administration, leur attachement pour le mattre, l'intérêt véritable qu'ils prennent à sa gloire. — Je ne sais ce qu'il arrivera d'eux, mais quoi qu'il en soit, ils conserveront l'estime des étrangers et de tous leurs compatriotes qui ne seront pas coquins avérés.
Pour moi, mon ami, je suis fort tranquille, je me prépare à tout événement, parce que je suis intimement persuadée qu'ils conserveront toujours leur réputation, et ce sera leur gloire; et leurs ennemis dans leur triomphe, s'ils l'obtiennent, ne perdront point la leur, et c'est ce qui peut leur arriver de pis.
11 y a eu deux nouvelles dames admises à Compiègne aux soupers du petit château, la duchesse et la vicomtesse de Laval; leurs maris sont gouverneur et sorvivancier de ce heu. La comtesse de Valentinois a été nommée dame d'atour de la comtesse de Provence.
M. de Rosières, frère de l'abbé Terray, est déclaré chancelier du comte de Provence; le marquis de Lévis capitaine de ses gardes : on travaille à faire leur maison. Mais la nouvelle
1 De Gramont. La ducbesse, dont il a déjà été parlé, était la stem- du dur de OummuI. La fomiMjB de Gramont était la mère du dnc de Gramont; elle avait été exilée à quinze licuca do la cour et de Paria, peur quelque manque supposé d'attention ou de complaisance envers madame du fiarry, dont plumars autres dames de la cour s'étaient également rendue» coupables. Elle fut choisie pour donner un exemple de punition qu'on jugeait nécessaire. (A. S.) 3 Le duc et la duchease de Choiseul. (A. i\.) 1 L'archevêque de Cambrai, frère du duc de Cboiseui. (A. N.)
84 COURES PONDANCE COMPLETE
ta plus surprenante, et que je gardais pour la dernière, c'est que M. le Prêtre de Château-Giron, extrêmement fameux dans les affaires de Bretagne, a été nommé survtvancier de la charge du président Hénault, surintendant de la maison de la feue reine, et présentement de celle de madame la Dauphine. Bile avait été donnée au président Augier; mats on trouva des prétextes pour différer son remerciaient , et M. le Prêtre n'a pas perdu de temps pour faire les siens; ainsi c'est pour lui uue affaire conclue. On fait aussi une sorte de maison à Madame Victoire et à Madame Sophie1. Le marquis de Durfort et le chevalier de Talleyrand sont leurs chevaliers d'honneur; les autres officiers ne sont point encore nommés.
J'ai peine à me persuader que toutes ces nouvelles vous intéressent; mais si vous avez la patience de lire les gazettes, cette lettre en sera une de plus.
Au lieu de continuer ce journal, je suis bien tentée de le brûler; je me figure l'indifférence avec laquelle vous le lirez. En effet, qu'importe de savoir ce qui se passe dans un lieu et parmi des gens dont on ne se soucie guère? Après ces considérations, je vais cependant le continuer.
On avait ôté toutes les entrées chez M. le Dauphin à ses anciens menins; on ne les avait pas données aux nouveaux; tout cela partait de la politique du gouverneur*. Ces jours passés on les rendit; le lendemain on les retira, et le surlendemain on les redonna : on ne savait pas bien encore si ce serait le dernier mot. On les a accordées à plusieurs qui ne les avaient jamais eues, à MM. de Soubise, le maréchal de Biron, duc de Gontault , duc d'Aiguillon , et deux ou trois autres dont je ne me souviens pas. Eu conséquence de la grande amitié que la maréchale de Luxembourg affiche pour 31. le Dauphin, le gouverneur lui a écrit qu'il lui donnait les entrées chez lui. 11 me passe par la tête une polissonnerie que je n'ose dire; c'est sur toutes les entrées que le Dauphin donne, et sur celle qu'il n'a pas.
Mes parents se conduisent dans la plus grande perfection; ils ne prennent part à aucune tracasserie; ils s'occupent de leur besogne, et laissent faire et dire tout ce qu'on veut sans paraître s'en soucier, et ne s'en soucient guère en effet. Le maître se
< Fille» de Louis XV. (A. 14.)
» Le duc de la Vanguyon. (A. N.)
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porte bien , et si nons le conservons , comme je l'espère , je ne doute pas que tout ne rentre dans l'ordre accoutumé, d'autant plus qu'il n'y a rien d'entamé sur ce qui regarde leur ministère, et que leurs ennemis sont de si sots coquins, qu'ils se perdront eux-mêmes. 'Vv-*lJL^a*«w„
Je fus hier avec la mawohole de Boufflers, la maréchale de Luxembourg, la duchesse de Lauzun, et plusieurs hommes, à Gonesse, à une représentation de la Religieuse de la Harpe; elle fut aussi bien jouée pour le moins qu'elle le serait à la Comédie; mais cette pièce est traînante; il y a peut-être une vingtaine de vers assez bons : à tout prendre elle ne vaut rien, et elle m'ennuya.
Mardi SI.
La grand'maman arriva hier à cinq heures du matin : je ne lavis point à cause d'une partie a Montrouge '; elle a été trèsagréable; nous eûmes une musique charmante, une dame qui joue de la harpe à merveille; elle me fit tant de plaisir que j'eus du regret que vous ne l'entendissiez pas; c'est un instrument admirable. Nous eûmes aussi un clavecin. Mais quoiqu'il fut touché avec une grande perfection, ce n'est rien en comparaison de la harpe. Je fus fort triste toute la soirée; j'avais appris en partant que madame de Luxembourg, qui était allée samedi à Montmorency pour y passer quinze jours, s'était trouvée si mal, qu'on avait fait venir Tronchin, et qu'on l'avait ramenée le dimanche à huit heures du soir, qu'on lui croyait de l'eau dans la poitrine.' L'ancienneté de la connaissance, une habitude qui a l'air de l'amitié; voir disparaître ceux avec qui l'on vit; un retour sur soi-même; sentir que l'on ne tient à rien, que tout fuit, que tout échappe, qu'on reste seule dans l'univers, et que malgré cela on craint de le quitter; voilà ce qui m'occupa pendaut la musique. Ce matin j'ai appris que la maréchale était beaucoup mieux; elle m'a fait dire qu'elle me verrait.
Jeudi 23.
Presque tout le monde reviendra dimanche de Compiègne; le roi ira le mardi à Chantilly avec madame la Dauphine, Mesdames et les dames de leur suite, madame du fiarry et sa suite. Il en pourra résulter quelque événement, c'est-à-dire quelque lettre de cachet. On dit que madame de Mirepoix ne veut point
1 Ctci «on frire l'abbé de Chamrond. (A. H.)
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être de ce voyage; le prétexte est que M. de Beaiivau est brouillé avec M. le prince de Gondé. On s'en moque, parce qu'elle est brouillée elle-même avec son frère , et qu'elle passe sa vie avec M. de Soubise, qui est bien plus mal avec M. de Beauvau que n'-est le prince de Coudé.
Je lis F Histoire de Louis XIII, de le Vassor ; je n'en suis qu'au commencement de la régence. Toutes les intrigues de ce temps-là ont beaucoup de rapport à ce qui se passe aujourd'hui. Je ne sais par où tout ceci finira; il est impossible qu'il n'y ait pas quelqu'un qui succombe; savoir qui ce sera, voilà ce que je ne peux deviner; mais je ne suis pas sans crainte. La maltresse (madame du Barry) est bien animée contre nos amis, on ne cesse de l'irriter; les bons mots et les épigrammes pleuvent contre elle. L'autre jour, chez elle, ou parlait de la rage. L'on disait que le plus sûr remède était le mercure; elle demanda ce que c'était que le mercure : Ze ne sais, dit-elle, ce que c'est, ze voudrais qu'on me le dit. Cette affectation fit rire; on la raconta à quelqu'un qui dit : Ah! il est heureux qu'elle ail ton innocence merçurielU : ce quelqu'un est la maréchale de Luxembourg; ne la citez pas.
Je ne prévois pas avoir beaucoup de choses à ajouter à ce volume. Je compte qu'il pourra partir les premiers jours de la semaine prochaine.
