XI. MADAME DU DEIFAND
(lame du DeHaiid, qui ne posséda jamais que l'espiit de celui dont iiiadaiiie de Casteliiioion avait absorbé le cn-ur.
" (iVsf bien ici, dit-il, l'occasion do rcpandrc mon cœnr ci de faiie connaître une j)ci'.SGniie di^jne de l'estime et de l'altacliement de tous ceux (|ni font cas de la vertu.
» Madame de (lastelmoron a été, depiii- (juarante ans, l'objet principal de ma vie. Klle a éprouvé tontes les <liiférentes situations oii je me suis trouv(- par le sentiment de la plus sineère amitit-. Elle a ressenti mes joies, elle a partaffé mes jx'ines, elle a été mon asile dans mon eiuiui, dans mes clia{frins ; elle a adouci mes drinlems dans des maladies aif|uës que j'ai i-pronvées ; je serais seul, sans elle, dans le monde. .le n ai point comiu d'àme plus raisonnable, d'esprit j)lus solide, de ju{;emenf plus sain; son eu-nr ne respiie <pic pour ses amis; aussi n'en a-t-ellc point qui l'aime im-diocrement. Elle se compte pour rien et ifjnore l'exiffenee ; sans envie, sans jalousie, sans prétention, elle ne vit (jue pour les autres. Jamais je n'ai pris de parti sans sou conseil; ou, si j'ai mancpié de la considter, je m'en suis repenti. Sa santé délicate m'inquiète à tous moments ; mais si sou corps est faible, son àme est conra^jeuse. iOns les f{enres de malheurs elle les a éprouvés, toujours sans se plaindre et avec mie patience cjui tromperait tout antre que ses véritables amis. Ab ! mon Dieu, quand j écrivais ce portrait, (jui m'aurait dit que j'étais ,si près du plus {jrand malheur de ma vie? Madame de Castelmoron est morte le 3 novembre, jour de saint Marcel 1701. Je l'avais quittée la veille, à nnmnt; je venais d'envoyer savoir des nouvelles à neuf Jieures du matin; elle m'avait fait dire qu'elle se trouvait assez bien. Elle venait de dicter une lettre fort yaie à sa fille, l'abbesse de Caen '.
" Lorscpie tout à coup, vers les onze heures, on vint me chercher, en me disant quelle avait |)erdu connaissance. J'v cours, je la trouve sans
espérance; nul signe de vie, nul sentiment Elle vécut jusipi'à
onze heures du soir. Elle avait fait ses dévotions la veille. Son confesseur, le curé de Saint-Roeh, qui ne la quitta point, me dit qu'il allait prier Dieu pour elle, ou plutôt lui demander son intercession, car il la rcfyardait comme une sainte. Tout est fini pour moi, il ne me reste plus qu'à mourir ^. •>
Un homme qui trouvait une telle éloquence de désespoir pour écrii'e l'oraison fimèbre dune femme qui n'était pas madame du Deffand, devait être pour elle le plus médiocre des amants, et même, de plus en plus, le plus médiocre des amis. Aussi verronsnous se dénouer, dans une de ces indifférences pro{;ressives qui sont la punition des passions égoïstes , cette liaison qui , sur la fin , ne
1 C'est cette abbc-îse qui fut plus tard l'auiie de Charlotte Corday. Elle était tante de ce jeune et beau colonel de lîeizunre, une des premières victimes de.-? fureurs populaires. On a prétLMidu que le désespoir de cette mort prématiu'ee avait mis à la main de Charlotte Cordav, dont le cœur avait été attendri par la {jràee et les maiiièics de M. de Belzunce, le poi{jnard vengeur qui perça dans Marat finstigateur des fureurs révolutionnaires.
- Mémoires, p. 156.
SA VIE, SON 8AL0N, SES AMIS, SES LETTRES. xli
tenait plus (|ue par un reste d'iiaijitude. jMais nous sommes en 1730; nous sommes à Sceaux, nous sommes aux dernières illusions de la dernière jemiesse. Revenons Lien vite aux débuts heureux et charmants de ce commerce intime, dont il nous aura suffi, pour le cai'actériser, de raconter, par la plus utile des anticipations, la fin si terne et si languissante.
■Madame du Deffand , à qui l'esprit avait déjà commencé une sorte de popularité plus enviable alors que la réputation , fut, parmi les dernières hôtesses de Sceaux, la plus attirée, la plus caressée , la plus choyée, la plus désirée. La duchesse du Plaine, pour s'assurer ses faveurs, descendit jusqu'à la flatterie, et ce qui est bien plus difficile, jusqu'à la complaisance, humiliant son égoïsme et son esprit devant un esprit et un égoïsme supérieurs.
« Madame du Dofiaiul n'avait point d'autre maison, dit le président Hënault', que celle de Sceaux, où elle passait toute l'année; et elle n'en sortit qu'après la mort de M. et madame du Maine. L'hiver, elle le passait dans inie petite maison, dans la rue de Beaune, avec peu de compagnie. Dès qu'elle fut à elle-même, elle eut bientôt fait des connaissances; le nombre s'en augmenta, et de proche en proche, à force
d'être connue, sa maison n'v put suffire. On v soupait tous les soirs
Jamais femme n'a eu ]dus d'amis, ni n'en a tant mérite. L'amitié était en elle une passion qui faisait qu'on lui pardonnait d'y mettre trop de délicatesse. La médiocrité de sa fortune, dans les commencements, ne rendait pas sa maison solitaire. Bientôt il s'v rassembla la meilleure compagnie et la plus brillante ; et tout s'y assujettissait à elle. Son cœur était noble, droit et généreux : combien de personnes, et de personnes considérables , pourraient le dire ! »
Les autres traits de ce portrait appartiennent aux derniers temps et nous les réservons pour plus tard , de même que ceux qui , dans le portrait suivant du président ITénault par madame du Deffand elle-même, ne sont pas de sa vive et brillante maturité, et ne sauraient convenir qu'à sa physionomie définitive.
« Pourquoi ne parlerais-je pas de moi? dit le président lui-même. Voici mon portrait en beau et trop beau par madame du Deffand. Je le donne d'autant plus volontiers qu'on y entrevoit une critique assez fine et qui ne me fait pas plus d'honneur que de raison. »
Yoici donc ce portrait, qui a eu la bonne fortune d'être trouvé également ressemblant par l'auteur et par le modèle :
« Toutes les qualités de M. le président Hénaiilt et même tous ses défauts sont à davantage de la société ; sa vanité lui donne un
1 Mémoires-, p. 112.
xi.li MADAMI-: DU DEFFAND.
extrcme désir de i>l(tire , sa fucUilc lui roiicilic tous les diffci-ents oirctctèrcs, cl sa fiiiblcssc semble iiôter à ses vertus que ce quelles ont de rtule et de sauixuje dans les autres.
" Ses sentiments sont fins et délicats ; mais son esprit vient tinp souvent à leur secours pour les explitpicr et les démêler; et eonnne rarement le cœur a besoin d'interprète, on serait tente (luelqitefois de croire qu'il ne ferait (juc j>enser ce qu'il s'iuimjine sentir. Il paraît denuMitir M. de la Rochefoucauld, et il lui ferait peut-être dire anjourd'lnii (jue le^cœur est souvent la dn])e de l'esprit.
" Tout concourt à le rendre riionime du inonde le plus aiinahle : il plaît aux uns jiar ses bonnes qualités, et à beancoup d'autres par ses défauts.
" Il est impétueux dans toutes ses actions, «lans ses (lis|iutes, dans ses ap])robations. Il paraît vivement affecté des objets qu'il voit et des sujets qu'il traite; mais il passe si subitement de la [)lus grande vébémence a la plus ifrande indifférence, (jii'il est aisé <lc démêler que si son àme s'émeut aisément, elle est bien rarement affectée. Cette impétuosité, qui serait un défaut en tout autre, est presque une boime qualité en lui : elle donne à foutes ses actions un air de sentiment et de passion qui plaît infiniment au commun du monde ; chacun croit lui inspirer un intérêt fort vif, et il a accpiis autant d'amis par cette qualité ([ne par celles qui sont vraiment aimables et estimables en lui. C\\\ |)eut lui reprocher d'être trop sensible à cette sorte de succès ; on voudrait ([ue son empressement pour plaire fût moins général et plus soumis à son discernement.
» Il est exempt des passions qui troublent le plus la paix de l'àme. L'ambition , l'intérêt, l'envie lui sont inconnus : ce sont des passions plus douces qui l'açitent; son humeur est naturellement gaie et égale...
» Il joint à beaucoup d'esprit toute la grâce, la facilité, la finesse imaginables ; il est de la meilleure compagnie du monde; sa ))laisanterie est vive et douce ; sa conversation est remplie de traits ingénieux et agréables qui jamais ne dégénèrent en jeux de mots ni en épigrammes qui puissent embarrasser personne...
>' Le voilà tel qu'il était en 1730. »
C'est l)ien cela, et voilà un portrait qui, à l'avantage d'être exact, joint celui d'être daté , c'est-à-dire d'indiquer le moment où il l'était le plus. Nous connaissons maintenant les deux principaux acteurs de notre comédie. Il ne nous reste plus qu'à inti'oduire tour à tour sur la scène les divers personnages secondaires qui doivent la remplir de 1730 à 1764. Le Recueil de la Correspondance inédite de madame du Dcffand , publié en 1809, contient la galerie de ces porti'aits que nous n'avons plus qu'à évoquer et à faire successivement descendre de leurs cadres. Passons donc la revue des a^tiis de madame du Defifand , de sa société particulière , de ce groupe dont elle fut l'âme aux jours de sa brillante maturité, et dont les survivants, ralliés par l'attrait irrésistible d'un esprit qui faisait tout pardomier au caractère, composèrent le salon du couvent
SA YIE, SON SALOA", SES AMIS, SES LETTRES. xi.iu
de Saint-Joseph, le salon dominant et triomphant du dix-huitième siècle. Cette histoire empruntera à la variété des figures, à la diversité des caractères , un intérêt que ne lui donneraient pas les événements. De bonne heure la vie de madame du Deffand est tout intérieure. De bonne heure elle s'isole et s'immobilise, comme par un pressentiment de sa future cécité. Et avant d'arriver à la fin de cette Étude, par l'unique puissance du détail nécessaire, nous aurons la figure définitive, prématurément fixée, cette pâle et fine figure, pareille à un marbre, qu'animeront d'un subit mouvement, d'une vie imprévue, les deux grands événements de cette biographie presque exclusivement psychologique. La querelle avec mademoiselle de Lespinasse et l'amitié ou plutôt l'amour pour Hoi'ace Walpole, voilà les deux événements qui feront battre de si puissants et de si éloquents battements ce cœur qui semblait insensible. Hors ces deux épisodes , toute l'histoire de madame du Deffand va être dans ses lettres , et c'est dans son âme que le drame va se jouer.
YI.
Jusqu'à la mort de la duchesse du Maine, en 1753, madame du Deffand , nous l'avons dit, a son centre à Sceaux , dont elle fait , avec son amie madame de Staal, les derniers beaux jours, et où elle trouve à analyser l'ennui subtil et profond de cette princesse si consciencieusement frivole, « qui ne pouvait se passer des choses dont elle ne se souciait pas » , d'uniques bonnes fortunes d'observation et de conversation. Mais le malheur est que l'eniuii est une maladie contagieuse, même pour ceux qui en rient. Et c'est là que madame du Deffand pi'it en effet ce mal de l'ennui et cette humeur épigrammatique et caustique qui put seule plus tard lui fournir une distraction et une vengeance. C'est dans l'histoire du salon de Sceaux que commence donc l'histoire du futur salon du couvent de Saint-Joseph, de celui que rempliront tous ces aimables conteurs, toutes ces belles médisantes échappées des galères du bel esprit.
Parlons donc un moment de Sceaux, de sa société et de la vie qu'on y menait' au temps où le président Ilénault, habitué de la maison depuis 1723, y connut madame du Deffand, qui y vint un peu plus tard.
' M. le comte de Seilhac a sous presse en ce moment, chez Amyot, un travail sur Sceaux et sa cour, écrit d'après d'heureuses recherches et d'heureuses découvertes dans l'inédit, qui lèvera tous les voiles et satisfera toutes les curiosités.
xiiv MADAME DU DEFFAND.
A ce moment, <i les temps étaient bien cliangés, dit le président " Ilénault; mais si la cour était moins brillante, elle n'en était pas '» moins agréable ; des personnes de considération et d'esprit la jj composaient. »
Il faut citer parmi ces habitués de Sceaux dans sa seconde splendeiu- : madame de Gharost, depuis duchesse de Luynes; la marquise de Lambert, la première fennue qui eut à Paris un salon, la devancière des Oeoffriu, des Tencin, des Dupin, des d'Épinay, des duDeffimd, desNecker, des Ilelvétius, des Marchais; la spirituelle et mordante madame de Staal; M. de Sainte-Aulaire, qu'une {floire faite de quelques vers avait porté à TAcadémie; d'Advisard, ancien avocat (jénéral au parlement de Toulouse, bilieux visionnaire qui s'était attaché à la fortune du duc du Maine, et ne se pardonnait pas d'avoir lâché la proie pour l'ombre; la présidente Dreuillet, son amie, qui faisait des chansons comme une fontaine verse de l'eau ; le cardinal de Polignac, « le plus beau parleur de son temps' »; madame d'Estahig , la duchesse de Saint-Pierre, la duchesse d'Estrées, l'abbé de Vaubrun, son frère ; le marquis de Glermont-Chatte, galant homme qui avait eu tour à tour les faveurs de la belle et grande princesse de Conti , fdie de Louis XIV, de mademoiselle Chouin , la Maintenon du grand Dauphin, et de madame de Parabère.
Ce n'était plus le temps des fastueuses frivolités et des ruineuses magnificences, le temps des grandes nuits, de cette troupe de théâtre et de musique où l'on comptait Baron , la Beauval , Roselli, etc. Les divertissements de Sceaux, de 1730 à 1750, sont plus tranquilles, plus modestes, plus sages. 3Iais sauf la perpétuelle contrainte d'une hospitalité qu'il fallait accjuitter par une entière soumission à une princesse capricieuse, despotique, jalouse et insatiable de petits vers, les demiei-s courtisans de Ludovise étaient heureux, et passaient fort agréablement leur temps. L'esprit, en ce temps-là, sauvait de tout et faisait passer sur tout.
Les amusements les plus habituels étaient, outre la table et la conversation, des promenades sur l'eau, des haltes sous les vieux arbres, dont plus d'un a abrité des cercles conteurs et rieurs semblables à ceux du Décaméron , des réveillons terminés par le couplet obligé , où chacun payait de bonne grâce son écot de gaieté et de malignité, des réunions solennelles et plaisantes de cet ordre de la Mouche à miel, devenu inoffensif '^; enfin la comédie, sur ce
* Ulc'ntoties du président Hénaidt, p. IIC.
2 Dnpiiis que la découverte de la conspiration de Cellamare avait «'moussé un ai{]uillon qui n'eût pas mieux demandé que d'être piquant et venimeux.
SA VIE, SOiN SALON, SES AMIS, SES LETTRES. xi.v
petit théâtre qui avait survécu comme inviolable à toutes les vicissitudes et à toutes les décadences.
« J'v ai passe plus de viiifft ans, dit le président Heiiaiilt, et , suivant ma destinée , j'y ai éprouve des hauts et des bas, des contradietions , des contraintes. J'espère que Dieu me pardonnera toutes les fadeurs prodiguées dans de médiocres poésies. Si j'étais assez malheureux pour <pie ees misères me survécussent, on croirait que la duchesse du Maine était la beauté même : c'était la Vénus flottant sur le canal, et on prendrait pour la fifpue ce (pu n'était donné qu'aux charmes de la conversation. Madame la duehesse du Maine était l'oracle de cette petite cour. Inqtossible d'avoir plus d'esprit, plus d'éloquence, plus de badina(;e , plus de véritalile politesse ; mais en même temps on ne saurait être plus injuste, plus avauta{>euse, ni {)lus tvrannique. "
Madame la duchesse du Maine avait pour madame du Deffand une amitié particulière, si on peut appliquer ce mot à un sentiment qui n'eut jamais rien de la confiance ni du dévouement, et on s'explique ce goût, qui ira jusqu'à la jalousie, quand on lit cette vivante esquisse du portrait de madame du Deffand, à ce moment de brillant et définitif épanouissement de sa fjràce et de son esprit, tracé par la main de madame de Staal.
