‹ Correspondance complète de la marquise Du Deffand avec ses amisChapitre 4 sur 52 · L XXXVI MADAME DU DEFFA>'D · texte numérisé non relu

L XXXVI MADAME DU DEFFA>'D

et surtout à la vertu simple et tendre d'Alzire, nie console bien de toutes les criti(iues de la petite ville qui est à quatre lieues de Paris, à cin(j cents lieues du bon {joi'it, et ipi'on appelle la Cour.

" Je ferai ce (pic je pourrai assiireineut pour rendre Gusuian plus tolerable. Je ne veux point me justifier sur un rôle qui vous déplaît ; mais Grandval ne m'a-t-il pas fait aussi un peu de tort? n'a-t-il pas outré le caractère? n'a-t-il pas rendu féroce ce (pie je n'ai préfendu peindre que sévère?

" Vous pensâtes, dites-vous, dès les premiers vers, que Gusman ferait pendre son père. Eli! madame, le premier vers qu'il dit est celui-ci :

Quand vous priez un fils, soi{;neur, vous commandez.

N'a-t-il pas l'autorité de tous les vice-rois du Pérou, et cette inflexibilité ne peut-elle pas s'accorder avec les sentiments d'un fils? Sylla et Marius aimaient leur père.

» Enfin la pièce est fondée sur le cbangement de son cœur. Et si le cœur était doux, tendre, compatissant au premier acte, ([u'aurait-on fait au dernier?

" Permettez-moi de vous parler plus positivement sur Pope. Vous me dites que l'amour social fait que tout ce qui est, est bien. Premièrement, ce n'est point ce qu'il nomme amour social (très-mal à propos) qui est chez lui le fondement et la preuve de l'ordi-e de l'univers. Tout ce qui est, est bien, parce qu'un être infiniment sage en est l'auteur; et c'est l'objet de la première épître. Ensuite il appelle amour social, dans l'épître dernière , cette providence bienfaisante par laquelle les animaux servent de subsistance les uns aux autres. Milord Shattesbury, qui le premier a établi une pai-tie de ce système, prétendait avec raison que Dieu avait donné à l'homme l'amour de lui-même pour l'enyager à conserver son être; et Y amour social, c'est-à-dire un instinct très-subordonné à l'amour-propre , et qui se joint à ce grand ressort, est le fondement de la société.

" Mais il est bien étrange d'imputer à je ne sais quel amour social dans Dieu , cette fureur irrésistible avec lacpielle toutes les espèces d'animaux .sont portées à s'entre-dévorer. Il paraît du dessein à cela, d'accord; mais c'est un dessein qui assurément ne peut être appelé amour.

" Tout l'ouvrage de Pope fourmille de pareilles obscurités ; il y a cent éclairs admirables qui percent à tout moment cette nuit, et votre imagination brillante doit les aimer : ce qui est beau et lumineux est votre élément. Ne craignez point de faire la disserteuse, ne rougissez point de joindre aux grâces de votre personne la force de votre esprit; faites des nœuds avec les autres femmes; mais parlez-moi raison.

« Je vous supplie, madame, de me ménager les bontés de M. le président Hénault; c'est l'esprit le plus adroit et le jdus aimable que j'aie jamais connu. Mille respects et un éternel attachement.

CVst le 18 mars que commence entre Voltaire et madame du Defïand la véritable correspondance, celle où ils raisonnent ensemble, honneur que Voltaire faisait à peu de personnes.

SA VIE, SON SALON, SES AMIS, SES LETTRES, lxxxvii

Le 11 novembre 1738, Voltaire écrit de Gii^ey à M. de Formont :

KiVous voyez sans cloute souvent madame du Defrand; elle m'oublie, comme de raison, et moi, je me souviens toujours d'elle ; j'en ferai une ingrate; je lui serai toujours attache. "

De Bruxelles, iladi^esse, le 1" avril 1740, à ce memeFormont, ces'vers , ([ui ont l'agilité et la gaieté mélancolique de l'alouette :

Vous voilà dans l'heureux pays

Des belles et des beaux esprits , '

Des bagatelles renaissantes,

Des bons et des mauvais écrits.

Vous entendez, les vendredis,

Ces clameurs lojigues et touchantes

Dont le Maure enchante Paris.

Des soupers avec gens choisis ;

De vos jours , files par les Ris,

Finissent les heures charmantes ;

Mais ce qui vaut assurément

Rien mieux qu'une pièce nouvelle

Et que le souper le plus grand,

Vous vivez avec du Detfand.

Le reste est un amusement :

Le vrai bonheur est auprès d'elle.

Le 20 août 1740, c'est au président Ilénault que Voltaire s'adresse :

« Si madame du Deffand et les personnes avec lesquelles vous vivez daignaient se souvenir que j'existe, je vous supplierais de leur jirèsenter mes respects. »

Le 3 mars 1741 , c'est au tour de Formont :

Formont! vous et du DeflFand, C'est-à-dire les agréments , L'esprit, les bons mots, l'éloquence, Et vous, plaisiis qui valez tout.

Plaisirs, je vous suivis par goût, Et les Newton i)ar conqilaisance.

Cette lettre finit ainsi :

" Une de vos conversations avec madame du Deffand vaut mieux que tout ce qui est à la chambre syndicale des libraires.

>i Madame du Cliàtelet vous fait mille compliments. Elle sait tout ce <pie vous valez, tout comme madame du Deffand. Ce sont deux fenunes bien aimables que ces deux feuunes-là. Adieu, mon cher ami '. "

* La Préface de la Correspondance inédile de madame du Deffand , Michel LévVî 18.59, 2 vol., p. XXIV, dé.'^i{|ne à tort cette lettre couime aciiesséc au président Ilénault.

i.xxxviii MADAME FM DEIFAM».

Le 6 juillet 1745, c'est le président Ilénault qui flisparait sous une avalanche de fleurs épistolaires. Cette caressante épilrc du félin Voltaire finit ainsi :

•< Je rotoiinie à Champs dans l'instant. J'v vais retrouver madame du Detland et di.s|)iiter même avec elle à (jni vous aime le plus. Mais save/voiis avec (jnellc impatience vous êtes attendu? Vous êtes aimé comme Louis XV. Vdic, xiivc , i>eni. »

Le 10 septembre enfin, Voltaire, qui le i avait écrit à l'ahbé de Voisenon, «pi'il appelle sans façon u mon cher abbé Greluclion », et auquel il envoie sans façon également ses respects pour madame (te Voisenon (c'est-à-dire madame Favart), — une relation {gaillarde et comique des doubles couches qui avaient fait madame du Chàtclcl mère d'une petite fille et lui père de Catilina, — Voltaire, les yeux noyés de larmes, apprenait à madame du Deffand la mort subite de madame du Chàtelet.

10 septemijie 1749.

« Je viens (le voir mourir, madame, une amie de vingt ans', (jui vous aimait véritablement, et qui me parlait, deux jours avant cette mort funeste, (lu plaisir qu'elle aurait de vous voir à Paris à son premier voyape. J'avais prié M. le président Ilénault de vous instruire d'un accouchement qui avait ])aru si singulier et si heureux : il y avait un grand article pour vous dans ma lettre; madame du Chàtelet m'avait recommandé de vous écrire, et j'avais cru remplir mon devoir eu écrivant à M. le président Ilénault. Cette malheureuse |)efite fille dont elle était accouchée, et qui a causé sa mort, ne m'intéressait pas assez. Hélas! madame, nous avions tourné cet événement en plaisanterie; et c'est sur ce malheureux ton (pie j'avais écrit pav son ordre à ses amis. Si (piclque chose pouvait augmenter l'état horrible où je suis, ce serait d'avoir pris avec gaieté une aventure dont la suite empoisonne le reste de ma vie misérable. Je ne vous ai point écrit pour ses conclues, et je vous annonce sa mort. C'est à la sensibilité de votre cœur que j'ai recours dans le désespoir oii je suis. On m'entraîne à Cirey avec M. du Chàtelet. De là je reviens à l'aris sans savoir ce que je deviendrai, et espérant bient('Jt la rejoindre. SoulHez qu'en arrivant j'aie la douloureuse consolation de vous parler d'elle, et de pleurer à vos pieds une femme qui, avec ses faiblesses, avait une ànie respectable. "

iMais c'est le moment de clore notre revue rétrospective des relations de Voltaire avec madame du Deffand. Un peu ralenties par son voyage et ses mésaventures de Prusse , cette correspondance si intéressante reprendra liientôt son cours périodique pour ne plus s'arrêter. Et ce sera un cui'ieux spectacle que cette partie d'esprit jouée par des partenaires pour lesquels l'escrime épistolaire n"a pas

^ Madame la maïquise du Chàtelet.

SA VIE, SON SALON, SES AMIS, SES LETTHES. i.xxxix

de secrets. Nous v verrons Voltaire, toujours souple, insinuant, envelopper son amie, devenue maîtresse du salon dominateur de Paris et l'hôtesse respectée de toute TEurope illustre, des cajoleries les plus captieuses et les plus intéressées, et faille patte de velours aux coups de griffe qui échappent parfois à l'irascihle et sai'donique douairière, du fond de son sceptique tonneau. De son côté, madame du Deffand, justement fière d'un commerce qui pique sa curiosité en flattant son amour-propre , panse avec un art tout féminin les égratignui'es qu'elle a faites, et devient pour Voltaire perdu dans la solitude hruvantedeFemev, et qui s'y ennuie parfois à la façon de Charles-Quint au monastère de Saint-Just, lécho spirituel de sa gloii-e et de son influence. Voltaire se dédommage d'ailleins avec le hilieux d'Alenibert de sa contrainte vis-à-vis d'une femme qu'il n'est pas prudent de contredire ou de froisser, et il pardonne, en échange de l'admiration quelle conserve pour lui, le peu de cas que madame du Deffand fait de ce qu'elle appelle « sa livrée » . Celle-ci à son tour sacrifie avec un malin plaisir, quand elle en trouve l'occasion , son trop fécond et trop politique correspondant aux susceptibilités nationales de Walpole , aux mécontentements de Chanteloup et aux rancîmes d'un goût difficile et qui n'est pas toujours satisfait. Rien de plus amusant que cette palinodie mutuelle, que cette trahison réciproque, dont l'innocente perfidie n'enlève rien d'ailleurs de part et d'autre à l'estime fondamentale, et par laquelle, au gré de leur passion ou de leur intérêt, deux esprits également satiriques se dédommagent de la monotonie complimenteuse d'une correspondance où Voltaire passe sa vie à se dire aveugle , pour faire sa cour à madame du Deffand qui l'est devenue, et où celle-ci passe son temps à l'appeler sans le désirer, et à l'aduler tout en l'appréciant à son juste prix, et en séparant, dans son (euvre si mêlée et parfois si hâtive, le bon grain de l'ivraie avec une inexorable clairvoyance. C'est la sérénade de DonJuan.^ dont des rires goguenards accompagnent à l'orchestre la mensongère fadeur.

Nous ne nous occuperons plus de Voltaire, maintenant soigneusement mis à son plan et à son rang, dans les relations de madame du Deffand. Mais nous ne saurions laisser passer sans en dii'e quelques mots la femme savante, spirituelle, galante, qui fut pendant vingt-cinq ans la compagne despotique et adorée de la vie du grand homme, madame du Chàtelet.

MADAME DU DEFFAND

Ce fut la seconde ennemie intime (le madame du Deffand, qui on{juise d'oi-aison funèljre, lui a consacré un Po?-^7-ai7trune justesse implacable et d'une cruelle malignité, digne pendant de ce peu charitable chef-d'œuvre, le portrait de madame de Ghaulnes. Ma- <lame du Ghàtelet était à la fois trop pédante et trop frivole , trop positive et trop enthousiaste, elle avait trop de tempérament et de roman pour plaire à madame du Deffand, nature aiguë que le moindre excès irrite et que le moindre ridicule agace. Elle avait, pour dire un mot de cette géométrie (jiii tint dans sa vie presque autant de place que l'amour, ti'op d'angles pour s'accorder avec un esprit et un caractère également anguleux. Leur rencontre produisait l'effet du choc de deux scies. Il en jaillissait des grincements et des étincelles. Madame du Deffand et madame du Ghàtelet, trop antipathiques pour se lier, trop habiles pour rompie, se détestaient donc cordialement et vécui'ent toujoui's sur ce pied à la fois caressant et menaçant d'une sourde et gracieuse hostilité, d'une paix armée. Madame du Deffand devait l'enfreindre la première par ce Porlrait venimeux qu'elle se gai'da bien d'avouer. Madame du Ghàtelet, aidée par Voltaire , eût pu lui riposter avec les mêmes armes. La mort l'en empêcha, mais on peut dire, sans la calomnier, que l'intention ne lui en manqua pas; quoiqu'elle soit morte , selon Voltaii'e , au moment où elle se félicitait de voir bientôt à Paris celle à qui elle envoyait, comme une sorte de défi , la nouvelle d'un accouchement inespéré.

Quoi qu'il en soit, il est cui'ieux d'étudier un moment cette singulière liaison de deux rivales d'esprit s'embrassant pour s'étouffer, et se déchirant tout bas, tout en se complimentant tout haut.

Madame du Defflnid, dans sa Correspondance , en parle avec ces tournui'es si gracieusement insolentes, familières aux haines féminines. Elle ne l'appelle jamais que la du Châtelet; si elle la plaint des algai\ides de Voltaire, c'est avec des soupirs moqueurs qui ressemblent à des rires étouffés. « La du Ghàtelet doit être " dans une belle inquiétude ^ » " La du Ghàtelet devrait bien faire » mettre dans le bail des maisons qu'elle loue la clause des folies )) de Voltaire*. )) Tout la crispe dans la belle Emilie, même les

> P. 64 de notre t. I^'-.

- C'est le piésidetit (jui dit cela (p. 59), mais parce que vivant dans l'inti-

SA VIE, SON SALON, SES AMIS, SES LETTRES. xci

torts les plus innocents, comme crari'iver trop tard au spectacle.

« Madame du Châtelet, écrit le président Hénault le 12 juillet, était hier à la Comédie avec madame de Luxembourg. Il ne faut pas trouver mauvais qu'elle arrive tard ordinairement, puisqu'elle manqua hier les deux tiers du premier acte ^ »

Nous croyons avoir peint au vrai les sentiments de madame du Deffand pour madame du Châtelet et le caractère de leur amitié. Il ne nous est donc pas possible d'ajouter grande foi au récit scabreux que nous trouvons dans une publication faite d'après un manuscrit dont nous n'avons aucune raison de contester l'authenticité. Ce manuscrit contient les souvenirs personnels d'un valet de chambre, seci'étaire de Voltaire, qui avait appartenu, en qualité de maître d'hôtel, à madame du Châtelet. Remai-quons d'abord que nous avons affaire à un valet de chambre, ce qui constitue un historien très-inférieur, quoi qu'on en dise, et à un valet de cliam- ])re congédié ou ayant pris son congé <i à la suite d'une injustice criante de madame du Châtelet » , dont le souvenir a pu parfiiitement dégénérer en rancune. Enfin son récit est plus malin par ce (pi'il suppose et voudrait qu'on crût que par ce qu'il dit. En somme i! s'agit d'ime partie entre femmes, d'un pique-nique au caljaret de la Maison roiicje à Chaillot.

