LE PRÉSIDENT DE MONTESQUIEU A MADAME LA MARQUISE DU DEFFAND
A la Biède, 12 août 1752 '.
Bon cela : le chevalier de Laurencv, je l'adorerais s'il ne venait pas de si bonne heure ; mais je vois que vous êtes arrivée à un tel point de perfection que cela ne vous fait rien. Je suis ravi, madame, d'apprendre que vous avez de la gaieté : vous en aviez assez pour nous. J'ai, je vous assure, un grand désir de vous revoir. Voilà bien des changements de place : ce sont les quatre coins.
J'ai reçu une lettre de n)adame la duchesse de Mirepoix. J'ai cru quelque temps qu'elle me querellerait de ce qu'elle ne m'avait pas fait réponse. Madame, je voudrais être à Paris, être votre philosophe et ne l'être point, vous chercher, marcher à votre suite et vous voir beaucoup. J'ai l'honneur, madame, de vous présenter mes respects. Montesquieu.
LE MÊME A LA MÊME
An château de la Brède, 12 septembre 1751.
Vous dites, madame, que rien n'est heureux, depuis l'ange jusqu'à l'huître : il faut distinguer. Les séraphins ne sont point heureux, ils sont trop sublimes : ils sont comme Voltaire et Maupertuis, et je suis persuadé qu'ils se font là-haut de mauvaises affaires; mais vous ne pouvez douter que les chérubins ne soient très-heureux. L'huître n'est pas si malheureuse que nous, on
1 C'est ici le lieu de faire remarquer de nouveau avec quelle iffnorance sont datées, dans le recueil de 1809, les lettres à madame duDcffaud. Toutes celles de Montesquieu notamment, qui sont en réalité de 1751 et 1752, y sont datées do 1741 et de 1742. A dix ans près, c'est exact. (L.)
IW CORRESPONDANCE COMPLETE
l'avale sans qu'elle s'en doute; mais pour nous, on vient nous dire que nous allons être avalés, et on nous t'ait toucher au doi(jt et à l'œil que nous sei'ons dif][érés éternellement. Je pourrais parler, à vous qui êtes {jourmande, de ces créatures qui ont trois estomacs : ce serait bien le diable si dans ces trois il n'y en avait pas un de bon. Je reviens à l'huître : elle est malheureuse quand quelque loufjue maladie fait qu'elle devient perle : c'est précisément le bonheur de l'ambition. On n'est pas mieux quand on est huître verte ; ce n'est pas seulement un mauvais fond de teint, c'est un corps mal constitué.
Vous dites que je n'ai point écrit à madame la duchesse de Mirepoix ' ; j'en ai découvert deux raisons : c'est qu'elle est malade, et qu'elle est dans les embarras de la cour. A ré.'jard de d'Alembert, j'ai plus d'envie que lui, et autant d'envie que vous de le voir de T Académie; car je suis le chevalier de l'ordre du Mérite. Il est vrai qu'à la dernière élection il y eut quelque espèce de composition faite, qui barbouille un peu l'élection prochaine ; mais je vous parlerai de tout cela à mon retour, qui sera vers le 15 ou la fin de novembre. Je suis pourtant bien ici ; mais les hommes ne quittent-ils pas sans cesse les lieux où ils savent qu'ds sont bien, pour ceux où ils espèrent être mieux? J'irai vous marquer ma reconnaissance des choses charmantes que vous nous dites toujours, et qui nous plaisent toujours plus qu'à vous. Je vous félicite d'être chez madapie de Betz^. Nous sommes dans des maisons de même {joùt; car je me trouve au milieu des bois que j'ai semés et de ceux que j'ai envoyés aux airs. Je vous prie de vouloir bien faire mes compliments aux maîtres de la maison, et d'agréer, madame, le respect et l'amitié la plus tendre. Montesquieu.
LE MÊME A LA MÊME
A la Brède , 13 septembre 1752.
Je commence par votre apostille. Vous dites que vous êtes aveugle ! Ne voyez-vous pas que nous étions autrefois , vous et
1 Anne-Mai-fjuerite-Gabrielle de Beauvau-Craoïi , née le 28 avril 1707, mariée le 2 janvier 1739, à Pierre-Louis de Lévis, marquis, puis duc de Mirepoix. (L.^
- Femme de Lallemand de Betz, fermier {jéncral. Intime amie de madame du Deffand, qui en parle dans plusieurs de ses lettres. (L.)
DE MADAME LA MARQLISE DU DEFFA^D. l'iô
moi, de petits esprits rebelles qui furent condamnés aux ténèbres? Ce qui doit nous consoler, c'est que ceux qui voient clair ne sont pas pour cela lumineux. Je suis bien aise que vous vous accommodiez du savant bailli ' : si vous })ouvez ga^jner ce point, que vous ne l'amusiez pas trop, vous êtes bien; et quand cela ira trop loin, vous pourrez l'envoyer à Cbaulnes.
Je ferai sur la place de l'Académie ce que voudront madame de Mirepoix, d'Alembert et vous; mais je ne vous réponds pas de M. de Saint-Maur : car jamais homme n'a tant été à lui, ([ue lui. Je suis bien aise que ma Défense ait plu à M. le Pionnier. Je sens que ce qui y plaît est de voir, non j)as mettre les vénérables théologiens à terre , mais de les v voir couler doucement.
Il est très-singulier qu'une dame qui a un mercredi n'ait point de nouvelles. Je m'en passerai. Je suis, ici, accablé d'affaires : mon frère est mort. Je ne lis pas un livre, je me promène beaucoup, je pense souvent à vous, je vous aime, je vous présente mes respects. Montesquieu.
M. d'alembert a m. le marquis d'argens^.
Paris, 16 septembre 1752.
Onnej)eut être plus sensible, monsieur, que je ne le suis, aux bontés dont le roi m'honore : je n'en avais pas besoin pour lui être tendrement et inviolablement attaché. Le respect et l'admiration que ses actions m'ont inspirés ne suffisent pas à mon cœur ; c'est un sentiment que je partage avec toute l'Europe : un monarque tel que lui est digue d'en inspirer de plus doux , et j'ose dire que je le dispute sur ce point à tous ceux ([ui ont
' De Froullay. Louis-Galiriel de Froullay, hailli de l'ordre de Malte, général des galères, ambassadeur de l'Ordre eu France. Il mourut à soixantedouze ans, le 26 août 1766. Il est fjuestion de lui dans les Lettres de Voltaire, de madame Aïssé, de madame de Créqui (sa nièce), à Séuac de Moillian. Il était l'ami intime du chevalier d'Aydie. (L.)
2 ^ous avons cru devoir publier cette Correspondance de d Alemberi cl du niarf|uis d Argens, parce qu'elle est «nmprise dans l'édition de J809 de la Correspondance médite de madame du DefJ'and, faite sur ses papiers, iiarce (pi'ellc Iionore le caractère de d'Alcmiiert en particulier, et en {[énéral, la dignilé littéraire, à une époque où elle s humilie tiop souvent ; enfin, parce que d'Alembert, à cette époque, était de la société intime de madame du lidïand. et que ces Lettres jettent du jour sur leur àmô et sur leur vie. (L.)
l'honneur de l'approcher. .lujjez donc, monsieur, du désir que j'aurais de jouir de ses bienfaits, si les circonstances où je me trouve pouvaient me le permettre; mais elles ne me laissent que le regret de ne pouvoir en profiter, et ce regret ne fait qu'augmenter ma reconnaissance.
Pern)ettez-moi, monsieur, d'entrer là-dessus dans quelques détails avec vous , et de vous ouvrir mon cœur, comme à un ami digne de ma confiance et de mon estime. J'ose prendre ce titre avec vous; tout semhle m'y inviter; la lettre pleine de bonté que vous m'avez fait Tbonneur de m'écrire, la générosité de vos procédés envers M. 1 abbé de Prades, auquel je m'intéresse très-vivement , et qui se loue , dans toutes ses lettres , de vous plus que de j)ersonne ; enfin la réputation dont vous jouissez à si juste titre, par vos lumières, par vos connaissances, par la noblesse de vos sentiments, et par une probité d'autant plus précieuse qu'elle est plus rare.
La situation où je suis serait peut-être , monsieur, un motif suffisant pour bien d'autres, de renoncer à leur pays : Ma fortune est au-dessous du médiocre ; dix-sept cents livres de rente font tout mon revenu : entièrement indépendant et maître de mes volontés, je n'ai point de famille qui s'y oppose; oublié du gouvernement, comme tant de gens le sont de la Providence, persécuté même autant qu'on peut l'être quand on évite de donner trop d'avantages sur soi à la méchanceté des hommes, je n'ai aucune part aux récompenses qui pleuvent ici sur les gens de lettres, avec plus de profusion que de lumière. Une pension très-modique, qui vraisem!)lablement me viendra fort tard, et qui à peine un jour me suffii^a, si j'ai le malheur de parvenir à la vieillesse , est la seule chose que je puisse raisonnablement espérer : encore cette ressource n'est-elle pas trop certaine, si la Cour de France, comme on me l'assure, est aussi mal disposée pour moi que celle de Prusse Test favorablement. Malgré tout cela, monsieur, la tranquillité dont je jouis est si parfaite et si douce, que je ne puis me résoudre à lui faire courir le moindre risque.
Supérieur à la mauvaise fortune , les épreuves de toute espèce que j'ai essuyées dans ce geni'e m'ont endurci à l'indigence et au malheur, et ne m'ont laissé de sensibilité que pour ceux qui me ressemblent; à force de privations, je me suis accoutumé sans effort à me contenter du plus étroit nécessaire, et je serais même en état de partager mon peu de fortune avec
d'honnêtes (jejis plus pauvres que moi. J'ai commencé, comme les autres hommes, par désirer les places et les richesses; j'ai fini par y renoncer absolument, et de jour en jour je m'en trouve mieux. La vie retirée et assez obscure que je mène est parfaitement conforme à mon caractère, à mon amour extrême pour l'indépendance, et peut-être même à un peu d'éloignement que les événements de ma vie m'ont inspiré pour les hommes. La retraite ou le ré(jime que me prescrivent mon état et mon [joùt m'ont procuré la santé la plus parfaite et la plus égale, c'est-à-dire le premier bien d'un philosophe; enfin j'ai le bonheur de jouir d'un petit nombre d'amis, dont le commerce et la confiance font la consolation et le charme de ma vie. Jugez maintenant vous-même, monsieur, s'il m'est possible de renoncer à ces avantages , et de changer un bonheur sûr pour une situation toujours incertaine , quelque brillante qu'elle puisse être. Je ne doute nullement des bontés du roi, et de tout ce qu'il peut faii-e pour me rendre agréable mon nouvel état ; mais, malheureusement pour moi, toutes les circonstances essentielles à mon bonheur ne sont pas en son pouvoir. L'exemple de M. de Maupertuis m'effraye avec juste raison : j'aurais d'autant plus lieu de craindre la rigueur du climat de Berlin et de Potsdam , que la nature m'a donné un corps très-faible et qui a besoin de tous les ménagements possibles. Si ma santé venait à s'altérer, ce qui ne serait que trop à craindre, que deviendrais-je alors? Incapable de me rendre utile au roi, je me verrais forcé à aller finir mes jours loin de lui, et à reprendre dans ma patrie, ou ailleurs , mon ancien état, qui aurait perdu ses premiers charmes. Peut-être même n'aurais-je plus la consolation de retrouver en France les amis que j'y aurais laissés, et à qui je percerais le cœur par mon départ. Je vous avoue, monsieur, que cette dernière raison seule peut tout sur moi. Le roi est trop philosophe et trop grand pour ne pas en sentir le prix; il connaît l'amitié, il la ressent et il la mérite: qu'il soit lui-même mon juge.