«Nous avions à Sceaux, dans ce temps-là, dit-elle, madame du Deffand... Elle me prévint avec des fjrâces auxquelles on ne résiste pas. Personne n'a plus d'esprit, et ne l'a si naturel. Le feu pétillant cpn l'anime pénètre au fond de cha(jue objet, le fait sortir de lui-même,' et donne du relief aux sinqiles linc'aments. Elle possède au suprême degfi'é le talent de ])eindre les caractères, et ses portraits, plus vivants que leurs originaux, les font mieux connaître que le plus intime commerce avec eux. Elle me donna une idée toute nouvelle de ce genre d'écrire, en me montrant plusieurs portraits (prelle avait fliits '. »
Mais Sceaux n'absorbait pas la vie, encore ondoyante et variée, de cette femme curieuse et ennuyée , qui ne s'arrêtera que lorsque la cécité l'aura clouée dans son fauteuil. Il y avait d'abord ce lon{; interrègne de l'hiver, pendant lequel madame du Deffand habitait la rue de Beaune, et y recevait ses ainis particuliers avec une liberté et une familiarité que la contrainte de Sceaux lui rendait plus douce encore. Il y avait la diversion des voyages de plaisir, d'affaires ou de santé à Forges , par exemple, durant lesquels madame du Deffand, parle charme irrésistible de son esprit et de sa conversation, attirait autour d'elle et y retenait chaque jour des admirations et des
Le président Ilénaidt v célébra un jt)ur par des couplets galants la réecption de madame du Deffand. Voir les Diverlissements de Sceaux, 2* partie, publiée en 1725.
* OEuvref; complètes , t. II, p. 86.
xi.vi MADAME DU DKFFAiND.
amiliés nouvelles. C'est de ce petit monde intime et familier, plus tard élargi par la présence de tout ambassadeur d'esprit et de tout voyageur de mérite, jusqu'aux proportions d'un salon dominant, régulateur du goût et de la mode littéraire, (pi'il faut maintenant faire le tour, excursion agréable et facile, grâce aux nombreuses indiscrétions du président Ilénault et de madame du DcfFand, mais surtout de ce Recueil de correspondance de 1809, si important pour riiistoire morale de madame du Deffand et de son salon, précisément parce que c'est elle qui y prend le plus l'ai'ement la parole, et qu'elle y reçoit la lumière au lieu de l'y distribuer.
De 1739 à 1754, nous vovons autour de madame du Deffand et de ce triumvirat composé de Ilénault, M. de Formont, Pontde-Veyle, où le président seul représente l'amour, mais l'amour à ce déclin où il ressemble à la simple galanterie et éteint peu à peu dans l'amitié et dans l'babitude ses feux épuisés, nous voyons, dis-je , se grouper autour de madame du Deffand toute une famille intellectuelle, tout un cercle de relations choisies.
Madame de Vintimille, madame de Rocliefort, madame de Ghaulnes, madame du Cliàtelet, madame de Luynes , il. et madame de Mirepoix, M. et madame de Forcalquier, la maréchale de Brancas , la maréchale de Luxend)ourg, le duc de Richelieu, M. et madame de Maurepas, M. et madame de Vaujour, M. et madame du Châtel, il. d'Argenson, M. de Montesquieu, le chevalier d'Aydie, M. d'L'ssé, d'Alembert, M. Saladin, M. Scheffer, M. de Bernstorff, lord Batb, M. desAUeurs, le chevalier de Macdonald, et enfui lesChoiseul, les Broglie, lesBeauvau, les Brienne, noyau du salon triomphant et dominant; voilà, avant le coup d'iitat usurpateur de mademoiselle de Lespinasse et l'anarchie des causeurs dispersés, la galerie de portraits que notre devoir d'historien moraliste nous oblige d'esquisser en leur donnant parfois, en raison de leur importance, une place et même un cabinet à part. C'est ainsi qu'aux angles de notre galerie générale il faudra ménager les cabinets ou plutôt les chapelles vouées aux cultes inspii-ateurs , aux influences dominantes, aux diverses religions de madame du Deffand : le président Hénault , en vertu des droits d'une longue et complète intimité; Voltaire, Hoi'ace Walpole, Tun le maître de l'esprit, l'autre le maître et même le tyran du cœur.
Par sa date comme par sa nature , la courte correspondance de madame de Vintimille avec madame du Deffand mérite de nous
SA VIE, SON SALON, SES AMIS, SES LETTRES. xlvu
arrêter. Elle témoigne de l'irrésistible ascendant que la supériorité intellectuelle de madame du Deffand lui donnait sur ceux qui étaient capables de la sentir. Les lettres de madame de Vuitimille sont d'une vivacité, d'une grâce, d'ime enthousiaste càlinerie, qui nous peignent àmerveille le caractèn^ et l'attrait, et l'influence bientôt victorieuse et triomphante de cette maîtresse in petto de Louis XV, qui fut l'âme, l'inspiration, la vie d'une liaison étrange où le Roi faisait, entre les deux sœurs intimement unies, laie sorte de ménage à trois dont le mvstère n'a jamais été pénétré.
Selon les uns, en effet, madame de Yintimille, plus agréable que jolie , plus ambitieuse que lascive , et qui trouvait dans le duc d'Ayen et dans le comte de Forcalquier (deux amants qu'on lui a prêtés sans invraisemblance) des dédommagements, se serait bornée, dans cette situation singulière où elle demeui'e l'amie de sa sœur tout en paraissant sa rivale, à relever par l'esprit, par la gaieté, l'à-propos, les grâces purement physiques de madame de Maillv, qui ne savait qu'aimer et dont les monotones atti-aits n'eussent point, sans ce ragoût heureux, retenu le Roi. Quoi qu'il en soit, lorsque Pauline-Félicité, la seconde des cinq fdies du marquis de Nesie, dont la famille entière devait servir de proie au minotaure des royales amours , écrivait à madame du DefQind ces lettres à la fois vives et languissantes où semble se glisser déjà le mélancolique pressentiment d'une fai précoce, elle était depuis quinze jours la femme de nom, mais non de cœur, du comte de Yintimille, neveu de l'archevêque de Paris. Née en août 1712, elle devait mourir, emportée par une fièvre miliaire, en septembre 1741 , à vingt-neuf ans, pleurée à la fois par le Roi et par sa sœur, et peu regrettée des courtisans ambitieux et des ministres en disponibilité conmie d'Argenson, qui redoutait en elle un caractère emporté et enti'eprenant, «un esprit dur, fort et étendu » et capable de domination, comme bientôt allait le montrer l'impérieuse duchesse de Ghâteauroux ' .
En juillet 1742, madame du Deffand va aux eaux de Forges pour une tumeur. Elle écrit au président Hénault avec l'impatience et l'abondance d'un ennui que sa compagne devovage, l'extravagante madame de Pecquigny, plus tard duchesse de Ghaulnes, est bien
1 Voir sur madame de Vintimille le Journal de EuT-hier, t. III, p. 300. — et l'excellente édition des Mémoires de d'Arjenson, donnée par M. Rathciv pour la Société de l'histoire de France, t. II, p. 272, 392, et t. III, p. 286, 366, 369, 385. — V. les Mémoires du dur de Lujiies , t. X, p. 99. — V. aussi Les maîtresses de Louis XIV, par MM. Edmond et Jules de Goncourt, 2 vol. in-8°, Didot.
xi.vm MADAME DU DEFFAND.
rapable de portera l'exaspération. (iVsLdansces Icttrcsessciitiellement coufidcntielles (du moins certaines indiscrétions un peu crues font penser (ju'elles étaient considérées comme telles) que nous trouverons les dei^nières lumières sur l'esprit et le caractère de madame du Deffand, tels qu'ils vont sortir de l'expérience, trenipés et comme aiguisés dans l'amertume dehien des déceptions. J.a dernière de ces déceptions fut évidenunent le président llénaidt, cet homme égoïste et fugace , si aimable pour tout le inonde (ju'il ne lui restait pas {jrandVIioscpourrintiniité, de cet esprit et de ce en in([u'il dépensait si gracieusement en p(>lite monnaie. .Madame du Deffand, rpii crut avoir trouvé en lui riionnne rligne de son deiniier sentiment, de sa dernière espérance, dut être cruellement désabusée. Le président Ilénault. bien loin d'être un amant parfait, c'est-à-dire aussi dévoué que désintéressé, trouve à peine le temps et la force d'être un ami supportable. Il faut sans cesse rex<'iter, le gourmander, le rappeler aux devoirs (au moins les cjiistolaircs) de cette intimité quasi conjugale acceptée par les mœurs du temps et comme consacrée par l'habitude.
De son côté, convenons-en, madame du Deffand, exigeante, impérieuse, médisante, même jalouse, et dans un état physique qui portait jusqu'à la crispation ces défauts de son commerce, n'était pas, il faut en convenir, la plus complaisante et la plus désii-able des maîtresses, malgré sa grâce, son esprit et l'habileté avec- laquelle elle savait rendre agréables, en les guérissant, jusqu'aux blessures que faisait sa malice.
Cette correspondance de Forges (de juillet 1712) mérite l'analy.se, tant par les lumières qu'elle répand sur le caractère de madame du Deffand et du président Ilénault , et la valeur morale de leur intimité , que par les nombreux détails qu'elle (contient sur la première société et comme qui dirait le premier salon, encore indécis et errant, qui ne se fixera qu'au couvent de Saint-Joseph.
C'est dans les lettres du président Ilénault, à ne les envisager qu'à ce premier point de vue de la nature et de la c^nnlitc de sa liaison avec madame du Deffand, qu'on trouve les éléments d'une appréciation définitive sur cet hymen artificiel qui réunit plutôt qu'il n'unit deux natures essentiellement disparates , et (jue l'attrait seul de ce contraste même a pu un moment aveugler. Le président , nous le savons d'ailleurs , avait placé à gros intérêts d'indulgence et de dévouement, dans l'amitié profonde, pure etdésintéresséede madame de Castelmoron, tout ce qui lui restait de forces de cœur et de ressources d'affection. Il n'apportait, on ne le voit que
SA VIE, SON SALON, SES AMIS, SES LETTRES. xlix
trop, que des restes à madame du Deffand, et, comme eût dit l'énergique Madame, que " la rinçure de son verre»» .
Rien de plus détaché , de plus dégagé , de plus désabusé , sous des formes aimables , que le ton de cette correspondance où le président ne semble avoir d'autre souci que d'esquiver les l'ancunières épigrammes de sa trop clairvoyante et trop nerveuse compagne. Dès la première lettre du président , on le sent heureux d'être seul , d'être libre , naïvement épris et impertinennnent enivré de sa passagère indépendance. Il respire enfin à pleins poumons. Il y a quelque chose de malicieusement enfantin dans cet hosannah intérieur, qui perce à travers les galantes précautions de cette épitre où rayonne connue un soleil d'école buissonnière :
« Nous partîmes donc, d'Usse et moi, sur les six heures; je m'imaginais être à l'année 1698, et que je m'en allais en vendange. D'abord nous parlâmes de vous, et nous n'en dîmes pas, à beaucoup près, autant de mal que vous en dites vous-même. »
Toute cette letti'e est caractéristique. Elle est d'une sorte d'ivresse folâtre. Le président trouve tout bon. Il rit à gorge déployée des espiègleries de madame de Forcalquier , qui lui jette son chapeau du haut en bas de la terrasse ; il s'apitoie sur le sort de madame de la Vallière, qu'on néglige : n Pour moi , je l'ai priée » pour vendredi, elle me fait amitié, et j'aime cela. »
S'il est impatient d'avoir des nouvelles de madame du Deffand, s'il goui'mande les lenteurs de la poste , c'est impatience d'esprit, non de cœur , pure curiosité de désœuvré , de raffiné , qui pousse l'épicurisme jusqu'à rire avec délices, même à ses dépens. Enfin, et pour tout dire d'un mot de ces premières lettres , il y a beaucoup plus de faits que d'idées, et beaucoup plus de nouvelles que de sentiments.
Madame du Deffand, qui connaît son homme de longue date, ne s'y trompe pas; mais, pour ne pas le heurter d'abord, elle épanche sa mauvaise humeur sur sa compagne de voyage , madame de Pecquigny, qu'elle passe impitoyablement au fil d'une plaisanterie acérée. Elle l'égorgille à coups d'épigrammes. On voit qu'elle se fait la main. Une rencontre iinprévue , une malice du hasard, lui fournit l'occasion propice pour l'offensive. Elle a cru reconnaître M. du Deffand dans un hôte nouveau de Forges. Elle jette le mari à travers les jambes de l'amant. Que dira-t-il de cette surprise, de cette bonne fortune conjugale? Si l'impossible allait la tenter , si elle allait , par curiosité , faire des avances à cet époux disgracié , I. d
I MADAME DU DEFI- AND
auquel l'absence et l'oisiveté des eaux donnent un faux air de roman, un certain ragoût d'aventures. Le président, pris à partie, accueille du plus philosophique sourire la menace de cette rivalité imprévue, dont madame du Deffand, avec cette coquetterie si profondément matérialiste du temps , assaisonne la crudité de toutes sortes de nouvelles de sa santé de la plus intime et presque de la plus cynique familiarité ; le tout non sans allusions aiguës , sans reproches jaloux sur son indifférence et son inconstance.
■< Je vous passerai de n'être pas si exact sur vos amusements ; vinçthuit lieues d'éloifjriement sont «m rideau trop épais pour prétendre voir au travers. De plus j'ai mis ma tête dans un sac, comme les chevaux de fiacre, et je ne songe plus qu'à bien prendre mes eaux. Adieu, je vais être longtemps sans vous voir; j'en suis plus ftichée que je n'en veux convenir avec moi-même.
■• Je crois que vous supporte/, patiemment mon absence ; mais
ce que je ne veux point croiie, c'est que vous ne souhaitiez pas mon retour ; je n'écouterai sur cela aucune idée triste... Vous me direz, pour me persuader, tout ce qu'il faudra me dire, et je me laisserai volontiers persuader. »
Puis , toujours pour piquer au jeu son languissant ami et pour dégourdir sa paresse, c'est Formont, l'aimable, le complaisant, le fidèle Formont, qu'elle attend, elle l'avoue, avec une iu)patience et une confiance dont elle espère que le coup de fouet l'éveillera son tiède palito. Du reste, rien de plus clair que le mobile de cette recrudescence. C'est l'ennui, l'éternel, l'incurable ennui, ce mauvais génie de madame du Deffand, ce Deus ex machina de toutes ses actions.
« J'ai vu avec douleur que j'étais aussi susceptible dennui que je l'étais jadis ; j'ai seulement compris que la vie que je mène à Paris est encore plus agréable que je ne le pouvais croire, et que je serais infiniment malheureuse s'il m'y fallait renoncer. Concluez de là que vous m'êtes aussi nécessaire que ma propre existence, puisque tous les jours je préfère d'être avec vous à être avec tous les gens que je vois. Ce n'est pas une douceur que je prétends vous dire ; c'est une démonstration géométrique que je prétends vous donner. »
Hélas! hélas! le véritable sentiment n'a rien de géométrique. Le véritable amour ne s'explique pas avec ces subtilités. Il en est de l'amour comme de Dieu : ceux qui le démontrent n'y croient pas.
Les réponses du président sont dignes des demandes , et la défense n'est pas plus énergique que l'attaque.
« A dire vrai, je commence à m'ennuyer beaucoup, et vous m'êtes lui mal nécessaire. »
SA VIE, SO.N SALON, SES AMIS, SES LETTRES. u
Telle est la galantei'ie de cet homme qui n'a pas même la force d'aimer la liberté, et qui convient que l'idée lui en est beaucoup plus chère que la réalité.
^ladame du Deffand répond :
" Tous vos sentiments pour moi sont d'autant pkis beaux, qu'il n y en a pas un qui ne soit naturel. Je crois ce que vous me dites, que le plaisir d'être avec moi est toujours empoisonne par le regret ou la contrainte où vous vous figurez être de ne pouvoir pas être ailleurs. Il serait bien difficile de pouvoir contenter quelqu'un de qui le bonheur ne peut être que surnaturel. Tout ce que je vous conseille, c'est de profiter pleinement de mon absence, d'être bien aise avec vos amies et de garder vos regi-ets pour les changer en plaisirs simples et vrais, quand vous me reverrez. Pour moi, je suis fâchée de ne vous point voir; mais je supporte ce malheur avec une sorte de courage, parce que je crois que vous ne le partagez pas beaucoup, et que tout vous est assez e'gal ; et puis, je songe que je ne vous tyranniserai j)as au moins pendant deux mois. »
Le dialogue se continue ainsi sur ce ton ironique et aigrelet , sans pouvoir, de part et d'autre, s'échauffer jusqu'à l'affection ou à la colère. Ce commerce physique et métaphysique finit par glacer le cœur, et l'on comprend qu'il a fallu beaucoup d'esprit aux deux intéressés pour donner, pendant le temps de convenance, les apparences d'une galanterie à ce feu de paille mouillée où il y a plus de fumée que de flamme. Pas la moindre imagination , pas la moindre illusion , pas la moindre passion dans ces reproclics alternés et ces agaceines réciproques. Le lecteur étormé , puis indigné, finit par partager l'ennui profond de ce tête-à-tète.