« Ces dames, dit le narrateur, qui place la scène vers 1747, étaient mesdames la marquise du Châtelet, la marquise de Meuse, la duchesse de Boufflers, madame du Deffand, madame de Graffigny et madame de la Popelinière. Elles avaient passé une jtartie de la soirée à la promenade au bois de Boulogne; en arrivant au rendez-vous, connue il faisait trèschaud, elles se déshabillèrent à leur aise et très à la légère. Elles voulaient sans doute é])rouver l'eflétqnc produiraient leurs charmes sur leurs premiers laquais -. «

Ici j'arrête court le narrateur, et je lui dis : Vous êtes laquais, monsieur Josse , et par votre première anecdote vous nous avez appris que poiu' les grandes dames du temps un laquais n'était pas LUI homme. Si madame du Châtelet a pu vous faire remplir d'eau sa baignoire sans daigner en troubler la transpai^ence , si elle a sans façon changé de chemise devant vous, elle a bien pu en juillet, après une promenade au bois de Boulogne, se déboutonner un

mité de madame du Deffuid et nu fait de toutes ses habitudes, il dit machinalement ce qu'elle aurait dit.

* Voir notre t. I"^"", p. 46.

- Voltaire et madame <hi Châtelet, re'vélat'tons d'un serviteur attaché a leurs personnes. Dentu , 1863, p. 19, 20.

xcii MADAME DU DEFFAiSD.

peu. Votre récit ne prouve pas autre chose; car les insinuations gaillardes de la fin sont sans preuve, et par suite ralonniieuses.

!Nous ajouterons qu'en 1747 madame du Deffand avait- au moins ein((uante ans, et que si à cet âge on peut encore aimer la gaieté et l'esprit, on doit être fort revenu de la bagatelle. Madame du Deffand avoue elle-même en être revenue vers l'âge de quarante ans.

Elle écrivait à Walpole, le 8 février 1778 :

« Mais vous avez raison de vous étonner qu'à mon âge mon » âme ne vieillisse point ; elle a les mêmes besoins qu'elle avait "à cincpiante ans, et môme à quarante; elle était dès lors très- » dégagée de ces sortes d'impressions des sens dont M. de Crébillon » a été un si vilain peintre, d Une autre raison (jui nous semble décisive, c'est qu'en admettant que madame du Deffand fût demeurée vicieuse au point de se donner en spectacle à des laquais, elle n'eût pas consenti à rendre madame du Châtelet complice et témoin de son avilissement. Ces deux dames ne s'aimaient pas assez et se craignaient trop pour se déshonorer ensemble.

Par tous ces motifs, la prétendue orgie de Chaillot, sauf dans ses détails innocents, nous parait devoir être jetée au tas d'ordures où l'historien peut fouiller, mais où le pamphlétaire seul remplit sa hotte.

Nous renvoyons maintenant le lecteur , suffisamment édifié sur ce que durent être les rapports de madame du Châtelet et de madame du Deffand, à ce fameux j)ortrail dune verve et d'une malice vraiment diaboliques , dont le texte est ti^onqué dans toutes les éditions des Lettres, et dont nous donnons à V Appendice la véritable version collationnée soigneusement d'après Grimm et Boisjourdain. 11 fera bien aussi de relire, car on trouve toujours une saveur nouvelle à ces piquants commérages , cette Correspondance d'Anet où madame de Staal , une observatrice et ime médisante de la même famille mtellectuelle que madame du Deffand, égoïste, ennuyée, raffinée comme elle, ne vivait plus que par esprit de curiosité, et ne riait guère que par esprit de vengeance. 11 faut voir comme elle accommode le couple héroïcocomique et tragico-galant qui débarque à Anet avec le Comte de Bonrsovffle et les Eléments de Aewton dans son bagage. 11 faut voir comme elle met en scène le pauvre Voltaire, tour à tour épris et impatient d'une fantasque tvrannie, tour à tour portant au ciel son Emilie ou l'envoyant au diable , et celle-ci accaparant toutes les tables de la maison , passant tous les jours , de peur de les perdre ,

SA VIE, SON SALON, SES AMIS, SES LF:TTRES. xr:m

la revue de ses Principes , fantasque sur la scène , hargneuse au jeu, et plus froissée dans son exactitude que dans sa mignardise par les plis de ses matelas , se plaignant de leur irrégularité plus encore ({ue de leur dureté. A voir si fidèlement et si heureusement traduite la haine de madame du Defîand pour cette célèbre et bizarre personne , à voir si implacablement saisies les moindi^es occasions de ridicule , on sent que non-seulement madame de Staal partageait ses nerveuses et jalouses rancunes, mais encore se faisait un mérite à ses yeux de les exagérer, et pour ainsi dire, la vengeait jusquà la satiété, et l'enivrait de malice.

C'est par cette admirable correspondance de madame de Staal , naturelle comme une conversation, animée comme une comédie, qui, au dire de madame de Rémusat , dédommagea les lecteurs de 1 809 de leur inutile attente de ces lettres de madame du Deffand qui paraît à peine sur la scène , occupée par ses amis et ses doubknes, et y brille surtout par son absence ; c'est par cette correspondance que nous nous faisons une idée définitive de ce commerce orageux, susceptible, jaloux et cependant charmant, qu'on maudissait tous les jours et qu'on ne pouvait quitter, de cette aimable enfin et insupportable tyrannie de madame du Deffand. Par son art coquet de se faire prier , par sa souplesse à se dérober à des invitations qu'elle désire , par les apparentes infidélités dont elle ranime et irrite le goût de la duchesse du Maine pour elle , par les impérieuses avances faites d'un côté, les conditions égoïstes faites de l'autre, on sent que madame du Deffand et madame du 3Iaine ne peuvent pas se passer l'une de l'autre, tout en désirant s'en passer. On sent que madame du Deffand , de plus en plus ennuyée , de plus en plus exigeante , ne reste que pour recueillir l'héritage qu'elle a si longtemps préparé , et qui réalisera la seule ambition à laquelle elle se rattache encore pour donner de l'intérêt à sa vie, celle de la domination dans la liberté, celle d'un salon qu'elle gouvernera, après avoir si longtemps régné dans celui des autres. On y prend aussi de la vivacité d esprit, de la finesse d'observation, de l'art inné de style, qui sont les qualités de madame de Staal, une idée plus haute que celle qu'en donnent ses autres lettres et même ses Mémoires. On comprend aisément qu'une personne si clairvovante et si difficile n'ait pu être ni trompée ni heureuse, ni aimée ni aimable, en dépit des feux un peu fictifs des Dacier et des Ghaulieu. On voit nette-

xciv MADAME DU DEFFAND.

ment le défaut secret , la plaie profonde de ces âmes sans chaleur et sans foi, gangrenées par une expérience précoce. On admire trop, en la lisant, l'esprit de madame de Staal, pour estimer son caractère; et il faut le dire, c'est aussi l'impression que laissent plus d'une fois les lettres de madame du Deffand , et le châtiment de ce talent, pareil à un beau fruit dont le doute, comme im ver, a rongé et aigri la saveur.

Nous trouvons d'abord , à la date du 7 juin (1747 ?) une lettre de madame la duchesse du Maine , contenant une sorte de mise en demeure, iVultiniatum bienveillant, adressé à madame du Deffand , coupable de retarder sa visite à Sceaux et de s'oublier dans la Capoue de l'hospitalité de la duchesse de Luynes.

u Je roiiipreiKls que madame de Luynes trouve votre eompagnie assez agréable pour avoir désiré de vous {farder plus lonfjteujps auprès d'elle; mais je me flatte «pie vous n'avez pas oublié la parole que tous m'aviez «lonnée de n'être que huit jours à votre vovafjc, et que les deux que vous n'avez pu refuser à madame de Luynes ne seront suivis d'aucun autre délai. Je suis fort aise qu'elle se souvienne de moi ; mais, à vous dire le vrai, une amitié métapliysicpie n'est j)as d'usaye en ce monde-ci, et doit être réservée pour les purs esprits ' . »

De son côté , madame de Staal prévient madame du Deffand que ses excuses « et ses galanteries coïncidant fâcheusement avec un accès de frayeur du tonnerre , dont la duchesse du Maine daigne avoir peur, n'ont pas été bien reçues * » . Madame de Staal ajoute « qu'elle aime passionnément » les lettres de madame du Deffand, et comme sans doute la duchesse partage ce goût, elle l'engage à lui écrire.

Dans la correspondance fort active qui suit cette déclaration , et par laquelle madame de Staal cherche à tromper la déception de l'absence de sa digne amie , il est question pour la première fois de l'installation de madame du Deffand à Saint-Joseph.

« Je suis transpoiiée de joie que vous vous soyez réconciliée avec votre appartement de Saint-Joseph. Je ne craignais rien tant que votre déplaisance dans un lieu que vous n'amiez pu aisément abandonner. Il est fâcheux qu'il vous en coûte tant, mais rien n'est si nécessaire, surtout quand on est beaucoup chez soi, que d'y être commodément et agréablement. »

C'est la première fois qu'il est question de cette nouvelle installation . C'est donc en 1 747 que madame du Deffand , fidèle à l'usage du

1 Voir notre t. I^r, p. 82.

2 IbUL, p. 83.

SA VIE, SON SALON, SES AMIS, SES LETTRES. xcv

temps , qui ouvrait à des veuves de qualité (parfois A'^euves du vivant de leur mari), l'asile de la partie profane de certains couvents, où une femme habile et répandue pouvait, à peu de frais , jouir à son gré des agréments de la retraite ou de ceux de la société, que madame du Deffand , disons-nous , s'établit au couvent de Saint- Josepli. C'était im refuge déjà connu par le choix d'autres hôtes célèbres. Jladame de IMontespan , fondatrice et protectrice de cette pieuse maison , venait de temps en temps , sous le règne précédent , essayer d'y oublier Louis XIV et d'y songer à Dieu. C'est encore là que le Prétendant, le dernier des Stuarts, était venu abriter pendant trois ans sa vie aventiu-euse et romanesque. Il v avait toute une légende sur ce séjour, aux souvenirs encore vivants, d'un prince proscrit , enfermé le matin chez madame de Vassé , prenant à midi, auditeur secret, spectateur invisible, part, dans la ruelle de mademoiselle Ferrand , aux conversations d'un réduit à la mode, dont les nouvelles, les bons mots, instruisaient et amusaient sa réclusion, et qui le soir allait oublier dans les bi\is de la spirituelle et de la généi^euse princesse de Tabnont, autre locataii'e de Saint-Joseph, courtisane du malheur, le trône et l'exil.

Le couvent de Saint-Joseph , rue Saint-Dominique , est aujourd'hui l'hôtel du ministère de la gueiTc. Madame du Deffand logeait dans la partie gauche du bâtiment , voisine de l'hôtel de Brienne , actuellement l'hôtel du ministre, et elle y donnait déjà, aux lueurs d'un foyer dont la cheminée portait encore l'écusson accolé des Mortemart et des ]\Iontespan , des soupers du hmdi bientôt fort recherchés, et dont le bruit, plus que l'odeur, allait attirer la visite de la future madame de Genlis , autre habitante du couvent , où elle occupait, sous le nom de comtesse de Lancy, avec sa mère, un appartement dans l'intérieur, qu'elle ne devait quitter que pour le Palais-Royal.

Madame du Deffand , en IT^T , fit connaissance de la duchesse de Modène, la spirituelle, bizarre et galante fille du Régent, et cette nouvelle conquête de sa grâce et de son esprit lui attira les premiers ombrages de Faîtière duchesse du Maine, qui ne souffrait pas volontiers de partage. Ce nuage amassé sur les relations de madame du Deffand avec Sceaux aurait pu devenir une tempête , sans l'art que madame du Deffand mit toujours à conjurer un éclat, et sans la mort, qui devait bientôt la débarrasser de la servitude de l'habitude et de la reconnaissance.

On sent à tout moment, dans cette correspondance de madame de Staal et de madame du Deffand, la trace de ce commun ennui

xcvi MADAME DC DEl FA>"D.

qui les poussait l'une et Taulre aux analyses les plus subtiles et à une sorte de débauche de spéculation.

« Je vous fais pointant j;r;kc de ma métaphysique. Pour répontho sur cet article, il faudrait <pie je susse plus nettement ce que vous entendez par : nature, et par : démontrer. Ce qui sert de princij)e et de réyle de conduite n'est |)as an rang des choses démontrées, à ce (ju'il me semble, et n'en est pas moins d usaye*. «

La politi(pie même n'est pas un champ rései'vé pour ces activités intellectuelles dont l'inquiétude dévore tout.

« Ce que vous me dites de l'état monaichique et républicain est excellent, et me donnerait matière de jaser; mais il faut que je sois eu bas, et me voila eu haut ^.

» Que j'amai de joie dv v'ous revoir, ma reine ! (jne de choses nous aurons à nous ilire ! Je ne vois encore rien sur la forme du {fouveruement ; mais je pense, connue vous, que le pire des états est l'état populaire '. »

De toutes ces réflexions, observations, spéculations, se dégage une philosophie pratique dont les axiomes deviendront la règle de conduite de madame du DefFand et le secret de son futur empire, A ce titre ils méritent d'être cités. On pourra voir quelle sagesse peut sortir d'un excès d'expérience.

« Vous avez trouvé le vrai secret pour conserver ses amis : passer tout et ne rien prétendre. Toute belle et bonne qu'est votre philosoplne, si en vous détachant des autres vous n'eu tenez que plus fortement à vous, vous n'y gagnez rien. Pour être bien en repos, il faut ne se soucier gucie ni de soi ui des autres ; je crois que cela n est pas tout à fait impossible, et dans le train où vous y êtes, peut-être y arriverez-vous '. " Je ne me suis point ennuyée ici; ce sont les intervalles de plaisir (|iu font l'ennui; dès qu'on y est accoutumé, ou ne le sent plus. Vous le prouvez. Cet exenq)le est bien fort de votre part; car c'était en eiFet votre poison. Si j'ai bien dit sur l'extension des grands, vous avez encore mieux répondu. Entassons-nous, replions-nous sur nous-mênu's, vous n y perdiez rien du côté de l'esprit; en lui donnant moins de <'hamp, il n'en a que plus <le force; le feu et les grâces du vôtre ne rabaiuloiuieront jamais. Ce que vous dites sur les gens vifs, abondants, pétulants, est exquis, et votre lettre est charmante ^.

» Moquons-nous des autres, et qu'ils se moquent de nous. C'est bien {■AÏi de toutes parts ". "

1 Voir notre t. I", p. 92.

« Ibid., p. 109.

a Ibld.^Y- HO.

^ Ibid., p. 100.

5 Ibid., p. 103,104.

6 Ibid., p. 92.

SA VIE, SON SALO.N, SES AMIS, SES LETTRES. xr.vii

Il est dans cette correspondance souvent question , avons-nous dit, de l'appartement de Saint-Joseph :

« Je suis ravie ((ue vous soyez, plus tranquille pour votre appartement; je voudrais bien plus encore rpie vous le fussiez snr votre santé '. >•

« Je snis fâchée des embarras que vous donne votre logement; je ue sais pouitaut pas s'il ne vaut pas niienx s'iui])atienter quelquefois que de n'avoir aucun sentiment. Vous n'aurez votre tapissier que lorsaue nous serons arrivés"... »

Enfin, il y est aussi souvent question du président Hénault, qui trouve toutes sortes de jolies excuses pour se dispenser de conduire à Sceaux madame du Deffand, obligée de se rejeter sur la complaisance de 31. de Lassay , qu'amèneront forcément les couches de madame de la Guiche^. On y sent le déclin, de plus en plus tiède, de cette dernière passion qui n'a jamais été bien chaude, qui l'a même été si peu que madame du Dc^ffand , quand elle passera la revue de ses faiblesses, ne lui fera pas l'honneur de s'en repentir.

Nous arrivons enfin à 1750, date de l'entière émancipation de madame du Deffand, date de la première période, du premier épanouissement du salon de Saint-Joseph et de son inlluence.

