II. SE VOLTAIRE A MADAME LA MAKQU1SE DU DEFPAND
6 janvier 1771.
Madame, je suis enterré tout vivant; c'est la differenoe qui est entre le président Hénault et moi; il n'a été enterre que lorsqu'il a été tout à fait mort. Hais je ne suis occupé actuellement que de votre grand'maman et de son mari. Puisse me flatter que vous aurez la bonté de lui mander que dans le nombre très-grand de ses serviteurs, je suis le plus inutile et le plus triste, et que si je pouvais quitter mon lit, je viendrais lui demander la permission de me mettre au chevet du sien, pour lui faire la lecture; mais je commencerais d'abord par vous, madame. Ce serait vraiment un joli voyage à faire que de venir passer quinze jours auprès de vous, et de là quinze jours auprès d'elle. On dit qu'elle ne se portait pas bien à son départ. Je tremble toujours pour sa petite santé.
On dit tant de sottises que je n'en crois aucune. Il faut pourtant que ie coup ait été porté assez inopinément,, puisqu'on n'avait encore pris aucune mesure pour les places à donner. On parle de M. de Monteynard de Grenoble qu'on regarde comme un homme sage. Je ne sais pas encore s'il est bien vrai que M. le comte de la Marche ait les Suisses.
J'ai vu des Questions sur le droit public à l'occasion de l'af-
» M. Ch;irkj-J.ncque8 Fox. (A. N.)
3 Le général Richard Fi ta- Patrie*. (A. N.)
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DE MADAME LA MARQUISE DO DEFFAND. lit
foire de M. le doc d'Aiguillon. Cet ouvrage me parait fort instructif. Je doute pourtant que tous le lisiez. Il me semble que vous donnez la préférence à ceux qui vous plaisent sur ceux qui tous instruisent. D'ailleurs, cet ouvrage roule sur des formes juridiques qui ne sont point du tont agréables. C'est bien assez de savoir que la mauvaise humeur du Parlement de Paris contre M. le duc d'Aiguillon est aussi ridicule que tout ce qu'il a fait n'a temps de la Fronde, mais non pas si dangereux. Je m'intéresse plus h la guerre des Busses contre les Ottomans qu'à la guerre de plume du Parlement. Cependant, madame, je vous avoue que tous me feriez grand plaisir de dicter à quoi on en est, ce qu'on fait, et ce qu'on dit que l'on fera. Pour moi, je crois que dans six semaines on n'en parlera plus, et que tout rentrera dans l'ordre accoutumé.
Si, à tos moments perdus, vous voulez m' écrire tout ce que vous avez sur le cœur, et tout ce qui se débite, tous le pouvez en toute sûreté en envoyant la lettre à M. Marin , secrétaire général de la librairie. Il m'envoie mes lettres sous un contreseing très-respecté; et d'ailleurs, quand oune garantit point toutes les sottises qn'on entend dire, on n'en est point responsable.
On m'a envoyé nn tome de Lettres à une illustre morte; elles m'auraient fait mourir d'ennui si je ne l'étais déjà de chagrin. On nous a dit que M. le marquis d'Ossun, ambassadeur en Espagne, a les affaires étrangères, et que monsieur l'évoque d'Orléans n'a plus celles de l'Église.
J'ai beaucoup de relations avec l'Espagne pour la vente des montres de ma colonie; ainsi je m'intéresse' fort à M. le marquis d'Ossun qui la protège; mais pour les affaires de l'Eglise, tous savez que je ne m'en mêle pas.
Portez-vous bien , madame ; conservez-moi une amitié qui fait ma plus chère consolation. Écrivez-moi tout ce que tous pouvez m' écrire, et envoyé/, encore une fois, votre lettre chez M, Marin.
MADAMK LA MAHQCISB DU DKfVAIU) A M. HOBàCE WALPOLE.
Mercredi, fi janvier 1771.
Rien n'est plus obligeant, plus généreux, plus rempli d'amitié,
et certainement plus sincère, que tout ce que vous me dîtes
dans votre dernière lettre, que je ne reçus qu'hier, et quej'au-
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110 COBRESPO.NDANCE COMPLETE
rais dû recevoir dimanche; mais dans les premiers jours de l'année, il y a toujours du retardement; la quantité de lettres fait que les facteurs ne les distribuent que le lendemain ; et puis vous vous doutez bien que les circonstances présentes leur font faire quelque séjour dans les bureaux ; c'est une précaution bien en pure perte pour nos lettres, mais je suis bien sûre cependant qu'elles sont lues, et je n'en suis nullement inquiète : je ue vous en dirai pas moins tout ce que je sais et tout ce que je pense. Je commencerai d'abord par ma reconnaissance. Elle est extrême, mais elle est réfléchie, et ne me cause point de ces premiers mouvements qui vous ont tant déplu et que vous ave/ si mal interprétés. Vous m'avez amenée au point que vous désiriez; il serait bien à souhaiter qu'il y eût d'aussi bons médecins pour le corps que vous l'êtes pour l'àme. Vous n'avez, point diminué mon estime ni même mon attachement, mais vous en avez calmé la vivacité et peut-être ôté la douceur. Je sais que j'ai un ami en vous, et je n'en doute point, mais un ami qui ne me connaît point telle que je suis. Si vous avez conservé les deux lettres que je vous ai renvoyées, relisez-le», elles ni' ont fait une telle impression, que je ne peux jamais les oublier. J'ai depuis ce temps-là une sorte de terreur quand je vous écris, et c'est une grande gêne dans l'amitié de ne pouvoir pas dire ce que l'on pense , ce que l'on sent ; enfin , de ne pouvoir pas aimer à sa manière et d'être obligé de s'en tenir, avec la seule personne qu'on aime, aux expressions dont on use avec ceux qu'on traite d'amis , sans rien sentir pour eux. Ce que je vous dis ne peut point vous fâcher; je ne prétends point acquérir le droit de reprendre mon ancien style. Je m'y sens autant de répugnance que vous pouvez en avoir ; soyez tranquille à tout jamais. Je serai certainement toute ma vie votre meilleure amie; je désire de vous revoir; le plus grand malheur qui puisse m' arriver, c'est la guerre; mais si elle arrive, et si je ne dois plus espérer de vous revoir, je ne vous fatiguerai point de mes lamentations ; aux malheurs sans remède , j'ai le courage de me soumettre. Les événements présents me causent beaucoup de chagrin, mais ils ne sont pas si sensibles ni ne m'affectent pas autant que ce. qui m'est venu par vous. Me voilà soulagée : je vous ai dit ce que j'avais sur le cœur; je ne vous en parlerai plus.
C'est votre cousin ' qui vous fera tenir cette lettre. Ainsi il
1 M. Bobn-t Walpole. (A. N.)
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o'y a point à craindre qu'elle passe par les bureaux ; je puis donc tous dire en toute liberté que rien n'est plus étrange que la disgrâce de mes amis, et qu'il n'y a point d'exemple, depuis qu'on renvoie des ministres, que le public ait marqué autant de regret et même d'indignation. La cabale ennemie est eu horreur. Les chefs du parti sont divisés entre eux. On n'a encore remplacé que le département de la guerre par un homme (M. de Monteynard) dont on dit peu de bien; c'est le prince de Coudé qui l'a placé ; on ne doute point que M. d'Aiguillon n'ait les affaires étrangères : l'on croit qu'on attend la fin des négociations pour le nommer; cependant il y en a qui prétendent que le prince de Condé ne l'aime pas. L'abbé Terray se mêle de la marine, mais par intérim. L'affaire du parlement se négocie; on se relâchera de part et d'autre. Le chancelier est dans une exécration générale. Voila l'état des choses pour le moment présent. Il m'est de la dernière indifférence que ce soit celui-ci ou celui-là qu'on mette en place.
Je suis fort bien avec mesdames d'Aiguillon et de Mirepoix; mais elles ne me seront utiles à rien et je n'ai rien à leur demander; ma fortune est médiocre; j'y réglerai ma dépense, et je vais éprouver ce mois-ci ce que je serai en état de faire. J'ai assez d'amis, ou pour parler plus juste, de connaissances; j'en ai reçu dans cette occasion-ci ' beaucoup de marques d'attention ' et d'empressement. Je donne à souper tous les samedis; j'ai de fondation, ce jour-là, mesdames d'Aiguillon, de Mirepoix, la marquise de Bouftlers, de Grussol; MM. de Beautremont, de Pont-de-Veyle, l'envoyé palatin et votre cousin, qui me marque beaucoup d'amitié; je lui trouve de l'esprit, un bon cœur et beaucoup de sincérité.