Ce volume est à sa dernière feuille. Il faut qu'il soit fermé demain pour partir mercredi; Fon me répond que c'est une occasion sure ; je ne laisserai pas d'être inquiète jusqu'au moment que j'apprendrai que vous l'aurez reçu. Ce n'est que par excès de prudence que je serai inquiète; la plupart du monde se donne bien plus de licence que je n'en ai pris; mais je crains si fort d'avoir des tracasseries et d'en faire avoir aux autres, que je porte la discrétion jusqu'à un excès ridicule. Mais, comme je me crois aujourd'hui en sûreté, je vous dirai nettement qu'A est impossible que la situation présente subsiste; il faut qu'avant l'espace de neuf ou dix mois il arrive un changement. Il y a une fermentation générale; tous les parlements se donnent la main ', tous marquent leur mépris et leur indignation contre le
1 Après le Ut de justice du 27 juin, mentionne dam 11 leUre de cette date, cl le discours du chancelier Maupeou, sur l'enregistrement forcé des lettres patentes, lesquelles, par la seule volonté du roi , arrêtaient toute la procédure pendante au parlement contre le duc d Aigniflon ; après ce lit de justice, tous le*
chancelier ; le contrôleur généra) rendra bientôt sa banqueroute complète. Le crédit est absolument perdu; il n'y a, disent ses émissaires, d'autre recette pour relever le crédit, que de faire la banqueroute totale; alors le roi ne devant pins rien, tous les particuliers qui renferment aujourd'hui leur argent s'empresseront à le placer sur Ini, parce qu'alors il sera en état d'en payer les intérêts. Je ne sais comment vous trouvez le raisonnement, il me paraît à moi fort mauvais. Nous sommes accablés de remontrances, de représentations, de réquisitoires, d'arrêts, de lettres patentes, etc., etc. Je ne saurais croire que le détail de tontes ces choses vous, fit agréable. Elles m'ennuient si fart <]ae c'est tout ce que je peux faire que d'en entendre parler. Je me garde bien de les lire. D'ailleurs, mon ami, je trouve trèsridicule, a l'âge que j'ai , de me passionner pour tout ce qui se passe et pour tout ce qui peut arriver. J'aime fort mes parents, je le leur prouve par ma conduite, et si je pouvais leur être utile, je m'y mettrais jusqu'au cou ; mais dans tout ceci, je ne puis être que spectatrice; je prétends que leurs ennemi* les servent mieux que leurs ami* ; ceua-ci poussent leur zélé un peu trop loin; leur imprudence, leur fierté ressemble trop à l'insolence, et ne peut manquer de déplaire et d'envenimer les esprits. Les autres ont tant d'infamies, de bassesses, de fourberies, et sont si fort à découvert, qu'ils sont en horreur au public, et qu'ils n'ont de partisans que leurs complices. H y a un M. Séguier, avocat général, qui vient de recevoir des affronts de sa compagnie '. Dans les arrangements que le public ima-
parlements du royaume prirent part à la résistance faite par celai de Paris à cet «te d'autorité. Un arrêt auccédii a un autre de la part des parlements de Tonlowe et de Bord— i, par lesquels le daché d'Aiguillon fut déponîHé de Uni \n droit* et privilèges de la pairie, juirpi'i ce qne h duc fût acquitté par la lai des charges portées centre lai. Le parlement de Rennes, relui de l> province on les ntsrrersatioDS état doc d'Aiguillon avaient eu Ken, renvoya, ■s les narrrir, les lettres patentes dw roi, tendantes a annuler un de ses «treut; une dépatation de dn-neof de ses membres qui avait obtenu la permMsio» de se présenter devant le rai ■ Compiègne, le SA août, reçut défend expresse de pawer par Paris en venant et en retournant. On hri itiitrdit de mène la (acuité de dire un senl mot an roi, ani kri observa qne «s lettres patentes auraient du imposer un silence absosn an parlement, que ■a candmte éleït iTiibo nature ir»p grave pour net pas tire punie; mats que Sa Majesté se contenterait de cbà lier deux d'entre eux, espérant qne lenr exemple retiendrait les autres dans le devoir. Deux de ces membres lurent en eunséiptenee envoyés an château de Vîncennc*. (A. N.) 1 M. Séguier, avocat général du parlement de Paria, était, par sa charge,
gine, on dit qu'il aura le département des affaires étrangères, M. de Paulmy celui de la guerre, et M. d'Aiguillon la marine. Tout cela n'arrivera pas, à ce que j'espère ; mais qui est-ce qui oserait en répondre? Rien n'est impossible à l'Amour; on le peint aveugle; cette idée des poètes se réalise bien aujourd'hui.
La grand' maman est à Gennevillîers ' avec son abbé ; elle a quitté Paris pour éviter l'ennui; elle l'a retrouvé à Gennevilliers. Quand le cœur n'est pas satisfait, l'ennui s'en empare, et il est impossible de s'en débarrasser. Son époux vit fort bien avec elle ; et si l'absence de la belle-sœur pouvait être éternelle, elle se trouverait bien partout ; mais cette belle-sœur sera de retour dans un mois.
H y a bien des détails que je pourrais vous conter, et qui vous amuseraient, mais que je ne puis écrire. Enfin je suis sûre que j'aurais pour plusieurs jours des détails à vous raconter, qui vous intéresseraient autant que les anecdotes du règne de Louis XIV.
Adieu; vous n'êtes pas encore quitte de moi, j'ajouterai quelques lignes avant de fermer cette lettre.
Mardi S8.
Voici la fin; mandez-moi avec votre franchise ordinaire si ce journal ne vous a point excédé , et si vous seriez content d'en recevoir de temps en temps.
Adieu : voici des vers sur notre chancelier.
Le grand vizir qui dans la France Pour régner seul net tout en feu , Méritait le cordon , je penne, Mail était-ce le cordon bleui
obligé de dresser Ici réquisitoire» contre le» livres condamné* il être brûlés pour câline de* doctrines erronée* qu'il» pouvaient contenir. Mai* on soupçonna M. Séguier d'avoir négligé lea intérêts du parlement lorsqu'il fut député comme avocat général ver» le roi à Versailles, en ne remettant point au roi lui-même son message , et en consentant de recevoir une réponse du chancelier. Le parlement, pour marquer son mécontentement, ne permit point la publication du réquisitoire, et fit paraître son arrêt sans celte pièce. Cela fui considéré comme un si grand affront par son auteur, qu'il eut recours à l'autorité, et le réquisitoire fut imprimé au Louvre par ordre du roi. (A. N.)
1 Maison de campagne près Paris , que la duchesse de Cboiseul avait hériter de son père, le comte du Cbitel. M. de Vaudreuil, qui l'a possédée ie dernier, y donna des H tes magnifiques. (A. N.)
DE MADAME LA MAKQ0ISE DO DEFFASD.
8 auguste 1770.
Eh bien, madame, je ne peux en faire d'autres, je ne peux louer les ([eus sérieusement en face. Vous vous doutez bien que les six vers qui commencent par Éludiez leur goût sont pour la petite-fille, et tout le reste pour la grand'maman . J'ai été bien aise de finir par la Harpe, parce que le mari de la grand' maman lui fait du bien et loi en pourra taire encore.
11 faut un tant soit peu de satire pour égayer la louange. La satire est fort juste et tombe sur le plus détestable fou que j'aie jamais lu. Son Héloïse me parait écrite moitié dans un mauvais lieu, et moitié aux Petites-Maisons. Une des infamies de ce siècle est d'avoir applaudi quelque temps à ce monstrueux ouvrage. Les dames qu'il outrage sont assurément d'une autre nature que lui. La Zaïde de madame de Lafayette vaut un peu mieux que la Suissesse de Jean-Jacques, qui accouche d'un faux germe pour se marier. Ce polisson m'ennuie et m'indigne, et ses partisans me mettent en colère. Cependant il faut être véritablement philosophe, et calmer ses passions, surtout à nos âges.
Votre homme, qui ne s'intéressait qu'à ce qui le regardait, doit vous raccommoder avec la philosophie. Tout ce qui regarde le genre humain doit nous intéresser essentiellement, parce que nous sommes du genre humain. N'avez-vous pas une àme? n'est-elle pas toute remplie d'idées ingénieuses et d'imagination? S'il y a un Dieu qui prend soin des hommes et des femmes, n'étes-vous pas femme? S'il y a une Providence, n'estelle pas pour vous comme pour les plus sottes bégueules de Paris? Si ta moitié de Saint-Domingue vient d'être abîmée, si Lisbonne l'a été la même chose, ne peut-elle pas arriver à votre appartement de Saint-Joseph* Un diable d'homme inspiré par Belzébuth vient de publier un livre intitulé Système de la nature, dans lequel il croit démontrer à chaque page qu'il n'y a point de Dieu. Ce livre effraye tout le monde, et tout le monde le veut lire. Ilestplem de longueurs, de répétitions, d'incorrections; et malgré tout cela, on le dévore. Il y a beaucoup de choses qui peuvent séduire ; il y a de l'éloquence, et quoiqu'il se trompe grossièrement en quelques endroits, il est fort au-dessus de Spinosa.
Au reste, croyez que la chose vaut bien la peine d'être examinée. Les nouvelles du jour n'en approchent pas, quoiqu'elles soient bien intéressantes.
Ceux qui disent que les pairs du royaume ne peuvent être jugés par les pairs et par le roi sans le parlement île Paris, me semblent ignorer l'histoire de France. 11 semble qu'à force de livres on est devenu ignorant. Je ne me mêle point de ces querelles; je songe à celle que nons avons avec la nature. J'en ai d'ailleurs une assez grande avec Genève. Je lui ai volé nne partie de ses habitants, et je fonde une petite colonie que le mari de votre grand'maman protège de tout son coeur.
Il n'y a maintenant qu'un tremblement de terre qui puisse ruiner mon établissement; mais je veux que celui à qui j'ai tant d'obligations donne son denier à la statue, et je veux surtout qu'il donne très-peu, 1* parce qu'on n'en a point du tout besoin, '2' parce qu'il donne trop de tous les cotés. C'est une affaire très-sérieuse ; je casserais à la statue les bras et les jambes , si son nom ne se trouvait pas sur la liste.
Adieu, madame, faites comme vous pourrez; vivez, portezvous bien, digérez, cherchez le plaisir s'il y en a. Luttez contre cette fatale nature dont je parle sans cesse, et où j'entends si peu de chose. Ayez de l'imagination jusqu'à la fin, et aimez votre très-ancien serviteur, qui vous est plus attaché que tous vos serviteurs nouveaux.
MADAME LA MARQUISE DU Dl.FFAND A M. DE YOLTAIIE.
Paria, îl août 1770.
Grand-papa, grand'maman, petite-fille, secrétaire, amis, connaissances, tous sont charmés de vos vers ', mais on ne vous quitte point de la prose. J'entends parler d'une réfutation d'un certain livre; je voudrais l'avoir. Je m'en tiens à connaître ce livre par vous'. Toutes réfutations de systèmes doivent être lionnes, surtout quand c'est vous qui les faites. Hais, mon cher Voltaire, ne vous ennuyez-vous pas de tous les raisonnements
> Efiilie à madame la duchesse de ChoiteuL Voy. Œuvres de VoUaiie, 1. XIII, p. SI*. (L.)