Le 24 juin 1750, à quatre heures du matin, mourut à Paris M. du Deffand, âgé de soixante-deux ans. Il avait fort peu vécu avec sa femme , dont il avait en vain essayé de faire la conquête , et dont il avait été séparé par justice. Elle n'avait pas eu la force de le haïr et s'était arrêtée, pour lui, à l'indifférence. Aussi ne fit-elle aucune difficulté d'obéir à la suprême convenance qui les rappi-ocha un moment avant de se quitter pour jamais. Elle alla le voir à son lit de mort, lui pardonnant plus volontiers, sans doute, de n'avoir pu l'aimer, que lui-même de n'avoir pu lui plaire *.

Ses reprises , d'après son contrat de mariage , ne dépassaient pas cent mille francs *. Cette dot , augmentée de quatre mille livres de rente, le{js de sa grand'mère , de ses six mille livres sur la Ville, petits profils de ses relations avec madame d'Averne, lui constituaient

' Voir noue t. I^"", p. 94.

^ Jbid.,p. 112, 113.

3 Ilnd., p. 95, 97, 101, 104.

^ C'est de lui sans doute qu'elle disait : « Qu'il était aux petits soiuà pour déplaire. »

° Préface de l'édition de 1812.

icviii MADAME DU DEFFAND.

un revenu qui , habilement ménafjé , lui assvn-ait une aisance indépendante. ]Nous ne savt)n,s ce que la mort de son mari ajoutait à cette fortune, qui, dans les derniers temps, selon le président Hénault , s'élevait à environ viii{;t mille livres de rente. I.c calcul est au-dessous de la vérité, car plus tard , dans une lettre à Walpole , écrite, il est vrai, pour repousser de généreuse.s offres de service, madame du Deffand évalue son revenu à trente-trois mille livres. Il est vrai quelle en avait converti une partie en via^jcr, ce qui pouvait rau{jmenter. Quoi qu'il en soit , il ne s'était accru ostensiblement, depuis 17G3, que de sa pension de la Reine, soit six mille livies.

Ces recherches ont leur importance pour un l)io{jraphe jaloux de réunir tous les éléments d'une situation matérielle, toujours si influente sur l'étatmoral. Nous ne les avons pas évitées, sans voidoir en tirer d'autre conséquence pour le moment que celle-ci : à savoir, qu'en 1750, madame du Deftànd, libre de tout lien conjug;al, ouvre définitivement ce salon modeste et recherché.

« La médiocrité de sa fortune ne rendit pas .sa maison .solitaire. IJicntôt, dit le président , il s'y rassembla la meillciue compafjnic et la |iliis brillante, et tout s'y assujettissait à elle. Son cœur noble, droit et géuercux, s'occupait sans cesse d'être utile et en iina{;inait les movens. Combien de personnes, et de personnes considérables, |)ourraient le dire '! »

Madame du Deffand se faisait maîtresse de maison dans les meilleures conditions, non-seulement matérielles, mais physiques et morales, pour réussir.

Son mari était mort. îMadame de Staal, un jour après lui, (25 juin 1750), quittait cette teiTC où elle s'était tant ennuyée, pour aller s'ennuyer au ciel, si le ciel peut être fait pour une personne si .spirituelle et si difficile à amuser. Le président Ilénault allait en août 1753, {jriice au crédit de madame de Luynes et à la faveur de la Reine, avoir pour rien la charge de surintendant de sa maison, que M. IJeiniard de Goubert avait achetée cent mille écus, et il allait se conceiatrer tout entier dans ces devoirs et ces plaisirs de courtisan si commodes à sa nature. Le petit salon de Marie Leczinska , ses conversations intimes et familières , son cavagnol, les petits vers, allaient absorber les loisirs de cet homme si occupé d'être aimable. Grâce à cette désertion, à cette infidélité à l'amiable, le groupe réuni chez madame du Deffand échappait à la gêne et à l'ennui d'une influence prépondérante ; le paresseux ' Mémoires du président Hénaidt.

SA VIE, SOM SALON, SES AMIS, SES LETTRES. xcix

épicurien Forment, qui s'obstinait de plus en plus clans une souriante indifférence; le froid et distrait Pont-de-Veyle , obligé d'ail leurs de se partager entre le prince de Conti et madame du Deffand, n'étaient faits pour porter ombrage à personne. La mort de Ja duchesse du Maine (23 janvier 1753) allait dénouer le dernier lien étranger et fermer l'hospitalité de Sceaux , dont madame du Deffand ne pouvait plus supporter les charges, dans les derniers temps, qu'en v associant d'Alembert. Bref, on le voit, madame du Deffand, de 1750 à 1754, se trouva dans les meilleures conditions pour abdiquer les coquetteries et les ambitions de son sexe, et se contenter de cette dernière royauté , retraite des femmes supérieures, la royauté de l'esprit. Une observation faite avec la franchise un peu crue que les mœurs du temps permettaient au langage de l'amitié, achève de nous fixer sur l'état moral de madame du Deffand, toujours chez elle fort dépendant du physique, et nous la montre jouissant à propos du bienfait de cet équilibre, si tardif chez la femme, de l'intelligence et des sens.

« Je suis très-aise, lui écrit le comte des Alleurs, le 17 avril 1749, que vous soyez quitte de ce vilain temps critique. Quand vous n'y auriez gagné que de n'être plus assujettie à ces diètes outrées, ce sei-ait beaucoup; et si votre santé est déjà uieillcnre après les grands dangers passés, vous devez vous flatter qu'elle se fortifiera de jour en jour. »

Madame du Deffand, qui, malgré les efforts que nous la verrons tenter si souvent, tantôt avec le P. Boursault, tantôt avec le P. Lenfant, pour devenir déA'ote, n'avait pu y parvenir, put du moins être gourmande impunément , ce qui était beaucoup plus dans sa nature, et se livrer à ces soupers dont elle disait u qu'ils étaient une des quatre fins de l'homme » .

Souper au dix-huitième siècle, en compagnie d'hommes et de femmes d'esprit, c'était là la façon la plus noble et la plus agréable de se retirer. On quittait le monde de tout le monde pour le sien. On fondait un salon au lieu d'aller à l'église; on causait au lieu de prier. C'était là la seule retraite, la seule fin compatible avec le caractère de ces pécheresses trop spirituelles pour se repentir , et qui demandaient à la grâce profmie les consolations que la grâce mvstique leur refusait. Madame de Lambert, madame de Tencin, avant madame du Deffand, et en même temps qu'elle la duchesse de Boufflers , devenue maréchale de Luxembourg, prenaient ce parti , et trop fières pour se réduire au confessionnal, cherchaient dans la distraction et la considération que donne un salon agréable et in-

c MADAME DU DEFFAND.

fluent , à passer le plus gaiement possible l'inévitable pénitence de la vieillesse, assez cruelle pour qu'on en cherche d'autres, et à se sauver de l'ennui, pire que le remords pour une femme d'esprit.

La Harpe nous a donné, par les propres paroles de madame du Deffand, la formule toute commode de ces retraites profanes, si communes au dix-huitième siècle.

«C'est aj)j)areinment pour aimer quelque cliose (jii'elle avait voulu plusieurs fois être dévote*; mais elle n'avait pu en venir à bout. La première fois qu'elle se jeta dans la réforme, elle écrivait, à propos de différentes choses auxquelles elle allait renoncer : Pour ce fjiii est du rouye et du président, je ne leurfonii pas l'honneur de les quitter. "

Avoir un président, c'est déjà une bonne fortuiu' pour un salon, quand le président n'a plus retenu de ses anciens droits que celui d'avoir de l'esprit. Mais ce n'est là que le commencement de cette influence qui fait qu'on va boire du thé et disserter chez ime vieille femme. Ce qui l'achève, ce qui la consacre, ce qui la consomme, c'est quand ce salon a établi ses relations avec l'Académie; quand de ce salon enfin il est sorti un académicien. L'académicien de madame du Deffand, ce fut d'Alembert, élu, malgré son mérite et malgré les efforts de la duchesse de Ghaulnes, en 1754. A partir de ce jour, le salon de madame du Deffand n'a plus besoin d'être démontré; il existe comme le soleil, et il attire comme lui tous les gens d'esprit avides de s'éclairer ou de se chauffer.

C'est le moment de compléter notre revue et d'achever nos présentations; car, depuis 1747, le salon de moire jaune, aux nœuds couleur de feu, a vu entrer et s'asseoir quelques habitués nouveaux : d'anciennes connaissances redevenues intimes comme le chevalier d'Avdie, M. de Montesquieu; une rivale amie qui vient étudier les moyens de ne pas imiter madame du Deffand, c'est-à-dire de ne pas se brouiller avec elle, et voir quelles sont les influences qu'elle peut se réserver sans usurpation, madame de Boufflcrs, devenue maréchale de Luxembourg; la duchesse de Saint-Pierre; madame Dupré de Saint-^Iaur, le comte de Fleury, M. de Bulkeley, M. de Maupertuis, d'Alembert, Duché, l'abbé Sigorgne,

1 La Harpe, que la Terreur rendit dévot , n'a pas compris pourquoi madaiiic du Deffand ne le devint pas. Ce n'est pas faute de pouvoir aimer, c'est faute de pouvoir croire. Ce n'est point manque de cœur, mais excès d'esjirit. Chamfort a dit : « 'SI. me disait que madame de G..., qui tâche d'être dévote, n'y parviendrait jamais , ]);uce que, outre la sottise de croire , il fallait, pour faire son salut, un fond,-; de iictiso quotidienne qui lui manquerait trop souvent. Et c'est ce fonds, ajoutait-il, qnOn appelle la {jràce. »

SA VJK, SON SALON, SES AMIS, SES LETTRES. ci

l'alibé de Ganaye, et déjà les ambassadeurs d'esprit et les étrangers de distinction, M. Saladin, M. Scheffer, lordBath, M. de Bernstorff; enfin, le premier de cette série de prélats hommes d'esprit qui occupera dans ce salon éclectique, jaloux de toutes les illustrations et de toutes les influences, ce qu'on peut appeler le fauteuil des évêques, où s'assoiront successivement les évêques de IMâcon, les archevêques de Sens, puis de Toulouse, les évêques de iMirepoix, de Saint-Onier et d'Arras.

Nous suivx'ons, pour ces nouveaux personnag;es inti'oduits suc- <'essivement dans l'inlimité de madame du Dett'and , et qui complètent, jusqu'en 1764, sa société de Saint-Joseph , l'ordre même dans lequel nous les pi'ésente la Correspondance , ce qui nous permettra de faire coïncider avec le portrait des pei^sonnes le récit des événements dans lesquels ils ont leur rôle.

Le premier qui s'offre à nous est le comte des Alleurs , ambassadeur de FiMnce à Gonstantinople, qu'il ne faut pas confondre avec le chevalier. Nous les trouvons tous deux, dès 1725, figurant dans la Correspondance de Voltaire à des titres fort divers, le chevalier « toujours bien sain, bien dormant et bien — » , comme écrit Voltaire à Thiériot, et fort assidu à cette époque au château de la Rivière-Bourdet, auprès de madame de Bernières, qui devait le préférer au frêle et nerveux auteur de la Henriade, pour les mêmes causes qui devaient constituer aux veux de madame du Châtelet la supériorité de Saint-Lambert. Pour le comte, ami deFormontet de Voltaire comme le chevalier, il est aussi sage et aussi studieux que son frère l'est peu. Il aime la réflexion, les spéculations philosophiques l'attirent, et Bavle est le maître de prédilection de cet esprit distingué, dont le pyrrhonisme, le seul système qui s'accorde avec l'esprit et qui sache plaisanter et sourire, a fait la conquête'. Les lettres de M. des Alleurs sont fort curieuses et fort remarquables. Elles sont dignes de ré<"rivain amateur à propos duquel Voltaire écrivait à Thiériot, le 13 novembre 1738 :

"La lettre de M. des Alleurs est d'un liomme très-supérieur. S'il y avait à l'aris bien des fjons de cette trempe, il faudrait acheter vile le

1 « Quand vous soiiperez avec le pliilosophe bavlieu, M. des Alleurs l'aîné, écrit Voltaire à M. de Formont le 11 novembre 1738, et avec son frère le philosophe mondain, buvez à ma santé avec eux, je vous prie. •

en MADAME DfJ DEFFAM).

palais Lambert... dès que j'aurai un eulr'acfe (car je suis entoure dénies trage'dies que je reliuie), j'écrirai à l'ànie deJiayle, laquelle demeure à Paris dans le corps de M. le comte des Alleurs, et qui y est très-bien lo{[ee. »

Mais le vrai brevet {l'iinmortalité pour M. des Alleurs, c'est la longue lettre que lui adressa Voltaire, de Cirey, le 26 novembre 1738 :

"Si vous n'aviez point siyuè, uionsiour, la lettre iiifjènieusc et solide dont vous m'avez lionore, je vous aurais très-bien deviné. Je sais que vous êtes le seul liouune de votre espèce capable de faire un pareil honneur à la philosophie. J'ai reconnu cette ànie de Bayle à (jui le ciel, pour sa récompense, a permis de loger dans voti'e corps. Il appartient à un {jènie cultive comme le vôtre d'être sceptique. Beaucoup d'esprits légers et inappliqués décorent leur ignorance d'un air de pyrrhonisme ; mais vous ne doutez beaucoup que parce que vous pensez beaucoup. »

Le comte des AUeui's, qui pensait et doutait beaucoup, était prédestiné à la diplomatie, où en effet il apporta des mêlâtes et obtint des succès qui honorèrent une carrière prématui"ément interrompue par la mort.

Nous lisons, à propos de cette mort, dans les Mémoires du duc de Lûmes, sous la date du jeudi Ki janvier 1755':

« On apprit, il y a environ huit jours, la mort de M. des Alleurs; il est mort à Constantinoplc ; il avait environ cincpiantc-cinqans. On prétend que c'est une ambassade fort utile (pie celle de Constantinoplc, et qu'on peut, quand on y demeure plusieurs années, y gagner beaucoup, en ne prenant que ce qui est dû légitimement. Cependant les affaires de M. des Alleurs sont en très-mauvais état, et il doit (juatre ou cinq cent mille livres. Il vivait très-honorablement et s'était fait aimer et estimer infiniment à cette cour, où il e.st très-important tPavoir un houinie d'esprit et qui se conduise bien. Il jiaraît qu'on le re{;rette beaucoup ici, et j'ai entendu dire a M. de Puisieux que pendant qu'il avait les affaires étrangères, M. des Alleurs lui avait écrit, dans une circonstance très-délicate et embarrassante, et qu'ayant été obligé de prendre son parti avant que d'avoii' pu recevoir de réponse, il s'était trouvé avoir fait de luimême ce que M. de Puisieux lui mandait de faire. .M. des Alleurs laisse trois enfants, deux filles au couvent à Paris, et un petit garçon de trois ans, qui est à Constantinoplc. Il avait été ambassadeur du Roi auprès du roi de Pologne, (pi'il avait suivi à Varsovie ; il v avait épousé la fille du prince Lubomirski, grand porte-épée de la couronne de Pologne, que nous avons vu ici avec M. Biclinski, au mariage de madame la Dauphine. "

Nous n'extrayons des Lettres du comte des Alleurs que ce qui a trait à notre sujet , c'est-à-dii-e que ce (pii peut nous aider à recon-

« T. XIV, p. 13.

SA VIE, SON SALON, SES AMIS, SES LETTRES. cm

stituer la physionomie du salon et de la société de Saint-Joseph dans sa première phase, en 1748.