" Adieu; divertissez-vous bien, je vous le conseille de tout mon cœur. Voyez beaucoup vos amies ; ne craignez point de prendre une habitude que je puisse déranger; le genre de vie que je pQurrai bien mener à mon retour détruira peut-être toutes les idées de contrainte que vous vous faites de vivre avec moi... Adieu; dites-vous bien que vous avez la clef des champs, et ne craignez pas que je veuille jamais la reprendre; comme vous avez toujours un passe-partout, j'en connais toute l'inutilité. »
Le président fait tête à l'orage avec un sang-froid imperturbable. Il est impossible , d'ailleurs , de se jouer avec plus d'esprit d'une situation assez fausse pour être délicate. Il plaisante gaillardement madame du Deffand sur «l'entreprise conjugale» dont la menace la présence de sou mari à Foi'ges.
" Prenez-y garde, au moins, les eaux de Forges sont spécifi(jues, et ce serait bien le diable d'être allé a Forges pour une grosseur et d'en rapporter deux... M. de Cereste a bien ri à l'article de M. du Deffand. Je meurs d'impatience de savoir ce qui en est; mais je n'ose m'en flatter.
,,i MADAME DU DKIFAND.
Et puis, qu'on vienne trouver les rencontres de comédie hors du vrnisemblablc ! Si cela (flaif, pourtant, cpi'en fonc/.-von.sV Je nriui:i{;ine qu'il prendrait son paiii, et qu'il tcrajt une troisième i'uQncl C'est pourtant une plaisante destinée que d'avoir un mari cl un amant (ju'on retiouve comme cela à tout moment, et qu'on quitte de même!... «
De temps en temps cependant notre .spii'ituel honhoinnie a , lui aussi , fies velléités agressives , et il montre la griffe au bout de sa patte de velours.
u Sérieusement, il n'y a qu'à répondre à tontes les fantaisies ])our en rire et pour dire <jue vous les trouvez excellentes, pomvu (jue l'on vous i)ermelte, do votre côte, de suivre les vôtres; car c'est ainsi que, pai- {•randeur d'àmc, vous nommez les vues sages, droites et uniformes qui déterminent vos actions
" Adieu, votre ennui m'afflige; je trouve i)ourtanf qu'il rcsseiuMe au conte du tonnerre «pii valut à un mari un embrasscmcnt qu'il n'avait pas reçu depuis longtemps. Je suis tout de même : vous croyez actuellement me regretter; mais d'ailleurs vous ne sauriez vous empêcher de songer que c'est à moi qu'il faut que vous disiez vos peines, parce que vous n'y crovez pas beaucoup de gens aussi sensibles, ou, pour dire vrai, parce que vous en êtes sûre. "
Le président va même jusqu'à la plaisanterie, et comme la plaisanterie des gens graves d'habitude, elle est assez risquée. Il n'y a rien de téméraire comme un poltron révolté.
« Vous dites que vous ne me prenez pas comme les romans'; c'esf en effet ce que vous pouvez faire de mieux, et je loue en cela votre prudence. «
Enfin, voici que du choc de ces laborieuses reparties, choquées pointe à pointe comme les épées des gens experts, trop habiles pour se blesser, il a jailli quelques rares étincelles. Madame du Deffand a dit au président , en le complimentant de ses lettres , qu'il « avait l'absence délicieuse » . Cet éloge ne se trouve pas de son goût, et il en rejette le sel secret avec ime énergie de bon sens et une certaine franchise honnête et juste, que sa modéi'ation rend encore plus éloquente et qui mettent les rieurs de son côté. Oui, dans toute cette correspondance, il en faut convenir, le président se montre moralement supérieur à madame du Deffand. Cette supériorité, fort inférietire d'ailleurs, résulte de ce qu'il est pins sincère, plus naturel, plus naïvement égoïste que madame du Deffand, qui demande trop visiblement, quand elle parle de dévouement et de fidélité , ce qu'elle est incapable de donner. Il y a
1 Madame du Deffand avait dit quelle prenait les romans par la queue.
SA VIE, SON SALON, SES AMIS, SES LETTRES. lui
une sincérité et une émotion cornmunicatives dans cette péroraison de la lettre du 9 juillet. Notons cependant une exagération, une intensité de ton trop évidentes pour n'être pas de bonne foi dans ce plaidoyer in extremis.
« Je cherche à mettre en usage toutes les invitations que vous me faites de nie bien divertir; mais je vous avoue que cela ne me réussit pas, et que, si je m'en croyais, je vous dirais que je m'ennuie beaucoup de ne pas vous voir; que rien ne vous remplace, parce que je ne sais ce que c'est que les remplacements, qu'ils sont impossibles à mon caractèie, qui est invariable même contre le vent {liiim! Imial)., en quoi je suis supérieur aux girouettes, quelque élevées qu'elles puissent être; que ce que j'aime, je l'aime pour toujours, et que c'est vous que j'aime ainsi; que si j'avais été à Forges, je n'aurais pressé ni madame Martel, ni la petite do, ni d'autres d'y venir; que tous mes défauts sont contre moi, et même mes bonnes (pialités; que je sens profondément les torts que je ])uis avoir, mais que je sens avec la même vivacité les reproches mal fondés; en un mot, que si cela se pouvait, j'aimeiais encore mieux quelqu'un qui me dirait toute la journée qu'elle est sûre <pie je l'aime, que mon .inie n'est caj)able de recevoir qu'une impression et qu'il est aisé d'en juger à la vivacité dont elle en est frappée; voilà tout »
Madame du Deffand est d'abord ravie de cette cbaleur inattendue. Mais, chose étrange ! pour cette âme foncièrement et fatalement incrédule , la flamme du cœur elle-même éclaire , brûle et n'échauffe pas. Elle rit de son émotion, elle raille ce subit éclair de sensibilité dont la foudre impuissante ne la touche pas , elle échappe dans le scepticisme accoutumé à une illusion qui lui semble humiliante, tant elle a perdu l'habitude de la trouver douce. Le président, se laissant aller à cette pente de sentiment et de douce mélancolie où s'égarent pai'fois les plus indifférents " au sortir d'un souper excellent où l'on s'est diverti » , a hasardé cet aveu: «Je vous avoue qu'au sortir de là, si j'avais su où vous ') trouver, j'aurais été vous chercher: il faisait le plus beau temps " du monde, la lune était belle , et mon jardin semblait vous de- » mander. Mais , comme dit Polyeucte , que sert de parler de ces )) matières à des cœurs que Dieu n'a point touchés? Enfin, je vous ;i regrettais d'autant plus que je pouvais vous prêter des sentiments )) qu'il n'y a que votre présence seule qui puisse déti'uire. »
Madame du Deffand, saisie et comme mordue par cette crainte du ridicule qui la fera plus tard , dans un autre , si cruellement souffrir elle-même, madame du Deffand , « dont les choses douces n ne sont pas le genre avec le président Ilénault, et qui croit avoir 11 dit ime ordure quand elle lui mande , comme l'excès de la pas-
Liv MADAME DU DEFFAND.
» sion , qu'il est le seul sur qui elle compte pour la distraire » , inarlame du DefFand , enfin , « qui s'ennuierait à la mort si elle 'I n'avait pas roecupation d'écrire à son ami , précisément comme >i Cayius , qui grave pour ne pas se pondre», se retranche dans l'incurable scepticisme, et paye au correspondant devenu langoureux (i ses cages en air de méfiance» .
Enfin , elle finit jiar làrlicr ce mot terrible qui compromettra longtemps madame du Dcffand dans la postérité , et (jui assure le beau rôle à l'homme qu'elle a brutalisé d'un aveu déshonorant : u Je n'ai ni tempértiment ni rnman» . Aveu cvnique sur lequel, comme sur une nudité , il faut jeter un voile, et qui nous laisse à peine la force de dire avec le président Hénault, tout étourdi de ce brusque dénoûment où la toile tombe comme vme tuile :
« Vous n'avez ni teinpeiamcnt ni roman! Ji; vous en jjlaiiis beaucoup, et vous savez connue une anfre le prix de cette perte; car je crois vous en avoir entendu parler '. »
Il faut finir notre analyse sur ce mot qui lui donne la valeur d'une confession , et qui nous laisse sous cette pénible impression que donnent les tristes vérités et les humiliantes certitudes. Moralement, et jusqu'à sa douloureuse expiation qui la réhabilitera, et dont Walpole, un autre incrédule , mais un incrédule à l'anglaise , sans réticence et sans ménagement, retournera le fer dans sa blessure, de façon à lui faire enfin reconnaître qu'elle a un cœur, madame du Deffand baisse à nos yeux, et perd de ce prestige dont son esprit a entretenu l'illusion. Mais si elle perd en valeur morale et même en dignité, et si le biographe doit être peu satisfait de cette déchéance, le philosophe doit être content; car le beau, pour lui, c'est le vrai, et désormais, nous pouvons le dire, nous tenons, nous voyons la vraie du Deffand, égoïste et sceptique, au point de nous faire paraître, par la force du contraste, sensible et naïf, un homme qui, après tout, ne fut guère ni l'un ni l'autre, comme nous le verrons. Mais il eut l'habileté de le paraître, et c'est là le secret de sa popularité mondaine , que la postérité n'a pas confii^mée par
' C'est en vain que madame du Deffand cherclio à rattraper son indiscrétion, à replâtrer, à raccommoder p. 65, "."î, le coup est porté, l'impression est indélébile, et tout ce qu'elle peut dire de juste, de raisonnaljle, de décent pour s'expliquer, se justifier, n'a que la valenr d'une circonstance atténuante. Il y a des aveux qui a|)portent avec eux une lumière saisissante, et toute l'eau de la mer, toutes les ténèbres de la nuit n'effaceraient point cette tache san{i;lante et n'obscurciraient point les rayons tenaces de ces mots qui ouvrent comme une clef une vie et un caractère.
SA VIE, SON SALON, SES AMIS, SES LETTRES. i.v
la gloire. Car la popularité appartient aux qualités qu'on semble avoir, mais la gloire est le privilège de celles qu'on a.
Nous connaissons maintenant nos héros à fond, durant cette période intermédiaire de leur vie et de leur liaison. Nous y reviendrons pour raconter la décente et instructive agonie d'un sentiment qui semble avoir commencé de mourir dès le premier jour de soa existence. Nous passons maintenant aux deux amis de madame du Deffand qui complètent le triumvirat, et nous ferons ensuite le tour de sa société, toujours de 1730 à 17fiO.
M. de Pont-de-VeyIe semble avoir été le plus ancien ami de madame du Deffand. C'est lui qu'elle a connu le premier à la Source, sans doute, où nous la voyons attendue dès 1721 , et c'est celui qui l'a quittée le dernier. Une chose à remarquer tout d'abord, c'est que madame du Deffand ne parle jamais de madame de Tencin. Il est impossible cependant qu'elle ne l'ait pas connue, ayant vécu avec M. l'abbé de Tencin, madame de Ferriol, Pontde-Veyle, d'Argental , mademoiselle Aïssé , le chevalier d'Aydie, madame de Villette, Bolingbroke, dans tout ce petit monde gourmand, galant, intrigant, agioteur, d'où sortiront le convertisseur de Law, la maîtresse du cardinal Dubois, le plénipotentiaire de Voltaire, l'exécuteur testamentaire de mademoiselle Lecouvreur. Mais il est permis de croire qu'une antipathie profonde, peut-être même une haine sourde , qui semble respirer dans ce silence opiniâtre, réduisirent au plus strict nécessaire les rapports de ces deiix femmes belles, souples, subtiles, ambitieuses, qui toutes deux ont passé par la couche du Régent pour arriver au fauteuil d'un salon magistral , qui toutes deux ont manié l'éventail avant de manier la plume, qui toutes deux enfin sont arrivées au talent par l'expérience, à la raison par la galanterie , à la gloire littéraire par le scandale des mœurs. Les rencontres parfois inopportunes d'un rôle plein de rivalités ont dû créer plus d'un conflit entre ces femmes électriques , et c'est sans doute à quelque histoire de ce genre , demeurée mystérieuse, que nous devons ce silence implacable de madaiTie duDeftand, qui ressemble à une vengeance. Quoiqu'il en soit, c'est Pont-de-Veyle qui, dans la famille de Feniol et de Tencin, concentre de bonne heure sur lui et accapare, pour ainsi dire, l'affection de madame du Deffand , dont il devient de son côté une sorte de compagnon obligé, de pendant habituel, de vis-à-vis inébranlable. C'est une curieuse figure que celle de cet original conservé imperturbablement gai et bien portant dans le plus complaisant des
i.vi MADAME DU DEFFAND.
éfjotsmes et la plus inofFensive des malices, de ce bonhomme spirituel à qui personne ne fut nécessaire, et qui sut se rendre a{;réable à tout le monde; un des chefs, un des maîtres, une des gloires de cette société du dix-huitième siècle, où il fallait prodigieusement de ressources pour n'être jamais ni monotone ni banal, pour plaire à la fois aux fennnes, aux maris et aux gens de lettres. Ce rôle de perpétuel équilibre d'humeur, de perpétuel succès d'esprit, de perpétuelle popularité de salon , Pont-de-VeyIe l'a joué triomphalement pendant cincjuanf cflns , à la satisfaction et à l'ctonnement universels. Il a trouvé moyen d'amuser tout le monde et de s'amuser lui-même durant ce long espace de temps ; et il a été sincèrement regretté, quoiqu'on n'ait point sans doute osé beaucoup pleurer un homme dont le visage et la vie ne furent qu'un long et froid sourire. On comprend qu'un homme qui de bonne heure n'eut pas d'autre ambition que cette souvei'aineté frivole , que cette futile supéi'iorité , ne dut pas s'embarrasser de passions ni d'affections, et, comme Fontenelle, dut mettre son cœur en cerveau. Aussi n'est-ce ni d'un amant (il n'en eut pas le temps) ni d'un ami (il n'en eut pas la force) de madame du Deffand que nous voulons parler. Pont-de-VeyIe, auprès d'elle, représente cet homme inutile et nécessaire dans la vie des femmes d'esprit, pour lequel on n'a point d'estime ni de secrets, et qui tient à la fois du mari, de l'amant et de l'ami, sans être ni l'un ni l'autre.
Mais ce que fut surtout Pont-de-Veyle, et c'est par là que son portrait nous revient, c'est un homme d'esprit, un brillant causeur, un dramaturge de salon, un des représentants de cette grâce française qui, au dix-huitième siècle, enchante le monde.
Antoine de Ferriol, comte de Pont-dc-Veyle, né le 1 7 octobre 1097, était le fils aîné de M. de Ferriol, président à mortier du parlement de Metz, et d'Angélique, sœur cadette de madame de Tencin, galante et intrigante comme elle, maîtresse du vieux max^échal d'Huxelles dont Rousseau a, tout en protestant contre une si maligne interprétation, flagellé les avares et infidèles amours. M. de Ferriol était le frère de cet ambassadeur à Constantinople , que le souvemr de mademoiselle Aïssé , sa protégée, a renduplus célèbre que ses négociations. D'abord conseiller au parlement, M. de Pont-de- Veyle ne tarda pas à jeter la x'obe aux orties, et trouva plus commode une charge de lecteur du Roi, sous un roi qui ne lisait pas. En 1 7 40 , il fut tiré malgré lui de son inaction par le comte de 3Iaurepas, qui le nomma intendant général des classes de la marine, place qu'il occupa jusqu'en 1749. Il est assez souvent question de Pont-de-Veyle dans la Correspondance de mademoiselle Aïssé,
SA VIE, SON SALON, SES AMIS, SES LETTRES. lvu
qui fut poui' lui comme une manière de sœur, et toujours avec éloge.
« Sa santé est délicate ; c'est un très-bon garçon qui a de l'esprit et de la finesse dans l'esprit, qui est aimé et qui mérite de l'être *. »
«C'est un homme qui a toutes les qualités les plus essentielles; il a beaucoup do mérite et d'es[)nt ; ses j)rocédés à mon égard sont d'un ange ^. " « Il est galant au possible ^ » ajoute-t-elle ailleurs.