A ces motifs, monsieur, dont le pouvoir est le plus grand sans doute, je pourrais en ajouter d'autres. Je ne dois rien, il est vrai , au gouvernement de France , dont je crains tout sans en rien espérer; mais je dois quelque chose à ma nation, qui m'a toujours bien traité, qui me récompense autant qu'il est en elle par son estime, et que je ne pourrais abandonner sans une espèce d'ingratitude. Je suis d'ailleurs, comme vous le savez.
char{jé, conjointement avec M. Diderot, d'un grand omra{>e, pour lef|nel nous avons pris avec le public les engaf^oments les plus solennels , et pour lequel ma présence est indispensable. Il est absolument nécessaire que cet ouvrage se fasse et s'imprime sous nos yeux , que nous nous voyions souvent et que nous travaillions de concert. \ ous connaissez trop, monsieu)-, les détails d'une si grande entreprise pour que j'insiste davantage là-dessus. Enfin (et je vous prie d'être persuadé que je ne chercbe point à me parer ici d'une fausse modestie) je doute que je fusse aussi propre à cette place que Sa Majesté veut bien le croire. Ijivré dés mon enfanceàdes études continuelles, je n'ai que dans la théorie la connaissance des hommes, qui est si nécessaire dans la pratique quand on a affaire à eux. La tranquillité, et, si je l'ose dire, l'oisiveté du cal)inet m'ont renau absolument incapable des détails aux(|uels le chef d'un corps doit se livrer. D'ailleurs, dans les différents objets dont l'Académie s'occupe, il en est qui me sont entièrement inconnus, comme la chimie, l'histoire naturelle, et plusieurs autres, sur lesquels par conséquent je ne poui'rais être aussi utile que je le désirerais. Enfin, une place aussi brillante que celle dont le roi veut m'bonorer oblige à une sorte de représentation tout à fait éloignée du train de vie que j'ai pris jusqu'ici ; elle engage à un grand nombre de devoirs, et les devoirs sont les entraves d'un homme libre. Je ne parle point de ceux qu'on rend au roi : le mot de devoir n'est pas fait pour lui : les plaisirs qu'on goûte dans sa société sont faits pour consoler des devoirs et du temps qu'on met à les remplir. Enfin, monsieur, je ne suis absolument propre, ])ar mon caractère, qu'à l'étude, à la retraite et à la société la plus bornée et la plus libre. Je ne vous parle point des chagrins, grands ou petits, nécessairement attachés aux places où l'on a des hommes, et surtout des gens de lettres, dans sa dépendance. Sans doute le plaisir de faire des heureux et de réconq)enser le mérite serait très-sensible pour moi; mais il est fort incertain (lue je fisse des heureux , et il est infaillible que je ferais des mécontents et des ingrats. Ainsi, sans perdre les ennemis que je puis avoir en France, où je ne suis cependant sur le chemin de personne, j'irais à trois cents lieues en chercher de nouveaux : j'en trouverais, dès mon arrivée, dans ceux qui auraient pu aspirer à cette place, dans leurs partisans et dans leurs créatures, et toutes mes précautions n'empêcheraient pas que bien des gens ne se plaignissent et ne cherchassent à me rendre la
vie désa{Tréable. Selon ma manière de penser, ce serait pour moi un poison lent, que la fortune et la considération attachées à ma place ne pourraient déraciner.
Je n'ai pas besoin d'ajouter , monsieur, que rien ne pourrait me résoudre à accepter, du vivant de M. de Maupertuis, sa survivance, et à venir, pour ainsi dire, à Berlin recueillir sa succession. Il était mon ami. Je ne puis croire, conmie on me l'a mandé, qu'il ait cherché, malgré ma recommandation , à nuire à M. l'abhé de Prades; mais, quand j'aurais ce reproche à lui faire, l'état déplorable où il est suffirait pour m'en^jager à une plus grande délicatesse dans les procédés. Cependant cet état, quelque fâcheux quil soit, peut durer lonjjtemps, et peut demander (|u'on lui doune des à présent un coadjuteur : en ce cas , ce serait un nouveau motif pour moi de ne pas me déplacer.
Voilà, monsieur, les raisons qui me retiennent dans ma patrie : je serais au désespoir que Sa Majesté les désapprouvât. Je me flatte, au contraire, que ma philosophie et ma franchise, bien loin de me nuire auprès du roi, m'affermiront dans son estime. Plein de confiance en sa bonté, sa sa{]esse et sa vertu, bien plus chères à mes veux que sa couronne, je me jette à ses pieds, et je le supj)lie d'être persuadé qu'un des plus (jrands re{;rets que j'aurai de ma vie sera de ne pouvoir profiter des bienfaits d'un prince aussi digne de l'être, aussi fait pour commander aux hommes et pour les éclairer. Je m'attendris en vous écrivant. Je vous prie d'assurer le roi que je conserverai toute ma vie pour sa personne l'attachement le plus tendre, le plus fidèle et le plus respectueux, et que je serai toujours son sujet, au moins dans le cœur, puisque c'est la seule façon dont je puisse l'être. Si la persécution et le malheur m'obligent un jour à quitter ma patrie et mes amis, ce sera dans ses Etats que j'irai chercher un asile : je ne lui demanderai que la satisfaction d'aller mourir auprès de lui, libre et pauvre.
Au reste, je ne dois point vous dissimuler, monsieur, que, longtemps avant le dessein que le roi vous a confié, le bruit s'est répandu, sans fondement comme tant d'autres, que Sa Majesté songeait à moi pour la place de président. J'ai répondu à ceux qui m'en ont parlé que je n'avais entendu parler .de rien , et qu'on me faisait beaucoup plus d'honneur que je ne méritais. Je continuerai, si on m'en parle, à répondre de même, parce que, dans ces circonstances , les réponses les plus simples sont les
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meilleures. Ainsi, monsieur, vous pouvez assurer Sa Majesté que son secret sera inviolable. Je le respecte autant que sa personne, et mes amis ignoreront toujours le saci'ifice que je leur fais. J'ai Phonneur d'être, etc.
Berlin, 26 septembre 1752.
Je suis parti de Paris , madame , sans avoir eu l'honneur de prendre congé de vous, et j'espère que vous me le pardonnerez ; mes peines étaient si vives et si sincères qu'il me fut impossible de me distraire un seul moment : je ne vous aurais parlé que de ma douleur, et je pensais que par l'intérêt même que vous daignez j)rendre à moi, je devais vous épargner le chagrin de lire une si triste élégie. Je tache aujourd'hui de réparer ma faute, en vous envoyant la lettre ci-jointe de M. de Voltaire' ; elle vous amusera, par le charme inséparable de tout ce qu'il écrit, et vous serez plus instruite de ce qui le x'egarde, que je ne le suis après avoir passé deux jours avec lui ; je ne l'ai vu qu'en la compagnie de gens devant qui il n'aurait pu me parler fort naturellement de sa situation. Si les bontés de son maître ne lui tiennent pas lieu de tout, il me paraît fort à plaindre; car en vérité, hors le maître, ce pavs-ci ne peut pas retenir quelqu'un qui a connu la bonne compagnie du pays où vous êtes. M. de Maupertuis se meurt de la poitrine ; il prend le lait d'ànesse , qui commence cependant à lui faire quelque bien. Il se flatte de regagner assez de forces pour entreprendre un voyage en France et pour y passer l'hiver; celui de Berlin le tuera infailliblement, s'il v reste.
A présent, madame, que je vous ai rendu compte de tout ce qui peut vous intéresser dans les lieux d'où j'ai l'honneur de vous écrire, permettez-moi de vous parler un peu de la France : il est bien certain que j'en serai occupé toute ma vie. Je m'imagine que si cette lettre vous trouve encore à Chamron, ce sera du moins à la veille de votre retour à Paris : vous aurez bien la bonté alors de me donner de vos nouvelles et de celles de tous les gens qm ont l'honneur de composer votre société. Je
1 Celte lettre de Voltaire n'a pas été publiée. (L.)
DE .^FADAME LA MARQUISE DU DEFFAjND. 151
VOUS supplie de m'e'crire sur Stockholm, où je serai dans trois semaines d'ici.
Adieu, madame : vous connaissez mon respect et mon attachement pom- vous ; mais vous ne pouvez pas connaître encore ma constance, que j'espère vous prouver en vous demeurant attaché, malgré les espaces immenses qui nous sépareront.
.M. LE MARQUIS d'aRGENS A M. d'aLEMBERT.
Potsdam, 20 octobre 1752.
J'ai montré , monsieur, la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire, au roi : elle a accru la honne opinion que Sa Majesté avait de votre caractère, et elle a au^jmenté, par conséquent, l'envie qu'elle a de vous avoir à son service. Le roi riva chargé, monsieur, de vous écrire de nouveau de sa part, et de répondre aux difficultés que vous croyez insurmontahles, et qui, à vous dire le vrai, ne me j)araissent pas aussi grandes que vous le pensez.
La santé de M. de Maupertuis, malgré ce qu'on peut en avoir écrit à Paris, est toujours plus mauvaise. Il veut aller en France; mais il n'ose partir : car il sent hien Cju'il n'aura pas la force d'achever son voyage. Supposons que, par un hasard inespéré, il vînt à se rétahlir, vous serez auprès du roi avec douze mille livides de pension, vous aurez un logement dans le château de Potsdam, et vous serez désigné à la présidence de l'Académie. Il n'y a rien dans tout cela à quoi^I. de Maupertuis puisse trouver à redire; et c'est, en vérité, porter votre délicatesse trop loin : d'ailleurs le roi m'a assuré que M. de Maupeituis serait charmé de son choix. Quant aux ennemis que vous craignez «pie votre poste ne vous tasse dans ce pays, soyez persuadé que vous n'y aurez que des admirateurs parmi les honnêtes gens; les autres seront trop heureux de dissimuler et de rechercher \ otre amitié. Les liontés dont le roi vous honorera seront trop martpiées pour que vous ayez rien à redouter des cahales, qui tPailleuis ne font pas fortune ici.