C'est d'Alembert qui, envoyant un de ses protégés à M. des Alleurs, l'a invité à entrer en communications épistolaires avec madame du Deffand. Aussi les honneoi's des Lettres de l'ambassadeur sont pour lui.

" Mille coinplinioiifs, je vou.s prie, à M. le président Flenanlt, à l'in- (lifiereiit et |)liilosoplie Fonuoiit, an prodigieux et aimable d'Alcuibeii.; j'ai fait ponr .son ami, à sa considération d'abord, ensuite j)our ses talents , tout ce quia dépendu de moi. Si vous voyez le chevalier d'Aydie, faites-lui mille amitiés de ma part. Ce pays est fait pour lui; l'air est très-bon à l'asthme : on y peut manjjer, bouder et philosojjher impunément-' . "

M. des Alleui^s félicite madame du Deffand, comme nous l'avons vu, « d'être quitte de ce vilain temps critique. " Il lui reconnaît des qualités d'ordre et de rè{^le que nous ne lui connaissions pas, et que nous aimons à voir entrer pour quelque chose dans ses succès de maîtresse de maison.

« Je suis charmé (pie vous soyez contente de votre lo,o;ement de Saint- Joseph. Je vous vois d'ici dans cet appartement, admircmt la moire jaune et les nœi'ds couleur de feu. Je vous passe daimer la propriété : c'est la seule façon de jouir de (pielque chose... Vous méritez, madame, d'avoir du bien, non-seulement par le bon usage que vous en faites, mais par l'ordre avec lequel vous le conduisez^. »

On voit poindre aussi dans ces letti-es le pex'pétuel dissentiment qui rendait méfiants et réservés les meilleurs amis de Voltaire.

« Nous avons trop souvent parlé ensemble de Voltaire pour s'étendre là-dessus. On peut admirer ses vers, on doit faire cas de son esprit;, mais son caractère dé{}oîitera toujours de ses talents. En fait d'esprit^ tous les hommes sont républicains, et Voltaire est trop despotique *. >■

Nous y trouvons aussi une juste et fine esquisse du porti'ait du chevalier d'Aydie :

« Je vous serai trè.s-obli,'>é de réitérer mes compliments au chevalier d'Aydie. Je suis charmé de pouvoir me flatter qu'il a de l'amitié pour moi. S'il a quehjue trouble dans sa dijjeslion , je ne suis pas surpris qu'il ait un peu d humeur; il aimait de trop boime foi ^i souper, pour soutenir

* Voir notre t. I"'', p. 117.

2 Ibid., p. 118.

^ Ibid., p. 121.

civ MADAME DU DEFFAND.

cette privation avec jjatierice. Son humeur m'a toujours paru plus supportable que celle des autres, et bien plus aimable (pie leur {;aiete ; d'ailleurs, ses bonnes (pialites et la tourmue de son esprit faisaient un compose très-sociable et tiés-aimable '. "

Enfin voici un premier croquis de iM. de Bernstorff, ministre de Danemark à Paris, qui nous fournit une transition naturelle pour passer à cet hôte assidu de Saint-Joseph, à celui qui inaugurera ce groupe diplomatique, qui se renouvelle sans cesse et donne au salon de madame du Deffand la physionomie aristocratique, politique et européenne qui le distingue des autres centres rivaux, celui de madame Geoffrin, par exemple, plus exclusivement littéraire.

« Si je ne vous ai point parle de M. de Bernstorff", ce n'est pas que je ne l'aime infiniment et que je ne pense sur ses bonnes et aimables qualités tout comme vous, peut-être même avec des additions; mais mon silence n'a été causé que par l'incertitude où j'étais si vous le voyiez souvent. Sa galanterie assez universelle, mais pleine de discrétion, son goût pour la société, ses connaissances, sa facilité, le feraient toujours recevoir agréablement dans les soupers élégants ; mais son petit estomac refusera bientôt le service. Il faut de la santé pour être bouuiie à bonnes fortunes '. "

M. de BerastorfF, envoyé extraoï'dinaire du roi de Danemark, qui devait fonder une sorte de dynastie de ministres habiles et de diplomates renommés, d'abord en Danemark puis en Prusse, occupait son poste en France depuis mai 174i, avec une distinction marquée. Dès le premier jour il s'était attiré les suffrages, parla recherche pleine de délicatesse et de dignité avec laquelle il avait fait, à l'audience inaugurale du Roi, de la Reine et des princesses, exprimer à sa voix, en courtisan consommé, toutes les nuances du l'espect^. Il était Hanovrien d'origine.

« Son grand-pèie avait des charges considérables chez l'électeur de Hanovre; son père succéda à ces charges, mais le roi d'Angleterre actuel les lui ôta. Il avait deux garçons ; celui-ci est le cadet. L'aîné prit le parti de se retirer dans ses terres, celui-ci alla chercher de l'occupation et se retira eu Danemark; il a l'air jeune, et jieut avoir quarante ou quarante-cinq ans; il sait la langne fiançaise beaucoup mieux que bien des Français ; il est protestant, fort régulier aux exercices de cette religion. C'est une espèce de philosophe, qui cependant se prête volontiers à la société; il a fait des amis dans ce pays-ci et est capable de grand atta-

1 Voir notre t. I'', p. 123.

2 Ibid., p. 124.

•^ Mémoires du duc de Luyncx, t. VI, p. 448.

SA VIE, .SOM SALON, SES AMIS, SES LETTRES. cv

chenient. Il est cxtréineniorit niesiue dans ses déiiiarches, écoute beaucoup, parle peu, et toujours eu bous termes et à propos. Il était à Francfort avant de venir ici ' . «

Ailleurs, le duc de Luvnes le dit u lioinme d'esprit et d'une aimable société* » .

•M. de Benistorff fut rappelé par son souverain en mai 1750, et piùt congé du roi et de la cour, à cette épocpie, avec des regrets universellement partagés. Le roi, son maitre, lui destinait la place de ministre des affaires étrangères^. M. de Bernstorff aurait préféré demeurer en France, pavs qu'il connaissait et aimait mieux que le sien*.

M. de Bei'nstorff fut un de ses anciens amis que madame du Deffand sacrifia à l'antipathie jalouse d'Horace Walpole. Elle en pai'le assez légèrement dans sa lettre du 23 août 1768; mais c'est sans doute pour complaire à son correspondant, qui lui a, en quelque sorte, donné le ton par une opinion généralement ironique.

Le thème habituel, et, on le sent, favori des lettres de M. Bernstorff, est le regret qu'il éprouve d'avoir quitté Paris et Saint-Joseph. La place de premier ministre ne le console pas , et c'est un curieux spectacle et qui donne bien l'idée de ces voluptés d'esprit qu'on ne goûte qu'en France, que de voir ce personnage sincèrement désolé de ce qui eût mis le comble aux vœux de tant d'autres, et déplorant son succès comme un malheur:

«Mon sort est décide; je reste ici. Je viens dctre nonnné ministre d'État. »

L'exilé ne songe qu'à se dédonmiager par les nouvelles, les livres récents, par les lettres de madame du Deffand, qu'il implore à genoux, et par son jugement sur toutes choses, a pour guider et )> éclairer le sien » .

Madame du Deffand devait lier uu connnerce encore plus intime avec un autre diplomate, le baron de Scheffer, envoyé de Suède depuis 1744, x-appelé également dans son pays, en novembre 1751 , et qui ne se console pas davantage d'un l'etour qui lui semble un exil. La place de sénateur, au lieu d'une faveur, lui semble vme disgrâce , et lui aussi il s'écrie comme madame de Sévigné : « llélas ! nous voilà donc dans les lettres. » C'est dans

1 Mémoires du duc de Liiynes, p. 452.

2 Ihid., t. VII, p. 374. — Voir aussi t. X , p. 99. — T. XIV, p. 76.

3 Ibid., t. X, p. 281, 290.

4 Ibid., t. XI, p. 62.

cvi MADAME DU DEFFAND.

ces témoignages des étrangers de marque, que l'attrait de nos mœurs et de notre esprit avait en quelque sorte ensorcelés, que nous choisissons de prétérence les traits qui peuvent servir à caractériser le charme et Tinfluence d'un salon signalé à l'Europe par tous les diplomates et les voyageurs qui y ont reçu l'hospitalité, comme lui rendez-vous pi^vilégié, une école de bon goût et de bonne compagnie.

" Oïl ai)])rit hier, érrit le duc de Liiynes , à la date du 6 novembre 1751 ', (Mie M. le baron de Scheffer a ete nommL' sénateur, ce qui l'oblige certainement à retourner à Stockholm. C'est une vraie perte pour ce paysci; il a l'esprit aimable et fort orne, beaucoup de politesse et d'usage du monde, lui caractère doux et très-capable d'affaires; il a une maison fort honorable et n\\ grand nonihre d'amis. "

M. le baron de Scheffer ne partait pas tout entier pour la Suède. Il laissait en France , dans son frère cadet , une sorte de vivante image de lui-même. Ce frère cadet, qui entra au service de France, fut présenté au Roi le IG décembre 1749 '. Le 22 août 1752 , le duc de Luymes enregistre sa première audience particulière en termes qui feraient croire qu'il succédait à son frère connue envoyé de Suède.

« Ce même jour, mardi, M. le baron de Schefïer, le cadet, eut sa prenuère audience, qui flit une audience particulière. Il était conduit par M. du Fort, le nouvel introducteur des ambassadeurs, et accompagné par notre baron de Scheffer qui nous quitte, et qui immédiatement après l'audience de son frère, rentre fort triste pour prendre audience de congé. Sa douceur, sa politesse, l'étendue et l'agrément de son esprit, qui est fort orné, lui ont acquis grand nombre d'amis; il sait beaucoup, parle très-bien, et écrit en notre langue singulièrement bien, et plus correctement que ne pourraient faire (jrand nondjre de Français. Quoique les raisons qui l'ont fait rappeler en Suède soient très-honorables pour lui, puisque c'est pour lui doimer une j)lace dans le sénat et profiter de ses lumières et de ses conseils , il est |)éiiétré de douleur de quitter la France ; on ne peut lui en parler sans voir couler ses larmes, il est aussi infiniment regretté parce qu'il mérite de l'être^. "

Le baron de Scheffer devait revenir en France en 1771, et y saluer le premier du titre de roi le prince royal , que la mort de son père , Frédéric-Adolphe , élevait au trône. Il devait revoir sa vieille amie , et en lui ménageant l'honneur de dîner familièrement

1 T. XI, p. 276. — Le baron de Scheffer prit coii{',é en mars 1752, mais no partit qu on août.

2 Mémoires du duc de Luynes, t. X, p. 5-V.

3 Ibid., t. XII, p. 112, 113.

SA VIE, SON SALON, SES AMIS, SES LETTRES. cvir

avec le roi son maître , donner à celui-ci une idée des agréments qui lui avaient rendu le départ de 1752 si cruel. Dans l'intervalle , une correspondance active avec madame du Deffand, avec le président liénault , dont nous n'avons que des fragments , lui avait servi d'aliment à sa douleur de les avoir quittés, à son espérance de les revoir. Une lettre de lui au président liénault, en date du 15 mai 1753, citée par le duc de Luvnes', contient des détails intéressants sur les études et les recherches qui servaient de consolation à ses regrets.

« Mes regrets de vous avoir quitté sont aussi vifs (|ue jamais. Je m'occupe aussi le plus qu'il m'est possible à tout ce qui pourra me rappeler à votre souvenir. Cet ouvrage sur la vie de Chailes XII dont vous avez vu et approuvé le commencement, sera, j'espère, en état de vous être présenté l'anuéc prochaine, et le serait plus tôt si je pouvais lui donner d'autres mouients (pie ceux de mon loisir, qui est fort médiocre, etc.,.»

Les lettres du baron de Scheffer que nous possédons vont du 6 juillet 1751 au 17 septembre 1754. On y trouve la preuve que le secret de l'influence de madame du Deffand sur ses amis , celui qui faisait « qu'on ne l'oubliait jamais lorsqu'on avait eu I honneur de la connaître», comme le lui écrivait M. de Bernstorff , n'était pas moins dans les qualités de son cœur que dans les agréments de son esprit. A une époque où il était déjà de mode d'affecter les grands et les beaux sentiments, madame du Deffand, qui avait trop d'esprit pour x'ien affecter , fut accusée d'être sèche. ]Mais elle ne l'était pas. La correspondance avec AN'alpole nous la montre , la source une fois crevée par le coup de foudre de la passion suprême, épanchant les flots d'une sensibilité d'autant plus abondante qu'elle ne s'est pas prodiguée. ^I. de Scheffer, et il n'est pas le seid,lui rend cette justice , que son art de plaire vient surtout de ce qu'elle sait aimer.

« Il est bien vrai que vous avez, madame, par les agréments de

votre esprit et la sensibilité de votre cœur, tout ce qui peut satisfaire davantage le goût et les sentiments de ceux (pie vous voulez bien admettre au nombre de vos amis *. »

Les lettres dubaron de Scheffer ne sont pas seulement intéressantes par ce perpétuel accent de regret , thème varié avec autant de délicatesse que de constance, par de curieux détails sur Voltaire, le cardinal de Tencin , d'Alembert, par (piel({ues vues nettes et claii^es sur l'état

^ Mémoires du duc de Luynes, t. XII , p. 4G5. 2 Voir notre t. I^^ p. 135.

r.viii M ADAM K DV DKFl AM>.

moial (le sa correspondante , — elles le sont aussi par des considérations pliilosopliiques ou politiques qui montrent jusqu'à quels sommets pouvait s'élever cette conversation dont madame du Deffand tenait si halnlement les rênes. Une sorte d'émulation poussait ses amis exilés à lui paraître toujours di{];nes de ses bontés , et nous devons à ce flatteur amour-propre , qu'elle avait l'art de tenir toujours éveillé, malgré la distance, des letti-es que nous loucroiis avec d'autant moins de scrupule (ju'clle les louait elle-même.

« La bontc- (jiio vous avez , inadaine , d'approuver et de louer incmc mes lettres, uie fait, je l'avoue, im plaisir iufini. J'ai toujours désiré de vous plaire; j'ai ambitionne votre suffia[;e, ([uc j'ai toujours vu dicté par le pont le plus sûr et le jugement le plus exquis ; il ne pouvait donc rien m'arriver cpii me flattât davantage, (jne d'en recevoir l'assurance de votre propre houelie...

>, Vos affaires pnbli(jues m'affligent beaucoup. J'aime la gloire de

la France; mon amour poin- la nation me fait penser souvent <pie je suis Français, et je souffre d'entendre les raisonnements que l'on fait surtout ee qui se passe cliez vous. Ou l'autoritc- rovale est respectée en France, ou elle ne l'est pas : si elle l'est, qu'on l'emploie à rétablir les anciennes formes, ou à en établir de nouvelles <pii soient reçues. Si, au contraire, l'autorité royale est bornée par des lois et par des usages, qu'elle se contente donc de les observer. La France n'en sera ni moins puissante, ni son roi moins considéré en Europe '.

« Les Français paraissent aujourd'hui connaître le prix de la

liberté; ils en adoptent les principes et les suivent; mais les lois de l'Angleterre leur manquent, et ce défaut rendra vraisemblablement leurs efforts inutiles ^. "

Outre les deux amhassadeui^s si distingués que nous venons de citer parmi les liâtes assidus des premières réunions de madame du Deffand , il faut compter encoi'e au nombre de ceux qui recherchaient comme un honneur la permission de lui offrir leurs hommages, l'Anglais Williams Pulteney (lord Bath), l'ancien ministre, l'ancien adversaire de Robert Walpole , qui était venu en France en 1 749 , et avait eu avec le marquis d'Argenson des conversations où celui-ci avait appris , non sans quelque dédain pour son maître , le système politique et la stratégie des partis dans son pays ^. Le vieil homme d'État, encore jeune d'esprit, se rappelle au souvenir <i d'une personne dont il souhaitera toujours au plus haut degré de conserver l'estime » en lui envoyant du thé pour arroser ces causeries des

1 Voir notre t. I*"»", p. 176, 177.

3 Voir Mémoires du marr/uis (V Arqenson. Fldit. Ratliorv.

SA VIK, SON SALON, SES AMIS, SES LETTRES. cix

soui>c7-s (lu lundi dont il se souvient avec attendrissement et admiration.

