‹ Correspondance complète de la marquise Du Deffand avec ses amisChapitre 16 sur 52 · M. LE PRÉSIDENT HÉNAL'LT A MADAME LA MARQUISE DU DEFFAND · texte numérisé non relu

M. LE PRÉSIDENT HÉNAL'LT A MADAME LA MARQUISE DU DEFFAND

12 juillet.

J'allai hier k Brutus , il y avait assez de monde; je me confirmai bien dans ce que j'ai toujours pensé, que c'est la plus belle pièce de Voltaire. La Noue ^ y joua avec cette intelligence que vous n'aimez pas , parce qu'elle ne suppose point de feu : c'est comme quand on dit qu'une fille à marier joue

* Le caidiiKil de Polignac était mort dans la nuit du dimanclie au lundi 20 noveinijie 1741, suivant le duc de Luvncs, el non le 3 avril 1742, comme le dit la Biorjraphie Didot. Il fut remplacé à l'Académie française par l'abbé de Saint-Cvr, sous-précepteur du Dauphin. De Boze et de Mairan ont fait son Éloge. {\:.)

2 Célèbre libraire du temps. (L.)

3 Après s'être fait connaître avantanensement à Paris par ses pièces du Retour de Mars et de Mahomet If, La ÎNoue, avide d'une autre gloiie, débuta au Tbéàtre-Franrais le 14 mai 1742. (L.)

DE MADAME LA MAHQUISE DU DEFFAKD. 45

bien du clavecin, cela veut dire qu'elle n'est point jolie. Cependant je trouvai qu'il avait du feu : ce n'est j)oinL de cela qu'il manque, mais de force; en tout, j'en fus content. La Gaussin ' joua à son ordinaire; mais de qui je fus enchanté, c'est de Sarrasin^, qui mit dans le rôle de Ihutus toute la noblesse, toutes les entrailles, tout le tra^jique que l'on y peut désirer. De là, je revins chez moi attendre ma compajjnie , qui ne fut pas nombreuse, car nous n'étions que sept, la Maréchale, sa fille, son fils, madame de Maurepas, Cereste, Pont-de-\ evle et moi; notre souper fut excellent, et, ce qui vous surprendra, nous nous divertîmes. Je vous avoue qu'au sortir de là si j'avais su où vous trouver, j'aurais été vous chercher; il faisait le plus beau temps du monde, la lune était belle, et mon jardin semblait vous demander. Mais, comme dit Polyeucte, que sert de parler de ces matières à des cœurs que Dieu n'a pas touchés? Enfin je vous re.;;rettais d'autant plus que je pouvais vous prêter des sentiments qu'il n'y a que votre présence seule qui puisse détruire.

Savez-vous la pièce qui court? C'est une lettre de Voltaire au roi de Prusse, la plus folle que l'on puisse imaginer. Il lui dit qu'il a bien fait de faire sa paix, que la moitié de Paris l'approuve, qu'il n'a fait que gagner le cardinal de vitesse; qu'il ne doit plus s'occuper à présent que de rappeler les plaisirs, enfants des arts, l'opéra, la comédie, etc. Il est vrai que cette lettre n'est pas aussi bien écrite que Voltaire a coutume d'écrire, mais ce sont ses idées et sa morale.

Voltaire, que Pont-de-Veyle a vu à la Comédie, a paru surpris de cette nouvelle : il a juré avec un grand air de bonne foi qu'il ne savait ce que c'était que cette pièce; qu'il était bien vrai qu'il avait fait réponse à une lettre du roi de Prusse, mais que personne n'avait vu cette réponse, pas même madame du Ghàtelet, et qu'il n'y avait rien dans sa lettre qui ressendjlàt à ce qui lui était inq)uté dans celle que l'on faisait courir. Cependant cela devient d'autant plus sérieux que tous les ministres étrangers en ont des copies, que M. Chambrier^ en a trouvé

* Actrice aitnaljle et touchante à la scène, et à la ville naïvement {jalante; elle avait débuté en 1731 à la Comédie française (le 28 avril) par le rôle de Juiiie de Britannicus. (L.)

