‹ Correspondance complète de la marquise Du Deffand avec ses amisChapitre 14 sur 52 · M. LE PRÉSIDENT HÉNACI.T A MADAME EA MARQUISE DU DEFFAXD · texte numérisé non relu

M. LE PRÉSIDENT HÉNACI.T A MADAME EA MARQUISE DU DEFFAXD

Lundi, 2 juillet 1742.

Je ne serai tranrjuille que quand j'aurai reçu de vos nouvelles, et je crains bien «jue ce ne puisse être que jeudi. Vous avez eu le plus beau temps du monde, s'il y en a un beau pour qui n'aime pas à aller. Aujourd'hui surtout, le soleil ne paraît qu'à peine, et l'air est chaud sans être bridant. Je compte, si vous avez exécuté vos projets , que vous arriverez ce soir de bonne heure, et qu'à dix heures je pourrai vous donner le bonsoir. J'écrivis hier à Formont. Je suis fâché de ne rous avoir pas donné les Lettres de Bayle à emporter, cela vous aurait amusée, quoique je croie que vous les avez lues ; mais cela souffre une seconde lecture, et vous pourriez charger Formont de vous les apporter. Je lui ai mandé toutes vos aventures. Pour les miennes, elles se réduisent à un souper à Meudon, où nous allâmes hier, d'Ussé ' et moi : j'avais vu la maréchale de Noailles qui était venue chez moi; elle est fort aise du brevet et fort contente de la petite fenune qui l'était venue consulter pour savoir si elle prierait madame d'Antiu de venir à la présentation'.

La maréchale n'en a point été d'avis; mais elle lui a su gré de sa confiance. Nous partîmes donc d'Ussé et moi, sur les six heures : je m'imaginai être à l'année 1698, et que je m'en allais en vendange. D'abord nous parlâmes de vous et nous n'en dîmes pas à beaucoup prés autant de mal que vous en dites vous-même. Nous trouvâmes, en arrivant, cour plénière : madame de Maurepas, madame de la Vallière, madame de Brancas» Gereste, l'abbé de Sade, la Boissiére, l'évéque de Saint-Brieuc, l'intendant de Rennes, M. de Menou, etc.; mais tout cela ne

1 Le marquis d'Ussé, {jendre du niaréclial de Yaubaii, hoinine d'esprit, auteur de deux tragédies. (L.)

2 Allusion an lirevet d'honneur accordé par le roi à ^L de Forcalqnier, et au tabouret accordé également à sa femme, mademoiselle de Canisy, veuve du marquis d'Antin. V. Mémoires du duc de Lujnes, t. IV, p. 185 et 193. (L.)

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resta pas, et les quatre derniers s'en allèrent. Les dames étaient à la promenade. Le maréchal me reçut assez bien , pas trop pourtant ; je le trouvai fort appesanti , quoi qu'ils en puissent dire. Le Forcalquier me fit beaucoup d'amitiés et me raconta comment tout cela s'était passé. Quelque juste que fût cette {jràce, cependant il m'avoua qu'il avait eu une sorte d'inquiétude, mais qui fut bientôt calmée \. Pour madame de Brancas, c'est un personna^je essentiel dans toute relation : elle avait été à Versailles, elle avait vu madame de ^Liilly qui ne savait rien (et effectivement elle n'avait rien dit au maréchal, ni au Forcalfjuier, qui l'avaient vue auparavant, et elle ne l'apprit que par les compliments qu'elle vit que l'on faisait devant elle à sa toilette). Madame de Brancas la vit donc. Vous comprenez (pi'elle rassembla toute la politique dont elle avait besoin dans de pareilles circonstances. Madame de Maillv lui demanda si on ne verrait pas souvent madame de Forcalquier à la cour : elle éloi(;na cela avec une circonspection que madame de Forcalquier était encore bien jeune (du ton de Du Chàtel), qu'elle faisait co)npagnir au maréchal, qu'elle vivait beaucoup dans sa famille ; entin il n'y a rien de si beau que tout ce qu'elle dit, et elle ne nous en cacha pas la moindre circonstance. Les dames arrivèrent de la promenade, et à l'instant commença la fête des chapeaux : c'est-à-dire (|ue madame de Forcabjuier nous les prit tous , et les fit voler de la terrasse en bas, d'environ cinq cents toises. Je m'approchai de madame de Rochefort, à qui je fis de fjrands reproches de ne m'avoir rien fait dire par vous : grandes amitiés de sa part, et puis ensuite grandes confidences. Je lui dis que d'Ussé commençait à prendre quelque ombrage de l'abbé de Sade. Je demandai où en était l'italien : il ne me parut |)as que le j)récepteur ni la langue eussent fait de grands progrès. L'abbé relave un peu le chevalier, et, excepté qu'il n'a point d'habit d'ordonnance, cela est assez du même ton. Nous jouâmes, madame de Maurepas, l'abbé de Sade, le Forcalquier et moi. Il me parut que madame de Maurepas et moi n'étions pas les plus forts; cependant il n'y eut que moi qui perdis : arriva enfin un honnne extrêmement triste et qui ressemble à la crécelle qui annonce Ténèbres : c'était le maître

' M. de Mirepoix, qui a.sj)irait aussi au titre de duc, n'avait pu voir avec iudifféience les préférences dont M. de Forcalquier était l'objut, et il avait dû se remuer de façon à lui donner de l'inquiétude. V. Mémoiic'; du duc de Luyne^, t. JV, p. 185. (L.)

DE MADAME LA MAUQJISE DL: DEFFA>D. l.'i

d'hôtel, qui, en effet, nous assembla autour d'une tal)le où était servi le souper de Job. Le souper n'en fut pas moins {;ai; mais la pauvre Brancas tond)a dans un abandon dont on ne s'aperçut que parce qu'elle avait mis sur sou assiette toute une planche (le salade pour lui servir de contenance. L'abbé de Sade lui demanda pourquoi elle man^jeait sa salade si tristement : elle n'en put donner de bonnes raisons, et on se contenta de celles (pi'elle donna. On parla du souper de M. de Rieux, on dit qu'il avait été détestable , et que c'était le cuisinier que venait de prendre madame d'Ai;;uillon qui l'avait fait ; madame de Rochefort ' dit qu elle en était surprise, parce que vous lui aviez assuré qu'il était beaucoup meilleur que le mien. On répondit par rire, en disant que depuis huit jours il avait fait à souper chez madame d'Aijjuiîlon à empoisonner le diable, et qu il était auparavant chez M. de Livry, où l'on ne pouvait manger de rien. Le souper fini, nous achevâmes notre quadrille, et puis nous allâmes nous promener. Nous chantâmes beaucoup d'Ussé, Cereste et moi; et nous partîmes avec promesse de ma part d'y revenir une fois cette semaine, et d'y aller coucher de jeudi eu huit, qui sera à leur retour de Versailles.

Vous conviendrez qu'on ne peut pas tirer un meilleur parti d'un souper, ni en parler plus longuement. Je compte que vous aurez fait comme ((uand vous lisez le^^ romans, que vous en aurez passé les trois quarts pour voir vite si nous serons sortis de table.

Madame deMaurepas va mardi à Athis, je compte v aller souper mercredi, lui donner à souper vendredi , aller aujourd'hui à Orly, et le reste à la Providence. Madame de la Yalliére était assez triste, peu fêtée : bon procédé de l'avoir; son mari est à Choisv. Pour moi, je l'ai priée pour vendredi; elle me fait amitié , et j'aime cela. On parla beaucoup à table de la harangue de ^L de Richelieu, dont l'abbé de Sade nous dit des morceaux par cœur.

Pour de la |)olitifjue, je ne vous en dirai rien; car je n'ai vu personne. D'Ussé causa un moment avec madame de Maurepas, mais on vint les interromjn'e : ainsi il n'en put rien savoir. Cereste avait aussi Ion{;tem|)s causé avec elle.

Je ne vous j)arlais pas du voyage de Bretagne. Le maréchal dit qu'il n'a jamais compté v mener sa petite femme, et «pic

1 Fillo du marcJchal Je Brancas, steur de M. de Forcalqiiler. (L.)

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c'était soulement pour l'amuser qu'il lui avait laiSsé espérer; au movendeqiioi, cela fait un effet diabolique dans la maison , parce qu'elle s'en prend à son mari de ce qu'elle n'y va point. D'ailleurs tout est dans l'accord le plus j)arfait. La nouvelle cuisine ne me paraît pas avoir pris du tout, et les premiers eng^a{jements sont plus forts que jamais. Le ch(n'alier n'entend rien à tout cela. Le maréchal vé(jète, l'abbé du Tailly rit de tout, et la Boissière avait une perruque plus blonde (\ne le soleil. Bonjour; de vos nouvelles. Bien des respects à madame de Pecquigny.

LE MÊME A LA MÊME

Paris , mardi 3 juillet 1742.