« Pont-de-Veyle , dit à son tour le président Ilénault *, à une époque postérieure (ce qui nous permet de suivre les variations de ressemblance et les diflférences d'impressions), joint à beaucoup d'esprit des talents de bien des genres. Il a été inimitable dans les parodies. On connaît ses comédies du Complaisant et du Fat puni. Philosophe sans affiche, ami fidèle et constant, recherché de tout le monde et assorti à toutes les sociétés, n
Le 5 octobre 1753, le président Hénault écrit à madame du Detfond' :
« Ah ! l'inconcevable Pont-de-Veyle ! Il vient de donner une parodie chez M. le duc d'Orléans : cette scène que vous connaissez du vendeur d'orviétan. Au lieu du Forcalquier, c'était le petit Gaussin (jui faisait le Gilles ; et Pont-de-Veyle a distribué au moins deux cents boîtes avec un couplet pour tout le monde; il est plus jeune que quand vous l'avez vu la première fois; il s'amuse de tout, n'aime rien, et n'a conservé de la mémoire de la défunte que la haine pour la musique française. "
Tel était Pont-de-VevIe en 1753, à l'âge de cinquante-six ans, si jamais un homme aussi aimable eut un âge. Tel nous le retrouverons, mais un peu refroidi, engourdi, quand Hoi'ace Walpole tracera de ce rival un porti'ait plus malin peut-être qu'exact, que corrigea celui plus indulgent de madame du Deffand. Ce sera entre les deux qu'il nous faudra chercher, à ce moment, sa ressemblance définitive, celle que reproduit comme un malicieux miroir, le fameux et caractéristique dialogue cité par Grimm.
Il n'est guère question que dans la Correspondance de Voltaire et dans celle de madame du Deffand de cet autre ami intime, le plus fidèle, le plus dévoué, le plus complaisant, le plus regretté peut-être, dont la spirituelle bonhomie, l'aimable simplicité, le visage toujours souriant rendaient le commerce si attrayant.
1 Édit. Ravcnel, p. 147. (1727.)
2 IhUL, p. 1(57.
3 Ibid., p. 242.
* Mémoires, p. 183.
^ V, notre tome le"", p. 171. — Voir aussi les Mémoires de inadame de Genlis, t. I", p. 299, 300.
i.viii MADAME DU DEFFAND.
C'çst au souvenir reconnaissant de ces qualités que cet insoucieux épicurien, dont tout le ba{;a{;e littéraire se compose de quelques chansons et de quelques lettres, devra une innnortalité que ne lui eussent point donnée ses ouvra{;es. Tout ce qu'on sait de lui, c'est qu'il s'appelait Jean-Baptiste^Nicolas de Formont, conseiller, je crois, au parlement de Normandie. Sa vie modeste et légère n'a point laissé d'autre trace. Mais madame du Deffand l'a pleuré quand il est mort, en novembre 1758; et sa mémoire ne périra pas, gardée à jamais de l'oubli parla Correspondance de Voltaire, où son nom se lit à coté de celui de l'aimable et ingénieux Cideville. Une inscription sur une tombe illustre, un profd, un relief sur quelque grandiose monument , voilà la forme la plus humble et la plus sûre de la gloire; et c'est celle qu'avait choisie, s'il y songea jamais, un homme occupé surtout du présent, et à qui il suffisait d'être aimé.
Formont fut un des liens vivants entre madame du Deffand et Voltaire , et nous en reparlerons à l'article de ce dernier , qui dut faire, à la prière de l'amie commune, en quelques mots d'une lettre émue, l'oraison funèbre d'un excellent homme sans histoii-e. Quelle histoire pouvait avoir un homme dont madame du Deffand écrivait :
« Formont est tin homme délirieux, surtout dans ce lieu-ci. La dissipation ni le désir des nouvelles connaissances ne l'entraînent point : il est occupé de moi, gai, complaisant, ne s'ennuyant pas un instant; il ne se fait point valoir; j'en suis charmée, et je vous avoue que cela m'était nécessaire ^ . n
Ajoutons à cet éloge ces quelques mots du chevalier d'Aydie :
" J'aime aussi beaucoup M. de Formont; il joint, ce me semble, à beaucoup d'esprit une simplicité charmante sans prétentions ; celles des autres ne le blessent ni ne l'incommodent; il paraît à son aise avec tout le monde, et tout le monde y est avec lui^. »
Quand on aura lu cela, on aura réuni ces quelques fleui's que madame du Deffand demandait à Voltaire de jeter sur la tombe de son ami.
Mais l'envie nous prend , pour varier un peu les impressions , de passer à la revue des figures féminines de la société intime de ma-
' T. I*^"", p. 72, de notre édition.
2 V. le t. lei-, p. 192, 193 de notre édition.
SA VIE, SON SALO^', SES AxMlS, SES LETTRES. us
dame du Deffand, en cet automne brillant de sa vie. Nous reviendrons ainsi, par madame du Ghâtelet à Voltaire, et par madame deStaal àSceau.t, dont la mort va fermer la porte hospitalière , qui se rouvrira, plus étroite et plus modeste, dans le salon où madame du Deffand recueillera les anciens compagnons de la galère du bel esprit.
La première femme dont il soit question dans le recueil de 1809 est madame de Rochefort', sœur de iM. de Forcalquier, fdie du maréchal de Brancas. Nous voyons par les lettres de madame de Vintimille, qu'elle prétendait lutter avec elle de tendre amitié pour madame du Deffand. Nous vovons, par les lettres du pi'ésident Hénault, ce sigisbé universel, ce galant confesseur de toutes les jolies femmes, qu'en juillet 1742 elle vivait avecM. d'Ussé sur le pied d'une de ces intimités si fréquentes en ce temps, qui ressemblaient , par la décence et la tiédeur, au mariage, et se conservaient par riiabitude. L'abbé de Sade trouble seul de ses entreprises téméraires la quiétude des titulaires, dont la jalousie ne se donne pas d'ailleurs la peine de se mettre en colère*. Celle de madame du Deffand, excitée par certains détails des lettres du président, semble avoir été moins tolérante, et c'est à elle qu'il faut sans doute attribuer son refroidissement pour madame de Rochefort, qui s'efface tout d'un coup dans sa correspondance.
« Madame de Rochetbrt est beaucoup mieux, je l'ai même trouvée en beauté, écrit le président Hénault, le 14 juillet*. iSous avons soupe fort paiement; l'après-soupée a été de même : je n'ai pas dormi, et puis on s'est séparé à minuit. Je suis couché dans la pièce où l'on se tient, et madame de Rocnefort y est restée jusqu'à deux heures. ISous avons raisonné de toutes ses affaires, des terreurs de d'Ussé, de leur fondement; j'ai fait de la morale très-sévère, et d'elle-même elle m'a dit qu'elle avait eu tort do laisser trop durer une fantaisie, et de ne l'avoir pas dit d'aboid à la personne intéressée; on ne peut être plus vraie qu'elle ne l'est ni plus candide. J'ai parlé sur cela comme Ruyter aurait parlé d'une aventure arrivée sur la rivière de Seine; car ce n'est, à vrai dire, qu'une aventure d'eau douce, et il n'y a pas de matière à douter. >>
Le 18 juillet^, le président écrit :
■1 Madame de Rochefort est en très-bonne santé présentement. Son Ame ne peut être attacpiée que par un côté, et elle a raison d'être contente de ce côté-là ; aussi le dit-elle bien et son visage encore mieux. «
* P. 8 (le notre t. I".
2 P. 12, 13, 38, 43, 46, 51, 52, 56, 59, 64, 76 de notre t. I«r.
3 P. 51 de notre t. I".
4 P. 71 de notre t. I".
Li MADAME DU DEFFAISD.
Le 21, madame du Deffand, piquée, afjacée, impatientée, décoche à son trop galant correspondant (trop galant pour les autres) cette grêle de petites flèches empoisonnées :
« Vous avez une vénération pour madame de Rochefort qui me divertit ; c'est le contraire de poutre en Ca>U; je crois que sa vanité est très-flattée de CCS triomphes, et assurément ils ne sont pas équivoques, et ils sont {jlorienx : elle n'aurait peut-être ])as été insensible à d'autres ; mais je crois effectivement qu'il y aurait de certaines rivales qui ne l'inquiéteraient {fuère, et auxquelles elle ne daignerait pas penser. Vous en avez eu la preuve dans la mère aux Gaines à (jui elle savait bien qu'on accordait la caristad ; mais tout ce qui n'est point avons vous paraît admirable, et la propriété diminue beaucoup à vos veux la valeur des choses... »
Pour des motifs que nous ignorons , mais qu'il ne serait pas impossible de deviner, madame du Deffand se brouilla avec madame de Rochefort. Le 8 mars 1767', elle écrivait à Horace Walpole : u J'ai eu un ami, M. de Formont, pendant trente ans; je l'ai )) perdu; j'ai aimé deux femmes passionnément, l'une est morte, )> c'était madame de Flamarens; l'auti'e est vivante et a été infidèle, « c'est madame de Rochefort. »
Le président Ilénault a fait de madame de Rochefort , dans ses Mémoires , un portrait qui peut servir peut-être à expliquer cette briève et méprisante condamnation*.
" Madame de Rochefort est digne de l'amour et de l'estime de tous les honnêtes {{eus. Quand les poètes ont voidu égarer leur imagination dans des fictions agréables, ils ont imaginé des pavs où les grâces riantes du printemps se trouvaient jointes aux fruits de l'été et de l'automne, et où l'on jouirait de ses espérances; elle était de ce pays-là, et voilà son portrait d'alors. Les grâces de sa personne ont p.issé dans son esprit; elle a fait des amis de toutes ses connaissances. Je ne sais si elle a des défauts ; il ne lui manquait que d'être riche; mais elle vivait très-honnêtement avec un très-médiocre revenu. Elle s'avisa de nous donner un jour à souper ; nous essayâmes sa cuisinière ; et je me souviens que je mandai alors qu'il n'y avait de différence entre cette cuisinière et la Brinvilliers i\nQ linfention. »
Comme madame Scarron, madame de Rochefort remplaçait à ces maigi-es soupers le rôti par des histoires , et les épices par des bons mots. On en cite plus d'un d'elle', et d'un bon coin.
C'est elle, par exemple, qui disait à Duclos, un jour que l'on parlait du paradis, que chacun se fait à sa manière : « Pour vous, » Duclos, voici le vôtre : du pain, du vin, du fromage et la pre-
2 Mémoires du président Hénault, p. 182.
3 Jbid., p. 183.
SA VIE, SON SALON, SES AMIS, SES LETTRES. lxi
» micre venue. )> C'est elle qui, un joui' que le fruste académicien soutenait ce paradoxe , que l'oreille des courtisans est plus chaste que celle des honnêtes femmes, et qui, comme démonstration, avait hasardé devant elle un conte libre , puis un plus leste encore , enfin un conte obscène, l'arrêta en lui disant finement : " Prenez » donc garde, Duclos, vous nous croyez aussi par trop honnêtes )) femmes. »
Le président Hénault, qui en cite d'autres', lui a consacré, outre l'esquisse légère que nous avons lue, vin portrait en pied que le lecteur trouvera aux OEnvrcs diverses de madame du Deffand, à la fin de notre second volume.
Sur la fin de sa vie, Walpole la connut, devenue le centre d'une société spirituelle et aimable, dont elle partageait avec son dernier ami (on donnait ce Bom-là aux derniers amants) , le duc de IN'ivernois, le charmant gouvernement. Il écrivait à Gray :
" Madame de Roclicfort diffère de tout le reste. Son jugement est fin et délicat, avec une finesse d'esprit qui est le résultat de la réflexion. Ses manières sont douces et aimables, et quoique savante, elle n'a aucune prétention mar([uèe. Elle est l'amie décente de M. de Nivernois, car vous ne devez pas croire un mot de ce qu'on lit dans leurs nouvelles. Il faut la plus grande attention ou la plus grande habileté pour découvrir ici la plus petite liaison entre les personnes de sexe différent; on ne permet aucune familiarité que sous le voile de l'amitié, et le dictionnaire d'amour est autant proliibé, qu'on ci'oirait d'abord que le serait son rituel... M. de Nivernois vit dans un cercle d'admirateurs répandus, et madame de Rocliefort est la grande prêtresse , ce qui lui vaut un petit salaire de crédit. »
Un mot, car nous ne ferons pas à sa modestie l'affront d'un éloge complet , de cette madame de Flamarens , amie fidèle de madame du Deffand, que la mort put seule lui enlever, et qui trouva le moyen , à une époque où ces qualités couraient le risque de passer pour ridicules, d'être belle sans faiblesses, sage sans bégueulerie, spirituelle sans médisance. Rare figure que celle de cette femme accomplie , dont la vie , faite de bonnes pensées et de bonnes actions, a la régularité et la limpidité d'ime belle pièce d'eau où glissent mollement les cygnes d'albâtre, et dont la tombe pourrait porter pour épitaphe : " Elle fut belle, elle aima son mari n et elle résista à Richelieu. »
Le président Hénault l'avait connue et admirée à l'hôtel de Sully,
1 Mémoires, p. 182. — C'est elle aussi qui a dit ce joli mot nipporté p^u- Chainfort : " L'avenir est un passé qui recommence. »
Lxii MADAME DU DEFFAND.
(lès les plus beaux jours de cette beauté qui ne s'épanouissait que dans l'estime.
« Nous rencontrions à l'hôtel de Sully madame de Flamarens , à qui je trouvais une beauté invstérieuse et qui avait l'air de la Vénus de VEncide, travestie sous la forme d'une mortelle; elle joifjnait a la beauté et à un esprit vraiment supérieur une conduite hors de tout reproche; ses précautions à cet égard allaient au delà du reproche le plus exact ; jamais le soupçon ne l'aborda. Ce n'est pas qu'elle ne Ait attaquée; ce n'est pas qu'elle refusât de trouver aimables des hommes dangereux , et à qui peu de femmes avaient résisté. M. de Richelieu venait de quitter mademoiselle de Gharolais pour tenter cette conquête ; c'était une entreprise digne de lui. Elle connut, elle sentit le danger: quel pouvait être son asile? — Ce fut chez mademoiselle de Charolais même qu'elle 1 évita, et elle ne la quitta plus. Elle avait fait son mari grand louvetier ' . »
Ces lignes ne sont pas les seules que le président Hénault ait consacrées à la mémoire d'une femme qui laissa après elle une forte odeur de sainteté profane , et dont l'amitié « fut la passion » . Nous lirons aux OEuvres diverses un long Portrait de madame de Flamarens, où le président a essayé, sans toujours y échouer, de nous peindre cette belle âme qui rayonnait sur une belle figure.
Madame de Flamarens , pour qui madame du Deffand eut une affection qui l'honore doublement, car elle fut un hommage à ses qualités autant qu'à son attrait , et qu'elle plaçait pour l'esprit à côté des Sévigné et des Staal, mourut dans les premiers jours de mai 1743. Elle était en son nom Beauvau , fdle du marquis de Beauvau du Rivau*.
Une femme bien différente des deux qui ont précédé, et que nous plaçons dans la galerie à titre de repoussoir et de contraste , c'est cette spirituelle, cette originale, cette extravagante, cette galante Anne-Joséphine Bonnier de la Mosson, femme, depuis le 25 février 1 734 , de iMichel-Ferdinand d'Albert d'Ailly , duc de Pecquigny , puis duc de Chaulnes.
Elle fut , aux eaux de Forges , en 1742 , la compagne de voyage de madame du Deffand , qui a épuisé sur elle cette verve mordante et cet instinct implacable du ridicule qui donnèrent ime vie si âpre et si singulière aux portraits qu'elle a tracés d'elle et de madame du Ghâtelet, ses deux ennemies intimes de ce temps-là.
Le lundi, 2 juillet 1742, elle écrit au président Hénault :
« Mais venons à un article bien plus intéressant : c'est une compagne. O mon Dieu , qu'elle me déplaît ! Elle est radicalement folle .- elle ne
* Mémoires, p. 87.
