LE PRÉSIDENT HÉNAULT A MADAME LA 3IARQUISE DU DEFFAND
15 juillet.
Je reçois en rentrant chez moi vos deux lettres, l'une du mercredi 11 juillet, à une heure, et l'autre du même jour à cinq heures et demie , dans laquelle est un petit billet du jeudi, une heure et demie. Vous me plaignez de l'ennui de vos lettres, et inutilement, dites-vous, vous voudriez les rendre intéressantes. Eh! mon Dieu, est-ce des nouvelles qu'il me faut pour cela? ou plutôt en serait-ce donc (jue vous avez beaucoup d'amitié pour moi, que vous savez que j'en ai beaucoup pour vous, que vous mourez d'envie de me voir, que vous regrettez de n'être pas dans mon jardin? Il me pai'aît que cela se peut écrire d'un désert comme de Paris. Ce qu'il y a de sûr, c'est <(ue je pense cela, environné de tout ce qui est resté de compagnie dans ce pays-ci; et si mes lettres renferment d'autres closes, c'est que ce n'est pas assez de vous écrire pour moi, et qu'il est juste que je vous écrive pour vous. Je vais reprendre l'hiitoire de ma vie depuis vendredi jusqu'à ce moment.
J arrivai vendredi sur les six heures à Meudon , et je vovis écrits samedi par Maupertuis, qui se chargea de porter ma lettrt à Paris , laquelle sera partie ce matin : ainsi il v aura eu la lacune de samedi. Les Chats étaient, comme je vous l'ai mandé, fort en peine de la pancarte qui vous avait été envoyée; je les ai calmés après leur avoir bien représenté leurs torts , et pour leur donner une marque de confiance de votre part et de la mienne, je leur ai montré le portrait de la P qui commence par : Le vide, etc. Cela leur a plu infiniment : ils vont vous accabler de lettres; le petit Chat vous adore et son frère aussi. Hier samedi, il fit un temps diabolique à la campagne : ia belle Ruffec ' ai'riva sur les huit heures du soir; mais c'était une simple visite en passant, pour aller à Versailles et le lendemain 1 Saint-Léger. M. et madame de Mirepoix vim'erit ensuite et restèrent à souper. (Je ne sais ce que je dis : madame de Ruffec «tait venue le vendredi). Hier donc, samedi, M. et madame de
1 Marle-Catherine-Charlotte-Thérèse de Grammont; elle épousa en secondes nces, le 26 mars 1727, Jacques-Louis de Saint-Simon, duc de Ruffec, etmourut à Paris, le 21 liiais 1755, à l'aye de quai-antc-liuit ans. (L.)
Mirepoix vinrent souper : lious fîmes un quadrille, le Mirepoix, le Maréchal, l'abbé de Sade et moi; car l'abbé de Sade était venu de Versailles, le matin, diner avec sa belle-sœur, laquelle est ax-rivée de Colofjne ' .
Les Mirepoix fui-ent fort bien reçus; on soupa, je m'endormis après le souper, les camouflets volèrent, cela ne me réveilla pas trop. Le Mirepoix me fit des miracles, me parut avoir grande envie de vivre avec moi, me fit des reproches, en reçut de ma jiart, etc. Il avait un Saint-Esprit de diamants que madame de Mirepoix lui avait fait monter, qui tient lieu de la broderie : cela lui rend l'estomac encore plus avancé; mais il aime sa femme à la folie et cela me plut.
Pendant le souper, le petit Chat reçut votre lettre du mercredi, et sitôt que tout le monde fut allé coucher, nous restâmes ensemble dans ma chambre et elle me donna votre lettre à lire : elle rit beaucoup de la mine que je fis à l'article où vous marquez que la vieillesse vous a ôté les sentiments. Je laissai tomber mes lunettes, et je fis un grand cri, en disant:
Et moi donc Nous retraitâmes tout de nouveau ce qui ta
regarde : cela vous aurait peut-être ennuyée; mais ces matières me plaisent toujours, et pourvu que l'on me permette de répondre à ma pensée de temps en temps, je me j)réte a>sez voîoiitiers à ce que l'on me dit de soi. Ce matin, nous avor« eu à dîner M. et madame de Préval, M. de la Rivière, M. et madame de Rieux*, etc. M. de Rieux nous a tiré des tabatières à chaque plat que l'on semait sur la table : je n'en ai jamais tant vu. Les diamants me sortent par les yeux, excepté qu'il .l'en a pas sur les manchettes, d'ailleurs tout en est fai'ci. Je trouve que c'est la punition de Midas, et qu'il ne peut rien toucher que cela ne devienne une escarboucle. Il a joué au quinze pour la première fois avec madame de Forcalquier et elle lui a gagné quatorze louis. Après le dîner, nous avons causé encore, madame de Rochefort et moi.
