‹ Correspondance complète de la marquise Du Deffand avec ses amis le président Hénault, Montesquieu, d'Alembert, Voltaire, Horace WalpoleChapitre 9 sur 38 · TOUS · texte numérisé non relu

TOUS

Et le pauvre Selwyn! je suis bien fâchée de son état, ce serait mie perte pour vous; malgré le respect que j'ai pour votre philosophie, je vous crois très-sensible à la perte de vos amis; vous avez beau, dire, la société est nécessaire, on ne peut pas toujours vivre sur son propre fonds, et les dissipations qu'on a par les choses inanimées ne suffisent pas.

Paroi , 26aTrU177ï.

Pouvez-vous croire que je ne lise point votre Encyclopédie? J'ai été toute des premières à l'avoir. Rien de ce que vous donnez au public ne me manque; il n'y a que ce que vous confiez à vos plus confidents et plus intimes amis, dont il faut bien que je me passe , soit dit en passant , mon cher Voltaire.

11 y a longtemps que nous avons parlé dans nos lettres du sujet que vous traitez dans votre dernière; mon instinct m'a. toujours menée à penser tout ce que vous dites ; si nous nous

' La société du prmre de Conti. L'fsle-Adam était si maison de plaisance.

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trompons, ce n'est pas notre faute : nous n'avons pour guide

que nos sens; s'ils nous égarent, je n'y vois point de remède.

Vraiment, mon cher Voltaire, mon petit logement est bien à votre service ; prenez-moi au mot , hàtez-vous de le venir occuper; mars bon! si vous veniez ici, vous me dédaigneriez bientôt; vous vous enivreriez du faste de votre nombreuse livrée, et vous savez qu'elle ne m'aime pas.

J'ai envové votre première lettre à la grand' maman ; je vais vous copier, mot pour mot, ce qu'elle m'a écrit.

■ Dites à M. de Voltaire, ma chère petite-fille, que comme

■ la disgrâce n'ôte pas le goût, nous avons conservé la même » admiration pour lui; mais que la circonspection que notre » position exige ne nous permet pas d'être en commerce avec

■ un homme aussi célèbre, et qu'elle nous (ait désirer qu'il ne » parle de nous ni en bien ni en mal, dans aucun de ses écrits

■ publics ou qui peuvent le devenir; que son silence est le plus » grand égard qu'il puisse marquer à notre situation, et la marque v d'amitié qu'il puisse nous donner à laquelle nous serons le » plus sensibles. »

Adieu, mon cher Voltaire, il y a plus de cinquante ans que je vous aime; j'en ai peut-être encore quatre ou cinq à vous aimer. C'est ma sentence que je prononce, et .non pas la vôtre.

Paril, mercredi » aTril 177*.

Ah! je n'y comprends rien. Je m'attendais à une lettre terrible, et jamais je n'en ai reçu de plus douce; mais comme je vous sais incapable de feindre, je crois que vous n'avez point été choqué de ma mauvaise humeur, que vous avez jugé que j'étais plus digne de pitié que de colère, et que vous avez cru qu'il y aurait de l'inhumanité à augmenter mes peines. Tout ce qui me déplaît un peu de votre lettre, c'est qu'elle a eu de l'intention; mais ne dois-je pas vous en avoir de l'obligation? Et ne serait-ce pas d'un esprit bien de travers d'y trouver quelque chose à redire? Ce serait faire du poison de tout. On se plaint pour être plaint, et quand on s'aperçoit qu'on inspire de la compassion, on en est fâché; l'amour-propre n'a pas le sens

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DE MADAME LA MARQUISE DU DEFFAND. Ïi5

D'où vient, mon ami, me prodiguez-vous tant «le louantes? est-ce cela que je désire de tous? Vos blâmes, vos critiques, vos réprimandes me flattent bien davantage; je trouve qu'elles prouvent plus votre amitié. Enfin, je ne veux point vous communiquer toutes mes pensées, vous êtes trop pénétrant pour ne les pas deviner.

Vous serez bien étonné de la lettre qui a précédé celle-ci; elle est l'amende honorable de celle dont vous paraissez content, et qui effectivement ne devait pas vous irriter, en démêlant mon état et mon intention; mais ce que j'espère, c'est que cette lettre, qui est du 22, doit vous prouver combien je crains d'être mal avec vous, que je regarde votre amitié comme le plus grand bonheur de ma vie, et que je sacrifierais toutes choses au monde pour la conserver.

Sans être plus modeste qu'un autre, je ne pourrais pas souffrir que mon nom fut à la tête d'un de vos ouvrages ; il suffirait auprès de bien des gens pour vous attirer leur critique ; mais je vous sais un gré infini de votre intention, parce que je suppose qu'elle a été en vous un premier mouvement, et non pas une marque de reconnaissance réfléchie, et que vous me connaissez assez pour savoir que ce ne sont pas des éloges que je désire et que j'attends de mes amis ; c'est, pour l'ordinaire, de la fausse monnaie, et comme ce n'est pas celle que je distribue, je désire de n'en point recevoir.

Je m'attendais à quelque nouvelle plus particulière de votre flotte; tous ces jours passés on disait qu'elle .était partie, et qu'elle allait à Copenhague; mais hier on changea de langage, et l'on dit qu'elle ne partirait pas. Mais ce qui est de certain, c'est que madame la maréchale de Luxembourg partit hier pour Chanteloup; rien n'est plus étonnant, mais rien ne doit étonner d'elle.

Adieu, mon ami, je suis contente, je craignais d'être mal avec vous; heureusement cela n'est pas, voilà tout ce qu'il me faut.

Les quatre ou cinq ans dont vous me parlez, madame, supposeraient pour mon compte quatre-vingt-deux ou quatre-

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VA CORHESPONDAXCE COMPLÈTE

vingt-trois ans, ce qui n'est pas dans l'ordre des probabilités. Il est certain qu'en général votre espèce féminine va plus loin que la nôtre; mais ta différence en est si médiocre que cela ne vaut pas la peine d'en parler. Un philosophe, nommé Tûnee, a dit, U y a plus de deux mille cinq cents ans, que notre existence est un moment entre deux éternités ; et les jansénistes ayant trouvé ce mot dans les paperasses de Pascal, ont cru qu'il était de lui. Les individus ne sont rien, et les espèces sont éternelles.

Je ne crois pas que vous ayez lu les Lettres de Memmius à Cicéron, dont la traduction se trouve à la fin du neuvième tome des Questions, que je ne vous ai pas envoyé. Non-seulement je n'envoie le livre à personne et je n'écris presque à personne, mais je pense que la moitié de ces Questions au moins n'est faite que pour les gens du métier, et doit furieusement enuuyer quiconque ne veut que s'amuser. J'ignore si vous avez le temps et la volonté de vous faire lire bien posément ces Lettres de Memmius; les idées m'en paraissent très-plausibles, et c'est a quoi je me tiens.

Le petit conte de la Bégueule est d'un genre tout différent : c'est la farce après la tragédie. J'avoue que je n'ai pas osé vous l'envoyer, parce que j'ai supposé que vous n'aviez nulle envie de rire. Le voilà pourtant; vous pouvez le jeter dans le feu, si bon vous semble.

Quand je vous dis, madame, que je voudrais habiter la chambre de Forment, je ne vous dis que la vérité; mais l'état de ma santé ne me permettrait pas même de vous voir ce qu'on appelle en visite. La vie de Paris serait non-seulement affreuse, mais impossible à soutenir pour moi. Je ne sais plus ce que c'est que de mettre un habit, et lorsque le printemps et l'été me délivrent de mes fluxions sur les yeux, mes journées entières sont consacrées à lire. Si je vois quelques étrangers, ce n'est que pour un moment.

Voyez si cette vie est compatible avec le séjour d'une ville où il faut promener la moitié du temps son corps dans une voiture, et où l'àme est toujours hors de chez elle. Les conversations générales ne sont qu'une perte irréparable de temps.

Vous êtes dans une situation bien différente. Il vous faut de la dissipation : elle vous est aussi nécessaire que le manger et le dormir. Votre triste état vous met dans la nécessité d'être consolée par la société; et cette société, qu'il me faudrait cher-

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cher d'un bout de la ville à l'autre, me serait insupportable. Elle est surtout empoisonnée par l'esprit de parti, de cabale, d'aigreur, de haine, qui tourmente tous vos pauvres Parisiens, et le tout en pure perte. J'aimerais autant vivre parmi des guêpes, que d'aller à Paris par le temps qui court.

Tout ce que je puis faire pour le présent, c'est de vous aimer de tout mon cœur, comme j'ai fait pendant environ cinquante années. Gomment ne vous aîmerais-je pas? Votre âme cherche toujours le vrai; c'est une qualité aussi rare que le vrai même. J'ose dire qu'en cela je vous ressemble : mon coeur et mon esprit ont toujours tout sacrifié à ce que j'ai cru la vérité.

Cest en conséquence de mes principes, que je vous prie trèsiustamment de faire passer à votre grand' maman ce petit billet de ma main , que je joins à ma lettre.

Vous m'avez boudé pendant prés d'un an , vous avez eu trèsgrand tort, assurément. Vous m'avez fait une véritable peine, mais mon coeur n'en est pas moins a vous. Il faut que vous le soulagiez du fardeau qui l'accable. J'ai été désolé de l'idée qu'on a eue que j'ai pu changer de sentiments. Vous me devez justice auprès de votre grand' maman. Puisque vous m'envoyez ce qu'elle vous écrit pour moi , envoyez-lui donc ce que je lui écris pour elle, et songez que, vous et votre grand'maman, vous êtes mes deux passions, si vous n'êtes pas mes deux jouissances.

MADAME LA MARQUISE DU DEFFAKD A M. HORACE WALPOLE

Parii, hindi II mai mi.

Je commence aujourd'hui ma lettre , parce que j'ai plusieurs bagatelles à vous dire, et que peut-être mercredi je ne trouverai pas de moments favorables pour écrire ; je donnerai ce jourlà le thé à mesdames de Caraman et de Gambis. La première part jeudi pour Roissy. Cela me fâche un peu; je ne la vois pas bien souvent, mais c'est une des maisons où je me plais le plus. Je soupai hier au Carrousel, avec madame de Senneterre', le maréchal d'Arm entières, sa femme et le petit Senneterre, l'ambassadeur de Sardaigne, le Craufurd, l'abbé Pernetly' (qui est

1 La minjniic de Senneterre, née Crauol de SaÏDt-Sul|>ice, et mère de le marécbale d'Armenlièrcj. (A. S.)

1 L'abbé Pernetly était un vieil ecclésiastique qui avait été longtemp*

une nouvelle connaissance que j'ai faite), et puis la jeune duchesse {de Châtilloh) et madame Berthelot. Vos oiseaux turent admirés, la duchesse but à votre santé; vous êtes dans cette cour-là tout au mieux, et par bricole j'y suis fort bien aussi; peut-être y irai-je encore demain, parce qu'après cela je pourrai être quelque temps sans y retourner. L'abbé Barthélémy est parti ce matin, ou il partira demain; il ne reviendra pas sitôt; madame de Gramont partira jeudi, pour rendre visite à l'évéque d'Orléans, et ensuite à M. de la Borde; elle sera de retour le 28. Madame de Luxembourg, sans doute, reviendra bientôt. Madame de Brionne part aujourd'hui ; l'évëque d' An-as partira jeudi avec une dame de ses amies. Il n'y sera que quinze jours au plus.

