‹ Correspondance complète de la marquise Du Deffand avec ses amisChapitre 19 sur 52 · I.A MÊME AU 5IÈME · texte numérisé non relu

I.A MÊME AU 5IÈME

20 juillet.

M. d'Arg trouve donc qu'il ne faut plus s'étonner si l'on

fait pendre des innocents, et que mes subtilités et mes sophismes

surpassent tous ceux de Luther, Calvin, etc. Mais ne vous douteriez-vous pas l'un et l'autre que vos textes sont assez obscurs pour (jue l'on puisse v donner telles interj)rétations que l'on voudra; et ne seraient-ce pas les auteurs qui seraient subtils et hérésiarques, et, comme tels, ne sentent-ils pas un peu le t'a{;ot; et si l'on les faisait pendre ou brûler, am-ait-on à se reprocher d'avoir perdu des innocents? A vous dire le vrai, je n'en aurais pas de scrupule; mais j'y aurais beaucoup de regret, parce que j'espère toujours qu'ils deviendront orthodoxes.

Vous me donnez des espérances auxfjuclles je n'ose me livrer. Quoi! serait-il possible que notre ami eût si beau jeu! Non, je ne le veux pas croire, il ne m'est point ordinaire de voir ai'river les choses que je désire autant.

Je suis fort aise que vous voviez souvent madame deMirepoix : elle est aimable; je crois son mari fort conséquencieux . Je suis bien de l'avis qu'il leur faut laisser élever leur théâtre sans avoir l'air de s'en soucier, et cela me sera d'autant plus facile qu'effectivement je ne m'en soucie pas.

Je reçus avant-hier une grande lettre de madame de Flamarens, pleine de tendresses. Son style est chaud, et je ne peux pas douter qu'elle ne m'aime : il y a une espèce de ton vif et animé qui a quelque parenté avec la passion. Elle me mandait qu'elle vous avait vu et qu'elle était très-contente de vous. Je lui avais peint la P... à peu près comme à vous : ainsi elle aura vu que je me répète, mais elle n'a eu que la copie et vous l'original.

J'ai trouvé le discours de M. de Richelieu ' charmant : peutêtre en effet est-il trop coupé pour la gravité du lieu et des circonstances; mais il joli, pathétique et de bon goût. Celui de l'aldjé du Rainel est très-bien jusqu'à la fin de l'éloge de l'abl^é du Bos, et cet éloge me paraît au mieux, quoique un peu long; mais le reste est d'un ennui insujjportabJe. Pour celui de M. de Mairan, je n'ai point encore pu le lire : cependant je veux me faire cet effort; mais si tout ressemble aux six premières pages, rien n'est si mal écrit, si plat, si connmui , si froid, etc.

Je crois que vous me regrettez, c'est-à-dire que vous pensez beaucoup à moi. Mais (comme de raison) vous vous divertissez fort l)ien : vous êtes comme les (|uiétistes, vous faites tout en moi, pour moi et par moi; mais le fait est que vous faites tout sans moi et que vos journées se passent gaimcnt, que vous jouissez d'une certaine lil)erté qui vous plaît, et vous êtes fort

* A i" Académie.

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aise que pendant ce temps-là je travaille à me bien porter. Mes nuits ne sont pas troj) bonnes, et je crois que c'est que je man.<je un peu trop : bier je me sais retrancbé le bœuf, aujourd'bui je compte réformer la quantité de pain.

Il y a longtemps que je n'ai eu des nouvelles de madame de la Vallière : j'en suis fâchée, car je l'aime beaucoup. J'avais une lettre à elle que j'ai brûlée : j'y ai du regret, car elle était écrite à ravir : j'aurais voulu vous la montrer. Le Nivernois ne la bait pas, et je crois qu il n en aime point Ôl autres.

J'attends un récit de votre souper de M. Dufort, cela me divertira. Il y aura aussi un article de l'Opéra, mais dont je me soucie moins; savez-vous pourquoi? C'est (jue l'Opéra a été souvent une occasion de noise entre nous, et que vous m'avez pardonné difficilement d'être d'un sentiment contraire au vôtre sur cela.

Je ne saurais croire qu'il v ait tant d'inaction sur les affaires politiques que vous le crovez; mais c'est qu'on garde le secret, et que les M... ne sont peut-être pas informés de ce qui se passe.

D'Ussé ne m écrit point, et du Ghàtel, qui m'écrivait de Corse, ne daigne pas m' écrire de Paris; j'en suis scandalisée : il me semble qu'il devrait, ne fût-ce que par politesse, me demander comment je me trouve des eaux.

Sans doute que mes amis sont les vôtres, je ne vous ai jamais précbé d'autre évangile; mais vous ne m'avez jamais ])aru le vouloir croire. Tant mieux si vous en êtes persuadé aujourd'bui : il y a longtemps (jue cela aurait dû être, et que j'ai la certitude que je ne suis jamais entré pour rien dans leurs empressements pour vous; mais vous savez que a'Ous m'avez toujours fait valoir vos attentions pour eux comme les avant par rapport à moi, et que vous ne les nommiez pas autrement, en me parlant d'eux, que vos amis. Ne crovez donc pas que je veuille m'approprier rien de tout ce qu'ils ont fait et feront pour vous; si quelqu'un avait à gagner dans cette communauté, ce serait moi, et je suis intimement persuadée que vous serez toujours rechercbé pour vous seul et par préférence à tout.

Je dînai bier chez madame de Rosambeau. On prétend que le dîner était détestable, moi je le trouvai excellent; mais mon appétit est si franc que je ne sache rien que je pusse trouver mauvais. Nous donnerons à dîner dimanche; nous serons douze : ce sera les gens les plus coi^xséquencieux que nous prierons; nous ferons grand' chère, cela est déjà ordonné.