2 Mémoires du duc de Luyiies^ t. V, p. 6.
SA VIE, SON SALON, SES AMIS, SES LETTRES. i.xiii
connaît point d'heure pour ses repas; elle a déjeune à Gisors, à huit heures du matin, avec du veau froid ; à Gournay , elle a mange du pain trempé dans le pot pour nourrir un Limousin , ensuite , un morceau de brioche, et puis trois assez grands biscuits. Nous arrivons, il n'est que deux heures et demie, et elle veut du riz et une capilotade; elle mange comme un singe , ses mains ressemblent à leurs pattes ; elle ne cesse de bavarder ; sa prétention est d'avoir de l'imagination et de voir toutes choses sous des faces singulières ; et comme la nouveauté des idées lui manque, elle y supplée par la bizarrerie de l'expression, sous prétexte qu'elle est naturelle. Elle me déclare toutes ses fantaisies, en ni'assurant qu'elle ne veut que ce qui me convient ; mais je crains d'être forcée à être sa complaisante; cependant , je compte bien que cela ne s'étendra pas à ce qui intéressera mon régime. Elle est avare et peu entendue, elle me paraît glorieuse; enfin elle me déplaît au possible*. »
Le 3 , elle continue l'autopsie :
« Si vous voyez Silva , ne lui parlez pas du régime qu'observe madame de Pccquigny, elle m'en saurait mauvais gré. Elle m'a fait rester à table aujourd'hui, tête à tête avec elle, cinq grands quarts d'heure , à la voir pignocher, éplucher et manger, tout ce qu'elle a commencé par mettre au rebut; elle est insupportable , je vous le dis pour la dernière fois, parce que je ne veux pas me donner la licence d'en parler davantage^. »
Malgré cette promesse , il n'est pas de lettre où madame du Deffand ne traîne sur la scène son agaçante compagne, la déshabillant, la mordillant, et enfm la déchirant d'un portrait en pied qui l'accable et qui l'achève :
«Elle veut toujours savoir qui l'a pondu, qui l'a couvé; c'est un esprit profond, mais nullement gracieux*.» «Madame de Pecquigny va tous les jours à cheval avec mademoiselle Desmazis,qui est une espèce de Cent-Suisse de soixante ans*, » « dont le sexe est mal décidé ^. »
Le président et sa société font des gorges chaudes de ce portrait éclatant de vérité et de malignité, et tout en donnant pour l'acquit de sa conscience à madame du Deffand ce charitable avis :
u Pour madame de Pecquigny, je vous conseille de ne demander à son caractère que ce qui s'y trouve, et comme vous êtes sûre que les intentions sont bonnes, de passer lécorce, qui ressemble assez à du maroquin du Levanf. >>
Il convient de l)onne foi de son admiration, et il écrit :
K Le portrait que vous faites de la Pecquigny est inimitable, et je le
1 V. notre t. I", p. 16, 17.
Lxiv MADAME DU DEFFAND.
lirai aux Chats {aux Forcalquicr). Je ne crois pas (ju'il y ait rien de plus plaisant, de plus neuf, ni de })liis démêlé. '. »
Et il sourit fie bonne grâce à chaque trait nouveau , à chaque dernier coup qui ajoute au portrait ou au suppUce de son irascible amie ' .
Le portrait de madame du Deffand, au reste, nous devons le dire à sa décharge, est confirmé par les dépositions de tous les contemporains, et le témoignage des lettres que nous possédons d'elle n'est pas fait pour les atténuer. Elles sont d'un style aussi bizarre que son caractère et aussi désordonné que sa vie'.
Sénac de Meilhan , qui l'a l^eaucoup connue, l'a peinte deux fois, la première sous son vrai nom, la seconde sous le pseudonyme de Lastliénie.
» Je veux cssaver de poindre une personne rare par son esprit, que la fortune avait placée dans un ran{; émincnt , (pi'une laiblcsse en a fait descendre, quia fini dans l'obscurité, ahandoiniée du monde, et malheureuse par le sentiment qui lui avait fait abandonner son état. Madame de Giac n'a jamais été belle ; mais elle avait de la physionomie. Ses yeux étaient brillants, expressifs, et donnaient l'idée d'un aigle qui s'élève et plane dans les airs. Son teint avait de la blancheur, mais rien d'animé ; il offiait un blanc de lait ou de cire ; son maintien avait de la gêne et de l'embarras, jusqu'à ce qu'elle eut donné l'essor à son esprit. Elle n'avait jamais de grâces; elles sont le résultat d'un certain accord, et tous ses gestes et ses mouvements participaient à l'effervescence de' sa tête. Elle avait à un degré supérieur le don de la pensée. La plus vive conception, la sagacité la plus pénétrante, et la plus brillante imagination étaient les qualités qui dominaient dans son esprit. La pensée semblait être son essence ; on aurait dit qu'elle était uniquement destinée à l'exercice des facultés intellectuelles. Je n'entreprendrai pas d'assigner ce qui appartient à son caractère, de peindre son àme et son cœur. Ces divisions d'un être sensible et pensant n'existaient pas dans elle ; un seul principe déterminait tout ; son esprit seul constituait son àme , son cœur , son caractère et ses sens.
Sa vie a été une longue jeunesse que n'a jamais éclairée l'expérience. Son esprit semblait le char du soleil abandonné à Phaéton. Une imagination brillante lui faisait peindre tous les objets, trouver des rapports entre les plus distincts et lui composait un dictionnaire particulier. Elle faisait de la langue un usage qui donnait à tout ce qu'elle disait un caractère expressif et pittoresque. Elle écrivait mal , et c'était un effet du caractère de son esprit, dont la vivacité se refroidissait par la plus légère attention "
Et Sénac ajoute ce trait final , qui disculpe un peu madame du Defïand :
3 Voir notre t. I'^'', p. 78, et les Portraits intimes du dix-huitième siècle, par MM. de Goncourt, t. II, p. 101.
SA VIE, SON SALON, SES AMIS, SES LETTRES. lxv
« L'esprit était tout |)onr elle, et elle n'aurait pu .s'eiii|)êcher de dire le dJfaut de l'esprit do riioiiime qui lui aurait sauve la vie'. "
Le second portrait * rappelle sous certains rapports celui de madame du Deffand et en confirme la justesse :
« L'esprit de Lasthenie est si singulier qu'il est impossible de le définir. Il ne peut être comparé qu'à l'espace. Il en a pour ainsi dire toutes les dimensions , la profondeur, l'étendue et le néant, etc.. »
3Iadame de Ghaulnes, on le devine assez à cet exposé, fiit galante. 3Iais elle le fut par hasard , par ricochet , par distraction , toujours engouée, jamais occupée. La perpétuelle mobilité de son esprit ne lui permettait pas de longs sentiments. Elle eut donc plus d'une fois dans sa vie , à titre d'intermèdes , des épisodes favorables à la médisance. Son mari était , en dépit de certaines qualités , de ceux auxquels il était alors ridicule d'être fidèle. Nous trouvons dans Ghamfortun mot de mademoiselle Quinault qui le pehit à merveille :
"M. de Cliaulnes avait fait peindre sa femme en Hébé; il ne savait comment se faire ])eindrc pour faire pendant. Mademoiselle Qniuault , à qui il contait son embarras, lui dit: «Faites-vous peindre en hébété^. »
Le goût de madame de Ghaulnes pour l'abbé de lîoisinont , un de ses favoris , et l'ardeur sctnidaleuse , pour nous servir de l'expression de Gollé , quelle mit à faire un sort académique à sa médiocrité, achevèrent de la brouiller avec madame du Deffand. ^y'ous lisons dans l'exact et fidèle duc de luuynes, sous la date du vendredi :20 novembre IToi* :
«Il v eut hier une élection à l'Académie pour remplir la ])lace vacante par la mort de M. révccjuc de Vence (le P. Surian^. Les dames, ordinairement, sollicitent beaucou|) dans ces cas d'élection; il y avait plusieurs aspirants : M. l'évêque de Troyes (Poucet de la Ilivière), M. l'abbé Trublet, M. l'abbé de Boismont, M. d'Alembert, et ])eut-étre quelques autres que je ne sais pas. Madame de Ghaulnes sollicitait avec la j)lus grande vivacité pour l'abbé de Boismont ; elle avait écrit à tous les académiciens ou avait été les voir. Madame la duchesse d'Aif^uillon (Crussol), et madame du Deffand s'intéressaient beaucoup pour d'Alembeii; la jduralité des suffiages s'est réunie pour celui-ci. "
La haine de cette rivalité académique survécut, chez madauie du Deffand, à sa victoire, et le dévouement de madame de Ghaulnes h sa défaite. Nous la voyons , en 1755 , s'attiier par ses compromet-
1 Voir notre ('dilion tle.'^ OEuvres choisies de Sénac de Meilhan. |>,iii< Poulet-Malassis, 18(52, p. 319.
2 ]l,id., p. 459.
3 Cl.n.nfort, ('•dit. Stald, p. 180.
4 Mémoires, I. XIII, p. 393.
i.xvi MADAME DU DEFFAND.
tantes obsessions un terrible couplet, et faire accoler par la satire le titre de " Mirebalais de rAcadéniie n au nom de l'ambitieux abbé qu'elle v avait fait entrer, pour le récompenser, disait-on , de ses peines ' .
Toutes ces vicissitudes, toutes ces avanies, n'altérèrent en rien la vivacité mordante et Timperturbable sang-froid d'une fejnme à qui un maria{je romanesque, à un âge et dans un rang qui permettent peu le roman, allait préparer de bien autres chagrins, dont elle s'empressa de rire, de peur d'en pleurer. Elle riposta par des bons mots ' à l'orage de ([uolibeLs qui s'abattit sur elle lors de cette union imprévue, insensée pour le temps, avec un maître des requêtes, 31. de Giac, dont elle avait récompensé les soins de l'offre de sa main et qui l'avait prise au mot. Ce mariage (30 novend)re 1773) finit bientôt dans le ridicule et le dégoût mutuel des deux époux , qui se séparèrent de gré à gré. 3Iadame de Ghaulnes, a la femme à Giac )) , comme elle s'appelait elle-même, se retira au Val-de-Gràce, avec ses perroquets et ses magots \ Elle n'emporta pas dans la tombe , en décembre 1782 , cette illusion qui lui avait dicté une union semblable à un défi, « qu'une duchesse n'a jamais que trente ans pour un bourgeois » . Elle se vengea par un dernier mot , car elle en devait faire jusqu'au deinier soupir. On vint lui dire que les sacrements étaient là. «Un petit moment. — M. de Giac* voudrait )) vous voir... — Est-il là? — Oui. — Qu'il attende; il entrera avec » les sacrements. »
Il est temps d'aborder un autre groupe d'hommes et de femmes (lui tiendront jusqu'au bout une place dans la vie de madame du Dcffand. •
Et tout d'abord, les Brancas, le vieux maréchal, rabâcheur assez ennuyeux, mais fort aimable « quand il ne disait rien», madame de Rochefort déjà nommée, M. de Géreste son frèi-e, dont madame du Deffand a fait le portrait, enfin M. et madame de Forcalquier. Avec le chevalier de Brancas , c'était là la famille du maréchal. M. de Forcalquier , fils aîné du maréchal , était un homme distingué par son esprit et ses talents militaires, appréciés de ceux même qui les enviaient.
1 Mémoires secrets Je Bachaumont, à la date du 30 août 1762.
2 On en ferait tout un recueil. — Voir Bachaumont, Chamfort , Sénac de Mellhan, les .lfe/rt«^M de madame ?Secker et la Femme an dix-huitième siècle, par MM. de Goncouit. Didot, 1862, p. 81, 82.
^ Lettres de la marquise de Créqui a Sénac de Meilhan, p. 3 et 5.
^ Chamfort, édition Stahl , attribue cette démarclie au duc de Ghaulnes, mort depuis longtemps (en 1769). Madame de Ghaulnes ne fut jamais séparée judiciaireuu-nt de lui , comme il le prétend.
SA VIE, SON SALON, SES AMIS, SES LETTRES. lsvii
"M. (le Forcalquier , dit le président Heiiault, avait beaucoup plus d'esprit qu'il n'en limt. Madame de Flamarens disait qu'il éclairait une chambre en y entrant ; gai, un ton noble et tacile , un peu avantageux, peignant avec feu tout ce qu'il racontait, et ajoutant quelquefois aux objets ce qui pouvait leur manquer pour les rendre plus agréables et plus jiiquants'. »
«La figure de M. de Forcalquier, dit à son tour madame du Dcffand , sans être fort régulière, est assez agréable ; sa physionomie, sa contenance, jusqu'à la négligence de son maintien, tout est noble en lui: ses yeux sont ouverts, riants, spirituels; il a l'assurance que donnent l'esprit, la naissance et le grand usage du monde. Son imagination est d'une vivacité, d'une chaleur, d'une fécondité admirables; elle domino toutes les autres qualités de son esprit, mais il se laisse trop aller au désir de briller, etc. »
M. de Forcalquier épousa, le 6 mars 1742, mademoiselle de Carbonnel de Canisy, d'une bomie maison Je Normandie, veuve du marquis d'Antin , fils d'un pi'emier mariage de la comtesse de Toulouse. La nouvelle mariée fut présentée et prit le tabouret à la cour , en sa qualité de femme d'un grand d'Espagne , le jeudi 19 juillet 1742 , et le duc de Luynes rapporte que l'impression générale lui fut très-favorable :
« On ne peut pas être plus jolie que l'est madame de Forcalquier : elle est petite, mais fort bien faite; un beau teint, un visage rond , de grands yeux, un très-beau regard, et tous les mouvements de son visage l'embellissent^. »
Il est souvent question, dans la Correspondance , de madame de Forcalquier, appelée tour à tour par madame du Deffand du sobriquet amical et familier de Petit Chat, de Minet et de la Beliissima. Capricieuse, espiègle, coquette, puis quelque peu prétentieuse, madame du Deffand nous la montrera , à mesure que son prestige décline , frisant de plus en plus le ridicule, lui lisant un petit ouvrage de sa façon en forme de lettres , où elle prouvait qu'on pouvait être amoureux de quelqu'un de cent ans, précieusant avec sa bonne amie madame du Pin , faisant tort par ce patbos à sa véritable sensibilité, copiant Horace Walpole , affectant ses principes , et devenue la favorite de l'ambassade anglaise , puis , par ton , l'ardente admiratrice du duc d'Aiguillon. Une discussion qu'elles curent entre elles, en mars 1770 , et que madame du Deffand racontera au vif, refroidit sensiblement un commerce qui durait depuis 1742, et était devenu ime habitude plus encox'e qu'une amitié.
Il restera de madame de Forcalquier un mot qui la peint à merveille, et qui peint aussi les mœurs de son temps :
1 Ménioire<; , p. 183.
2 Mémoires, t. IV, p. 193, 203.
ixviii MADAME DU DEFFA>D.
..Cette ..honnête béte , obscure et entortillée.., eut une fois l'esprit iinssi vif (jue la main. Ce fut ce jour où, ne pouvant se faire séparer sur UM souIHet reçu de son mari en tête-à-téte et sans t('moin, elle alla trouver le brutal dans son cabinet , et au moment de la restitution : Tenez, monsieur, voilà votre soufflet: je n'en jjcux rien faire'...
Une femme inférieure par la beauté, mais bien supérieure par l'esprit, et qui demeure profondément mêlée à ces intrigues de palais qui sont, sous Louis XV, l'histoire de France, c'est madame de Wirepoix , dont la figure de Joconde nous arrêtera davantage.
Madame de Mirepoix était née Graon, sreur du prince de Beauvau. Veuve du prince de Lixin, de la maison de Lorraine, tué en duel par Richelieu, son beau-frère, à la tranchée de Philippsbourg , en 1734, elle avait épousé en secondes noces Pierre de Lévis , marquis de Mirepoix , ambassadeur à Vienne et en Angleterre , qui devait mourir maréchal de France. Lui-même était veuf d'une fille de Samuel Bernard, qu'il ti'ouva assez honoré d'une telle alliance pour ne pas lui rendi'e sa dot, fastueusement et galamment mangée.
Une chose à dire tout de suite, parce qu'elle constitue un éloge auquel les mœurs du temps enlèvent sa banalité, c'est que M. et madame de Mirepoix firent toute leur vie excellent ménage , et connue Î\L et madame de Maurepas, M. et madame de Flamarens et ([uelffucs autres (^rarl naiifes), ne craignirent point de s'aimer. Il entrera même beaucoup de passion conjugale dans randjitiou qui fei'a plus tard de madame de Mirepoix la l)onne amie des Pompadour et des du Bari-y.
Le président Hénault a esquissé , dans quelques passages de ses lettres de n4l2 , le portrait du mari :
."Les Mirepoix fiucntfort bien reçus (à Mcudoii cliez les Drancas). On soupa; je m'endormis après le souper, les camouHets volèrent , cela ne me réveilla pas tro|). Le Mirepoix me fit des miracles, me jiarut avoir prandc envie de vivre avec moi, me fil des reproches, en reçut de ma part, etc.. Il avait nu saint-esprit de diamants , (pie madame de Mirepoix lui avait lait monter, qui tient lieu de la broderie: cela lui rend l'estomac encore plus avancé ; mais il aime sa femme à la folie et cela me plut-. '.