2 Sarrasin avait débuté le 3 mars 1729 par le rùle d'OEdipe , de Coi'neille. Excellent tvran et père pathétique. (L.)

3 ^linistre du roi de Prusse à Paris. (L.)

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une à sa porte, et que le cardinal l'a lue. Si c'est une méchanceté qu'on lui a faite, comme il y a beaucoup d'apparence, vous coTiviendrez que voilà un tour bien noir. Il y a des gens que les aventures vont chercher , et qui rencontreraient des hasards à la Trappe. Il ne sait quel parti prendre , et il faut avouer que le conseil est difficile à donner; cependant, toute réflexion faite, il me semble qu'il n'v aurait qu'à écrire une deuxième lettre au roi de Prusse, dans laquelle il le supplierait de vouloir montrer celle qu'il lui a écrite à M. de Valori ' , et envover cette seconde lettre à M. Amelot ' , pour qu'il la fît tenir. Mais pour prendre ce parti, il faut deux conditions : là première, qu'il n'ait pas en effet écrit la lettre qu'on lui impute, et puis que celle qui est la véritalde ne contienne rien dont on puisse être offensé ici, ce dont je ne répondrais pas.

Madame de Rochefort devait revenir hier à Paris, parce que la fièvre lui avait repris, et que Silva voulait qu'elle revînt : cependant rien de tout cela n'est arrivé, et en rentrant chez moi, j'ai trouvé que M. le maréchal de Brancas v avait passé pour me dire qu'il partait pour Meudon, où il m'attendrait avec un bon lit. Je compte v aller jusqu'à dimanche, que je reviendrai souper chez la maréchale avec la même compajjnie qu'hier.

Vous serez bien étonnée quand je aous dirai que l'on ne parle pas plus de nouvelles que si l'on était en pleine paix; c'est une drôle de chose que ce pays-ci ; je crois que la fin du monde ne fera pas une nouvelle au bout de trois jours.

Madame d'Evreux sort d'ici, qui m'a apporté le discours de M. de Mairan, qu'il vous a envoyé sous une enveloppe : j'ai ouvert le paquet devant elle, et je ne vous l'enverrai pas puisque vous l'avez déjà.

Madame du Chàtelet était hier à la Comédie avec madame de Luxembourg; il ne faut pas trouver mauvais qu'elle arrive tard oi'dinairement, puisipi'eile manqua hier les deux tiers du premier acte. M. de Maurepas ne soupa pas chez moi, quoique je l'en eusse averti ; apparemment qu'il soupait ailleurs : je trouve que je pourrais dire comme Ai'mide:

La jjloire est une rivale, Qui doit toujours m'alarmer.

' Ministre de France à Berlin. (L.)

- Secrétaire d Etat des al'faire» étrangères, surintendant des postes depuis février 1742. (L.)

En effet, elle n'a pas trop mal l'air d'une (gloire d'opéra : il est vrai que je ne suis point jaloux.

La comtesse d'Estrées se meurt, et on croit que le vicomte de Rohan s'en tirera après vingt saignées; mademoiselle de Tourbes a dû commencer le lait aujourd'hui : voilà toutes nos nouvelles. Je ne reçus point hier de lettre de vous.

LE MÊME A LA MÊME

13 juillet.

J'ai mis séparément la consultation de Silva, parce que c'est un papier ù garder et que je suppose que vous brûlez mes lettres, non qu'elles ne fussent tout aussi bonnes à garder que celles de Bayle, où en vérité il y en a trop d'inutiles de recueillies. J'aimerais autant que l'on nous eût conservé les mémoires de la blanchisseuse.

Je vis hier du Ghàtel. Je ne sais comment vous aurez trouvé les Harangues à la lecture, mais il s'en faut bien qu'il en porte le même jugement que j'en ai pointé : il y trouve de l'esprit sans doute; mais ce n'est pas, selon lui, de la vraie éloquence, et la pièce n'est pas du genre académique. (Vous entendez bien que c'est de celle de M. de Richelieu dont je parle, car, pour l'autre, il l'a trouvée telle qu'elle est, c'est-à-dire médiocre.) Pour moi, je persiste toujours dans mon premier sentiment, et je trouve que c'est précisément le genre qui convient, parce que ce qu'on appelle éloquence ne doit et ne peut être employé que dans des sujets qui supportent une certaine étendue.