Enfin, à moins d'un malheur, vous devez être à Forges, vous devez vous y reposer de la fatigue de votre voyage, et vous êtes hors d'inquiétude de l'accident que vous craigniez. J'espère que vous m'écrirez ce matin, et que je recevrai de vos nouvelles jeudi tout au plus tard; api^ès quoi, si les lettres viennent tous les jours, je saurai exactement votre état. Je suis dans une véritable affliction : on a nouvelle que Mertrud ' a dû partir de Plombières le 23, qui est le même jour que M. de Nivernois en est parti aussi. C'est aujourd'hui le 3, c'est-à-dire le dixième jour de son départ, et l'on n'en a ni vent ni voie. Toutes les lettres qu'on lui avait écrites à Plombières sont revenues ici; ce qu'il y a de plus affreux, c'est qu'hier madame de Livry dit au beau-frère de Mertrud que l'on avait écrit qu'il y avait eu un homme d'assassiné à cinq lieues de Plombières. Vous jugez aisément de l'état de sa femme à cette nouvelle ; je courus sur-le-champ chez M. de Maurepas pour savoir comment on pourrait avoir quelques lumières sur cette malheureuse affaire : il attendait M. de Marville% qui vint et qui n'avait rien entendu dire, mais qui se chargea d'écriie à M. de Beaupré, à M. de CreiP et à M. de la Galaisière; et puis M. de Maurepas m'avisa d'aller trouver M. du Fort, parce que Mertrud avant pris la poste, cela le regardait plus particulièrement et qu'il pourrait mieux m instruiie. J'y allai donc : il n'avait

* Fameux médecin enipirinue du temps. (L.)

~ Lieutenant général de police. (I^.)

^ Jean-François de Creil, intendant de Metz. (L.)

DE MADAME LA MAROl^I'^E DU DEFFAND. 15

entendu parler de rien, et il écrivit sur-le-champ trois lettres, à Cliàlons, à I^ancy et à Uemiremont : voilà où cela en est. Il faut convenir que, si le malheur est arrivé, voilà une étrange destinée; j'en suis consterné.

Les nouvelles ne contrihuent pas à rendre plus gai , et quand l'àme est noircie, tous les objets s'en ressentent.

Voilà une copie d'un billet que l'on prétend que le roi de Prusse a écrit à M. de Belle-Isîe. Si l'on en croit ce qui se répand, ce prince n'a fait aucune mention de ses alliés dans son traité, et on va jusqu'à dire que la Lorraine tiendra lieu à la reine de Hongrie de la Silésie qu'elle abandonne au roi de Prusse, au moven qu'il pavera aux Anglais vingt et un millions qu'elle a i-ecus d'eux. La cour, c'est-à-dire les plus zélés partisans de M. de Belle-Isle, l'ont abandonné '. Je ne saurais croire l'insolence de Duplessis, qui répand qu'il n'est pas surpris que le roi de Prusse ait fait son accommodement, parce qu'il a appris que le cardinal traitait avec la reine de Hongrie. Le conti'ôleur est toujours le même. Notre ami alla hier à Choisy : c'est ce qui fait que je ne le vis pas; car je l'allai chercher. On dit que M. de Broglie a reçu tout pouvoir de prendre tel parti qu'il voudra : le seul est de revenir; mais cela est devenu plus difficile encore, parce qu'on croit que les Autrichiens ont marché sur Egra, au moyen de quoi il faudrait aller remonter vers la Saxe. Figurez-vous ce que c'est que l'armée du roi, qui cherche à se cacher dans le fond de T Allemagne, et quarante mille Français fugitifs devant des troupes ramassées de tous les pavs. On a des lettres du 25 de M. d'Harcourt : il ne lui est rien arrivé et il a ordre de regagner Ingolstadt. Vous n'en aurez pas davantage pour aujourd'hui, car je suis noir et pesant. Bonjour; j'attends de vos nouvelles avec une grande impatience.

J'allai hier chez madame d'Aumont', et je vis madame d'Evreux' à la fenéîre de l'antichandjre, comme une tourterelle siula branche, à qui l'on a ôté sa compagne. Le petit de Valençav, neveu de M. Amelot, est mort. Le vicomte de Rohan est à l'extrémité.

1 II s'agit des préliminaires de la paix de Berlin, sijjnés le 11 juin, à Rreslau; la [)aix fut (.onchie le 28 juillet, ù Berlin. (L.)

2 Femme de Louis-Marie-Vicloj-Augustin , duc d'Aumont, premier gentilhomme de la cliambre du roi. (L.)

3 Femme de Ileuri-Louis de la Tour-d'Auvergne, comte d'Évreux. (L.)

MADA.MK I.A MARQUISE DU DEFFAND A M. LE PRÉSIDENT HÉNAl ET.

De Eor{;c's, liuuli 2 jiiillci I7V2.

J'arrive dans l'instant à For^jes sans aucun accident, et même sans une extrême fatijjue : ce n'est pas que j'aie dormi cette nuit, et que nous n'ayons été bien cahotés aujourd'hui, depuis les huit heures du matin que nous sommes partis de Gisors, jus(pi'à ce moment que nous arrivons; il n'y a que pour quinze heures de chemin de Paris à F'orfjes. Nous finies hier dix-sept lieues en neuf heiues de temps, et aujomd'hui onze en six heures et demie ; les chemins ne sont nulle part dan.;;ereux dans ce temps-ci, mais on conçoit aisément qu'ils sont impraticables l'biver. Je ne mangeai hier, pour la j)remiére fois du jour, qu'à onze heures du soir : bien m'en avait pris d'avoir porté des poulardes; car nous ne trouvâmes rien à Oisors que quelques mauvais œufs et im petit morceau de veau dur comme du fer : j'avais grand'faim, je mangeai cependant })eu, et je n'en ai pas mieux différé ni dormi. Ce que je crai(;nais n'est point encore arrivé, ainsi mon vovagc s'est passé fort heureusement. Mais venons à un article bien plus intéressant, c'est ma compagne'. O mon Dieu! (|u'elle me déplaît! Elle est radicalement folle : elle ne connaît ])oint d'heure pour ses repas; elle a déjeuné à Gisors à huit heures du matin, avec du veau froid; à Gournav, elle a mangé du pain trempé drns le pot, pour nourrir un Limousin, ensuite un morceau de brioche, et puis trois assez grands biscuits. Nous arrivons, il n'est que deux heures et deiuie, et elle veut du riz et une capilotade; elle mange comme un singe, ses mains ressemblent à leurs pattes; elle ne cesse de bavarder. Sa prétention est d'avoir de l'imagination et de voir toutes choses sous des faces singulières, et comme la nouveauté des idées lui manque, elle y supplée par la bizarrerie de l'expression, sous prétexte qu'elle est naturelle. Elle me déclare toutes ses fantaisies, en m' assurant qu'elle ne veut ([ue ce qui me convient; mais [e crains d'être forcée à être sa complaisante; cependant je compte bien que cela ne s'étendra pas sur ce qui intéressera mon régime. Elle est avare

* L'('traii{;c , l'oiijjinale , l'extravaj^aiite, ia fantasque, la s|iiritnelle Aiiiic- .F()sc|)li lioiiiiicr (le la .Mossoii , mariée le 25 février 17:>4 à Micliel-Feitlinaiitl d'Albert d'Ailly, iluc de Pecqiiigny, puis de Cliaulnes. (L.)

et peu entendue, elle me paraît glorieuse, enfin elle me déplaît au possible. Elle comptait tout à l'heure s'établir dans ma chamlire pour y faire ses repas, mais je lui ai dit que j'allais écrire : je l'ai priée de faire dire à madame la Roche les heures où elle voulait manger et ce qu'elle voudrait manger, el où elle voulait manger; et que, pour moi, je comptais avoir la même libellé : en conséquence, je mangerai du riz et un poulet à huit heures du soir.

Notre maison est jolie, ma chambre assez belle, et mon lit et mon fauteuil me consoleront de hier» des choses. Voilà tout ce que je peux vous mander aujourd'hui. Nous avons rencontré prés de Forges deux messieurs (|ui s'en retournaient et qui ont déjà pris les eaux.

On dit qu'il v a ici un M. de Sommery et un autre homme dont on ne sait point le nom. Ce M. de Sommery pourrait bien être l'ami de M. du Deffand (je lui en connais un de ce nom), et il se pourrait faire que l'anonvme fût M. du Deffand : cela serait plaisant; je vous manderai cela par le premier ordinaire. J'ai grand besoin de votre souvenir et que vous m'en donniez des marques en m'écrivant de longues lettres, pleines de détails de votre santé; je vous passerai de n'être pas si exact sur vos amusements : vingt-huit lieues d'éloignement sont un rideau trop épais pour prétendre voir au travers. De plus, j'ai mis ma tête dans un sac, comme les chevaux de fiacre, et je ne songe plus qu'à bien prendre mes eaux. Adieu, je vais être longtemps sans vous voir, j'en suis plus fâchée que je n'en veux convenir avec moi-même.

LA MÊME AU MÊME

Mardi 3 juillet.