Si vous j)assiez à Londres ou à Vienne, vous pourriez craindre qu'on ne vous accusât d'avoir man((ué à votre j)alrie; mais vous venez chez le premier et le plus intime allié de votre
nation, cliez un roi qui l'aime, et qui a déjà attiré auprès de lui plusieurs de vos amis et de vos compatriotes.
Vous aimez la tranquillité, vous la trouverez ici : vous n'êtes obli;>é à aucune représentation; vous veirez le roi comme un philosophe, de qui vous serez chéri et estimé.
Le climat de ce pays-ci n'est pas plus troid que celui de la Breta'i^ne. J'ose vous assurer qu'il est [)lus beau que celui de Paris, parce qu'il est beaucou]) plus serein.
Quant à Y Encyclopédie, vous pourriez travailler ici aux articles que vous faites, et laisser la direction de l'ouvrafje à M. Diderot; et si, lorsqu'il sera fini, il voulait venir à Berlin, je ne doute pas que le roi ne fût charmé de l'aire l'acquisition d'un homme de son mérite : tous les {jens qui pensent seraient portés à lui rendre service.
Si je suis assez malheureux, monsieur, pour que mes raisons ne vous persuadent pas, j'aurai du moins l'avantage de aous avoir montré que personne ne vous est plus attaché que moi, et que plein d'admiration pour vos lumières et pour votre caractère, je n'ai rien oublié pour procurer à Berlin un homme qui en eût illustré l'Académie.
Comme tout le monde commence à savoir que le roi a souhaité de vous avoir, je crois que le mvstère devient aujourd'hui inutile. Je suis, etc.
M. d'alembert a m. le marquis d'argexs.
Paris, 20 novembre 1752.
8i j'ai tardé, monsieur, à répondre à votre seconde lettre, ce n'est point par une néj^lifjence que les bontés extrêmes de Sa Majesté rendraient inexcusable, c'est parce que ces bontés mêmes sem])laient exiger de moi de nouveau que je ne prisse pas troj) promptement mon dernier parti dans une circonstance qui sera peut-être, à tous égards, une des plus critiques de ma vie. J'ai donc fait, monsieur, de nouvelles réflexions; mais, soit raison, soit fatalité, elles n'ont pu vaincre la résolution où je suis de ne point renoncer à ma patrie que ma patrie ne renonce à moi. Je pourrais insister sur quelques-unes des objections auxquelles vous avez bien voulu répondre ; mais il en est une , la plus puissante de toutes pour moi, et à laquelle vous ne répondez
pas : c'est mon attachement pour mes amis, et j'ajoute j)our cette obscurité et cette retraite si précieuses aux sa{;es. J'apprends d'ailleurs que M. de ^laupertuis est mieux, et je commence à croire que l'Académie et !a Prusse pourront enfin le conserver. La délicatesse dont je vous ai parlé à son é(jard est aussi une chose sur laquelle je ne pourrais me vaincre, quand même des mol ifs encore plus forts ne s'v joinch-aient pas. Ainsi, monsieur, je supplie Sa Majesté de ne plus penser à moi pour remplir une place que je crois au-dessus de mes forces corporelles, spirituelles et morales; mais vous ne pouvez lui peindre que faiblement mon respect, mon attachement et ma vive reconnaissance. Si le malheur m'exilait de France, je serais trop heureux d'aller à Berlin pour lui seul, sans aucun motif d'intérêt, pour le voir, l'entendre, l'admirer, et dire ensuite à la Prusse : \ideriint ociili mei salutare tiiiiin ; mes veux ont vu votre sauveur.
Si j'avais l'honneur d'être connu de vous, monsieur, vous . . . . <
sentiriez combien cette manière de penser est sincère, .le sais
vivre de peu et me passer de tout, excepté d'amis ; mais je sais encore mieux que les princes comme lui ne se trouvent nulle part, et seraient capables de rendre l'amitié incommode, si elle j)Ouvait l'être. Au reste, monsieur, (pioiqu'on sache à Berlin la proposition que le roi m'a fait faire, on l'ijjnore encore à Paris, et certainement on ne le saura jamais par moi. Mais permettezmoi de me féliciter au moins de ce qu'elle m'a procuré l'occasion d'être connu d'une pei'sonne que j'estime autant que vous, monsieur, et de lier avec vous un commerce que je désire ardemment de cultiver.
M. d'aLEWBERT a MADAMJ; la MAKQUISK du DKIFANn.
Paris, 4 (léceinl)ic 1752.
Je serais bien fâché, madame, que vous crussiez m' avoir perdu; mais, mal{;ré toute l'envie rpie j'ai de vous écrire souvent, il ne ma pas été possible, depuis deux mois, de satisfaire ce désir aussi souvent que je l'aurais voidu. J'ai été fort occupé à différents ouvra^jes : j'ai achevé une grande diablerie de géométrie sur le système du monde, à laquelle il ne manque plus que la préface ; j'ai fait des articles de mathématiques éten-
tins et raisonnes, pour V Encyclopédie ; j'ai répondu à un homme qui avait attaqué mes Élénienls de musique, et ma réponse est sous presse : cela vous ennuiera. Ce qui vous ennuiera peutêtre moins, mais dont je vous supplie très-instamment de ne parler à personne, ce sont deux volumes de Mélanges de littérature, d'histoire et de philosophie que je fais imprimer, et qui paraîtront à la lin de ce mois. Je voudrais que vous m'indiquassiez une occasion pour vous les faire tenir promptement. A la tête de ces Mélanges, est un Avertissenient assez philosophique, ensuite viennent le Discours préliminaire de V Encyclopédie, et VÉloqe de l'abbé Terrasson ; celui de Bernouilli est fort augjmenté de détails (|ue tout le monde pourra lire; le second volume est entièrement neuf : il contient des Réflexions et Anecdotes sur la reine Christine, un Essai sur les gens de lettres, les grands et les Mécènes, et la traduction d'une douzaine des plus beaux morceaux de Tacite, qui m'encouragera à traduire le reste, si cette traduction est goûtée. Je viens d'envoyer le reste de mon manuscrit à l'imprimeur, et je n'v pense plus. Je vous supplie encore une fois de me garder un grand secret sur cet ouvrage, et surtout de n'en rien écrire à Paris : très-peu de personnes sont ici dans ma confidence, et je hâte l'impression le plus qu'il m'est possible.
Mais c'est assez et trop vous parler de moi. Je vois, par votre dernière lettre, que Ghamron ne vous a pas guérie : vous me paraissez avoir l'àme triste jusqu'à la mort; et de quoi, madame? Pourquoi craignez-vous de vous retrouver chez vous? Avec votre esprit et votre revenu, pourrez-vous y manquer de connaissances? Je ne vous parle point d'amis, car je sais combien cette denrée-là est rare ; mais je vous parle de connaissances agréables. Avec un bon souper, on a qui on veut, et, si on le juge à propos, on se moque encore après de ses convives. Je dirais presque de votre tristesse ce que Alaupertuis disait de la gaieté de madame delà Ferté-Imbault ', qu'elle n'était fondée sur rien. A propos de Maupertuis, nous ne l'aurons point cet hiver; il est actuellement malade, et accablé de brochures que l'on fait contre lui en Allemagne et en Hollande, au sujet d'un certain Kœnig", avec qui il vient d'avoir, assez mal à propos, une affaire
^ Fille de madame Geoffrin. (L.)
2 Samuel Kœnijj, matliématicion allemand, né en 1712 à Fiuedingen (comté d'Isenhonif»), mort le 21 août 1757, à Zuilestein (Hollande). Pendant son '.«ijour à la iiaye, où il occupa en 1749 la chaire de pliiiosophie et de droit
dësap[réable pour tous les deux : cela vous ennuierait, et ne m'amuserait guère à vous conter. Le roi de Prusse est fort occupe à lui chercher un successeur dans la place de président, et c'est encore ici un secret que je vous demande et que je ne vous dirais pas, si je n'avais pas la liberté de le dire aujourd'hui à mes amis. Il y a plus de trois mois que le roi de Prusse m'a fait écrire par le marquis d'Argens, pour m'offrir cette y)lace, de la manière la plus gracieuse : j'ai répondu en remerciant le roi de ses bontés et de sa place. Je voudrais pouvoir vous faire lire ma réponse; elle a touché le roi, et n'a fait qu'augmenter l'envie qu'il avait de m'avoir. M. d'Argens m'a récrit, a répondu tant bien que mal à mes objections : j'ai fait réponse, et j'ai remercié une seconde fois. Voltaire vient d'écrire encore pour cela ù madame Denis, mais je persiste et je persisterai dans ma résolution. Ce n'est pas que je sois fort content du ministère, et siu'tout de l'ami, ou soi-disant tel, de votre président : il s'en faut beaucoup. Je sais, à n'en pouvoir douter, qu'il est très-mal disposé pour moi, et j'ignore absolument pour quelle raison : mais que m'importe? Je resterai à Paris, j'y mangerai du pain et des noix, j'v mourrai pauvre, mais aussi j'y vivrai libre. Je vis de jour en jour plus retiré; je dîne et soupe chez moi, je vais voir mon abbé à l'Opéra, je me couche à neuf heures, et je travaille avec plaisir, quoique sans espérance.
Je vous supplie instamment de ne rien écrire au président, ni à personne, des propositions qu'on me fait de Berlin, quoique M. d'Argens me mande que le secret est à présent inutile; je suis troj) reconnaissant des bontés du roi pour me parer de cette petite vanité.
On a eu raison de vous mander beaucoup de bien de VApologie de l'abbé dePrades' ; mais je ne sais si elle vous amusera
naturel, il eut avec Maiipertuis une querelle qui Ht sensation dans le inonde savant. On en trouve les détails dans V Appfl au jiublic que Kienij; publia en 1752 dans le Maupertuisiana , et dans la revue allemande intitulée Neiies Gelch, tes Europe, t. XIII, p. 26-75, et 260-272. (L.)