* Système de la nature ou des Lois du monde phviî'/ite et du monde mon*, (t.)
métaphysiques sur les matières mintelligililes? Ils sont, à mon avis, ce que le clavecin du père Caste! était pour les sourds. Peut-on donner des idées et peut-on en admettre d'autres que celles que nous recevons par nos sens? Un sourd, un aveugle de naissance, peuvent regretter de ne pas voir, de ne pas entendre; mais cependant ils ne savent ce que c'est que voir et ■pi* entendre, ce que c'est que ces facultés qui leur manquent; ris ne nient pas ce qu'on leur en dit, mais ils s'ennuient de tout ce qu'on leur dit pour leur en donner la connaissance. De tout ce qu'on a écrit sur ces matières, c'est le Philosophe ignorant et la Religion naturelle que je lis avec le plus de plaisir. Je ne me tourmente point à chercher à connaître ce qu'il est impossible de concevoir. L'éternité, le commencement, le plein, le vide; quel chois peut-on faire?
Je n'irai point d'an vol préaomplueui , etc., etc.
Voilà où je m'en tiens ; taire autant de bien que je peux , le, moins de mal qu'il m'est possible, laisser à chacun sa façon de penser, ne troubler le bonheur ni la paix de personne, éviter l'ennui et les indigestions, les supporter patiemment quand on ne peut faire autrement ; aimer, estimer mon très-bon ami Voltaire, souhaiter qu'il me survive, parler sans cesse de lut avec la gran d' maman , recevoir souvent de ses lettres et de ses ouvrages, voilà ce que je désire pour le peu de jours qui me restent.
M. DE VOLTAIKE A MADAME LA XAHOUISE DD DEPFA1W.
3 leptcmbn; 1770.
■levons envoie, madame, par votre grand'maman, la petite drôlerie en faveur de la Divinité, contre le volume du Sys~ tème de la nature, que sûrement vous n'avez pas lu; car la matière a beau être intéressante, je. vous connais, vous ne roules pas vous ennuyer pour rien an monde ; et ce terrible livre est trop plein de longueurs et de répétitions pour que ïobs puissiez en soutenir la lecture. Le goût chez vous marche avant tout : celui qui vous amusera le plus, en quelque genre que ce soit, aura toujours raison avec vous. Si je ne vous
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amuse pas, du moins je ne vous ennuierai guère, car je réponds
en vingt pages à deux gros volumes.
Je me Halte que votre grand'maman s'est enfin réconciliée avec Catherine II. Tant de sang ottoman doit effacer celui d'un ivrogne qui l'aurait mise dans un couvent; et après tout, ma Catau vaut beaucoup mieux que Mustapha. Avouez, madame, que dans le fond du cœur vous êtes pour elle.
Des lettres de Vienne disent que la canaille musulmane a tué l'ambassadeur de France et presque toute sa suite, que l'ambassadeur d'Angleterre s'est sauvé eu matelot, et que Mustapha a donné une garde de mille janissaires au bailli de Venise. Je ne veux point croire ces étranges nouvelles; mais si malheureusement elles étaient vraies , votre grand'maman elle-même ferait des vœux pour que Catherine fût couronnée à Constantinople.
Le roi de Prusse est allé en Moravie rendre à l'Empereur sa visite familière. Il y a actuellement entre les souverains chrétiens une cordialité qui ne se trouve pas entre les ministres.
Voilà, madame , tout ce que sait un vieux solitaire, qui voit avec horreur les jours s'accourcir et l'hiver s'approcher. Conservez votre santé, votre gaieté, votre imagination et votre bonté pour votre très-vieux et très-malingre serviteur, qui vous est bien tendrement attaché pour le reste de ses jours.
Paru , lundi 3 septembre 1770.
Il faut de nécessité que je vous écrive aujourd'hui; ma lettre ne partira que jeudi , mais je ne puis me refuser de vous raconter le trouble où j'ai été ce matin. J'avais soupe hier au soir à Gennevilliers avec votre nièce , j'avais soupe le samedi avec le grand'papa et mesdames du Chàtelet et de Damas : rien n'annonçait l'orage ; le grand-papa était gai , il était arrivé le matin à Gennevilliers pour chasser; il devait y coucher, le lendemain dimanche aller au conseil à Versailles, et le lundi partir pour la Ferté, chez la Borde ', d'où il devait revenir le mercredi 5. Ce matin à dix heures j'entends tirer le canon, je suis étonnée, je dis : Le roi est à Versailles depuis vendredi qu'il est de retour de
> Le banquier de U cour, tt » péri «ir l'écbafaud, en 1793. (A. S.)
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Chantilly. Serait-ce madame la Dauphine qui viendrait à Notre- Dame? Je sonne mes gens, on me dit : La place Louis XV est pleine de mousquetaires, le roi vient d'arriver au parlement. Voilà que je me figure que tout est perdu , que l'on va faire main basse pour le moins sur une partie du parlement, que
peut-être Enfin, la tête me tourne. Chez qui enverrai-jet
Chez madame de Mirepoix, avec qui, par parenthèse, je suis le mieux du monde : on y va, elle n'est point éveillée. J'envoie dans tout mon voisinage chez les personnes de ma connaissance, je finis par chez la grosse duchesse; chacun est étonné et ne tait rien. Je suis prête à me lever, je demande mes chevaux, je veux aller chez madame de Beauvau et peut-être tout de suite à Gennevilliers. Ces premiers mouvements passés , je me calme et je me dis qu'il n'en résultera qu'une curiosité satisfaite, que ta fatigue que je me donnerai ne sera utile à personne ; je reste dans mon lit et je m'endors après avoir entendu de nouveau le canon, le roi n'étant pas resté plus d'une demi-heure ou trois quarts d'heure au parlement. On m'éveille sur les deux heures et l'on m'apporte un bulletin de la part de la grosse duchesse , que je joindrai à cette lettre, que je reprendrai quand je saurai quelque chose de plus.
Mercredi 5.
Voilà votre lettre qui arrive et qui ne me met point en train de continuer mon récit. Votre goutte fait un peu de diversion à ce sujet ; je voudrais que vous vous contentassiez de savoir qu'il ne s'est agi que de l'affaire de M. d'Aiguillon. Le roi a réprimande son parlement, a fait enlever les minutes, les grosses et toutes les pièces de la procédure, a défendu qu'il fût jamais plus question de cette affaire, et a ajouté à cette défense les plus sévères menaces, si l'on y contrevenait. Personne n'était averti de la résolution qu'avait prise le roi , et ce ne fut que le dimanche à dix heures et demie du soir, au sortir du conseil, que le rai déclara ce qu'il devait faire le lendemain matin. Il le dit à tout le monde et particulièrement au grand-papa, qui lui dit que, comme il ne lui était pas nécessaire dans celte occasion, il lui demandait s'il ne pouvait pas taire son petit voyage. Le roi y consentit de bonne grâce. Le grand-papa partit le lendemain à six heures; il arriva ce soir à neuf ou dix ; la grand' maman revient aujourd'hui de Gennevilliers pour l'attendre : je souperai avec eux ce soir; il y aura mesdames de Beauvau et de Poix , et madame de Choiseul qu'on appelle la petite sainte ; le prince de
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Beaufretnout et le grand abbé. Je recommencerai un journal où je mettrai des particularités qui m'échappent aujourd'hui ; dans ce moment ci , je ne puis entrer dans des détails , votre goutte me trouble un peu la tête; j'attends de votre amitié que vous me donnerez de vos nouvelles plus souvent qu'à l'ordinaire, el que vous me direz exactement la vérité.
Adieu. Je ne vous envoie point le bulletin de madame d'Aiguillon; il n'est pas exactement fidèle. 11 y a un imprimé de tout ce qui s'est passé. Je vous l'enverrais si cela ne rendait pas mon paquet très-gros. Je verrai avec votre cousin s'il y a quelque moyeu de vous le feire parvenir.
P. S. à si* heures.
Je vous envoie l'imprimé dn Parlement.
Séance du roi en son Parlement de Parts, du lundi trois
septembre mil sept cent soixante-dix, du matin '.
M. le chancelier étant monté vers le roi, agenouillé à ses pieds pour recevoir ses ordres; descendu, remis en sa place; le roi ayant ôté et remis son chapeau , a dit :
<i Messieurs , mon chancelier va vous expliquer mes mten- » tions. <•
Sur quoi M. le chancelier a dit :
« Messieurs,
» Le roi, après vous avoir fait connaître, par une lot eure- > gistrée en sa présence , qu'il importait au secret de l'exercice » de son administration , ainsi qu'à la tranquillité de sa province »de Bretagne, que l'affaire intentée contre M. d'Aiguillon, » honoré de sa confiance et chargé de ses ordres , demeurât n ensevelie dans l'oubli, devait penser que, soumis à ses vert lontés, vous cesseriez de vous occuper de cette affaire.
n Néanmoins , dès le 2 juillet dernier, sur une information « anéantie, vous avez rendu un arrêt par lequel, sans autre » instruction préalable , sans preuves acquises , et au mépris des « règles et des formes judiciaires , vous avez tenté de priver des n principales prérogatives de son état un pair du royaume, dont » la conduite a été déclarée irréprochable par Sa Majesté elle- « même.
■ Les nom» de» pain, présidents et conciliera présent! ont été otnii ici.(L.)
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■ Cet arrêt, que Sa Majesté a cassé par celui de son » conseil du 3 juillet, qui vous a été signifié en la personne -de
■ votre greffier en chef, de l'ordre exprés de Sa Majesté, a été
■ suivi de vos arrêts des 1 1 juillet et 1 " août , par lesquels vous
• avez persisté dans l'arrêt du 2 juillet.
■ Le roî a écouté vos représentations; il y a reconnu l'esprit
• de chaleur et d'aoimosité qui les a dictées.
■ Vous avez depuis multiplié les actes contraires aux volontés « de Sa Majesté.
■ Votre exemple a été le principe et la cause d'actes encore
• plus irréguliers, émanés de quelques autres parlements.