K Je nie rappelle souvent les açieablcs sonpers que j'ai faits chez vous avec la société la plus aimable, et dont la conversation était toujours aussi engageante (ju'utile. Je me souviens particulièrement d'un soir ({u'elle tomba par hasard .sm- notre histoire d'Angleterre : combien ne fus-je pas tout à la fois surpris et confus d'v voir que les personnes qui composaient la compagnie la savaient toutes mieux que moi-même'. «

Il ne faut point ouhlier uii^{p'ave et aimable personnage dont le pm-itanisme protestant s'éclaire plus d'une fois de la malice et du sourire de l'homme d'esprit. C'est Jean-Louis Saladin, Genevois (né en 1701), fixé depuis vingt-cinq années à Paris , d'abord comme résident de lélecteur de Hanovre (roi d'Angleterre) auprès de la cour de France . puis comme svndic de la Compagnie des Indes. Il est question de ce personnage dans les Lettres de uiademoiselle Aï.sse',Qt les Lettres de viadame du Deffcnid complètent sa petite immortalité. C'était incontestablement un lionnne d'esprit. Il l'aimait trop pour n'en pas avoir. Nous laisserons en lui l'homme public , le négociateur mêlé aux grandes affaires et aux grands intérêts de son temps, qu'on peut étudier dans le grand historien httéraire de Genève, Sénebier; l'homme aimable et privé, retiié , au milieu de la considération universelle, dans les devoirs d'une des grandes magistratures de GeneA-e, et ne se consolant pas de n'avoir connu madame du Deffond que la dernière année de son séjour à Paris : voilà, dans 31. Saladin, tout ce qui nous appartient^.

M. Saladin , avec sa perspicacité d'observateur et de philosophe, est celui qui a le mieux et le plus profondément vu dans les troubles mystérieux de l'àme de madame du Delïand. ce levain amer d'expérience qui fermente en ces années 1 75 1 et 1 752 , époques de crise morale, d'ennui incurable et désespéré, de vapeins, de dégoût, qui la chasseront de Paris une année entièi'e, et qui sendjient en elle le pressentiment de cette suprême épreuve de la cécité.

31. Saladin demande à s'apercevoir dans ses lettres « qu'elle a le » cœur aussi philosophe que l'esprit , et qu'elle est aussi heureuse » qu'elle le mérite *. »

' Y(jir notre t. I'^'', p. 120.

2 PMlt. Ravcnel, p. 88, 2.")7.

•' T. m. ^L A. Savons, le savant cl iiijjénieux auteur de ïlliitoire (/e la littcrattire française à tclraïKjer pendant /fv dix- septième et dix-liuitiènie siècles, et le couseiencieux éditenr de^ Mc'nioiies et Correspondance de Mallet du Pan, a Itiou voulu venir, par (pielrpies excellents renseijjiieinents, au secours de nos recherches sur 3L Saladin.

^ Voir notre t. I"""", p. 13L

cï MADAME nn DKIFAND.

« Vous .•savez, du icsti;, (jik' (jtiaiid vous parlez aux aulics ou des

autres, persouue ue vous éyale en luuiicres et en sa{;aeité; je laisse à part rafjienieut. Mais vous n'avez ni la niêiue justesse ni la uiéiue juslire (piand il s'afjit de vousju([er; vous vous Iiuniiliez de ce (jui ne devrait Hure que riiurniliatiou des autres; et riiuuiiliation est toujours un sentiment trcs-desa{jréable, de quelcpie j>art (|u'il vienne. Vous vous laites un tort du malaise (jue vous éprouvez quelquefois, qui ne vient sûrement (pie du viee de votre estomae, dont vous n'êtes pas responsable; et dans le temps que rhacun pèrlie par se croire plus d'esprit (pi'il n'en a , vous vous accusez d'oijjueil quand vous n'êtes que déraisonnablement bumble. Sachez, madame, une fois pour toutes, que vous avez tiré le {jtos lot en fait d'esprit. S'il y avait rpielcjue chose à désiier pour vous à cet é^'ard, ce serait d'eu avoir moins, et beaucou]) moins, parce que vous seriez moins frappée du vice et du néant des autres. Vous ne vous savez pas fjré de celui que vous avez, parce qu'il ne suffit pas à votre bonheur actuel. Dai- (•riez considérer cependant combien dans votre vie il vous a fait passer d'ayréables moments, combien il vous a élevée au-dessus c\cs autres, combien il vous a attiré d'hommafjcs. La figure seule n"a pas tout fait, et sûrement le temps a fait |)lus de bien à l'un (pie de mal à l'autre : il ne s'agit que de s'en persuader soi-même au point de vérité où la chose est. Je ne sais ce (pie je donnerais pour que de bonnes et solides raisons pussent vous taire donner au séjour de Chamrond la préférence sur celui de Paris; mais n'imafjinez pas être dans le vrai quand vous pensez que s'ennuyer dans le lieu des amusements soit cent fois pis que de s'ennuyer dans la retraite. Ce serait comparer un violent mal de dents à un ulcère ; il y a tel moment où l'on peut pàtir plus de l'un que de l'antre; mais les deux états ne se ressemblent point. Paris a et aura toujours nue abondance où l'on n'a qu'à puiser; l'on peut dans des teinjts avoir les bras engourdis, mais ce léger mal a son terme *. »

3Iadame du Deffand dut se rendre, au moins p(jur le niouKmt , à des observations si clairvoyantes , si siiict'res et si l:latteus(^s , et son sage corre.spondant , qui excelle dans ce langage de la raison familière, et pour ainsi dii'e socratique, dut la croire convertie.

" Je ne suis pas assez présomptueux, madame, jiour croire que j'aie pu contribuer, par mes réflexions, à vous rendre plus contente de vousmême et de votre position ; mais je suis charmé de voir que vous rendant enfin plus de justice, vous ne formerez plus de plans nouveaux, et que vous vous laisserez aller au cours naturel de la vie de I^aris et de vos sociétés, dont on ne sent jamais mieux l'agrément intriusècpu' et le Ijesoiii qu'à

une certaine distance, et après un certain temps ])assé ailleurs

" Je ne pense pas, comme vous, (jiie les femmes soient des

enfants éternels; elles cessent de l'être avant nous, et d ailleurs elles se retirent plus tc'it que nous d'une certaine dissipation. Il est aussi commun aux hommes d'avoir des vapeurs qu'aux femmes. Celles de Paris m'ont toujours paru moins fi-ivoles que les hommes. Vous ne vous taxez de fiivolité, d'enfance, que parce que vous descendez en vous-même, et

1 Voir notre t. l^^, p. 132, 133.

SA VIE, SON SALON, SES AMIS, SES LETTRES. f;xi

(juil jiput vous arriver tle vous prendre sui- le fait. Madame, au nom de Dieu, comparez, et ne vous lassez pas de me répondre *.

" Il faut, pour Lien faire, regarder ce monde comme une comédie; et pourvu que le corps ne souffi-e pas, on ne souffie pas trop à être persuadé qu'on n'a pas tiré un mauvais billet. "

j\ous avons donné une idée du mérite des hommes d'élite qui formaient le groupe étranger, qu'elle appellera plus tard u diplomatique ') , dans le salon de madame du Deffand. Xous avons, par leurs lettres, témoigné des agréments qu'ils devaient v apporter. II nous reste à parler de ceux qui leur faisaient ie plus liaJjituellement les honneurs de cette hospitalité spirituelle , de ceux qui inspiraient à des admirateurs dignes de les sentir ces regrets éternels dont ils parient tous ; « cet amour de Paris et ce i-egret de l'avoir quitté » qui font la meilleure part de leui' existence * » avec ces lettres qu'ils ne trouvent a que divines » et dont l'espoir impatient n'a d'égal que la crainte de ne les pas recevoir'.

Le premier qui se présente est le grave, l'ingénieux, le spirituel président de 3Iontesquieu , cet homme admirahle et adorable , <i ce bon homme dans un grand homme " , comme dira de lui le chevalier d'Aydie :

■< Je vous avais promis, madame, de vous écrire ; mais (jue vous manderais-je dont vous pourriez vous soucier? Je vous offre tous les regrets que j'ai de ne plus vous voir. A présent que je n'ai que des objets tristes , je m'occupe à lire des romans. Quand je serai jilus heureux, je lirai de vieilles chroniques, pour tempérer les biens et les maux ; mais je sens qu'il u'y a pas de lectures f[ui puissent remplacer un quart d'iieure de ces soupers qui faisaient mes délices. "

Et il finit malicieusement par ces mots :

« Mais je ne songe pas que je vous ennuie à la mort, et que la chose du monde qui vous fait le plus de mal, c'est l'ennui ; et je ne dois pas vous tuer, comme font les Italiens, par mes lettres *. »

Le président, dans ses autres, trop rares et trop courtes lettres, continue de plaisanter agréablement madame du Deffand sur son ennui , sur les moyens quelle emploie « pour tuer le temps

1 Voir notre t. I^r, p. 138, 139.

2 Ibid., p. 140.

3 If>ic/., p. 143.

^ Voir notre t. I«', p. 130. — LaBil-de, 1.") juin 1751.

,:x,, MADAME lUJ DF.FFAND.

» qu'elle n'a jamais tant trouve qui mérite de l'être, u II la charge rie ses amitiés pour le chevalier d'Aydie , en ce moment à Paris (juillet 1751), et de ses compliments reconnaissants pour d'AIcmbert, qui l'a mentionné dans sa Prcfacc de iJinrycIdjnûlic parmi les liommes qui honorent le génie français. Un jour il la félicite de lui apprendre <i qu'elle a de la gaieté » , et lui déclare galannncnl qu'il voudrait la revoir, "être son philosophe et ne l'être point' » . Un autre jour, il disserte spirituellement sur les huîtres, à propos du mot de madame du Deffand : u que rien n'est heuix'ux ici-bas » depuis l'ange jus({u'à Ihuitren. Il lui rappelle "à elle qui est » gourmande " , (jue le sort de l'huitre n'est déjà pas si désagréable , u qu'elle a trois estomacs , et (jue ce serait l)ien le diable si dans » ces trois il n'v en a pas im de bon * » . Il promet de s'employer activement à l'élection de d'Âlembert à l'Académie. « Il fe*a là- » dessus ce que d'Alembert , madame du Deffand et madame de » ^lirepoix voudront, v 11 est heureux de la voir s'accommoder du bailli de Froullay% dont les lettres de Voltaire, d'Aïssé, de madame de Créqui , nous ont donné ime si excellente idée. Enfin il écrit à d'Alendjert lui-même , pour répondre à sa demande de collal)oration à V Kiiryclojx'die :

«Dites, je vous jjrie, à madame du Dcffand, <jiie si je continue a écrire sur la ])hilosopliie elle sera uia mrd'fjitisc... Si vous voulez de moi, laissez à uiou esprit le choix de quehjues articles: et si vous voulez ce choix, ce sera chez madame du Deffand, avec du marasquin *. "

Mais le moment est venu d'esquisser la physionomie de deux hommes fort différents dont la liaison avec madame du Deffand fut durable chez celui qui l'avait connue le premier, passagère chez celui qui l'avait connue le second, et dont l'infidélité, causée par l'amour, a gardé quelque chose de l'ingratitude. Tous deux ont une valeur incontestable, l'une plus mox^de, l'autre plus intellectuelle. D'Alembert ne fut qu'un homme d'esprit dont mademoiselle de Lespinasse a seule découvert le cœur. On l'aperçoit plus encoi-e que l'esprit chez ce loyal, aimable et bourru chevalier d'Aydie, que l'amour d'Aïssé rend immortel.

* Voir notre f. I-^"-, p. 143. ''12 août 1752).

2 Ibid., p. 144.

3 Ibid., p. 145.

'* Ibid., p. 187.

SA VIE, S0.\ SALON, SES AMIS, SES LETTRES. oxiii

Ce sont là deux figures capitales dans l'histoire du salon de Saint- Joseph , d'Alenihert surtout, qui en fut le favori, l'académicien, le Orand homme, et qu'il faut détacher en lumière, en laissant dans la pénombre tous ces visages épisodiques : Madame Ilarenc, la compagne du voyage de Forges, et son vieil ami M. de Lauzillières, honoré des dernières faveurs de madame de Prie ; le général de Bulkeley, le médecin Yernage', l'abbé de Ganaye, l'abbé de Ghauvelin, l'abbé du Gué'*, « solide et précis » , 3Iaupertuis% « l'aimable inconstant , u le chevalier de Laui'ency , madame de Betz , madame d'Héricourt, madame de Glermont, et nos anciennes connaissances, les du Ghâtel et Forment.

Il est assez difficile de préciser l'époque et de dire Torigine des relations de madame du Deffand et de d'Alembert. IS'ous serons malheureusement plus heureux en ce qui concerne leur fin. Ge qu'il y a de certain, c'est qu'elles sont déjà intimes et familières en o(;tobre 1748 , époque où nous en trouvons la première trace dans une lettre de IM. des Alleui's *, qui l'appelle le « pi'odigieux et aimable d'Alembert ^ » .

D'Alembert demeurait à cette époque rue jMichel-le-Gomte , chez la femme Rousseau, la vitrière compatissante qui avait sei-vi de mère à l'enfant naturel de madame de Tencin , abandonné par elle. Déjà l'éloignement mettait un premier obstacle à des relations que la méfiance et le mépris ne devaient empoisonner que plus tard.

" Jo suis facile pour vous et pour >L d'Alembert que vous vous voyiez plus rarement «lepuis <|ue vous êtes à Saint-Joseph, écrit M. des Alleurs le 17 avril 1749 ^ ; l'assiduité d'un homme aussi gai, aussi essentiel, aussi diversifié', (pioicjue géomètre sublime, n'est pas une chose aisée à remplacer dans votre faubourg Saint-Germain. «

Malgré l'éloignement , madame du Deffand et d'Alembert se virent assez souvent pour que rien dans la vie de l'un ne demeure, à cette époque, étranger à l'auti'e. Il suffit pour se voir, en dépit de tout, de le désii'cr.

Nous lisons dans une lettre de JM. Saladin, du 6 juillet 1751 :

« Il me tarde fort de lire la Préface de V Enryclopcdic... Je suis fort aise du plaisir que vous avez à sentir que vous en aimez une foi*

1 Voir notre t. l''', ]>. IIG.

2 Ibid., p. 123.

3 Ibid., p. 123.

4 Ibid., p. 114.

& Jbid.^ p. 117.

G Jbid., p. 123.

" Sic. 11 faut sans doute lire divertissant.

cxiv MADAMi: Iti: ItKFl AMJ.

iiiicMix M. (I Viciiibort. Cela fait deux plaisirs au lieu duri ; il n'y a (|ii(; l'aris pour ces niiiltiplic'ati<>ii.s-l;i '. '•

Sans doule «dans cette li.inipiillitc si paitailc et si d<»u<e"^» dont d'Aknnbert déclare jouir, au niarcpiis d'Aryens, le Ki sej)- ItMnbre ITTi^, et sur hupielle il tonde son refus des propositions, si tlatleuses ([u elles soient, du roi de Priiss*-, entraient poin- beaucoup à cette épocjuo l'alVeelion et le dévouement dont madame du Deffand enlourait i. son petit ami». La responsabilité du sort de V Kncyclojii'illc , confiée à ses mains et à celles de Diderot, n'eût pas suffi pour rendre d'Alembert indifférent à des offres si avantageuses. Lebonlieur fut pour moitié dans sa fidélité au devoir; d'Alemberl , du reste, en convient noblement dans sa lettre du 20 novembre 175:2.

