‹ Correspondance complète de la marquise Du Deffand avec ses amisChapitre 15 sur 52 · M. LE PRÉSIDENT HÉXAULT A MADAME LA MARQUISE DU DEFFAND · texte numérisé non relu

M. LE PRÉSIDENT HÉXAULT A MADAME LA MARQUISE DU DEFFAND

9 juillet.

Je vous ai déjà écrit ce matin; mais comme je m'en vais coucher à Meudon jusqu'à mercredi, je veux répondre , avant

de partir, à deux lettres que je viens de recevoir de vous dans le même paquet, l'une de jeudi et l'autre de vendredi. Mon imagination dépend beaucoup de la vôtre, ou, quand je n'v ai pas à répondre, mes idées me suffisent; mais il v a des choses qui me déroutent la tête, et alors je ne sais plus que dire : c'est ce qui m' arrive aujourd'hui.

Votre lettre de jeudi m'a fait beaucoup de plaisir, parce que vous y êtes contente de moi; et si je n'avais eu que celle-là à répondre, il me semble (|ue ma réponse aurait été fort{]aie; mais la lettre de vendredi est toute je ne sais comment, et je m'en vais relire la première pour me remettre en haleine.

Vous dites que vous ne me prenez pas comme les romans : c'est en effet ce que vous pouvez faire de mieux, et je loue en cela votre prudence; mais il me semble qu'au stvle de mes lettres, vous ne devez pas m exhorter à les continuer à titre d' œuvre pie : je ne crois pas qu'elles en aient l'air. Je pourrais même vous dire que j'ai converti mes soirées en matinées, et que le temps où je vous écris est le bon temps de ma journée. Je vous ajouterai encore que vous devez me voir dans mes lettres comme vous m'avez vu autrefois en présence, parce que rien ne m'offusque, et que je ne laisse à votre idée que ce qu'elle a de favorable pour moi. Il est vrai aussi qu'elles n'ont l'air ni faibles ni maijjres, et que la poste flatte autant que Gobert '. Mais il faut que je vous parle de ce que je viens de voir : c'est Mertrud arrivant de Versailles. Figurez-vous d'abord (]u'il est dans une chaise du contrôleur, qui ne fait que cela : il v va souper le soir et revient le matin toujours dans la même chaise. Il est plus bredouilleur que jamais, ne sait pas un nom propre, enfin est plus rustique que votre vue de Forges ; mais il guérira le contrôleur : déjà il se lève, il joue un médiateur, il mange et il dort bien, c'est-à-dire six heures par nuit, et il ne dormait point du tout auparavant. 8on mal est dans les nerfs , et Mertrud est sûr du remède. La Pevronnie en est tout épeuté. Helvétius crie miracle, la cour en enrage, le cardinal en est bien aise, et a repris ses sentiments pour lui, ((u'il avait laissés là, comme mademoiselle Antier ", pour les doimer à d'autres. Les ministres, qui regardaient cela comme une charlatanerie, sont l)ien cbauhis. Le Roi en parle à toute heure et à tout mo-

1 Peintre du temps. (L.)

2 Marie Antier, née à Lyo" ^n 1687, morte ;i Paris le 3 tléi emhre 1747. Elle avait quitté le théâtre (lOpéra) en 1741. \^\j.)

ment. On sait à j)ré.sent l'histoire de l'assassinat. M. Dufort, (jiii avait écrit pour s'en informer, a rapporté tout l'itinéraire de Mertrud au contrôleur; on sait où il a diné, où il a soupe, où il a passé, etc., et à tout cela Mertrud dit, comme le petit muphti, que cela est vrai.