« Sa Majesté veut enfin vous rappeler à l'obéissance qui lui
• est due ; elle vient vous faire connaître ses intentions , et vous » imposer de nouveau le silence le plus absolu.
» Elle veut bien effacer jusqu'aux traces de votre conduite
■ passée, et vous ôter les moyens de lui désobéir a l'avenir.
» Le roi ordonne que :
■ Les pièces envoyéea nu parlement Je Paris, en crin séquence des arrêts du parlement de Bretagne, des 21, 18 mare et SB juillet demie» j
• La minute et lea (p-osHcn de l'arrêt du 7 avril, nui déclarent nulle» les information» faites en Bretagne ;
» La plainte rendue par le procureur général du parlement de Paris ;
• Celle* rendues par M. le duc d'Aiguillon, MM. de la Ondulais et Ir
• L* minute et les grosse» de l'information faite ù Paris ;
• L« conclusions du procureur général;
• Le» arrêté* des», M mai, « et 18 juin;
• Lea deux arrêtés dn 2 juillet;
■ L'arrêt dudit jour;
■ La signification qui en a été Faite à M. le duc dn Aiguillon;
■ Le* représcBtttiona arrêtéea ledit jour;
• Lea arrêtés de* 11 et 31 juillet; » Le» deux arrêtés du 1" août ;
• Ceui des 3, 8, 9 et 21 août dernier,
■ lui soient remis par les greffiers et ceux qui en sont les déposi-
• taira. ■
Sur quoi M. le chancelier ayant appelé successivement Ysaueau , Dufranc , Fremyn et le lier, ils se sont approchés , et «ni remis les pièces ci-dessus mentionnées.
Ensuite, M. le chancelier, monté vers le roi, s'est agenouillé à ses pieds pour recevoir ses ordres. Redescendu, remis à sa place, assis et couvert, a dit :
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96 CORKESPONDAKCE COMPLETE
o Le roi ordonne que lesdits actes et procédures, arrêts et i arrêtés, soient supprimés de vos registres.
» Sa Majesté vous fait défense de tenter de les rétablir en » votre greffe par copies ou expéditions, si aucunes existent i desdits actes, pièces et procédures, ou par procès-verbaux •> de réminiscence du contenu desdits actes, pièces et procé- » dures, ou par telle autre manière et forme que ce puisse être.
•> Sa Majesté ordonne, sous peine de désobéissance, à son « premier président et à tout autre président ou officier qui » présiderait en son absence, de rompre toute assemblée où il n pourrait .être question de rétablir, en tout ou en partie, les >• actes, pièces ou procédures supprimés.
n Elle leur défend, sous les mêmes peines, d'assister aux. n délibérations que vous pourriez tenter de prendre, malgré n eux, à ce sujet, et d'en signer les procès-verbaux.
» A l'égard de vos représentations. Sa Majesté a vu avec o étonnement que vous tentiez d'établir des rapports entre les » événements de son règne et des événements malheureux qui n devraient être effacés du souvenir de tout bon Français, et » auxquels son parlement ne prit alors que trop de part : elle « veut croire qu'il n'y a que de l'imprudence dans vos exprès-
» Sa Majesté persiste dans sa réponse au sujet des défenses » qu'elle a faites aux princes et aux pairs ; et quoique ce qui se » passe en Bretagne vous soit étranger, elle veut bien vous dire « qu'elle ne souffrira jamais qu'on renouvelle une procédure » que des vues de sagesse et de bien public lui ont fait une loi « d'éteindre ; que les deux magistrats n'ont été arrêtés que parce a qu'elle a été offensée de leur conduite ; et elle vous avertit » que ceux qui se conduiront comme eux ressentiront les effets » de son indignation.
» Sa Majesté vous défend, sous peine de désobéissance, » toutes délibérations sur ces objets.
n Elle vous défend pareillement de vous occuper de tout ce •> qui n'intéressera pas votre ressort.
» Elle vous prévient qu'elle regardera toute correspondance
■ avec les autres parlements comme une confédération crimi-
■ nelle contre son autorité et contre sa personne.
■ Elle donne ordre à son premier président, et à tout autre
■ président ou officier de son parlement, qui présiderait en son • absence , de rompre toute assemblée où il serait fait aucune
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• proposition tendante à délibérer sur les objets sur lesquels
• elle vous a imposé silence, ainsi que sur tout envoi qui vous
• serait Fait par les autres parlements. ■
M. le chancelier est ensuite monté vers le roi , agenouillé à ses pieds pour recevoir ses ordres. Descendu, remis à sa place, assis et couvert, a dit :
i Le roi ordonne aux présidents et conseillers des enquêtes
• et requêtes de se retirer dans leurs chambres, pour y vaquer » à l'expédition des affaires des particuliers. ■
Sur quoi les présidents et conseillers des enquêtes et requête» se sont retirés.
M. le chancelier étant ensuite remonté vers le roi et redescendu, le roi s'est levé et est sorti dans le même ordre qu'il était entré.
(nt>m).
Paris, le 30 septembre (1770!)* Savez-vous, monsieur, l'effet que me font les jolies lettres? D'abord un extrême plaisir, et puis un violent chagrin ; voilà ce (pie la vôtre me fait éprouver. Aux charmes de la lecture succède l'embarras de la honte d'y répondre; maïs il faut se mettre à son aise en n'ayant aucune prétention. Je vous dirai donc tout bêtement que je n'ai jamais rien vu de si parfaitement joli que votre lettre ; l'article du Réquisitoire * m'a enchantée ; je n'ai pas pu me tenir de le faire lire à ceux que j'en ai crus dignes. Vous me tournez la tête en me flattant que je n'ai pas déplu aux deux soeurs * ; je les trouve infiniment aimables , et elles ont parfaitement soutenu l'opinion que m'en avait donnée M. Walpole. Il est bien malade de sa goutte, et j'en suis fort
ir, Monsieur de l'Ialc, chez n avenue du Cbâtelet, aux eaux de Bourbonne. (L.)
1 Je suppose et je suis presque sur que cette lettre est de 1770. 1° Le chevalier était à Bourbonne au mois de septembre 1770 : ma lettre a ton cousin le comte de Hiocourt confirme ce qne je dis (40 octobre) ; i° Le duc de ChoikoI fauait tout ce qu'il pouvait pour faire déclarer la guerre à l'Angleterre. Or, madame du Deffand parie de la guerre. (H. de Vide.) ,
1 Quel requin toireï (11. de /'Me.)
4 Peut-être madame de Cholmoodeleyf {//. del'hle.)
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M C0BRE3P0NDAHCE COMPLETE
inquiète. Quand il se portera mieux, je me promets bien de lui donner le plaisir de loi taire lire votre lettre. J'espère qu'il ne deviendra point notre ennemi, et que le ministre de la guerre le deviendra de la paix '.
Quand reviendrez- vous , monsieur? Je vous attends, je vous désire, je m'applaudis beaucoup de l'honneur de votre souvenir, que je mérite par les sentiments que j'ai pourrons.
Paria, 5 octobre 1770.
Savez-vous, mon cber Voltaire, que j'avais résolu de ne vous plus écrire? Je croyais n'avoir plus rien à dire, et il me paraissait injuste de vous donner de l'ennui pour obtenir en échange du plaisir. Mais, toutes réflexions faites, l'intérêt a ' prévalu. L'arrivée de M. Graufurd a fort contrihué à me faire changer de résolution. Il m'a dit que vous (lisiez du bien de moi, que vous m'aimiez; et quoique je sois devenue fort défiante, je n'ai pu me défendre d'en croire quelque chose. Si vous m'aimez, vous avez raison, car en vérité, je crois être la personne qui vous aime le plus. Je n'ai encore causé qu'un moment de vous avec M. Craumrd, maïs je me propose bieu de le beaucoup interroger. Je voudrais savoir si vous êtes à peu près heureux, et si la gloire vous lient lieu de tout. J'ignore quel est le charme de cette jouissance, c'est sans doute celle du paradis, et c'est peut-être pour cela qu'où appelle ses habitants bienheureux. Cependant tout ce qui les environne jouit du même bonheur, et dans ce monde-ci la gloire consiste dans la prééminence.
Pour moi, mon cher Voltaire, je fais consister le bonheur dans l'exemption de deux maux, les douleurs du corps et l'ennui de l'àme. Je n'aspire point à une parfaite santé ni à aucun plaisir; je supporterais patiemment mon état actuel, qui aux yeux de tout le monde parait bien malheureux, si j'avais un ami véritable. L'amitié est la seule passion que l'âge n'amortit point. Je ne crois pas que celle que vous avez pour la czarirte soit d'mi genre à satisfaire votre cœur; cette czarirre est une
1 I) me semble que celte phrase csl cmlironiltéc? (//. dt l'Itle.) Noat somme* plu» indulgent et pensons qtte cela s'entend Fuit bien. (L>.)
héroïne de gazette; ses succès sont brillants, elle a certainement un grand courage, rien ne la détourne de ses projets; mais souffrez que je donne la préférence à votre Sératramis, dont les remords me forcent à l'aimer, à la plaindre et a oublier ses forfaits.
Vous me trouverez bien impertinente, mais pourquoi voulezvous savoir ce que je pense? J'ai fait vœu de dire toujours la vérité; je ne serais point flattée d'être approuvée par vous, si je surprenais votre approbation.
Est-il vrai que vous comptez passer l'hiver dans les provinces méridionales? Que ne venez-vous plutôt à Paris? J'aurais une grande satisfaction de causer avec vous , et de vous dire , mon cher Voltaire, que vous êtes la seule personne que j'admire, et dont l'estime et l'amitié me flatteraient le plus.
MADAME LA MABOUISE DU DEFFAND A M. HORACE WALPOLE
Mercredi , SI novembre, à huit heures du matin.