J'allai voir l'après-dînée madame du Ghàtel ; nous en parlâmes encore, et elle est totalement de l'avis de son mari; je leur dis bien que je n'en étais pas : ils convinrent de toutes les beautés que je leur rappelai, excepté de ce qui est dit sur la langue, qu'ils ne trouvent point neuf, en quoi je ne suis pas encore du tout de leur avis. Cela m'apprend que c'est un malheur d'avoir à imprimer quelque chose, et je serais bien fâché à présent d'être dans le cas de produire ce que vous avez vu sur Fontenelle.

Il s'en faut bien que ce que vous me mandez sur vos compagnies m'ait passé comme vos eaux.' Quand je resterais dans mon lit, cela me pèserait sur l'estomac, et je ne crois pas que

je pusse le digérer. J'ai cru être dans le fond du Marais, rue d'Anjou, rue Saint-Claude, etc., et voire M. de Bancourt est un homme affreux. Je suis comme vous, il n'v a que madame de Tienne que J'aurais envie de voir; car, pour madame de Bancourt et madame de Tavannes, cela me paraît du comique larmovant.

Pour M. de Pecquigny, je n'en ai entendu parler en nulle façon : vous croyez bien que si j'avais su quelque chose je vous l'aurais mandé sur-le-champ; mais soyez sûre qu'il n'y a rien. Et puis, je crois que tout ceci va iinir. M. de Belle-Isle a noué une négociation avec M. de Koenigseck, qui est en bon train ; il a repris par là le timon des affaires, et on croit qu'il y a un armistice de signé : ce qui le fait présumer, c'est que l'armée de Maillebois rentre en France et que c'a été vraisemblablement la première condition que l'on a exigée. D'ailleurs il parait que M. de Belle-Isle est aujourd'hui l'homme du plus grand crédit, beaucoup plus solide que parle passé, parce qu'il a été éprouvé sans avoir été seulement effleuré.

Ce n'est pas matière de lettre que cet article, quelque curieux qu'il fût à mander; mais soyez sûre que tout cède à cette comète, qu'il donnera le neuf de carreau pour neuf, et que personne, je dis personne, n'est sûr de son état : tout au plus ceux que l'on traite comme Ibrahim , achèveront-ils leur carrière , mais sans être seulement consultés. Gela vous étonne sans doute, mais cela est pourtant vrai; et puis après cela, comme disait Courcollet, faites voyager vos enfants; soyez sages, prudents, conduisez-vous bien, prenez des mesures justes, aimez l'Etat, etc.

Tout le monde dit que le contrôleur n'en saurait revenir : j'ai de la peine à croire que Mertrud se soit trompé ; ce qu'il v a de vrai, c'est que je crois aussi qu'il pèse en sous-ordre et que s'il ne laisse pas de place vide bientôt, il n'y faut plus penser, attendu que la scène changera d'intérêt et d'acteurs. Ce que je vous dis c'est l'état actuel : on aurait pu croire que cela aurait changé dans d'autres temps, mais les impressions sont incrustées, et il n'y a plus de lime assez forte pour les effacer. Voilà tout ce que je puis vous mander sur cet article , passons à des choses plus importantes.

Chassé ' rentre mardi dans Issé ; il reprend son rang, et Le

^ Claude-Louis-Dominique de Chassé, né à Rennes en 1678, mort à Paris le 25 octobre 1786. Il avait déijuté en 1721 et se retira en 1757, Excellente basse-taille, supérieur à Le Page, qui n'était pas cependant sans mérite. (L.)

DE MADAME LA MARQUISE DU DEFFAiND. 49

Page et lui ne se sont combattus que de civilités. Pont-de-VeyIe prétend que dans deux mois on reviendra à Le Page.

Du Cluitel a été, comme moi, enchanté de Briitus ; il trouve cette pièce la meilleure de Voltaire.