Il s'est passé de grands événements à l'Académie; on fit jeudi les deux élections aux places vacantes; l'abbé de Lille à celle de M. Bignon ' et Suard à celle de Duclos. La règle est d'envoyer au roi l'élection pour qu'il l'approuve, et il a fait le contraire. M. de Beauvau, protecteur de Suard, prit la liberté de lui faire des représentations sur ce qu'il flétrissait deux honnêtes gens qui étaient irréprochables par leurs mœurs, et qui n'avaient jamais écrit contre la religion. La réponse fut que le premier était trop jeune, qu'il pourrait se présenter dans quelques années, et que pour l'autre, il n'en voulait point; et comme le prince insista, il dit qu'ayant écrit, il ne pouvait pas se dédire. Le prince dit que cela n'était pas impossible et sans exemple, que Louis XIV avait une fois exclu la Fontaine, et puis qu'il l'avait admis. Le roi dit que cela était fait, et qu'il ne le changerait pas. Et sur Suard, il a dit que ses liaisons lui déplaisaient. Le prince de Beauvau est porté jusqu'aux nues pour le courage avec lequel il a soutenu les opprimés ; sa vérité, sa justice, sont exaltées. Pour moi, je voudrais qu'il les eût réservées pour quelques sujets plus importants. C'est un mince honneur que de se faire protecteur de pédants ou de polissons ; mais je me tais, parce que tout cela ne me fait rien *.

jésuite. C'était un grand ndniîrateur et amateur de curiosités. Il avait, entre autres, une dent de h célehre Héloïse, montée en or, et pendue à aa montre. Il disait l'avoir prise lui-même dans son tombeau au Paraclet, lorsqu'on l'ouvrit vers le milieu du dernier siècle. (A. N.)

l Bibliothécaire du roi. (A. N.)

a Cette phrase malencontreuse, échappée à la m no vaine humeur d'une Femme ennuyée, est celle devant laquelle ont lu plus reculé les scrupules de l'étlitenr français de 1811. (L.)

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Voltaire m'écrit continuellement. J'en ai reçu deux lettres à

la fois ces jours-ci, dont l'une était pour que je l'envoyasse à

Chanteloup. Il m'a envoyé aussi sou conte de la Bégueule. Il a

l'air de n'en pas foire grand cas ; si c'est de bonne foi, il a bien

M. DE VOLTAIRE A MADAME LA MAnQl'ISE BU MiffASD.

Ferney, 18 mai 177Î.

Vraiment , madame , je me suis souvenu que je connaissais votre Danois. Je l'avais vu, il y a longtemps, chez madame de Bareuth ; mais ce n'était qu'en passant. Je ne savais pas combien il était aimable. Il m'a semblé que M. de BernstorfF, qui se connaissait en hommes, l'avait placé à Paris, et que ce pauvre Struensée , qui ne se connaissait qu'en reines , l'avait placé à Naples. Je ne crois pas qu'il ait beaucoup a attendre actuellement du Danemark ni du reste du monde. Sa santé* est dans un état déplorable. Il voyage avec deux malades qu'il a trouvés en chemin. Je me suis mis en quatrième, et leur ai fait servir un plat de pilules à souper ; après quoi je les ai envoyés chez T îssot, qui n'a jamais guéri personne, et qui est plus malade qu'eux tous, en faisant de petits livres de médecine.

Ce monde-ci est plein , comme vous le savez , de charlatans en médecine, en morale, en théologie, en politique, en philosophie. Ce que j'ai toujours aimé en vous, madame, parmi plusieurs autres genres de mérite, c'est que vous n'êtes point charlatane. Vous avez de la bonne foi dans vos goûts et dans vos dégoûts, dans vos opinions et dans vos doutes. Vous aimez la vérité, maïs l'attrape qui peut. Je l'ai cherchée toute ma vie sans pouvoir la rencontrer. Je n'ai aperçu que quelques lueurs qu'on prenait pour elle ; c'est ce qui tait que j'ai toujours donné la préférence au sentiment sur la raison.

A propos de sentiment, je ne cesserai jamais de vous répéter ma profession de foi pour votre grand'maman. Je vous dirai toujours qu'indépendamment de ma reconnaissance, qui ne finira qu'avec moi, elle et son mari sont entièrement seton mon cœur.

N'a vez-vous jamais vu la carte du Tendre dans Clélie? Je suis pour eux à Tendre-sur-Entkousiasme. J'y resterai. Vous "avez aussi, madame, que je suis pour vous, depuis vingt ans.

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250 CORBESPONpAHCE COMPLETE

à Tendre-sur-Regrets. Vous savez quelle serait ma passion : de causer avec vous; mais j'ai mis ma gloire à ne pas bouger; et voilà ce que vous devriez dire à votre grand' maman.

Adieu, madame; mes misères saluent les vôtres avec tout l'attachement et toute l'amitié imaginables.

MADAME LA MARQUISE DU DEFFAMD A M. HOBACE WALPOLE

Mercredi 20 mai 177S.

Je n'ai reçu qu'hier 19 votre lettre du 7; le courrier ne Ta apportée que le 17. Je vous dirai pourquoi je l'ai reçue deux jours après son arrivée, quand j'aurai satisfait ma colère.

Il est indigne à vous de me quereller sans cesse, de répéter des menaces ; il faut que quelques magiciens vous fascinent les yeux en vous faisant trouver dans mes lettres ce qui est bien éloigné d'y être, et qui, je vous jure, n'y sera jamais; non, vous n'y trouverez plus de sentiments d'aucune espèce, si ce n'est ceux d'estime, que vos accès d'humeur pourraient peutêtre diminuer.

3e vais actuellement vous dire des choses qui vous surprendront. Devinez d'où je vous écris ; d'un lieu où vous ne m'avez jamais vue, où je n'avais jamais été, où je ne devais jamais aller, où l'on ne m'attendait point, où je me trouve fort bien, où j'ai été admirablement, singulièrement reçue: devinez-vous? Ah! oui; cela est bien difficile. C'est de Chanteloup. Eh bien, oui, cela est vrai. Vous aimez les détails, je ne vous en épargnerai aucun.

Depuis trois semaines, je me portais beaucoup mieux ; mais je n'avais point le dessein de faire une telle entreprise. J'avais écrit à la grand' maman, ainsi qu'à vous, que j'étais trop vieille, que je ne pourrais pas soutenir la fatigue d'un voyage, que je ne pourrais causer que de l'embarras, que tout le monde se moquerait de moi, que chacun dirait ; Peut-on se flatter à son âge d'être désirée? Ne devrait-elle pas voir qu'elle ne doit l'empressement qu'on lui marque qu'à la politesse et à une sorte de reconnaissance qu'on lui doit? Ne se trouvera-t-elle pas déplacée au milieu de gens qu'elle ne connaît pas, et dont les attentions qu'ils auront pour elle, par égard pour les maîtres de la maison, leur seront à charge? Et ils s'en dédommageront

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en lui cherchant des ridicules qu'ils n'auront pas de peine à trouver. Voilà ce que je pensais, ce que je me disais, et ce qui m'a fait vous écrire plusieurs fois que je ne sortirais pas de chez moi. Voici ce qui a produit le changement.

Dimanche, 10 de ce mois, madame de Mirepoix vint prendre du thé chez moi. Nous étions tête à (été , quand , une ou deux heures après, ou annonça M. l'évéque d'Arras. Ah! vous voilà à Paris, monseigneur, et depuis quand? — D'hier au soir, madame la marquise. — Y resterez- vous du temps? — Selon que vous l'ordonnerez. — Comment cela? — C'est que je viens tous proposer d'exécuter notre ancien projet. — Ah ! je l'ai abandonné. — Pourquoi donc? — J'étale alors toutes les raisons ci-dessus. — Ah ! mon Dieu, quelle folie ! vous vous portez fort bien , ainsi votre santé n'est point tin obstacle ; vous aurez assez de force pour soutenir le voyage , vous coucherez trois nuits, quatre nuits, cinq nuits, s'il le faut, en chemin. Si vous vous trouvez incommodée, vous ne continuerez- point votre route; je vous ramènerai chez vous, nous aurons deux voitures : la mienne, qui est très-grande, sera pour vos deux femmes, votre valet de chambre et le mien, et pour tous vos paquets. Nous ne resterons que le temps que vous jugerez à propos. Loin que ce voyage vous incommode, je suis bien persuadé qu'il vous fera du bien; d'ailleurs, pour vos autres craintes; elles sont ridicules, rapportez-vous-en à madame la maréchale. La maréchale, loin de me détourner, me presse de me rendre à ces propositions. Enfin , je me laissai persuader, et nous arrêtâmes de partir à la fin de la semaine, et nous prîmes la résolution de n'en parler à personne. Je ne voulais pas même confier ce secret à l'abbé Barthélémy, qui était à Paris, et qui devait partir le lendemain. La maréchale ne fut point de cet avis, parce que, dit-elle, il fallait qu'il eut soin que je trouvasse à mon arrivée un logement tel qu'il me le fallait, ce qu'il pouvait faire sans qu'on s'en aperçût; tout cela décidé, la compagnie survint. L'abbé venant me faire ses adieux, je le fis passer dans mon cabinet pour lui apprendre cette étonnante nouvelle; il en fut dans la plus grande surprise, et les premiers mouvements (qui sont rarement trompeurs) furent de la plus grande joie ; je lui fis faire serment qu'il ne m'annoncerait point, et qu'il laisserait au grand-papa et à la grand 'maman toute la surprise. Je ne devais point trouver madame de Gramont. Elle était prête à partir pour aller rendre visite à

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ttJ CORRESPONDAIS CE COMPLÈTE

l' évoque d'Orléans et h M. de la Borde; il n'y avait d'habitants que madame de Brionne, mademoiselle de Lorraine, MM. de Castellane, de Bouffiers, de Bezenval ' et quelque* .Suisses, mesdames de Luxembourg et de Lauzun qui étaient sur leur départ, et que je rencontrerais vraisemblablement en chemin.