* Jean-Martin de'Prades, né vers 1720 à Castel-Sarrazin, mort en 1782 à Glogau. Sorti de Saint-Sulpice , il se lia avec les fondateurs de V Encyclopédie et leur fournit des articles. Une thèse des plus orijjinales et des plus hardies, qu'il soutint en Sorlionne, le 18 novembre 1751, l'ayant exposé à la fois aux anathènies ecclésiastiques et aux ponr-iuites du Parlement, il se réfugia en Hollande, puis à Berlin (1752), et y publia son Apolurjie (1752, 3 part., in-8"), à laquelle Diderot ajouta une Réfutalinn d'un mandement de i'évèque d'Auxerre. (L.)
beaucoup : la Réponse à l'évéque d'Auxerre est ce qui vous ennuiera Je moins, et la fin surtout de cette réponse me parait un morceau très-éloquent.
J'ai ajouté dans le Discours préliminaire de V Encyclopédie quel(|ues traits à l'élo^je du président de Montesquieu, parce qu'il le mérite, et parce qu'il est persécuté. J'ai lu, ces jours-ci, une petite Apologie que Voltaire a faite de milord Bolin(jbroke contre je ne sais quel journaliste : cela est charmant , à deux ou trois mots près; mais cela est fort rare. Je demanderai à madanjc Denis si elle a envoyé votre lettre. Cette pauvre madame Denis a retiré sa pièce des mains des comédiens, après avoir été ballottée pendant trois mois : elle aurait mieux fait de ne la pas donner.
Que vous dirai-je des sottises des Ghaulnes? Et puis tout cela vous étonne-t-il? On assure que les Etats ' ont manqué de respect a madame la duchesse, et l'ont taxée à quinze cents liv. : ce n'est pas là une nuitdefdle. Duclos s'est un peu barbouillé aussi dans tout cela; j'en suis fâché, car je le crois au fond bon diable : c est peut-être parce qu'il me fait amitié! Mais de quoi s'aviset-il aussi de vouloir être à la fois courtisan et philosophe? Cela ne saurait aller ensemble. Nous avons ici, depuis trois mois, des mtermèdes italiens dont la musique est excellente : c'est, en vérité, une langue dont nous n'avions pas l'idée, que cette musique. Mais c'est une langue expressive, pleine de vivacité, toujours vraie, et bien plus vivement que la nôtre. Cela est prêt à faire un schisme dans l'Opéra, connne les billets de confession dans l'Église.
Adieu, madame; croyez que le temps ni l'absence ne diminueront rien du respectueux attachement que je vous ai voué pour toute ma vie.
LE MÊME A L.A MÊME
Paris, 22*clécembrc- 1752.
\oilà, madame, nubien gros paquet , qui ne vous dédommagera guèi'e de ce qu'il vous coûtera de port; mais puisque vous voulez avoir mes lettres et celles de M. d'Argens sur la proposition que le roi de Prusse m'a faite, les voilà : je vous prie de
1 De Rrotap^ne. (L.)
me les renvoyer quand vous n en aurez plus affaire'. Le bruit commence à se répandre ici (jue j'ai refusé cette présidence. Une personne que je connais à peine, me dit hier qu'elle en avait reçu la nouvelle par une lettre de Berlin ; je lui répondis que je ne savais pas ce qu'elle me voulait dire. Après tout, que cela se répande ou ne se répande pas, je n'en suis ni fâché ni bien aise. Je garderai au roi de Prusse son secret, même lorsqu'il ne l'exij'je plus, et vous verrez aisément que mes lettres n'ont pas été faites ])Our être vues du ministère de France ; je suis bien résolu de ne lui pas demander plus de {jràces qu'aux ministres du roi de Congo, et je me contenterai que la j)ostérité lise sur mou tombeau : // fut estimé des /loniu'tes gens , et est mort pauvre, parce qu'il l'a bien voulu. A oilà, madame, de quelle manière je p(Mise. Je ne veux braver ni aussi flatter les gens qui m'ont fait du mal, ou qui sont dans la disposition de m'en faire ; mais je me conduirai de manière que je les réduirai seulement à ne me })as faire du bien. Vous trouverez dans l'ouvrage que je vous donne des choses vraies et hardies, mais sages; j'ai surtout évité d'y offenser personne, mais j'ai peint nos ridicules et nos mœurs, surtout celles des Mécènes, avec la franchise
D'un soldat qui sait mal farder la vérité.
Vous recevrez vraisemblablement mes Opuscules vers le 15 du mois prochain; je compte que l'inq^ression sera achevée dans quinze jours , et je ne perdrai point de tenq)s pour vous les faire parvenir par la voie que vous m'indiquez.
Votre lettre m'a fait d'autant plus de plaisir, qu'elle me fait croire que vous vous j)ortez mieux. Il fallait en vérité être bien malade, pour ne pas s'ennuyer à la vie f|ue vous meniez depuis neuf mois, et je commence à croire que vous ne l'êtes ])lus, [)uisque cette vie commence à vous dé])laire. Vous parlez de votre état passé avec un effroi qui me divertit ; je me flatte qu'au moins cet effroi servira à ne vous y pas replonger. Au reste vous faites très-bien de ne vous en j)as vanter, quoiqu'au fond vous n'ayez rien fait que de très-raisonnable. Vous vous déplaisiez à Paris ; vous avez cru que vous vous trouveriez mieux à Chamron, vous y avez été : cela est naturel; vous vous êtes
* Voilà coinmciit cette Correspondance on une copie do cettiî Curres-pondance a été trouvée par l'éditeur de 1809 dans les papiers d(î madame du Defl'and ou plutôt la copie faite par les soins de M. de Beauvau. (L.)
ennuyée à Ghamron, vous avez essayé de Màcon, vous ne vous en trouvez guère mieux ; vous brûlez de revoir Paris : cela est naturel (voilà la confession de mademoiselle de Gh'rmont). En vérité, il vous est très-aisé, même en dînant, de mener à Paris une vie agréable : je vous y verrai le plus souvent qu'il me sera possible, mais je n'irai guère dîner avec vous que quand vous ne craindrez pas que je vous ennuie tête à tête; car je suis devenu cent fois plus amoureux de la retraite et de la solitude, que je ne l'étais quand vous avez quitté Paris. Je dîne et soupe chez moi tous les jours, ou presque tous les jours, et je me trouve très-l)ien de cette manière de vivre. Je vous verrai donc (juand vous n'aurez persoime, et aux heures où je pourrai espérer de vous trouver seule; dans d'autres temps, j'y rencontrerais votre président, qui m'embarrasserait parce qu'il croirait avoir des reproches à me faire , que je ne crois point en mériter, et que je ne veux pas être dans le cas de le désobliger, en me justifiant auprès de lui. Ce que vous me demandez pour lui est impossible, et je puis vous assurer qu'il est bien impossible, puisque je ne fais pas cela pour vous. En premier lieu, le Discours préliminaire est imprimé, il y a plus de six semaines : ainsi je ne pourrais pas l'y fourrer aujourd'hui , même quand je le voudrais. En second lieu, pensez-vous de bonne foi, madame, que dans un ouvrage destiné à célébrer les grands génies de la nation et les ouvrages qui ont véritablement contribué aux progrès des lettres et des sciences, je doive parler de V Abrégé chronologique ? C'est un ouvrage utile, j'en conviens, et assez commode; mais voilà tout en vérité : c'est là ce que les gens de lettres en pensent, c'est là ce qu'on en dira quand le président ne sera plus : et quand je ne serai plus, moi, je suis jaloux qu'on ne me reproche pas d'avoir donné d'éloges excessifs à personne. Si vous prenez la peine de relire mon Discours préliminaire , vous y verrez que je n'y ai loué Fontenelle que sur la méthode, la clarté et la précision avec laquelle il a su traiter des matières difficiles : et c'est là en effet son vrai talent; Buffon , que sur la noblesse et l'élévation avec laquelle il a écrit les vérités philosophiques : et cela est vrai ; Maupertuis, que sur l'avantage qu'il a d'avoir été le premier sectateur de Newton en France : et cela est vrai; Voltaire, que sur son talent éminent pour écrire : et cela est vrai ; le président de Montesquieu, que sur le cas qu'on fait dans toute l'Europe, et avec justice, de V Esprit des lois : et cela est vrai,
Rameau, que sur ses symphonies et ses livres : cela est vrai. En un mot, madame, je puis vous assurer qu'en écrivant cet ouvrage j'avais à chaque li(|ne la postérité devant les yeux , et j'ai taché de ne porter que des jugements qui fussent ratifiés par elle.
Celui qui fera l'article Chronologie dans V Encyclopédie , est hien le maître de dire ce qu'il voudra du président; mais cela ne me re(jarde pas, et je n'entreprendrai pas même d'en parler, parce que je n'en pourrais dire autre chose, sinon que son livre est utile, commode, et s'est hien vendu. Je doute que cet éloge le contentât. J'ai d'ailleurs été choqué à l'excès du ressentiment qu'il a eu contre moi à cette occasion. Je lui ai envoyé mon livre sur les Fluides, il n'a pas seulement daigné m'en remercier. C'est à vous, heaucoup plus qu'à lui, que je dois mes entrées à l'Opéra, auxquelles, d'ailleurs, je ne tiens guère, parce qu'on me les a accordées de mauvaise grâce, et qu'on me les a hien fait paver depuis, par la manière dont on s'est conduit dans l'affaire de Y Encyclopédie, et par les discours qu'on a tenus à mon sujet, mais (|ui ne m'inquiètent guère.
Je n'ai point travaillé à V Apologie de l'ahhé de Prades, mais cela n'empêche point l'ouvrage d'être hon : je doute pourtant qu'il vous amuse. La fin de la Réponse à l'évéque d'Auxerre et plusieurs endroits de cette réponse sont autant de chefsd'œuvre d'éloquence et de raisonnement. Les propositions sont très-bien justifiées dans la seconde partie , et la première est une histoire vraie et bien écrite de son affaire , et de toutes les noirceurs qu'on lui a faites. Je doute au reste que cela vous amuse. Tous pouvez lire la préface de la ])remière partie, la fin de la troisième et les péroraisons de la première et de la seconde partie. Il v a un passage de Cicéron qui est très-beau, et que vous vous ferez expliquer, si vous trouvez à Mâcon quelqu'un qui sache le latin. J(> pense, connue vous, sur les j)remières Lettres de Bolingbroke' : le second volume vaut mieux ; encore cela est-il trop long. Voltaiie vient d'en faire une apologjie fort plaisante, sur l'article de la religion : Julien" aura cela et vous l'enverra. Il a fait aussi le Tombeau de la fortune , qui est l'histoire de l'abbé de Prades : cela ne vaut pas V Apo-
1 Li'ttrcs sur l'histuire, traduites en fiançais en 1752 par M. tiarl)on du lîoiirj;, doeleur en inédeeine. (L.)
- Distriliiiteiu- de nouvelles à la main et de Inoclnncs elandi stines, j>oui les einioux île qualité. (L.)
lofjie de liolinfjhrohe ; mais cela est encore bon. Madame Denis m'a dit qu'elle ne vom avait point fait réponse, parce qu'elle ifjnorait votre adresse , mais que votre lettre avait été envovée sur-le-champ. Je lui demanderai un Essai' sur le Siècle de Louis XIV, et je tâcherai de vous l'envoyer, avec mes Opuscules, pour qui cet ouvrage sera un bien mauvais voisin.