La prétendue lettre de ce dernier au roi de Prusse continue à faire bien du bruit. Suivant ce que vous me mandez, vous devez avoir Formont ce soir; j en suis assurément bien aise, et voilà de quoi faii'e passer vos eaux; faites-le, je vous prie, souvenir de moi.

Je ne m'accoutume pas à ne recevoir vos lettres que le quatrième jour qu'elles sont écrites; vous avez beau dire que cela ne fait rien, cela feit beaucoiqi, parce que les miennes sont remplies de réponses aux articles des vôtres, et que, lorsqu'elles arrivent, vous avez oublié ou vous ne vous souciez plus de savoir ce que vous demandiez. Mais qu'y faire? Silva vous approuve fort toutes deux de votre régime, il vous invite à le continuer.

Je vais enfin ce soir à INIeudon pour en revenir dimanche souper chez la Maréchale avec les mêmes personnes qui étaient chez moi. Le Roi part demain, et repartira encore jeudi : il n'a rien à faire ici , puisque tout se fait là-bas.

Madame de Bouville est morte subitement : c'est la mère'. J'ai demandé à Silva pour la première fois des nouvelles de mademoiselle de Tourbes ; elle est mieux, mais cependant ce n'est pas une affaire finie.

Je ne sais pas si je pourrai vous écrire de Meudon; je ferai ce que je pourrai , car je comprends que vous devez être fort aise de recevoir des nouvelles. J'oubliais de vous dire que nous parlâmes hier beaucoup de vous, entre les du Chàtel et moi, et c'est tout dire, qu'ils ne m'aient rien laissé à désirer l'un et l'autre sur ce qu'ils en ont dit. Le procès de d'Ussé continue à se plaider, et je crois qu'il aura lundi prochain un jugement.

J'ai vu hier notre ami, il est noir comme de l'encre ; la grêle a fait des ravages affreux, la moitié de l'Ile de France a péri, et il V a beaucoup de donmiage dans la petite Bourgogne. La paix! la paix! sans quoi on n'oserait prévoir l'avenir.

Madame Grozat ^ est plus mal. Pont-de-Vevle donne de-

^ Elle l'tait veuve de M. de Bouville, qui avait été maître des requêtes et inteudant d'Orléans. Elle était sœur de mesdames de Bélhunc-Chabrv, de Cbauveliu et de Povanne. (L.)

2 Mérc de M. du Chàtel. (L.) I. 4

50 CORRESPOJ^DANCE COMPLETE

main à souper à mesdames de Luxembourg, de Boufflers et àv. Mirepoix; du Chàtel en est. Le dîner de M. de Gantimir a été excellent; c'était M. de Nevers qui l'avait ordonné, mais il n'était pas assez (jraiid. Le d'Arjjcnson y a manj^jé comme s'il avait été entre quatre personnes et comme s'il n'avait pas été malade quatre jours auparavant.

LE 3IÊME A LA MÊME

ik juillet.

Je ne crois pas que je vous écrive une lonjjue lettre; et si pourtant, il me semble que j'aurais beaucoup de cboses à vous conter; mais j'ai oublié mon écritoire, et c'est avec celle du Forcalquier, à qui j'ai fait toute réparation d'écrire si mal, car ses plumes sont liorribles. J'arrivai ici bier sur les six heures : j'y trouvai M. de Gereste et Maupertuis. Le chevalier était allé voir son ré{jiment à Corbeil , et il revient ce soir. Madame de Rochefort, madame de Forcalquier, madame de Melesse et Gereste se promenaient en calèclie. J'allai les chercher. Gereste descendit de la calèche : nous nous promenâmes ensemble, après quoi je pris sa place dans la calèche, d'où madame de Melesse descendit aussi. Nous étions donc le Forcalquier, les deux petites lemmes et moi. On me parla de la lettre que l'on vous avait écrite, comme quoi on avait eu intention de vous amuser, et que n'ayant point de nouvelles à vous apprendre, on avait ima^jiné de vous faire des plaisanteries. On me cita quelques endroits de la lettre, et puis on me dit qu'à la réponse que vous aviez faite, il paraissait que vous n'en aviez pas été contente. J'écoutais en silence, mais avec un souris qui pouvait faire juger que je savais tout cela à fond. En effet, madame de Rochefort me dit : Bon! vous savez tout cela? Je répondis : Oh! pour cela, oui. — Eh bien! qu'en pensez-vous? — Que madame du Deffand a toute raison d'avoir été fâchée. Ge fat un grand étonnement de leur part. Et je repris la parole, et je dis : Je crois que vous avez assez éprouvé madame D. D. pour savoir qu'il n'y a de plaisanterie , de quelque genre et si forte soit-elle, ([ue vous ne puissiez lui faire, parce que quand on s'aime autant, rien ne peut jamais être exclu; mais ce qui l'a justement irritée, c'est qu'elle a jugé que M. l'abbé de Sade