Toutes ces circonstances, jointes au beau temps, me convenaient infiniment; me voilà décidée, et dans la plus grande impatience de partir. Je n'en dis mot à mes gens de toute la journée; le lendemain, jeudi, je leur appris qu'il (allait qu'ils fissent leurs paquets et les miens, que je partirais pour Chanteloup le jeudi ou le vendredi au plus lard ; ils furent fort étonnés, et ajoutèrent peu de foi à ce projet; je leur recommandai le secret; il fut bien gardé ce jour-là. L'après-dinée , je vis Pontde-Veyle, à qui je ne dis mot, non plus qu'à mademoiselle Sanadon. Le mardi, même silence. Le soir, j'allai souper au Carrousel ; je crus honnête d'informer madame de la Vallière. Je lui écrivis un petit billet que je lui donnai, qui la mettait au fait de tous mes arrangements ; elle le lut , le jeta au feu et ne dit mot. Le mercredi, tous les domestiques de la cour voyant des ouvriers travailler à ma berline, des valises, des portemanteaux que l'on portait, pénétrèrent ce grand secret. Mademoiselle Sanadon et Pont-de-Veyie raei tirent des reproches; je leur dis que j'avais voulu éviter toutes représentations, contradictions et critiques, que je ne voulais pas encore en parler à tout le monde, que je partais vendredi, et que le lendemain , jeudi, j'en instruirais les gens de ma connaissance , ce que je fis en effet à tous ceux qui vinrent chez moi. J'écrivis ù mesdames de Jonsac, de Beauvau, de Boufflers, d'Aiguillon, à 1* archevêque de Toulouse, etc. Je soupai encore ce même jour chez madame de la Vallière : je lui fis tout haut mes adieux , ainsi qu'à tout ce qui était chez elle.

En voilà assez pour aujourd'hui. Demain ou celte après-dlnée, je commencerai la relation du voyage. J'y joindrai celle de la réception, du séjour, et je me propose de vous écrire tons les jours tant que je resterai ici.

Jeudi M , à dix heures du malin.

Je reprends mon récit. Le vendredi je me portais fort bien , je me sentis beaucoup de courage; j'attendis jusqu'à trois heures (heure indiquée pour le départ) monseigneur l'évéque.

■ Le baron de Bezcnval était lieu tenait t-coloiiel du régiment dra garde* ■iùmci , et crî'»-airoé du duc de Chowcul. (A. H.)

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Il arriva, nous nous établîmes tous les deux dans ma berline, rlos gens dans la sienne, et nous voilà en marche. Nous arrivâmes à L lampes à huit heures, moi assez, fatiguée; je ris un très-méchant souper, je me couchai tout de suite, je dormis assez mal. Nous partîmes le samedi, à onze heures; pendant la route, une assez bonne conversation, la lecture de quelques articles de l'Encyclopédie de Voltaire, et nous arrivâmes a Orléans entre six et sept heures; j'étais plus fatiguée que la veille, et je n'eus rien de plus pressé que de me coucher.

Nous avions délibéré en chemin si nous n'irions pas débarquer chez l'évèque d'Orléans, qui était à Meun, sa maison de campagne, à quatre lieues d'Orléans; j'en perdis bien promptement toute idée. Nous apprîmes que mesdames de Grainont et du Cbâtclet y étaient arrivées ce jour-la ; mon évéque me dit qu'il avait envie d'y aller souper et coucher, et qu'il viendrait me retrouver le lendemain matin de bonne heure. J'y consentis très- volontiers , et je lui recommandai de ne point parler de moi. Après deux bonnes heures de sommeil, je m'éveillai entre huit et neuf heures, je lis encore un nouveau souper, je dormis mal le reste de la nuit, je me levai entre dix et onze heures; l'évèque arriva à midi. J'oublie de vous dire qu'à mon réveil Wiart me dit que la princesse de Ligne avait passé la veille au soir par Orléans, pour aller à Meun, et qu'un de ses gens lui avait remis une lettre; c'était de la grand'maman. Colman , qui l'avait reçue depuis mon départ , ayant su celui de madame de Ligne par un de ses gens, lui avait donné cette lettre; elle était datée du 13, elle prouvait clairement que Pablté avait fidèlement gardé mon secret; elle m'envoyait un fromage. L'évèque, de retour de Meun, me dit qu'il n'avait pas dit un mot de moi , mais madame de Ligne, à son arrivée, débuta par lui demander où j'étais, qu'elle m'avait apporté une lettre. Alors madame de Gramont lui demanda ce que cela voulait dire. — Madame du Deffand , lui dît-il , est à Orléans. Comment, dit madame de Gramont, cela est vrai? pourquoi ne l'avez- vous pas amenée ici? M. d'Orléans et moi nous allons la chercher. Mon évéque dît que j'étais trop fatiguée, et que je m'étais couchée. — Eh bien, nous irons lui rendre une visite. Mon évéque s'y opposa. — Mais, dît madame de Gramont, est-elle attendue à Ghanteloup? — Non, madame, elle se fait un plaisir de les surprendre. — Je vais faire partir un courrier tout à l'heure pour les prévenir; madame de Choiseul

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serait furieuse de ne pas avoir été avertie. L'abbé était- il instruit de son dessein? — 11 le savait, madame, mais il lui avait promis le secret. — Gela est infâme à lui de l'avoir gardé; madame de Choiseui, mon frère et moi ne lui pardonnerons jamais. Pourquoi a-t-elle pris le temps où je partais? Combien y restera-t-elle? — Je l'ignore, mais ce ne peut pas être bien longtemps. — Ah ! elle ne peut pas y rester moins de deux ou trois mois; on ne fait pas un tel voyage à son âge pour peu de jours : je serais excessivement fâchée si je ne la trouvais pas; je suis dans l'admiration de cette marque d'amitié. J'en suis touchée jusqu'aux larmes ; je vais faire partir mon courrier. — Au nom de Dieu, n'en faîtes rien et n'Atez pas à madame du Deffand le plaisir de tes surprendre. Elle le promit. L' évéque d'Orléans se plaignit de ce que je n'avais point voulu venir chez lui , et fit promettre à mou évéque qu'il m'y amènerait à mon retour.

Je pars à une heure d'Orléans, j'arrive à Blois vers les huit heures ; je débarque à l'évèché, j'y fus bien couchée, je dormis fort bien; j'en pars à deux heures et j'arrive à Chanteloup & six. Je trouve dans la cour la grand' maman , madame de Luxembourg et le grand abbé. On arrête le carrosse, on ouvre la portière, on fait descendre l' évéque, la grand'maman monte a sa place, se précipite dans mes bras. Nous nous étouffons mutuellement à force de baisers et de caresses, on me trouve belle comme le jour, le meilleur visage du monde , enfin des cris de joie, des transports très-naturels , très-vrais, très-sincères : la grand'maman jouait la surprise; mais la feinte dura peu. Elle avoua qu'ils avaient reçu un courrier de madame de Gramont (elle n'aurait pu nous le cacher, car nous l'avions rencontré qui retournait à Orléans); elle en avait reçu une lettre, et le grand-papa aussi, toute remplie d'éloges de mon procédé; elle m'aurait, dit-elle, chargée sur ses épaules pour m' emmener; elle les excitait à ne me point laisser partir jamais, et surtout à lui donner entière assurance que rien ne les ferait consentir à me laisser partir avant son arrivée. Le lendemain, en partant' d'Orléans, elle a encore écrit sur le même ton, et a de plus prié la grand'maman de me donner l'appartement qu'elle occupe (et qu'elle ne veut point qu'on donne à personne), si elle juge que j'y serai plus commodément. Elle dit des horreurs de l'abbé, elle veut qu'on le châtie de sa fausseté ; je crois en effet qu'il n'avait point parlé ; il n'é-

tait pas, m'a-t-il dit, Lien sûr que j'exécutasse mon projet. Vous êtes étonné que je ne tous dise rien du grand-papa; il était à la chasse avec tout le reste de la compagnie. 11 n'arriva qu'une heure après ; j'étais à la toilette de la grand' maman ; il se jette à mon cou , se récrie : Enfin vous voilà donc ! je ne l'espérais plus, etc., etc. Il me quitta pour aller voir madame du Chàtelet, qui était arrivée avec son mari une demi-heure après moi ; il ne faut pas que j'oublie madame de Luxembourg; elle devait partir le lundi; mais dès qu'elle sut que j'arrivais ce jour -là, elle retarda son départ jusqu'au mercredi. En voilà assez pour aujourd'hui, il faut que je me repose.

L'aprèl-dinée.

Je viens de relire ce que je vous ai écrit ce matin. Oh! l'ennuyeuse relation ! quels misérables détails 1 me voilà bien corrigée de raconter.

11 faut pourtant que j'ajoute que je suis contente de tout le monde; que pour plaire à la grand'maman on me fête, on me caresse; mais cela ne m' empêche pas de me trouver étonnée d'être si loin de chez moi. Mon évéque, qui n'a pas fait le voyage pour un seul objet , est actuellement à Marmoutier, abbaye auprès de Tours, pour exécuter une commission dont il est chargé; il en reviendra samedi, il y retournera lundi ; il y fera plusieurs voyages, et sitôt que ses affaires seront terminées nous partirons, ce qui ne peut pas être plus tard que le 15 de juin. Cette lettre-ci partira lundi 24, vous la recevrez lundi 29. Que votre réponse, je vous en conjure, ne soit point sévère; ne condamnez point mon voyage. J'ai suivi ce que vous dictiez pour l'année passée ; je suis partie dans la belle saison; mon séjour sera court : j'aurai donné une marque d'affection; plus mon âge me donnait de dispense, plus on me sait gré de l'effort que j'ai fait. Je n'eu serai point incommodée, et j'aurai la satisfaction d'avoir marqué mon amitié. Enfin, n'empoisonnez pas une action que j'ai crue honnête, et qui ne me causera que du contentement, si vous ne la désapprouvez pas. J'entends la grand' maman qui arrive, il faut que je vous quitte.

Vendredi 2S, à huit heures du malin.

Cette visite était une attention, elle craignait que je ne fusse malade, parce que j'avais paru plus tôt les jours précédents; une heure après, le grand-papa vint chez moi : je fus trés-

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contente de tout ce qu'il me dit; et ce qui me contenta bien davantage, c'est qu'un quart d'heure après être descendue, je reçu* votre lettre du 15. Je ne l'aurais reçue qu'un jour plus tôt si j'avais été à Paris. Je vais répondre à cette lettre.

Il faut que vous me grondiez toujours, et que, me voulant toutes sortes de bien, vous ne discontinuiez pas de me faire du mal. N'est-il pas bien injuste de vous fâcher de ce que je vous demande plus souvent de vos nouvelles, si vous êtes incommodé, et n'y a-t-îl pas de la férocité à me déclarer que si vous êtes malade, je n'en saurai rien? Voilà ce que vous avez d'insupportable; quand votre imagination est une fois frappée, vous n'en revenez plus, vous ne vous apercevez pas qu'on soit corrigé, vous ne vous embarrassez pas de causer de vrais chagrinai, vous ne savez pas qu'une lettre qui m'afflige est un chagrin qui dure quinze jours ; cependant , faîtes comme vous le jugerez à propos.