Rien n'est si irrégulier que la poste. Elle n'arrive souvent que le lundi; alors il n'est plus temps de répondre; c'est la dernière aventure. Vous m'annoncez dans votre dernière lettre, de mardi 13, que vous m'écrirez le vendredi 16; c'est ce que je ne saurai qu'à trois heures après midi , et comme alors je ne serai pas seule, je me détermine a vous écrire actuellement, et à ne répondre a cette lettre du 16 (si en effet je la reçois) que par un nommé M. Liston ' , qui doit retourner à Londres jeudi on vendredi. Je vous enverrai par lui une nouvelle traduction de Suétone, faîte par Tordre du grand-papa1; vous serez content de Pépltre dédicatoire, médiocrement du discours prélimi-
1 Robert Liston, qui fut employé Annuité 1 différent*! minions diploaaati- <t**- (A- N.)
1 La traduction de Suétone, par M. de la Harpe. M. Walpole n'était pu parfaitement d'accord avec madame du De/ïand sur cet ouvrage; car il dit dans u réponse : • J'ai lu l'épstre dédicatoire, le éiacoan préliminaire et lit «Btenatinns »ur chaque César. Pardonnez ti , excepté la dernière phrase, je trouve la dédicace aissi commune. Le discours me plaît coouae ça, se* jugentenu ne paraissent assex justes- Pour les observations, elles valent peu et ue contiennent que des critique» d'un M. Lingoet, qui, malgré M. de la Harpe, sae paraît, par les citations mêmes (car je ne l'ai jamais lu), n'avoir pas toujours
naire ; mais pour le reste , je n'en sais rien , n'en ayant lu que cinq ou six pages. Je ne peux pas lire présentement Y Histoire de Malte; je me suis enfoncée depuis deux mois dans la Vie de Louis XIII, par le Vassor, dont il y a vingt-trois volumes : j'en suis au quinzième , et j'aurai la persévérance d'aller jusqu'à la fin. Comme il y a des sommaires marginaux qui m'avertissent de quoi il va être question, je passe tout ce qui ne m'intéresserait pas, et je ne lis guère que les intrigues et les manèges de la cour, qui m'amusent infiniment. Cet auteur me plaît; il dit ce qu'il pense arec franchise et audace; son style est dans le goût des Mémoires de Mademoiselle, et j'aime mieux cette manière que celle des beaux diseurs. De plus, nous faisons une lecture l'après-dtaée : les Mémoires de M. de Saint-Simon ', où il m'est impossible de ne vous pas regretter : vous auriez des plaisirs indicibles; ajoutez les gazettes, des traductions de vos papiers anglais que je reçois une ou deux fois la semaine, le Journal encyclopédique; voyez si je puis entreprendre d'autres lectures! Je résiste avec peine à celle que vous me conseillez ; j'ai beaucoup de respect pour votre goût; mais n'y a-t-il point bien des guerres dans Y Histoire de Malte*? y déméle-t-on les intrigues , les manèges? C'est ce que j'aime dans les histoires , et ce qui est charmant dans le Vassor, et qui me fait voir que dans les choses qui se passent journellement on n'en démêle point la vérité, on ne voit point le dessous des cartes, et bien moins chez nous que chez vous. C'est à vous à m'apprendre
1 Madame du Deffand ne pouvait lire les Mémoires de Saint-Simon, alors inédits, que sur une des copies du ministère de* affaires étrangères, ou même sur te manuscrit à elle confié par M. de Choiseul. (L. )
3 V Histoire des Chevaliers de Malle, par l'abbé de Vertot, dont M. Walpolo lui recommande In lecture en ce» termes : ■ Vous cherchez souvent des lecture* amusante* , j'en fais une actuellement qui me plaît cttraordinairement, mais que peut-être vous avez faite : c'est l'Histoire des Chevaliers de Malte , par l'abbé de Verlot. J'avais lu ses Révolutions (excepté celles de Hume); il y a longtemps que les Grecs et les Romains m' ennuient a la mon ; inaU je ne sais pan pourquoi j'avais mauvaise opinion de son Biliaire de Malte, comme ne devant contenir qu'un mélange de dévotion et de guerres barbares. Pendant la floulte, je voulais la lire, m 'attendant à y trouver quelque sujet de tragédie. J'en fus frappé. C'est le livre du monde le plus amusant: des histoires qui se succèdent rapidement, des anecdotes, une revue de tous les événements du dernier siècle qui se trouvent liés avec cette histoire ; et le tout conté dans le style le plus clair, le plus facile et le plus coulant, et, ce qui est encore; plus surprenant, nulle superstition, point de bigoterie, et, du romanesque guère. Enfin , j'en suis charmé, et si vous ne l'avez point lue, ou si vous l'avez oubliée , je voua prie de la tire. ■
3lgltzedb, GOOgk
s'il v aura guerre ou non; nous sommes très-contents de la réponse d'Espagne. Reste à savoir si vous le serez ' : tout ce que je puis vous dire , c'est que M. de Guines * est parti cette nuit ; je le trouvai hier au soir chez la grand' maman, et il écrivit de sa main le nom des personnes à qui nous voulons qu'il distribue nos compliments; je le connais tort peu; mais il me parait assez aimable.
Adieu. Ah! j'oubliais de vous parler de votre princesse russe*; j'ai, ainsi que vous, curiosité de la voir. Je voudrais que la grand' maman lui donnât à souper; le grand-papa l'y a exhortée; et comme elle est brouillée avec sa souveraine, c'est une raison pour qu'elle n'ait pas d'éloignement à faire connaissance avec mes parents, qui ne sont pas ses amis intimes.
A sept heure* du noir.
11 n'y a point de courrier, ainsi point de lettres.
13 novembre 1770.
Comment, monsieur, c'est vous qui m'accusez d'inégalité et de caprice! Vous écrivez à la grand' maman4, en lui envoyant votre epitre , que, par parenthèse, j'avais déjà lue quand elle l'a reçue :
• Si cette épttre trouvait grâce devant vos yeux , je vous
• dirais : Envoyez-en copie pour amuser votre petite-fille, sup-
• posez qu'elle soit amusable, et qu'elle ne soit pas dans ses
• moments de dégoût. Pour réussir chez elle il faut prendre ' son temps. ■
1 Relativement à la querelle arec l'Espagne , an sujet de l'île de F.ilkland. (A. S.)
1 Le comte, depuis duc de Gaines, qui succéda an marquis du Chàtelet, nommé ambassadeur de France en Angleterre. (A. N.)
' La princesse d'Aschkoff, qui avait été en Angleterre, et qui se trouvait iloni Paris. (A. S.) — Les Mémoires de cette virile et spirituelle Ama- «»e, amie et quelque peu rivale de Catherine II, qui, par une ironie toute kmininr, récompensa ses services en la plaçant avec le grade de général à la télé de km académie, ont été publiés dans la Bibliothèque russt-potonaiit , érigée par le prince Calitiin. (Paris, Franck.) (L.)
* Vovei une lettre de Voltaire à la duchesse de Choiseul, du 16 novembre, "wsLJU, page 39*. (L.)
Dlgltzedby GOOglt
Je conviens que je suis peu amusable, que l'on me procure souvent des moments de dégoût : c'est un inconvénient qui ne m'armera jamais par vous; mais que vous ayez besoin de prendre votre temps avec moi pour réussir, vous devez savoir que ce temps dure depuis quelque temps ; il y a un peu plus de cinquante ans que vous en faites l'épreuve. Rougissez donc, monsieur, de recevoir des impressions par vos nouvelles connaissances contre la plus ancienne et la meilleure de vos amies. Votre livrée ' me hait, je sais bien pourquoi.
Je n'ai point devant eux pu fléchir In genoux,
Ni leur rendre un honneur que je ne rend* qu'à toui.
Ne les écoutez plus , et ne donnez point à la grand' maman occasion de croire que vous êtes ingrat et injuste : elle est témoin de mon amitié et de mon admiration pour vous ; repentezvous, et vous obtiendrez votre pardon.
Votre épttre est charmante. Vous ne m'avez point envoyé votre article Dramatique, qu'on dit être partait. Il parait depuis peu un Testament dont on ne peut deviner l'auteur : il est de la main d'un diable forcé àhonorerles saints. Quand vous F aurez lu, je voudrais que vous me dissiez de qui vous. le croyez : c'est peut-être lui faire trop d'honneur que d'avoir cette curiosité * .
Ne croyez pas , je vous prie, que je bâille toujours dans mon tonneau ; j'ai encore quelquefois des moments de gaieté ; mais je n'en ai pas, comme vous, un fonds inépuisable en moi-même; je ne la produis pas, mais je la reçois facilement, et surtout quand elle me vient de vous. Vous devriez vous reprocher de m'en donner si rarement, et ce que vous ne devez jamais vous pardonner, ce sont vos injustices.
MADAME LA MARQUISE DU DEFFAKD A M. HORACE WALPOLE
Paria, dimanche 25 novembre 1770.
Ce que je vous annonçais dans ma dernière lettre (qu'un M. Liston a dû vous rendre) ' est arrivé. Le président mourut
' Lea philotophen. (A. H.)
* TtMament de Voilai**, par M. Marchand. (I..)
* On n'n point celte lettre. (A. S.)