était de moitié dans toutes ces plaisanteries-là , et qu'elle a trouvé aussi indécent qu'imprudent d'admettre un homme qui n'est que sa connaissance, à la familiarité extrême de choses qui sont excellentes entre amis, et qui peuvent avoir de trèsjjrands inconvénients partout ailleurs; qu'il serait horrible que tout ce qu'elle vous a confié de ses terreiu'S sur sa conq^a^ne de voyajje allât faire l'histoire de Paris, et revînt à madame de Luvnes; que les autres personnes nommées dans la même lettre pourraient juger que toutes ces plaisanteries-là ne sont que des répétitions des siennes, et puis, que l'on irait dire qu'elle ne ménage personne, etc. ; qu'il était si vrai que c'avait été là le motif de votre colère, que dès (}ue vous aviez appi'is, par madame de R , que cette lettre n'avait été qu'entre elle et son

Frère, sur-le-champ vous m'aviez mandé que vous n'aviez fait i[u'en rire, et pour preuve je tirai votre lettre en date du mardi, que je venais de recevoir avant de partir. Ensuite on me demanda hien de vos nouvelles : on me dit que l'abhé de Sade vous avait écrit une lettre charmante il v a deux jours ; et cet article fut fini.

Le Maréchal était allé chez le Grimberp;hen , et il arriva en même temps que nous : il avait la lettre de Voltaire, et vous jup^ez combien elle renouvela sa hile. On voulut dire qu'elle n'était pas de lui et qu'il la niait; mais il parut qu'il aurait été bien fâché de ne l'en pas croire l'auteur. A dire vrai, à la seconde lecture je n'ai pas trouvé de raison d'en douter. L'étonnant, c'est qu'elle court; mais la folie de l'avoir écrite l'aura fait montrer à quelqu'un, et il n'en faut pas davantajje. Vous en jugerez, car M. de Gereste vous l'a envoyée.

La petite femme est grosse : cela est déclaré; les vomissements ont déjà commencé, par conséquent le voyage de Bretagne s'est rompu de lui-même; mais ce qui n'est pas rompu, c'est sa volonté. Le prétexte de son état a augmenté tous les genres d'empire qu'elle voulait exercer; et si le Forcalquier n'avait pas quitté le service, cela ferait une petite maréchale en herl)e. Le Maréchal retournera à Paris vers le 20 d'août pour se j)réparer aux Etats : ainsi ils ne seront plus ici que jusque-là, et puis, pendant le séjour de liretagne, les deux petites femmes seront à Paris. Madame de Rochefort est beaucoup mieux : je l'ai même trouvée en lieauté. Nous avons soupe fort gaiment; l'après-soupée a été de même : je n'ai pas dormi, et puis on s'est séparé à minuit. Je suis couché dans la pièce où l'on se

tient, et madame de Rochefort y est restée jusqu à deux heures. Nous avons raisonné de toutes ses affaires, des terreurs de d'Ussé, de leur fondement. J'ai fait de la morale trés-sévére, et d'elle-même elle m'a dit qu'elle avait eu tort de laisser trop durer une fantaisie, et de ne l'avoir pas dit d'abord à la personne intéressée; on ne peut être plus vraie qu'elle l'est, ni plus candide. J'ai parlé sur cela comme Ruvter aurait parlé d'une aventure arrivée sur la rivière de Seine, en se souvenant de ses combats sur mer; car ce n'est, ù dire vrai, qu'une aventure d'eau douce, et il n'y a pas de matière à douter. J'ai parlé aussi des lanjjues étrangères : on m'a dit de bout en bout tout ce qui en était. Pour de celui-là, le grand Chat s'en est avisé, tant il est fin. C'est une ressource très-grande à la campagne : on s'en amuse , on s'en moque, et , comme je crois vous l'avoir mandé, il est le chevalier de votre minet.