Savez-vous qu'il est près de minuit et que je ne suis point endormie? je suis couchée depuis dix heures, je me meurs de chaud, et peut-être ne fermerai-je pas Tœil de la nuit : si cet accident m'arrive souvent, il ne me restera ])lus qu'à me pendre. Les journées sont si désagréables, que, pour peu qu'elles soient suivies d'insomnies, je ne sache nulle condition humaine qui n'v soit préférable. Ce que j'attends n'arrive point : c'est peutêtre l'effet de la saignée, peut-être de la fatigue; tout ce que I. 2

IS COR^vESPONDA^XE COMPLETE

je sais, c'est que je m'ennuie à la mort. Si vous voyez Silva ', ne lui parlez pas du ré{}ime qu'ol)serve madame dePecquigny, elle m'en saurait mauvais gré. Elle ni'a fait rester à table aujourd'hui tête à tète avec elle cinq {grands quarts d'heure à la voir pignocher, éplucher et manger tout ce qu'elle a commencé par mettre au rebut : elle est insupportable ; je vous le dis pour la dernière fois, parce que je ne veux pas me donner la licence d'en parler davantage. Je sens que cela serait malsonnant, couchant sous le même toit et mangeant sur la même nappe. Ah! quel toit! ah! quelle nappe! Si jamais je quitte ce lieu-ci, je crois que je n'v reviendrai guère. Deux mois entiers, cela ne se peut pas, j'en deviendrais folle ; je me laisse mourir de faim pour qu'il ne me manque aucune privation ; encore si je commençais les eaux, ce serait une occupation : mais point du tout, il faut que j'attende je ne sais condjieu de jours.

J'ai vu aujourd'hui notre belle compagnie. M. du Deffand n'est pas du noml^re; il v a une religieuse de Foutevrault, qui s'appelle Tavaimes; un président du présidial d'Abbeville, qui a un habit d'écarlate galonné d'or avec des franges : rien n'est plus magnifique ni plus convenable au lieu et à la saison. On nous l'avait annoncé pour un gros joueur, et qui serait ravi de faire notre partie et de quitter le petit jeu qu'il avait été forcé de jouer. En effet, il a joué aujourd'hui au piquet au liard, et a consenti que sa femme jouât au quadrille au douze sous, à condition qu'il n'v aurait point de queue ; mais quoiqu'elle ait gagné un petit écu, il y aura une réforme , et demain nous ne jouerons qu'au deux ou trois sous. Tout ce que je vous mande là n'est-il pas bien intéressant ? Cela est affreux, et en voilà cependant pour deux mois. Nous espérons ^I. et madame deRosambeau, je voudrais qu'ils y fussent. Bonsoir, je vais essayer de dormir. Je reprendrai demain mon griffonnage.

Mercredi, à onze heures.

Je n'ai point dormi; mais comme rien n'a encore paru, j'ai pris une pinte d'eau qui m'a très-bien passé : je sens que je dînerai avec appétit ; cette après-dinée j'irai faire des visites, et j'espère que je pourrai me coucher et m' endormir de bonne heure. Il n'y aurait pas de malheur plus grand que d'avoir ici des insomnies. Je n'ai point encore eu de nouvelles de Formont; je n'ose espérer de l'avoir sitôt; je n'ose pas me flatter

' Fameux médecin du temps. (L.)

DE MADAME LA MAP.QnSE DU DEFFA>"D. 19

non plus de recevoir aujourd'hui de vos nouvelles; la poste cependant vient ici et part tous les jours , tout le monde au moins m'en assure. Je crois que vous supportez patiemment mon absence ; mais ce que je ne veux point croire, c'est que vous ne souhaitiez pas mon retour; je n'écouterai sur cela aucune idée triste : ce que j'ai sous les veux est trop peu agréable pour y ajouter encore des malheurs qui seraient peut-être chimériques. Vous me direz pour me rassurer tout ce qu'il faudra me dire, et je me laisserai volontiers persuader. Bonjour, je vous souhaite autant déplaisir que j'ai d'ennui.

LEÏTUE 10.

LA MÊME AU MÊME

Jeudi 5 juillet.

Enfin, me voilà débredouillée de toute façon. Premièrement, pour suivre les dates, ce que j'attendais est arrivé cette nuit, je m'en porte bien et je serai, Dieu merci, en état de commencer mes eaux, dimanche ou lundi. Secondement, j'ai reçu deux lettres pendant mon diner. ]Xe croyez point que j'en use comme avec les romans, ce n'est qu'eux que je prends par la queue; je les ai lues selon leurranjj : celle de lundi est ravissante, elle m'a fait désirer plus vivement Formont ; car c'est un surcroît de plaisir que de lire avec quehju'un des choses gaies et agréables. Notre Pecquignv n'a pas ce genre-là, elle n'y entendrait rien; elle veut toujours savoir qui l'a pondu, qui l'a couvé : c'est un esprit profond, mais nullement ^rac/e?/.r\ Faites-moi des récits sans fin, sans cesse : c'est une œuvre de charité; si cela ne vous divertit pas, faites-vous-en un devoir, et ce sera le mieux pour moi ; car je sais avec quel acharnement vous les remplissez. Ce que vous me mandez du pauvre Mertrud m'afflige et m'inquiète ; vous n'êtes pas homme à oublier que vous m'en avez parlé, et à ne m'en plus rien dire, si vous en aviez des nouvelles ; il faut de la suite dans vos lettres; pour les miennes, elles ne doivent et ne peuvent être que des bâtons rompus. Je n'ai pas \e courage de vous parler de nos compagnies, il n'y a pas le mot pour rire; je ne sache que Fallu ' qui en put tirer parti pour en faire une lettre plaisante. Je ne saurais étudier

* Ami (lu président Hénault, conseiller an Pailement, maître des requêtes, intendant, etc. (L.)

20 CORRESPO:SDANCE COMPLETE

des {^ens plats et sots, et le plus (;rand bien dont je jouisse en leur absence, c'est de n'y plus penser. Ils me sont cependant bons à quelque chose, à me faire voir la Pecquigny de meilleur œil. Je suis aujourd'hui bien moins noire qu'hier; premièrement parce que j'ai bien dormi, et secondement c'est que je commencerai bientôt les eaux, qui, jointes au ré{;ime que j'observe, me feront vraisemblablement {jrand bien. J'ai reçu aujovu-d'hui une lettre de madame de Luvnes, dont je suis fort contente; quand vous la verrez ,. ne lui dites point (|ue la Pecquifjnv me déplaît; il est dangereux de lui dire ce qu'on pense; ce sont des armes qu'on lui donne contre soi, et dont elle fait usage selon son caprice; dites-lui seulement qu'il ne vous paraît aucun enjfouement de ma part, que j'en parle fort bien,. mais que vous doutez qu'il se forme jamais une liaison fort intime entre nous.

Mandez-moi toutes les nouvelles, même les politiques; cela m'établit une supériorité dont je profite pour ne me point lever de mon fauteuil, pour ne point faire de visites, etc.

Il est arrivé ici deux trains : l'un est une madame de Montigny, trésorière, dit-on, des Etats de Bourgogne; l'autre M. et madame le Ny : ceux-là déljarquent dans la minute; je ne connais ni leurs titres ni leurs dignités.

Je n'ai nul regret aux Lettres de Bayle, je les ai lues, mais je ne me console point d'avoir lu Painela ' ; ce serait une vraie ressource ici. S'il v a quelque nouveauté, je vous prie de me l'envoyer; vous ne sauriez croire le plaisir que cela me fera. J'ai vu avec douleur que j'étais aussi susceptible d'ennui que je l'étais jadis; j'ai seulement compx'is que la vie que je mène à Paris est encore plus agréable que je ne le pouvais croire, et que je serais infiniment malheureuse s'il m'y fallait renoncer : concluez de là que vous m'êtes aussi nécessaire que ma propre existence, puisque, tous les jours, je préfère d'être avec vous à être avec tous les gens que je vois : ce n'est pas une douceur que je prétends vous dire, c'est une démonstration géométrique que je prétends vous donner.

Il V a une phrase commencée et aljandonnée tout de suite

' Paméla, ou la Vertu récompensée ^ par Ricliartlson (Londres, 1740, 2 vol.), traduit en 1742 par l'abbé Prévost, 4 vol. in-12. Ce roman faisait jjrand bruit, non pas tant à cause du f[enre sentimental <ju"il inaugurait, qu'à cause de la polémique dont il était l'objet. (V. Journal de police, à la suite du Journal de lîaibi.-r. t. YIII, p. J58.) (L.)

dans votre }iremiere lettre, qui me paraîtrait fort intéressante, si je la pouvais prendre pour autre chose que pour un tovu' de rhétorique que vous entendez fort bien. Enfin, quoi qud en soit, divertissez-vous en mon absence, je le veux, j'y consens, etc.; mais écrivez-moi souvent.

On n'a point ici de délicatesse : ce lieu ressemble assez au pavs de Rliadamistc, mais il ne donne point des mœurs pareilles aux siennes ; la jalousie ne me fera pas vous poi{;narder par précaution : ce mot de précaution m'avise que je m'y prendrais aujourd'hui un peu tard. Adieu.