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DE MADAME LA MABQtJISE DU DEFFAMD. 1*3
hier à sept heures du matin '. Je l'avais jugé à l' agonie dés le mercredi; il /t'avait ce jour-la, il n'a eu depuis ni souffrance ni coaaaistance; jamais Ha n'a été plus douce. Il s'est éteint. Madame de Jonsac en a para d'une douleur extrême; la mienne est plus modérée. J'avais tant de preuves de son peu d'amitié, que je crois n'avoir perdu qu'une connaissance; cependant, comme cette connaissance était fort ancienne et' que tout le monde nous croyait intimes (excepté quelques personnes qui savent quelques-uns des sujets dont j'avais à me plaindre), je recois des compliments de tontes parts. Il ne tient qu'à moi de croire qu'on m'aime beaucoup; mais j'ai renoncé aux pompes et aux vanités de ce monde, et vous avea mit de moi une prosélyte parfaite ; j'ai tout votre scepticisme sur l'amitié, cependant j'ai peine à l'étendre sar la giand' maman . Il serait difficile de vous taire entendre quels sont ses procédés pour moi; et quelque disposée que je sois à la méfiance, j'ai peine à la soupçonner d'indifférence, et j'aurais bien plus de peine encore à en avoir pour elle. Je ne verrai pendant plusieurs jours que tes personnes qui seraient scandalisées si je ne les recevais pas, et jusqu'à jeudi, que la grand' maman va a Versailles, je ne soaperai que chez elle. M. de Jonsac vint hier chez moi trèspoliment; il me rendit compte du testament : il n'y a que des legs pour ses parents , pour ses domestiques ; il ne dit pas un mot d'aucun de ses amis. Je savais que madame de Jonsac avait absolument exigé de lui de ne lui faire aucun legs particulier, ne voulant pas, m'avait-elle dit, qu'on pût avoir le moindre soupçon que les soins qu'elle lui avait rendus eussent pour objet l'intérêt; il lui laisse seulement tous ses manuscrits, en
MM de ta manière suivante 4 novembre 1770, le prèaideau HénaiiU , t de la maison de rmdamr la Daupbine, mettre de l'Aniâmie française et de celle de» inscription*, vient de mourir ce soir, après avoir lutté contre la mort depuis plusieurs années, âgé de plu» de qunlre-vingt-sii ans. Tool le aaoode cannait ion ÂLrëgt chroaoUjitfut de l'kùtoii-e de France, tpù lui a fait tant de répatatioa, loué tour à tour et dénigré outre IMan par M. Je Voltaire, et qui ne méritait ni tant de célébrité, ni une critique « amère. 11 était fart riche ; la table «tait ouverte 1 toua le* gens de lettres tes non- Wms, et surtout aui académiciens. Il n'était pas moins tnaWB par ton cuisinier tsse par aes ouvrages. Il passait pour le plus grand Apicius de Paris, et tout lé monde connaît la singulière épilre dn philosophe de Femey à ce
■ Hénault, fameux par vos soupers
• Et saar votre Owouuiope, Mr. . (A. ».)
pariant de sa reconnaissance et en faisant son éloge. Elle est aux Filles Sainte-Marie de Chaillot pour quelques-jours; elle y avait loué un appartement depuis six mois. Cette femme a beaucoup de conduite, parce qu'elle a beaucoup de raison et de courage. Elle a un mari affreux, elle prévoit tout ce qu'elle peut en avoir à craindre, et depuis six ans qu'elle vivait avec le président, elle a eu pour objet de s'assurer un état tranquille après sa mort. Ce couvent lui deviendra un asile contre les humeurs de son mari, et lui sauvera toutes sortes d'éclats ; elle s'y retirera sous prétexte de retraite, quand elle aura à en craindre; elle est séparée de biens, et elle jouira d'un revenu assez honnête. Elle est la première créancière de son mari; ainsi toutes les avances qu'elle a faites pour lui lui vont être rendues; elle est fort contente de mes procédés, et je compte que nous serons toujours très-bien ensemble.
Quand vous recevrez cette lettre, vous en aurez reçu deux ou trois autres tout de suite, et j'ai bien plus à craindre que vous ne vous plaigniez de mon exactitude que de mes négligences. Je vous manderai toutes les nouvelles qui pourront vous amuser. Je vous viens de faire un détail qui vous paraîtra peut-être bien long et bien ennuyeux, mais c'est ce qui m'occupe présentement; d'autres objets y succéderont.
madame la marquise du i)effani> ' a n. le chevalier de l'isle * (inédite ').
Ce » novembre 1770.
Vous ne savez point, monsieur, la perte que j'ai faite du plus ancien de mes amis*; vous partagerez certainement mon affliction : je vous prie d'avance de me donner les jours que vous lui destiniez. Madame de Jonsac* est aux Filles Sainte-Marie de
1 La inscription est : A Monsieur, Monsieur de l'Itle, chez i comtesse <ta Chatelet, A Cirev, par Bar-sur- Aube. (L.)
1 Lettre de madame du Deffand. (ffote du chevalier de l'hle.)
3 Nom devons la communication de ces Lettres au chevalier de t'Isle , à H. de l'Iule, lieutenant au 9* régiment de cuirassier! , digne descendant du chevalier , et qui emploie à des recherches pieuses et à des élude* élevées les loisirs de la vie militaire. (L.)
* M. le président rjenault, mort le Ve novembre 1770. (JVofe duchevalier.)
s Nièce de M. le président Hénault. (Note du chevalier.) L'éditeur de la
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Ciiaillot, où elle avoit loué an petit logement depuis six on sept mois; elle en reviendra samedi ou dimanche, et elle restera dans la même maison jusqu'à ce qu'elle puisse habiter la sienne, et ce ne sera que dans deux ans. M. d'Aubeterre ' l'occupe présentement, il faut qu'elle attende que son bail soit fini.
Vous me ferez un très-grand plaisir de m'envoyer les Observations critiques *,- il faut les adresser a madame la duchesse . de Cboiseul. Vous nie faites beaucoup trop d'honneur en voulant savoir quel sera mon jugement; il n'est digne d'aucune considération : je blâme ou je loue, selon qu'un ouvrage m'amuse on m'ennuie , maïs moins je mérite la prévention que vous avez pour mon goût, plus j'en suis flattée, c'est une preuve de votre amitié. Je crains que ce ne soit pour me faire plaisir que vous me dîtes des choses si flatteuses de la part de vos deux dames*. J'ai un grand désir de leur plaire, mais le peu d'espérance que j'ai d'y réussir suspend les marques de mon empressement; c'est à vous, monsieur, à être mon interprète; vous savez ce que je pense, et vous pouvez leur faire telle avance que vous voudrez sans crainte d'être désavoué (si vous jugez qu'elles sont bien reçues).
Vous ne me parlez point de votre retour, je l'attends avec
correspondance de IHll (Madamr duDeffand à H. Walpole) donne
Il comtesse de Jonsac comme sœur du président Hênault; tome 1". Il est Facile
de l'inni du contraire en lisant les Mémoïret du président Hénaull. (L.J
' C'est peu l-ê Ire Joseph-Henri Bouchard d'Eanarbci d'Anlietcrrc, qui naquit i Paris, en 1714, le 24 jiinyier. Il devint maréchal de France et mourut à Paru m 1789, le 28 août. Il doit être question de M. d'Aubeterre dans la correspondants précitée. (L.)
1 De M. Clément contre M. de Saint-Lambert et autres. (Note du chevalier.)
3 Madame la marquise du Chitelet, né de Rochecbouart, et madame la comtesse de Coigov. (Noie de M. H. de Chle.)
Voici un passage d'une lettre du chevalier de l'isle au comte de Biocourt <pu confirme ce que j avance4:
■ Je devais retourner à Paris le 15 avec M. le comte de Coigny, les dames obi pris tout d'un coup la résolution de rester ici jusque vers la Saint-Martin, cl n'ayant rien de pressé là-has , je me suis rendu facilement aux ordres r\a elles m'ont donnés de partager leur solitude ; je regrette seulement de n'avoir pa; été témoin du prodigieux succès du régiment du Roi à Fontainebleau ; on nous en mande toute sorte de merveilles. • Lettre datée de Cirey, & M octobre 1770.
Le régiment du Roi était commandé par M. du Châtelet. (M. H. de l'hle.)
' le comte de Kiocourt ciaii premier président de I* Chambre des complet de la
impatience, et vous n'en pouvez pas douter, si vous rendez justice à l'estime et à l'amitié que j'ai pour vous.
k HABQUISK TU DKKFANU A ». MOBACE »
Dimanche S décembre 1770.
Apparemment vous n'aviez pas encore reçu la nouvelle de la mort du président, le 27, qui est la dernière date de votre lettre, car sans doute vous m'en auriez dit un mot.
On parle ici de guerre tout autant qu'à Londres; maïs nous prétendons que ce ne sera ni notre faute ui celle d'Espagne , qui consent, dit-on, à tout ce qu'on exige. Vous êtes fort heureux d'avoir acquis une si belle indifférence ; c'est effectivement un très-grand bonheur.
Il n'y aura point cet hiver de spectacles à la cour, il y aura seulement de petits bals tous les lundis chez madame ta dauphine; il n'y a qu'une voix sur elle; elle grandit, elle embellit, elle est charmante. La grand' maman est actuellement à Versailles; j'espérais qu'elle reviendrait demain, maison m'a dit qu'elle pourrait bien y passer la semaine. Gela me fâche; j'aime à passer les soirées chez elle. Hier je soupaî chez moi avec mesdames de Mirepotx, d'Aiguillon et de Boufflers. Je vois assez de monde. Mes connaissances ont assez d'attentions. Je suis rarement seule.
Je continue la lecture de le Vassor; j'en suis toujours coutente; je voudrais qu'on put le rédiger, et que des vingt-trois volumes on le réduisit à six ou sept. Je ne me soucie pas de Louis XIII, mais je m'intéresse aux événements de son régne; on y voit le dessous des cartes de tout ce qui se passait, et le style de l'auteur me plaft infiniment; il doit paraître trop simple et trop ingénu aux beaux esprits; mais il est tel que le peuvent désirer les amateurs de la vérité. On l'accuse d'être partial , et c'est ce que je ne trouve point; il l'est certainement entre le vice et la vertu ; il loue les honnêtes gens, et tombe à cartouche sur les fripons et les scélérats ; en un mot, il dit ce qu'il pense , et n'écrit point pour se faire admirer. La vérité est une chose si charmante, qu'elle ne cesse point de plaire, quand bien même elle offense.