Le contrôleur lui a dit qu'il se charpjeait de sa fortune ; mais ce qu'il v a de divin, c'est la relation de tout ce qui est dans la chambre du contrôleur. Celui sans exception dont il a le plus d'idée, c'est de M. de Marville : il prononce son nom à merveille, il dit qu'il l'embrasse à tout moment, et qu'il boit toujoui's à sa santé, car, s'il vous plaît, nous le faisions manger avec nos gens, et il dine et soupe côte à côte de madame de Fulvy '. C'est que M. le contrôleur a un beau visage, qu'il a bien l'air d'un honnête homme; il dit tout bonnement ce qu'il pense ; il est si blanc de visage : et puis il ne lanterne point pour vous parler. Pour cet autre... et... là... qu on dit qui est son frère. — Vous voulez dire M. de Fulvv? — Oui, justement. — YAï\ fi, c'est une béte. — H y a là M. Fagon? — Est-ce le fds du médecin?... Oui, et il est bien maigre; mais il est bien de vos amis, nonobstant cela. Il m'a dit qu'on m'avait bien de l'obligation. Et puis madame de Fulvv, elle a bien ri quand elle a dit qu'on m'avait assassiné, et vous entendez bien que cela voulait dire que si on m'avait assassiné je ne serais pas là, et que si je n'étais pas là, je n'aurais pas guéri ]M. le contrôleur : vous comprenez bien cela? — Oui, fort bien. — Qu'est-ce qui était encore dans la chambre? — Oh! dame, elle ne désemplit pas : il y a un homme qui est quelque chose pour les bétes féroces. — Qui? M. d'Ecquevillv ^? — Bon! non; un... là... qui est pour le loup. — Ah! M. de Flamarens? — Justement. Celui-là a encore une bonne phvsionomie : il me questionne à tout moment, et c'est lui qui m'a dit qu'il parlait au cardinal de moi. Mais, mon cher monsieur, qu'il v a là un liomme ridicule! C'est un abbé de Bro... d'Imbro... là... qui a un frère à l'armée. — De Broglie% n'est-ce pas? — Justement. 11 a voulu parler anatomie avec moi : il ne sait rien du tout; tout ce qu'il dit ce n'est que des babioles : on s'est bien moqué de lui, et moi

^ Belle-sœur du rontrôlenr général. (L.)

- Augustin-Vincent Hennequin , marquis ilEcquevillv, capitaine tlu Vautrait. (L.)

•' Voir sur l'abbé de Rroglie. tvpe d'intrigant achevé, d'abbé de cour, dans toute la force du terme, les Mémoires du président Hénuull. (L.)

DE MADAME LA MARQUISE DU DEFFAIND. hi

j'en étais honteux. J'ai encore disséqué une femme dans Versailles : ils étaient là tous; ils ne savaient comment s'y prendre, et moi je vous l'ai ouverte tout d'un coup : on l'a dit au Roi, qui s'en est bien diverti.

Voilà la substance du récit de Mertrud, dont je ne vous rends pas la dixième partie. Mais, dans le vrai, je commence à croire qu'il guérira le contrôleur, et ce ne laisse pas d'être un événement considérable dans les circonstances présentes. Ce qvn a fait que l'on a eu recours à lui, c'est qu'il a guéri un boulanger du roi d'Espagne, qu'il prétend aussi qui est secrétaire du roi (je ne sais comment cela s'accommode) , lequel avait le même mal que M. de Buron, qui l'a dit au contrôleur, et que sur cela on lui a mandé de venir. Je m'en lave les mains.

Je suis fort aise du courage avec lequel vous m'assurez que vous partagez mon absence. A dire vrai, je m'en doutais , et je m'imagine que si vous étiez dans un beau lieu, bonne compagnie et un bon estomac, mon idée ne vous fatiguerait pas. Mais au milieu des bois , il vaut autant vous divertir de mes fadaises que de M. et madame le Roy, et même madame de Montigny.

Je ne vous ai pas dit que j'allai encore hier à l'Opéra, où j'eus un plaisir extrême. Là, le Maure et Jélyotte furent divins, et Dupré et Javillier dansèrent à l'envi : il n'y eut point jusqu'aux choses de galanterie qui m'y plurent. C'est, je crois, de demain en huit Issé ' avec Chassé.

Pour des nouvelles de politique, il n'y en a aucune. On croit que le prince Charles a fait avancer des troupes de Moravie pour environner Prague par les derrières, afin de nous ôter toute subsistance.