Les autres jours, je soupe de temps en temps chez madame de Caraman, madame d'En ville, madame de Jonsac, chez les Trudaine, chez les Brienne, et puis chez moi, avec deux ou trois personnes; toujours la Sanadona ', qui est bien plate et qui me copie à faire mal au cœur. Elle a pour amie la vicomtesse de Choiseui, qui a suivi M. de Praslin, son beau-père, dans son exil '; ainsi c'est un rapport parfait de sa situation à la mienne; les autres personnes, un des oiseaux, un diploma-
1 La disgrâce du duc de Choiieul. (A. N.)
1 Mademoiselle Sanadon, j qui M. Walpole irai! donné ce nom. (A. N.) 1 Le vicomte de Cboiscal, tlU du duc de Prnsiin, enveloppé daux la disgrâce île son cousin germain, le duc de Choiseui. (A. N.)
IM COKRESPONDANCE COMPLETE
tique, ud compatriote; enfin ce que le hasard me donne. Il m'arrive ces jours-ci un évéque à qui je prête le logement qu'occupait votre nièce; il me paraissait, il y a deux ans, un homme de bon sens et d'assez lionne compagnie. J'en ai presque perdu le souvenir; je vous dirai comment je le trouverai; c'est l'évéque de Mirepoix ', vous l'avez dû voir chez moi.
J'ai presque entièrement perdu les idoles et je n'y ai nul regret. Je vois assez souvent la princesse de Beauvau ; voilà son mari qui va arriver et qui est fort mon ami. Je me suis fait une loi de ne point souper chez madame de Luxembourg avec vingt ou vingt-cinq personnes ; je veux mener la vie qui convient à mou âge. Je ne sors jamais avant neuf heures du soir; il ne me convient point de faire des visites ; je m'établis à quatre heures dans mon tonneau et je reste rarement seule. Ce qui me désespère, c'est que je ne trouve aucune lecture qui m'amuse. Par déférence pour vons, j'ai entrepris F Histoire de Malte; mais je ne puis la continuer. C'est un recueil de gazettes, ce sont des fous, des brigands, des scélérats, des dévots; j'en suis restée à Louis le Jeune; je ne puis me résoudre d'aller pins loin. Les croisades me paraissent aussi extravagantes que te roman d'Àmadis, et cette passion pour recouvrer les lieux saints, la plus sotte, la plus plate entreprise qui put jamais passer par la tête. Le style en est fort conlant , j'en conviens ; mais je voudrais que l'auteur eût fait un antre usage de son talent; je vous en demande pardon; je me sais mauvais gré de n'être pas de votre avis '.
Je suis désespérée de ne pouvoir pas vous faire lire les Mémoires de Saint-Simon : le dernier volume, que je ne fais qu'achever, m'a causé des plaisirs infinis; il vous mettrait hors de vous. Je ne saurais faire des projets pour l'avenir; mais cependant je veux me persuader qu'il n'est pas impossible que
i L'abbé de CamLon, conseiller an parlement «te Tonlome, évequede Mirepoix- (A. N.)
> M. Walpole lui répondit : ■ Je suis fâché que lei Chevatitn de Maht ne vous amusent point) ce sont des galettes , dites-Tous ; ce sont des fous, des brîçands, des scélérats, des dévots. Eli! mon Dieu, n'est-ce pas là l'histoire? Me venez-voni pas d'être charmée de le Vaasor et de M. de Saint- Simon? Qu'était donc le règne de Louis XIII ou de son (ils? La Terre sainte ne va h if -elle pas le quiéiisme et la balle Vnigmiiui? Et les folies des jésuites et des j-.insénislci , qu'en Jiriez-ioiu, si ce n'étaient de» absurdités inintelligibles et plus triâtes et moins amusante* que la conquête de Jérusalem?! (A. N.)
vous les Usiez un jour; ils sont actuellement à Chanteloup, ils en reviendront peut-être.
J'ai souvent des nouvelles de ce pays-là ; le grand abbé ' a enfin obtenu la permission d'y aller; il partit lundi. La grand*maman m'écrit des lettres charmantes, pleines d'amitié et de confiance; elle se conduit comme un ange; elle est environnée de ses belles-sœurs et beaux-frères, ce qui, avec "abbé, avec OatU, la petite sainte1 et une autre dame de Choîseul et son mari, et M. et madame de Lauzun' qui iront samedi, fait, comme vous le voyez, assez de monde : le maître et la maîtresse de la maison se portent bien.
Il me reste à vous parler sur toutes les offres que vous me faites*; j'en suis très-flattée , non par vanité, mais par sensibilité; je ne serai point dans le cas d'en faire usage; croyez que ce ne sera pas par fierté ni manque de confiance, mais je ne mis pas dans le cas d'en avoir besoin.
Ne trouvez-vous pas cette lettre assez longue? Je n'y ai rien omis.
Adieu. Je compte trouver pour commencement dans votre première ou seconde lettre les mots que je vous ai demandés: j'y consens.
Voici des vers que je trouve fort jolis :
CaiMiic tout antre dan* la place, Il dut avoir de» ennemi* ; Comme nul antre, un sa disgrâce, II acijuit <lc nouveaux .imU\
Ils sont d'autant meilleurs, qu'ils sont très-vrais; il n'y a jamais eu d'exemple de regrets aussi généraux , il n'y a peutêtre pas vingt personnes qui osent marquer de la joie. Des vers à son honneur pleuvent de toutes parts, ainsi que les épigrammes contre les ennemis ; tous les ministres étrangers sont consternes, Ils furent hier à Paris chez M, de La Vrillière, le roi étant à Marty jusqu'à demain au soir; on verra mardi prochain chez
1 L'abbé Bartbélemy. (A. N.)
* Madame de ChniseuI-BeU. (A. H.)
1 Le duc et la duL-he&sc de Lauzun ; le duc était le neveu maternel de la dnebeaM 4e Ouïrent. (A. S.)
* Ce* offre* contistaient, de la part de H. Walpole, a remplir la lacune que U diagrâce de M. de Cboigeul, ainai que te non-payement de aa penaion , devait avoir produite dans le* revenus de madame du Deffand. (A. N.)
1 Le duc de Choitcul. (A. M.)
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COBnESPOSDÀNCE COMPLETE
qui ils iront à Versailles, c'est-à-dire où ils dîneront; l'avant dernier mardi, au sortir de chez le roi, ils s'en revinrent à Paris avant dîner.
Je trouve que ceci ressemble à l'assassinat de César : on n'avait rien prévu de ce qu'on ferait après.
LA MÊME AV MÊME
Pari», samedi 10 janvier 1771.
Je reçois votre lettre du 4; il est inconcevable que vous n'eussiez pas encore reçu ce jour-là une lettre de dix pages du 26 et du 27 de décembre '; votre cousin s'en était chargé; je le verrai cette après-dlnée, et je lui demanderai raison de ce retardement; j'en suis inquiète; je compte bien que, dés que cette lettre du 27 vous sera parvenue, vous ne tarderez pas un instant à me l'apprendre.
Votre amitié, vos attentions, sont un puissant spécifique contre mes chagrins. On n'est point isolé quand on a un véritable ami, fût-il à mille lieues, dût-on ne le jamais revoir. Vous me faites espérer que, s'il n'y a point de guerre, vous viendrez ici; vous serez bien étonné si je vous exhorte à n'en rien faire; c'est cependant le conseil que je vous donne. C'est pour vous une grande fatigue; vous craignez le passage, les mauvais gitcs de la route, le logement des hôtels garnis, l'ennui du séjour. Cest acheter bien chérie plaisir d'un moment; je ne veux point que vous mettiez en compte celui que vous me ferez, et puis ne sera-t-il pas suivi d'une bien grande douleur, quand il faudra se séparer pour toujours? car je ne me flatte pas qu'il puisse être suivi d'un autre; deux ans d'intervalle est tout ce qu'il peut y avoir entre ma vie et le dernier de tous les voyages. Voilà ce que la raison me dit, je veux l'écouter et la croire; mais cependant quel bien cette raison nous fait-elle? Elle éteint ou amortit tous les sentiments naturels, et met à la place des idées qui noussont toujours étrangères, qui ne s' insinuent jamais véritablement dans notre âme, qui nous (ont dire en baillant que nous sommes heureux. J'honore la raison puisqu'il le faut, mais elle ne fait pas tant de bien qu'on s'imagine; je ne sais si elle rend estimable , mais je sais bien que quand elle est domi-
1 C'est Ij la lellrc do m l'éditeur regrette la perte. (A. N.)
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naute, elle ne rend pas aimable. Voilà une dissertation des plus fastidieuses ; c'est la suite et l'effet des froides réflexions que la raison me fait faire; j'ai envie de la laisser la, de changer de note et de vous dire tout naturellement : Venez, venez me voir, mon cher ami , tout le plus tôt que vous pourrez ; choisissez le plus beau temps et le moment où vous vous porterez le mieux. Cette lettre sera écrite à diverses reprises, puisqu'elle né partira que lundi.