LE PRÉSIDENT IIÉXAUI.T A MADAME LA MARQl ISE DU DEFFAND.

Mcrircdi 4 juillet.

Mertrud est retrouvé, après s'être si(;nalé à Plombières et avoir i^wérï sur sa route, ainsi que les apôtres, tout ce qu'il a rencontré : il vole, en arrivant, à de nouvelles conquêtes, et est parti, à la vérité, en pot-de-chambre, [)our Versailles, où le contrôleur l'attend. Il m'a rapporté une lettre de M. de Nivernois , où l'on ne peut rien ajouter à la satisfaction dont il est, de la manière dont Mertrud l'a conduit. Il ne lui a pas laissé prendre les eaux comme aux autres malades; il s'est occupé, avec des recherches continues, à suivre l'effet des remèdes , et enfin son malade est guéri. Il ne me dit pas un mot dans sa lettre de celle que je lui ai écrite, mais il me charjje de bien des compliments pour vous. Ce qui a été cause du retardement de Mertrud, c'est ([u'il a des parents auprès de Langres, qu'il a été voir; mais cela n'aura servi qu'à le rendre encore plus célèbre , car toutes les provinces vont être remplies de son nom et des perquisitions (|ue l'on va faire de sa personne.

On disait hier un nouvel arrangement des finances qui me parait bien vraisemblable; M. le contrôleur général reste, et Boulogne signe et rapporte pour lui ' : d'abord on disait qu'il était contrôleur général , mais je crois que cela se réduira à cela, et c'est bien assez. On en parlait déjà il v a deux jours, et cela se confirrre. Vous me demanderez pourquoi je n'ai pas vu le D... et vous aurez raison; mais je l'ai cherché régulièrement

1 Premier commis cl(.'s finances, intendant des finances en mai 1744, puis rontrOleur jjénéral. (L.)

tou-s les jours deux fois, sans avoir entendu parler de lui; je le verrai pourtant ce matin. Le Belle-Isle nie parait perdu, mais l'Etat l'est avec lui.

Je ne vous pai-lerai ni guerre ni politique, parce que cela vous ennuie et moi aussi. Vous saurez seulement que M. de Belle-Isle offre de servir sous M. de Brojjlie, comme un simple volontaire. Tout l'avantage est resté à ce dernier. C'est ^lontmartel qui a fait l'arrangement de Boulogne, s'il est vrai; car ce n'est encore qu'un bruit, lequel peut avoir du fondement, et être encore cliangé. Je vais ce soir à Athis avec MM. tle Maurepas et Pont de Vevle ' ; je compte que j'aurai des nouvelles à vous mander.

Je viens à vous : je pense que s'il n'est rien survenu, vous aurez, aujourd'hui commencé à prendi'e des eaux ; le temps ne fut jamais si favorable , car, s'il vous traite comme nous , vous devez étouffer. J'ai bien de l'impatience d'apprendre comment se tourne votre nouveau ménage; je ne doute pas de l'envie que l'on aura de bien faire, et comme vous n'êtes pas si méchante que vous le crovez, vous v serez sûrement sensible.

Je reviens à Mertrud : je commençais à lui trouver quelque chose de funeste dans la phvsionomie, et je ne m'éloignais pas de croire à la métoposcopie.

JJ'Ode de Voltaire s'est multipliée à l'infini : tout le monde la trouve insensée; les belles strophes, où 1 on trouve même à gloser et où l'on croit entrevoir de l'épigramme , sont novées dans six ou sept, dont il v en a en effet d'inintelligibles. Madame de Mailiv a trouvé très-ridicules les lettres de MM. de Luxembourg et de Boufflers, que l'on lui a lues, et il paraît que de ce côté-là la chance a totalement changé; mais qu'est-ce que tout cela nous fait?

Madame d'Evreux arrive dans le moment; toutes les bêtes se portent bien et elle aussi : elle me remet une lettre de monsieur votre frère, que j'ai pris la liberté d'ouvrir, comptant que j'y trouverais des nouvelles, et bien sur qu'il n'y a rien que vous ne m'eussiez montré; je le plains de son état et de sa position, car, si ce que l'on dit est vrai, ils pourraient être attaqués.

Je ne vous mande rien de mes occupations : le chaud est si grand, que je ne soi's de chez moi qu'à huit heures du soir.

1 Antoine de Ferriol, comte de Pont de Vevle, tils aîné de niadnnie de Feniol, sœur de madame de ïcncin, né à Paris le l'^' octobre 1697, mort le 3 septembre 1774. (L.)

DE MADAME LA MARQUISE DU DEFFA?sD. 23

J'allai hier à Auteuil. A dire vrai, je commence à m' ennuyer déjà beaucoup, et vous m'êtes un mal nécessaire; il y aurait bieii de la métaphvsi([ue à faire sur cela, mais vous ne l'aimez [)as mieux que la politique. Ce qu'il v a de vrai, c'est que l'idée de la liberté m'est Leaucouj) plus chère que la liberté même, et que dans le temps où je suis avec vous avec le plus de plaisir, la pensée que je ne serais pas le maître de n'y être pas, si j'avais autre chose que je crusse devoir faire et qui me fût moins agréable, cette pensée trouble mon bien-être; cela revient à ces deux vers admirables de Cornélie, que vous trouvez si mauvais :

Et no pouvant souffrir la honte d'un lien,

11 voudrait être au uioiii^ libre de n'aimer rien.

Bonjour, tâchez de me donner des nouvelles agréables de votre santé, c'est ce qui peut me faire le plus de plaisir.

MADAME LA MARQUISE DU DEFFAND A M. LE PRÉSIDENT HÉNAULT

Vendredi, 6 juillet.

Je suis ravie que Mertrud soit retrouvé, et de ses brillants succès. J'eus hier la même pensée que vous : il me semblait qu'il avait quelque chose d'assassinat dans la physionomie. Je vous ai écrit hier une grande lettre, ainsi vous n'aurez qu'un mot aujourd'hui. Tous vos sentimeiits pour moi sont d'autant plus beaux, qu'il n'y en a pas un qui ne soit naturel. Je crois ce que vous me dites, que le plaisir d'être avec moi est toujours empoisonné par le regret ou la contrainte où vous vous hgui'ez être de ne pouvoir pas être ailleurs. Il serait bien difficile de pouvoir contenter quelqu'un de qui le bonheur ne peut être que surnaturel. Tout ce que je vous conseille, c'est de profiter pleinement de mon absence, d'être bien aise avec vos amies, et de garder vos regrets pour les changer en plaisirs simples et vrais, quand vous me reverrez. Pour moi, je suis fâchée de ne vous point voir; mais je supporte ce malheur avec une sorte de courage, parce que je crois que vous ne le'partagez pas beaucoup, et que tout vous est assez égal ; et puis je songe (jue je ne vous tyranniserai pas au moins pendant deux mois.

Je n'ai encore eu ni vent ni voie de Forment. Il m'est cependant bien nécessaire ; car la compagnie d'ici est pire que s'il n'y

en avait pas. Notre ménafje va couci, couci. Madame la Roche nous fait mourir de faim : il est impossible d'être moins entendue. Nous ne donnons ni ne donnerons un verre d'eau à personne, à moins qu'il n'v ait meilleure compa{fnie.

Adieu : divertissez-vous bien, je vous le conseille de tout mon coeur. Voyez beaucoup vos amies; ne craijjnez point de prendre une habitude que je j)uisse di'ran{5;er : le (jenre de vie que je pourrai l)ien mener à mon retour détruira peut-être toutes les idées de contrainte que vous vous faites de vivre avec moi. De plus, je vous avoue, je ne suis pas tyrannique par caractère, et je ne sache personne que je voulusse contraindre. Je ne me crois pas plus mauvaise que je le suis, et je vais plus au-devant de ce qui convient à madame de Pecquigny que vous ne pouvez vous l'imaj^iner. Il v a des cas particuliers où l'on exi.;|e; mais vous savez bien quels ils sont. Gomme cela vous est insupportable, et que vous me l'avez bien prouvé, je me crois parfaitement corrijjée.

Adieu. Dites-vous bien que vous avez la clef des champs, et ne crai^juez pas que je veuille jamais la reprendre; comme vous avez toujours un passe-partout, j'en connais toute l'inutilité.

Est-ce que les Harangues ' ne paraissent point encore?

Vendredi, 6 juillet.

Je vous avoue que cela commence à me paraître surnaturel : il y a six jours que vous êtes partie, vous êtes à viu{]t-huit lieues de moi, et je n'ai point encore entendu parler de vous. J'en suis inquiet, et si je n'ai point de nouvelles aujourd'bui, je ne sais pas ce (ju il faudra faire pour en avoir. Je m'en prends toujours aux postes, qui peuvent n'être pas très-régulières dans une traverse; car enfin si vous étiez incommodée, ou vous m'auriez écrit un mot, ou mademoiselle d'Evreux s'en serait chargée, ou madame de Pecquigny aurait bien voulu me le faire savoir. L'imp^itience raisonne toujours mal et ne prévoit pas tout. Cependant j'imagine que la poste ne part pas tous les jours, que vous serez arrivée le lundi fort tard, que vous aurez écrit le mardi fort tard aussi, que c'est le mardi jour de poste,

* Les Harangues au Roi, à l'occasion de la paix. (L.)

et qu'après cela il n'en part plus que le jeudi, et qu'ainsi je pourrais recevoir aujourd'hui une lettre de mardi.