Pour madame de Pecquigny, je vous conseille de ne demander à son caractère que ce qui s'y trouve, et comme vous êtes sûre que les intentions sont bonnes, de passer l'écorce, qui ressemble assez à du maroquin du Levant.

L'abbé Desfontaines dit des merveilles de Paméla; mais il se moque fort légèrement de Y Anjej^tissetnent de Maupertuis. Il y a des Ai<enlures de Boulogne que je vous enverrai. Pont de Veyle prétend que cela ressemble aux Illustres FrancMÏses. Gomme vous m'assurez que ce n'est pas votre intention de me prendre comme les romans, je ne vous dirai point que je vous embrasse de tout mon cœur. Je cherche à mettre en usage

1 De la Mottp-Houdart, iiiiisiquc de Dcstoudies. (L.).

42 COURESPONDA.NCR COMPLETE

toutes les invitations que vous me faites de me l)ien divertir; mais je vous avoue que cela ne me réussit pas, et que, si je m'en croyais, je vous dirais que je m'ennuie beaucoup de ne vous pas voir; que rien ne vous remplace, parce que je ne sais ce que c'est que les remplacements, qu'ils sont impossibles à mon caractère, qui est invariable même contre le vent, en quoi je suis supérieur aux girouettes, quelque élevées qu'elles puissent être; que ce que j'aime, je l'aime j)our toujours, et que c'est vous que j'aime ainsi; que si j'avais été à Forjjes, je n'aurais pressé ni madame Martel ', ni la petite d'O *, ni d'autres d'y venir; que tous mes défauts sont contre moi, et même mes bormes qualités; que je sens profondément les torts que je puis avoir; mais que je sens avec la même vivacité les reproches mal fondés; en un mot, que, si cela se pouvait, j'aimerais encore mieux quelqu'un qui me dirait toute la journée qu'elle est sûre que je l'aime, que mon àme n'est capable de recevoir qu'une impression, et qu'il est aisé d'en juger à la vivacité dont elle en est frappée : voilà tout. Si vous voulez me faire plaisir, redites-moi tout cela, et parlez-moi beaucoup de moi par rapport à vous : vous y pouvez mêler quelque chose de vous; mais prenez-y bien garde, car je crois aussi bien que je sens.

MADAME LA MARQUISE DU DEFFAND A M. LE PRÉSIDENT HÉNAULT

11 juillet.

Me voilà à vous, dont en vérité je suis fort aise; j'ai congédié ma compagnie avec le secours de ma petite amie madame deBancourt, qui a emmené tous mes hommes en leur disant que j'avais à écrire. Cette petite Bancourt est bonne femme, et dans le fond je m'en accommoderais bien mieux que de ma compagne. Celle-ci était aujourd'hui dans un accès de bavardage inouï; elle est à chevaucher dans les forêts avec une demoiselle Desmazis, de qui le sexe est mal décidé.

Quand vous voudrez m'affranchir le port des gros paquets, vous n'aurez qu'à les envoyer à la du Châtelet, j'en ai l'eçu une lettre aujourd'hui avec le faction de M. de Joyeuse. Elle me

* Voir sur madame Martel le joli portrait qu'en trace le président Ilénault, Mémoires , p. 26. (L.)

2 Voir sur madame d'O les Mémoires du président Ilénault, p. 109, et les Mémoires de Maurepas. (L. )

DE MADAME LA MARQUISE DU DEFFA>D. V:î

mande que M. de Richelieu a suspendu l'impression de son discours, et que dés qu'il paraitia elle me l'enverra. J'ai eu aujourd'hui une seconde lettre de madame de Rochefort et une de l'abbé de Sade, de six ou sept ])a.<;es, que je n'ai pas encore hie. Je me sens fatiguée aujourd'hui; j'ai dîné avec un appétit presque semblable au vôtre, et ma digestion me pèse un peu : mes eaux passent toujours bien; mais il a fait un temps diabolique ces jours-ci. Je vais cependant à la fontaine, mais vêtue comme un oignon, et je ne sors pas du coin du feu. Il fait assez beau présentement. Je commence à être assez ennuvée de notre dame de Tavannes ; nous l'avons eue hier et aujourd'hui à dîner : en voilà pour quelque temps. Savez-vous qui est ici? Lauzillieres. Vous ne vous ressouvenez peut-être plus qui il est : c'est un Jiomme qui était ami de madame de Prie, et qui, sauf votre