Vendredi 11.
Votre cousin m'a rassurée sur ma lettre du 27; il prétend qu'il est impossible qu'elle soit perdue ; il l'a fait partir par son courrier; je compte bien que vous y répondrez sur-le-champ. Mais je ne recevrai cette réponse que lundi , quand la poste sera partie, parce que dans ce temps-ci on nous délivre les lettres un jour plus tard.
Je n'ai rien appris hier; tout ceci n'a point encore pris couleur. Qu'est-ce que cela me fait? quel intérêt y puis-je prendre? il n'y a plus qu'un point important pour moi, c'est de m' ennuyer le moins qu'il sera possible; le pire de tous les états c'est l' indifférence ; vous seul pouvez m'en garantir. Quand je pense a tous les gens que je connais , même avec lesquels je vis journellement, qu'on appelle mes amis, il n'y en a aucun, hommes etfemmes, qui aient la plus légère velléité de sentiments pour moi, ni moi pour eux ; il y en a même, dans ceux que je vois le plus souvent, en qui je démêle une jalousie, une envie, dont je suis occupée sans cesse à arrêter les effets et les progrès; la vanité, les prétentions, rendent ta plupart des gens insociables. Ai -je tort de trouver qu'il est malheureux d'être né? Vous suffisez cependant pour m'empècher d'être malheureuse; mais voyez de quel genre est le bonheur que vous me procurez, et de combien de traverses il est accompagné. Il n'y en aura plus a l'avenir, du moins je l'espère, que celle de l'absence; mais n'est-elle pas bien grande?
Je vous demande pardon de vous parler de vous et de moi : mais n'est-on pas entraîné malgré soi à parler de la seule chose qui intéresse? Hélas ! il n'est que trop vrai que tout le reste ne saurait ni m'amuser ni m' occuper. Adieu pour aujourd'hui, peut-être reviendrai-je à vous demain.
Dimanche 13, îk dcui heures.
Je me persuade que je n'aurai point de lettres aujourd'hui.
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ISS CORHESPOXDANCE COMPLETE
et que notre poste partira avant qu'il m'en arrive; ainsi je vais conclure celle-ci.
Je crois vous avoir mandé, dans une de mes dernières lettres, que je donnais à souper pour la dernière fois à douze personnes, et que je ne voulais plus à l'avenir avoir tant de monde; eh Lien ! en conséquence nous étions hier seize, dont j'enrageais ; je ne ine mis point à table ; je restai avec le comte de Broglie , votre ambassadeur et votre cousin. On établit un vingt-un, où je ne jouai pas ; je m'ennuyai beaucoup. Vos trois jeunes gens restèrent les derniers, Fox, Spencer, et Fitz-Patrick ; c'est ce dernier qui, je croîs, me plaît le plus: il a de la douceur, de la souplesse, mais je le connais trop peu pour en bien juger; pour le Fox, il est dur, hardi, l'esprit prompt; il a la confiance de son mérite; il ne se donne pas le temps de l'examen, il voit tout du premier coup d'oeil, et il voit tout à vue d'oiseau, et je doute fort qu'il fasse la distinction d'un homme à un autre. Ce n'est point par suffisance. 11 n'a point l'air méprisant ni vain; mais on ne communique point avec lui, et je suis persuadée qu'il ne peut former aucune liaison que celle qu'entraîne le jeu, et peut-être la politique; mais de celle-ci je n'en sais rien.
Il arriva avant-hier matin un courrier d'Espagne; on ignore quelle nouvelle il a apportée; on juge sur les physionomies; mais les uns les voient tristes et les autres gaies. On dit qu'on ne tardera pas à savoir à quoi s'en tenir. Je tremble de l'apprendre. Si nous avons la guerre, je ne sais ce que je deviendrai; je ne veux point vous attrister, ainsi je me tais.
10 janvier 17T0.
Votre grand'maman, madame, me fait l'honneur de m'appeler son confrère. Je prends la liberté de me dire plus que jamais votre confrère aussi , car il y a quatre jours que je suis absolument aveugle. Nous sommes enterrés sous la neige. En voilà pour un grand mois au moins.
Votre grand'maman. Dieu merci, est moins à plaindre. Elle est dans le plus beau climat de la terre. Elle sera honorée partout; elle sera plus chère à son mari; elle possède un petit royaume où elle fera du bien.
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Mais j'ai un scrupule. On dit que son mari a autant de dettes qu'il a fait de belles actions. On les porte à plus de deux millions. On ajoute qu'un homme de quelque considération lui a mandé que, sans sa femme, il aurait été ailleurs que chez lui. Voilà de ces choses que tous pouvez savoir et que vous pouvez médire.
Cette petite Vénus en abrégé me parait un Catou pour les sentiments, et son catonisme est plein de grâces. Vous ne sauciez croire combien je suis fâché de mourir sans vous avoir revues l'une et l'autre.
Un jeune homme, qui me parait promettre quelque chose, est Tenu me montrer cette lettre traduite de l'arabe, que je vous envoie. Je pense que votre grand 'm aman l'a reçue. Je vous conjure de n'en point laisser prendre de copie.
Adieu, madame, je souffre beaucoup; je ne pourrai rien écrire qui put vous amuser. Je suis forcé de finir en vous disant qoeje vous serai attaché jusqu'au dernier moment de ma vie.
Paria, nmcdi 10 janvier 1771.
le n'ai reçu qu'hier vos lettres du 8 et du 1 2. Ce retardement n'a bien déplu; j'avais grand besoin d'être tirée d'un redoublement de mélancolie qui se tournait en vapeurs. Votre amitié m'est un grand spécifique, et sans ce maudit océan, qui est si mal placé, puisqu'il nous sépare, je serais, malgré mon Age et tant d'autres circonstanciés , la plus heureuse du monde. Vous me faîtes espérer une visite ; je n'ai pas assez de générosité pour tous en détourner; je sens que je le devrais; c'est une complaisance qui vons coûte trop cher; le voyage est terrible, l'habitation détestable. Puis-je raisonnablement me flatter de tous dédommager de ces inconvénients? Je sais bien que vous ae me laisserez voir aucun ennui, et que je me laisserai aller à croire que vous n'en avez point. Mais actuellement que je ne sois point avec vous, et que je réfléchis sur tout ce qui se passe entre nous, je ne suis pas sans crainte. Voilà ce que ma conscience m'oblige de vous dire.
Si en effet vous venez ici, je mènerai la vie qui vous conviendra; tous déciderez entre le diner et le souper. Présente-
ment je soupe, maïs j'ai quelques velléités pour le dîner; c'est la société qui m'arrête ; mou plan est de toujours manger chez moi, sans cependant m'astreindre à ne pas souper ailleurs : jusqu'à présent je n'ai guère soupe chez moi plus de deux fois la semaine, parce que j'ai été invitée ailleurs. Les jeudis, je vais chez madame de Jonsac, où il y a un cavagnol ' ; je soupe ordinairement une fois dans la semaine chez les Garaman; j'ai la maison des Brienne ', où je vais tant que je veux ; madame d'An ville me prie quelquefois, et quand madame de Mirepoix est à Paris, je peux presque toujours passer les soirées avec elle, soit chez elle, chez moi, ou chez madame de Caraman. Comme madame d'Aiguillon loge avec son fils, elle n'ose guère m'înviter; mais elle vient chez moi de fort bonne grâce. Mon souper du samedi est fondé pour elle et pour madame de Mirepoix; je vais en établir uu autre dans la semaine pour les Luxembourg et les Beauvau; les oiseaux sont la troupe légère qui sont admis indifféremment dans les deux camps. Les jours où je suis seule, j'ai la Sanadona, votre cousin qui ne soupe point, et j'aurai incessamment de plus l'évéque de Mirepoix, qui occupera le logement de votre nièce. Les hommes que je vois journellement sont votre ambassadeur', qui est le meilleur homme du monde, plusieurs diplomatiques, Pont-de-Veyle . le prince de Beauf remont, et plusieurs autres qu'il serait trop long de nommer; l'évéque de Rhodez et l'abbé de Cicé; il a de l'esprit, de la gaieté, est au fait de tout. Je ne sais cependant s'il vous plaira.
Je vois souvent de Lisle; il m'annonce toujours madame du Chatelct; il me dit les plus belles choses de sa part; mais je m'obstine à me laisser chercher, par un sentiment d'humilité qui a l'apparence de la fierté.