Je viens à votre lettre d'hier : elle est datée du lundi 9 juillet, à cinq heures, et du mardi à une heure. Je la relis pour raisonner avec vous de ce qu'elle contient; car je ne pense pas, comme vous, qu'il ne faille pas suivre une lettre que l'on nous écrit pour y l'épondre : cela prouve que l'on s'en est occupé; chacun a sa manière de sentir, ou plutôt les uns sentent et les autres s'amusent.

Je ne puis prendre que comme une plaisanterie le ton avec lequel vous me dites : Comment! ne poiivez-voiis me donne}' une demi-heure par jour? Tant mieux que je ne vous ennuie pas à force de régularité et de longueur; c'est tout le prix que l'abbé de Sade et moi pouvons demander. Cependant si vous aviez répondu aux articles de mes lettres, vous auriez vu qu'il y en a un où je vous mande que mes soirées ont été changées en matinées, parce que c'est là le temps oti je m'occupe de vous, et il y paraît bien; mais les choses douces ne sont pas votre genre avec moi, et vous avez sûrement cru avoir dit une oi'dure, quand vous me mandez aujourd'hui, comme l'excès de la passion, que je suis le seul sur qui vous comptiez. Votre vérité ne vous permet pas d'autre excès, et je me sais gré d'avoir jugé tout cela il y a longtemps.

Je serais bien fâché que ce ne fût pas par rencontre que je questionnasse Silva sur l'enflure de la plante de votre pied droit ; il est vrai que cela était ainsi avant les eaux : mais n'importe, nous consulterons. Si M. Paris était encore à la mode, il vous ferait enfler le pied gauche.

Je suis ravi de voir comme les eaux vous passent; c'est en effet votre remède propre, et si jamais vous avez un jardin à vous, il faudra y faire faire mie petite statue de la nymphe de Forges, que nous couronnerons de Heurs.

Je trouve que vous n'avez jamais si bien dit, que j'ai l'aljsence délicieuse; mais toutes vérités ne sont pas Ijonnes à dire. Je crois en effet que si vous aviez à arranjjer votre vie , vous en feriez deux parts, et que ce serait là la mienne. L'absence est comme les Champs-Elysées : tous les hommes y sont égaux, ou, pour mieux dire, je crois (jue j'v aurais quelque avantage, et que c'est la vraie position pour dél>iter son amour en chansons.

Je ne sais pas pourquoi je trouverais malsonnant le mot j'exige : il n'y en a pas de plus doux quand il vient de la confiance; mais vous êtes confiante, et puis vous ne l'êtes pas, suivant votre commodité. Je suis toujours votre lettre.

Le portrait que vous faites de la P est inimitable, et je le

lirai aux Chats. Je ne crois pas qu'il v ait rien de plus plaisant, de plus neuf ni de plus démêlé.

Vous ne me mandez pas que vous avez du plaisir à m'écrire, mais que si vous n'aviez pas l'occupation de m'écrire vous vous ennuieriez à la mort ; c'est précisément comme Caylus qui grave pour ne se pas pendre. Cependant je reconnais avec vérité que je dois être très-flatté de ce que vous croyez que je suis très-capable de sentir tout ce que vous écrivez, et je veux bien agréer, adopter cette louange.

Ne voilà-t-il pas que je crovais n'écrire qu'un mot"? Mais vous penserez que c'est que je n'ai rien à faire : allez, je vous (|uitte de m'en savoir gré comme de tout le reste. Ne vous avais-je pas bien dit que vous vous accoutumeriez à vous coucher de bonne heure? Vous ne me dites pas si vous dormez, et c'est bon signe.

Madame de Flamarens se préparait, il y a environ huit jours, au grand voyage de Meudon. Enfin, ^l. de Cereste lui déclara avant-hier que ce jour était venu, et que ce serait le lendemain: elle frémit et elle demanda du temps pour s'y résoudre; ce temps sera vraiseml)lablement un peu long et gagnera le •20 août.