Il y a de grands projets de comédie pour cet hiver : on a élevé non pas autel, mais théâtre contre théâtre. M. de Mirepoix est de la nouvelle troupe. Ils débuteront par le Misan tliropc, qui est, dit-on, le triomphe du Mirepoix, et ensuite oi jouera la Zoïde de du Châtel. Madame de Mirepoix prendra fe rôle de madame de Rochefort, le ^Mirepoix celui du Forca-
^ Où son mari était envoyé de France à la cour de l'Electeur. (L.)
- Le président Bernard de Rieux, HU dn fameux Samuel Bernard. (L.)
DE MADAME LA MARQUISE DU DEFI AiND. 59
quier, et du Gliàtel y conservera le sien. Figurez-vous quelle douceur pour madame de Luxembourg : on se passera de vous toutes. Cependant madame de Mirepoix a dit à madame de Rocliefort qu'elle y assisterait, si elle voulait : et puis on a parlé de La petite Maison, et il a paru que pour la jouer on pourrait bien réunir les trouj)es, j)arce que l'on a Lien jugé que sans cela je ne la donnerais pas; et en ce cas madame de Mirepoix jouera votre rôle, et madame de Forcalquier Javotle. J'ai bien conseillé à madame de Rocliefort de ne laisser voir sur cela nul empressement, afin que madame de Luxembourg ne pût jamais croire que l'on pensât à la recbercher. D'un auti'e €Ôté, le Forcalquier a fini sa comédie, dont j'ai oublié le titre : ce sont ces deux amis qui aiment la même maîtresse. H y a des choses fort agréables. Il a, comme de raison, envie que l'on la joue; mais, pour cela, il n'a besoin que de madame de Mirepoix : bien entendu que tout cela sera pour cet hiver. Comme nous dînions, on nous a apporté la réponse du roi de Prusse à Voltaire : vous entendez bien que c'est une nouvelle niche qu'on lui a faite. M. de Forcalquier doit vous l'envoyer. Mais pour sa lettre, que je crois de lui, entre nous, elle fait un bien plus grand bruit que quand je suis parti : madame de Mailly jette feux et flammes, et demande une punition exemplaire. Ou ne sait ce que cela deviendra, et on craint bien que cela ne finisse par un décampemeut à Bruxelles. La pauvre du Chàtelet devrait faire mettre dans le bail de toutes les maisons qu'elle loue, la clause de toutes les folies de Voltaire. Véritablement il est incroyable que l'on soit si inconsidéré. Pendant ce temps-là, il est porté aux nues à la Comédie, où Brutus a un plus grand succès qu'il ait encore eu.
Je vous dirai, entre nous, que le maréclial de Brancas est bonhomme, si vous voulez; mais il est impossible d'être plus ennuyeux. Pendant tout le temps que j'ai été à Meudon, il a été, dit-on, de la plus belle humeur du monde : il n'a pas ouvert la bouche.
En sortant de Meudon, j'ai passé chez les Grimberghen'. Mon Dieu ! la jolie maison ! Ils m'ont fait toutes sortes d'accueils ; mais je les ai trouvés bien tristes, et en effet ils sont bien malheureux.
On dit tous les accords rompus : depuis trois semaines on
1 Loiils-.Iosepli d'Albert de Luvne.s, prince de Griinherylieii. (L.)
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n'a pu obtenir aucun ordre de ce pavs-ci. Tout va là-bas à la bonne foi des jjénéraux. jNI. d'Harcourt ne' peut savoir si on veut qu'il reste, qu'il avance ou qu'il recule : il demande un général, on n'en envoie point; enfin c'est pis que jamais.
De là je suis arrivé chez la Maréchale, qui m'a reçu assez franchement. Il y avait chez elle son fils, madame d'Aumont, madame de Maurepas, madame de Mirepoix, M. de Mirepoix, M. deCereste, Pont-de-Veyle, le Vaujour, le petit Sahns et moi.
Le contrôleur est beaucoup plus mal, et madame de M
m'a pris en particulier pour me dire (ju'il fallait que notre ami tachât d'aller demain à Issy, et que surtout il ne manquât point de venir auparavant chez elle , parce qu'il saurait ce que M. de AI... aurait appris à son retour d'Issy, où il va demain : il n'est pas douteux qu'ils vont de bon pied. J'en ai parlé au Gereste, (|ui pense toujours de même, et je viens d'écrire en conséquence à notre ami. Le Mirepoix m'a prié à souper pour demain, et je lui ai promis : il en a aussi prié le Vaujour et sa femme. Voilà trois heures qui sonnent : bonsoir jusqu'à demain matin. Avant de finir, que je n'oublie pas de vous dire que j'ai vu madame de Flamarens chez la Maréciiale. Je lui ai lu l'article de la P.,., qui l'a divertie au delà de tout. Je lui ai bien demandé si je ne pourrais pas la voir chez elle, ne fût-ce qu'à la {jrille; car je trouve que cela a assez l'air d'un couvent; mais cela ne se peut pas. Elle a reçu je ne sais combien elle m'a dit de lettres de vous, et elle se prépare à vous écrire.
MADAME LA MAUQLISE Dl DEFFAND A M. LE PRÉSIDENT HÉNAULT.