Voilà un compte exact de la vie que je mène ; je préférerais bien l'habitation d'un château, avec le très-petit nombre de gens
1 Sorte de jeu de hasard. (A. K.)
5 Le comte de Brienne, son prtit-iicveti , était frère de M. de Loménie de Brienne , archevêque de Toulouse , et ensuite cardinal de Loménie. Le comte de Brienne avait épousé une femme fort riche, et tenait un grand étnt à Paris. Au règne suivant, il fut, pendant peu de temps, ministre de lu guerre. Luimème, et plusieurs de ses parents, périrent pendant la Révolution. Son frère, le cardinal archevêque, fut trouvé mort dans son lit le jour qui précéda celui où l'on vint se saisir de sa personne pour le conduire à Paris, et le. faire juger par le tribunal révolutionnaire. (A. N.)
1 Georges Simon, comte d'Harcourt, père du comte actnel, 1827. (A. N.)
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que j'aime, à la solitude du grand monde, comme dit M. Craufurd.
Ah! il a raison; on est bien seule par l'indifférence que l'on a pour ceux qu'on voit, et celle que l'on a pour nous.
Nos affaires tous occupent beaucoup en Angleterre, jugez de ce qu'elles font ici. Tout n'est que conjectures; les exiles doivent être flattés de tout ce qui se passe, et leur courage est bien étayé ; eux et leurs amis se conduisent très-prudemment.
Nous aurons de grands événements ces jours-ci ; le parlement persiste à ne point remplir ses. fonctions, ce qui est d'un grand inconvénient pour le public. Il les reprit, il y a trois ou quatre jours, parce qu'ils comprirent mal la lettre de jussion; ils crurent qu'on retirerait le préambule de l'édit de la Chambre de justice, et qu'il y aurait des modifications pour le troisième article ' ; sur cela ils se remirent à juger, et prononcèrent la sentence de séparation de M. et de madame de Monaco. Voilà le seul acte qu'ils firent1; le lendemain ils apprirent, par de nouvelles lettres de jussion, que l'édit et le préambule n'étaient point supprimés, et ne le seraient jamais. Nouvel arrêté de leur part, où ils confirment tout ce qu'ils ont dit et tait précédemment; si bien qu'il n'y a que madame de Monaco qui ait profité du moment.
Nous croyons ici à la paix , et on se persuade qu'on attend qu'elle soit assurée pour faire les arrangements du ministère; chacun nomme les ministres & sa fantaisie. Pour moi, je ne change point d'opinion, mais je pourrais bien me tromper. Ce qui est de certain, c'est que cela m'est fort indifférent.
Mes projets sont très-conformes a vos conseils ; je ne pense point aller à Chanteloup avant cinq ou six mois d'ici. On s'y porte bien, la bonne intelligence subsiste. M. de Stainville en est arrivé mercredi au soir; il distribua le jeudi les lettres à tout le monde, excepté à moi; j'en étais furieuse. J'envoyai hier malin chez lui pour savoir si en effet il n'avait point de lettres pour moi; il me fit dire qu'il en avait une, et qu'il me l'apporterait lui-même l'après-diner ; il n'est point venu, et ne m'a point envoyé de lettre. Je m'imagine qu'il l'a perdue.
1 Par lequel le parlement était oblige de reconnaître, comme une loi de l'Etat, l 'obligation indispemable de toutes lei cours souveraines, d'enregistrer totu les édit» que le roi pourrait leur adresser, quand même il» seraient contraires 1 leur* propres remontrances. (A. N.)
1 Que les plaisants du jour appelèrent la paixde Monaco. (A. N.)
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Je vous ai garnie que vous n'aviez qu'à m' envoyer votre lettre pour la grand'maman , et que je la lui ferais tenir; ne faîtes mil effort, et imaginez que c'est à moi que vous écrivez.
Il y a longtemps que j'ai pris nies mesures pour avoir, tout des premières, le catalogue qu'on fait pour la vente «les tableaux de M. de Thiers, et vous devez compter que vous l'aurez sur-lechamp. Adieu, s'il y a quelque chose de nouveau , j'ajouterai une page.
A neuf heures ia *oir.
L'ambassadeur me fournit une occasion pour vous Caire tenir cette lettre; je n'ai qu'un moment pour vous écrire. Tout est en combustion ici. On ne doute pas que demain on après-demain il n'y ait une inondation de lettres de cachet pour le parlement1. Le prince de Condé est allé à Chantilly; on le croyait exilé, mais on dit qu'il ne l'est pas; il est pour le moins dans la disgrâce. On est plus en doute que jamais sur le choix du ministre des affaires étrangères. Le roi dit l'antre jour à M. de Monteynard : Vous êtes des eunemis de M. de Choiseul? — Sire, il m'a toujours refusé ce que je lui ai demandé; mais je ne suis point son ennemi; il a trop bien servi Votre Majesté. Un quidam dit à ce même Monteynard : Prenez, garde à vous, car vous êtes environné des anus de M. de Ghoiseul. — Ah! dit-il, je crains bien moins ses amis que ses ennemis.
Enfin, M. de Stainville m'a apporté deux lettres de Chantelonp, l'une de cinq pages, de la grand'maman, que je n'ai pas encore eu le temps de lire; l'autre de quatre pages, de l'abbé, que j'ai lue; il me dit ce qu'il y a de plus obligeant sur l'empressement qu'on a de m' avoir a Chanteloup.
Je suis contente au delà de toute expression de ces deux mots :jy consens; je ne vous en parlerai plus jamais.
Adieu, ma chambre est pleine de Monde; je vous quitte à regret.
1 La même nuit que madame du Deffand écrivait cette lelcre, une trou)* de monsqu claires fat détachée chez la plupart des membres du parlement , pour leur remettre des lettres de cachet, avec injonction de déclarer s'ifc «triaient reprendre leurs fonctions ordinaires; en conséquence de quoi ils devaient signer oui Ou non. Environ quarante, qui n'avaient pas reçu de lettres de cachet, se rendirent au palsds deux jours après, avec le premier président à leur tête , et dressèrent un acte contrôle* procédés qui avaient en lien, dans la seule intention de se mettre dans la ménte catégorie que leurs confrère* qui avaient reçu des lettre* de cachet. (A. X.)
LA MÊME AU MÊME
DimaDcbe 17, à deux heure* après midi.
La poste est si ridicule, qu'elle n'a plus de jours marques; jfe souhaite que le facteur interrompe cette lettre; mais je ne l'espère pas.
Je sois transportée de joie : j'appris hier k midi que nous avions la paix, qu'elle avait été signée chez tous mardi 22, dans la matinée. Si vous en avez été aussi aise que moi , vous m'aurez écrit avant le départ du courrier. Celui de l'ambassadeur arriva hier, et il est de toute prohabilité que celui du public doit arriver aujourd'hui. S'il ne m'apporte point de lettres , j'en serai étonnée. En attendant que je sache ce qu'il en sera, je vais répondre à votre lettre du 18.
Cest une antipathie naturelle que j'ai pour les croisades, et cela dés mon enfance. Je hais don Quichotte, et les histoires de fous; je n'aime point les romans de chevalerie, ni ceux qui soot métaphysiques; j'aime les histoires et les romans qui me peignent les passions, les crimes et les vertus dans leur naturel et leur vérité ; j'aime surtout les détails des intrigues, et c'est ce qui rail que je préfère infiniment les Mémoires et les Vies particulières aux histoires générales. Mais je ne vous ai point dit mon dernier mot sur celle de Malte. Le siège de Rhodes m'a fait plaisir et m'a fort intéressée. Il faut vous faire un aveu ; mon esprit s'affaiblit , se fatigue, se lasse; je n'ai plus de mémoire; je ne suis plus capable d'application; il n'y a presque plus rien qui m' intéresse; je suis dégoûtée de tout; il me semble (pi'on n'est point née pour vieillir; c'est une cruauté de la nature de nous y condamner; je commence à trouver mon état insupportable. J'ai eu des chats, des chiens qui sont morts de vieillesse, et se cachaient dans les trous; ils avaient raison. On n'aime point à se produire, à se laisser voir, quand on est un objet triste et désagréable. Cependant il faut de la dissipation, et je peux m'en passer moins qu'un autre; mais comme je ne veux point traîner dans le monde et fatiguer les autres, j'ai pris le parti de ne jamais faire de visites. Je reste dans mon tonneau (c'est Féquivalent des coins et des trous de mes chiens et chats) ; jusqu'à présent, il n'est pas de mauvais air de m'y venir chercher; le temps arrivera qu'il n'y aura que les désoeuvrés qui
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prendront cette peine. Pour prévenir cette honte, je rassemble autant que je puis ce que nous appelons la bonne compagnie, que le plus souvent j'appellerais la sotte compagnie. De temps en temps, il me prend des dégoûts pour celui-ci, pour celle-là, mais je me contrains, et je me dis : Qui sont ceux qui valent mieux? Les seuls que j'excepterais sont bien loin de moi , et vraisemblablement pour toute ma vie. Voilà des idées tristes qui vous désolent, et ne vous invitent pas à sortir de chez vous. Je tombe toujours dans l'inconvénient de vous parler de moi, et j'ai d'autant plus tort que je n'ignore pas combien cela vous ennuie.
