‹ Correspondance complète de la marquise Du Deffand avec ses amis le président Hénault, Montesquieu, d'Alembert, Voltaire, Horace WalpoleChapitre 5 sur 38 · LE T THE · texte numérisé non relu

LE T THE

Paris, 28 décembre 1770'.

Vous savez déjà tous nos malheurs'. Vous ne doutez pas de mon affliction. J'ai tout perdu, mon cher Voltaire, et il ne me reste plus à perdre que la vie. Il n'y a que vous pour qui la vieillesse soit supportable ; vous avez passé , pour ainsi dire , de cette vie-ci, sans mourir, à l'éternité. Vous vous êtes séparé du présent, vous tenez à tout l'univers sans tenir à personne ; vous voyez, vous jugez les événements sans intérêt particulier, vous vous suffisez à vous-même. Mais moi, mon cher Voltaire, condamnée à un cachot perpétuel , je n'avais de ressource que la société, que l'amitié de la plus charmante personne1 qui ait jamais existé. Je ne vous ferai point de détail sur ce triste événement, il me faudrait plus de liberté d'esprit. Tout ce que je puis vous dire, c'est que jamais séparation ne fut plus touchante et plus douloureuse. Au milieu des pleurs et des cris de ses amis, cette grand'maman a montré un courage, une fermeté,

1 Cette lettre ett une réponse 1 celle de Voltaire, do 10 décembre 1770, qui oc se trouve point dans l'édition île «ea Œuvres publiée par Beaumarchais; ce qui a déterminé l'éditeur ù la donner ici. (A. N.)

1 La diagràcc et l'exil du duc de ChoUruI, qui eurent lien le ÎV de ce même mois. (A. N.)

3 La duchesse de Cboiseul. (A. N.)

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une douceur, une tranquillité inouïe». Ce fut le lundi 24 qui' M. de. Choiseul reçut sa lettre de cachet, arec ordre de partir le mardi avant midi; ils sont arrivés le mercredi à Clianteloup. Madame de Gramont ' est partie ce jour-là pour les aller trouver. L'archevêque de Cambrai part demain, et M. de Stainville partira dimanche \ M. de Praslin ' partira demain pour Praslin. Ou n'a point encore disposé de leurs places. On a proposé celle de la guerre à H. de Mut qui l'a refusée.

Parmi toutes les raisons que j'ai d'être affligée, vous y entrez pour beaucoup, mon cher Voltaire; notre correspondance en souffrira, à moins que vous ne trouviez quelque expédient.

Je ne suis point contente du mal que vous me dites de notre ancien ami*. Je conviens qu'il était faible, mais il avait eu l'esprit bien agréable, et le meilleur ton du monde; il avait fait son testament dans un temps où il s'était fort entêté d'une fille ' que j'avais auprès de moi, et qui était devenue mon ennemie.

Je vous remercie de votre complaisance ; vos petits vers sont fort jolis, et j'en ferai usage. Adieu, mon cher Voltaire, contervea-moi votre amitié.

, 10 décembre 1770.

Je m'en états douté; fl y a trente ans que son ame n'était que molle, et point du tout sensible; qu'il concentrait tout ' dans sa petite vanité; qu'il avait r" esprit faible et le cœur dur ; qu'il était content , pourvu que la reine trouvât son style meilleur que celui de Moncrif, et que deux femmes se le disputassent; mais je ne le disais à personne. Je ne disais pas même que ses Etrermes mignonnes ont été commencées par du

■ La «cor du duc de Choiseul. (A. If.) 1 Se> de«I frères. (A. N.)

* Le duc de Praiiio, qui était d'une autre branche de la famille de Choirai. Il avait été au de* tecrétaîres d'état durant l'administration du duc de Oioûeol. (A. N.)

* Le président Hérault. Voyei la lettre suivante. [' Ma.lemoieelle dt LopÎBMK.

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Motlard, et faîtes par Vanné Boudot. Je reprends toutes les

louanges que je lui ai données :

Je chante la palinodie, Sage du Dcffand, je renie Votre président et le mien.

A tout le monde il voulait plaire , Mail ce charlatan n'aimait rien ; De plu» il disait «on bréviaire.

Je voudrais, madame, que vous sussiez ce que c'est que ce bréviaire, ce ramas d'antiennes et de répons en latin de cuisine! — apparemment que le pauvre homme youlait taire sa cour à Dieu, comme à la reine, par de mauvais vers.

Je suis dans la plus grande colère; je suis si indigné, que je pardonne presque au misérable la Beaumelle d'avoir si maltraité les Êtrennes mignonnes du président. — Quoi ! ne pas vous laissée la moindre marque d'amitié dans sou testament, après vous avoir dit pendant quarante ans qu'il vous aimait!

