juillet
Je suis saisie de la crainte de n'avoir pas demain de lettres de vous; cela me ferait une peine horribie : je suis accoutumée à les recevoir à la fin de mes eaux et de ma toilette ; cette privation m'affligerait infiniment.
Ce que vous me mandez de la lettre de Voltaire me paraît terrible; mais il me semble qu'on doit bien juger que c'est une noirceur qu'on lui fait : j'imagine que c'est l'abbé Desfontaines. L'expédient que vous imaginez que le roi de Prusse le justifie, en montrant la véritable à M. de Valorv, me paraît scabreux;
car, siuis être un mauvais patriote, il se pourrait qu'il y eût plus de flatterie qu'il ne conviendrait à cette cour-ci. Je suis curieuse de la fin de cet événement.
Madame de Luynes me mande qu'elle va à Dampierre, le 23 de ce mois, pour quinze jours. Sans doute vous serez invité, sans doute vous y ferez un petit vovajje, et je serai abandonnée pendant ce temps-là. Il me prend des étonnements funestes d'être ici : c'est comme la pensée de la mort; si je ne m'en distravais, j'en mourrais réellement. Vous ne sauriez vous figurer la tristesse de ce séjour; mais si fait, puisque vous êtes allé à Plombières : mais non; c'est que ce n'est point le lieu, c'est la compagnie dont il est impossible de faire aucun usage. Heureusement, depuis que je suis ici, j'ai un certain hébétement qui ferait que je n'entendrais pas le plus petit raisonnement; je végète. Si j'allais à la garde-robe, je crois que je ne serais pas absolument malheureuse ; mais un corps glorieux est si mal assorti à mon àme, que cela me désole.
J'imagine que les Soirées de Boulogtie me conviendraient bien; je ne les commencerai pas tout à l'heure, parce que je lis actuellement Crémentine, reine de Sanga, qui est de madame de Gomez et dédiée à monseigneur de Maurepas.
Savez-vous que je ne suis point étonnée que Mei'trud guérisse le contrôleur? C'est notre étoile qui assure ces succès. Gardonsnous bien de le produire au d'Ar il le tuerait indubitablement. Mais pourquoi n'entreprendrait-il point de faire avoir un héritier à monseigneur de M...? Ce n'est pas que notre étoile ferait rien sur cela; ainsi je crois qu'il fera mieux de ne pas tenter ce prodige.
Crovez-vous que je vous revoie jamais? crovez-vous que je me retrouve jamais dans la rue de Beaune? crovez-vous que je soupe encore une fois chez vous? Toute ma frayeur c'est de mourir ici : ce serait une aventure triste que d'être enterrée aux Caj)ucins, et d'être arrosée du pissat de tous les habitants d'Amiens, Abbeville, Orléans, etc.
J'aurai peut-être demain Formont. Le plaisir que je nie fais de l'avoir est un peu troublé par la crainte que j'ai qu'il ne s'ennuie outrément. Cependant c'est comme bonne action qu'il vient; je l'ai préparé à tout ce qu'il trouvera : c'est un devoir qu'il me veut rendre, et, comme vous savez , le devoir est plus fort que l'amour. Je ne crois pas qu'aucun l'emède puisse être bon lorsqu'on s'ennuie autant que je fais : ce n'est pas que je
62 GORRESl'ONDAiMCE COMPLETE
ne supporte mon mal patiemment ; mais jamais je ne suis bien aise, et ce n'est que parce que je véjjéte que je suis tranquille : quand dix heures arrivent je suis ravie, je vois la fin de la journée avec délices. -Si je n'avais pas mon lit et mon fauteuil, je serais cent fois plus malheureuse : j'ai du moins les aises du corps. Me plaijjnez-vous? Je vous jure bien que, {juérie ou non {j'uérie. Forges ne me reverra plus. Vous voyez bien que j'éciùs pour écrire , et que je commence à bavarder comme ma chère compagne, qui, par parenthèse, rentre, et que je vais écouter : elle me communiquera toutes les remarques fines qu'elle aura faites sur les différents cai'actères, et la désolation où elle est que M. Brisson, M. Philippe, etc., n'entendent pas la plaisanterie. Eh Ijien, vous ne le croirez pas, cela m'assomme plus que tout le reste. Adieu jusqu'à demain.