Si vous vous souciiez de nos nouvelles, j'aurais bien à raconter; un ancien, un nouveau parlement, cent quarante ou cent soixante personnes exilées, toutes éparpillées; des magistrats de nouvelle ordonnance ', qui s'assemblent tous les jours, et sont comme le cuisinier dans YAndrienne de Térence. On nous annonce pour demain la nomination du ministre des affaires étrangères; peut-être est-il déclaré" présentement; je n'ai encore vu personne, la curiosité ne me tourmente point. Si c'est le fils1, et que vous écriviez à la mère, en lui parlant de moi, ne faites mention que de mon amitié pour elle; je ne puis jamais être dans le cas d'avoir besoin de son fils.
J'ai oublié de vous dire que j'avais mandé à la grand'maman les cboses obligeantes que vous m'aviez écrites sur elle, et que vous étiez dans l'intention de lui dire ù elle-même; elle m'a répondu avec beaucoup d'amitié pour vous, mais eu même temps de vous détourner de lui écrire parce qu'elle serait embarrassée de la réponse ; elle s'est fait une loi de ne point écrire par la poste. Cependant je crois que vous feriez bien de m' envoyer une petite lettre pour elle.
* Après le renvoi et l'exil de loua te» membres du parlement qui avaient reiiué de reprendre leurs fonctions, on forma on tribunal temporaire pour remplir leurs place*. Plusieurs membres du parlement avaient pria la fuite, pour éviter de se voir forcés d'entrer dans ce nouveau corps; mais il* forent contraints de revenir «on» peine d'être mis en prison et de perdre leurs charges. Les gens du roi avaient demandé la permission de résigner leurs places; maisil* furent refusés, et obligés de figurer dans le nouveau tribunal. Ce nouveau parlement fut si mal vu par le peuple, qu'il fallut donner aui conseillers qui y siégaicut dea soldats pour les garder, ce qui ne les empêcha pas même d'être siffles et molestés, quand ils se rendaient aux cours de justice, avec le chancelier à leur tête. (A. Pi.)
s Le duc d'Aiguillon. (A. S.)
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A quatre ticures.
i courrier qui ne m'apporte rien; pourquoi m'i
étonner? Bonsoir.
A Fcmey, 11 février 1771.
Votre camarade le Quinze-Vingt, madame, afflige de la goutte et de la fièvre , ramasse le peu de force qui lui reste pour vous écrire et pour vous supplier de faire passer à votre grand' maman la feuille ci-jointe.
Je n'ai depuis huit jours aucune nouvelle de Paris dans mon enceinte de neige. Enfermé dans ce sépulcre blanc, j'ignore où vous en êtes, si vous allez trouver votre amie à la campagne, si la personne que vous me disiez devoir être nommée lundi a été en effet nommée et déclarée, si les avocats se sont remis à plaider, si le Cliàtelet continue à faire ses fonctions, si l'Opéra- Comique attire tout Paris. Je suis mort au monde ; ce serait un état assez doux , si je ne souffrais pas horriblement.
Vous faites cas de la nation anglaise. Vous avez raison de l'estimer. Elle a trouvé un très-beau secret. C'est qu'aucun particulier chez elle ne va à la campagne que quand il lui en prend envie.
On m'a mandé que M. et madame Barmécide sont endettés de près de trois millions; en ce .cas, ils ont besoin d'une nouvelle vertu, la seule peut-être qui leur manquât, et qu'on appelle l'écouomie.
Mais vous, madame, comment vous étes-vous tirée d'affaire dans les réductions qu'on a faites sur votre revenu? Vous n'êtes pas une personne à devoir des trois militons.
Comment vous portez-vous, madame? Comment passez-vous vos vingt-quatre heures? Comment supportez- vous la vie? La mienne est à vous, mais très-inutilement; et probablement je ne vous reverrai jamais , ce dont je suis beaucoup plus affligé que de ma goutte et de ma fièvre. Vous ne savez pas combien le vieil ermite vous regrette.
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M. DE VOLTAIRE A MADAME LA MARQL1SF. DU DEFFASD.
A Femey, 15 «Trier «71.
Je vous demande en grâce, madame, de me faire écrire surle-champ s'il est vrai que la grand' maman ait reçu une lettre du patron et si cette lettre est aussi agréable qu'où le dit. Le» petits versiculets barmécidiens ont couru. Je peux en être fâché pour eux, qui ne valent pas gran d 'chose ; mais je ne saurais en être fâché pour moi , qui ne rougis point d'un sentiment honnête. J'aurais trop à rougir, si je craignais de montrer mon attachement pour mes bienfaiteurs; je ne leur ai jamais demandé de grâce qu'ils ne me l'aient accordée sur-le-champ. Il est vrai que ces grâces étaient pour d'autres, mais c'est ce qui me rend plus reconnaissant encore. Je leur serai dévoué jusqu'à mon dernier soupir.
Je voudrais vous accompagner, madame, dans votre voyage, mats mon triste état ne me permet pas de me remuer, et d'ailleurs je n'ai pas le bonheur d'être de ce pays que vous aimes et où l'on va coucher chez qui l'on veut. Tout ce que je puis taire c'est de vous être dévoué comme à vos amis ; on ne s'est point encore avisé de nous défendre ce sentiment-là.
Portez-vous bien; écrivez-moi tout ce qu'il vous plaira, et conservez-moi un peu d'amitié.
MADAME LA MAUQUISE DU DEFFAND A M. HOBACt WALTOLE.
Paril , vendredi 15 février 1771.
Vous faites beaucoup valoir votre amitié, et vous ne surfaites point votre marchandise; elle m'est d'nn prix inestimable; et quoique celle que j'ai pour vous puisse avoir quelque petite valeur, elle ne peut m'acquitter, ni être du même prix que la votre. Parmi les qualités que je puis avoir, il en est une qui , par sa propre nature, est tantôt bonne et tantôt mauvaise; c'est une chose difficile à vous expliquer; j'aurais l'air de me donner une louange. Je vous dirai seulement le résultat de cette qualité ; c'est de sentir et démêler parfaitement tout ce qu'on pense de moi , et d'en recevoir une impression si vive , que je
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n'ai pas le pouvoir de modérer mon tmé contentement ou ma satisfaction; mais Dominent, avec toute l'amitié dont vous êtes capable, avez-vous aussi peu d'indulgence? Vous êtes comme le Grand Turc d'un de dos opéras; il dit à la sultane, qu'il vient de quitter pour une autre :
Je ne dois donc pas, quand je suis triste, tous le laisser voir : tous devriez m' envoyer un modèle de lettre. Si je vous parle des uns, des autres, nouvelle matière à réprimande.' Je suis variable, difficile à vivre, épineuse, indiscrète; enfin, en épluchant vos lettres, que dis-je, éplucher? vraiment, vous vous expliquez très-clair cm eut et -très-continûment, et vous ne me laissez aucun cloute sur toutes vus préventions contre moi. Savez-vous l'effet que cela méfait? C'est que je ne vousen aime pas moins, et que je n'en compte pas moins sur votre amitié. Je conviens que nos caractères ne se ressemblent point : vous avez du pouvoir sur vous-même, ou plutôt vous êtes né hcureosement; vous êtes gai, vous avez des talents, vous vous passez de tout, tous vous suffisez à vous-même. Je suis diamétralement tout le contraire ; et je vais vous mire un aveu trèsvrai, et qui vous surprendra peut-être; c'est que j'ai tous les défauts que voas me reprochez , ce qui fait que je ne peux pas ne souffrir moi-même, et que je me supporte avec beaucoup pins de peine que les autres ne peuvent me supporter. Je me demande souvent comment il est possible que vous soyez devenu mon ami, puisque même mon amitié, qui pourrait me tenir lieu de mérite, est ce qui vous déplaît le plus. O akiiudo! Je n'y comprends rien. Mais enfin il n'est pas nécessaire que je le comprenne; il me suffit que cela soit.
Samedi 16 a fcuit heures du matin.