" .le pouiiais insi>,tci- sur (|iiel(|iic.s-iinL's des ohjei fions auxquelles vous ave/ bien voulu répondre; niai.s il on est une, la plus puissante de foutes pour luoi, et a laipiille vous ne réponde/, pa.s : c est tiian (ilttK licmeiil pour mes amis, ef j'ajoute, |»uMr cette obstiuité et cette i(!traile si précieuses au sa/;e ". >•

Ces liens léciprcjques allaient être ressenés par l'absence. .Aladame du Deffand, cédiuit àunc .sorte d'inspiration désespérée , devenue en elle une idée fixe, était allée chercher à la campagne , en province , le repos et la santé qu'elle accusait Paris de lui ravir de plus en plus, et es.sayer de guérir^ dans la simplicité salutaire de la vie agreste et dans le spectacle de son horizon de fraîches verdures, un remède contre l'ennui de plu;> en plus rongeur, un préservatif contre la cécité. C'est dans une lettre à 3Iontesquieu , du 13 septembre 1752, qu'elle pousse le premier cri d'alarme devant cette grande omlire de la cécité qui s'avance *. C'est sans doute un jour où elle sentit plus vivement un danger dont l'ennui redouljlait la crainte, (ju'en proie à luie sorte de terreur panique, elle s'enfuit, pour ainsi dire, de Paris, et alla demander à T hospitalité de son frère, à Ghamrond , au moins cette consolation que donne le changement.

C'est au mois de septembre 1752 qu'il faut fixer sans doute la date de cette subite résolution de villégiature de madame du

' Voir notre t. 1", p. 13V.

2 Jbid., p. l-VC).

•^ Voir iiou-e t. !«''■, p. 153.

^ « Je commence par votre apostille. Vous dites qnc vous êtes aveugle ! Ae voyez-vou.s ]»as que nous étions atUrefois , vous et moi, de petits esprits reliclles qui furent condamnés aux ténèbres? Ce qui doit nous consoler, c'est que ceux qui voient clair ne sont pas pour cela lumineux, » (Voir notre t. I", p. 144, 145.)

SA YIE, SON SALOX, SES AMIS, SES LETTRES. cxv

Deffand. Du moins, dans sa correspondance, ne trouvons-nous pas de trace antérieure, non de ce piojet qui date de 1751 , et que M. Saladin a mis tant d'ardeur à combattre, mais de son exécution. C'est là que vient la trouver mie première lettre de d'Alembert , en date du 4 décembre 1752, qui nous montre madame du Deffand confii'mant par ses aveux les prévisions de son conseiller de Genève :

" Je vois, par votre tleniiùre lettre, que Chanirond ne vous a pas guérie ; vous me paraissez avoir l'ànie triste jusqu'à la mort; et de quoi, madame^ Pourquoi craignez-vous de vous retrouver chez vous? Avec votre esprit et votre revenu, pourrez-vous y manquer de connaissances? Je ne vous parle point d'amis , car je sais combien cette denrée-là est rare ; mais je vous parle de connaissances agréables. Avec un bon souper on a qui on veut, et si on le juge à propos, on se moque encore après de ses convives. Je' dirais presque de votre tristesse ce que Maupertuis disait de la gaieté de madame de la Ferté-Imbault : qu'elle n'était fondée sur rien'. »

Madame du Deffand ne pouvant guérir à Ghamrond , faisait du moins bonne contenance, et affectait avec ses amis moins intimes une espérance et une constance qu'elle n'avait pas. C'est ce qui explique que, le 15 décembre , le baron Scbeffer la félicite et Vapprouve de sa résolution u de se passer de Paris " et de sa fermeté à en faire l'épreuve, et envie galamment à l'évcque de Màcon le bonlieur de tenir compagnie à l'exilée volontaire'.

D'Alembert , plus clairvoyant et plus sincère , continue de gourmander doucement madame du Deffand :

« J'ai bien mal interprété votre lettre; j'avais cru y voir une espèce d'effi'oi de votre état passé ; mais j'aime eiicore mieux que cet état n'ait rien d'effiayant pour vous. Je vis hier Pont-de-Vevle à l'Opéra; nous parlâmes beaucoup de vous. Je lui dis que vous n'aviez commencé à être malheureuse que depuis (jue vous aviez été plus à votre aise, et (lue cela me faisait grand'peur de devenir riche '. "

« Je vis ces jours passés à l'Opéra, continu e-t-il, le 27 janvier 1753, M. de la GroLx, qui me donna des nouvelles de votre santé, et avec qui je parlai beaucoup de vous. Il me dit. que vous vous couchez fort tard. Ce n'est pas là le moyen de dîner quand vous serez à Paris. Au surplus, je crois que vous vous oberverez mieux, quelque genre de vie que vous suiviez, pourvu que vous vous observiez sur le manger; car, comme dit

Vernage, il ne faut point trop manger A propos, quel couqdiment

laut-il vous faire sur la mort de madame la duchesse du Maine? Voici le moment d'inq)rimer les Mc'nioires de madame de Staal. »

1 Voir notre t. I'-"'", p. 154.

2 //xW., p. 161.

3 Ibid., p. 163.

,;xvi MA[)A.MK I)i: KKI I AMI.

Dès le mois de mars 1753, madaini' du Dt-Hand, (-oiiiinc pour les tàter, îumonce à ses amis sou pnxliaiii retour à Paris.

" I.cs nouvelles «|iic vciiis m ave/, fait la {jràre de iim" dniiiicr (K- votre .santé et de votr«' projet de rcloiiriier à Paris, .sont les pins afjréahh-s (jiic je pouvais recevoir. Il n'était done tpiestion absolument (pie «le vapeurs? J'avoue (pie je croyais ce mal plivsi(pie aecompaf;n(- d'un mal moral encore plus dirtieile à {piérir, d'un (léf;oût du moud • ipii n<»urrissait et ai{frissail vos vapeurs. Je i-econuais mou erreur avec une véritable satisfaction. Itiiu veuille (jnc vous ne letondjie/. plus jamais dans un pareil état ' " .

I,a nîponse de madame du Deftand , en date du 22 mars 1753 , nous (MJiHe sur son état, et tcMnoigne de .son retour à la santé intellectuelle, sinon à la .santé morale. Elle est judicieuse, fine et même aflPectueuse. Elle nous apprend aussi que c'est en vain qu'elle a, en 1752, es.savé d'apprivoiser le sauvage et enthousiaste Diderot.

« Je serai ravie si vous pouvez en(|a{jcr cet abbé (de Cnunye) à faire connaissance avec moi; mais vous n'en viendrez pointa bout; il eu sera tout au plus comme de Diderot, (jiii en a eu assez d'une visite; je n'ai point d'atomes accrocbarits... "

Elle lui conseille de ne se point claquemurer dans la gé'oméfrie, cl lui dojuie , au sujet des injustices qui le poussent à cette résolution, de fort bons con.seils dont elle pourrait profiter elle-même.

•• Soyez pbilosopbe jusqu'au point de ne vous j>as soucier de le païaître; (jue votre mépris j)our les bonnues soit assez sincère pour pouvoir leur ('lier les moyens et l'espérance de vous offenser... Je serai à Paris dans le courant du mois de juin... J'ai une véritable impatience de vous voir, de causer avec vous; la vie (jnc je mènerai vous conviendia , à c(.' (pie j'espère ; nous dînerons souvent ensemble tête à tête, et nous nous confiiiuerous l'un et l'autre dans la résolution de ne faire dépendre notre bonlieur que de nous-mêmes ; je vous apprendrai jieiit-être à supporter les bommes, et vous, vous m'ajjprendrez à m'en passer. Cbeicbe/. -moi (pichpie secret contre l'ennui, et je vous aurai ])lus d'oblijfation (pie si vous me donniez celui de la pierre pbilosopbale. Ma .santé n'est pas absolument mauvaise, mais je deviens iweiifjlc^. «

Madame du DefFand allait à Lvon , comme nous le verrons bientôt, pour y voir le cardinal de Tencin, qui, par un opportun retour dans son diocèse, s'était ménagé la considération que donnent à un homme d'État la retraite et l'absence , considération qui se compose de l'oubli et du silence de ses ennemis.

Elle y reçut une lettre du président Ilénault, marquée au coin d'une raison, d'une expérience, d'un détachement qui ne s'accor-

* Voir notre t. I^""^ p, 166.

2 Jhid., p. 170.

SA VIE, SON SALON, SES A:MIS, SES LETTRES. cxvii

dent guère avec le inoiivement que sa faveur auprès de la Reine va donner à cet homme si bien fait pour le rôle de courtisan, qui comparait madame de Pompadour à Agnès Sorel , tout en paraphrasant en style d'opéra les Psaumes pour ÎMarie Leczinska.

« Je ne crois pas que l'on puisse être heureux en province , disaitil , quand on a passe sa vie à Paris; mais heureux qui n'a jamais connu Paris, et qui n'ajoute pas nécessairement à cette vicies maux clumeriques, (|ui sont les |)lus .'pands ! car on peut guérir un sci[fnein- <]ui {{émit de ce qu'il a été grêlé en lui faisant voir qu'il se trompe, et que sa vigne est couverte de raisins; niais la grêle métaphysique ne j)eut être combattue. La nature ou la Providence n'est pas si injuste (pi'on le veut dire; n'y mettons rien du nôtre, et nous serons moins à plaindre; et puis, regardons le terme cpii approche, le marteau (pii va fra])per l'heure, et pensons que tout cela va disparaître. »

En finissant ce sermon épistolaire , le président demande :

« Vous ne me dites pas ce (jue la mission de >L de Màcon a fait sur vous. Adieu *. "

Madame du Deffand revint ;i Paris en août 1753. Elle y trouva des lettres de plusieurs de ses amis, notamment de M. de Scheffer, qui l'attendaient pour lui souhaiter la bienvenue et la complimenter, peut-être prématurément, du bonheur qu'elle allait y retrouver , comme si notre bonheur n'était pas en nous-mêmes.

«J'espère, disait M. de Scheffer, que vous aurez trouvé, à votre retour à Paris, plus de satisfaction (pie vous n'y en aviez attendu. Il y a certainement beaucoup de faux airs dans ce pays-là, et une {fraude ivresse de toutes sortes de passions incommodes et insupportables pour ceux qui n'en ont aucune ; mais il y a aussi de la raison pour ceux qui en ont, et des gens vraiment aimables, au milieu défaut d'autres qui n'eu ont pas seulement l'apparence. Vous avez, madame, des amis d'un mérite si rare, si reconnu et si distingué, que Paris doit être pour vous un séjour délicieux. Les personnes dont rattachement faible et passager a pu vous donner des sujets de plainte et de dégoût ^, seront pour vous connue si elles n'existaient point , si ce nest qu'elles vous donneront peut-être de nouveaux sujets de consolation , supposé que vous en ayez besoin encore...* »

D'Alembert était absent de Paris au moment du retour de madame du Deffand. Il était ;i Blanc-Ménil avec Duché , pour de là aller à Eontainebleau et enfin au Coulav, chez 31. d'IIéricourt. Madame du Deftand se consola de cette absence en s'occupant de

1 Voir notre t. l"^ p. 171.

2 Les du (Jhàtel, crovons-nous , à moins rjn'il ne s'agi>se du président Ilénaidt.

■^ Voir notre t. I'^'", p. i7t.

♦;xviii MA DAM F. DT DRIKAND.

lui et en cherclianl à lui procuro- la place de secrétaire de TAca- (léinie des sciences, qu'il refuse par sa lettre <lu lî seplemljre; el en faisant aussi pour le foire entrer ù l'Acadéniie française de^ démarches mieux accueillies et plus efficaces, malgré le président Ilénault dont il avait refusé de faire l'éloge dans sa Prcfacr de V Kncyclojnulle , et que d'Alembert regarda depuis connne lui avant toujours été sourdement hostile',

D Alembert et madame du Deffand se rencontrèrent enfin au Boulav, chez ^I. d'IIéricourt, à la fin d'octobre 1753, et elle put essayer d'apprivoiser « ce chat moral, ce chat sauvage », conmie elle l'appelait; ce quaker, comme dit Duché, dont l'àpre indépendance tournait parfois à la misanthropie et s'indignait contre tous les jougs, même celui de l'amitié. Il n'en était pas de même de la reconnaissance, qui lui rendait précieux et cher le toit hospitalier de la mère Rousseau, dont on s'efforçait en vain de I arracher, en raillant son amour peut-être imn.;;inaire, peut-être réel, pour mademoiselle Rousseau, sans doute la fille de la vitrière*.

En novembre 1 753 , madame du Deffand prit un parti qui a son importance dans l'histoire d'une maîtresse de maison, de la souveraine d'im salon célèbre. Voici en quels termes l'approuve ce M. de Scheffer, qui ne la contredit jamais :

« Il est bien vrai que le parti que vous avez pris de dîner peut être aussi recouiuiandable poiu" la société que pour la sauté; on s'assemble de meilleure heure, et as.sez volontiers les fjens qui dînent ont acquis une tranquillité fort a{jréable pour ceux avec qui ils vivent. J'ai vu en vérité plus de dîners que de soupers {jais... Plut à Dieu que je fusse à portée de vous en faire mes compliments de vive voix. Que j'aurais de plaisir à assister à ces dîners où sans doute l'esprit, la liberté, la confiance et la gaieté assureront le succès de madame la Roche cpie je suppose encore à vous, parce que je n'imagine pas où elle pourrait être mieux. »

C'est le cas d'ajouter que madame du Deffand s'était déjà , eu raison de l'affaiblissement de sa vue, ménagé les sei'vices de Wiart, son fidèle et dévoué secrétaire jusqu'à sa mort'.

Cependant ses yeux se voilaient de plus en plus, et elle supportait cette épreuve devenue inévitable avec une patience qui montre «'ombien est paternelle cette Providence, qui, même quand elle nous frappe, nous ménage, en suspendant longtemps le coup et

1 Voir, par exemple, notre t. !'■', p. 179 et p. 181.

2 Voir notre t. l*'^ p. 180, 182.

•^ II en est question pour la première fois dans la lettre de d'Alemhert du 19 octobre 1753.

SA VIE, S0>' SALON, SES AMIS, SES LETTRES. cxix

en n'abaissant que progressivement la main, le temps et les moyens de nous aguerrir et Je nous résigner au mal.

« J'admire très-sincèrement, écrit M. de SchofFer, à la date dn 4 janvier 1754, votre courajje en perdant la vue; j'espère que vous ne feie/, jamais cette perte dans le sens littéral et absolu ; mais je sens combien il est mallienreux d'en avoir seidement l'apprèlicnsiou, et il faut estimer heureux ceux (jiii peuvent la supporter ' . "

En février 175i, nous trouvons les premières ti-aces d'une négociation où madame du Deffand se peint tout entièi'e et écrit, pour l'édification d'mie jeune fille dont elle veut faire sa compagne, son bilan moral avec une lovale et inexoiable sincérité. Il nous est impossible de ne pas nous arrêter un moment à la rencontre de ces deux personnes, depuis si célèbres, et de ne pas dire, quoique succinctement, parce que nous abordons ici un des côtés éclatants d'une histoire dont les côtés obscurs nous attirent de préférence, par suite de quelles circonstances et dans quelles conditions mademoiselle de Lespinasse devint la demoiselle de compagnie de madame du Deffand. L'intelligence d'une rupture qui inarqiîe comme un événement dans nos annales littéraires, l'intelligence même du caractère de deux femmes à qui l'esprit a fait une gloire, sont à ce prix.