Vous avez bien raison sur l'abbé de Bernis : j'ai voulu lire ses vers, et le papier m'est tombé des mains. Toute cette galanterie me parait bien iroide : et les Zéphyrs, et l'Amour, et Cythére, et Paphos ! ah! mon Dieu! que tout cela est fade et usé! Vous pourrez continuer M. Ilollin, dont vous jugez, ce me seml)le, très-bien. Ses derniers volumes sont à peu près comme les premiers , et d'ailleurs le sujet les rend agréables : c'est l'histoire des Macédoniens et des Grecs. Je vous exhorte à ménager beaucoup vos veux : c'est un mal réel «jue d'avoir mauvaise vue; mais ce n'est point un mal, et c'est quelquefois un bien, (jue de ne pas voir beaucoup de gens. C'en serait en vérité un de ne pas entendre et voir toutes les sottises qui se font ici, et les billets de confession, et l'archevêque, et le Parlement ! Nous avons été fort occupés pendant quinze jours d'une sœur Perpétue, de la communauté de Sainte- Agathe, à (]ui le Parlement a voulu faire donner les sacrements , et à qui l'archevêque les refusait. Le temporel de l'archevêque a été saisi vingt-quatre heures. (Pour son spirituel, on aurait été fort embarrassé de le trouver.) Le roi a donné mainlevée de la saisie, et a empêché la convocation des pairs.
La sœur Perpétue se porte mieux : elle a fait dire au Parlement qu'elle n'était plus en danger, qu'elle le remerciait de ses attentions, et tout cela s'est terminé par bien des politesses de part et d'autre. Nous sommes menacés d'un autre schisme sur la musique. On prétend que je suis à la tête de la faction italienne; mais je n'ai point de goût exclusif, et j'approuverai toujours dans la musique française ce qu'elle aura d'agréable : il est vrai que je crois que nous sommes à cent lieues des Italiens sur cet article. Le Parlement veut leur l'cnvover leur constitution , il faudrait au moins prendre leur musique en échange. Adieu, madame. Voilà une grande diable de lettre qui vous ennuiera, mais le plaisir de m'entretenir avec vous m'a entraîné plus loin que je ne voulais : ayez soin de votre santé et de vos yeux, et soyez bien persuadée de mon respectueux attachement.
DE MADAME LA MARQUISE DU DEFFAiSD. 161
Stockholm, 15 dt'icmbre 1752.
Quand je considère, madame, par quel espace immense nous sommes à présent séparés, je suis surpris que vos lettres puissent venir jusqu'à moi; cependant j'ai bien reçu celle que vous m'avez fait la {jràce de m'écrire le 8 du mois passé. Votre constance à vous passer de Paris me confirme dans l'opinion que j'ai toujours eue de votre caractère. Quand l'esprit est éclairé jusqu'à un certain point, on voit la valeur des choses, en bien ou en mal, avec une si jjrande évidence, qu'on les cherche ou qu'on les fuit bien plus déterminément que ne le font les esprits médiocres. Vous avez connu le grand monde mieux que personne, je ne suis pas étonné que vous avez [)ris du dégoût pour lui et que vous en ayez plus que personne. Peut-être suis-je plus di(jne encore que M. l'évéque de Maçon de vivre avec vous dans les dispositions où vous êtes. Je suis désolé, madame, de n'être pas dans votre voisinage, ainsi que lui. Si cela ne vous dit pas assez ce que je pense de mon nouveau genre de vie, j'ajouterai encore, pour répondre à la question que vous me faites, que chaque jour et chaque moment augmentent mes regrets : je sens que ma perte est très-réelle, et que l'équivalent (jue je croyais trouver n'est que de la fumée. Vous voyez, madame, que je ne cherche pas à paraître à vos veux plus courageux ou plus philosophe que je ne le suis. Je sais que vous daignez prendre quelque intérêt à mon sort, et je trouve une consolation infinie à vous avouer coml)ien je suis mallieureux ; c'est un aveu que vous croyez bien que je ne ferais pas à tout le monde : je prends au contraire sur moi pour cacher ma douleur, en même temps que je me surcharge de travail et d'occuj)ations pour la vaincre. La perte de ma santé est tout ce que j'attends de ces efforts, et, dans ma présente situation , j'y serai peu sensible. Mais en voilà assez et beaucoup trop sur ce sujet. Je vous conjure, madame, de me rendre la pareille : l'article sur vous-même ne saurait être trop long dans vos lettres.
Celle de Voltaire a dû vous amuser; mais quelque art qu'il ait pu mettre dans la peinture qu'il vous a faite de son bonheur, je vois bien qu'il ne vous a pas persuadée, et vous n'avez pas I. 11
dû l'être. Je l'ai vu de près, je puis vous assurer (jue son sort n'est pas digne d'envie. Il passe toute la journée seul dans sa chambre, non par goût, mais [)ar nécessité; il soupe ensuite avec le roi de Prusse, par nécessité aussi I^eaucoup plus que par goût. Il sent bien qu'il n'est là qu'à peu près comme les acteurs de l'Opéra à Paris, dans le temps que la bonne compagnie les admettait seulement pour chanter à table. Je suis fort trompé, ou il ne tiendra pas longtemps contre l'ennui qu'il mène. Il est bien certain que vous ne tiendrez pas non plus contre celui de ma lettre, si je ne finis bientôt : ainsi j'ajouterai s'eulement que vous devez, madame, quelque retour de bontés à mon respect et à mon extrême attachement pour vous.
d'alembert a madame la marquise dv deffand.
Paris, 17 janviei- 1753.
Eh bien, madame, puisque vous êtes si contente de mes lettres, je vous permets de les garder et de les faire lire à Formont, pourvu que d'autres ne soient pas du secret.
Je crois que vous tenez à présent mon livre , et je serais fort flatté que vous en fussiez aussi contente que vous l'avez été de mes lettres. Depuis huit jours qu'il est en vente, il s'en est déjà enlevé sept à huit cents. Il fait, ce me semble, plusieurs enthousiastes, surtout parmi les gens de lettres et quelques frondeurs qui croient que j'ai voulu les peindre, quoique je ne leur aie jamais fait l'honneur de penser à eux.
Tout ce qu'on vous a mandé de Voltaire est très-vrai. Il est on ne peut pas plus mal avec le roi de Prusse. Il a fait contre Maupertuis une brochure injurieuse qui a été brûlée par la main du bourreau, ce qu'on n'avait point vu à Berlin de mémoire d'homme. Il a nié d'en être l'auteur, et ne l'a avoué que lorsque le roi de Prusse l'a menacé d'une amende qui le réduirait à l'aumône.
Je ne vous chasse point, lui a dit le roi, parce nue je vous ai appelé ; je ne vous ôte point votre pension, parce rjueje vous l'ai donnée; mais je vous défends de paraître jamais devant moi. Il est actuellement un des plus malbeureux hommes de la terre.
Je n'ai aucune part à la brochure en stvle de prophétie, ni Diderot non plus, quoiqu'on la lui ait attribuée; mais je la
trouve, comme vous, très-plaisante. La musique française prend actuellement le dessus sur la musique italienne ; cai' l'opéra nouveau de Mondonville ' (quoique très-médiocre) r éussit iieaucoup. Cela changera peut-être la semaine prochaine, car dans ce pavs-ci il ne faut compter sur rien.
J'ai hien mal interprété votre dernière lettre : j'avais cru y voir une espèce d'effi'oi de votre état passé; mais j'aime encore mieux que cet état n'ait rien d'effrayant pour vous. Je vis hier Pont-de-Vevk* à l'Opéra : nous parlâmes beaucoup de vous. Je lui dis que vous n'aviez commencé à être malheureuse que depuis que vous aviez été plus à votre aise, et que cela me faisait grand'peur de devenir riche. Il est vrai que cette peur-là est un peu gratuite ; car ma conduite , mes lettres et mes écrits v mettent bon ordre. Adieu, madame. J'attends votre jugement sur mon ouvrage.
Paris, 27 janvier 1753.
Je suis, madame, d'autant plus sensible à votre suffrage, qu'en vérité je désirais ardemment de l'obtenir. Votre approbation me flatte infiniment, parce que je vous connais un goût très-sûr et très-juste : je n'ai pas attendu, pour vous le dire, que je fisse des livres et que vous les trouvassiez bons. Vous me rendez justice, en ne trouvant dans mon ouvrage ni malice ni satire. Tout le monde, ici, n'en pense pas de même. On m'assure quelesBissy-Brancas, etc., etc., etc., etc., crient beaucoup contre moi. Ils me feraient beaucoup plus d'honneur de ne pas plus penser à moi que je n'ai pensé à eux. Mais que m'importe, puisque vis-à-vis de moi-même je n'ai rien à me reprocher?
Je ne sais si j'aurais bien fait de mettre VEssai sur les gens de lettres en portraits et en maximes, comme vous le voulez. Outre que nous avons déjà bien des livres en ce genre, on aurait encore bien plus pensé à faire des applications. Cette forme n'aurait d'ailleurs convenu ni au ton que je voulais prendre dans cet ouvrage, ni à la liaison que je voulais mettre dans les idées; et il me semble, si j'en crois du moins tous ceux
1 Titon et i Aurore^ pa-toraic héroïque en trois actes, avec un prolo{;ue, paroles de l'alilxi de la Mare,donn('c pour la première fois le 9 janvier 1753. (L.)
qui m'en parlent, que ce ton et cette liaison rendent le morceau plus intéiessant encore à une seconde lecture. Les pédants disent le plus de mal qu'ils peuvent de ma traduction de Tacite; mais ie puis vous répondre que leur critique ne m'eftVaye pas, et que je voudrais Ijien les voir à pareille hesojjne. Je ne crois pas que l'orijjinal perde beaucoup à ma traduction ; mais j'avoue de bonne Foi que je le crois au moins aussi beau. Je pense exactement de Tacite ce que j'en ai dit dans mon Avertissement, que je vous prie de lire, si vous ne l'avez pas fait. Quel homme que ce Tacite! demandez plutôt à Formont. A proj)OS de lui, je serais bien aise de savoir son avis sur mes deux volumes. Si VOUS relisez le premier volume, vous trouverez dans VEloge de Bernouilli Ae<, additions qne je crois assez intéressantes.