Assurément vous donnez bien le démenti à saint Augustin. Il a dit : Aimez et faites tout ce qu'il vous plaira ' . Je ne fais et ne dis rien qui ne vous déplaise. Je viens de relire vos lettres , celles du -4 et du 7 ; je ne les ai reçues qu'hier, les deux derniers courriers ayant manqué. Je ne nie pas que les réprimandes ne soient fondées. J'ai encore bien des défauts, je fais encore bien des fautes; mais n'étes-vous pas. injuste de ne me pas
1 Ama ttfac quoi vis. (A. N.)
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136 COnHESPO.NDAlSCE COMPLETE
trouver corrigée sur Lien des articles? Vous n'aimez pas le style larmoyant. Ce terme n'est-il pas dur, et votre amitié ne vous rend-elle sensible qu'aux malheurs où vous désirez d'apporter du remède? Vous m'interdisez de vous parler des autres : Je ne veux des amis que pour les rendre dépositaires de mes peines. Je ne nie pas que ce soit une grande consolation d'en pouvoir faire cet usage. Croyez-vous que je ne voulusse pas aussi qu'il* eu usassent de même avec moi? et que si vous aviez du chagrin, que si vous m'en faisiez confidence , vous ne trouvassiez pas eu moi de la sensibilité , et que je n'essayasse de vous consoler en vous excitant à me confier toutes vos peines? Je ne penserais pas que vous ne me voulussiez faire jouer que le rôle d'une complaisante au lieu de celui d'une amie. Ah! que vous me connaissez mal , quand vous croyez que je veux vous dompter! Mon ambition serait bien satisfaite si je pouvais me flatter de vous avoir apprivoisé.
Il ne me reste plus qu'un mot à dire, et puis je ne vous parlerai plus de moi. Je désire passionnément de vous revoir; je crains presque également que vous vous donniez cet ennui et cette fatigue. A l'égard de l'ennui, je vous épargnerai trèscertainement celui que vous craignez le- plus ; comme vous aimez les détails, je vais vous raconter tout ce que je fais et tout ce que je sais.
Le mardi gras, je donnai à souper à toute la société du feu président, ce qui m'amusa médiocrement. Le lendemain, mercredi, je soupai encore chez moi avec très-peu de monde; j'avais madame et mademoiselle Churchill '. Le lendemain, jeudi, j'eus une belle visite : on m'annonça le comte de Scheffer, qui, en entrant, me dit qu'il m'amenait deux jeunes gentilshommes qui désiraient de m'étre présentés et faire connaissance avec moi ; c'étaient les princes de Suède *. L'alné me parut le plus aimable du monde, d'une politesse aisée et facile, beaucoup de gaieté. Ils restèrent une demi-heure chez moi; ils y doivent revenir et me demander à souper, à ce que m'a dit M. de Creutz'* Hier matin, M. de Beaufremont fut les voir;
< Feu lady Marie Churchill, bette-sœur de M. Walpole, et sa fille aînée, qui fut mariée ensuite k feu lord Cadogan. (A. N.)
* Le feu roi de Suéde, Gustave III, et son frère le duc de Sudermanie, qui devint roi de Suède aprè* l'abdication de Gustave IV. (A. N.)
* Le ministre de Suède à Paris ; il avait succédé au comte de Scheffer, qui avait longtemps habité Paris en la même qualité. (A. N.)
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DE MADAME LA MABQCISE DU DEFFAXD. 137
ils loi parièrent beaucoup de moi d'une façon très-obligeante. Je soupai vendredi chez les Brienne avec vos parentes, et je soupai encore hier avec elles chez la marquise de Boufflers, où était madame de Mirepoix, qui doit donner un bal à votre nièce de demain en huit. On la trouve jolie, et on dit qu'elle ressemble eu beau à notre Dauphine. Ce soir c'est mon samedi, et ma compagnie ordinaire. Demain , chez madame de Mirepoix, avec la maréchale de Luxembourg sa petite-fille (la duchesse de Lauzun), la marquise de Boufflers, etc. Mardi je donnerai à souper aux Beauvau, à l'archevêque de Toulouse et au comte de BrogHe.
La princesse de Poix ' accoucha mercredi d'un garçon , ce qui a causé une grande joie.
L'on n'a encore disposé d'aucune charge ni d'aucune place, tout n'est ici que conjectures ; j'en fais une qui me déplaît fort, c'est que notre paix avec vous ne sera pas durable.
J'espère que M. Churchill' m'apportera les éventails et la soie de la grand' maman. Adieu. Cette lettre est sans chaleur et sans âme; mais je n'ai pas bien passé la nuit et j'ai la tête fort faible.
Dimanche 17.
J'eus hier au soir mesdames de Mirepoix et d'Aiguillon ; cette dernière est d'une gaieté ravissante et d'une impartialité parfaite. La pauvre maréchale est triste; je la plains; elle m'intéresse. Je lui rends tous les bons offices que je peux. Je vous assure que, si vous venez ici, vous ne vous ennuierez pas autant que vous vous l'imaginez; nous aurons bien matière à conversation. J'ai la plus grande frayeur de mourir avant ce voyage, et cette crainte me fait user d'un grand régime. Je suis inquiète aujourd'hui de mon ami Pont-de-Veyle, il avait la fièvre hier : II est aussi vieux que moi , et se persuade être beaucoup plus jeune. Il mène la vie d'un homme de trente ans; ce serait pour moi une grande perte : c'est à tout prendre mon meilleur ami ; il y a cinquante-trois ou quatre ans que nous nous connaissons. Je
1 La Site du prince de Bennvau , mariée au prince de Poix , le fils aine du maréchal de Mouchy. Il a demeuré longtemps en Angleterre au commencement de la Révolution, ainsi que le fils dont la naissance est annoncée ici , le <-omte Charles de Noailles, aujourd'hui duc de Mouchy, qui épousa mademoiselle La Borde, Bile du banquier de ce nom, dont il est souvent parlé dans ces lettres. 1887. (A. N.)
1 Charles Churchill, mari de lady Marie Churchill. (A. N.)
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le vois presque tous le§ jours ; lia l'esprit raisonnable; il juge les ho mm es tels qu'ils sont; il se conduit selon vos principes et sans se faire d'efforts ; il vit uniquement pour lui, et c'est peut-être ce qui le rend plus sociable, parce qu'il ne lait dépendre sou bonheur de qni que ce soit; il n'exige hea de.personne, et ne s'assujettit à aucune contrainte. 11 n'est pas raisonneur; mais il est philosophe dans la pratique; à tout prendre, c'est l'homme qui me convient le mieux, et je serais très radiée de le perdre.
J'oubliais de vous dire que mercredi dernier, jour des Cendres, je fis usage de votre j'y consens'. Ce tut une scène assez comique ; j'étais avec deux messieurs qui étaient les acteurs, et j'avais Pont-de- Veyle pour spectateur. La scène, qui naturellement devait être sérieuse, tut fort gaie; les deux messieurs sont des personnages de comédie. Ils lurent fort embarrassés à désigner le siège que j'occupais : ce n'était point, disaient-ils, une chaise, ni un fauteuil, ni uu canapé, ni une bergère, ni une duchesse ; un tonneau ou une ravaudeuse les auraient trop surpris ; ils n'auraient pas voulu se servir de ces mots ; enfin ils écri v ir en t fan teuil.
J'ai une vraie satisfaction que celte affaire soit terminée, et jamais vous ne m'avez fait un plus véritable plaisir qu'en prononçant ces deux mots. J'en attends trois autres qui me rendraient bien contente ; devinez-les.
Avant définir, il faut que je vous dise que je suis très-contente de vous; je vois que vous voulez m' aimer, et que comme vous vous connaissez bien et que vous me connaisse! bien aussi, vous me dites avec franchise tout ce qui pourrait me refroidir, et tout ce qui pourra me conserver, et peut-être augmenter votre amitié; je vous en suis obligée, et j'aime bien mieux cette manière que des ' protestations où l'on se trompe t autant qu'on trompe les autres.
LA MARQUISE DU DEFFAND A M. DE VOLTAIRE
Paris, 1* février 1771.
Votre lettre sera portée à la grand' maman* après-demain jeudi, par M. de Lauzun, son neveu, qui va la trouver. Son
< Elle araii fait ton testament, et avait légué i™»wsm«munii> 1 M. Watpolc. (A. S.)
S Voyez ÛBuvres Je VUtoire, tome LXI, page *». <L.)