Mesdames de Luxembourg et de Lauzun partirent mercredi matin. Nous n'avons ici que les du Châtelet, mesdames de Brionne et de Ligne '; le baron de Bezenval s'en va demain, et je ne vois pas qu'on attende sitôt personne. La vie qu'on mène me convient fort; on déjeune à une heure, y va qui veut; on reste après dans le salon tant et si peu qu'on veut ; sur les cinq ou six heures, chasse ou promenade; on soupe à huit heures, et l'on se couche à toutes sortes d'heures, aussi tard et d'aussi bonne heure qu'on veut; on joue à toutes sortes de jeux, on jouit d'une grande liberté, on fait très-bonne chère; je suis logée le plus commodément du monde. Mon appartement est au premier, il est très-beau; mes femmes, Wiart et mes deux laquais sont tous auprès de moi. Enfin rien ne me manque que votre approbation. Elle n'arrivera qu'au moment que je serai bien près de mon départ ; car je ne pourrai recevoir de réponse à cette lettre que le 4 ou le 5 de juin ; qu'elle soit douce , je vous en supplie; ayez égard à ma faiblesse, pardonnez-la-moi, et ne me menacez plus à l'avenir.

La grand' maman m'a bien recommandé de vous parler d'elle. Elle serait enchantée que vous fussiez ici ; il est fâcheux qu'elle soit un ange, j'aimerais mieux qu'elle fut une femme, mais elle

1 I..i princesse de Ligne, dont il rai ici question, était la fille du marquis de Méiîères. Sa mère était Anglaise, mademoiselle Oglcthorpe, meurdti vieux général Oglethorue. La princesse de Ligne était la tante maternelle de madame de Briontic, et mère du prince de Ligne. (A. N.)

n'a que des vertus, pas une faiblesse, pas un défaut. Je suis parfaitement contente du grand-papa. On ne peut être plus aimable, plus doux, plus facile ; il s'amuse de tout, ce séjour-ci est délicieux. L'abbé est charmant; il m'a bien recommandé de tous parler de lui. Le marquis de Castellane veut aussi que je le nomme. Madame de Brionne est très-douce, très-polie; madame de Ligne loge à côté de moi; comme elle ne descend point pour le déjeuner, nous avons le projet de prendre notre thé souvent ensemble. Voilà une assez longue lettre.

Vous serez sans doute surpris que, dans ma lettre du 13, je ne vous aie point parlé de mon voyage. J'avais beaucoup de répugnance à vous l'apprendre, et j'avais presque pris la résolution de ne vous en parler qu'à mon retour; mais je n'ai pu me résoudre à cette dissimulation, et je me suis permis seulement de ne vous l'avouer que quand, par mon calcul, l'annonce de mon retour toucherait presque à la nouvelle de mon départ.

Cbanleloup, 10 mai 1772.

Prenez garde à la date de cette lettre, et faites-moi compliment du bonheur dont je jouis. Je voudrais que vous le partageassiez avec moi : vous verriez ce que c'est que la philosophie pratique, et vous laisseriez toute spéculation; vous vous en tiendriez à croire que le vrai bonheur est dans la paix de l'âme.

Je suis ici depuis le 18 de ce mois, je compte y rester jusqu'au 15 ou 20 juin. J'y ai reçu la lettre où vous me dites avoir vu M. de Gleïchen '; je compte que j'aurai le plaisir de parler souvent de vous avec lui; c'est un homme que j'aime beaucoup. 11 y a ici" un de vos amis, M. de Scnomberg, qui est en grande relation avec vous, à ce qu'il m'a dit. Nous nous sommes secondés l'un et l'autre pour rendre témoignage de vos sentiments pour les maîtres de la maison, mais ils prétendent qu'ils n'en ont jamais douté; en vérité, je le crois. Soyez donc tranquille, bannissez toute inquiétude; ils ne se permettent aucune correspondance, mais je m'entremettrai toujours avec plaisir entre vous et eux. Je pourrai recevoir encore ici de vos lettres. Si vous avez quelque nouvel ouvrage, adressez-le-moi à

1 Le baron de Gleichen , ministre de Danemark en France.

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Paris , on me l'enverra ici , on a continuellement des occasions. La grand'maman se porte à merveille ; elle est aussi charmante que jamais, et plus heureuse qu'elle ne l'a jamais été. Si j'étais moins vieille, je ne voudrais pas sortir d'ici; mais, à mon âge, il faut être chez soi, on se trouve déplacé partout ailleurs ; il faut bien que cela soit, puisque je résiste aux instances que l'on me fait pour me retenir, et au plaisir que je ressens d'être avec ce que j'estime et aime le plus au monde. Je suis bien sûre des regrets que j'aurai en les quittant. J'aurai peu d'espérance de les revoir, je ne vivrai pas assez pour compter sur leur retour, et il ne sera plus question de voyage pour moi. Promettez-moi la consolation de m' écrire souvent. Ne traitons plus les grands sujets, ne cherchons plus les vérités introuvables, tenons-nousen à celles de nos sentiments; aimez-moi comme je vous aime, voilà tout ce que je désire.

MABQtlSE DU DEFF1ND.

A Ferney , 5 juin 1772.

Vous me parlez, madame, de philosophie pratique; parlezmoi de santé pratique. La disposition des organes fait tout; et malgré le sot orgueil humain , malgré les petites vanités qui se jouent de notre vie , malgré les opinions passagères qui entrent dans notre cervelle, et qui en sortent sans savoir ni pourquoi ni comment, la manière dont on digère décide presque toujours de notre manière de penser, témoin Jean qui pleure et Jean qui rit, qui a couru tout Paris, et que vous n'avez probablement point lu.

M. de Gleichen m'a paru digérer fort mal. Je crois qu'il n'approuve guère le style du théâtre danois. J'étais très-malade quand il vint dans mon ermitage. J'ai peur qu'en qualité de ministre accoutumé aux cérémonies, il n'ait été un peu choqué de ma rusticité. Je laisse faire aux dames les honneurs de ma rétraite champêtre; c'est à elles à voir si les lits sont bons et si on a bien fait mousser le chocolat de messieurs à leur déjeuner.

M. de Scliomberg a paru pardonner à mes mœurs agrestes. Je souhaite que les Danois soient aussi indulgents que lui. De tous ceux qui ont passé par Ferney, c'est la soeur de M. de Gucé

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dont j'ai été le plus content; car c'est à elle que je dois de n'avoir pas perdu entièrement les yeux. Elle me donna d'une drogue qui ne m'a pas guéri, mais qui m'a beaucoup soulagé. Je voudrais bien qu'il y eût des recettes pour votre mal comme pour le mien. Nous avons à Genève un physicien qui électrise parfaitement le tonnerre; il a voulu aussi électriser un homme <[ui a une goutte sereine, mais il n'y a pas réussi. A l'égard du tonnerre, c'est une bagatelle; on l'inocule comme la petitevérole. Nous nous familiarisons fort dans notre siècle avec tout ce qui faisait trembler dans les siècles passés. Il est prouvé même, généralement parlant, que chez les nations policées on vît un peu plus longtemps que l'on ne vivait autrefois. Je vous en lais mon compliment, si c'en est un à faire. Je vois bien qu'il est si doux de vivre avec votre grand'maman, que vous aimez encore la vie, malgré tout le mal que vous en dites souvent avec tant de raison. C'est un rossignol que vous êtes allée entendre dans sa belle cage. Je conçois très-bien qu'on soit heureux quand on a , comme dit le Guarini :

Lleto nida, on dolca, aura cortetc.

Mais lorsque avec ces avantages on est aimé, respecté de l'Europe, et qu'on possède un génie supérieur, on doit être content. Le moyen de n'être pas au-dessus de la fortune, quand on est si fort au-dessus des autres !

J'ai un peu besoin, moi chétif, de eette philosophie dont vous me parlez. De tous les établissements que j'ai laits dans mon désert, il ne me restera bientôt plus que mes vers à soie. On a chicané mes artistes, qui envoyaient des montres en Amérique, ' à Gonstantinople et à Pétersbourg. Le commerce qu'ils entreprenaient était immense, et faisait entrer en France beaucoup d'argent. C'était un plaisir de voir mon abominable village, changé en une jolie petite ville, et de nombreux, artistes étrangers , devenus Français , bien logés et faisant bonne chère avec leurs familles dans de jolies maisons de pierre de taille que je leur avais bâties. La protection d'un grand homme avait fait ce miracle, qui va se détruire. Il faudra que je dise comme le bonhomme Job : Je suis sorti tout nu du sein de la terre et j'y retournerai tout nu; mais remarquez que Job disait cela en s* arrachant les cheveux et en déchirant ses habits. Moi, je ne m'arrache pas les cheveux parce que je n'en ai point, et je ne

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déchire point mes habits parce que, par le temps qui court, il faut être économe.

Adieu, madame; faisons tous deux comme nous pourrons. Vogue la pauvre galère ! Pensez fortement et uniformément , et conservez-moi vos bontés; vous savez combien elles me sont chères.

MADAME LA MARQUISE DU DEfFiNB A M. HORACE WALPOLE. Cha 11 teloup , jeudi 11 juin 1772.

Je ne sais en vérité quel parti prendre. Rien n'égale votre sévérité; avec vous les punitions surpassent de beaucoup les crimes. Je ne vous répéterai point ce que je vous ai dit dans les deux lettres que vous avez reçues de moi depuis que je suis ici; à quoi cela servirait-il? à vous fatiguer, et à m' attirer de nouveaux dégoûts. Si je n'étais pas convaincue de votre sincérité, de votre vérité, oserai-je ajouter de votre amitié, je croirais que votre colère, votre silence me prouvent aujourd'hui que vous ne cherchiez qu'un prétexte pour rompre avec moi. Qu'est-ce qui vous faisait exiger que je ne vinsse point ici? Apparemment la crainte des inconvénients qui en pouvaient être la suite. Qu'est-ce qui m'avait fait faire le serment de n'y point venir? La même crainte, et celle de vous déplaire, qui était la plus forte de toutes. Je vous ai dit comment j'avais changé île résolution. Ce qui me reste à vous dire aujourd'hui, c'est que mon séjour s'est aussi bien passé et a aussi bien tourné que je pouvais le désirer; mais on ne se permet des détails que lorsqu'on est persuadé de l'intérêt; votre conduite m'annonce la plus parfaite indifférence; cependant vous avez écrit un billet ■ à mademoiselle Sanadon. C'est laisser entrevoir quelque lueur; elle s'est contentée de me mander ce qu'il contenait, elle ne me l'a pas envoyé; je lui ai demandé si vous le lui aviez défendu, ou bien si elle jugeait qu'il me chagrinerait trop, elle m'a répondu : Je n'ai point eu de défense, mais vous avez devint;.