Ce dimanche, .'i une heure.
Formont vient d'arriver. Je vous écrii'ai tantôt, car le dîner est servi. La lettre de Voltaire, dont on m'a envoyé une copie, me paraît de lui, absolument de lui.
Je tombais de sommeil hier au soir quand je sortis de chez la Maréchale , où je laissai mesdames de Mauiepas et d'Aumont ' ; le Vaujour me ramena. Madame de Mirepoix fut fêtée chez la Maréchale comme je n'ai vu personne l'être, son mari aussi : l'un par l'autre ils furent nos vainqueurs, car il n'y en eut que pour eux. Je me réveillai en chemin. Le Vaujour ne quitte point sa maison, et il entrevoit de l'espérance d'arrangement : je le souhaite fort. Votre petit chatV eàxne beaucoup. Je viens à la réponse de vos lettres. J'ai oublié le signalement de madame de Bancourt, car il faut cela pour que les personnages intéressent. J'ai gardé vos lettres; mais je ne veux pas m'interrompre en les allant chercher. Vous dites que le sexe de mademoiselle Desmazis est mal décidé; et puisque madame P... est allée chevaucher avec elle dans la forêt, est-ce au propre ou au figuré? Je ne sais, il me semble que le, Fore cherche à diminuer l'abbé de S... ; car il m'a dit qu'il leur avait apporté le
1 Victoire-Félicité de Durfort-Duras, veuve de Jacques, duc de Fitz-James, remariée le 23 avril 1727, à Louis- Marie- Augustin, duc d'Aumont. (L.j
DE MADAME LA MARQUISE DU DEFi AIND. 63
brouillon de la lettre qu'il vous écrivait, qu'il y avait huit jours qu'il y travaillait, et que c'était mettre bien du temps à une lettre ; mais cela prouve qu'il ne veut pas se commettre devant vous : et, après tout, dès (pie sa lettre est comme vous le dites, qu'importe?
Votre bon appétit prouve que les eaux vous sont très-bonnes. Gela sera joli de vous préparer un souper tout de mon mieux, et de son{T[er que vous y man(]erez avec plaisir.
Et à qui parlez-vous de Lauzillières? Est-ce que cen'est pas lui qui cheminait avec madame de Prie, comme la P... avec mademoiselle Desmazis, le soir même qu'elle partit pour son exil?
Je suis très-aise de votre hébétement : tout cela prouve votre vocation pour Forges ; car il faut laisser son àme dans son coffre en y arrivant, et ne la reprendre qu'au retour; mais cela ne me fait pas trouver bon les longueurs de la poste. Je commence à croire à présent que quand vous serez en paradis, vous ne vous lèverez pas même pour Saint Jacques le Mineur ; car vous trouvez le secret de vous mettre à votre aise partout. Mais ce qui est d'une dame qui a bien du monde, c'est d'avoir reconduit la pâtissière : il est vrai que cela ne prouve rien pour une gourmande, et qu'Arlequin, eût-il été empereur dans la lune, en aurait fait autant.
Voilà une lettre de monsieur votre frère que j'ai ouverte comme vous le désirez. J'enverrai celle de madame deLuynes.
J'attends notre ami qui doit venir à midi; mais il faut que cette lettre parte auparavant : ainsi je ne pourrai vous mander de la politique que demain. Seulement on disait hier que les conférences étaient rompues. Il est vrai que le roi de Pologne promet des troupes ; mais il veut que l'on agisse, et je ne crois pas que M. de Lans, son ministre ici, Fencourage beaucoup à nous servir, à la manière dont tout se passe; car on ne prend aucun parti de quelque nature que ce puisse être.