Si fait, le d'Arg s'est souvenu de vous. Je lui dis avanthier que j'allai hier à Meudon, et il me dit de vous faire bien ses compliments. Mais c'est à Forges qu'elle est? Eh! oui, c'est cela que je veux dire. Vous trouvez que j'ai le pétillement de

54 CORRESPOiNDANCE COMPLETE

la Pecquipiîv, et moi je trouve que vous avez (je ne sais pas commeut appeler cela) l'inonction du D.' Vous me comparez encore à lui, ou plutôt vous me dites que je ne suis pas comme lui, et que je m'occupe de ce qui ne me l^it rien, et cela par rapport à vous. Eh! que diable avez-vous besoin de prétexte pour vous tenir quitte de tout sentiment? Vous avez trop d'élévation dans l'âme pour avoir recoui's à cela. Dites tout franchement : je sens, ou plutôt je vois que vous faites de votre mieux depuis dix ans pour que je vous aime; mais je vous déclare qu'il n'en sera rien. Voilà parler, cela. Au lieu de cela, vous me payez mes ga{>es en air de méfiance. Il est vrai (comme le dit le Faux sincère *) que c'est toujours quelque chose que cela; mais il vaut mieux me laisser vous servir sur mes crochets. Je ne m'occupe que des choses dont je me soucie, et je ne suis point comme madame du Maine. Il est certain que je vous regrette beaucoup, et tout aussi certain, comme vous devez l'avoir remarqué si vous avez lu mes letti^es, que je n'en ai pas mis plus (jrand potau-feu pour mes autres amis depuis votre départ. Je ferais mieux de ne vous rien dire de tout cela ; mais , en vérité , si vous lisiez vos lettres à Paris, je crois qu'elles vous impatienteraient un peu. Pour madanic la Roche, je n'aurais point de complaisance sur cet article. .Souveiuv.-vous de 1 état oix vous étiez quand elle vous mit le marché à la main. Ou ne découvre la valeur des choses que quand on s'est exposé à les perdre par sa faute, et vous ne vous consoleriez pas de l'avoir renvoyée ou de l'avoir amenée à vous demander son congé.

Vous aurez vu, dans ma dernière lettre, la réponse de Silva à vos questions : je lui en parlerai encore.

Par rapport à votre laideur, je m'en console, pourvu que vous ne perdiez rien de votre douceur et de vos sentiments pour moi. Je ris de cet article. Voilà une belle consolation que je vous donne, de dire que cela ne me fait rien! Mais à dire vrai, c'est que je suis bien persuadé, au contraire, que vous serez beaucoup mieux après l'effet des eaux; car, si je ne le croyais pas, je n'aurais pas répondu à cet article, comme n'étant point de mon district.

Adieu; voilà votre lettre finie et la mienne aussi. J'ai mes

1 D'Argeii.^on (?). (L.)

~ Le Faux sincère, comédie en cinq actes et en vers, ouvrage postlmme de Dufresny, joué avec succès le 26 juin 1731 , pendant un voyage de Fontainebleau. (L.)

DE MADAME LA MAHOnSE DT DEFFAND. 55

accès de vérité tout comme un autre, et je n'ai pas le courajje de vous faire des amitiés qui seraient pour vous comme votre très-humble et très-obéissant serviteur.

Les troupes du roi de Pologne se joi(pient à nous ; mais je crois que ce n'est que pour avoir de meilleures conditions. D'ailleurs, il n'y a rien de nouveau, et on ignore où en est la négociation. Le traité du roi de Prusse est public : nous n'y sommes seulement pas nommés '.

MADAME LA MARQUISE DU DEFFAND A M. LE PRÉSIDENT HÉNAULT

15 juillet.