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mari et elle jouissent de la gloire et du repos, ils paraissent pafaitement contents. Si l'ennui ne survient pas, je les tiens infiniment heureux. L'état de leurs affaires y pourrait apporter quelques obstacles, mais ils n'ont point d'entants, ils ne sont plus engagés à la même dépense , ils peuvent s'acquitter petit à petit sur leurs épargnes ; enfin ils jouissent de la paix et de la bonne conscience. Mon plus grand désir est de les aller trouver, mais il en faut obtenir la permission, et ce n'est pas encore le moment de la demander.
Nous avons ici les princes de Suéde ', qui sont très-aimables. Ils ne veulent aucun cérémonial ; on les reçoit et on leur donne à souper en petite compagnie comme k des particuliers; ils sont au fait de tout. Le prince royal est d'une très-bonne conversation, poli, gai, facile; ils resteront ici jusqu'après Pâques; le roi les traite fort bien. Le comte Scnefrer*, que vous connaissez, est avec eux, et j'ai été ravie de le revoir. Ce sera arec M. de la Vrillière qu'il travaillera sur les affaires. Ce ministre supplée à tout, il fart les fonctions de tous les emplois vacants; on dit qu'il le seront encore longtemps. On nous annonce un nouveau parlement pour la semaine prochaine. Les remontrances , les arrêtés, les lettres pleuvent à verse ; il n'y a jamais eu de temps semblable à celui-ci : quelques chansons, des épigrammes, des bons mots égaient la scène. Heureusement nous avons la paix; on dit qu'elle ne sera pas durable, mais c'est toujours beaucoup de gagner un an ou deux. Si jamais je puis me trouver à Chanteloup , je m'embarrasserai bien peu de tout ce qui arrivera.
Donnez-moi toujours de vos nouvelles , mon cher Voltaire. La disgrâce de mes parents ne vous refroidira pas pour eux , ni pour moi, à ce que j'espère.
MADAME LA MARQUISE DU DEFFAND A M. HOBACE WAI.POLE. Paris, jeudi SI février 1771.
Cest par votre cousin * que vous recevrez cette lettre ;
1 Le prince royal , depuis Gustave III, el ion frère le prince Frédéric , d«c. d'Oitrogodiie. (A. N.)
1 Le comte de Scheffer avait été longtemps ambassadeur de Suède en France, ni il eut pour successeur M . le comte de Creuli; îl avait accompagné If prince rayai non frère dans leur voyage a Paris. (A. N.)
' H. Robert Walpoie. (A. N.)
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140 CORRESPOXDASGE COMPLETE
j'aimerais mieux que ce fût par un autre : je le vois partir avec regret. Il avait mille attentions pour moi ; sa société m'était fort agréable ; il aime mes parents , il en est fort aimé ; nous étions d'accord dans presque toutes nos façons de voir et de juper ; il n'est point cérémonieux, mais il est poli par caractère ; je l'ai toujours trouvé obligeant et empressé pour tout ce qui pouvait me faire plaisir. Quoique fort prudent, il a de la franchise; il a beaucoup d'esprit; le grand-papa en pensait beaucoup de bien ; je suis bien persuadée que s'il était resté en place, il ne nous aurait pas quittés ; mais il a prévu avec raison que les successeurs du grand-papa ne lui ressembleraient pas , et qu'il ferait difficilement de bonne besogne avec eux , surtout sî c'est les deux qu'on nomme, si c'est le d'Aiguillon et le Broglie.
Je crois que les éléments sont dérangés, comme les tètes. La mer est donc impraticable? point de courrier hier, point aujourd'hui , point de vos nouvelles ! Je ne devrais peut-être pas avoir tant d'impatience d'en recevoir; je prévois que votre première lettre sera encore un peu sévère ; je meurs d'envie d'être quitte de celle-là, parce que j'espère, et je suis même sûre, que celles qui suivront seront fort douces. Que cela soit, mon ami, je vous en prie. Vos lettres me font beaucoup d'effet, soit en bien soit en mal ; et si vous saviez combien je suis faible, combien j'ai besoin de soutien et de consolation, jamais, non jamais, vous ne m'attristeriez.
Je vous dirai pour nouvelle, que j'ai touché ce matin la demi-année de ma pension échue le I" octobre. Il y en a de moins bien traités que moi ; mais j'avais écrit à M. le Clerc, qui est celui qui paye, un billet très-pathétique qui a eu son effet. Votre cousin vous dira toutes nos nouvelles ; il est émerveillé , ainsi que tous les citoyens et les étrangers, de tout ce qui se passe. Rien n'est plus ineffable, c'est la Tour de Babel , c'est le chaos, c'est la fin du monde, personne ne s'entend, tout le monde se liait, se craint, cherche à se détruire. La guenon ' qui nous gouverne est aussi insolente que bête. La pauvre madame de Mirepoix joue un rôle pitoyable. Je ne crois point que ses cent mille livres de rente soient aussi solides qu'elle veut se le persuader ; elle n'a ni contrat, ni brevet : elle a un bon sur je ne sais pas quoi , qui peut changer selon la volonté
' Madame du Barry- (A. X.)
DE MADAME LA MARQUISE DO DEFrAND. 141
du contrôleur. Je pense qu'on veut la tenir par la crainte ; elle n'a pas le crédit de rien foire pour son frère le chevalier', ni pour son neveu d'Hénin *, ni même pour se faire payer ce qui lui est dû ; elle ne fait de recrue d'aucune femme pour partager son service, et quand madame de Valentinois partira pour aller au-devant de la princesse de Savoie*, elle n'aura plus que madame de Montmorency pour compagne. Rien n'est plus digne de compassion. Une grande dame, une très-bonne conduite, beaucoup d'esprit, beaucoup d'agrément, toutes ces choses réunies, ce qui en résulte, c'est d'être l'esclave d'un infâme.
Madame d'Aiguillon joue un rôle bien différent ; sa gaieté aaturelle, son peu de sensibilité et une honnêteté naturelle lui font avoir la meilleure conduite et la meilleure contenance.
Si vous êtes curieux des détails , interrogez votre cousin , je suis persuadée qu'il en sait plus que moi sur tout ce qui regarde le parlement'. Il vous dira que les ministres étrangers travaillait avec M. de la V ri Ibère ; c'est à peu près comme quand M. de Mazarin faisait de son palefrenier son intendant '.
On est présentement bien seul à Chanteloup ; il n'y a plus que madame de Grainont et madame de Stainville; la con-
1 Le chevalier de Beauvau, frère cadet du prince de Beauvau, fut connu enuiit msi le nom de prince de Craon ; el épousa madame Bonnet, née d'Aïcbîac, de laquelle il eut un fila qui, après la mort de ion oncle, devint prince <k Buotiu. (A. N.)
1 Le prince d'Hénin, frère cadet du prince de Chimsy, dont la mère était Il «Bur île madame de Mi repoil. Le prince d'Hénin eat mort à Paris, condamné par le tribunal révolutionnaire. (A. N.)
' La comtesse de Valentinois fui nommée première dame d'iionucur de la Bile du roi de Sardaigne, mariée au comte de Provence, aujourd'hui S. M. Louis XVIII. 18*7. (A. M.)
* Dans un lit de justice tenu le 23 de ce mois, le roi passa un édit par lequel il déclarait que, comme la juridiction du parlement de Paris étail trop Étendue, allant de Lyon jusqu'à An-as, il avait jugé nécessaire de la partager en lii différentes cours, sous la dénomination de Cvnsrils iupérieurs. Toutes
Clermont, Lyon, Poitiers et Paris. (A. N.)
* On disait que le duc de Mazarin s'amusait à faire une loterie des eaploii que le* gens qui composaient sa maison devaient remplir la semaine ™ le mois suivant ; de manière que souvent il arrivait que Sun palefrenier détenait son intendant, et son cocher son chef de ruisine. Voyez les »«n de Voltaire :
On conte que l'époux de la célèbre Hortense
Signala plaisamment sa sainte extravagance, elc... (A. N.)
corde règne toujours, mais est-elle au fond du cœur? j'en doute. M. de Beauvau demandera bientôt la permission pour lui, sa femme et le marquis de Boufflers; j'attends avec impatience la réponse qu'on lui fera, j'en tirerai des conséquences pour moi. J'aurai après cela encore bien des réflexions à faire et des conseils à prendre, mais je n'en veux recevoir que de vous; j'espère, mon ami, que tous ne me les refuserez pas, et que quand vos affaires et surtout votre santé vous le permettront, vous me ferez une petite visite. Je ne sauterai point à pieds joints par-dessus la félicité, pour me jeter dans la douleur ; je jouirai du plaisir d'être avec vous, et, tant qu'il durera, je ne penserai point à la séparation. Je ne vous promets pas de chercher à vous plaire, il faudra que ce bonheur m'anïve de votre pure grâce. Je n'entends rien à l'art qu'on met dans la conduite, je sens bien qu'il est souvent nécessaire; mais si j'y avais recours, je rappellerais la fable de l'âne et du petit chien. J'ai un million de défauts, je le sais bien, et je serais bien fâchée que tous ne les connussiez pas tous; ce ne serait pas moi que vous aimeriez, et je craindrais toujours que vous ne vinssiez à me connaître; je ne serais point à mon aise avec vous. Ge n'est pas que je ne veuille me corriger, mais je ne veux pas me contrefaire. ,
Ma liaison avec madame votre sœur est fort honnête, mais pas fort vive. Tout le monde la trouve fort aimable, et elle l'est en effet beaucoup. Adieu, je ne sais quand j'aurai de vos nouvelles. La mer est impertinente.