Madame de Forcalquier sera enfin présentée vendredi. Je puis vous assurer qu'en même temps le grand Chat ' pense on ne peut pas plus raisonnablement sur tout ce qu'il doit faire pour la rendre heureuse; son àme est d'ailleurs absolument la même, et l'événement de son mariage n'a été qu'un renouvellement de sentiment, par les épreuves réciproques dont il a été l'occasion.
' Son inaii. (L.)
64 COlinF.SPO^UANCE COMPLETE
La Maréchale vous fait bien des compliments ; le Grimberçhen m'a aussi chaivjé de vous en taire. Je vous ai mandé que je soupais ce soir chez M. de Mire})oix , je soupe demain chez Montijjnv ' , le cousin : je vous dirai la coinpa^jnie; cela est incroyable. Ainsi vous voyez que je profite bien mal de votie absence. Songez au moins que mes lettres ne traînent pas.
Vous verrez par la lettre de monsieur votre frère que le découragement est partout.
Adieu, en voilà assez pour cette fois. Mes lettres, maljjré moi , se ressentent des vôtres, et pour peu qu'il ne me soit pas démontré que c'est de l'ennui pour vous que ce que je pense, il est bientôt à découvert.
3IADAME I.A MARQUISE DU DEFFAND A M. LE PRÉSIDENT HÉNAULT
J'ai joué aujourd'hui à la comète douze rois et puis un quadrille : cela m'a conduit jusqu'à l'heure qu'il est. Je suis ravie d'être quitte de mon monde pour causer avec vous. Je trouve que vous avez dit ce qu'il fallait dire aux Chats sur leurs relations, et sur les raisons qu'il y a à ne point s'attendre que j'écoute ni réponde à des plaisanteries sur la P... Je conviens que vous êtes le premier homme du monde pour se conduire avec décence et mettre l'à-propos dans toute chose. Croyez que je fais plus de cas de vous que vous ne pensez; et quand vous êtes dans votre naturel , que vous vous laissez aller, sans soin, sans art, je a'ous trouve on ne peut pas plus à mon gré. Par exemple, votre lettre d'aujourd'hui est charmante, elle me fait un plaisir inexprimable, et je veux y répondre tout de suite. L'article des chats est fini.
Il est certain que la lettre est de Voltaire : on ne peut avoir une idée assez présente de toutes ses façons de j)arler pour les si bien imiter. Un petit citoyen fait de petites choses, etc. Gomment voulez-vous que cela s'imagine? et cette seule phrase ne permet pas de le méconnaître. Mais de comprendre comment elle court, c'est ce qui me paraît surnaturel. J'imagine cependant que, vu les circonstances présentes, on ne le punira pas. Je crois la du Chàtelet dans une belle inquiétude.
Madame de Rochefort est très-vraie; mais elle ne l'est pas
' Exempf des {;aidfs du corps, favori de M. le Dauphin. (L.)
plus que votre petite servante, ni plus fortement attachée. Le Forcalquier pourrait fort l)ien faire la même comparaison (\ue vous (s'il voyait, s'il comparait), et je serais alors tout aussi bien la Seine qu'elle, et elle tout aussi bien la Me?' que moi.