Je ne sais ce que tout ceci deviendra , si je ne suis point effacée de votre souvenir : vous pouvez juger de la situation où je suis. Vous m'avez quelquefois entendue dire que, pour que j'aimasse véritablement, il fallait que j'eusse quelque crainte de ce que j'aimais. Je trouve qu'aujourd'hui la dose est un peu

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DE MADAME LA MARQUISE DU DEFFA^D. Ml

trop forte; je n'ose ni parler ni me taire : il me semble que quelque parti que je puisse prendre, il me tournera à mal. Je crains de ne plus entendre parler de vous. Si je reçois une de vos lettres, je l'ouvrirai en tremblant; si vous y exercez toute votre sévérité, vous me ferez bien de la peine. En arrivant à ParU, je n'y trouverai qu'un désert; je ne puis rien trouver d'agréable que le rétablissement de notre correspondance. Cest cette seule espérance qui me détermine à quitter ce lieuci, où l'on m'accable de soins, d'attentions, et où l'on voudrait me retenir toujours, ou du moins jusqu'au mois d'octobre. Je n'ai pas été ébranlée un moment, et sans les affaires que l'évèque a dans ce pays-ci, et qui l'ont retenu bien plus longtemps que je ne l'aurais voulu, je ne serais restée ici que quinze jours. Ces affaires seront terminées samedi. Je l'attends ce jour-là, et comme il n'a vu qu'en passant les maîtres de cette maison, il a exigé que je consentisse qu'il restât avec eux deux jours ; je n'ai pu le refuser. Nous partirons donc décidément, sans que rien puisse y mettre obstacle, mardi prochain, 16 de ce mois; je coucherai ce jour-là à filoîs, le mercredi à Orléans, le jeudi à Etampes et le vendredi à Saint-Joseph. J'ai tout lieu d'espérer que je soutiendrai aussi bien la fatigue de ce second voyage que du premier; mais ce que je ne soutiendrai point, c'est votre colère, ou, ce qui serait cent fois pis, votre indifférence.

Cette lettre n'aura pas le même sort de quelques autres. Elle ne sera pas déchirée; elle partira; je prie Dieu qu'il t'accompagne de sa grâce, et qu'elle en trouve en vous.

Adieu, mon ami, que je ne vous donne point ce nom en vain, je vous prie. Comment peut-on hésiter quand il dépend de soi de causer le bonheur ou le malheur?

LA MÊME AU MÈNE

Chunu-loup , samedi 13 juin 1771.

Vous avez du juger, par ma dernière lettre, que je n'en avais point reçu de vous quand je vous l'ai écrite; c'est hier seulement que m'est parvenue celle du 2 juin. Je dis parvenue, car ce n'est pas sans peine qu'on s'est déterminé à me l'envoyer; il y a eu un combat entre la demoiselle Sanadon et Col-

man ; celui-ci, guidé par son attachement, voulait me la faire tenir; l'autre, glorieuse de l'honneur de votre confiance, voulait de plus en plus la mériter, en exécutant vos ordres à la rigueur, qui étaient, prétendait-elle, de retenir jusqu'à mon retour tout ce qui pourrait venir de vous pour moi. Heureusement Golman a été le plus fort, et cette lettre m'a bien surprise ; je ne savais plus si j'en recevrais de ma vie.

Je conviens que vous avez dû être niché de mon voyage; le succès me justifie, et je ne puis le défendre par aucune autre raison ; j'ai tout lieu d'espérer que je soutiendrai le voyage qui me reste à faire. Quant au séjour, il s'est passé au delà de mes souhaits. Je ne suis point en train aujourd'hui d'entrer dans aucun détail; je vous dirai seulement que je crois m'étre parfaitement bien conduite, que tout le monde a été content de moi, et que je suis contente de tout le monde. La foule commence à arriver, c'est le véritable moment pour mon départ; je quitterai le tonneau de Ghanteloup pour celui de Saint-Joseph , que je retrouverai avec autant de plaisir que si je n'en avais pas eu dans celui de Chanteloup.

Je voudrais que vous pussiez avoir une assez bonne lunette pour l'on- ce qui se passe ici; je ne reviens point d'étonnement de la paix qui y règne; elle est dans tous les propos, dans toutes les actions, et certainement dans l'àrae; tout le monde est d'accord, chacun fait ce qu'il veut, chacun dit ce qu'il pense; on ne s'observe point, on ne se contraint point, et tout est dans le plus parlait unisson : le grand-papa est étonnant; il a trouvé en lui tous les goûts qui pouvaient remplacer les occupations. Il semble qu'il n'ait jamais fait d'autre étude que de faire valoir sa terre; il fait bâtir des fermes, il défriche des terrains, il achète des troupeaux dans cette saison, pour les revendre au commencement de l'hiver, quand ils auront engraissé les terres, et qu'il aura vendu leurs laines. Je suis intimement persuadée qu'il ne regrette rien, et qu'il est parfaitement heureux; je suis ravie d'en avoir jugé par moi-même, je n'aurais jamais cru tout ce qu'on m'en aurait dit. Ne croyez point que dans ce récit il y ait de l'engouement ni de l'enthousiasme, c'est la pure vérité. Je me suis fort plu ici. J'y ai mené une vie fort douce ; mais cela n'a pas empêché qu'il n'y ait eu bien des moments où je ne me sois trouvée très-déplacée, et que votre silence ne m'ait causé bien du chagrin ; mais tout prend fin. Adieu.

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LÀ MÊME AU HtNE.

• Chantclonp, ourdi 16 juin 1772.

Je ne pan point aujourd'hui, un contre-temps insupportable a tout dérangé. L'évêque, après avoir terminé toutes ses affaires, revint samedi ici ; il se plaignit d'un très-grand mal de télé : quelques moments après, il lui survint un frisson, qui fut suivi d'une très violente fièvre qui lui dura la nuit et toute la journée du lendemain ; par bonheur, elle fut accompagnée d'une abondante sueur; on fit venir un médecin d'Amboise, qui ne porta d'abord aucun jugement sur son état; il voulut attendre bu lendemain : hier matin, le trouvant sans fièvre, il lui fit prendre trois grains d'émélique qui réussirent fort bien; le soir il était sans fièvre. Je viens dans le moment d'envoyer savoir de ses nouvelles; il a très-bien passé la nuit; il a pris, il y a une heure, une médecine de rhubarbe : il descendra cette après-dlnée dans le salon, et vraisemblablement , rien ne nous empêchera de partir vendredi. J'ai une impatience extrême de me trouver chez moi ; vous savez que je n'ai pas le talent de dissimuler, ainsi je n'ai pas pu le cacher : on m'en lait des reproches, ou prétend que je m'ennuie. J'ai été obligée de confier à la grand' maman la véritable raison de cette impatience; efle ne se contentait point de celle que je lui donnais, la crainte d'être importune n'étant bonne a rien, celle de tomber malade, d'être déplacée au milieu d'un monde que je ne connaissais guère, et à qui je devais paraître un personnage bien hétéroclite : elle détruisait tout cela par la manière dont j'étais traitée, et par les empressements et les attentions qu'on avait pour moi ; elle n'a pas voulu combattre l'autre raison que je lui ai confiée, de peur de me faire de la peine. J'ai bien vu qu'elle ne la trouvait pas solide ; mais, comme son cœur est excellent, elle sent qu'il y a telles espérances, fussent-elles vaines, qu'on préfère à des réalités, quelque agréables qu'elles puissent être. J'espère donc partir vendredi, et pour que vous soyez absolument sur de ma marche, je ne fermerai cette lettre que ce jour-là. La grand'maman m'a demandé si je vous parlais d'elle, et ai je vous avais rendu compte de ce que son mari m'avait dit pour vous, du plaisir qu'il aurait de vous revoir ici; je lui ai dit que je n'y avais pas manqué. — Eh bien, pourquoi ne

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viendrait-il pas? — Je ne doute pas, ai-je répondu, que vous n'en lussiez tort aise; que je connaissais votre estime pour le grandpapa, et votre tendre attachement pour elle. En vérité, il faut les voir ici pour connaître parfaitement tout ce qu'ils valent ; je dis l'un et l'autre, car le mari est aussi excellent dans Son genre qu'elle l'est dans le sien. Je suis parfaitement contente de la belle-sœur ; j'aurais des sujets d'entretien avec vous pour une année. J'aurai passé ici cinq semaines, et je puis vous dire, avec la plus grande vérité , que je n'y ai pas eu un moment d'ennui, pas éprouvé le plus petit dégoût, la plus, légère contradiction. L'abbé, le marquis de Gastellane ont eu de moi des soins infinis; j'ai joui de la plus grande liberté ; c'est le ton de la maison. Point de compliments ; on ne se lève pour personne, on reste chez soi, on va dans le salon, on cause avec qui l'on veut; les uus vont à la promenade, les autres restent dans la maison; on est dix-huit ou vingt à table; les premiers arrivés s'y placent : on y arrivée l'heure qu'on veut, on n'attend personne. Au sortir de table, on reçoit les lettres de la poste, chacun lit les siennes en particulier; on se dit les nouvelles qu'on apprend, on s'arrange ensuite pour le jeu; on joue, ou on ne joue pas, cela est égal; après le jeu, va se coucher qui veut; ceux qui restent font la conversation, qui est très-gaie, très-agréable, parce qu'il y a beaucoup de gens d'esprit et de très-bonne compagnie; le grand-papa, la grand' maman et la sœur restent toujours les derniers; je ne les ai pas fait veiller une minute de plus qu'ils ne le voulaient, et qu'ils n'ont coutume. Vous voyez que cette vie est assez agréable, et qu'il serait assez naturel de la quitter avec regret; cependant rien n'est si vrai que j'ai la plus grande impatience d'être chez mot. Je trouverai encore Pont-de-Veyle à mon retour; mais peu de jours après il suivra son ennuyeux prince aux eaux de Fougues, où il restera un mois. Sans le Carrousel , je serais totalement privée de toute compagnie; et dans ce Carrousel je n'y trouverai pas la fille : elle est aux eaux de Bourbonne pour deux mois.

Les Beauvau, immédiatement après leur quartier, qui finit le 1" juillet, viendront ici, où ils resteront deux mois aussi; et puis le 6 de juillet on ira à Compiègne, ce qui achèvera de m'ôter quelques étrangers, et les apparitions de la maréchale de Mirepoix. Les Broglie vont dans leurs terres pour jusqu'au mois de janvier. Vous voyez que, pour quelqu'un qui craint

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l'ennui, le parti que je prends est courageux, et qu'il faut que je sois bien sensible au plaisir que je reçois de la poste une fois la semaine.

Mercredi 17.

La princesse de Tingri arriva hier à neuf heures du soir ; elle nous apprit une nouvelle qui vous fâchera et qui m'afflige infiniment, la mort de madame d'Aiguillon : elle n'en savait aucune circonstance, sinon que c'était d'apoplexie, et qu'elle était à Ruel. Les lettres du soir n'en dirent rien : apparemment qu'il n'y avait pas encore eu le temps. Madame de Tingri l'avait apprise le lundi , à onze heures du soir, et c'est ce même jour-là qu'elle était morte. C'est une perte pour moi ; mais je ne veux vous rien dire de triste, je détourne toute réflexion.