Je ne vous écrivis point hier, parce que je revins fort tard (yAthis, où j'étais allé le mercredi avec M. de IMaurepas et Pont de Vevle. 11 prit en arrivant un ora[|e des plus violents (pie j'aie vus. Ce qu'il y eut de plus fâcheux, c'est qu'il fut accompagné de fjréle grosse comme des halles. On allait en hateau dans toute la maison, et on fut ohligé de se réfugier en haut. Voilà trois orages qui ont ruiné tous les environs de Paris , vignes , hlés, cerises, etc. C'est une désolation générale, et nous n'avions pas hesoin de cela.

M. de Belle-Isle reste à Tannée, et il y a ici des gens qui pensent (pi'il est mieux que jamais , et que son apologie est portée en droiture aux dépens des plus hauts chênes. On ne comprend rien à tout ce (pii se passe : tout est en soupesons , rien ne paraît stahle, et les cèdres tremhlent. Quand je dis que M. de Belle-Isle reste à l'armée, c'est-à-dire qu'il y reste avec M. de Broglie, sans (pie, sur toutes leurs divisions, on ait pris d'autre parti (pie de leur mander de Itien vivre enseml)!e.

Mertrud a vu le contrôleur général ' : il a été enfermé avec lui, tète à tète, une heure et demie, et le résultat a été que Mertrud l'entreprenait, sans qu'il ait pu obtenir que Silva ait été appelé en consultation : seulement il a rendu compte à Helvétius, qui a tout éprouvé; Mais Mertrud a la seule confiance, et nous le verrons hientùt fermier général. Il m'a rendu compte de l'état du malade : il ne pense point du tout qu'il soit sans ressource, et je crois qu'il est persuadé qu'il le guéi'ira.

Connue je me promenais hier, sur les huit heures du soir, dans le Palais-Roval avec M. d'Argenson, mon laquais vint me dire que madame de Luynes avait vu mon carrosse dans la grande cour, et rpi'elle demandait à me voir. J'v allai, et je la trouvai dans le jardin, qui venait à moi avec M. de Luviies et madame de Chevreuse. Je lui demandai par quel hasard elle était à Paris, et depuis quand. Elle y était de mardi au soir, où elle était venue joindre M. de Luvnes qui arrivait de Clioisy. Vous jugez bien du cri que je fis de n'eu avoir pas été averti. On se justifia de son mieux : on devait aller le mercredi à Saint- Maur; l'orage en avait empêché, etc. Madame de Chevreuse

1 Philiheit Ony, contrôleur {jéiiéral des tiiiancPS peiulaiit fjnatorzc ans, remertié en diiceinhre 1745, remplaoé par .M. Macliaiilt d'Arnouville, mort, âgé d'^ soixante ans, vt\ i.o\ cmiIhc ]/ V7. 'L.l

26 CORRESPONDANCP: COMPLETE

venait de reccvoii- une lettre de sou mari, par lafjuelle il lui mande que les Autrichiens sont vis-à-vis d'eux. Ainsi nous aurons nouvelle d'une action ou d une retraite. On ne sait quel parti prend le roi de Polofjne; il parait pourtant qu'il ne nous abandonne pas encolle. Il fait, dit-on, marcher vinjjt mille honimes, et il offre d'y en joindre quinze autres que nous paverons, sous la condition que quand ces trente-cinq mille hommes auront joint M. de Hro{jlie, on marchera sur-le-champ aux Autrichiens pour décider cette trop longue querelle. Cependant tous les écrits publics sont remplis du mépris de nos armes; et, pour le fait, les An^jlais viennent de nous brûler cinq {jaléres espafjnoles dans un de nos ports de Provence. Leur but, c'est de nous insulter à tel point qu'ils nous fassent agir contre eux, parce qu'alors les Hollandais (avec lesquels ils ont traité de lijjue défensive) ne pourront s'empêcher de se déclarer. Une autre insulte plus marquée, c'est qu'ils ont arrêté un bâtiment qui portait trois cents Français qui allaient relever le ré{;iment de l'Auxerrois qui était dans INIonaco, et qu'ils ont refusé de les rendre.

Madame de Luvnes me prit hier à part, et me dit qu'elle n'avait pas le courage de demander im con{fé pour monsieur votre frère, et qu'elle vous avait écrit pour savoir votre dernière résolution. Je lui dis que vous n'en aviez point d'autre que de demander un congé, parce que monsieur votre frère n'était pas en état de se remuer, et qu'il fallait qu'il commençât par se guérir avant de pouvoir faire sou métier.

M. de Luvnes me dit que l'on se préparait à un vovage de Dampierre. Je le priai bien de me faire avertir. M. d'Argenson, qui s'était joint à nous, fut aussi invité, et puis les grands partirent bien vite pour aller trouver M. de Baveux qui était arrivé à Versailles le matin, couvert des lauriers de Toulouse ^

Au moment que je vous écris, il fait un tonnerre affreux. Mademoiselle de Tourbes est mieux, et Silva conmience à croire qu elle n'en mourra point. On n'a point encore de nouvelles de la mort du vicomte de Rohan. Le prince Cantimir

^ Paul d'Alljert de Luynes, évoque de Baveux, frère du duc, auteur des Mémoires , était allé à Toulouse solliciter le jnjjeinent d'un procès important engagé contre madame de Cavius. « Il s'agissait, dit le duc, de terres en » Languedoc faisant partie de la donation faite par madame de Saissac à " M. de Grimherghen et par ^L de GrimLerglien à mon fils. » (^Mémoires, t. IV, p. 176.) (L.)

DE MADA:\IE la marquise Dr DEFFAiND. 27

donne une grande fête mercredi pour le couronnement de sa maîtresse. Madame de Maiily a un meuble charmant à Choisy. Meuse est resté à Versailles avec la {joutte. Savez-vous ce qu'a fait d'Argenson l'aîné? Il a fait donner une assignation à l'Altesse royale, de la part de son iils, pour la succession de la reine d'Espagne. L'Altesse royale ne se tient pas de colère, et mon avis est que, pom- réparation de cette insulte, elle le fasse chasser ' .

Adieu. Je m'imagine être en péché mortel quand je vous écris, et le tonnerre redouble.

Je vous parlerai une autre fois de Meudon. Madame de Chevreuse ne saurait s'empêcher de trouver un peu extraordinaire le voyage de M. de Pecquignv. Que voulez-vous... elle sait... bien... ce n'est pas son opinion.

LE MÊME A LA MÊME

Samedi, 7 juillet.

• Voilà la chose du monde la plus incroyable : je ne reçus qu'hier vendredi , G du njois, à cinq heures du soir, votre lettre datée de Forges, de lundi 2 à deux heures et demie après midi. Je me creuse la tête pour comprendre ce que cela veut dire, et à la fin j'imagine que c'est que les lettres ne paitent de Forges que trois fois la semaine, le lundi, le mercredi et le samedi; f[ue, m' ayant écrit le lundi après midi, la lettre n'aura parti que le mercredi, au moyen de quoi je ne recevrai de lettre de vous que demain ou a[)rès. Je vous avoue que cela est fort désagréable.

Vous me chargez de faire un extrait de votre lettre pour madame de Flamarens. J'ai trouvé plus court de la lire hier à M. de Cereste qui soupa chez moi, et qui doit la voir aujourd'hui; mais comme vous lui avez écrit mardi, elle^aura peutêtre reçu votre lettre aussitôt que moi.

Enfin donc, vous voilà à Forges, arrivée saine et sauve : vous avez pris le seul ])arti raisonnable (de ne pas coucher à Pontoise). Votre maison ne vous déplaît pas, vous avez votre lit et votre fauteuil; en ajoutant à cela un verrou, vous n'aurez

1 V. Mémoires (le d'Aigen<;nn, éilit. lî.-.thniv, t. IV, j). 17; |)ar ce testament, le duc d'Orléans était institué léjjataire universel et la mère oubliée. (L;.

28 CORHESPONDANCK COMPIJiTP:

à craindre ni les incursions du he\ esprit, ni les entreprises conjufjales. Prenez-v parde, au moins, les eaux de Forjjes sont spécifiques, et ce serait l»ien le diahle d'être allé à Forges pour une grosseur, et d'en rapporter deux.