Je crois que l'abbé est le chevalier du minet; mais vous ne vous accommoderiez pas que j'eusse une pareille amusette : quand on est confident, on voit le dessous des cartes, qui est toujours très-beau à voir dans les personnes vraies et bien nées. Quand on est la personne intéressée, on est frappé de la superficie, qui quelquefois est variable et n affiche pas aussi beau jeu qu'on se trouve l'avoir, quand on veut bien prendre la peine d'examiner. Mais vous savez de reste ce que je pense, ce que je suis et quels sont mes sujets de noise. Par exemple, étes-vous de ])onne foi quand vous me dites que je veux m'affranchir de la reconnaissance quand je parais douter de vos sentiments? Tout de bon, me crovez-vous un tel motif? Oh! que non : vous voyez clair comme le jour que lorsque je remarque en vous un grain de sentiment vrai , il fait le miracle du grain de moutarde de l'Evangile, il transporte les montagnes. Mais i^arement me laissez-vous jouir de cette illusion ou de cette vérité : mais laissons cet article et ne troublons point mes eaux. Ces eaux réellement me feront du bien. Je crains seulement de trop manger; j'ai toujours un très-grand appétit, et c'est surtout le bœuf que j'aime; je ne saurais souffrir les poulardes et les poulets : le bœuf, le mouton, voilà ce qui me paraît délicieux. Je ne fais que dîner, et je ne prends rien du tout les soirs. Aujourd'hui je craignais d'avoir trop mangé, et je me sens l'estomac très-dégagé; ce qui achève de me déterminer de prendre demain ma médecine, qui ne sera que de deux onces de manne. Jeudi, je reprendrai mes eaux, et nous irons dîner chez les Rosambeau : cela me contraint assez; mais quelquefois la contrainte est plus salutaire contre l'emiui qu'on ne se l'imagine, et ce qui tire de l'uniformité (quand cette uniformité n'est pas excellente par elle-même) produit de la gaieté. La parenthèse était nécessaire, sans cela vous croiriez que j'adopte votre système, et tout svstème est réprouvé par moi, dès qu'il s'agit de sentiment.
Le d'Argenson me plaît dans l'oubli de bonne foi qu'il a des absents. Dites-hu, je vous prie, qne je lui sais le meilleur gré du monde du peu de souci qu'il a de ce que je fais et de ce que je deviens : cela m'assure du plaisir qu'il aura de me revoir.
Je ferai un amusement tout neuf pour lui; il ne se sera pas épuisé en attentions, et je trouverai en lui toute la dose d'amitié dont il est capable : voilà comme je pense pour lui que i'aime beaucoup, et en vérité pour mes autres amis, ^e vous trouvez-vous pas bien malheureux d'être le seul excepté? Oui da, je le crois , mais vous n'oseriez le dire,
Aj)ropos, je n'enlaidis plus, surtout depuis ce matin : mon teint s'est fort éclairci; mais je suis mise ici comme une vendeuse de j)ommes : je me donne pour vieille , paresseuse et malade; je ne me lève plus pour ceux que j'ai vus une fois, je ne rends point de visites, enfin je prends toutes mes commodités, et je suis plus madame de Tonneins ici que dans la rue de Beaune.
Le pauvre Formont est tout seul dans un coin de ma chambre. Je vous quitte à regret; mais il faut bien lui tenir compagnie. Voulez-vous lui faire un grand plaisir, envovez-moi les dernières Observations^ de l'abbé Desfontaines, et toutes celles qui paraissent toutes les semaines. Adieu, à demain.
17 juillet.
Je reçus hier plus tôt qu'à l'ordinaire, car il n'était que midi, votre lettre du jeudi 12 et du vendredi. Je n'ai pas pu m' empêcher de lire au d'Argenson l'article qui le regarde, et quand il est venu à l'endroit où vous trouvez le secret de retourner contre moi le peu d'usage que je fais de votre absence, il n'a pu s'empêcher d'éclater de rire : il prétend qu'il ne faut plus s'étonner qu'on fasse pendre des innocents, et que Luther, Zwingle et Calvin ne vous venaient pas à la cheville du pied. Mais je vous pardonne tout cela, si cela vient, comme je n'en puis douter, de ce que vous vous occupez de moi, et je vous aime mille fois mieux injuste qu'indifférente. Donc, pour continuer à mieux tromper encore sur les motifs de ma conduite, je soupai hier chez madame de Mirepoix. J'avais été auparavant chez
* Observations sur les écrit': modernes (du 1'^'" mars 1735 au 31 août 1743). C'est le clicf-d'œuvre polémique et critiijue du savant et causiique aLljc, qui fit passer tant de mauvaises nuits à Voltaire, qui le lui rendit bien. 34 vol. in-12. (L.)