Je viens d'avoir mes entrées à la Comédie française : c'est une (jalanterie que mademoiselle Clairon m'a faite, sur la lecture de mon livre; car je ne la connaissais que pour lui avoir parlé une fois dans sa loye. Latour a voulu absolument faire mon portrait, et je serai au salon de cette année avec la Chaussée, qu'il a peint aussi, et un des bouffons italiens : je serai là en gaie et triste compagnie.
J'ai déjà eu l'honneur de vous mander que vous pouviez garder mes lettres et les faire lire à Formont, mais à lui seul; très-peu de personnes les ont vues, et vous seule en avez copie. C'est, de tout ce que j'ai fait en ma vie, la seule chose que je désire qui subsiste quand je ne serai plus.
Je vis, ces jours passés, à l'Opéra, M. de la Croix, qui me donna des nouvelles de votre santé, et avec qui je parlai beaucoup de vous. Il dit que vous vous couchez fort tard. Ce n'est pas là le moyen de dîner quand vous serez à Paris. Au surplus, je crois que vous vous porterez mieux, (|uelque genre de vie que vous suiviez, pourvu (jue vous vous observiez sur le manger; car, comme dit Vernage, il ne faut point trop manger.
A propos, quel compliment faut-il vous faire sur la mort de madame la duchesse du Maine? Voilà le moment d'imprimer les Mémoires de madame de Staal. Adieu, madame; soyez persuadée du tendre attachement que je vous ai voué pour toute ma vie.
DE MADAME LA MARQL'ISE DC DEFFA>D. 165
LE MÈMK A LA MÊME
Paris, 16 février 1753'.
J'attends, madame, avec beaucoup d'impatience les remar- (jues que vous me promettez : je les crois d'avance fort justes, et je vous réponds de toute ma docilité. Le déchaînement contre moi et contre mon ouvra^je est prodigieux. L'intérêt que vous y prenez suffirait pour m'en consoler, si je n'avais de la philosophie de reste pour supporter patiemment et écouter trèsindift'éreniment tout le mal que j'en entends dire; mais ce qui vous surprendra, ce n'est pas tant le mal que j'ai dit des grands, que le bien que j'ai dit de la musique italienne, qui m'a [ait une nuée d'ennemis. Je crovais qu'on pouvait aimer jusqu'aux marionnettes inclusivement, sans que cela fit de tort à personne; mais je me suis trompé : une faction puissante et redoutable, à la tète de laquelle sont MM. Jélvotte et le président Hénault, va clabaudant de maison en maison contre moi. Jugez do toute l'impression que cela ma faite, et combien j'aurais besoin, en cette occasion, de mon stoïcisme, si je n'avais cru devoir le (farder pour des conjonctures encore plus importantes. M. de Forcalquier, dit-on, était aussi fort élevé contre moi : je ne sais par quelle raison. Pour celui-là, il est mort. Dieu merci, et nous n'entendrons plus dire à tout le monde : Comment se porte M. de Forcalquier? comme s'il était question de Turenne ou de Newton! Pour les Bissv et compagnie, je crois que c'est comme grands et comme Mécènes qu'ils m'en veulent, quoiqu'on pût, comme vous dites fort bien, leur disputer ce titre. On dit que le comte de Hissv a pris pour lui le commencement de la page 157 du deuxième volume. Cela ne le regarde pas plus qu'un autre; mais il est vrai que cela lui convient assez. Vous vovez, madame, qu'il n'va qu'heur et malheur. Vous me savez bon gré d'avoir évité la satire dans mon ouvrage, et on me regarde ici comme le plus satirique des écrivains. Vis-à-vis
• Cette lettre, jiostérieure à I;» puljlicatioii ilii JJi.<:coui<; piélimiitaire de l'Encyclopédie , qui est de juillet 1752, et coute»i|)oiaiue de ia publication de V Essai sur la société des (feus de lettres avec les grands, est datée par erreur, iirovons-nous, du 10 février 1752, dans les OLiivres de dWleiubert (édition Bossan{;e). Los Mélanges de littérature, d'/iixtoire et de pliiloso/Jiie , où se trouve VEssai qui souleva tant de tempêtes, ii'out |)aru qu eu janviei- 1753. (L.)
de moi-même je n'ai rien à me reproclier; et vivant retiré, sans voir personne, que m'importent tous.les discours que l'on tient? Mon ouvrajje est public, il s'est un peu vendu, les frais de l'impression sont retirés; les éloges, les critiques et l'argent viendront quand ils voudront. J'ai fait avec mes libraires un assez plat marché : c'est qu'ils feront les frais, et que nous partagerons !e profit. Je n'ai encore rien touché. Je vous manderai ce que je gagnerai. Il n'y a pas d'apparence que cela se monte fort haut; il n'y a pas d'apparence non plus que je continue à traAailler dans ce genre. Je ferai de la géométrie et je lirai Tacite. Il me semble qu'on a grande envie que je me taise, et en vérité je ne demande pas mieux. Quand ma petite fortune ne suffira plus à ma subsistance , je me retirerai dans quelque endroit où je puisse vivre et mourir à bon marché. Adieu, madame. Estimez, comme moi, les hommes ce qu'ils valent, et il ne vous manquera rien pour être heureuse. On dit Voltaire raccommodé avec le roi de Prusse, et Maupertuis retombé. Ma foi! les hommes sont bien fous, à commencer par les sages.
Stockholm, 9 mars 1753.
Il est bien vrai, madame, que vos lettres contribuent trèsessentiellement à ma consolation.- Si je faisais plus de cas des miennes, vous en recevriez plus souvent : je trouve un plaisir extrême à vous faire ma cour. Vous m'avez persuadé que vous avez la bonté de prendre quelque intérêt à ma situation.: cette idée redouble l'attachement que je vous avais déjà voué, et donne un nouveau degré de vivacité à ma confiance en vous. Les nouvelles que vous m'avez fait la grâce de me donner de votre santé, et de votre projet de retourner à Paris, sont les plus agréables que je pouvais recevoir. Il n'était donc question absolument que de vapeurs? J'avoue que je crovais ce mal physique accompagné d'un mal moral encore plus difficile à guérir, d'un dégoût du monde qui nourrissait et aigrissait vos vapeurs. Je reconnais mon erreur avec une véritable satisfaction. Dieu veuille que vous ne retombiez plus jamais dans un pareil état!
Les dernières aventures de Voltaire sont sans doute pitoya-
bles; cependant, de la manière dont elles ont tourné, je trouve que Voltaire n'est pas encore celui qui s'est déshonoré le plus. La Diatribe est , à mon avis , un ouvrage de mauvais goût , qui aurait fait bien plus de tort à la réputation de son auteur, si le roi de Prusse ne l'eût jamais t'ait brûler. Ces actes, et toutes les suites, donnent de la célébrité à une méch£mceté très-plate, dont Voltaire eût été cruellement puni, si elle fût tombée d'abord dans le mépris qu'elle méritait. Ce que vous dites, madame, de la séparation de ce bel esprit d'avec le roi de Prusse, est un trait dijjne de lui. Il n'a rien dit de mieux dans le temps qu'il avait encore du goût, et 'qu'il travaillait pour la gloire f[u'il a perdue.
Je suis au désespoir de n avoir pas vu encore l'ouvrage de votre petit ami d'Alembert : je l'attends incessamment, et je suis bien sûr qu'un esprit si sage et une si excellente plume ne peuvent rien produire que de très-bon.
On vient de m' envoyer la Vie de madame de Maintenon ' , qu'on ne lit pas avec le même plaisir que ses Lettres. Quand vous serez de retour à Paris, je vous demanderai la j)ermission de vous parler plus au long de tout ce qui paraîtra de nouveau. En attendant, je vous supplie, madame, d'être persuadée que je ne renonce pas encore au plaisir de vous revoir, et que j'en aurai un bien sensible , lorsque je me retrouverai à portée de vous prouver par mes assiduités, qu'on ne peut vous être plus respectueusement et, si j'ose le dire, plus tendrement attaché que je ne le suis. M. de Bemstorff a toujours sacrifié tout à Futile, il m'est impossible de ne pas toujours préférer l'agréable.
M. d'alembert a madame la marquise du deffand.
Paris, 10 mars 1753.
Je viens d'apprendre, madame, dans le même moment, votre maladie et votre convalescence. M. de la Croix m'a dit que vous aviez eu un accès de fièvre très-fort qui vous avait fort agitée et fort inquiétée, mais que cet accès n'avait pas eu heureusement de suites fâcheuses.
1 II s'afit ici sans doute de la premièi-e et plus ancienne édition de l'ouvrape de La Beaumelle, qui, pour sonder le goût public ou l'aliéclier, avait donné (Nancv, 1752) un volume de la Vie abrégée et deux volumes de Lettres. (L.)
Savez-vous bien que lalibé de Canave', à qui j'ai lu quelquesunes de vos lettres, raffole de vous, de votre esprit et de votre manière de penser? Cela est au point que je ne désespère pas de Pen.'jafjer à vous voir; et je puis vous assurer que cela serait bientôt fait, sans les obstacles insurmontables que son {jenre de vie y mettra toujours.
Je vous suis très-obli.';é des remarques que vous m'avez envovées, et je vous supplie den faire mes remerciments à l'auteur. Toutes ces remarques sont certainement d'un homme d'esprit; (|uel(|ues-unes m'ont paru très-justes : il me semble qu'on j)Ourrait en cbicatier quelques autres; mais, sur cet article, un auteur doit toujours être suspect. J'attends avec impatience le ju{]ement de Forment : ce n'est pas la peine de lui écrire pour cela, et d'ailleurs il vous écrira encore plus librement qu'à moi. Je suis bien surpris que le président lui ait mandé tant de bien de mon livre. Il n'a joas tenu le même lanj^a^je à tout le monde; mais, au fond, qu'importe? Me voilà claquemuré j)Our longtemps, et vraisemblablement pour toujours, dans ma triste, mais très-chère et tres-paisible (jéométrie. Je suis fort content de trouver un prétexte pour ne plus rien faire, dans le déchaînement que mon livre a excité contre moi. Je n'ai pourtant ni attaqué personne , ni même dési^jné qui que ce soit , plus que n'a fait l'auteur du Méchant^, et vingt autres contre lesquels personne ne s'est déchaîné. Mais il n'v a qu'heur et malheur. Je n'ai besoin ni de l'amitié de tous ces .;|ens-îà, puisque assurément je ne veux rien leur demander, ni de leur estime, puisque j'ai bien résolu de ne jamais vivre avec eux : aussi je les mets à pis faire.
J'ai déjà tiré de mon livre cinq cents livres de profit net et quitte : cela pourra aller à deux mille livres en tout quand l'ouvrage sera vendu; mais il n'est encore cpi'à moitié. Adieu, madame; hâtez votre retour. Que ne savez-vous de la géométrie! qu'avec elle on se passe de bien des choses!