Mon évéque se porte bien; nous partons toujours vendredi; la chaleur est diminuée, il pleut; j'espère que notre voyage se passera bien , que je trouverai de vos nouvelles en arrivant.

Jeudi 18, à huit heurei du malin.

Rien de changé pour mon départ. Point de confirmation de la mort de madame d'Aiguillon; je ne la crois pas moins véritable : il n'y eut point hier de lettres de Paris. Je me tais un grand plaisir de me retrouver chez moi. Je ne me repens point d'être venue ici, mais je ne ferai plus de semblables escapades; je vais conformer ma conduite à mon âge, et mériter, si je puis, l'estime et la considération; on m'en a beaucoup marqué ici , et je pars remplie de reconnaissance et de satisfaction.

Si quelque accident imprévu apportait quelque changement, je l'ajouterais à cette lettre ; je ne la ferai mettre à la poste que quelques heures avant son départ, qui sera quelques heures avant le mien; si je n'ajoute rien, c'est que je serai partie.

Vendredi, î huit heure» du matin.

Enfin , rien n'est si sur, 'je pars aujourd'hui à six heures du soir. Je ne comprends pas qu'on puisse joindre tant de plaisir à tant de regret ; jamais je ne pourrai vous peindre , vous faire comprendre la manière dont j'ai été traitée ici; le cœur le plus sensible et le plus tendre aurait été satisfait de l'amitié qu'on m'a marquée; l'orgueil, la vanité, l'amour-propre n'auraient rien eu à désirer, en attentions, en égards, en politesses, en préférences. Ah! je croirai avoir rêvé; les souvenirs, pendant

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IQ6 CORRESPONDANCE COMPLETE

quelque temps, me tiendront lieu de compagnie. J'aime la grand' di aman plus que jamais; le grand-papa est étonnant : enfin, ce sera matière a lettres pour longtemps, d'autant plus que ce que je vais trouver ne fournira pas grand' chose à dire.

Je crains un peu la chaleur que j'aurai pendant le voyage; voilà quatre jours qui seront assez pénibles. Je n'arriverai que lundi 22 , jour auquel cette lettre sera mise à la poste : vous ne la recevrez que le 26; mais tout va rentrer dans l'ordre accoutumé, et c'est ce qui vous rend raison de la joie que j'ai de partir.

Hélas! hélas! rien n'est si vrai que notre grosse duchesse mourut lundi dernier, d'apoplexie, en une demi-heure de temps; elle était à Ruel et dans son bain. C'est une très-grande perte pour moi; il m'en reste bien peu à faire. Je tremble pour Pont-de-Vevle, quoiqu'il se porte bien présentement.

Je croirai, en me retrouvant à Saint-Joseph, m' être rapprochée de vous. Si, par impossible, je pouvais m'en trouver encore plus près, j'aurais de quoi vous amuser longtemps, non-seulement par des récits , mais par des lectures. J'ai rencontré ici un ancien ami qu'il y avait trente ans que je n'avais vu, avec qui j'ai renoué, et qui ine prêtera des manuscrits bien curieux, dans le goût de ceux qui m'ont été refusés, mais d'une bien meilleure plume, et d'une personne qui a joué un grand rôle.

Si je ne trouve pas de vos nouvelles en arrivant, cela sera bien triste.

LA MÊME AU MEME

Paria, mardi 23 juin 1771.

Votre plume est de fer trempé dans le fiel . Bon Dieu ! quelle lettre! Jamais il n'y en eut de plus "piquante, de plus sèche et de plus rude; j'ai été bien payée de l'impatience que j'avais de la recevoir.

J'arrivai hier à cinq heures* du soir, me portant à merveille, sans être fatiguée du voyage, dans la plus grande joie de me retrouver chez moi, dans le plus grand contentement de mon séjour à C ban tel ou p, dans l'espérance de trouver de vos nouvelles, et que votre lettre mettrait le comble a ma satisfaction. Ah!

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mon Dieu, que j'ai été surprise! Elle a produit un effet tout contraire. Tout mon bonheur a été détruit, un instant m'a (ait plus de mal que les cinq semaines ne m'avaient fait de bien.

Mercredi iJt.

Madame de Mirepoix revint de Versailles Lier pour souper avec moi ; elle a vu madame votre cousine ' ; elle la trouve belle et bien faite, bon air, bonne grâce; elle en est charmée. Je n'ai point encore entendu parler d'elle, on ne m'a point dit qu'elle eût envoyé chez moi.

Le courrier d'aujourd'hui ne m'a point apporte de lettre ; si je n'en dois plus recevoir (comme vous me le faites entendre), je voudrais savoir quelle en est la raison; je croyais qu'il n'y avait que le tribunal de l'inquisition où l'on punissait les gens sans leur dire pourquoi.

J'allais fermer ma lettre, mais je ne puis me résoudre à la laisser partir sans vous parler naturellement. Vous me rendez par trop malheureuse. Est-ce votre intention? Vous me dites que vous m'avez beaucoup d'obligations; quelles sont-elles, si ce n'est mon amitié pour vous? Est-ce la reconnaître que de refuser de me donner de vos nouvelles? Si vous avez jamais éprouvé de l'inquiétude, vous devez savoir que c'est un mal insupportable; je vous demande en grâce, mais avec la dernière instance , de ne m'y pas condamner. Je ne sais pas quel sujet de plainte (excepté mon voyage) je vous ai donné. J'ai une tête qui se trouble encore plus facilement que la vôtre. Ne m'exposez point à rien faire qui puisse vous déplaire.

P. S. A ai* heure du soir.

Ma lettre a été interrompue par l'arrivée de madame Damer; Pont-de-Veyle était chez moi, qui la trouve infiniment jolie, et moi je la trouve infiniment aimable. Je lui ai dit qu'elle serait la maîtresse de me voir aussi souvent qu'elle voudrait; je me flatte que vous ne doutez pas de mes attentions; elle soupera chez moi samedi, et peut-être vendredi, si je puis avoir madame de Mirepoix.

1 Madame Damer, qui M trouvait alors a Paris avec son mari. (A. N.)

Paris, 57 juin 177t.

J'attendais d'être à Paris pour vous écrire : je mettais ce plaisir en réserve pour me distraire du chagrin de quitter tout ce que j'aime le plus au monde. A ces mots seuls vous devriez reconnaître le grand-papa et la grand'maman, quand vous n'auriez pas su la visite que je leur ai rendue. Elle a été de cinq semaines, et je puis dire avec vérité qu'elle a été le temps le plus agréable de ma vie. Jamais je ne les ai si bien connus, jamais leurs excellentes qualités n'ont été si à découvert. Le grand-papa est, sans le savoir et même sans s'en douter, le plus parfait philosophe; il a trouvé en lui tous les goûts et tous les talents qui peuvent rendre sa situation supportable et même fort agréable. Tous les soins de la campagne l'intéressent, l'occupent et lui plaisent. La chasse, l'agriculture, les troupeaux, la pèche, tout se succède alternativement; voila les occupations du dehors. Dans le château, il s'amuse de toutes sortes de jeux, quelques lectures, d'excellentes conversations; enfin il n'a pas un moment d'ennui. Pour la grand'maman, on ne peut en faire l'éloge : tout ce qu'on en dirait serait fort audessous de la vérité, et fort au delà de la vraisemblance. Ajoutez à toutes les vertus possibles un cœur sensible et tendre. Vous me demanderez comment j'ai pu me séparer de telles personnes : j'en ai eu le courage, mon cher Voltaire, parce que quand on est vieille il faut être chez soi, et ne pas s'enivrer du plaisir présent, au point de perdre toute prévoyance de l'avenir. Si j'étais tombée malade, si j'y étais morte, quel embarras, je puis mente dire quel chagrin pour eux ! Enfin j'ai eu le courage de quitter ce lieu charmant, pour me retrouver dans le triste et ennuyeux désert de Paris.

Je vous ai l'obligation des bons moments que j'y ai eus jusqu'à présent, mais cependant ce sont de nouveaux sujets de plaintes à vous faire. Que dois-je penser de vos protestations d'amitié, quand vous vous en tenez aux simples assurances, sans y joindre aucun effet? Vous ne m'envoyez plus rien ; je ne recevrai point l'excuse que vous ne savez comment me rien adresser. Eh ! comment vous y prenez-vous avec tant d'autres? En vous faisant ces reproches, mon chagrin contre vous s'aug-

mente. Vous n'avez d'autre moyen de l'apaiser qu'en changeant de conduite, et en m' assurant promptement de votre repentir, en réparant vos torts et en me donnant de vos nouvelles. Les miennes sont fort bonnes; le voyage ne m'a point fatiguée, et le séjour m'avait rajeunie.

Je suis fort en peine du baron de Gleichen ; je n'ai pas entendu parler de lui depuis la lettre où il m'en demandait une pour tous. Si vous savez où il est et ce qu'il devient, vous me ferez plaisir de me l'apprendre.

6 juillet 1772.

Je fais depuis vingt ans, madame, en petit dans ma chaumière, ce que votre grand'maman fait avec tant d'éclat dans son palais délicieux. Je vous imite aussi en parlant d'elle et de son respectable mari, et en leur étant tendrement attaché, quoi qu'ils eu disent; et une preuve que je ne change point, c'est que je suis chez moi. Madame de Saint-Julien, qui a désiré faire cent trente lieues pour me venir voir dans mon ermitage, pourrait vous en dire des nouvelles. Je finirai par m'en tenir ù ma bonne conscience, et à souffrir en paix qu'on ne me croie pas.

Savez-vous qu'il parait deux petits volumes de Lettres de madame de Pompadourl Elles sont écrites d'un style léger et naturel qui semble imiter celui de madame de Sévigné. Plusieurs faits sont vrais, quelques-uns sont faux, peu d'expressions de mauvais ton. Tous ceux qui n'auront pas connu cette femme croiront que ces lettres sont d'elle. On les dévore dans les pays étrangers. On ne saura qu'avec le temps que ce recueil n'est que la friponnerie d'un homme d'esprit qui s'est amusé à faire on de ces livres que nous appelons, nous autres pédants, pseudonymes. Il y a bien des gens de votre connaissance qui ne seront pas contents de ce recueil; ils y sont extrêmement maltraités, à commencer par son frère; mais dans un mois on n'en parlera plus. Tout cela s'engloutit dans le torrent de sottises dont on est inondé.

Vous voulez que je vous envoie les miennes; vous en aurez. On a imprimé à Paris : les Cabales, la Bégueule, Jean qui pleure et Jean qui rit. On les a cruellement défigurés. Je vous

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en ferai tenir, dans quelques semaines, une petite édition avec des notes très-instructives pour la jeunesse qui veut être philosophe.