madame d'Aumont, où madame de Maurepas vint, et où nous parlâmes de notre ami : elles sont bien sûrement à lui; mais ce n'est pas assez. Ce que je puis vous dire, c'est que si l'abbaye se donne entre-ci huit jours, vous devez être sûre qu'il l'aura, ^lais l'abbé ne veut pas se démettre, et tantôt on le croit mort, tantôt cela va mieux : le père Prieur en est las; mais il n'a pas la force de se déterminer.
J'allai donc de là chez madame de Mirepoix, où je soupai avec elle, soii mari, M. et madame de la Yallière, madame de Fîamarens, le président de Montesquieu et Pieri'ot. Notre souper fut fort gai : nous raisonnâmes beaucoup , nous causâmes , pas une épigramme , point d'escrime, un souper assez bon; ensuite nous jouâmes au piquet , madame de Mirepoix et madame de la Vallière contre Pierrot et moi. J'avais beaucoup causé avec madame de Fîamarens avant le souper, et j'ai prié les mêmes personnes à souper pour samedi. Le Mirepoix est comme vous le connaissez, parlant des coudes, raisonnant du ,menton, marchant bien, bonhomme, dur, poli, sec, civil, etc. Je contai à madame de Fîamarens l'érection du nouveau théâtre : comme elle est fidèle et curieuse, elle voudrait Ijien que les troupes se réunissent. Je lui ai dit que je pensais comme elle; mais qu'il fallait bien recevoir les avances, si on en faisait, sans en faire soi-même. Elle n'est pas sûre de pouvoir venir souper chez moi samedi, à cause de la présentation de madame de Forcalquier; mais elle s'en est excusée de très-bonne (jrâce, et si elle n'y vient point, ce ne sera pas sa faute.
Elle ne trouve pas le discours de l'abbé du Resnel' si mauvais qu'on l'a dit : elle est totalement de votre avis, et moi aussi. Vous ne m'avez pas parlé du discoui's de Mairan. M. de Richelieu part, dit-on, lundi pour le Languedoc; on prétend qu'il a eu peur que M. de Mirepoix n'y allât à sa place. Voltaire a écrit à madame de Maillv, et cela vaut mieux que d'avoir écrit au roi de Prusse. On dit qu'elle a promis de faire réponse; ainsi cela s'adoucit. Bruius continue à avoir le plus grand succès du monde : il y a de grands changements et des scènes entières nouvelles. En tout, c'est une des pièces les plus raisonnal)les qu'il y ait au théâtre, c'est la mieux écrite de Voltaire, et le cinquième acte me parait très-touchant. Je viens à
1 Jean-François fin Bellay, sieur de Resnel, savant littérateur français. Né à Rouen le 29 juin 1C92, reçu à l'Académie française en 1742; mort à Paris le 25 février 1761. (L).
votre lettre. Après m'avoir expliqué à votre façon les motifs de ma conduite, vous finissez par dire : Mais me regrettez-vous 1^ vous mauauc-t-il queUjue chose? Je ne le crois pas, etc. Vous vous trompez lourdement de ne le pas croire : je vous re(jrette, et vous me manquez beaucoup. Il est vrai que je me divertis, parce que je sais que vous vous portez l)ien, et que je suis sûr que vous vous porterez mieux. La moindre inquiétude sur cela empoisonnerait ma vie; mais, avec cette idée, je trouve tout agréable par la diversité; la boucbe ne me ferme pas, c'est un dé(;el de tout ce que je retiens devant vous; je décide à tort et à travers, tout me parait bien, et puis quand j'ai épuisé tout cela, je viens me renouveler en vous écrivant. Vous me mandez que vous dormez bien. Voih\ un article essentiel; mais peutêtre quand vous recevrez ma lettre, vous aurez eu une moins bonne nuit, et que cela vous mettra en colère contre moi.