Sa petite Ame ne voulait qu'une réputation viagère. Je suis trés-persuadé que l'Ame noble de votre grand'maman trouvera cela bien infâme.

Vous voulez des vers pour la Bibliothèque bleue; vous vous adressez très-bien, en voici qui sont dignes d'elle :

La Belle Maguelonne avec Jhbert le Diable Valaient peut-être au moins les romane de non jour» : lia parlaient de combats, de plaisirs et d'amours. Mais font Ce papier bleu , quoique très-estimable,

N'est plu* regardé qu'en pitié; Mon cœur en a senti la cause véritable :

On n'y parle point d'amitié.

N'est-il point vrai, madame, que nous n'aurons point la guerre? C'est une obligation que la France aura encore au mari de votre grand'maman.

Je veux que vous m'écriviez dorénavant à cœur ouvert; nous n'avons rien à dissimuler ensemble; mais quelque ebose que vous ayez la bonté de m' écrire, faites conlre-signer par votre grand'maman, ou envoyez vstre lettre chez M, Marin, secrétaire général de la librairie, rue des Filles-Saiut-Tbomas, qui me la fera tenir très-sûrement ; le tout pour cause.

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MADA1IE LA MARQUISE DU DEFFAXD A H. HORACE WALPOLE

Pari*, mercredi S janvier 1171.

Vous aurez trouve ma dernière lettre d'une énorme longueur', et vous aurez dû juger qu'elle l'aurait été encore davantage, si je n'avais été interrompue avant l'article de M. de Muy ; quand je voulus le continuer, elle était partie.

H. de Muy' n'a point accepté; nulle place n'est encore donnée; tout n'est encore qu'en conjectures. Cela ne me fait rien, cela ne m'intéresse point, et je suppose que vous vous contenterez facilement d'apprendre toutes ces nouvelles par la gazelle. Tout ce que je puis vous dire, c'est que madame de Beauvau, qui comptait partir dimanche dernier pour Chanteloup, n'y est point allée; que l'abbé (Barthélémy) n'est point encore parti, et qu'il ne sait point quand il partira.

J'ai eu des nouvelles de la grand'maman , son mari et elle se portent bien; la paix de la bonne conscience fait toute leur tranquillité. Je suis toujours bien triste et je sens de plus en plus la rigueur des séparations. Si nous avons la guerre, notre correspondance ne sera pourtant point interrompue; j'ai déjà passé par là en cinquante-six', et j'écrivais et recevais des lettres par la Hollande.

Je vais incessamment avoir une occupation assez sérieuse ; mais il m'est nécessaire, avant de m'y mettre, que vous répondiez avec amitié à la demande que je vais vous faire. Je veux avoir votre consentement avant que de rien commencer. Je désire de vous confier tous mes manuscrits; je suis décidée à ne pas vouloir qu'ils soient en d'autres mains que les vôtres. Il n'y a certainement rien de précieux, et si vous ne les acceptez pas, je les jetterai tous au feu sans aucun regret. Vous comprenez bien dans quelle occasion ils vous seront remis. Ne craignez point que la façon dont j'énoncerai ma volonté puisse

1 II est fâcheux qu'on n'ai( pu découvrir nulle part la lettre dont il est question ici. Elle avait été écrite le XT décembre, trois jonr» après la disgrâce dn duc de Cfcoîseol, qui eut lieu le !■», et dam laquelle madame du Dcffand parlait, uns doute, de toutes les particularité» relativeiacet événement. (A. N.)

1 Le chevalier, depuis maréchal du Muy. La place offerte était celle de ministre de la guerre, qu'il occupa emuite au commencement du règne de LouioXVI. (A. M.)

* Lorsque la France et l'Angleterre étaient en guerre. (A. N.)

118 CORHESPOHDAMCE COMPLÈTE

jeter sur tous le plus petit ridicule. Je sais trop combien vous êtes délicat sur cet article, pour vouloir continuer par delà ma vie à vous tourmenter et vous déplaire; deux mots suffisent pour m'apprendre ce que je dois faire; écrivez-les, je vous supplie, et c'est la dernière grâce que je vous demande; ces mots sont : J'y consens. Commencez par là votre réponse, et qu'il n'en soit plus question dans le courant de la lettre. • Voilà tout ce que vous aurez de moi aujourd'hui : j'ai tort.

J'oubliais de vous dire quej'aivuM. Fox1, que nous avons déjà soupe trois fois ensemble; il m'a amené M. Fitz-Patrick * ; j'étais très-accablée ce jour-là. Je ne doute pas qu'il n'ait été fort peu satisfait de cette visite; je ne sais que dire aux jeunes

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