'. Le Mirepoix , dit-il dans une autre lettre^, est comme vous le connaissez, parlant des coudes, raisonnant du menton, marchant i)icn , bonlioinme , dur, poli, sec, civil, etc.. »
1 La Femme nu dix-huitième siècle, par E. et .T. de Goiu-oiirl, p. 59.
2 Voii- notre t. I»'-, p. 5i^.
SA VIE, SON SALON, SES AMIS, SES LETTRES. lxix
Il est moins laconique dans ses Mémoires ' :
"Je rendis alors (vers 1762) un service auprès de la Reine à une personne (|ui n'avait ])as besoin de moi ])our l'obtenir; je parle de madame la maréchale de Mirepoix. Elle désirait une ])lacc du palais et s'adressa à
moi La Reine reçut cette pro[)osition avec l'air cpic je devais attendre
<le la justesse de son discernement. Elle ne me cacha point ses sentiments ; elle avait véritablement du {;oût pour madame de Mirepoix ; tout lui plaisait en elle : sa Hfjure , (jni annonçait riionncteté de son âme ; son esprit, qui était naturel, fin et déUcat ; son caractère doux, ferme, fjénéreux ; inie manière d'agir ijui, dans les choses tloufeuses, ne craignait |)oint la censure, parce qu'elle n'était jamais déterminée que parle devoir; une tranquillité sur les reproches qu'on pouvait lui faire qui annonçait la sécurité d'une conscience éclairée.... Enfin madame de Mirepoix eut la place.
11 On conçoit quel intérêt avait madame de Pompadoiu'à obtenir l'amitié d'une si excellente personne. C'était s'honorer devant le public et aux
veux du Roi même Je disais quelquefois à madame de Mirepoix que je
croyais que par état elle ne pouvait être que sa maîtresse. L'àme de madame de Mirepoix l'y portait, et je la voyais cependant balancer, ce ([ui ne me donnait pas peu de surprise ; je suspendis mon jugement, parce (pi'elle ne jjouvait pas avoir tort.
«En effet, je reconnus bientôt la cause de ses perplexités ; des droits plus sacrés encore que ceux de la Reine divisaient son àme et ne pouvaient manquer d'en triompher. La fortune de M. de Mirepoix l'occupait uniquement, indé[)endammcnt de ce qu'elle la partageait; elle lui avait fait bien d'autres sacrifices et il les méritait par la noblesse de son àme et ses talents à la guerre et par son tendre respect pour elle — Elle ne s'était point trompée dans l'estime qu'elle avait pour lui , et bien jeune encore quand elle l'avait épousé , elle avait besoin d'un tuteur pour l'administration de son bien dont elle était absolument incapable , parce ({ue l'esprit ne donne pas la connaissance des affaires. M. de Mirepoix ne cessa point de l'aimer et de la respecter. Il eut un brevet de duc , fiit fait maréchal de France et capitaine des gardes du corps à la mort du maréclial d'IIarcourt. Madame de Mirepoix eut le malheur de le perdre le 25 septembre 1757 , et sa charge, malgré bien des concurrents , fut donnée à son beau-frère, le prince de Reauvau. »
^ladame du Deffand , qui devait demeurer liée avec madame de .Mirepoix jusqu'au dei'mer moment, sauf un certain refroidissement occasionné par sa conduite lors de la disgrâce du duc de Glioiseul., a aussi fait son portrait, son chef-d'œuvre en ce genre, suivant madame de Genlis.
«Madame de Mirepoix est timide, mais sans avoir l'air endjarrassé , sans jamais ]»erdre la présence d'esprit ni ce qu'on appelle Y à-propos. Sa figure est charmante, son teint est éblouissant; ses Iraits , sans être
Lxx MADAME DU DEI FA>D.
parfaits, sont si Lien assortis, (juc j)rr.-.oniie n'a l'air jdus jciuic et n'est plus jolie.
» Le désir qu'elle a de plaire ressemble plus à la politesse qu'à la coquetterie ; aussi les femmes la voient sans jalousie, et les iiommes n'osent en devenir amoureux. Son maintien est si sa{;e, il y a queltpie chose de si paisible et de si réfjlé dans toute sa personne, qu'elle imprime une sorte de respect et interdit toute espérance bien plus (pi'clle ne ]»ourrait faire par un air sévère et imposant. »
• De son coté, le duc de Lévis, qui était son parent et l'avait beaucoup connue, la dépeint ainsi. Il s'agit maintenant de la madame de Mirepoix des derniers temps, de celle qui figure dans la Corrc.spondance avec Walpole, qui, de son côté, n'a pas résisté au désir d'esquisser cette attrayante physionomie.
«Sans avoir jamais passé pour une beauté régulière, elle avait eu dans sa jeunesse uiu; taille clianuaute et le plus beau teint i\u monde , et elle avait consi'rvé tant de fîaîclieur dans un âge très-avancé, que quand elle se cassa la jambe, chacun disait, en la voyant sur sa chaise longue, qu'elle avait plutôt l'air d'une femme en couches que d'une vieille de soixante-dix-huit ans. Cependant il y avait déjà longtemp;^ qu'elle branlait la tête — On attribuait alors cette incommodité à l'usage du thé, dont elle prenait plusieurs tasses par jour, habitude qu'elle avait
contractée en Angleterre, ou son mari avait été ambassadeur Son
esprit était aussi jeune <pie sa figure; cependant, U était plus agréable (juétendu. Ce qui la distinguait jjarticulièrement, c'était une grâce infinie et un ton parfait; aussi ses décisions en matière de goût et de convenance étaient généralement respectées. Si dans une société la maréchale de Luxembourg régnait par la terreur, madame de Miiepoix exerçait un empire plus doux , et si l'on redoutait les sarcasmes de l'une, on craignait encore plus de déplaire à l'autre.... Ce qui étoiniait le j)lus, c'est que montrant autant de jugement dans la conversation, elle en eût aussi peu dans la conduite de ses affaires. Jamais on n'a tant aimé le changement dans les choses, avec autant de fidélité pour les personnes. A peine étaitelle établie à giands fiais dans une maison (pi'elle en voulait changer. Il en était de même de tout le reste, et toujours elle a conservé les mêmes amis. Sa constance s'étendait jusqu'aux animaux ; elle était fort attachée à ses chats ; il est vrai qu'ils étaient les plus johs du monde ; c'était une race d'angoras gris, tellement sociables, qu'ils s'établissaient au niiheu de la grande table de loto, poussant de la patte, avec leur grâce ordinaire, les jetons qui passaient à leur portée. J'ai souvent eu l'avantage de faire leur partie. »
Montesquieu avait été particulièrement séduit, touché, fasciné, ensorcelé, par la grâce tranquille et Faimable vertu de madame de Mirepoix. Son admiration s'e.'^t exprimée en vers que l'on trouvera aux Portraits de la société de madame du Deffand, à la fin de notre second volume, et où il se montre plus galant que poëte.
SA VIE, SON SALON, SES AMIS. SES LETTRES. lxsi
Mais rintention y était. Walpole en est moins enthousiaste, et il la voit trop à travers sa conduite, plus liaLile que noble, vis-à-vis des maîtresses régnantes et ti'iouiphantes. Il écrit à ^I. Grav :
« L'esprit de madame de Mirepoix est excellent dans le genre utile ; et le peut être également, ijnand il lui plaît, dans le {jenre agi'éable. Ses manières sont froides mais tort honnêtes , et elle cache qu'elle est de la maison de Lorraine , mais sans l'oublier jamais elle-même. Personne en France ne connaît mieux le monde et personne n'est mieux avec le Roi. Elle est fausse , artificieuse et insinuante au delà de toute idée lorsque sou intérêt le demande, mais naturellement indolente et timide. Elle n'a jamais eu d'autre passion que celle du jeu , et perd cependant toujours, etc.. »
Parmi les personnes de la société intime de madame du Deffand, de 1730 à 1750, il faut encore citer le comte d'Argenson, le meilleur ami du président Hénault , qui demeura fidèle à sa disgrâce , distrait, gourmand, aimablement égoïste et spirituellement corrompu. Je ne parle ici que de l'homme privé. Les Mémoires du président Héuault , ceux de son frère le marquis d'Argenson , et ceux de ^larmontel, nous peindront le ministre en lui, ministre de décadence, qui, tout en la méprisant, se servit trop de l'intrigue, et tomba par l'intrigue. Les Souvenirs du rnarcjuis de Valfons et Chamfort nous donnent, par de curieux détails sur son spirituel cvnisme et son insoucieuse tolérance conjugale, le l'este du portrait. Il n'apparaît d'ailleurs qu'incidemment et à titre de comparse sur la scène de cette cori'espondance de 1809, à côté de l'abbé de Sade, savant, insinuant et galant, de M. de 3Iaupertuis , de madame de Boufflers, qui sera plus tard la maréchale de Luxembourg, de madame d'Aiguillon, de M. et de madame de 3Iaurepas, dont l'inaltérable union et Famoui' réciproque et constant font un si étonnant contraste avec les mœurs du temps et avec leur propre caractère ; enfin du marquis d'Ussé, gendre du maréchal de Vauban, que le président Hénault n'a pas dédaigné de peindre en pied , et qu'il définit ainsi dans ses Mémoires :
«D'Ussé est un homme d'esprit , d'une humeur charmante, aussi distrait (pie le >Iénal({ue de la Bruyère, la bonté même. Il a une plaisante idée (le lui ; il s'imagine n'avoir été créé que pour les autres ; il aurait eu du talent pour la guerre; le meilleur comédien (pie j'aie vu dans ce (|ue nous appelons troupe bourgeoise, s'il avait eu plus de mémoire'. »
C'est ce d'Ussé dont le chevalier d'Aydie , dans sa lettre du 29 décembre 1753, prétend qu'il disait a qu'd n'avait le temps de
' Mihnoircs- , p. 1S2.
i.xxM MADAME I» IUClTANn.
•» lire t|ii(' priidant ([iic m)ii laquais atta 'liait les Ixiucics de ses t souliers " .
T) l'ssé Fut un (lesdéserleurs (jue les {;ràees toueliauLes de inadenioiselle de Lespiiiasse , cuii{jé<liée, devaient entraîner hors du salon de nindaine «lu Delfand , lors de leur rupture éclatante, et «'clui ((u'elle re^jrctla le plus aver dAleinlx-rl . non sans prolifer (le foute occasion de se venger de cette trahison , notamment à propos de son bizarre testament.
Il faut enfin citer .AI. et madame du Cliàtel, ^I. et madame de la Vallière, la maréchale de Villars et madame «le Luvnes.
"M. Il" iiiai([iii.s «lu Cli;tt('I t'taif Hls «le M. Cro/at, (|iii «l'abord avait été rccev«'ur {{«-néral des firiaiR«',s, et «|iii, «l('|ini.s, arijiiit une {[rande fortune et une {{rande lépiitation dans le eouinu-ree des mers, ou il rendit les services les plus utiles à l'Ktat , j)ar le retour «les galions , qu'il remit an Roi au moment «lu plus {;rau«l lj«'soin «les finances. Il en reçut pour récompense la cliarffe de commaiuleur trésorier de l'ordre «lu Saint-Esprit'.
"M. «lu Cliàtel avait infiniment «l'esprit; il se plaisait un peu trop ii dissé«jiier ses idées, à remonter toujours à la source «les choses; en un mot, il était un peu trop métaphysicien, et avait «•oiiimniii«pié ce {{oût à madame du Chatel (ma«iemoiselle «le (ioufKer), «pii avait autant «l'esprit «pie lui, «|ui était d'un conimerce «liarmaut et «l'un caractère aussi solide <pi a{;iéable. Son mari avait la plus {jiaude it'pufatioii a la {{uerre, et pour son courajfc et jjour ses vues militaires ; mais il y ])oitait la même «uriosité de dissertation.... M. «lu Ghàtel «'tait la bonté même et d'une probité é}jale à toutes sortes «le vertus. C'était mon ami jiaiticulier, et j'y passais ma vie. Il a laissé une fille dont l'esprit est aussi fin et déli«at «pic sa fif|ure, «pii est charmante. Elle a fjiit radmiration , «lansl'àfjc le jihis tendre, «le la ville de Home, oi'i elle accompafjnait son mari, le «lue de Choiseiil, cpii v alla comme ambassadeur -. "
Maintenant «pie nous avons successivement présenté tous les sujets de la petite ti'oupe d'acteurs amateurs «lont marlame du Deffand faisait partie, il est temps de parler d'un amusement qui tient vme certaine place dans sa vie de 1735 à 1745 , et auquel il est fait plus d'une fois allusion dans les Lettres. C'est, comme d'ordinaire, le président Hénault qui nous fera les honneurs de cette révélation.
* Voir sur Crozat, spéculateur heureux, ajjioteur habile, qui houora sa fortune par le {;oùt des arts et un certain patriotisme, les Mémoires de Saint- Simon, de Rarhier et de Marais, beaucoup pins indiscrets que l'optimiste président, aimable et facile jusque devant la postérité.
- Mémoires du président Hénault, p. 237.
SA VIE, SO.N SALON, SES AMIS, SES LETTRES. i.xxiii
" 2s()iis jouioii!), dans ce tcnips-là, dit-il (eu 1737)', des coinedios (iiie nous composions nous-mêmes. M. du Chàtel donna Zaïf/c , comédie rtiiee d'un roman dont le sujet est assez sinfjulicr. C'est une esclave turque dont son maître devient amoureux, il lui donne la liberté en la faisant chaiifjer de religion. Cette esclave convertie résiste aux einj)ressements de son maître , et sa résistance est fondée sur les principes de morale cpie lui-même il lui a itispirés ; mais elle l'aime, et ne sachant conuTient accorder son amour avec ses scrupules, elle demande à redevenir esclave pour être soumise à ses volontés. Il finit par l'épouser. M. de Forcalquier doinia fHoiunw du bel air, je donnai le Jaloux de lui-même et la Petite maison. C'était un grand amusement. ?sos ptinci|)aux acteurs étaient madame de Rocliefort, MM. d'Ussé, de Pont-de-Veyle , de Forcalquier, feu madame de Luxembourg et madame du Defïand. »
Cette feti madame de Luxembourg n'est point celle avec laquelle nous aurons à faire plus ample connaissance , et qui exerça, depuis 1750, la tyrannie de la mode et du bon ton, laissant à madame du Deffand le gouvernement des choses de l'esprit. Celle » dont il est question ici était fdle du marquis de Seignelay ; d'une » figure cliarmante , elle dansait admiiablenu-nt et jouait avec j) beaucoup de L'U et d'intelligence >» .
Bientôt le schisme se déclara dans cette société d'acteurs titrés et d'actrices de qualité , et la lutte des amours-propres provoqua la division de la^troupe primitive en deux troupes rivales.
Le 15 juillet 1742, le président écrit à madame du Deffand :
" Il Y a de grands projets de comédie poiu" cet hiver: on a élevé non pas autel contre autel, mais théâtre contre théâtre. M. de Mirepoix est de la nouvelle troupe. Ils débuteront par le Misanthrope, qui est, dit-on, le triomphe du Mirepoix, et ensuite on jouera la Zaïde de du Châtel. Madame de Mirepoix prendra le rôle de madame de Ilochefort, le Mirepoix, celui de Forcalquier, et du Chàtel y conservera le sien. Figurezvous quelle douceur pour madame de Luxembourg! on se passera de vous toutes. Cependant madame de Mirepoix a dit à madame de Rochefort, qu'elle y assisterait , si elle voulait; et puis on a parlé de la Petite maison, et il a j)aru que pour la jouer on pourrait bien réunir les troupes, parce que l'on a bien jugé <{ue sans cela je ne la donnerais pas, et en ce cas madame de Mire|)oi\ jouera votre rôle , et madame de Forcalquier ./«voMe. J'ai bien conseillé à madame de Rochefort de ne laisser voir sur cela nul empressement , afin que madame de Luxembourg ne pût jamais croire que l'on pensât à la rechercher. D'un autre côté, le Forcalquier a fini sa comédie, dont j'ai oublié le titre : ce sont deux amis qui aiment la même maîtresse. Il y a des clioses fort agréables. Il a, connue de raison, envie qu'on la joue; mais pour cela il n'a besoin que de madame de Mirepoix; bien entendu que tout cela sera pour cet hiver ^. «
1 Méinoirex , p. 181.
- Voir notre t. I"^, p. 59.
Lsxiv MADAME DT DEl-l'AND.
Le 17 juillet, le président conlimie à tenir madame du Deffand au courant de la petite coiispiratiou.
u Je contai à madame dcFlamaiciis léreetion du nouveau lliéàtre; comme elle est fidèle et curieuse, elle voudrait Lieu que les tioupes se réuuisseut. Je lui ai dit cjue Je pensais comme elle, mais qu'il fallait bien recevoir les avances, si ou en faisait, sans eu faire soi-mcnic '. n
Le 20 juillet, madame du Deffand lui répond :
«Je suis fort aise que vous voyiez souvent madame de Mirepoix : elle est aimahlc; je crois son ninri tort consccjxicnciciix . Je suis bien de l'avis qu'il leur faut laisser élever leur théâtre, sans avoir l'air de s'en soucier, et cela me sera d'autant plus facile qu'effectivement je ne m'en soucie pas*. »
Si madame du Deffand ne se souciait pas de ces projets de théâtre, elle avait ses raisons, c'est qu'elle n'v réussissait pas. Cette excellente actrice dans son fauteuil, au coin de son feu, cette déjà grande comédienne de conversation était médiocre , froide, distraite, ennuyée sur la scène. Une curieuse lettre de IM. du Chàtel nous révèle cette infériorité dramatique, causée par une supériorité intellectuelle à laquelle il rend hommage avec espi'it.