respect, avait l'honneur de ' Il est vieux comme le monde,

la tète lui branle : il est avec madame Harenc, qui est sa femme ou sa maitresse. Voilà une chaise à quatre chevaux qui arrive, et une dame dedans; Lafrance me dit que c'est madame de Rosambeau. Je vous plains de l'ennui de mes lettres; mais inutilement je voudrais les rendre intéressantes et amusantes; je végète toute la journée, et bien m'en prend d'être dans cette disposition. Je vais lire la lettre de l'abbé de Sade , peut-être me fournira-t-elle matière pour celle-ci, que je reprendrai après. Je viens de lire îa lettre de l'abbé; elle est fort bien : il me dit qu'il fut question de m'envoyer deux relations, l'une de ce qui se passait à Forges et l'autre à Meudon; que le Forcalquier fut chargé de la première, et lui qu'il entreprit la seconde. Il s'en acquitte bien : il me fait des portraits de mesdames de la Valliére, de Forcalquier et de Rochefort, qui sont démêlés, fins, et d'un style noble, net et facile; mais je n'ai rien à répondre à tout cela, que de prier qu'on continue et qu'on n'exige rien de moi; je suis hébétée. Je ne vois rien ici qui vaille la peine d'être peint, je n'entends rien qu'on puisse répéter, et je ne pense rien par moi-même : cet état est bon à la

1 Le président Hénault, d'Ai-j'ensoii et Marais attribuent les dcanières bonnes grâces de madame de Prie à un M. de Lestre, son cousin. 11 n'est pas question de M. de Lauzillieres. Marmontel l'avait beaucoup connu chez madame Harenc, dont il ékvait le petit-Hls. C'est dans ses Mémoires, édition Barrière, qu'il faut chercher des détails intéressants sur ce M. de l'Osiliere (il écrit ainsi son nom) et sur madame Harenc, sa bienfaitiice, qui se lia avec madame du Deffand et la recevait à souj)er à Paris, ainsi que d'Alembert et mademoiselle de l'F.spinasse. (Mémoires, p. 99, 155.) (L.)

44 CORRESPO]NDANCE COMPLETE

santé; mais il est un peu surcliarjjeant pour ceux à qui l'on écrit : il vous fera supporter palienuilent les irrégularités de la poste. Adieu. Je vais écrire à madame de Luynes. Je mettrai ma lettre dans votre paquet, et vous l'y enverrez.

Je vous remercie de V Éloge du cardinal de Polignac '. J'attendrai Formont pour le lire, car notre Pecquijjnv ne prend rien de tout cela. Envoyez-moi tous les rogatons, et informez-vous chez Pratdt * des livres nouveaux. Me voilà sur le jùed de ne point sortir et de ne voir du monde qu'à l'issue du dîner. Premièrement, quand je resterais seule j'en serais bien aise, et j'ai été bien aise d'établir les choses sur ce pied-là avant Tarrivée de Formont. Si vous saviez les visites que l'on reçoit! cela est (donnant. L'autre jour il m'arriva cinq dames que l'on me nomma tant bien que mal : je les embrassai, je les reconduisis en grande cérémonie. L'une d'elles était la femme d'un procureur d'Amiens, et l'autre du pâtissier qui fait ces bons pâtés de canards. Ce qui m'a fâchée, c'est que j'ai appris depuis qu'elle avait une dartre vive sur le nez, et que je l'avais embrassée.

Je ne me réjouis point de l'arrivée de madame de Rosambeau : ce ne peut être qu'une petite contrainte de plus, et toute ma ressource ici, c'est une pai'esse énorme. Adieu, jusqu'au premier moment qu'il me viendra quelque chose à vous dire.

LEÏÏllE 20.

Page 1