Je crois votre M. de Gleicheo à Spa, où il y a grande compagnie. Sa santé est bien mauvaise, et les révolutions du Danemark ne la rétabliront pas. Il faisait un peu le mystérieux h Ferney, mais son mystère était qu'il ne savait rien. Toute cette aventure est bien horrible et bien honteuse. Gardez-vous d'ailleurs d'aimer trop les étrangers ; leurs amitiés sont comme eux, des oiseaux de passage. Forment valait mieux. Il n'y a que les gens peu répandus qui sachent aimer. Adieu, madame, je suis très-répandu.

MADAME LA MARQUISE Dr DEFPANU A M. HORACE WALPOLE.

Paris, 8 juillet 1771.

Ma dernière lettre , monsieur, vous aura fait connaître que vous auriez pu vous dispenser de m'écrira celle-ci; elle doit vous rassurer à tout jamais sur la crainte que je ne vous attire des ridicules. Comme vous ne doutez point que tont ce que nous nous écrivons fait d'abord l'amusement des bureaux, et parvient ensuite à la cour, je veux m' expliquer ainsi que vous, et ne leur pas laisser l'impression que vous leur donnez de moi.

Voici donc, monsieur, la déclaration que je leur fais. Je vous ai sincèrement aimé. J'ai cru l'être de vous, jamais mes sentiments n'ont été par delà l'amitié; et si on compare mes lettres à celles de madame de Sévigné, et si on lit celles que j'écris à madame la duchesse de Ghoiseul, on n'y trouvera aucune expression plus vive et plus tendre que celle d'une mère pour une fille, et d'une amie pour une amie. De plus, mon âge nie devait mettre si fort à l'abri de tout soupçon, que je ne devais pas craindre les interprétations ridicules. Mais enfin" tout est fini; il y a longtemps que je devais connaître que notre liaison vous était à charge. Tout m'annonçait votre changement; je ne m'en plains pas, monsieur, rien n'est si libre; mais ce dont je me plains, et dont je suis extrêmement offensée, c'est de votre procédé; on ne traite point une femme de mon âge, et qui a quelque considération dans la société, d'une manière aussi méprisante. Beaucoup de vos lettres m'ont fort désobligée.

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ainsi que celle-ci : mais celle d'avant celle-ci m'a mortellement blessée; je vous la renvoie, vous jugerez vous-même si j'y pouvais répondre autrement que j'ai fait1. Celle que je reçois aujourd'hui ne change rien aux dispositions où j'étais. Tous vos griefs sont si puérils qu'on n'y peut répondre. Être inquiète de voire santé; vous demander trois fois consécutivement si vous avez entendu un article de ma lettre (dont je n'ai actuellement aucun souvenir), ce sont, dites-vous, les façons d'une coquette. L'énumération de mes crimes aura apprêté à rire à messieurs des bureaux.

Je ne veux, dites-vous encore, que faire des esclaves, je n'aime que moi, et comme aussi vous n'aimez que vous, nous ne pouvons jamais nous accorder.

Eh bien, monsieur, ne nous accordons pas, et terminons une correspondance qui n'est pour vous depuis longtemps qu'une persécution.

Le reproche que vous me faites d'aimer le romanesque fait rire tous ceux qui me connaissent; jamais personne n'en a été moins soupçonnée; je trouve assez singulier d'être si peu connue de vous; je ne me serais jamais attendue que vous seriez la personne du monde qui me connaîtrait le moins, et qui aurait pour moi le moins d'estime; toute coquette que je suis, monsieur, je me souviens quelquefois de mon âge ; il me console des dégoûts et des chagrins de la vie, parce qu'il me reste peu de temps à les supporter.

Je finis en vous rassurant sur la crainte de recevoir souvent de mes lettres. Vous n'en aurez jamais qu'en réponse aux vôtres. Madame votre cousine' a beaucoup de succès; sa figure, son maintien, son esprit, ses agréments plaisent à tout le monde, et en particulier à; madame de Mirepoix, qui a pour elle des attentions infinies. Vous y entrez pour beaucoup, monsieur; elle est ravie qu'une occasion aussi agréable la mette à portée de vous prouver la continuation de ses sentiments.

J'ai chez moi depuis deux mois un paquet de M. Mariette pour vous ; il est trop considérable pour qu'on puisse le donner à aucun particulier. Voulez-vous qu'on vous l'envoie par les voitures publiques, ou qu'on le fasse partir avec les bagages de milord Harcourtî Wiart attendra vos ordres : vous pourrez

1 Cette lettre n'a pu» été retrouvée. (A. K.) » Madame Damer. (A. M.)

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toujours l'employer à tout ce qui vous conviendra, il exécutera

vos commissions avec le même zèle.

MADAME LA HAItQUISE SU DEPFAND A M. I

Samedi 1" août 1771.

J'attendais ce que vous m'aviez promis, monsieur, pour répondre à votre dernière lettre, ne voulant pas vous donner l'ennui de multiplier les miennes; mais ne voilà-t-il pas que vous me forcez à vous écrire pour vous accabler de plaintes et de reproches! Plusieurs personnes ont reçu la dernière édition de vos quatre derniers ouvrages; nommément M. de Beauvau. C'est M. Marin qui les distribue, et il n'y a rien pour moi. D'où vient faut-il que je sois la moins bien traitée de vos amis? c'est de toute injustice.

J'ai fait connaissance depuis peu avec un nommé M. Hubert, de Genève; je lui ai déjà beaucoup parlé de vous : vous serez le sujet éternel de toutes nos convei-sations. Sur les rapports qu'il m'a faits, je juge que vous n'êtes changé en rien de ce que vous étiez il y a quarante ou cinquante ans. Pour l'esprit, j'en étais sûre, mais, suivant ce qu'il dit, pour la figure aussi. Pourquoi n'en est-il pas de même de votre cœur? Je n'en peux rien apprendre que par vous; prouvez-moi donc qu'il n'est pas changé, en me traitant mieux que vous ne faites; mon amitié sincère et constante me met en droit d'exiger de vous toutes sortes d'attentions et de préférences.

Le 10 auguste 1771.

J'ai tort, madame, j'ai très-tort; mais je n'ai pas pourtant si grand tort que vous le pensez ; car en premier lieu , je croyais que vous n'aviez plus du tout de goût pour les vers et surtout pour les miens; et secondement, je n'étais pas content de l'édition dont vous avez la bonté de me parler; je vous en envoie une meilleure.

Pour peu que vous vouliez connaître le système de S pin osa , vous le verrez assez proprement exposé dans les notes. Si tous

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aimes à vous moquer des systèmes de nos rêveurs * il y aura encore de quoi vous amuser.

Vous verrez de plus, dans les notes des Cabales, si j'ai eu si grand tort de me réjouir de la chute et de la dispersion de Messieurs. La plupart sont, comme moi, à la campagne; je leur ■ souhaite d'en tirer le parti que j'eu tire.

Je me suis mis à établir une colonie; rien n'est plus amusant; ma colonie serait bien plus nombreuse et plus brillante, si H. l'abbé Terray ne m'avait pas réduit à une extrême modestie.

Puisque vous avez vu M. Hubert, il fera votre portrait : il vous peindra au pastel, à l'huile, en mezso-tinto ; il vous dessinera sur une carte avec des ciseaux, le tout en caricature. C'est ainsi qu'il m'a rendu ridicule d'un bout de l'Europe à l'autre. Mon ami Fréron ne me caractérise pas mieux, pour réjouir ceux qui achètent ses feuilles.

Nous voici bientôt, madame, à l'anniversaire centenaire de la Saint-Barthélémy. J'ai envie de faire un banquet pour le jour de cette belle fête. En ce cas, vous avez raison de dire que je n'ai point changé depuis cinquante ans, car il y a cinquante ans que j'ai fait la Henriade, Mon corps n'a pas plus changé que mon esprit. Je suis toujours malade comme je l'étais. Je passe mon temps à faire des gambades sur le bord de mon tombeau , et c'est en vérité ce que font tous les hommes. Ils wnt tous Jean qui pleure et Jean qui rit; mais combien y en a-t-il malheureusement qui sont Jean qui mord, Jean qui vole, Jean qui calomnie, Jean qui tue!

Eh bien, madame, n'avouerez-vous pas à la fin que Catherine II n'est pas Catherine qui file? Ne conviendrez-vous pas qu'il n'y a rien de plus étonnant? Au bout de quatre ans de guerre, au lieu de mettre des impôts, elle augmente d'un cinquième la paye de toutes ses troupes; voilà un bel exemple pour nos Colbert.

Adieu, madame; quoi qu'en dise M. Hubert, je n'ai pas longtemps à vivre; et quoi que vous en disiez., j'ai la plus grande envie de vous faire ma cour. Comptez que je vous suis attaché avec le plus tendre respect.

JJADJ.MX LJ, MiJIQtlSE DD DEFFAHD A X. DE VOLTAIRE.

Pari*, Xfc août 1772.

Ob ! pour le coup, je suis fort contente de vous ! Voilà comme je veux que vous me traiticE ; mais je ne veux pas que vous me disiez que c'est au hasard de m 'ennuyer ou de me révolter. Pour le premier, il est impossible ; et pour le second , j'ai profité de vos sermons sur la tolérance ; je la pratique et la professe.

Vos Systèmes ' sont divins , je les connaissais ainsi que vos Cabales*. Vos notes sont excellentes et très-utiles à des lecteurs aussi ignorants que moi.

Votre bouquet* me plaît beaucoup. Tout ce que vous dites est vrai. Il est fâcheux qu'on ne puisse être heureux que quand on est vain et frivole. Je ne me pique pas d'être fort solide, mais je ne le suis que trop, puisque je ne suis pas heureuse, et que le souvenir du passé m'en fait prévoir de plus grands à l'avenir. Je ne rebâtis point avec les décombres de mes bâtiments renversés. Il n'y a que vous, mon cher Voltaire, qui sachiez tirer parti de tout, pour qui tous les lieux, tous les temps, tous les âges, ne dérangent point votre bonheur. Vous êtes l'enfant gâté de la nature, c'est-à-dire le seul qu'elle a aussi singulièrement bien traité. Pour moi, elle m'a déshéritée, ainsi qu'ont fait tous mes parents. Elle m'avait donné cinq sens, elle s'est repentie de m'avoir si bien traitée : elle m'a ôté celui qui me serait le plus utile, et pour mieux faire sentir sa malice, elle me donne de longs jours que je ne désirais point, et dont je ne sais que faire. Elle m'a laissé des oreilles qui sont rare*, ment satisfaites de ce qu'elles entendent; elle ne m'a pas privée du goût, mais d'un bon estomac; elle est une marâtre pour moi, et vous êtes son enfant bien-aimé. Soyez assez généreux pour réparer ses torts, ayez soin de votre malheureuse soeur, et rendez-la heureuse, en dépit de notre partiale mère.