« Etcs-vous enfin devenue, madame, lui écrivait-il sans doute vers cette éjioque', aussi bonne actrice que la Bcauval et la Chami)mélé ? Il me semble que le président a quelcpie inquiétude sur vos succès ; il trouve que vos talents dans ce genre tardent un i)eu à se développer. Pour moi, je parierais qu'ils ne se développeront point. Vous êtes faite pour attraper la nature tlu premier bond, aussi propre qu'elle à créer ; vous u'entendez rien à imiter. S'il était question de faire et d'exécuter des comédie.'i sur-Ie-cbamp, ce serait à vous qu'il faudrait aller. J'ai souvent éprouvé ce plaisir au coin de votre feu: là, vous êtes admirable. Que de vaiiétés, que (ropj)ositioiis dans le sentiiuent, dans le caractère et dans la façon de penser! Que de naïveté, de force et de justesse, même en vous égarant! Rien n'y manque, il y a de quoi en devenir fou de plaisir, d'impatience et d'admiration. Vous êtes im|)ayablc pour un spectateur philosophe. Je vous jm-e cependant qu'il lue tarde beaucoup de venir vous voir mal jouer votre rôle. J'espère que vous le rentbe/ pitoyablement, et que j'aurai bien du plaisir en vous voyant confondue de rindul(j;ence que le parterre daignera avoir pour vous. Vous serez , connue les enfants, honteuse sans être humiliée, et de là naîtra une foule de scènes originales entre l'auteur et vous, dont la société profitera. Madame du Chàtel u'est point du tout de mon avis; elle assure que vous ferez des merveilles^, etc.... »
' Voir notre t. I«:i- p. 67.
^ Voir notre t. I^r, j,. 81.
* Ibid., 2^. 74.
SA VIE, SON SALOIN, SES AMIS, SES LETTRES. lxsv
Il nous reste à parler de trois femmes , dont les deux premières , célèbres par leur beauté et leur esprit . sont encore effacées par la troisième , à qui une haute vertu tint lieu de tout le reste, et fit, durant toute la seconde moitié du dLx-huitième siècle, une douce autorité qui l'a suivie dans la postérité , où son amitié sera un honneur pour madame du Deffond elle-même.
Les deux premières sont mesdames de la Vallière et de Villars , la ti^oisième est la duchesse de Luvnes.
« Il y a longtemps , écrit madame du Deffaud dans sa lettre du 20 juillet au j)résident Hénault *, que je n'ai eu des nouvelles de madame de la Vallière. J'en suis fachèe, cai* je l'aime beaucoup. J'avais une lettre à elle que j'aie brûlée: j'y ai du regret, car elle était écrite à ravir: j'aurais voulu vous la montrLr. Le ÏNivernais ne la hait pas, et je crois qu'il n en Jiime point d'autre. »
On lira à la Galerie des portraits des amis de madame du Deffand , à la fin de notice second volume, un joli portrait de madame de la Vallière par madame la nrarquise de G... (Gontaut).
« Une femme belle et aimable, galante sans coquetterie, vertueuse sans sagesse , simple avec dignité , douce par humeur et polie par bonté , sans défauts dans l'esprit ni dans le caractère, et enfin qui serait parfaite si elle avait autant d'éloignement pour le vice qu'elle paraît avoir de penchant pour la vertu. »
La duchesse deVaujour, puis de la Vallière, fille du duc d'Uzès, fut une des plus belles, des plus aimables et des plus galantes personnes du dix-huitième siècle, qu'elle vit tout entier, et dont elle étonna et désarma la fin farouche et sanglante par ces restes encore brillants d'ime vieillesse pareille à celle d'une ÎNinon. G est la plus jolie femme de soixante ans qui ait jamais existé.
"Le seul beau visage de soixante ans que j'aie jamais vu, dit madame de Geidis -, c'est celui de la ducliesse de la Vallière; quoiquelle ait dans la taille un défaut très-visible, sa figure a dû être céleste. On dit que lorsqu'elle païut à la cour, le vieux duc de Gèvres, bossu comme Esope, s'écria en la vovant : Nous avons une reine. »
G'est sur elle que madame d'IIoudetot fit ce gracieux impromptu :
La nature , jnudentc et sage , Force le temps à respecter Les charmes de ce beau visage Quelle n'aurait pu répéter.
1 Voir notre t. l'^'",")). 74.
2 Mémoires, t. IX, p. 30. 31.
ixxM M ADAMK l>r: DKIKAND.
Avec iiii k'I visa(;t' cl iiii <araclcrf à la Gaussin , qui se donnait à lout If monde, niènie à son poiteiir d'eau, par pure bonté «Pànie, et parce que cela lui /disait tant de plaisir, madame de la Vallière ne dut jamais manrjuer d'amants, pas plus que son mari, le frivole, le galant, le dilettante, le rurieux , le Inhliopliile , ne man({ua de maîtresses. Deux mots, contés par Ciiandurt, vaudront encore mieux, pour faire connaître le duc et la duchesse de la Vallière, que tous les portraits.
" Lo duc de la VallicTc vovaiit à l'Opéra la petite Lacour sans dianiaiil.s, s'approche d'elle et lui demande coiniiiciit cola se fait. «C'est, lui dit-elle, <jue les dianiaiit.s .sout la croix «le Saint-Louis de notre état. » Sur ce mot , il devint amouicux fou d'elle. Il a vécu avec elle longtemps. Elle le sul)Ju;;iiait par les mêmes movens qui réussirent à madame du Hany |)rès de Louis XV. Elle lui «'ttait son cordon hleu, le mettait à terre et lui disait: Mets-loi à genoux la-dessus, vieille ducaillc'. «
Voilà pour le mari.
« M. de Barbançon, «pii avait été très-beau, possédait un très-joh jardin «jue madame la ducliesse de la Vallière alla voir. Le propriétaiie , alors très-vieux et très-goutteux , lui dit qu'il avait été amoureux d'elle à la folie. Madame de la Vallière lui répondit: «Hélas! mon Dieu, que ne parlie/.-vous ? vous mamiez eue coumic les autres-. »
Voilà pour la fennne.
Il faut passer maintenant, ne fût-ce que pour éprouver cette douce émotion que donne toujours le spectacle d'une honnête femme, émotion mêlée de surprise quand il s'ajjit du dix-huitième siècle, à madame la duchesse de Luynes.
" Madame la marquise de Charost (depuis duchesse de Luvnes) , dit le président llénault, n'était j>oint une belle persomie , mais elle avait une figure trcs-agiéable ; elle fut veuve de Ijonne heure. Elle était très- .^iensible à l'amitié, ce (jui la défendit pcut-«'tre de l'amour, ou plutôt elle <ut des amis parce que son àme était sensible, et elle n'eut point d'amants, parce que son àme n'était point passionnée. Mais comme on n'admet pas qu'une femme soit oisive, et qu'elle mettait en effet de la coquetterie dans l'amitié, on soupçonnait son amitié, et elle ne s'en embarrassait guère. La forme de sa vie suffirait seule à faire connaître combien elle était éloignée de l'amour. Ses journées étaient remplies par des devoirs multijdiés qu'elle aurait inventés s ils lui avaient manqué, et par des divertissements continuels; elle aimait à accorder tout cela et à raconter combien de choses elle avait satisfiit en un jour. Sa maison était le rendezvous de tout ce qu'il y avait de grande et de meilleure compagnie. C'étaient le cardinal de l'.ohan , l'évêque de Blois (Caumartin), M. et madame de
1 Clianifort, édition Stalil, p. 188.
2 Ibid., p. 211.
SA VIE, SON SALON, SES AMIS, SES LETTRES. i.xxvn
Siillv, le caidiiial (le l'olij'jiiac , madame dl'ze.s, l'abbt' do lîiissv 'depuis evêqiie de Liiioii;, etc.. J eus 1 lioniieiir de la connaifre vers raiiiiec 1716, chez madame la princesse de Léon. Elle me marqua des prévenances, ou ])Iuf6t elle sentit combien je desirais son amitié; elle mr l'accorda. Cela ne s'est point démenti de])uis. Elle m'avouait de bonne grâce pour son ami ; elle parlait souvent de moi à la Reine, et se rencontrait avec M. d'Argcnson sur le bien qu'il pouvait v avoir à en dire. Je la suivais partout, aux Rruvères , à Sceaux, etc.. Sitôt après sou mariage avec M. le duc de Luvnes , elle me le donna pour ami, et je me tiens bien honoré de l'estime et de la conKance de l'honnue du monde le plus estimable '. »
Le 13 janvier 1732, le duc de Luvnes, ù(jé de trente-sept ans, et veuf depuis 1 72 1 , avait épousé en secondes noces Marie Brulart. veuve sans enfouis du marquis de Cliarost , tué à !MaIplaquet : elle avait quarante-huit ans. Ce tut une union exemplaire, à une époque qui en comptait si peu, et pour tout dire en un mot, le cliefdœuvre des mariages de raison.
La duchesse de Luvnes mourut à Versailles le 11 septembre 1763. Son mari, auquel nous devons les précieux Mémoires qui font suite au Journal de Dangean , son grand-père, et qui ont été publiés chez Didot par les mêmes excellents éditeurs et annotateurs", Tavait précédée de cinq ans dans la tombe, âgé de soixante-trois ans (2 novembre 1 758) .
La duchesse de Luvnes avait succédé , dans la place de dame d'honneur de la reine ^larie Leczinska, à la maréchale de Boufflei's, qui se retira le 14 octobre 1735. Elle fut, dans cette place qui lui donnait un crédit d'autant plus sûr qu'elle n'en usait que pour les autres, la protectrice assidue et la conseillère dévouée du président Ilénault et de madame du Deffand.
" Madan.e de Luvnes, dit le président Hénault, lut la i)remiére personne à qui la Reine fit confidence de ses vues sur moi. Quand la Reine eut bien voulu me déclarer ses boutés , c'était à Compiègne : je courus chez madame de Luvnes, dont 1 appartement joignait le sien, et elle se mit à rire sans me donner le temps de lui annoncer ce qu'elle avait su avant moi...
« . . . . Madame de Luvnes n'avait point recherché sa place ; aussi vitelle avec beaucoup de tranquillité, dans les premiers temps, les efforts que l'on taisait pour la rendre moins agréable à la Reine; elle crut drvoii
1 Mémoires, p. 190, 191.
- Nous profitons de l'occasion de »i{jnaler comme un morceau accompli Y Introduction placée en tète du premier volume des Mémoires du dur. de Luyncs, par les érndits et ingénieux éditeurs dont nous parlons, et nui ont attaclié leur nom à cette histoiie unique de la cour, de 1684 à 1758. Ou v trouve tout ce qu'il est possible de savoir et de dire su\- le duc et la ducfiesse de Luvnes. (P. 10 et 20.)
1 XXVIII MADAME I»U DEIFAND.
s'en cxpliiiiKT à Sa Majesté avec celle fiaiuliise noble (|in fait son caraclère; et ilopiiis, <|iiaiHl les intérêts divers eurent cessé, la Reine reconnnt (jnc nulle à la cour n'était pins difjne de son amitié. Elle daijpia en faire loiifes les avances, et clic devint son amie *. >-
Et le président finit son portrait par ce magnifique éloge :
« l'onr finir, madame la duchesse de Lnvncs a toutes les vertus et toutes les (jnalités du plus honnête homme : noble, {fénéreiise, fidèle, discrète, ennemie de tonte ironie; considérée de toute la famille royale, qu'elle reçoit (|ueIi(nefois chez elle; aimant la cour a la vérité, mais la cour devenue sa patrie; mais la cour n'est pas pis qu'un autre pays, et ce ne peut être un ridicule ipiand on y est à sa place. »
^ladame du Detïand , de son côté, a fait de madame de Luynes un portrait achevé, et qui mérite , avec tous ceux qu'elle a signés de sa griffe, une place parmi les modèles de ce genre perdu depuis 3Iadeinoisclle et les Précieuses , et qu'elle avait remis en honneur sans y avoir été égalée.
« Madame la duchesse de Luynes est née aussi raisonnable (pio les autres t.ichent de le devenir, etc.. »
Ce portrait a une omlire imperceptihie dans ce P. .S". d\me lettre de 1742, au président Hénault.
• Il est dangereux de lui dire ce qu'on pense; ce sont des armes qu'on lui doime contre soi, et dont elle fait usage selon son caprice. »
Madame du Dcffand , en dépit de cette méfiance qui était chez elle une sorte de fatalité de nature qu'elle appliquait à tout le monde, et qui ne saurait rien prouver par conséquent contre personne, témoigna toujours à madame de Luvnes, à cette digne fille du premier président Brulart , im des hommes qui ont honoré la Bourgogne et la magistrature', une déférence que n'expliquerait pas seule une légère différence d'âge (madame de Luynes était née vers 1G84) , mais que justifiaient sa confiance en sa haute raison et sa reconnaissance pour plus d'un service.
C'est à madame de Luynes que madame du Deffand dut la protection et l'intérêt de la reine Marie Leczinska, dont elle a fait, sous le nom de Tliémire, un portrait aussi juste que flatteur, et dont
* Mémoires, p. 191.
2 Voir sur le président Nicolas Brnlart, marquis de la Borde, la Correspondance de Buxsy, où il y a des lettres de lui qui attestent l'homme du monde et le lettré; et le livre de M. Alexandre Thomas (^Une province sous Louis XIV, 1844, p. .348), qui fait un bel élojje du magistrat et du politique, précédé sur le siéf[e fleurdelisé par son père et son aïeul.
SA VIE, SOX SALON, SES AMIS, SES LETTRES. lxxix
l'observation est animée par radmiration et la reconnaissance'.
Cette protection de la Reine se traduisit d'abord en faveurs d'étiquette, fort prisées alors, et plus tard en bienfaits beaucoup plus effectifs.
Nous lisons dans les Mémoires du duc de Luynes^, à la date du 24 décembre 1752 , à propos de la présentation à la cour de madame de Brienne:
«Madame de Brienne, qui a eu trois garçons, eu a encore deux de vivants ; l'aîné est prêtre et grand vicaire de Rouen ; le second est colonel d'infanterie. Madame de Brienne, depuis quelques années, est venue à Versailles; elle a même été au dernier voyage à Compiègne, poiu' être auprès de madame de Luynes, sa tante, qui est fort aise de la voir. N'ayant que cet objet, il était fort inutile de songer à être présentée; elle trouvait à la cour beaucoup de gens de sa connaissance et de ses parents et amis; elle faisait les honneurs de la maison de madame de Luynes avec douceur, politesse et attention. La Reine la traitait avec beaucoup de bonté, et avait même voulu qu'elle eût l'honneur de manger avec elle sans conséquence, honneur que Sa JSIajesté avait aussi bien voulu faire à madame du Deffand, autre nièce de madame de Luvnes, laquelle n'a jamais été présentée; mais les circonstances où madame de Brienne se trouve l'ont déterminée à désirer cette présentation... »
Nous continuons la citation, qui nous sera utile quand nous parlerons du salon deSaint-Josepb, à l'époque triomphante où le fds aîné de madame de Lrienne, le futur cardinal, archevêque de Toulouse, ministre plus malheureux encore qu'inhabile de Louis XVI , y tiendra une place prépondérante.
" Son second fils, qui deviendia l'aîné par la cession de son fi-ère, n'est point marié , et nous désirerions tous qu'il pût faire un mariage avantageux. Une condition que l'on exige |)resque toujours dans le mariage, est la présentation; cette grâce ne pouvait soufHir aucune difficulté. Messieurs de Brienne sont gens de grande condition; madame de lîrienne, grande belle-mère de celle-ci, avait été présentée; sa bellefille, sœur de madame de Luynes, ne l'avait point été, parce qu'elle n'avait jamais imaginé de venir à la cour. Il aurait été assez désagréable à madame de Brienne de voir sa belle-fille future obtenir d'être présentée en conséquence des droits et des raisons ci-dessus, (jui lui donnaient le droit d'espérer la même grâce pour elle-même. Ces raisons furent représentées par madame de Luynes à M. de Saint-Florentin, qui en rendit compte au Roi, et Sa Majesté parut les approuver. Madame de Brienne
1 Voir les Mémoires du duc de Luynes, t. IX, p. 263, à la date du dimanche 8 décembre 1748 : « Il v a deux ou trois jours qu'une femme, qui a 1) de l'esprit, envova à madame de Luynes un portrait de la reine très-ostenn sihle, très-bien écrit; on en trouvera la copie ci-jointe. » — Voir le t. I«'', p. 458 , des Mémoires.