1 Etienne, .iLbé de Canaye, oratorien et savant français, né à Paris, le 7 septembre 1694, mort dans la même ville, le 12 mars 1782. Grand ami de Fonccma{;ne et de d'Alembert. 11 était de l'Académie des inscriptions. Il a beaucoup lu et peu écrit. C'était un épicurien d'esprit. (L.)
2 Gresset. (L.)
DE MADAME LA MAROnSE DU DEFFAND. 169
MADAME LA MARQUISE DU DEFFAND A M. d'aLEMBERT.
Màcon , 22 mars ITô.'i.
Si VOUS avez jamais entendu parler du greffier de Yaugirard, faites-m'en l'application. Vous vous avisez de me dire que vous avez fait voir de mes lettres à l'abbé de Canaye, et qu'il en a été content. Gomment voulez-vous que je continue à vous écrire? Cela me déran{][e l'imapination. Mais comme vous ne lui montrerez pas ma lettre, si vous trouvez qu'elle n'en vaut pas la peine, je me dis qu'il ne verra pas celle-ci, et cela me met à mon aise. Je serai ravie si vous pouvez engager cet abbé à faire connaissance avec moi; mais vous n'en viendrez point à bout : il en sera tout au plus comme de Diderot , qui en a eu assez d'une visite : je n'ai point d'atomes accrocbants.
J'ai écrit à Formont qu'il vous mandat lui-même son avis sur vos ouvrages. Il pense à peu près comme moi : il trouve votre Essai sur les grands , les Mécènes, etc., traité un peu trop longuement; mais il est encbanté du style : il prétend que le genre de la Bruvère aurait été j)lus convenable; il convient que vous n'avez pas eu tort de ne le point suivre, parce que trop de gens s'en sont mêlés. Il serait désespéré, ainsi que moi, que vous vous claquemurassiez dans votre géométrie : c'est tout ce que les prétendus beaux esprits et les petits auteurs désirent, et à <juoi ils cherchent à parvenir, en déclamant contre vous. Soyez philosophe jusqu'au point de ne vous pas soucier de le paraître; que votre mépris pour les hommes soit assez sincère pour pouvoir leur ôter les moyens et l'espérance de vous offenser.
Je compte vous revoir bientôt, c'est-à-dire, plus tôt que je ne le prévoyais, à moins qu'il ne me survienne quelque accident que je ne saurais prévoir. Je serai à Paris dans le courant du mois de juin; je serai fort fâchée si, en y arrivant, j'apprends que vous soyez à la campagne. J'ai une véritable impatience de vous voir, de causer avec vous; la vie que je mènerai vous conviendra, à ce que j'espère; nous dînerons souvent ensemble, tête à tête, et nous nous confirmerons l'un et l'autre dans la résolution de ne faire dépendre notre bonheur (pie de nous-mêmes ; je vous apprendrai peut-être à supporter les hommes , et vous, vous m'apprendrez à m'en passer. Cherchez-moi quelque secret contre l'ennui, et je vous aurai j)lus d'obligation que si vous me donniez celui de la pierre philosophale. Ma santé n'est pas
170 CORRESPONDAINCE COMPLÈTE
absolument mauvaise, mais je deviens aveujjle. Je compte aller la semaine prochaine à Lyon; j'y verrai le cardinal. Je doute que la pour[)re qui l'environne le rende aussi heureux que l'est dans son tonneau un certain neveu qu'il a par le monde. Que ce voyage que je vous annonce ne vous empêche pas de m'écrire ; il sera fort court, et je recevrai également vos lettres. Adieu. Travaillez de votre mieux auprès de l'abbé de Canaye pour l'engager à faire connaissance avec moi : je ne sais d'où vient que sa nièce et lui m'ont toujours donné l'idée de Thérèse philosophe^ . Vous ne connaissez j)eut-étre pas ce livre-là : si a-^ous vous en informez, n'allez pas dire que c'est parce que je vous en parle.
Paris, 5 avrU 1753.
J'attendais votre lettre de Lvon avec une grande impatience, et je j)révoyais que tout ce que vous m'en écririez me serait ♦ agréable. J'avoue que je ne concevais pas les obstacles que l'on voulait y mettre, et que les scrupules de Pont-de-Veyle me semblaient trop délicats; enfin, tout cela a disparu, et ce qui devait être a été. Vous me recommandez de vous écrire encore à Lyon, et en même temps vous me mandez que vous en repartez samedi! Jamais ma lettre n'aurait eu le temps d'arriver; elle aurait peut-être couru risque d'être perdue : ainsi je prends le parti de vous écrire à Chamron.
Mon rhume est toujours dans le même état, et me défend des sollicitations fréquentes d'aller à la cour qui m'est devenue à charge, sans qu'assurément aucune des raisons qui m'y attiraient ait changé; mais les choses qui ne font que flatter n'ont pas assez de ressort, et il n'appartient qu'aux passions de l'emporter sur la paresse et les commodités journalières. M. d'Argenson m'a répété les mêmes choses, il ne vous trompe point, mais sa volonté n'est pas en proportion avec son pouvoir; nous en dirons davantage à votre retour. Votre cardinal a au moins
' « C'était, dit Barbier, une Liochure qui a paru sous le titre de Thérèse " philosophe , qui contient l'histoire du père Girard, jésuite, et de la demoi- » selle la Cadière, à Aix en Provence, qui a fait tant de bruit. Dans ce livre, » qui est charmant, très-bien écrit, il y a des conversations sur la relijjion « naturelle, de la dernière force et très-dan{;ereuses. » ÇJoiirnal de Barbier, t. IV, p. 378). Ce livre, attribué ù Diderot, était de Montigny. (L.)
DE MADAME LA MARQUISE DU DEFFAND. 17i
autant de considération qu'il en a eu, si c'était le temps de la considération; mais elle est réunie dans un seul point, et au delà tout est compliments, bonté, puissance, désirs inutiles : voilà le beau; et puis cabales, intrigues, entreprises, etc.
Je ne crois pas que l'on puisse être beurenx en province quand on a passé sa vie à Paris; mais heureux qui n'a jamais connu Paris, et qui n'ajoute pas nécessairement à cette vie les maux chimériques, rpii sont les plus (grands ! car on peut {juérir un seigneur qui (jémit de ce qu'il a été jfrélé, en lui faisant voir qu'il se trompe, et que sa vi{}ne est couverte de raisin; mais la grêle métaphysique ne peut être combattue. La nature, ou la Providence, n'est pas si injuste qu'on le veut dire; n'v mettons rien du nôtre , et nous serons moins à plaindre : et puis regardons le terme qui approche, le marteau qui va fi-apper l'heure, et pensons que tout cela va disparaître.
Ah! l'inconcevable Pont-de-Vevle ! il vient de donner une parade chez M. le duc d'Orléans : cette scène que vous connaissez du vendeur d'orviétan. Au lieu du Forcalquier, c'était le petit Gauffin qui faisait le Gilles; et Pont-de-Veyle a distribué au moins deux cents boîtes avec un couplet pour tout le monde : il est plus jeune que quand vous l'avez vu la première fois; il s'amuse de tout, n'aime rien, et n'a conservé de la mémoire de la défunte que la haine pour la musique française.
Madame du Chàtel est véritablement une excellente compagnie : je l'ai vue souvent à l'occasion de la maladie de sa fdle. Elle a bien de l'esprit; mais elle sera toujours malheureuse, pendant que madame d'Aubercourt et madame d'Armenonville ne le sont pas. Pour d'Ussé, il est plus d Ussé qu'il ne l'a jamais été, et inoins lui, de beaucoup, que quand vous l'accusiez de ne l'être pas. Gaylus vient de donner un bien bel ouvrage; c'est un recueil d'antiquités : cela est curieux , philosophique et savant. Vous ne me dites pas ce que la mission de M. de Maçon a fait siu' vous. Adieu. Je vous embrasse de tout mon cœur.
M. d'alembert a madame la marquise dv deffand.
Paris, 14 nviil 1753.
Quoique je vous croie à Lyon, madame, je vous adresse cette lettre à iMàcon, parce que j'espère qu'elle vous sera envovée, et qu'ainsi vous ne l'aurez guère plus tard.
L'abbé âe Ganaye trouve que vous ne ressemblez point du tout au (jreffier de Vaugirard ; il est encbanté de vos lettres , et de votre manière d'envisager et de rendre tout; et en vérité il faudrait qu'il tût bien ditbcile. Vous me demandez une recette contre l'eimui, je vous répondrai d'écrire toujours des lettres quand vous n'aurez rien de mieux à faire ; car on ne peut pas s'ennuver (piand on écrit de la sorte.
Eii bieu ! vous ne voulez donc pas, ni Forment non plus, que je me claquenmre dans ma géométrie? J'en suis pourtant bien tenté. Si vous saviez combien cette géométrie est une retraite douce à la paresse ! et j)uis les sots ne vous lisent point , et par conséquent ne vous blâment ni ne vous louent : et comptez-vous cet avantage-là pour rien? En tout cas, j'ai de la géométrie pour un an, tout au moins. Ali! que je tais à présent de l)elles choses que personne ne lira!
J'ai bien quelques morceaux de littérature à traiter, qui seraient peut-être assez agréables ; mais je chasse tout cela de ma tête, comme mauvais traiu. La géométrie est ma fenune, et je me suis reniis en ménage.
Je ne tirerai pas grand argent de mon livre, et cela ne me fait encore rien. J'avais compté (comme vous savez que je compte) sur deux mille écus environ, que j'étais bien honteux de gagner, car je n'en saurais que faire, et je n'en ai touclié encore que cinq cents livres, pas même tout à fait : avec cela, j'ai plus d'argent devant moi que je n'en puis dépenser. Ma foi, on est bien tou de se tant tourmenter pour des choses qui ne rendent pas plus heureux. On a bien plus tôt fait de dire : Ne pourrais-je pas me passer de cela? Et c'est la recette dont j'use depuis longtemps.
J attends avec impatience le mois de juin, où vous m'annoncez votre retour. Je serais enchanté de vous mener l'abbé; mais je doute qu'il puisse obtenir un congé de Thérèse philosophe. Je lui disais, il v a quelque temps, que je l'avais été recommander aux religieux de la Merci pour la rédemption des captifs. Il y en a à Maroc et à Tunis de moins esclaves que lui : avec cela il est content, se mofjue de tout, est fou à lier, et a près de soixante ans. Je mourrais de passer iiu jour comme il passe l'année.
Adieu , madame : avec mon abbé , ovi sans lui , je serai toujours enchanté de vous revoir.
M. DE BULKLEV A MADAME LA MAllQtlSE Dl DEEFAND.
30 avril 1753.