Paria, X7 femer 1771.
Non , monsieur, la grand' maman n'a reçu de lettre d'aucun patron, si ce n'est de ceux qu'elle a en paradis , et dont elle ne m'a pas fait part; car pour ceux de l'enfer de ce monde, elle n'en entend point parler. Elle est tranquille dans sa solitude, qui n'avait été fréquentée que par ses plus proches parents, jusqu'à dimanche dernier que deux officiers suisses ont obtenu la permission d'aller trouver le maître de la maison, avec qui ils avaient un travail à faire. M. le prince de Tingry, pour une semblable raison, a obtenu aussi la même permission ,
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et de plus celle d'y mener sa femme, qui a sollicité vivement cette grâce, en disant qu'elle avait beaucoup d'obligation a la Ijrand'maman, qu'elle désirait passionnément de lui donner cette marque de sa reconnaissance.
H. de Beauvau est allé aujourd'hui à la cour pour solliciter ta même permission; on lui avait fait espérer qu'on la lui accorderait au bout d'un certain temps. Il a pour raison la parenté proche et de grandes obligations.
Mon tour viendra, à ce que j'espère, mais je ne ferai point de démarches avant la belle saison. C'est an grand voyage pour quelqu'un de mon âge, le séjour ne pourra être que fort long, et peut-être ne reverrai-je plus mes pénates; je les quitterai sans regret, et ceux de mes parents deviendront les miens.
Vous sentez bien, monsieur, combien j'approuve les sentiments que vous professez pour nos amis; vous êtes non-seulement dans la classe de tous les honnêtes gens, mais de tous ceux qui veulent passer pour l'être. Jamais disgrâce n'a été accompagnée de tant de gloire; il n'y en a point d'exemple dans les histoires anciennes et modernes. Le regret est général, et l'embarras de trouver des successeurs est une circonstance assez flatteuse.
Vous savez sans doute tous les changements auxquels on travaille : c'est le temps des prodiges, c'est un nouveau chaos; nous attendons qu'on le débrouille. On est accablé de remontrances, d'arrêtés, de lettres, de discours. Hors ceux qui nous viennent de Rouen, tous me semblent détestables, surtout ceux de notre bonne ville, qui sont pleins de belles phrases, et qu'on dirait être faits pour concourir aux prix de l'Académie. À propos d'Académie , vous savez que le prince de Beauvau y va être reçu. Il me lut hier son discours, qui me parut fort bien : il est de lui, excepté les deux premières phrases, qui ne sont pas ce que j'aime le mieux.
Votre Barmécide ' vous a fait honneur à toute sorte d'égards, à votre cœur, à votre esprit ; rien n'est si heureux que ce refrain : c'est Barmécide.
J'aurais voulu que les étrangers qui se rencontrent sur le bord de l'Euphrate eussent articulé quelques faits ; mais leur rencontre, qui marque leur intelligence, en est un qui suffit pour l'honneur de celui qui les rassemble.
1 Lettre en vers, de Beaaldaqui à Caramoufiée , femme de Glaffar le Barmécide. Voy. Œuvres de Voltaire, tome XIH , page 208-
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ÎU COHItESPONDANCE COMPLETE
Adieu , mon cber Voltaire. Je ne sais pas si tous trouvez que ce soit un bon lot que de parvenir à la vieillesse; pour moi, jele trouve détestable , et je suis toujours indignée de l'injustice qu'on a eue de nous faire naître sans notre consentement, et de nous faire vieillir malgré nous. Ne voilà-t-ii pas un beau présent que la vie, quand on l'accompagne de chagrins et de souffrances !
N'avez- vous rien fait de nouveau , et ne m' en verrez- vous plus rien, parce que la grand'maman n'est plus ici? Je ne manque pas de moyens de lui faire tenir tout ce que je veux.
MADAME LA MAHQl'ISE Dl" DEPFAND A M. HORACE WALPOI.E.
Jeudi 7 mari 1771 , à *ïi heure* du matin.
Nous n'eûmes point hier de courrier, je crois qu'il arrivera aujourd'hui. Peut-être m'apportera-t-il des lettres; mais si je l'attendais pour y répondre, vous n'en recevriez de moi que de demain ou d'après-demain en huit, et je ne veux pas vous accoutumer à être si longtemps sans entendre parler de moi; d'ailleurs j'ai besoin de m' occuper de ce qui m'intéresse, pour faire diversion à un ennui qui ne fait qu'augmenter, et je crains bien qu'il ne devienne insupportable; n'ayez pas peur, voilà le seul mot que je dirai de moi.
Vous savez que le prince royal que nous avions chez nous est changé en roi ' ; ce changement arriva le premier de ce mois, à huit heures et demie du soir; le comte de Scheffer partit surle-champ pour Versailles, n'espérant pas voir le roi plus tôt que le lendemain matin. Le roi ayant appris, par M. de Duras, que M. de Schcffer était arrivé, lui lit dire de venir et lui donna audience quoiqu'il fut déjà couché ; grâce si singulière qu'elle n'avait encore été accordée à personne. Il s'informa comment le roi de Suède voudrait être traité; que si c'était en roi, il irait demain le visiter; et que, lorsqu'il viendrait à la cour, il lui donnerait la droite. M. de Scheffer dit qu'il garderait le même incognito. Le roi de Suède fut mardi à Versailles, il eut une longue conférence tête à tête avec le roi, après laquelle on fit entrer le prince Charles et M. de Scheffer. Ce nouveau roi est enchanté du nôtre; il a bien raison; il en a reçu toutes les
1 Par la mort de son père. F réderic- Adolphe. (L.)
marques d'amitié et de considération possibles; il n'a pas eu lieu d'être aussi satisfait de nos princes du sang, qui ont un peu manqué de civilité envers lui. Ce roi fut hier à l'Académie des sciences; il nefut point harangué, maisd'Alembert fit un discours rempli de son éloge; l'on dit qu'il est admirable : il revint après chez lui, et il reçut des visites de plusieurs dames. Aujourd'hui il ra à l'Académie française, où il entendra encore son panégyrique directement ou indirectement, et toujours par d'Alembert ; sans doute qu'après être rentré chez lui, il recevra encore des dames; mon tour viendra; M. de Scheffer m'a dit qu'il voulait m'admettre à cet honneur; je ne l'ai point recherché, mais j'ai cru ne devoir pas le refuser. Je n'ai dit à personne que je devais (aire cette visite; si elle n'avait pas lieu, on se moquerait de moi, et si elle a Heu, on ne pourra pas dire que je m'en sois vantée d'avance; c'est un honneur dont je me passerais fort bien, mais que je ne suis pas fâchée de recevoir, parce que quelques marques de considération sont du moins de petites armes défensives contre l'orgueil et l'insolence. Tous les Suédois partiront lundi, et laisseront ici une très-bonne odeur; je suis bien fâchée de ce qu'ils n'iront point en Angleterre; ils comptaient y passer deux mois au moins. Ce roi vous plairait beaucoup; il aurait bien voulu rester encore longtemps prince royal ; il avait beaucoup d'objets de curiosité qu'il aurait bien voulu satisfaire ; mais il faut qu'il retourne dans son triste pays: en voilà bien assez sur cet article. Je pourrais en traiter un antre qui serait bien plus long ; mais ce n'est pas matière à raconter par la poste ; tout ce que je puis vous dire , c'est que je aesnis point frondeuse, et que je suis fort éloignée d'approuver tout ce qui se passe. M. et madame de Beauvau partirent avanthier pour Chanteloup. Ils en reviendront le 18 ; et le 21 , M. de Beauvau sera reçu à l'Académie ' ; vous me ferez savoir si vous êtes curieux de son discours. Je ne le suis guère de tous les écrits qui paraissent aujourd'hui; on en est inondé; à quoi cela servira-t-il? A faire des papillotes.
1 A la place du président Hénault. (A. N.)