Je vis hier madame de Mirepoix, qui arriva dans la loge où j'étais, avec le cJievalior de iWancas. KJle me demanda si elle aurait encore le temps d aller à Forges, et je lui représentai c|u'elle mettrait la charrue devant les bœufs. Son mari n'est pas encore parti, et elle se flatte qu'il ne partira point. J'eus hier à souper tous les Maïu'epas présents et à venir; car je tic o'ois pas qu'il en .sui-vicnnr : des Pierrots, d'Aimiont, Pont de Veyle, etc. Le d'Argenson y vint, <pii fut caustique, faute d'appétit. Gela se passa d'ailleurs assez hicn. L'esturgeon était gâté, le souper assez médiocre, le temps parfait; mais les dames, qui sont toutes Hamadrvades, n'osant pas se commettre à se promener dans le jardin, <|ui était charniant. Je vous avoue (pie j'aurais bien troqué tout cela contre vous toute seule. On refforgea de politique dans des téte-à-téte, et on ne dit que ce qu'on a dit cent fois. Voilà pourtant ce que l'on appelle le monde.

M. de Cereste a bien ri à l'article de M. du Deffand. Je meurs d'impatience de savoir ce (jui en est; mais je n'ose m'en flatter, et puis, qu'on vienne trouver les rencontres de comédies hors du vraisemblable! Si cela était pourtant, qu'en feriez-vous? Je m'imagine qu'il prendrait son parti et qu'il ferait une troisième fugue'. C'est pourtant une plaisante destinée que d'avoir un mari et un amant qu'on retrouve comme cela à tout moment, et que l'on quitte de même! N'avez-vous pas quelque pressentiment sur son compte connne sur le mien? Moi, c'est Momus fabuliste-^ lui, ce doit être quebpie opéra de La Coste, ou quebjue tragédie de Pellegrin.

Il ariùve un grand chagrin à la petite Forcal(|uier : toutes ses emplettes étaient faites pour partir pour Versailles, et ce devait être aujourd'hui, et justement, la vieille d'Antin se meurt; et^voilà la présentation différée de trois mois. On m'a dit que le Forcalquier commençait à trouver que Ton parlait trop d'italîen, et qu'il v avait eu de l'aigreur.

Vous avez donc enfin trouvé votre maître dans le genre du naturel, ou, pour mieux dire, on a contrefait votre édition. Je ne vois pas que cela soit embarrassant le moins du monde : vous n'avez qu'à faire comme le maître à danser de mademoiselle de

1 La seconde est incontée p.ir mademoiselle Aïssc. Lettres, p. 189;i 191. (L.)

Tourbes, cliercher; je vous promets que vous pouvez la metlre au pis. Sérieusement , il n'y a qu'à répondre à toutes les fantaisies par en i-ire et par dire que vous les trouverez excellentes, pourvu que l'on vous permette, de votre côté, de suivre les vôtres; car c'est ainsi que, par grandeur d'àme, vous nommerez les vues sages, droites et uniformes qui déterminent vos actions.

Yoilà deux lettres ([ue je vous envoie, l'une de monsieur votre frère, et l'autie de madame de Saint-Pierre' ; je n'ai ouvert ni l'une ni l'autre.

11 est fâcheux que la fatigue ne fasse que vous échauffer le sang, et ne vous procure point de sommeil; mais quand les eaux auront commencé à vous rafraîchir, cela se retrouvera, et la nécessité de se coucher de boime heure, jointe au régime et à un peu plus d'exercice, doit vous remettre du calme.

On disait hier que le contrôleur généi'al avait ou une mauvaise nuit, et on se moqua bien de moi, de liurjuiétude où j'avais été pour JMertrud, et de ce que j'avais entrepris cette cure. En tout cas, si cela ne fait pas le médecin, cela fera le guérisseur malgré lui.

Je compte que vous m'accuserez la réception de mes lettres. Je crains l'irrégularité des postes ; celle-ci est la cinquième depuis votre départ; surtout n'ayez pas l'indifférence de les laisser traîner.

Vous me demandez des nouvelles de ma santé; elle est assez bonne, mais je mange trop, et je fais tous les matins un vœu de moins manger lé soir, que je viole à chaque souper : hier, quand tout le monde fut en allé , je me promenai une heure tout seul dans mon jardin.

Bonjour, je vous embrasse, et je vous recommande sur toutes choses de vous bien ménager.

Je ne vous parle point de guerre, parce qu'il n'v a j)as ici la moindre nouvelle. On a commencé à plaider avant-hier le procès de d'Ussé.

A'ous ai-je dit que la maréchale de Yillars me demanda de vos nouvelles quand j'y allai souper"? Elle revient mercredi, pour ne j)lus retourner qu'à la fin d'août. La comtesse d'Estrées se meurt °.

1 Tlii'rèse ColIxTt di^ Croissv, snpur du marquis de Torcy, niaiiéc le 5 janvier 170'faii duc de Saint-Pienc, grand d'Espajine. Elle niomut on 1700.(1..) - Elle ne tarda pa.s à niouiir le 21 juillet 1742. Elle était sœur de madame

Olivier', que vous avez vu en cheveux naissants pendant le PTand froid, a repris la perruque ces jours-ci, au {jrand étonnement de Cereste, qui l'a trouvé fondant en eaii. Voilà toutes les nouvelles que je sais. Mes deux berceaux sont finis, et ils feront fort jjien; je les trouve mieux proportionnés que les autres.

MADAME LA MARQl ISE DU DEI FAND A M. LE PRÉSIDENT IIÉNAXLT. -

8 juillet.

J'ai été ce matin à huit heiu'es à la fontaine, j'y ai eu grand froid; il est vrai qu'il v a deux chambres ou l'on fait faire du feu, et j'en ai usé. La compa^jnie y est terrible; je n'y trouvai qu'une dame d'Orléans qui m'ait intéressée, parce que sa maladie a quelque rapport avec la mienne. Il v a ici une madame la C. de Tienne qui est invisil)le; elle ne fait ni ne reçoit de visites; elle ne va point à la fontaine, et c'est la seule que je voudrais connaître. Elle a une {grosseur ou squirrhe; je ferai des bassesses pour obtenir une entrevue. Nous donnons aujourd'hui un festin : nous nous y sommes déterminées, pour n'être pas prises en aversion; nous en donnerons encore un autre, et nous aurons eu tous les haljitants de Forges qui ont figure iiumaine; après quoi, il n'en sera plus question, et notre prétexte sera que n'ayant point d'heures réglées pour nos repas, et ne mangeant pas même toujours ensemble, nous ne pouvons aller dîner dehors ni en donner. Quand madame de Rosambeau sera ici, nous verrons comment elle s'v prendra, et si l'on pourra faire société avec elle.

La nôtre va bien présentement, et ira toujours de même; c'est une chose facile de vivre avec des gens qui sont obligés au même régime : à l'égard d'autres convenances, en n'en cherchant pas on en trouve assez, ou bien Ton s'en passe.

Que dites-vous des lettres de Meudon? Elles me scandalisèrent plus peut-être qu'elles ne le devraient, et j'y fis hier

de Clioiseul ; elle est morte sans enfants de la poitrine. C'était une demoiselle Champagne. (Mémoire.': du duc de Luynes, t. IV, p. 194.) (L.)

1 Olivier (Jean), littcratem- français, né en 1722, à Paris, mort le 1" février 1748. On a de lui des épigrammes, des odes, adressées au prince de Conti et à M. de Maupeou, et deux ouvrages intitulés : Essai histori(fue sur le Louvre et La Métempsycose , etc. (L.)

DE MADAME LA MARQUISE DU DEriA>D. 31

sur-le-champ la réponse que je vous ai envoyée; mais comme je me défie de mon premier mouvement, je m'en suis rapportée à vous : mais ne trouvez-vous pas cette plaisanterie d'un esprit morfondu? Est-ce comme cela qu'où écrit à ses amis, quand on doit avoir quel([ue inquiétude d'eux et qu'on y prend intéiét? Et puis est-il bien d'accabler de ridicule une femme avec qui je suis oblif^é de vivre? Encore si c'était chacun séparément qui m'eût écrit les mêmes choses! mais c'est une assemblée en forme, où chacun place son épigramme. Enfin, je crois bien que ma lettre est trop forte, et que vous ne l'aurez pas euvovée; mais je veux cependant qu'ils sachent que je ne suis pas contente d'eux.

Ce diiiKiiu'lie, à sept heures du soir.

Ma lettre a été interrompue par notre compagnie de dîner; nous avions six convives : voulez-vous savoir qui? M. et madame la présidente de Bancour, le chevalier de Sommery, M. Leroy, mademoiselle Desmazv, madame de Tavannes. Nous leur avons fait fort bonne chère; après quoi j'ai joué au quadrille, ensuite j'ai été me promener dans la forêt en carrosse; on est à chaque pas eu danger de la vie, je n'y retournerai plus; ensuite je me suis promenée à pied aux Capiicms : toutes les deux promenades avec madame de Tavannes et madame de Bancour, qui sont les seules à qui l'on puisse parler.