2 T. XII, p. 216.
i.vxx MADAMK Dl' DEl FANI».
a son mari fils du sc<-rétaire d'État; il a «ifii iucscdIl- il y a loiifjfciiips ; mais il ne vient point à la conr; il est mémo retiré à la campaffiie, ou madame de lîrionue va j)nur trois on ([uatre mois tous les ans avec lui. ••
En 1778, madame du ])i'fFaii(l écrivait à l'abbé Tcrray :
« Le Roi accorda à madame du DcfFand, en 1763, à la sollicitation delà Reine, une yratification annuelle de six mille livres. Cette princesse l'honorait de sa protection en considération de feu sa tante, la duchesse de Luynes, dont les services assidus, le respectueux attachement, l'absolu dévouement, avaient mérité de Sa Majesté ses bontés, son amitié et sa recoimaissance. "
Deux femmes remarquables fermen^it le cortège que nous avons introduit suecessivement dans le premier salon de madame (ht Deffand, celui de la rue de Beaime, celui dont elle emportait tour à tour à Meudon chez les Brancas, à Athis chez les Villars, à Sceaux , enfin plus tard à ^lontmorency chez les Luxembourg , les pénates errants , demandant lliospitalité après l'avoir donnée.
Ces deux femmes, dont la figure seule est en lumière dans le fond de notre tajjleau, et dont le corps demeure dans la pénombre, ce sont les deux maréchales de Noailles et de Villars.
C'est encore le président Hénault , cet aimable et inévitable introducteur, qui fera la présentation.
« Je n'oublierai assurément pas madame la maréchale de ^«oailles. Il n'v a jamais eu de femme plus habile, d'amie plus essentielle, d'àme plus noble ni plus active. On voulait lui faire un démérite de tout ce qu'elle avait fait |)our sa maison ; mais que ne racontait-on tout ce qu'elle avait [ait pour ses amis? Elle n'a manqué à aucun, et la disgrâce était un titre (le plus |)our en être secouru. On sait qu'elle fut le refuge de madame de Maillv, lorsqu'elle quitta la cour. J'avais l'honneur de dîuer souvent avec elle tête à tête; elle repassait tout ce qu'elle avait vu, et ([uel monde! Elle me racontait entre autres un dîner qu'elle avait fait à Madrid avec le cardinal de Fleury, <lepuis qu'il était devenu le maître. Le cardinal lui disait mille galanteries ; combien il l'avait suivie, ses assiduités, ses soins, qu'elle n'avait jamais voulu de lui, etc.. La maréchale l'interrompit eu (lisant : « Mais aussi, qui est-ce (jui pouvait deviner^ ?»
Reste la maréchale de Villars. Voici ce qu'en dit le président à la suite de la mention de sa mort, arrivée le jeudi 3 mars 17G3 :
■' Sa vieillesse fiit honorable, elle tenait un grand état; sa maison fui toujours remplie de la meilleure compagnie. C'était une attention <ju elle avait eue toute sa vie, et (jui la garantit de la dégradation de ses {falaiiteries. Elle avait aussi toujours bien vécu avec son mari, qu'elle faisait enrager par sa jalousie, mais qu'elle craignait , et pour lequel elle avait la
1 Mémoires, p. 103.
SA VIE, SON SALON, SES AMIS, SES LETTRES. ixxxi
plus {fiaiule considération. Aussi participait-elle à l'éclat de la vie do ce {jiand {féneial. Mais telles sont nos mœurs, que pourvu qu'une f'eninie vive bien avec son mari , tout est sauvé. La maréchale de Yillars était d'une fiffure admirable, grande, de bon air, et le ton que l'on prenait à la cour, et que l'on reconnaît aujourd'hui dans celles qui en ont été. Elle était de mes amies , j'y vivais beaucoup ; cette maison manquera dans la société. C'était le lalliement de bien des personnes qui ne se vovaient que là, par l'immensité des sociétés particulières qui i)artagent la ville. Il ne reste qu'un fils marié à mademoiselle de Koailles. Ils ont eu une fille qui s'est faite religieuse. Sa mère en a été bien soulagée. C'a été le cas de la duchesse de Longueville, qui se consola de la mort de son fils '. »
Nous voici pai'veiius à la moitié de notre tâche , c'est-à-dire à la maturité féconde, à l'automne solennel de cette vie légère dont Téclat tout profane aura, en finissant dans l'admiration et la considération, les splendeurs tranquilles d'une belle journée, dorée par le soleil couchant. Nous voici parvenus à 1750. Madame du Deffand a passé la cinquantaine, et désormais notre biographie, se conformant aux événements, aura la gravité mélancolique du voyageur qui, parvenu au faite , redescend lentement la colline, entend son pas l'ésonner dans la solitude, et voit son ombi'e, si nette au midi, s'effacer dans le crépuscule.
Ce sont les derniers vovages à Sceaux qui forment la transition entre la première moitié de la vie de madame du Deffand et la seconde. C'est au milieu de cette société bruyante et sans lien , de cette foule dont la duchesse du Plaine faisait « son particulier » , que madame du Deffand prit le goût de la ti-anquillité , de l'indépendance, le besoin d'un fover fixe et d'une vie assise. Cependant l'habitude, les caresses de la duchesse du Maine, qui avait l'horreur de la solitude, l'amitié de madame de Staal firent, pendant quelque temps encore, violence à ces désirs secrets, à ces impatiences, et ce n'est que lorsque la mort successive , presque coïncidente , de son mari , de madame de Staal et de la duchesse du Maine, aura rompu tous ces liens d'intimité et d'hospitalité , que madame du Deffand sera enfin à elle et chez elle.
En attendant, en préparant peut-être cette émancipation dont le désir se sacrifiait encore à l'ambition d'avoir un salon , de former un centre à son tour , et par conséquent à la nécessité de se
* Mémoit-es , p. 412.
i.ïxxii MADAME DU DEI FAiND.
tenir prête à recueillir les fu{;itifs, à l'heure du sauve ({ui peut funèbre, madame du Dcffand consacre encore , de 1 747 à 1 752 , une partie de son temps et de son esprit à Sceaux et à sa châtelaine. Sa correspondance avec madame de Staal (îclaire ses derniers séjours de vives lumières, et c'est surtout d'après elle que nous voulons esquisser ce tableau accessoire mais nécessaire des relations de madame du Deffand avec SceaiLx , dans sa seconde période et à son déclin, et avec madame du Châtelet et Voltaire, qui étaient, en cette année 1747, les hôtes d'Anet, et y représentaient une pièce qui ne valait pas, à coup sûr, la comédie que les ridicules et les bizarreries de ce couple excentrique donnent à cette mordante observatrice, madame de Staal.
Les relations de madame du Deffand avec Voltaire, qui, de l'aveu de cette dernière, remontent à l'année 1720 et peut-être même plus haut, durent avoir Sceaux pour occasion et pour premier théâtre sinon de leur naissance , au moins de leur développement. Mille occasions de rencontre avaient pu d'ailleurs réunir celui qui, toute réserve faite, est encore le grand honnne du dix-huitième siècle, et celle qui parmi ses admiratrices , et il en compte beaucoup, mérite la place d'honneur. La cour du Régent et sa facile promiscuité, souriante aux hommes de peu de scrupule et de beaucoup d'esprit; le salon des favorites , dont l'intrigant et souple Voltaire ne quitte pas l'avenue; le cercle des Braucas, des Sullv, des d'Argenson, des Tencin , de madame de Bernières , de madame de Villars , dont il est l'habitué et l'hôte prodigue et fugace, purent fournir à ces deux natures que l'esprit attirait l'ime Aers l'autre, bien des points de convergence, bien d'attractifs rendez-vous. 3Iais c'est à Sceaux surtout que dut se nouer ce commerce oral et épistolaire que la mort seule pourra rompi'e.
Il est intéressant de prendre à ses commencements modestes et galants cette correspondance de Voltaire et de madame du Deffand, purement mondaine d'abord , courte , douce et claire comme un ruisseau, qui bientôt s'épanchera comme un fleuve d'idées, roulant dans ses lettres pressées comme des flots toutes les nouvelles du temps et tous les problèmes de tous les temps.
La première lettre où nous trouvons le nom de madame du Deffand est adressée à la présidente de Bernières, un peu la maîtresse, beaucoup l'amie de Voltaire. Elle est du 20 auguste 1725. Nous l'avons déjà citée en partie, mais nous en donnons ici la fin, pour laisser à notre étude sa progression et son harmonie.
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« Ah! ma chère présidente, qu'avec tout cela je suis quelquefois de mauvaise humeur de me trouver seul dans ma chambre et de sentir que vous êtes à trente lieues de moi ! Vous devez être dans le pavs de Cocapie. M. l'abbé d'Amfieville, avec son ventre de prélat et son A-isage de chérubin, ne ressemble pas mal au roi de Cocagne. Je m'imagine (jue voxis faites des soupers charmants, que l'imagination vive et féconde de madame du Deffand et celle de M. l'abbé d'AmfieAille en donnent à notre ami Thiériot, et qu'enfin tous vos moments sont délicieux. M. le chevalier des Alleurs est-il encore avec vous? Il m'avait dit qu'il y resterait tant qu'il y trouverait du plaisir; je juge qu'il y demeurera longtemps. »
Depuis, Voltaire et madame du Defifand se sont retrouvés à Sceaux, et comius et estimés de plus près. Les véritables relations commencent. Le dévouement y remplace la politesse. Madame du Deffand piopose à Voltaire une charge à la cour de Sceaiux, et le presse de l'accepter , dans l'intérêt un peu égoïste de son agrément et de celui de la spirituelle duchesse.
« Vous m'avez proposé, madame, répond Voltaire en 17.32, d'achetei une charge d'écuver chez madame la duchesse du Maine, et ne me sentant pas assez dispos pour cet emploi , j'ai été obligé d'attendie d'autres occasions de vous faire ma cour. On dit qu'avec cette charge d'écuyer, il en vaque une de lecteur; je suis bien sûr que ce n'est pas un bénéfice simple chez madame du Maine comme chez le Roi. Je voudrais de tout mon cœur prendre pour moi cet emploi ; mais j'ai en main une personne qui, avec plus d'esprit, de jeunesse et de jjoitrine, s'en acquittera mieux
que moi Il a auprès de vous une recommandation bien puissante : il
est ami de M. de Forment, qui vous répondra de son esprit et de ses
moeurs Au nom de Dieu, réussissez dans cette affaire, pour votre
plaisir, pour votre lionneiu, pour celui de madame du Plaine et poml'amour de Formont, qui vous en prie pour moi....' Adieu, madame, je vous suis attaché comme l'abbé Linant vousle sera, avec le plus respectueux et le plus tendre dévouement. «
Le 23 mai 1734, madame du Deffand fut employée par Voltaiie à amortir par son crédit le contre-coup des Leth-es pliiloiop/utnies, et elle se prêta de la meilleure grâce du monde à ce rôle de médiatrice.
Basle , ce 23 mai 1734.
« Vraiment, madame, quand j'eus l'honneur de vous écrire et de vous prier d'engager vos amis à parler à M. de Maurepas, ce n'était pas de peur qu'il me fit du mal, c'était afin qu'il me fît du bien. Je le priais comme mon bon ange; mais mon mauvais ange, par malheur, est beaucoup plus puissant que lui. N'admirez-vous pas, madame, tous ces beaux discours qu'on tient à l'égard de ces scandaleuses Lettres? Madame la duchesse du Maine est-elle bien fâchée que j'aie mis Newton au-dessus de Descartes? Et conunent madame la duchesse de Villars, qui aime
ixxxiv MADAME DU DEFFAND.
lant les idées innées, trouvera-t-elle la hardiesse que j'ai eue de traiter ses idées innées de chimères?...
» Si je ne reviens point, soyez sûre que vous serez à la tête des
personnes que je regretterai. Si vous voyez M. le président Méuault, diteslui bien qu'il parle, et souvent, à M. Rouillé; (piand il ne serait point à portée de nie rendre service, votre suffiaf;c et le sien me suffiraient contie la liireur des dévots et contie les lettres de cachet. Si vous vouliez m'honorer de votre souvenir, écrivez-moi à Paris, vis-à-vis Saint-Gervais : les lettres me seront rendues. Ayez la bonté de mettre une petite marque, comme deux DD , par exemple, afin que je reconnaisse vos lettres. Je ne devrais pas me méprendre au style ; mais quelquefois on fait des «piiproquos. »
Le 26 janvier 1735, Voltaire écrit à M. de Formont, devenu, comme on va le voir, son représentant ordinaire auprès de madame du Deffand, son plénipotentiaire de salon :
u Voyez-vous toujours madame du Deffand? Elle m'a abandonné net.»
Fonnout le détrompe par une jolie lettre écrite en son nom, et Voltaire, enchanté, de répondre (13/eurte;-) :
Il Si madame du Deffand, mon cher ami, avait toujours un secrétaire comme vous, elle ferait bien de passer une partie de sa vie à écrire. Faites souvent, je vous en prie, en votre nom ce que vous avez fait au sien; consolez-moi de votre absence et de la sienne par le commerce aimable de vos lettres. »
« Faites souvenir de moi, écrit-il le 12 juin, de Lunéville, à Thiériot, les Froulay, les des Alleurs, les Pont-de-Veyle, les du Deffand, et lotaui liaiic siiavissimam ijeiitem. »
Enfin son enthousiasme déborde. Il a reçu des vers de madame du Deffand et de Formont, alterna camœna. Son remerciment est un véritable feu d'artifice de compliments et de rimes. Il est heureux, il est aimé ou croit l'être, ce qui est la même chose, et sur ce fond bleu de sa vie d'alors, sa galante pyrotechnie pa l'ait plus légère et plus brillante.
"J'ai reçu, madame, une lettre charmante; comment ne le seraitelle pas, écrite par vous et par M. de Formont? Une lettre de vous est une fiiveur dont je n'avais pas besoin d'être privé si longtemps pour en sentir tout le prix. Mais des vers! des vers, des rimes redoublées! voilà de quoi me tourner la cervelle mille fois, si votre prose d'ailleui's ne suffisait pas.
De qui sont-ils ces vers heureux, Légers, faciles, gracieux?
Ils ont comme vous l'art de plaire.
Du DefFaiid , vous êtes la mère De ces enfants ingénieux.
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Formont, cet autre paresseux, En est-il avec vous le ]>ère ?
Ils sout Lien dignes de tous deux, Mais je ne les méritais guère.
1 Je suis enchante pourtant comme si je les méritais. Il est triste de n'avoir ces bonnes fortunes-là qu'une fois par an, tout an plus.
Ali ! ce que vous faites si bien , Pourquoi si rarement le faire?
Si tel est votre caractère, Je plains celui qu'un doux lien Soumet à votre humeur sévère.
» Il est bien vrai qu'il y a des personnes fort paresseuses en amitié , et très-actives en amour; il est vrai encore qu'une de vos feveurs est sans doute plus précieuse que mille enq)ressements d'un autre. Je le sens bien par cette lettre séduisante que vous m'avez écrite, et c'est précisément ce qui fait que je voudrais en avoir de pareilles tons les jours.
« Je me sais bien bon {jré d'avoir yiiffbnné dans ma vie tant de prose et de vers, puisque cela a l'honneur de vous amuser quelquefois. Mes pauvres Quakers vous sont bien obligés de les aimer; ils sont bien plus fiers de'votre sufïiage que fâchés d'avoir été brûlés. Vous plaire est un excellent onguent pour la bri'dure. Je vois que Dieu a touché votre cœur et que vous n'êtes pas loin du rovaume des cieux, pins([ue vous avez du penchant pour mes bons Quakers.
Ils ont le ton bien familier, Mais c'est celui de l'innocence.
Un quaker dit tout ce qu'il pense.
Il faut, s'il vous plaît , essuyer Sa naïve et rude éloquence ; Car en voulant vous avouer Que sur son cœur simple et grossier Vous avez entière puissance, Il est homme à vous tutoyer, En dé|)it de la bienséance.
Heureux le mortel enchanté Qui dans vos bras, belle Délie, Dans ces moments où l'on s'oid)lie, Peut prendre cette liberté, Sans choquer la civilité De notre nation polie!
» Quelque bégueule respectable trouvera peut-être, madame ces derniers vers un peu forts ; mais vous (jui êtes respectable , sans être bégueule, vous me les pardonnerez.. »
Cirev, 18 mars 1736.
« Une assez longue maladie, madtime, m'a empêché de répondre plus tôt à la lettre charmante dont vous m'avez honoré. Vous devez vous intéresser à cette maladie ; elle a été causée par trop de travail. Eh ! quel objet ai-je dans tous mes travaux , que l'envie de vous plaire et de mériter votre suffiage î Celui (juc vous donnez à mes Américains,