Cette lettre, du 13 février 1754, de madame du Deffand à mademoiselle de Lespinasse, serait à citer tout entière, tant elle respire une âpre raison, une amère expérience et un égoïsme raffiné. Nous nous bornons à ce jîassage : '

« Il y a un second article sur lequel il faut que je m'explique avec vous, c'est que le moindre artifice et même le plus petit art que vous mettriez dans votre conduite avec moi me serait insuj)portable. Je suis naturellement défiante, et tons ceux en qui je crois de la finesse me deviennent suspects, au point de ne jtouvoir plus prendre aucune confiance en eux. J'ai deux amis intimes, qui sont Formont et d'Alembert-; je les aime passionnément, moins par leur agrément et par leur amitiépour moi ([ue pai- leur extrême vérité. Je pourrais y ajouter Devreux', parce que le mérite rend tout égal , et que je fais, par cette raison, plus de cas d'elle ([iie de tous les potentats de l'univers. Il faut donc, ma reine, vous résoudre à vivre avec moi avec la plus grande vérité et

' Voir notre t. !«■■, p. 191.

^ Elle ne cile pas parmi ses aiuis intimes te président Ilénanlt ni Pont-de- Veyle, fait à noter, comme sympt-'ime du refroidissement rpii n'ira pins qu'en croissant.

^ Sa iemine de cliandjre.

uxK MADAME DU DKFIAND.

sinciiritr, ne jamais nsi-r (riiisiiiiiatiuii ni il'cxa(;erati()n , tii un mot, ne vons point L-cartcr <t ne jamais |)oi(lre un des |)lns f;i ands afpémcnts de la jeiuie.sse, (jni est la naivete. Vons avez Leaucou]) d'espiit, vons avez «le la {jaieté, vous êtes capable de sentiments; avec toutes ces qualités vous serez charmante, tant (|ne vons vons laisseiez aller à votre naturel, et ([ue vous serez sans pn-tetition et sans entortilla{je '. »

Dans sa lettre du 30 mars 1 75 i, à la (luchessc de I .uynes , madame du DeflPand, après avoir posé le dernier de ces jalons ({u'elle plaee à r()e<'asi(in depuis plus d'une année, après avoir vu et f'avorahlement disposé le cardinal de Tenein, après avoir oJ)tenu la neutralité de yi. de .Alàeon {lu Jioclicfourtnild^) , elle s'adresse enfin à madame de l.uvnes, et dans une lettre d'une hal^ileté cousonnnéc eherehe à la gajjner à sa cause. Il faut dire, pour explicpicr ces précaulitnis, ces préparations, ce conflit entre M. de Vicliv-(^liann'ond et madame du Dcffand, qui laissa à jamais hiouillés le frère et la sœin-, dire que mademoiselle de Lespinasse était la sceur naturelle de madame de Vichv-Cliannond , Hile adultéiine de sa mère, madame d'Albon, et d'un inconnu qu'on a osé dire, sans la moindre preuve, être le cardinal de Tenein. Quoi (ju'il en soit, M. et madame de N iehy, qui n'avaient guère fait d'efforts pour retenir auprès d'elle, par l'affection et la reconnaissance, mademoiselle de Lespinasse, sentirent son prix quand elle voulut les (juitter, et aperçurent alors aussi le danger (pi'il y avait pour leur honneur et leurs intérêts, à laisser sortir de leur dépendance et de leur surveillance une jeune fille ardente et fière, que rien ne pouvait enqjèclier, sous le coup de suggestions hostiles, défaire un éclat, de déchirer le mystère de sa naissance et d'afficher des prétentions d'héritage qui auraient au moins l'inconvénient d'une scandaleuse publicité' . De là, pour retenir mademoiselle de Lespinasse, dont d'abord ils ne se souciaient guère, des efforts dont peut donner une idée la longue et prudente <lipIomatie de inadame du Deffand, et cet exorde de sa lettre à madame de Luvnes, véritable chef-d'œuvre d'insinuation :

1 Voir notre t. F"", p. 193.

- Elle en trace en passant cette esquisse : « C'est un très-hon ami, j'en suis >' on ne peut pas plus contente, à ses colères près, qui 'nuisent l)eaucoup à la » conversation. Il prétend que c'est moi qui m'emporte : tout cela ne lait rien » quand on finit par être d'accord. » (Voir notre I. I*"", j). 200.)

"* Et cela en dépit de toutes les précautions bien minutieusement prises à la venue de cette enfiUU intruse à qui ou donne lui père et tuie mère léyilunes supposés. Voir cet acte de naissance, qui, il est vrai, sent la fraiule par l'art même (pi'on a mis à le cacher, dans la Préface de l'édition de Londres, qui I a donné la piemièie , ou dans les éditions traucaises (pii l'ont] reproduit d'après elle.

SA VIE, SON SALON, SES AMIS, SES LETTRES. cxx.

«Ce n'est point, niadanio, eonuiie à la peisoniie du monde ((ne je respecte le pins nia <clli' decinije me tais nn devoir de dépendre, mais connne à la plus tendre et à la plus sincère amie (pic j'aie, que je me dtitermine à vous parler aujourd'hui avec la plus extrême confiance. Je commence par vous pronu-ttie une vérittî exacte et une entiè're soumission.

» Je suis aveu{;le , madame, on me loue de mon conraffe, mais (pie {;a{Tnerais-je à me désespt'rer? 0[)cndant je sens tout le malliein- de ma situation, et il est bien naturel (pie je clierche des moyens de l'adoucir. Rien n'y serait i)lus i)ro[)re (pie d'avoir auprès de moi (jueUpi'nn qui pût me tenir compagnie, et me sauver de l'enuiu de la solitude ; je l'ai toujours crainte, actuellement elle m'est insupportable. >'

Ce qui plaidait pour madame du Deffand, c'était l'incontestable loyauté de ses intentions. Elle allait foire ce que les siens n'avaient pas fait. Elle allait l'éparer leurs torts, en accordant à mademoiselle de Lespinasse, qu'ils avaient froissée, une protection c[ui était une garantie pour leurs intérêts. Elle allait la préparer, par la plus douce des dépendances , à cette renonciation , but si mal atteint par des parents égoïstes et imprévoyants. Et cependant 'M. de Vichy ne pardonna guère à sa sœur d'avoir réussi. L'amour-propre et la crainte ne raisonnent pas.

Enfin, le 8 avril 1754, aboutit à un résultat cette longue affaire, plaidée et discutée comme un procès. Les dissentiments (jui ont présidé à l'origine des relations de madame du Deffand sont d'un fâcheux augure. Il sendjie (ju'ils y aient déposé un levain que le moindre oxage aigrira. Ce qui est né de la discorde est destiné à mourir par elle. Madame du Deffand ne le pensait pas ainsi, car, s'abandonnant à des espérances qu'échauffait encore le plaisir de la victoire , elle écrivait :

» Adieu, ma reine; faites vos pa(juets, et venez faire le bonliem- et la consolation de ma vie; il ne tiendra pas à moi que cela ne soit bien réciproque. »

Les événements devaient lui montrer, par une dure le(;on, combien elle se trompait. Mais dix ans nous séparent encore de cette suprême expérience.

Pour le moment, elle accueillit avec un empressement qui lui fut rendu en reconnaissance, cette jeune fdle intelligente et dévouée qui venait lui prêter ses yeux et lui tenir compagnie dans ce « cachot » éternel » de la cécité où, connne elle le disait, elle était plongée.

Car son infirmité s'aggravait de plus en plus. Comme par une punition de ses indisci'ètes curiosités intérieuix'S , de ses débauches d'analyse psychologi(jue, le rayon se retournait en dedans, et elle

«:xxii MADAMK DI' ItKFFAMi.

perdait la vue exlérif lire dont ell<' avail un peu alxisé. Elle se résignait, en calculant riieure «le robscurcissemenl complet, et en s'aguerrissant à son futur «Hat par «les observations qui frappaient le baron «le Scheffer d "elonm ineni el «le tristesse.

« A jii{]er, lui ccrit-il le 17 mai ITÔV, par tout ce que Vfni.s nie laites riioiiiK'iir «le 1110 dire dans votre dciiii<;r«' Icftie. >«itic vue est «loue totalciiieiif pcKJiii'? .l'adiiiiie, inadaiiie, le coiirafjc avec li'tjiiel v«>iis soutenez une perle si seiisilji«'. (Test là «pie l'on connaît la lorce de ràine, bien pins «pie dans ces entreprises appelées grandes et conrageiises, où «•epen«lant lonles les passions «les lioinincs conconrcnt à inspirer dn courage. Je sonliaite «lu fon«i d«' mon cceur «[n«' vous conservic/. toujours le vt'ttrt-, et je «lois l'espi'i-er, puis({n'en pareil cas, il est l)i«Mi moins «lifficile «le «onseivei- «[ne d' ic«piéiii-. Vous m'avez titil faire à cette occasion une rt'fl<'.\i«)n sur l'erti-t dn regard «lans la conversation, «pii me paraît extrêmement juste, et «pie je n'avais poiulanf jamais faite *. "

WII.

En 175i, madame du Deffand est donc aveugle. Pour lutter contre cet ennui dont la seule «rainte l'exasptlre et qui sera le fléau de sa vie, elle n'est point seule. En outre des correspondants qui, dans tous les pays, mettent une sorte d'émulation à se souvenir d'elle, d'honneur à n'en pas être oubliés, elle a deux amis sincères <'t fidèles. Formont et d'Alembert, qui la dédommagent des fréquentes absences du président, passé à la Reine avec armes et Jjagages, et de ce partage avec le pi'ince de Conti que Pont-de-Vevle lui fait suliir. ^ïadame de Rochefort s'éloigne aussi insensiblement pour régner -sur un petit monde pi'écieux , aimant mieux être la première auprès de M. de Niveraais que la seconde auprès de madame du Deffand. Madame de Clermont, futm'e princesse de Beauvau ; madame de IJroglie, madame d'Aiguillon et madame de Luxembourg, vont remplacer ou doul)ler madame de Flamarens morte, madame de Forcalquier et madame «le ^lirepoix refroidies. Tels étaient, dans sa lutte contre l'ennui et la solitude, les principaux auxiliaires de madame du Deffand. D'Alembert, attiré à la fois par elle et par mademoiselle de Lespinasse, était plus assidu à ses mercredis et à ses soupers (car il parait qu'elle s'était remise à souper). Et quand Formont et le chevalier d'Avdie ne pouvaient causer avec elle, ils trompaient l'absence en lui écrivant.

Enfin raniour-propre lui prodiguait des consolations qu'elle ne

* Voir notre I. [«r^ p. 210.

SA VIE, SON SALON, SES AMIS, SES LETTRES. cxkiii

pouvait plus {juère demander à d'autres sentiments que lamitié, et les succès de d'Alembert et les compliments de Voltaire consacraient soia activité et commençaient sa gloire. Un nouveau coup d'œil jeté sur la Correspondance publiée en 180i), à ce dernier point de vue , nous permettra d'établir définitivement notre opinion sur l'état moral et sur le crédit social de madame du Deffand.

Cette liistoire intime nous conduira à l'année 1764, où elle devient en quelque sorte publique, où le salon de Saint-Joseph, dans son éclat triomphant, attire successivement dans Marmontel, Rousseau lui-même, la Harpe, Grimm, madame de Genlis, des hôtes et des juges illustres; où il lutte victorieusement contre le salon rival de madame Geoffrin et contre le salon ami de madame de Luxendjourg; où enfin Walpole va paraître et domier à l'esprit et au cœur de madame du DefFand une nouvelle vie.

C'est en cette année 1754, l'année de la cécité, que semble redoubler, comme par un compatissant concert , l'activité delà correspondance des amis de madame duDefïîmd ; et un nouveau venu, non pour elle, mais pour nous, se met de la partie, qu'il importe d'introduire aussi et de peindre entre Formont et d Alembert , avec lesquels il forme le second triiunvirat de madame du Deffand, plus uni que le premier. Car c'est vme chose à remarquer, que non-seulement les amis de madame du Deffand, en 1754, redoublent d'activité, mais ils redoublent d'union. Autour de la pauvre aveugle ce cercle s'est resserré, afin qu'elle puisse toucher la main de ceux dont elle ne peut plus voir le visage.

C'est à cette recrudescence d'affection que semble répondre le chevalier d'Avdie dans sa première lettre :

« Que je ne réponde point, madame, à la lettre que vous me faites l'honneur de m'écrire! Oh! madame, cela vous est bien aisé à dire; je ne vous ferais pas grand tort, mais cela m'est impossible. S'il n'y avait dans cette lettre que les choses agréables df)nt elle est remplie, encore ne sais-je si je pourrais m'en tenir ; car quelque stupide que je sois et que je veuille être, je ne crois [»as que je devienne insensible au plaisiiqu'elle donne et inaccessible à l'activité que communique un genre d'esprit .si jiicjuant. Mais, madame, pour me réveiller, vous faites agir \\n ressort bien plus jiuissant , lorsque vous m'assurez d'une manière si touchante que vous avez de l'amitié pour moi. A ce mot, me voilà pris; ear vous, qui devez me connaître, vous savez bien, madame, que personne ne m'a jamais aimé que je ne le lui aie bien rendu. C'est un sentiment auquel je ne résiste point; c'est la chaîne qui me retient ici' ; c'est lajtpàt avec lequel vous me conduirez où, rpiand, et couune il vous

^ A Mayac, en Périgord, d'où il écrivait cette lettre, le 29 décembre 1753.

cxxiv MADAME I>U DEl KAND.

plaira, d'autant |ilii.s irilaillil)li'iiiL'iit (jnassmc-mciit on in' vous a jamais refusé les ciiariiics (jiii sont propres a sonnR'tfrc les cœurs les plus rebelles et à fixer les ffoi'its les plus dt-licafs. Pour(|iioi ne m'ave/.-vous pas donne plus tôt, madame, l'espérance dcuit vous me flatte/, aujourd'hui? Car j ai bien (-té tnujoins de vos adorateurs; mais je n'osais présumer (jue je ]U)miais m'élever au premier rang de vos amis; je me trouvais trop lourd. Cette cousidéiation arrêtait les mouvements de mou cœur et me jetait, contre mon inclination, dans des disfractions dont je me repens aujonidlnii, puisque enfin je puis m'assurer que vous avez véritablemi'iit de l'amitié |)oin- moi; car \()iis me le dites, madame, et je sais que vous êtes sincère. De ma paît , je vous promets de vous être attaché toute ma vie avec tout le respect et la fidélité dont je suis capable^.»

«Le chevalier Blaise-]\Iarie d'Aydie, né vers 1090, fds de )) François fl'Aydie et de ^lariedeSainte-Aulaire, était propre neveu, ). par sa mère, du marquis de Sainte-Aulaire, de l'Académie fran- " eaise. Ses parents eurent neuf enfants et peu de bien; trois fdies )) entrèrent au couvent, trois cadets suivirent l'état ecclésiastique. ') Biaise, le second des garçons, qui avait le titre de clerc tonsuré "du diosèse de Périgueux , chevalier non profès de Tordre de ') Saint-Jean de Jérusalem , fut présenté à la cour du Palais-Royal " par son cousin le comte de Rioms, lequel était l'amant avoué et " le mari secret de la duchesse de Berry , la Fdlc du Régent. Rioms "avait la haute main au Luxembourg; il introduisit son jeune » cousin, dont la bonne mine réussit d'emblée assez bien pour at- » tirer un caprice passager de cette princesse, qui ne se les refusait » pas. Le chevalier était donc dans le monde sur le pied d'un " homme à la mode, loi'squ'il i-encontra mademoiselle Aïssé, et » de ce jour-!à il ne fut plus qu'un homme passionné, délicat et sen- » sible ' . ••

C'est chez madame du Defflmd, en 1721 ou 1720, au plus tôt, que le chevalier rencontra celle qui devait occuper son cœur, sa vie, et lui fiiire une part dans sa gracieuse immortalité.