Madame de la Valliére m'a donné à lire une lettre du Nivernais : fijjurez-vous qu'il n'a reçu qu'il v a buit jours la lettre que je lui écrivis il y a six semaines : il y a beaucoup de compliments pour vous, et la lettre est d'ailleurs remplie d'amitié, d'intérêt et de très-utiles conseils. Elle m'a aussi parlé d'un voyage à Champs avec madame de Mirepoix. Je vais demain souper avec eux à Meudon ; mais devinez où je soupe ce soir? A propos, je crois que je vous l'ai dit : chez le cousin Montigny; mais les convives, vous ne les savez pas : M. Dufort', personnage essentiel dans les circonstances présentes pour vous envoyer des brochures; madame d'Aubeterre, madame de Sassenage, et notre Picarde gasconne, brochant sur le tout; une madame d'Etiolles^, Jélyotte, etc. C'est mon cuisinier qui fait le souper : il en fit un fort bon il y a quelques jours chez Pontde-Veyle, à ce qu'ds m'ont dit hier. C'est aujourd'hui /,we, et vous croyez bien que je n y manquerai pas.
Il n'y a rien de nouveau en politique, sinon une inaction totale de notre part, je dis de la part delà cour : apparemment que l'on attend que le hasard continuera de s'en mêler; mais il nous mourrait encore cinq ou six têtes couronnées, que nous n'en ferions pas un meilleur usage.
Vous devez avoir Formont d'hier : je vous en fais mon compliment et à lui aussi. La brijjade est donnée à M. de Pont-
1 Fermier {jénéral et dirertenr dos postes. (L.)
- CeUe madame d'Étiolles devait être madame de Pompadonr. (L.)
Saint-Pierre; et le procès de d'Ussé sera jugé lundi, c'est-à-dire pour la provision.
A propos , vous dites que je me fais une espèce de devoir de fréquenter vos amis; mais pourquoi ne voulez-vous pas qu'ils soient des miens, et que ce soit pour mon compte? Je vous suis oldigé de vouloir l)ien entrer en part des soins que je leiu^ rends, et assui'ément c'est une idée qui m'y accompajjne; mais il me semble que je pourrais les voir sans cela, pour deux raisons assez bonnes : c'est qu'ils me plaisent et qu'ils me reçoivent fort bien. Sans doute (pie vous avez part aussi à la bonne réception que j'en reçois, et j'en suis encore plus aise que si je ne la devais qu'à moi; mais entin j'en profite, et cela m'S' attire. Tout cela ne veut dire autre cliose , comme vous le vovez clairement , sinon que vous cherchez un peu à me trouver des torts ; mais sûrement cela part d'un bon principe, et si vous m'aimez, vous savez que je sais pardonner. Bonjour; je vous embrasse mille fois.
LE MÊME A LA MÊME
18 juillet.
A ous n'avez ni touperamenl ni roman! Je vous en plains beaucoup , et vous savez comme une autre le prix de cette perte; car je crois vous en avoir entendu parler. C'est que vous appelez ron)an, dans votre lettre, les souvenirs, le clair de lune, l'idée des lieux où l'on a vu quelqu'un que l'on aime, une situation d'ànie qui fait que l'on v pense plus tendrement, une fête, un beau jour, etc., eulin tout ce que les poètes ont dit à ce sujet; il me semblait que cela n'était point ridicule. Mais peut-être estce pour mon bien que vous n'aimez pas (|ue je me mette toutes ces folies-là dans la tête. Eh bien! soit, je vous demande pardon pour tous les ruisseaux passés , présents et à venir, pour leurs frères les oiseaux, pour leurs cousins les ormeaux et pour leurs bisaïeuls les sentiments. M'en voilà corrigé, et mes lettres ne seront plus (pi'agréal)les poiu' vous, par tout ce (jue je j)ourrai ramasser des nouvelles de la ville et que j'imaginerai qui pourra vous amuser. Je reprends donc le stvie historique, et je ne parlerai de moi que quand cela junènera des faits.