Je vous demande mille pardons, madame, si je réponds si tard à la dernière lettre dont vous m'avez honoré, mais, outre que j'ai passé plusieurs jours à la campagne, j'ai été si occupé du fimeste accident (jui nous a enlevé ce pauvre lord Hide, qu'il ne m'a pas été possible d'écrire plus tôt. Vous aurez sûrement appris sa chute de cheval et même sa mort. Rien n'a pu le sauver : on lui a trouvé la table intérieure du crâne télée ; il en sortait même des es(piilles et un épanchement de sanjj caillé sur le devant de la tête, dont il se plaifjnait le plus dans sa maladie, mais bien confusément, car il n'a presque point eu de connaissance, et il est mort sans souffrir, foit tranquillement. Je ne saurais vous exprimer à (|uel point j'en suis touché, et je le rejjretterai toute ma vie. Quelle cruelle destinée, madame, pour un homme de tant de mérite, de candeur et de toutes les vertus sociales! Personne ne pensait plus noblement, et ses talents étaient bien supérieurs à l'usage qu'il en a l'ait; mais la malheureuse qualité de son sang le rendait distrait et inquiet; il n'a jamais été heureux quatre heures de suite, et s'il avait vécu, il serait sûrement tombé dans le malheur de sa famille, par la seule crainte qu'il en avait. Voilà donc les Clarendon éteints! Belle leçon pour les ambitieux et pour ceux qui travaillent pour leur postérité. Mais quittons un si triste sujet, pour parler de vous, madame. J'espère que vous êtes bien rétablie de l'incommodité que vous avez eue à Lyon , et que les beaux jours vous mettront en état de taire gaiement le vovage de Paris, où vous êtes bien désirée. Je suis encore dans mon couvent, mais le mois d'octobre m'en chassera. Dieu sait où je pourrai me mettre à couvert : mais je serais très-làché de quitter ce (juartier, où sont presque toutes mes connaissances et où j'ai la connnodité de vous faire plus souvent ma cour. Partout où je serai, ce sera pour moi l'objet le plus agréable, et de vous prouver de plus en plus, madame, le sincère respect et attachement avec lesquels j'ai l'honneur de vous être dévoué toute ma vie.
Stockholm , 6 juin 1753.
J'admire, madame, l'industrie des hommes, et je suis prêt à élever une statue à l'inventeur des postes, en recevant aujourd'hui votre lettre de Màcon, au fond d'une province de Suède, où je suis venu passer une quinzaine de jours dans des terres que je n'avais pas vues depuis vingt ans. Je trouve réellement admirable qu'on puisse se parler de si loin avec une certitude entière d'être entendu, et qu'au moyeu de cette merveilleuse invention, tous les vivants soient devenus le même peuple, ainsi que les anciens sont devenus nos contemporains par l'imprimerie. Vous pardonnerez cette réflexion assez commune à la joie extrême que j'ai eue de recevoir dans ma solitude une marque de votre souvenir, et de lire la belle lettre dont vous m'avez honoré. Elle est, madame, si pleine de vérité et de la meilleure philosophie, <]ue, loin de dissiper ce qu'il vous plaît appeler illusion dans mon attachement et dans mon adnnration pour vous, elle augmente et fortifie encore tous ces sentiments que personne n'a jamais mérités autant que vous, par la réunion de tout ce qui les inspire. J'espère que vous aurez trouvé, à votre retour à Paris, plus de satislactiou que vous n'y en avez attendu. H y a certainement beaucoup de faux airs dans ce pays-là, et une grande ivresse de toutes sortes de passions incommodes et insupportables pour ceux qui n'en ont aucune; mais il y a aussi de la raison pour ceux qui en ont , et des gens vraiment aimables, au milieu de tant d'autres qui n'en ont pas seulement l'apparence. Vous avez, madame, des amis d'un mérite si rare, si reconnu et si distingué, que Paris doit être pour vous un séjour délicieux. Les personnes dont l'attachement faible et passager a pu vous donner des sujets de plainte et de dégoût, seront pour vous comme si elles n'existaient point, si ce n'est qu'elles vous donneront peut-être de nouveaux sujets de consolation, supposé que vous en ayez besoin encore. Après cela, que votre santé soit bonne, et je m'imagine que vous ne regi'etterez plus la campagne, image de la simplicité et de l'innocence, qui ne peut pas avoir de {jrands attraits pour nous, qui ne sommes plus malheureusement ni simples ni innocents. D'ailleurs, madame, il me semble que l'intérêt que l'on prend
DE MADAME LA MARQUISE Dt DEFFAND. 175
à nous est une des sources les plus abondantes du bonheur, et en ce cas vous serez plus heureuse à Paris qu'en province. Vos amis seront plus à portée de vous marquer cet intérêt, vousmême vous en jouirez plus pleinement. Hélas! que ne suis-ie au nombre de ceux qui contribueront à vous faire connaître la vérité de ce que j'avance!
Ce que vous me faites l'honneur de me dire du cardinal de Tencin me fait beaucoup de plaisir; j'aime à en entendre dire du bien, par la reconnaissance que je conserve de l'amitié qu'il m'a toujours témoignée. S'il ne regrette pas le sacrifice qu'il a fait, il est sans doute heureux; s'il fait seulement semblant de ne le pas regretter, il jouit du moins de la considération que flonne cette indifférence apparente : celle qu'il avait acquise par sa retraite ne pouvait être altérée que par le repentir.
L'aventure de milord Hide m'a pénétré de douleur. J estimais infiniment ses talents et ses vertus ; j'aimais sa douceur, sa simplicité, sa modestie. C'était, en vérité, un homme d'un rare mérite et connue on en trouve peu dans le monde. Sa fin si tragique, si prématurée, m'a fait faire bien des réflexions sur le néant de tous les avantages de ce monde ; mais, sans un miracle de la grâce, ces avantages conservent pourtant toujours leur prix aux yeux de ceux qui les ont ou qui croient pouvoir lés acquérir. Je finis à regret celte lettre déjà si longue, et qui contient cependant si peu. Vous aurez quelque indulgence en faveur d'un pavs où il n'v a nul événement. Vous n'aurez pas, madame, cette plainte à faire dans celui où vous êtes; la fermentation y a été grande tout ce temps-ci : peut-être au moment que j'ai l'honneur de vous écrire , avez-vous déjà vu les plus remarquables changements ; tout, en effet, v est sujet, excepté mon tendre et respectueux attachement pour vous.
LE MÊME A LA MÊME
Stockholm, 24 août 1753.
La bonté f|ue vous avez, madame, d approuver et de louer même mes lettres, me fait, je l'avoue, un plaisir infini. J'ai toujours désiré de vous plaire, j'ai ambitionné votre suffrage, ([ue j'ai toujours vu dicté par le goût le plus sûr et le jugement le plus exquis; il ne pouvait donc me rien arriver qui me flattât
176 COHRESPONnA^CE COMPLETE
davantage, que deii recevoir l'assurance de votre propre Louche. Cependant il est vrai (jue ce bonheur a aussi ses peines. Je crains aujourd'hui de ne pas savoir cons(>rver ce que j'ai acquis; je ne suis point sûr de mon fait, je trendjle presque en vous écrivant. Malfjré cela, j'écrirai toujours, tant (\ue a'ous ne me détendrez pas bien expressément de vous offi-ir ces faibles marques de ma reconnaissance et du plaisir sensible que je ti'ouve à vous rendre hommajje.
Je vous ai paru plus philosophe dans ma dernière lettre que dans les précédentes, et vous en concluez, madame, que je commence à re^jretter un peu moins la France. Plût à Dieu que ce fût là le fondement de ma philosophie! Mais non, je suis encore bien loin d'être si raisonnable. Je regrette la France comme le jour même que j'en suis parti; et pour vous peindre au juste ma situation , la partie intellectuelle de mon âme (pardonnez ce terme de l'école!) est ici fort occupée à des objets même fort satisfaisants; mais la partie sensible serait réduite au néant, si elle n'existait pas sur le souvenir du passé. Je dois cependant vous avouer aussi que les liaisons d'amitié que j'ai eu le bonheur de former en France sont aujourd'hui celles qui m'affectent le plus : vous savez que ce sont celles qui souffrent le moins par Tabsence, et elles se fortifient même à mesure que les autres s'évanouissent. Je me flatte que cet aveu vous engagera à ne me point abandonner, à m' honorer de votre souvenir et de vos nouvelles, et à compter sur mon attachement, qui, en vérité, n'aura de bornes que celles de ma vie.
Votre goût pour Voltaire , que je connais et que je trouve fort juste, m'a fait souvent rej;retter, pendant tout ce temp!^ passé, de n'être pas à portée de causer avec vous sur les cruelles persécutions quil a essuyées. Je mandai, il y a huit jours, à M. le président Héuault ', qu'il avait été enlevé et conduit dans une forteresse du roi de Prusse. Cette nouvelle ne s'est pas trouvée vraie, et j'en suis enchanté ; nous aurions perdu toutes les bonnes choses qu'il nous donnera sans doute, s'il conserve sa liberté. Le voilà guéri de la folie d'avoir des cordons et des clefs de chambellan, de souper avec les rois et de se croire un seigneur de leur cour; il saura apprécier aujourd'hui la tranquillité et le bonheur d'un homme de lettres, et ses ouvrages n'en vaudront que mieux. Je vous supplie, madame, de m<;
1 On trouve »inc Icltrc di* M. Silipffcr an président Ilénaidt, datée du 15 mai 1753, dans les Mémoire du duc de Luynes, t. XII, p. 465. (L.)
dire quelles nouvelles vous en avez à présent : écrivez-moi seulement deux mots, afin que je sois autorisé à vous faire réponse. Je désire vivement que notre correspondance soit un peu ])lus animée. Je n'ose cependant pas donner le ton, c'est à moi à le recevoir; mais la conversation ne lan{juira pas j)ar ma faute, si tant est que vous me permettiez d'en avoir une suivie avec vous.
Vos affaires publiques m'affligent beaucoup. J'aime la .«jloire de la France ; mon amour jiour la nation me fait penser souvent que je suis Français, et je souffre d'entendre les raisonnements que l'on fait sur tout ce qui se passe chez vous. Ou l'autorité royale est respectée en France, ou elle ne l'est pas : si elle l'est, qu'on l'enq)loie à rétablir les anciennes formes, ou à en établir de nouvelles qui soient reçues. Si, au contraire, l'autorité royale est bornée par des lois et par des usages, qu'elle se contente donc de les observer ; la France n'en sera ni moins puissante, ni son roi moins considéré en Europe. Adieu, madame. Je vous aime, vous respecte et vous suis attaché j)lus que personne au monde.