J'ai envoyé au petit Craufurd une épltre de Voltaire au roi de la Chine; je lui ai recommandé de vous la montrer.
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Nous avons ici force chanson* et épigrammes ; il y en a d'assez jolies; mais ce n'est pas gibier de poste; si je trouve quelque occasion, tous les aurez.
Les Mémoires de Saint-Simon m'amusent toujours, et comme j'aime à les lire en compagnie, cette lecture durera longtemps. • Elle tous amuserait, quoique le style en soit abominable ', les portraits mal faits; l'auteur n'était point un homme d'esprit; mais comme il était au fait de tout, les choses qu'il raconte sont curieuses et intéressantes ; je voudrais fort pouvoir vous procurer cette lecture.
Nous avons deux places vacantes à l'Académie , il ne m'importe par qui elles seront remplies. Je ne sais rien de plus. Adieu.
5 décembre 1770.
Vous avez vu , madame , finir votre ami que vous aviez déjà perdu. C'est un spectacle bien triste; vous l'avez supporté pendant plus de deux années. Le dernier acte de cette fatale pièce fait toujours de douloureuses impressions. Je suis actuellement, sans contredit, le premier en date de vos anciens serviteurs. Cette idée redouble mon chagrin de ne vous point voir et de me dire que peut-être je ne tous reverrai jamais.
' M. Walpole répond il ce sujet comme il suit : • Je me rapporte & votre ipxii quant au style de M. de Sain! -Simon, que M. Durand m'avait extrême- •ent vanté. Cela rabattrait beaucoup de mon approbation , un» diminuer ma curiosité; non qu'un tomme sans esprit puisse donner le véritable intérêt, mime à des anecdotes qu'il doit avoir envisagées grossi éremcnl , et sans démêler les caractères. Un fait , un événement raconté crûment par un homme Hi génie, n'est jamais exactement vrai. Il ne saisit pas les nuances essentielles ; le* petites circonstances qu'il aura ramassées ne sont point celles qui auraient donné le coloriai ce qui vient d'arriver. Il peut être minutieux sans tire exact. C'est le eboix des riens qui marque l'entendement. Si le roi de Pnusc dit des riens à un conneiller de la dicte, c'est parce qu'il n'a pa* d'antre chose a lui dire. S'il dît In même chose à un ambassadeur de France , c'est qu'il ne vtui pat loi dire autre chose. On peat relever le dernier cas, mais dod pas lo premier. Voilà pourquoi je n'aime point Tite-Live. Qu'apprend-ou à des centaines de harangues qui ne se sont jamais prononcées, el happées tontes au même coin? Des généraux sauvages, dans des siècles barbares, ont-ils parlé tutti tjuanti comme Cicéronï Tous ont-ils eu le même style? Ce sont de (jrandes puérilités que tous ces ess.iis-là. La conséquence est qie tous ces consuls et ces dictateurs se ressemblent. • (A. N.)
Je regrette jusqu'au fond de mou coeur le président Hénault. Je le rejoindrai bientôt. Mais où et comment? On chantait à Rome et sur le théâtre public, devant quarante mille auditeurs : ■ Où va-t-on après la mort? où l'on était avant de naître. ■
On voudrait cuire aujourd'hui devant quarante mille hommes celui qui répéterait ce passage de Sénéque. Nous sommes encore des polissons et des barbares. Il y a des gens d'un très-grand mérite chez les Welches ; mais le gros de la nation est ridicule et détestable. Je suis bien aise de vous le dire avec autant de franchise que je vous dis combien je vous aime, combien j'estime votre façon de penser, à quel point je regrette d'être loin de vons.
Je voudrais bien savoir s'il y a quelques particularités intéressantes dans le testament du président. Je serais bien fâché qu'il y eût quelque trait qui sentit encore le père de l'Oratoire. Je voudrais que dans un testament on ne parlât jamais que de ses parents et de ses amis.
Adieu, madame, conservez votre santé, et quelquefois même de la gaieté; mais n'est pas gai qui veut, et ce monde en général ne réjouit pas les esprits bien faits. Mille tendres respects.
9 décembre 1770.
11 y avait longtemps, monsieur, que je n'avais reçu de vos nouvelles; j'en espérais tous les jours, et j'étais arrêtée à vous en demander, pour éviter que nos lettres se croisassent, surtout depuis la mort du président. Je ne doute pas de vos regrets, c'était un homme bien aimable; mais depuis deux ans il ne restait plus de lui que sa représentation. Vous savez qu'il était devenu dévot, ou plutôt qu'il en avait embrassé l'état : son esprit n'était pas convaincu, ni son coeur n'était pas touché; mais il remplaçait les plaisirs et les amusements auxquels son âge le forçait de renoncer, par de certaines pratiques. La messe, le bréviaire, etc., toutes ces choses étaient pour lui comme la question ; elles lui faisaient passer une heure ou deux. Son testament est de 1766: il avait alors son bon sens. 11 laisse à des paraisses, à des couvents, des legs peu considérables; il traite fort bien ^es domestiques; il donne ses manuscrits à madame
DE MADAME LA MARQUISE DU DErFAND. 100
de Jonsac ', fait des legs à ses petits-neveux, et le reste de son bien partagé selon la coutume. De ses amis il n'en parle point. L'état où il était depuis longtemps ne m'a pas donné le désir de vieillir. 11 n'y a que tous, monsieur, à qui il appartient de ne le pas craindre; votre âme userait trois ou quatre corps. Pour la mienne, elle n'est pas de même; je me figure que si je vis encore quelques années, je deviendrai comme le président, et certainement il vaut mieux finir que d'exister de cette sorte.
Savez-vous, monsieur, que je suis un peu en colère contre tous ; j'ai tu votre lettre à la grand'maman, comme je vous l'ai déjà mandé. Vous ne me croyez donc plus aimable, et vous dites qu'il faut prendre son temps avec moi? C'est bien à vous de parler ainsi, vous qui êtes {comme vous me l'écrivez) le plus ancien de mes amis! On ne m'accuse point d'être inconstante, et si on me faisait cette injustice, vous me serviriez à la réfuter; je suis très-amusable ; et je le suis toujours par ce qui me vient de vous. Votre épltre au roi de la Chine me plaît infiniment *.
Vous ne devineriez jamais combien j'ai de volumes de vous; j'en ai cent neuf, et je crains de n'avoir pas tout, il y en a une grande quantité de doubles; j'aurai ces jours-ci un libraire pour tous compléter, et pour plus grande sûreté je vous en enverrai après le catalogue, pour que vous me disiez ce qui me manque. J'ai le malheur, je l'avoue, de n'être pas amusable par les beaux génies de notre siècle, ou si vous voulez, de ceux qui ont succédé à Fontenelle et à Lamotte, qu'ils ont fort dénigrés, et qu'ils sont bien loin d'égaler. Oh! monsieur, vous en direz ce qu'il vous plaira, ils n'ont de mérite que d'avoir pris votre livrée, et je trouverai toujours entre eux et vous la différence du maître du valet ; mais laissons-les là , et n'en parlons plus.
Je vais vous faire une proposition, la plus ridicule du monde, et qoe vous trouverez peut-être la plus impertinente. Je suis dans l'habitude dé donner des étrennes à madame de Luxembourg; celles de cette année seront la Bibliothèque bleue' , dont od vient de faire une nouvelle édition en beau langage; je
' liée Colbert de Seignelay, nièce du préludent Hénanll, cl mariée au ranle de Jonsac , frère du maréchal d'Aube terre. (A. S .) 1 Voyci Œuvres de Voltaire, tome XIII , page Î44. (A. K.) ' Becneil de contes, de romans, etc., en vieux langage, auquel on arail 'ioouc le nom de Bibliothèque bleue, parce que ce* morcraui avaient d'abord etc publiés en forma de brochure* rouvertes d'un papier bleu. (A. N.)
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serais charmée si vous aviez la complaisance de me faire un joli envoi, sérieux ou comique , tout comme il vous plaira. Si vous m'accordez cette grâce, il n'y faut pas perdre un moment. Je prierai Dieu pour vous, et vous aimerai encore plus que je ne vous aime, s'il est possible. Voilà le libraire, H. Merlin, que j'attendais; je vous quitte pour travailler avec lui. Adieu.
Qu'est-ce que c'est que Nicodème et JeannotiC( La grand' maman et la petite-fille n'ont-elles pas sujet de se plaindre de n'en pas entendre parler?
MADAME I.A MARQUISE DU DEFFAND A M. HOBACE WAI.POLE
Paris, 14 décembre 1770.
Je profite d'une occasion sûre pour vous apprendre tout ce qui nous regarde; vous eu savez sans doute une partie par les gazettes. L'édit du roi, le refus de l'enregistrement, le lit de justice à Versailles, les protestations que le parlement arrêta contre tout ce qui s'y passerait. Vous verrez tout ce qui s'y est passé par le procès-verbal que je vous envoie; il n'y eut rien le samedi et le dimanche à cause des fêtes. Lundi matin 10, assemblée, arrêté que le premier président partirait sur-lechamp, porterait au roi les représentations pour qu'il retirât son édit *, ou du moins le préambule; que, s'il refusait, le parlement d'une voix unanime se démettrait de leurs charges et offrirait leurs têtes. Le roi lui fit cette réponse : Rien tu prouve mieux la nécessité de ma loi, que la résistance que vous apportée à son exécution; reprenez vos fonctions, je vous l'ordonne.