J'allai hier à l'Opéra : tout était plein comme vous avez vu
à Atfs. Jamais le Maure ' n'a si bien chanté : c'a été une admiration continue. Mais venons à Chassé. Il est un peu vieilli, sa voix n'est pas si belle (|ue quand il a ([uitté; mais il était enrhumé : d'ailleurs il a tait des pro{;rès incroyables pour le jeu et pour l'expression. Il y a eu des moments où j'ai retrouvé Thevenard pour le douloureux et pour le sensible. La scène du troisième acte a été interrompue vin.';! fois, le Sommeil a été chanté à ravir, et j'ai eu véritablement du plaisir : tout le monde a été de même; le seul Pont-de-Vevle , qui avait déjà son opinion formée, n'en veut point changer. J'ai été ensuite me promener dans le Palais-Royal, où j'ai trouvé madame de Mirepoix avec son mari et madame de la Vallière : celle-ci allait souper chez madame Dupin , et nos deux époux avaient l'air de devoir passer la soirée tête à tête. Il est vrai que M. de Richelieu part, mais ce n'est point par la crainte que l'on n'envovât M. de Jîirepoix à sa place : c'est qu'il y a des troubles en Languedoc, et que le roi de Sardaigne a soulevé les Cévennes. On craint aussi pour la Provence, et des lettres de ce pays-là font appréhender pour le château d'Est. La reine de Hongrie a déclaré qu'elle ne voulait d'autre médiateur que le roi d'Angleterre, qui était le seul prince de l'Europe qui l'avait secourue dans son malheur. D'ailleurs nous ne prenons point de parti ici, chose incroyable! Le contrôleur général est infiniment mieux, et M. Dufort me dit hier que la Peyronnie l'avait assuré qu'il était guéri.
Nous ne nous aperçûmes point que Jélyotte eût chanté à l'Opéra : il me parut qu'il était en pavs de connaissance. Mais je trouvai là une des plus jolies femmes que j'aie jamais vues; c'est madame d'Etiolles : elle sait la musique parfaitement, elle chante avec toute la gaieté et tout le goût {)ossible, sait cent chansons, joue la comédie à Etiolles sur un théâtre aussi beau que celui de l'Opéra, où il y a des machines et des changements. Paris est admirable pour la diversité incroyable de sociétés et pour les amusements sans nombre. On me pria beaucoup d'aller être témoin de tout cela dans un pavs que j'ai beaucoup aimé, où j'ai passé ma jeunesse, et dans une maison qui est la même que mon père avait, mais où l'on a dépensé cent mille écus depuis " . Cette circonstance ne vous intéressera pas
1 Catherine-Nicole le Maure, née à Paris le 31 aoi'it 1704, débuta en 1724 à l'Opéra clans Pliaclon; morte le 14 janvier 1786. (L.)
2 Voir les Mémoires du président Hénatdt, p. 18. (L.)
plus que de vous dire que j'étais à l'Opéra dans ma place ordinaire, à côté de M. de Rouvrov, qui m'a inondé de sa pituite.
I! n'arrivera rien à Voltaire, par la même raison fjui (ait qu'il n'est rien arrivé à la reine de Hongrie : c'est qu'on ne prend point de parti, ce dont je suis assurément très-aise.
Il ne paraît point de lirocliures nouvelles. On attend bientôt madame d'Autrey ici. Madame du Chàtelet est dans sa nouvelle maison.