Savez-vous que je commence à craindre que mes lettres ne vous ennuient ? Je ne sais d'où cela vient; mais je sens que je deviens méfiante : je crois que c'est une suite de l'ennui. Cependant je crois que j'ai tort, et j'avoue que vos lettres sont de façon à devoir me rassurer; j'eu suis on ne peut pas plus contente, et je sens qu'elles seules me soutiennent ici. Je ne sais ce que vous direz de celle que je vous écrivis hier; je n'étais point de mauvaise humeur, ni fâchée contre vous , mais j'étais dans un moment de franchise où il faut que je dise ce que je pense : ce qui est de certain, c'est que je vous aime et que mes sentiments sont indépendants de tout; tout ce que ma raison peut faire, c'est de m' empêcher de succomber aux chagrins que peut me causer ma méfiance, mais elle ne peut rien diminuer de ma tendresse. Je n'ai point été à la fontaine ce matin, comme je vous l'ai mandé; j'y ai été cinq jours de suite; il v faisait un temps affreux; je m'y fatiguais, je m'v ennuyais, et je crois que la fatigue m'est mortelle : tant qu'il fera vilain, je prendrai les eaux dans mon lit; elles passent une fois plus vite, et je suis bien plus forte, par conséquent en état de mieux digérer; je suis restée toute la journée dans ma robe à peigner. J'ai eu ce soir madame Harenc et Lauzilliéres; on peut causer avec eux, et ce sera ma ressource.

Nous avons voulu Vire'V Élorjc du cardinal de Poligiiac, mais les phrases m'ont paru si longues, que j'ai demandé qu'on cessât; il faut plus (le foice que je n'en ai pour soutenir cette lec-

' Voir Mémoires du duc de Luyiies, t. IV, p. 184, et Journal de Barbier, t. in, p. 35(), 357. (L.)

56 CORRESPO?«DANCE COMPLETE

ture. Quand Formont sera arrivé, je tenterai l'entreprise. Envoyez-moi le plus tôt que vous pourrez toutes sortes de rogatons. J'ai fléjà lu le Voyage de Falaise et la Fausse comtesse d'Iseniherg : cela est excellent pour Forjjes. Je crains que les Révolutions de Perse ne soient troj) sublimes. Je suis au désespoir d'avoir lu Paméla ; ^e suis le plus j)auvre esprit du monde; je n'ai que ce que l'on lui communique, et depuis que je suis ici, je n'ai que de l'instinct : je ne re{j;arde pas cela comme un malheur. Pour notre duchesse, c'est une havarderie qui ne ressemble à rien ; toute mon ambition c'est de vivre doucement avec elle, et de terminer notre voyag^e en paix et bonne intellijjence ; mais pour de liaisons, nous n'en aurons jamais en^emljle. Elle m'est à rebrousse- poil sur toutes choses; elle en^jraisse à vue d'oeil, et son visage en est plus ridicule.

Je suis très-inquiète de madame de Rochefort; je serais réellement au désespoir s'il lui arrivait le moindre mal ; donnez-moi de ses nouvelles, et voyez-la le plus que vous pourrez. Savezvous que le Forcalquier ne m'a pas écrit depuis sa belle relation? elle est pourtant moins impertinente venant de lui, que si c'avait été de l'abbé de Sade.

Ce samedi JV.

Je reçois votre livre et votre lettre de jeudi : vous allez coucher à Meudon; vous ne m'écrirez donc point? C'est mon pain quotidien que vos lettres, je ne puis m'en passer; j'ai eu beaucoup de goidlements cette nuit, qui ont fait que je n'ai pas bien dormi; j'ai encore pris mes eaux ce matin dans mon lit, et j'en userai de même tant que je serai faible et qu'il fera aussi vilain. Je trouve < ue je maigris, et je vois engraisser tout le monde. Je voudrais bien avoir la réponse des consultations que je vous ai prié tie faire à Silva ; je ne sais si c'est une once ou deux de cas=»e mondée qu'il faut prendre, et comme je ne soupe point du ?,0'!t, l'ii'S quel temps la piendrai-je?

G'e.t le clair de lune, ce sont de certaines circonstances qui font que vous me désirez ; je suis regrettée et souhaitée suivant les dispositions où la beauté du temps met votre àme; moi, je vous désire partout, et je ne sache aucune circonstance qui pût me rendre votre présence moins agréable. C'est que je n'ai ni tempérament ni roman.

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