Je remplis hier tous mes devoirs, et je vous envoie la liste de toutes les personnes que je vis : voyez s'il n'y en a point là de votre connaissance. Adieu. Je vous écris en prenant mes eaux; mais comme il faut les rendre, je vous quitte.

Ce vendredi, à une heure et demie.

N'allez point vous corriger sur rien, j'aime que vous me parliez ormeaux, ruisseaux, moineaux, etc., et ce m'est une occasion très-agréable de vous donner des démentis, de vous confondre, de vous tourmenter, c'est, je crois, ce qui contribue le plus à me faire passer mes eaux.

Je viens de recevoir uiie lettre de duCliâtcl, la plus obscure et la plus tristement badine; on n'y comprend rien. Je viens d'en recevoir une aussi de la du Ghâtelet, qui m'envoie les Harangues et VEloge de Mairan : elle me paraît pénétrée de douleur de l'aventure de Voltaire. Quand vous m'écrirez, parlez-moi de mon Maqui (que je trouve très-bien nommé), et dites-moi que vous n'êtes point surpris de tout ce que je vous en mande, qu'on ne peut avoir autant d'esprit sans que le caractère et l'humeur y répondent, etc.

Adieu; à tantôt.

21 juillet.

Je vous mandai hier que je vous priais de ne faire aucune réforme à vos. lettres. Si f[uelque chose m'en déplaît, ce ne sont pas les sentiments, je n'attaque que les contradictions; et quand j'ai l'air de me moquer de ce qui tient à la rêvasserie, c'est que cela me paraît de petites pratiques qui ne tiennent point lieu de l'essentiel, et elles ne m'éblouissent pas assez pour me faire perdre de vue les points importants. Ainsi soyez sûr que ce n'est ])oint une répugnance naturelle que j'ai pour ces sortes de choses ; mais les circonstances , dépendances et accompagnements décident de leur valeur.

Je suis fort aise de ce que vous me dites de Chassé : j'ai eu ici une lettre qui lui rend le même témoignage. Ce que vous me mandez des raisons du départ de M. de Richelieu me parait bien grave; cela est-il certain? N'allez pas nous faire infidélité

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pour madame d'Étiolles. Vous avez bien fait de ne pas parler à madame de Mirepoix de ses comédies : il faut que Ton soit bien convaincu de notre indifférence.

Non, je ne crois point que mes lettres vous ennuient, et j'ai eu tort de vous le mander : je suis persuadée , au contraire, qu'elles vous font plaisir et qu'elles tiennent bien leur coin dans votre journée; si je ne le pensais pas, je ne vous écrirais pas des volumes. Il est vrai que je me satisfais en vous écrivant; mais je ne forcerais pas ma nature comme je fais pour trouver le temps d'écrire cinij et six pa{jes. Je suis persuadée aussi que vous vous amusez beaucoup en m'écrivant : l'étendue de vos lettres et leur style ne me permettent pas d'en douter.

Vous avez une vénération pour madame de Rochefort qui me divertit : c'est le contraire de poutre en l'œil; je crois que sa vanité est trés-flattée de ces trioniplies, et assurément ils ne sont pas équivoques, et ils sont (glorieux : elle n'aurait peut-être pas été insensible à d'autres; mais je crois effectivement qu'il y aurait de certaines rivales qui ne l'inquiéteraient (juère, et auxquelles elle ne daignerait pas penser : nous en avons eu la preuve dans la mère aux Gaines, à qui elle savait bien qu'on accordait la caristade; mais tout ce qui n'est point à vous vous parait admirable, et la propriété diminue beaucoup à vos yeux la valeur des choses. Ou'importe? vous m'aimez à votre manière, je ne dois ni ne peux désirer que ce soit à celle d'un autre. J'ai toujours pensé que dans trente ans vous commenceriez à croire que je vous aime , et que vous n'auriez plus de défiance de ma légèreté.

Le Maqui a été à l'agonie de beaucoup de crevailles; mais elle vit actuellement de régime, ses eaux passent, les forces lui reviennent, et c'est aux dépens de nos oreilles; car sa bavarderie est au plus haut point; tout ce qu'elle nous rapporte de la fontaine est inouï : elle y fait des découvertes qui font extrêmement briller son esprit : elle connaît à fond le caractère de madame Coupe-sac, de M. de Banche; celui-ci l'exerce, elle lui dit bien son fait, et c'est un amusement sûr qu'elle a pour le reste du vovage : nous allons entreprendre, Formont etmoi, de l'amener à désirer de partir à la fin d'août, c'est-à-dire le 26 ou le 27. Si elle différait, cela nous mènerait jusqu'au 5 ou 6 de septembre , mais il faudra beaucoup d'art pour la persuader , car ce séjour-ci est son centre; son àme est comme les chambres de cabaret, il ne lui faut de tapisseries que des enlu-

minures. On trouve des choses hien bizarres en voyant de nouveaux objets, et la nature est inépuisal)le : celle-ci cependant tient un peu des monstres. Adieu , à tantôt.

A propos, j'ai, je crois, fait une assez bonne réponse à du Ghiitel, dont la lettre, connne je crois vous l'avoir dit, est triste iinpertinenlissinid .

A midi.

Je reçois votre lettre : la mort du petit d'Argenson est affreuse ' ; j'en suis très-affligtie par rapport à monsieur son père : je crois que je dois lui écrire; je vous enverrai ma lettre, vous la rendrez, si vous le jugez à propos.

Votre lettre est sèche, d'où vient cela? Ne me boudez point; je n'ai de vrai plaisir que le quart d'heure où je lis vos lettres : si vous les abré(^ez, si je n'y trouve pas ce naturel qui me charme, je serai tout afHigée. Adieu.

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