Madame de Pecquigny va tous les jours à cheval avec mademoiselle Desmazv, qui est une espèce de Cent-Suisse de soixante cms. Madame de Bancour a trente ans, elle n'est pas vilaine; elle est très-douce et très-polie, et ce n'est pas sa faute de n'être pas plus amusante; c'est faute d'avoir rien vu : car elle a du bon sens, n'a nulle prétention et est fort naturelle; son ton de voix est doux, naïf et même un peu niais dans le goût de Jeliot' ; si elle avait vécu dans le monde, elle serait aimable: je lui fais conter sa vie ; elle est occupée de ses devoirs , sans austérité ni ostentation; si elle ne m'ennuyait pas, elle me plairait assez.

Madame de Tavannes n'est pas bête; elle a plus l'air du monde, et sent sa fille de condition : elle me conte ses re{;rets de la mort de son al)besse , la peur qu'elle a de madame de Mont-

^ Pierre Jélyotte, célèbre chanteur français, né près de Toulouse en 1711, mort à Paris en 1782. (L.)

morin, tout ce qui se passe à Fontevrault; mais tout cela est bien prés d'être épuise.

Pour nos hommes, ils sont affreux, et surtout le président de Bancour, qui a à Paris je ne sais combien de comtesses et de marquises qui sont ses cousines; qui connaît particulièrement M. deRanibures, sur le crédit du(|uel il fonde de (grandes espérances. Il sait des particularités sinjjulières sur toutes les choses dont on parle; M. de Gaumont, le conseiller d'Etat, lui a confié des choses importantes; il nous tire par la manche pour nous dire à demi-voix qu'il veut nous foire part d'une réponse fort plaisante que lui fit un jour un savetier ; il lui demandait quel était son métier : Je suis cordonnier mineur, lui dit-il; il trouva cette réponse extrêmement comique, ainsi du reste ; mais il compte vivre beaucoup avec madame de Pecqui- (jnv et moi, quand il viendra à Paris. J'ai cependant beaucouj) baissé de considération auprès de lui, parce que j'ai eu l'imprudence de lui apprendre que je n'avais point d'équipage; mais comme il avait quelque disposition à faire cas de moi, il veut croire que c'est j)arce que je neveux pas en avoir.

Ce liiiuli 9, à une heure après-midi.

Je reçois deux de vos lettres tout à la fois , celle de vendredi et celle de samedi; j'aurais dû recevoir hier celle de vendredi, mais je sais ce qui en a causé le retardement, et cela n'arrivera plus : à l'égard des miennes, je n'v comprends rien; on les porte tous les jours à Neufchâtel, d'où elles partent tous les jours pour Paris. Gomme les premiers jours il n'v avait point de lettres qui vinssent ici de Neufchâtel , on pouvait bien n'^ pas porter les nôtres; mais ce qui me confond, c'est que cela n'aurait dû faire de retardement que pour les premières, et vous en auriez dû recevoir plusieurs à la fois. Quoi qu'il en soit, écrivez-moi tous les jours, je vous écrirai de même; je recevrai les vôtres régulièrement, et comme vous ne devez pas être inquiet de ma santé, la date des miennes doit vous être assez indifférente. Je vous écrirai tantôt, et je ne fermerai ma lettre que demain matin. Je finis celle-ci pour qu'elle puisse être portée tout à l'heure à Neufchâtel. J'ai été à la fontaine, je m'en porte bien, et j'espère que les eaux me feront de bons effets.

Je reçois un mot de Formont de vendredi, qui m'annonce son arrivée dans huit jours. Je l'attends un peu impatiemment.

Qu'est-ce que c'est que le voyage de iSI. de Pecquigny ? Est-ce qu'il revient ici? Mandez-moi naturellement de quoi il s'agit : sa femme n'en a pas encore reçu la moindre nouvelle.

8 juillet.

J'avais imaginé de ne vous point écrire aujourd'hui, dans l'indignation ovi je suis de la poste. Je ne reçus point hier de lettre de vous, et celle que je reçois dans le moment, datée du mardi et du mercredi, me remet en train; mais il tauthien que la poste ne parte pas tous les jours. Yoilà un heau plaisir de recevoir une lettre datée de quatre jours, quand on pourrait et on devrait en avoir de la veille ! Voici ma sixième. Ne montrez pas ce que je vous ai écrit de politique , surtout ma dernière lettre. Tout est ici dans la plus profonde obscurité, et je crois que cela vient de ce que tout le monde, je dis tout le monde, a peur. Le contrôleur va plus mal : il est impossible qu'on ne prenne un parti. Boulogne est retourné aux Marionnettes ; mais on ne nomme personne. Notre ami se trouva un peu mal chez moi avant-hier au soir : il avait trop bu de bière. Nous allâmes hier nous promener à Auteuil : il était faible, parce qu'il avait pris les eaux de Vais le matin. Je revins de là souper chez le président Chauvelin. Paris est bien grand, et les mœurs du quinzième siècle ne sont pas plus différentes de celles du dixhuitième, que celles d'un quartier à l'autre. On parla de Le Normant ', et on dit qu'on avait beau dire que c'était un homme de bonne compagnie, qu'il s'en fallait bien qu'il fût aussi agréable à table que dans son cabinet ; qu'il y avait bien des gens qui se vantaient d'avoir soupe avec lui , ou qui se le promettaient, mais que c'était par air. Voilà ce que je vous rends pour votre président d' Abbeville. Vous comprenez bien que tout cela se disait pour me montrer que l'on avait du monde; et moi, comme le Pétrone du siècle, je souriais finement sans vouloir porter un jugement qui aurait écrasé le pauvre Le Normant. Tout cela fait pourtant que je me couche de meilleure heure.

Ne soyez point inquiète de ne pas dormir : on ne change

' Célèbre avocat du temps. (L.)

3V CORRESPONDA>'CE COMPLETE

point (le demeure et de lit impunément; mais comptez que vous dormirez, et persuadez-vous que votre ennui ne sera pas perdu, n'y eût-il que la reconnaissance que j'ai du soin que vous prendrez de vous.

Je suis fâché que nous n'avons pas eu M. du Deffand pour vinpt-quatre heures, cela nous aurait fourni des événements.

Je sonf^e que c'est vieillir ses lettres que de répondre à celles que l'on reçoit, parce qu'on ne se souvient plus de ce qu'on a mandé, excepté seulement les articles essentiels.

Voilà qui est surnaturel, et je vous en sais un (jré infini : une lettre qui me tonihe par la cheminée! Gela serait plus juste si c'était par le commandeur de Solar, à cause des ramoneurs. Mais enfin, voilà donc une lettre ! et c'est la troisième! Ce qui me fâche, c'est que vous me mandez que vous m avez écrit le ieu<li et le vendredi matin, (jue je n'ai pas reçu ces lettres, et que sans doute l'avenir sera de même. D'ailleurs ces lettres-là ne m'apprendront rien de nouveau sur votre santé : cela ne fait rien, ce seront toujours des lettres de vous.

Je vous ai mandé que c'était mercredi {jrande fête chez le prince Gantimir ' . Je donnerai à souper ce jolir-là à tout ce qui était à Athis. J'ai reçu un hillet de Forcalquier pour aller à Meudon : je compte v aller coucher demain jusqu'à mercredi.

Je vous envoie VÉloge du cardinal de Polignac que Mairan m'a envové : cela vous coûtera peut-être cent francs de port. Ge qui me divertit du style de ces messieurs, car j'y compi^ends M. de Maupertuis , c'est que l'on voit r[u'ils prennent à tache de temps en temps d'imiter Fontenelle : et c'est la patte de l'àne. J'ai trouvé cet ouvrage-ci d'un homme peu accoutumé à écrire et qui n'a pas de style; mais pourtant on y voit de temps en temps un homme qui pense. Pour les Discours de l'Académie, je ne sais ce qu'ils sont devenus , et puis ce n'est pas moi que vous avez chargé de vous les envoyer.

En recherchant hier mes paperasses , je retrouvai un Recueil de poésies de M. de Nevers. Ces quatre vers sont assez moraux :

1 « :Merciecll dernier, 11 de ce mois (juillet 1742), il y eut une fête chez >. M. le prince de Gantimir, ambassadeur de Russie, à l'occasion du couronne- » ment de rimpciratrice russienne; il y eut un {jrand dîner, on il n'y avait que » des hommes, et le soir une grande illumination et un bal en masque. » (Duc de Luynes, t. IV, p. 190.) (L.)

Tout lioiiiinc aiulacienx qui preud un si {;rand vol,

Quou|ue son Ijonhcui- le soutienne,

Qu'il songe à lui, qu'il se souvienne Que la fête de Vaux se chôme à Pignerol.

Il y a deux autres vers bien singuliers dans la même pièce , sur vin impôt que l'on avait mis sur le blé :

Sur l'intacte Cérès tenter des monopoles. C'est au coin de la mort faljriquer des pistoles.

Vous i)e me marquez point si aous avez reçu quelques lettres de ce pays-ci.

Mais ce qui m'a diverti, c'est la Relation d'un voyage à Limoges, écrite par !M. de Saint- Aulaire, en forme de lettres, en 1G63, c'est-à-dire il y a soixante- dix-neuf ans. Je vous assure qu'il y a de jolies choses. Ces lettres sont adressées à mademoiselle de la Force '.