Je ne saurais admirer votre Catherine : elle est tout ostentation; elle achète des tableaux, des diamants, des bibliothèques pour éblouir l'univers de ses richesses. Elle ne met point d'impôts, mais vous savez qu'où il n'y a rien, le roi perd ses droits ;

' Voyez Œuvres de Voltaire, tome XIV, page Ï18. (L.).

s Tome XIV, page 230. (I..)

3 Bouquet pour le 24 août 1772, anniversaire de la Saint-Barthélémy. (L.)

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elle augmente la paye de ses troupes, mais elle ne leur donne que du papier. Vous lui savez trop de gré de l'admiration qu'elle a pour tous ; qui est-ce qui n'eu a pas?. Il est bruit ici d'une révolte qui a pensé arriver, et qui a tait exiler un grand nombre de gens en Sibérie. Mettriez-vous à tonds perdu sur la (été du Ninyas? Je vous demande pardon de mon impertinence, mais vous savez de qui je tiens le jour.

Oui, vous me ferez plaisir de m'envoyer toutes vos observations sur l'affaire de M. de Morangiés; mon avis, jusqu'à présent, c'est que lui et sa partie sont tous fripons.

Que je m'estimerais heureuse de vous revoir, mon cher Vol- (aire! Que n'y a-t-il des Champs-Elysées? Je vous y donnerais rendez-vous, et j'irais bien volontiers vous y attendre.

MADAME LA MARQUISE DU DEFFA>D A M. HORACE WAIPOLE

Par», 30 août 177J.

Est-ce que je n'aurai plus de vos nouvelles? Je commence à le croire. Est-ce ainsi qu'on finit avec une amie? Les fautes que vous me reprochez sont-elles d'un genre à autoriser cette conduite? Je vous propose la paix ; oublions de part et d'autre le passé. Donnez-moi de vos nouvelles; souvenez-vous que vous m'avez dit mille fois que vous seriez toujours mon ami. Malgré toutes les apparences, je ne puis croire que vous ne le soyez plus.

H. DE VOLTAJBB A MADAME LA MARQUISE BV DEFFASD.

I» octobre 1772.

J'ai bien des remords, madame, d'avoir été si longtemps sans vous écrire; mais j'ai été malade : il m'a fallu mener Le Kain tous les jours à deux lieues, pour jouer la comédie auprès , de Genève, et n'ayant n'en à faire du tout, j'ai été accablé des détails les plus inquiétants. <

J'ai été sur le point de voir ma colonie détruite. Dès qu'on veut faire quelque bien , on est sûr de trouver des ennemis. Qu'on rende service, dans quelque genre que ce puisse être, on peut compter qu'on prouvera des gens qui chercheront à vous

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écraser. Faites de la prose ou des vers, bâtissez des villes, cela est égal : l'envie vous persécutera infailliblement. Il n'y a d'autre secret,, pour échapper ;i cette harpie, que de ne jamais faire d'autre ouvrage (pie son épitaphe , de ne bâtir que son tombeau, et de se mettre dedans au plus vite.

Quand je tous dis , madame , que j'ai hati une petite ville assez jolie, cela est très-ridicule, mais cela est très-vrai. Cette ville même faisait un commerce assez considérable ; mais si l'on continue à me chicaner, tout périra. Pour me dépiquer, j'ai fait une Épiire à Horace. Je ne vous l'envoie pas, parce que je ne sais pas si vous aimez Horace , si vous souffrez encore les vers, si vous avez envie de lire les miens. Vous n'aurez cette Épitre que quand vous m'aurez dit : Envoyez-la-moi. Ce n'est pas assez de prier quelqu'un à souper, il faut avoir de l'appétit.

J'ai toujours mon ancien chagrin que vous connaissez. Ce chagrin m'empêchera de revoir jamais Paris. Je ne saurais souffrir les tracasseries et les factions , aussi ridicules qu'acharnées, qui régnent dans cette Babylone, où tout le monde parle sans s'entendre. Je m'en tiens à mes Alpes et à votre souvenir. Je vous souhaite' toute la santé, tous les amusements, toute la bonne compagnie, tous les bons soupers, qu'on peut mettre à la place de deux yeux qui vous manquent.

Voici le temps où je vais perdre les miens, dès que les neiges arrivent; et cependant, je ne cherche point à revenir à Paris, parce que j'aime mieux souffrir chez moi, que d'essuyer des tracasseries dans votre grande ville. Il est vrai que les hommes ne se mangent pas les uns les autres, dans Paris comme dans la Nouvelle-Zélande, qui est habitée par des anthropophages, dans huit cents lieues de circonférence ; mais on se mange dans Paris le blanc des yeux fort mal à propos. On dît même quelquefois que le ministère nous mange et nous gruge; mais je n'en veux rien croire.

Adieu, madame; vivons l'un et l'autre le moins malheureusement que nous pourrons ; c'est toujours là mon refrain ; car puisque nous ne nous tuons pas, il est clair que nous aimons la vie.

Je vous1 aime, madame; je vous aimerai toujours; je vous serai inviolablement attaché, aussi bien qu'à votre grand' maman : mats de quoi cela servira-t-il?

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Paris, 12 octobre 1773.

Jamais lettre n'est arrivée si à propos que votre dernière. J'étais dans la plus grande inquiétude; le bruit courait ici que tous étiez extrêmement malade. Cette inquiétude avait succédé à une autre; n'ayant plus de vos nouvelles, je craignais que ma dernière lettre né vous eût fâché. Mais tout va bien. Dieu merci; votre santé, votre amitié, deux choses très- nécessaires à ma tranquillité et à mon bonheur.

Je ne sais pas, mon cher Voltaire, de quel œil vous envisagez la mort; je m'en détourne la vue autant qu'il m'est possilile; j'en ferais de même pour la vie, si cela se pouvait. Je ne sais en vérité pas laquelle des deux mérite la préférence ; je crains l'une, je hais l'autre. Ah! si on avait un véritable ami, on ne serait pas dans cette indécision ; mais c'est la pierre philosophale; on se ruine dans cette recherche : au lieu de remèdes universels, on ne trouve que des poisons. Vous êtes mille et mille fois plus heureux que moi. Mon état de Quinze- Vingt n'est pas mon plus grand malheur : je me console de ne rien voir, mais je m'afflige de ce que j'entends et de ce que je n'entends pas. Le goût est perdu ainsi que le bon sens. Ceci paraîtra propos de vieille; mais non, en vérité, mon âme n'a point vieilli. Je suis touchée du bon et de l'agréable autant et plus que je l'étais dans ma jeunesse; cela est vrai. Ne me répétez donc plus que vous ne savez pas si tels et tels de vos ouvrages me feront plaisir; je vous ai dit mille et mille fois, et je vous le dis aujourd'hui pour la dernière, qu'il n'y a que vous que je peux lire. Envoyez-moi donc généralement tout ce que' vous faites. Je ne sais pas si j'aime Horace; mais je sais que je vous aime sous quelque forme que vous puissiez prendre, sur quelque sujet que vous puissiez traiter. Pourquoi n'ai-je pas les Lois de Minos ? Il en court des extraits qui m'ont fait grand plaisir.

Moquez-vous de vos envieux, leur rage ne vous fait point de tort, et vous savez la leur faire tourner contre eux-mêmes; vous en avez déjà tué trois ou quatre.

Venez ici, mon cher Voltaire; que j'aurais de plaisir à vous embrasser! Mais, mon Dieu! pourquoi n'y-a-t-il pas de Champs- Elysées? Pourquoi avons-nous perdu cette chimère? Adieu.

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MADAME LA MARQUISE SU DEFFAND A H. HORACE WALPOLE. Pari», 14 octobre 177Ï.

Je m'en étais doutée, et j'aurais cru en être sûre dans tout autre temps; mais j'avais pris pour une continuation de la pénitence que vous m'aviez imposée pour mes forfaits, votre long silence. Voilà donc ce silence expliqué, et dans le mocneut même où, en attendant et en espérant une lettre, je faisais le projet de celle que je vous écrirais en réponse, je me préparais à vous dire, en cas que vous vous moquassiez de moi, ou que vous me traitassiez de Turc à More, que comme les gens avec qui je vis étaient beaucoup moins éclairés que vous, je vous priais de ne leur point faire remarquer ceux de mes défauts qui leur étaient échappés; l'esprit romanesque, par exemple, parce que jusqu'à présent ils avaient cru que le peu d'esprit que j'avais était simple et sans recherche, et surtout éloigné de toute emphase et affectation ; j'aurais ajouté que votre silence ne me faisait point de peine, parce que je ne voulais de vous aucune complaisance, et qu'il fallait que vous eussiez autant de besoin de m'écrire et de recevoir de mes lettres, que je peux en avoir moi-même.

De plus, je vous aurais encore dit que j'avais une grâce à vous demander, qui était de me donner votre parole d'honneur que si vous étiez malade, ou même- incommodé , vous me le manderiez , afin que dans les temps où je n'entendrais point parler de vous, je fusse sûre que vous vous portiez bien, et que je n'eusse pas deux inquiétudes à la fois, l'une de votre santé, et l'autre de ce mot exécrable.

Je voudrais pouvoir vous égayer et avoir un caractère aussi heureux que le vôtre; maïs on a, comme vous savez, celui qu'on a reçu de la nature, qui ne nous a pas consultés en nous donnant le jour; j'aurais rejeté tous ses dons si j'en avais été la maîtresse.

Je vous envoie des vers de Voltaire que l'on a extraits de sa tragédie des Lois de Minas ', que l'on représentera cet lûver, et j'y joins des vers qu'il a faits pour mademoiselle Clairon, à l'occasion d'une ode que Marmontel avait faite pour lui, pour

• On regardait ce* vers comme faisant allusion à la conduite du parlement i ci a la punition qu'on tenait de lui infliger- (A. N.)

l'inauguration de sa statue, et qu'elle récita chez elle, habillée en prêtresse, ayant mis le buste qu'elle a de lui sur une table, en posant sur sa tête une couronne de lauriers '.

La duchesse de Sully, fille de M. de Poyanue; à l'âge de vingt ans, est morte cette nuit, après nue maladie de quinze jours d'une suite de couches. Madame de Poix a passé ces quinze jours entiers auprès de son lit , sans se coucher que deux ou trois heures dans les vingt-quatre heures, prenant le temps où son amie paraissait plus tranquille. Les Beauvau devaient souper ce soir chez moi, mais ils n'y viendront pas. Ils ne sauraient la quitter. Elle est dans une affliction qui ressemble au désespoir : où placerez-vous ce sentiment? Il ne vous paraîtra pas vraisemblable; oserez-vous dire qu'il est romanesque? Il ne parait ainsi à personne, et moins à moi, je Favoue ,'qu'à qui que ce soit. Adieu.

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