Ceci se passa mercredi, 12 de ce mois. Le soir, nouvelle assemblée, nouveau message du premier président * vers le roi, même réponse et ordre au premier président de ne plus paraître, et au parlement d'obéir, Voilà où dous en sommes; ce qui s'ensuivra, je l'ignore. Il me semble difficile que tous nos ministres se maintiennent. La division est trop forte et trop déclarée : quel est celui qui sera la victime? dites-le-moi, si vous le savez. On n'a point encore envoyé cet édit aux autres
1 Voyez Œuvre/ Je Voltaire, trima XIV, p. 213. (A. N.) > L'édit du lit de juitira du 3 teplembre. (A. N.) » M. d'AUjre. £A. N.)
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DE MADAME LA MARQUISE DU DEFFAND. ltl
parlements. La Bretagne est plus troublée que jamais, depuis l'emprisonnement d'un nommé le marquis Duzet , accusé d'avoir fait un libelle contre le pacha d'Aiguillon ', et du libraire qui l'a imprimé. Joignez à tout cela les bruits de guerre qui se soutiennent. Mais voici comme nous nous en dépiquons, par des chansons, par des épigrammes; ne les montrez qu'à vos amis particuliers, parce qu'on soupçonnerait avec vraisemblance que vous les avez par moi V
Ceci n'est point une lettre. Accusez-moi la réception de ce paquet.
J'ai toujours oublié de tous dire que M.-d'Eon est une femme* . Cela passe pour constant.
1 C'était un pamphlet en réponse au mémoire de Linguet, publié en défense de la conduite du duc d'Aiguillon ; il avait pour titre : Réponte au grand Mémoire de M. le duc d'Aiguillon. Il fui supprimé par un ordre du conseil.
1 Comme toutes ces chansons, etc., ont été publiées plusieurs fois depuis, nom avons pensé qu'il n'était pas nécessaire de les réimprimer ici. Il y en avait fort peu qui eussent d'autre mérite que celui de l'a -propos du moment.
1 II y aurait tout un Mémoire à faire sur cette question d'un mystère irritant. Les historien) «ont fort divisés. Les uns sont pour le sexe masculin, d'autres pour le scie féminin , quelques-uns enfin pour tous les deui. Ceux-là voient une sorte d'hermaphrodite dans le et la hardi et hardie avenitirteiaventurière. Ce qui ajoute à l'incertitude et prête a la controverse, ce sont des lettres signées de prénoms féminins et le costume du sexe faible, que le plus étrange personnage de noire diplomatie au dix-huitième siècle porta Constamment dans la seconde moitié de sa vie, il est vrai avec toutes les allures du sexe fort. La cause de ce déguisement officiel n'est pas moins discute. Non* allons donner sur ces divers pointa notre humble opinion , fondée sor une étude exacte et passionnée de cette comédie d'Etat. Pour nous, le Kie d'Eon de Dcaumonl n'est pas contestable. Ce fui un homme , un homme brave, spirituel el galant, c'est-à-dire homme dans toule la force du terme. Cette décision est fondée sur son acte de naissance et sur le procès-verbal de H mort et de son autopsie, dressé par le père Elysée, premier chirurgien de Louis XVIII, le 10 mai 1810. Quant aux motifs de ce dégnisement féminin, ■ni avait fort servi à ses snecès diplomatique* en Russie, les plus plausibles sont ceux qœ donne madame Campa n, qui a connu le chevalier, et dont le père, M. Genest, étaïl premier commis au ministère des affaires étrangères. (Edit. Barrière, p. 151 , 133.) Ce costume de femme rendait inviolable un homme a»i avait accumulé sur sa tète tout un orage redoutable d'inimitiés et de vengeance». Il rappelait ses services, arrêtait le bras de ses ennemis et justifiait l'indalgeoce du roi. Il flattait aussi son amour-propre. Enfin, il lui assurait une sécurité qui eût été fort compromise sous ses habita de capitaine de dragons. C'était aussi au besoin nn moyen de le faire passer ponr fou, s'il bavardait ■rop, ou de le faire enfermer, s'il devenait importun. Véritable moyen diplo-
112 CORBESPOISDANCE COMPLETE
LA MËML AU MÊME
Lundi 17 décembre 1770.
Je ne vous ai point écrit par la poste d'aujourd'hui, parce que je ne veux point vous accabler de lettres; vous en recevrez une de jeudi 13, et puis un petit billet qui accompagne le Testament de Voltaire '. Malgré les assurances que vous me donnez que mes lettres vous font plaisir, je ne perdrai plus jamais la retenue et la réserve qu'il me convient d'avoir. On dit qu'il faut juger des autres par soi-même, et moi je dis qu'il n'y a point de règle qui n'ait son exception ; on courrait souvent le risque d'être fort indiscret et fort importun, si l'on en usait avec les autres comme ou serait bien aise qu'ils en usassent avec nous.
Oui, j'ai reçu des nouvelles de madame votre nièce*; elle écrit à merveille , c'est-à-dire sans prétention et d'un naturel parfait. Je ne sais ce que vous voulez dire de mes magnificences dont elle m 'aurait dispensée ; je n'ai aine reprocher dans aucun genre (et moins dans celui-là que dans tout autre) d'avoir pu blesser sa vanité; elle m'a fait des présents considérables, je n'ai fait nulle difficulté de les recevoir, je n'en ai point été ni fâchée ni humiliée; n'élait-il pas convenable qu'il en fût de mente d'elle? Mais on éprouve à tous moments la vérité d'un très-beau vers de ma façon :
Le monde, chère Agnès, est une étrange chose t
11 est singulier qu'à mon âge il y ait tant de choses qui me paraissent nouvelles et qui me causent tant de surprise. C'est en vérité dommage qu'il me reste si peu de temps pour en tirer du profit; peut-élre n'en tirerai-je pas l'utilité que j'imagine, et
maliquc que celui qui était à la fois un brevet de protection et un contrat de discrétion. — Du reste, m le sexe véritable du chevalier d'Eun, ni Ici motif* de Bon déguisement, ne firent question aux yeux des contemporain». (Vovei les Mémoirei de madame de la Rocbejacquelin.) *
Ce n'est jjue de nos jours que l'amour du merveilleux , qui nous a valu de si belles histoires, a profité avidement de quelques prétextes pour douter, au milieu de tant de raisons de croire. L'hermaphrodisme surtout offrait une thèse piquante, et les historiens romanciers, M. !.. Jourdan par exemple, ti'ooi eu garde de la négliger. (L.)
> Testament politique de Voltaire, par M. Marchand. (A. N.)
3 Madame Cholmondcley.
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■j je n'étais pas dupe à certains égards, je le serais à d'autres ; je l'ai été jusqu'à présent par trop de confiance, je le deviendrais par trop de méfiance; mais ce qui est sûr, c'est que j'ai acquis un Fonds très-profond de mépris pour les hommes ; je n'en excepte pas les dames, tout au contraire, je les trouve bien pis que les hommes. Il serait bien doux d'avoir un ami à qui l'on pût confier toutes ses observations, toutes ses remarques, mais.il est impossible.
Vous aurez vu par mon billet que nous ne sommes pas dans un état tranquille ; je ne sais ce que tout ceci deviendra , mais je ne prévois rien de bon; vous êtes accoutumés chez vous aux divisions, aux factions; vous en êtes quittes pour des changements de décorations : il n'en est pas de même chez nous. La scène est plus tragique. Elle se termine toujours par quelque catastrophe -
Mercredi 19.
Je ne sais que penser de la paix ou de la guerre ; je lâche (F être comme le sage, préparée à tout événement. Le mois prochain ne se passera pas sans qu'il en arrive d'assez importants pour moi '. On serait bien heureux si on pouvait s'abandonner soi-même comme on peut abandonner les autres; mais on est forcément avec soi, et fort peu d'accord avec soi ; la faiblesse apprécie la valeur des choses, et la raison en rend indépendante. Si Ton se soumettait à la raison , on se mettrait au-dessus de tout événement, on se détacherait de tout, on se passerait de tout: mais il faudrait avoir du courage. C'est un don qu'on reçoit de la nature et qu'elle ne m'a pas accordé. J'éprouve tous les jours qu'on avait grand tort d'être étonné de l'aveu que faisait madame la duchesse du Maine : Je ne suis point assez heureuse, disait-elle, pour pouvoir me passer des choses dont je ne me soucie pas. J'enchérirais sur elle, et j'ajouterais : de celles que je méprise. Ah! oui, il y a bien des choses que je méprise, et que la crainte de l'ennui me rend nécessaires. C'est un terrible malheur que d'être née sujette à l'ennui, et de ne connaître qu'une seule arme pour le vaincre; quand cette arme manque, on est perdu sans ressource, on ne sait que devenir, on a recours à la dissipation , à la lecture , on ne trouve dans Tune ni dans l'autre rien qui satisfasse ni intéresse. Il y a long-
1 Elle micnil parler de la disgrâce du duc de Choiaeul , lur laquelle elle ne •e Uvmfi puinl. Cet événement eut lieu le 14 du moii dans lequel elle écri- »««,(. (A. X.)
temps que j'ai senti que, pour supporter le malheur d'être née, il faudrait partager les vingt-quatre heures en en donnant vingt-deux au sommeil et deux autres à manger; c'est à peu près ce que font la plupart des animaux.
Avouez que tout ceci vous déplait beaucoup; mais il faut que vous me permettiez de me laisser aller à vous dire tout ce qui me passe par la tête, sans quoi je ne saurais écrire, ce serait pour moi une gène d'observer toutes mes paroles.
N'ayez point d'inquiétude sur ce que je crains d'important pour moi le mois prochain ; ce n'est point un malheur particulier. Bien des gens le partageront; j'y serai plus sensible qu'un autre, parce qu'il influera beaucoup sur l'arrangement de ma vie ; je ne crois point tomber dans la fatuité en voulant vous rassurer sur ce qui me regarde. Je me flatte que vous vous y intéressez. Adieu.