Pendant le voyage de madame du Maine à Versailles, \e Berger était resté à Sceaux , et il a écrit une lettre de jalousie au cardinal [de Polignac), qui lui a répondu le plus galamment du monde qu'il ne donnait pas dans ce panneau-là, et que ces inquiétudes avaient l'air d'un homme bien sûr de son fait.

N'avez-vous pas ouï conter que madame de Brancas faisait élever le petit Maubec avec le petit Fronsac à écrire des letti'es d'amour, à faire les rivaux, à supposer des rendez-vous, etc.? Je trouve que c'est l'autre bout.

Adieu; votre ennui m'afflige. Je trouve pourtant qu'il ressemble au conte du tonnerre, qui valut à un mari un embrassement qu'il n'avait pas reçu depuis longtemps. Je suis tout de même : vous crovez actuellement mé regretter; mais d'ailleurs vous ne sauriez vous empêcher de songer que c'est à moi qu'il faut que vous disiez vos peines , parce que vous n'y crovez pas beaucoup de gens aussi sensibles, ou, pour dire vrai, parce que vous en êtes siire.

Voilà une lettre de D... Si elle est aussi froide que celle qu'il m'a écrite en même temps , cela ne fera pas passer vos eaux. Ils n'ont pas le genre épistolaire dans la famille.

Ce lundi 9.

Voilà madame d'Evreuxqui arrive dans la plus grande fureur

1 ?fous ne trouvons d'indications relatives à cette Relation, ni dans les Mémoires du président Ilénault, ni dans VElor/e de d'Alembert, ni dans les historiens de ces époques galantes, MM. Arsène Houssaye, des ]\oires-

terrcs, etc. (L.)

ae CORRESPONDANCE COMPLETE

du monde contre Louison. Je l'ai rassurée en lui apprenant de vos nouvelles. Elle m'a demandé si vous aviez commencé à prendre vos eaux. Je lui ai rendu compte de tout le monde de la maison, du lit, du fauteuil de madame la Roche. Elle a fini par me demander si vous logiez toujours avec madame de Pecquigny. Je lui ai dit que j'en étais persuadé. Elle n'avait pas aujourd'hui sa serviette à la main ; mais elle avait une helle robe de soie gris de perle.

On ne sait aucune nouvelle. Bonjour. Je vous embrasse de tout mon cœur.

.MADAMF LA MAnQUISE DU DEFFAND A M. LE PRÉSIDENT HÉXAULT.

9 juillet.

Me voilà quitte de ma compagnie, et je vais vous écrire tant qu'il plaira à Dieu. Il fait trop vilain pour se promener : d'ailleurs j'ai la plante du pied droit trés-enflée, cela me fait de la douleur dans la jambe et m'empêche de marcher. Quand vous rencontrerez Silva, demandez-lui ce que cela veut dire : ce n'est point un effet des eaux, je m'en ressentais auparavant. J'ai, ce matin, été à la fontaine, comme je vous l'ai mandé : je me suis établie dans une chambre où il v avait un boa feu ; j'ai pris six verres ou dix demi-setiers de royale et un de cardinale ; le tout a bien passé : cependant cela m'a porté un moment à la tète, je me suis sentie un peu gaie et puis assoupie. J'ai diné , qu'il était près de deux heures, avec appétit; j'ai mangé du riz, le bas d'une cuisse de poularde bouillie, un os de veau et une cuisse de lapereau avec assez de pain ; ensuite j'ai joué à la comète avec madame de Pecquigny, et puis j'ai fait tout de suite un quadrille avec mon amie madame deBancourt, M. de Sommery et M. d'Erlevry : ce sont mes complaisants ; ils sont partis, et me voilà. Vos lettres me font un plaisir infini, et je dirai de vous, comme madame d'Autrey ' de M. de Cereste : vous avez l'absence délicieuse. Mais cependant vous ne m'envoyez rien. Je comptais sur les Harangues de l'Académie ; peut-être n'ontelle pas encore paru. Toutes les brochures nouvelles il faut me les envoyer. Imaginez- vous qu'il n'v a nul changement, et

* Femme de M. d'Autrey, petit-fils de M. d'Arinenonviile, garde des sceaux. (L.)

qu'à Forges ainsi qu'à Paris et partout ailleurs vous êtes ma seule ressource et le seul sur qui je compte, j'aurais dit et de qui j'exige ; mais ces mots vous paraissent trop malsonnants. La Pecqui{jny n'est d'aucune ressource, et son esprit est comme l'espace : il y a e'tendue , profondeur, et peut-être toutes les atitres dimensions que je ne saurais dire , parce que je ne les sais pas; mais cela n'est que du vide pour l'usape. Elle a tout senti, tout jugé, tout éprouvé, tout choisi, tout rejeté; elle est, dit-elle, d'une difficulté singulière en compagnie, et cependant elle est toute la journée avec toutes nos petites madames à jaboter comme une pie. Mais ce n'est pas cela qui me déplaît en elle : cela m'est commode dès aujourd'hui, et cela me sera trèsagréable sitôt que Formont sera arrivé. Ce qui m'est insupportable, c'est le dîner : elle a l'air d'une folle en mangeant; elle dépèce une poularde dans le plat où on la sert, ensuite elle la met dans un autre, se fait rapporter du bouillon pour mettre dessus, tout semblable à celui qu'elle rend, et puis elle prend un haut d'aile, ensuite le corps dont elle ne mange que la moitié; et puis elle ne veut pas que l'on retourne le veau pour couper un os, de peur qu'on n'amollisse la peau; elle coupe un os avec toute la peine possible, elle le ronge à demi, puis retourne à sa poularde; après elle pèle tout le dessus du veau, ensuite elle revient à ronger sa poularde : cela dure deux heures. Elle a sur son assiette des morceaux d'os rongés, de peaux sucées, et pendant ce temps, ou je m'eimuie à la mort, ou je mange plus qu'il ne faudrait. C'est une curiosité de lui voir manger un biscuit ; cela dure une demi-heure, et le total, c'est qu'elle mange comme un loup : il est vrai qu'elle fait un exercice enragé. Je suis fâchée que vous ayez de commun avec elle l'impossibilité de rester une minute en repos. Enfin voulezvous que je vous le dise? elle est on ne peut pas moins aimable : elle a sans doute de l'esprit; mais tout cela est mal digéré, et je ne crois pas qu'elle vaille jamais davantage. Elle est aisée à vivre ; mais je la défierais d'être difficile avec moi : je me soumets à toutes ses fantaisies, parce qu'elles ne me font rien; notre union présente n'aura nulle suite pour l'avenir. Si je n'avais pas l'occupation de vous écrire je m'ennuierais à la mort; mais cela remplit une bonne partie de la journée, et me voilà tout accoutumée à me coucher de bonne heure. Je crois avoir fait un excès quand dix heures et demie me surprennent debout.

•38 CORRESPO.NDAAGE COMPLÈTE

Je ne réponds pas à vos lettres article par article, parce qu'à l'égard des nouvelles , elles sont déjà vieilles quand vous rece- \ez mes répojises, et pour les choses de société elles sont froides quand elles ont huit jours, et vous ne pouvez recevoir de réponse à votre dernière lettre, qui était du samedi 7, que mercredi 11 au plus tôt. La lettre que j'ai fermée ce matin, et qt.i est partie d'ici à trois heures, ne partira que demain à la même heuie pour Paris ; pour celles que vous m'écrivez, je les reçois le surlendemain. Nous aurons du moins la satisfaction l'un et l'autre d'avoir tous les jours de nos nouvelles; les vôtres seront de fraîche date, et les miennes seront plus vieilles. Mon frère me mande qu'il va à Strasbourg par le conseil de tout le monde. Ouvrez toutes mes letti'es à l'avenir ; je suis bien aise que vous voyiez ce qu'on me mande, il v pourrait avoir telles choses sur lesquelles je serais bien aise que vous me donnassiez vos avis. Je n'ai point encore entendu pai'ler de madame de Flamarens. J'ai reçu aujourd'hui une lettre de madame de Rochefoit dont je suis très-contente. C'est son frère qui m'a écrit ces belles pièces d'éloquence que je vous ai envoyées : moyennant cela, je les trouve moins impertinentes que si elles étaient de Sade. Je désapprouve assez la conduite du petit chat, et je suis fort aise de n'être pas à portée de recevoir des confidences : je n'aime pas la vérité jusqu'à la folie, et je suis quelquefois fort aise de n être pas obligée à dire ce que je pense.

Je parie que le d'Ar... ne vous a pas demandé de mes nouvelles; c'est l'homme du monde le moins occupé de ce qui ne lui fait rien. Vous n'êtes pas de même, et je trouve que cela a bien son bon : ce sont les circonstances qui eu décident; mais lorsqu'on est à Forges, il n'est pas douteux que cela ne paraisse une grande vertu. Ne vous en con-igez donc point : je crois bien que cela ne me doit rien faire; mais ce qui est encore plus siir, c'est que cela ne peut me nuire.

Voilà ma Pecquigny qui rentre : à demain, ou peut-être à tantôt.

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