J'avais envie de parler à madame de Mirepoix de ses comédies : si son mari n'v avait pas été, je l'aurais fait. Nous times deux tours d'allée, M. de Mirepoix et moi, et nous ne sûmes que nous dire l'un à l'autre.
Madame de Rochefort est en très-bonne santé présentement. Son àme ne peut être attaquée que par un côté , et elle a raison d'être contente de ce côté-là : aussi le dit-elle bien, et son visage encore mieux.
De ce que la relation du Forcalquier est de lui, cela est moins impertinent pour vous ; mais il sent apparemment que sa lettre ne valait rien : car il a fait tout ce qu'il a pu pour doiaier du ridicule à l'apprêt que l'abbé de Sade a mis à la sienne.
La maigreur dont vous vous plaignez ne doit pas vous embari'asser : c'est souvent un effet des eaux qui désobstruent, et qui font que les nourritures passant mieux, viennent ensuite à nous renî'raisser.
MADAME LA 3IAHQUISK DU DEFFAND A M. LE PRÉSIDENT HÉXAULT
10 juillet.
Je n'eus pas hier un instant pour vous écrire : j'eus des visites toute la journée, et des gens qui me paraissent presque l)onne compagnie, en comparaison de ceux que j'ai vus les premiers quinze jours. Ces gens sont madame de Rosambeau, madame Harenc, qui a du bon sens, assez de goût et est fort bonne femme ;Lauzillières, qui a un air en dessous, fauxoumvstérieux, auquel on ne comprend rien; mais il a de l'esprit. Ils restèrent
chez moi fort tard. La P a eu ses grandes vapeurs. Gela
fait horreur : elle fait des cris, des pleurs, elle devient d'un changement affreux. Je la soupçonne de prendre ses eaux tout de travers. Elle se purgea l'autre jour, et le même soir de sa
médecine , elle prit de l'élixir d'un petit chirurçien qui est avec madame de Rosambeau; elle rendit tout ce qu'elle avait dans le corps, et depuis ce temps-là les eaux ne lui passent point. Hier nous nous arran(]ions, Formont et moi, sur le parti que je })rendrais si elle venait à crever. C'est une folle, mais c'est au pied de la lettre. Xe dites rien de tout cela à Silva. Nous allons aujourd'hui diner chez les Rosand)eau, et je j)rends mes eaux de bonne heure, parce qu'on nous fera dîner à midi. Je vous écris en dépit de l'ordonnance; mais les eaux ne me portent jamais à la tète, et quand je n'écris pas, je fais des fleurs de chenilles : à propos, elles ont fait l'admiration de tout Forges.
Forir.ont est un homme délicieux, sui'tout dans ce lieu-ci. La dissipation ni le désir des nouvelles connaissances ne l'entraînent point : il est occupé de moi, gai, complaisant, ne s' ennuyant pas un instant; il ne se fait point valoir; j'en suis charmée, et je vous avoue que cela m'était nécessaire. Il ne restera pas avec moi absolument tout le temj)s; mais je peux compter sur un mois pour le moins.
Je suis bien curieuse de votre lettre d'aujourd'hui, et c'est l'article politique qui m'intéresse, c'est-à-dire ce qui regarde notre ami. C'est un drôle d'homme (jue cet ami : il est au rebours des autres, il attrape par être essentiel; ses amis lui sont indifférents tant qu'il ne leur est bon à rien, et il ne se souvient pas même alors qu'ils existent. Je me sens de même j)our lui : j'irais au bout du monde pour le servir, et je ne vous écrirais pas une ligne pour savoir de ses nouvelles, ou, pour parler plus juste, je ne me soucierais point du tout qu'il sût que je pense à lui et que je l'aime; car, pour ses nouvelles, voilà en quoi je ne lui rends pas la pareille : elles m'intéressent, et je serais fort inquiète s'il était malade.
Adieu; il faut que je vous quitte, parce que j'ai autre chose à faire qu'à jaser.
Formont vous fait mille et mille amitiés.