Voltaire et madame du Deffand nous ont laissé, épars dans leurs Lettres ou condensés dans un portrait, les traits de la noble, vive et loyale physionomie du chevalier d'Ay die. Voltaire écrivant à Thiériot et lui parlant de sa tragédie (V Adélaïde Drif/iiesclin , à laquelle il travaillait alors, le désigne comme un de ses modèles pour la figure du sire de Cuucv.

•' C'e.^t nu sujet tfuit fi'ancais et tout de mou invention, où j'ai fourré

1 Voir notre t. I", p. 188.

- ~SonA empruntons ce passn^'je à l'exquise Xolicf de M. Sainte-Beuve, en tète dei Lettres de inademniu'/le .l(s\c', p. 2().

SA VIE, SON SALON, SES AMIS, SES LETTRES. cxxv

le plus que j ai pu <raiiKmi', do jalousie, de fiireur, do biciiséaiico , de probité et de grandeur d'àine. J'ai iinayiiie un sire de Coucy qui est un très-diffue hnnnuc , couime ou n'eu voit {juére à la cour; un très-loyal chevalier, counnc qui dirait le eliovalier d'Aydie ou le chevalier de FrouUay ' . »

Dans une autre lettre du 13 janvier 173G, il dit encore au même Thiériot :

«Si vous revoyez les doux chevaliers sans peur et sans reproche, joignez, je vous en prie, votre reconnaissance à la mienne. Je leur ai écrit; mais il me semble que je ne leur ai pas dit avec quelle sensibilité je suis touché de loins bontés , et coudjien je suis ()r;;ueilleu\ d'avoir pommes protecteurs les deux plus vertueux houunes du royaiune. »

Madame du Deffand, de son coté, dira :

■' L'esprit de >L le chevalier d'Avdir est cliaiid , ferme et vi{;oureux ; tout en lui a la force et la vérité du sentiment. On dit de M. de Fontenelle , qu'a la place du cœur il a un second cerveau ; on pourrait croire que la tête du chevalier contient un second cœur. Il prouve la vérité de ce que dit Rousseau, cpie c'est dans notre cœur que notre es|)rit réside... " Le chevalier est trop souvent aflecté et remué pour que son humeur soit égale, mais cette inégalité est plutôt agréable que l'aclieuse. Chagrin sans être triste, misaiithro|)e sans être sauvage, toujoms vrai et naturel dans ses différents changements, il plaît par ses propres défuits, et l'on serait bien fâché qu'il fut plus parfait. "

Pour ce qui est de la valeur intellectuelle du clievalier, écoutons encore M. Sainte-Beuve :

«Sans être un bel esprit connue cola dovenait de mode a cette date, le chevalier d'Aydie avait de la lecture et du jugement; il savait c'couter et (foùler; son suflFrage était de ceux qu'on ne négligeait pas. Lorsque d'Alembert publia, en iT.'îS, ses deux premieis volumes de Mélanges, madame du Defïand consulta les diverses personnes de sa société ; elle alla, pour ainsi, dire, aux voix dans son salon, et mit à part les avis divers pour que l'auteur en pût faire ensuite son profit. C'est sans doute ce qui a procuré l'opinion du chevalier d'Aydie, qu'on peut lire dans les œuvres de d'Alembert *. »

Heureux lionnne dont mademoiselle Aïssé nous a attesté le cœur, et dont madame du Deffand, d'Alembert et Montesquieu ont estimé l'esprit !

Les lettres du chevalier, pleines d'un énergique bon sens, d une mâle gaieté , d'une verve originale , ne démentent pas tous ces éloges et ces illustres témoins.

• Lettre du 24 février 1733.

2 OEuvrt"! posOiumes, an XII, t. I"", j). 117. — \ o'w Notice sur iHademo'i'\ell<; Aïssé, par Sainte-Iîeuve, p. 35.

cxKvi MADAME DU DEFI AND.

» Votre (iLTuiùrc lettre, madame, eerivait-il à madame du Deltàiid le 27 juin 1754, ui'a fait encore ])lus de plaisir (jue les autie.s; elle est plus louyue; elle remet sous mes yeux les alliues et Timaf^e de presque touti'S les personnes qui com|)osent votre société. Elle vous représente si parfaitement vous-même', «pi'à tout moment , j(; moiuais d'envie de vous embrasser. Il faut pourtant, madame, j)asser li'dérement , et ne pas faire semblant d'entendre (pieltpie.s articles où vous me j)araissez avoir toujours un peu le diable au corps, n'en dc'plaise à vos pr('tendues réticences. Je vous avertirais seulement qu'une; personne connue vous, qui a voulu être dévote, et qui (soit dit sans reproche) n'a jamais pu le devenir, doit jnjjcr et pailer des yens de Dieu avec modestie et révérence, etc. "... »

Par toutes ces lettres du chevalier, de M. de Forment et antres, nous suivons d'Alembert couinie eux avec des yeux amis , triomphant de l'ingratitude de la fortune et de son propre caractère , et obtenant enfin par une pension du roi de Prusse, et bientôt par une place à FAcadémie, la justice ({ui lui était due.

Rien , après son talent , ne fit plus pour ces succès que l'amitié ingénieuse, infatigable, habile de madame du DefiPand , qui avait tait de la gloire et du bonheur de cet homme une question de salon, comme qui dirait une question de cabinet, et s'était pox'tée à la rescousse de ses adveisaires avec une sorte de passion et de belle folie. D'Alembert, à cette époque, ne faisait pas difficulté de reconnaître des services qui mettaient madame du Deffand , sous le rapport intellectuel, sur le même pied que la vitrière Rousseau, sa nourrice, sous le rapport matériel. Il devait la vie à l'une, à l'autre il devait la gloire solide qui avait succédé à ses équivoques et difficiles débuts, quand il entra dans le monde « en qualité de prodige » . D'Alembert, né plus sensible que tendre, rendait justice et hommage à ce dévouement si intelligent et si efficace d'une femme qu'il avouait u aimer à la folie " , mais peut-être sentait-il ces bienfaits maternels de madame du Deffand moins vivement encore que les autres.

C'est par Foi nioat, plutôt que par lui, cpie nous nous faisons une idée de la valeur et de l'industrie déployées par madame du Deffand, dans ce tournoi académique de 1754, dont un fauteuil était le prix , (pie lui disputait madame de Chaulnes.

" Je suis enchanté, écrit Formont, le 4 décembre 1754, de l'élection de d'Alendiert ; il send)le qu'il ne fallait (pie le montrer, et que c'était une chose faite. Cependant vous avez eu besoin de tous les talents que

1 Combien cette leUre de madame du Deffand est ro{;rcttable ! Ne serait-il pas possible de la recliertlier et de la retrouver dans les papiers si libéralement déflorés déjà par l'édition A' Aissé par la famille de Bonneval?

- Voir notre t. I^'', p. 209.

SA VIP:, son SAI-0>% ses amis, ses lettres. cxxvn

vous avez pour Ik iiétjociation ; niaio ou n'est pliii; surpris (jiiaucl on fait rt'tlexion (jue vous aviez aftairc à l'illustre, a la savante duchesse de ChaJilues ^ >>

Mais quelqu'un qui dut savourer ce triomphe , eu jouir plus que personne, plus que trAlenibert , plus que Formont , c'est madame du Deffand , qui savait tout ce qu'il lui avait coûté. C'est sur ce beau succès ([u'elle put achever d<' fermer les yeux, et cette grande joie fit rme heureuse et salutaire diversion à cette grande douleur. Grâce à ce concert consolateur , aux efforts de mademoiselle de Lespinasse, de Formont et du chevalier d'Aydie, auquel vint se joindre Voltaire lui-même, elle passa pour ainsi dii'e sans s'en apercevoir ce terrible défilé qui mène de la crainte à la réalité , du crépuscule à la nuit. Elle ne pouvait plus lire les lettres de ses amis, elle ne pouvait plus les voir, mais ces amis redoublaient si bien de zèle et d'esprit , mademoiselle de Lespinasse leur prêtait un si tendre et si pénétrant accent, que madame du Deffand croyait du mohis les entendre, leur découvrait tles qualités nouvelles, et oubliait, en les retrouvant plus aimables que jamais, qu'elle avait perdu les veux.

«Votre lettre est cliaruiaute, écrivait-elle au chevalier d'Aydie, le 14 juillet i755-; elle a fait l'admiration de tous ceux à qui je l'ai lue. Je vous retrouve tel que vous étiez dans vos plus beaux jours... J'ai fait lire votre lettre par d'Aleuibert à mesdames du Châtel et de Mirepoix. On l'a fait recommencer deux ou trois fois de suite; on ne pouvait s'en lasser; en elfét, c'est ini chef-d'œuvre. Je la conserverai précieusement toute ma vie, et je vous la ferai relire quand je serai contente de vous. C'est à vous qu'il appartient de peindre, personne n'a plus que vous le style de sa pensée; c'est-à-dire (jue vos pensées sont à vous, qu'elle-; sont orijjinales, et que vous n'avez pas besoin d'avoir l'ecours à la recherche de rex[)res^ion pour leur donner l'air de la nouveauté... »

Nous avons gardé pour la bonne bouche les lettres de Voltaire . qui ne furent pas une des moindres consolations de madame du Deffand dans ces années d'épreuve. C'est Voltaire qui fera , en beaux vers et en belle prose , la galante oiaison funèbre de ses yeux et l'apothéose de son esprit.

Il avait salué d'vme salve d'éloges et de regrets la première annonce du ma! qui menaçait madame du Deffand, et pour la mieux consoler, il feignait de devenir aveugle comme elle, délicatesse qu'il finù-a par pousser plus tard jusqu'à la satiété et à la banalité.

1 Voir notre t. I^r, p. 22V.

2 IbUL, p. 228.

cxxviii MADAME DU DEFI AND.

"Je suis à peu près, inoiisinir, éciit-il à Foniioiit', comme madaïuc (lu DclKiiid. Je ne peux {{uère écrire, mais je dicte avec une (p-ande consolation les expressions de ma reconnaissance pour votre souvenir. Comptez que vous et madame du Detlimd vous êtes an premier ranff des personnes cjne je rcfjrette , comme de celles dont le suffi"i{je m'est le plus précieux... Adieu, monsieur, soyez persuadé que je ne vous oublierai jamais... Présentez à madame du Dcfliuid mes plus tendres respects. »

Le 28 avril 17,'")2, il s'excuse Hatteuseinenl auprès du même Formont et par lui auprès de madame du Deffand , de ce qu'il ne leur a pas encore envoyé le Sicrlc de Louis XIV, la première édition n'étant (ju un essai non encort' digne d'eux.

Le 2U février 1 75i connnence le Idiiu'iitdhilc cnrincn. Il est impossible de mettre sur une plaie plus délicate un baume plus délicat :

« Mon ancien ami, écrit-il à l'ormont, votre souvenir me console beaucoup ; mais ce (jue vous me dites des yeux de madame du Delliuid me fait une peine extrême. Ils étaient autrefois bien brillants et bien beaux. Pourquoi faut-il qu'on soit pinii par où l'on a péclié, et quelle rage la nature a-t-elle de {jAter ses plus beaux ouvrages? Du moins, madame du Deffand conserve son esprit , qui est encore plus beau que ses yf'iix. La voilà donc à peu près connue madame de Staal, à cela près (ju'elle a, ne vous dcîplaise, plus d'imagination que madame de Staal n'en a jamais en. Je la prie de joindre a cette imagination un peu de mémoire, et de se souvenir d'un de ses plus passioimés courtisans, cpii s'intéressera toute sa vie à elle. "

Enfin Voltaire adressait à madame du Deffand elle-même cette adorable lettre du 3 mars 1754 :

«Votre lettre, madame, m'a attendri plus que vous ne pensez, et je vous assure que mes yeux ont été un peu lunnides en lisant ce qin est arrivé aux vôtres. J'avais jugé, d'après la lettre de M. de Formont, que vous étiez entre cliien et loup, et non |)as tout à fait dans la nuit. Je ])ensais que vous étiez à |)eu |)rès dans l'état de madame de Staal, avant par-dessus elle le boidieur inestimable d'être libre, de vivre cliez vous, et de n'être point assujettie chez une princesse à une conduite gênante qui tenait de l'iivpocrisie ; enfin , d'avoir des amis «pii pensent et qui parlent librement avec vous.

" Je ne regrettais donc, madame, dans vos yeux que la |>eiie de votre beauté, et je vous savais même assez philosophe pour vous en consoler; mais si vous avez perdu la vue, je vous plains infiniment. Je ne vous proposerai pas l'exemple de M. de S...-, aveugle à vingt ans, toujours {;ai , et même trop gai. Je conviens avec vous ([uc la vie n'est ])as Ijonne à grand'ciiose ; nous ne la supportons que par la force d'un instinct

1 De Berlin, le 25 février 1754.

'^ De Seimeterre.

SA VIE, SON SALON, SES AMIS, SES LETTRES. cxxis

piescjnc invincible (juc la nature nous a donne : elle a ajoute à cet in.sfiii(( le l'ond de la boîte de Pandore, l'espérance.

» Jo ne sais pas tro[) ce <[ue je deviendrai, et je ne m'en soucie ffuère ; mais comptez, madame, (pie vous êtes la personne du monde pour (jui j'ai le plus tendre res|)ect et l'amitié la plus inaltérable.

» Permettez que je fasse mille compliments à M. de Formont. Le président Ilénault donne-t-il toujours la préférence à la reine sur vous? Il est vrai (pie la reine a bien de l'esprit.

>' Adieu, madame, comptez que je sens bien vivement votre triste état, et que du bord de mon tombeau, je voudrais pouvoir contribuer à la douceur de voti-e vie. Ilestez-vous à Paris? Passez-vous l'été à la campagne? Les lieux et les hommes vous sont-ils indifférents? Votre sort ne me le sera jamais. »

Au milieu de ces éloges, de ces lettres, de ces conversations, de ces soupers, la vie de madame du Deffand sY'coulait avec une assez agréable monotonie, et elle y trouvait assez d'agréments pour se résigner sans cesser de sourire. Ce n'est qu'à partir de 1758 que s'abat , sur sa sécurité , sur sa tranquillité , un orage dont la mort de deux de ses meilleurs amis , Formont et le chevalier d'Aydie , sont les éclairs , d(jnt la décadence croissante de sa liaison avec d'Alendjert est le tonnerre intermittent, dont l'éclat scandaleux qui la sépara à jamais de jnademoiselle de Lespinasse et d'une partie de sa société est le coup de foudre final; coup mortel, si madame du Deffand n'eût pas été de cette race souple , nerveuse , de cette race d'acier dont était Voltaire, de cette race qui plie mais ne rompt point sous la tempête. ]\ous allons raconter succinctement (X's divers épisodes au bout desquels nous trouverons, comme la verdure plus verte après l'orage , comme le ciel plus bleu au sortir d'un tunnel , Fatmosplière plus sereine , les visages plus animés , la société plus nombreuse que jamais dans le salon de Saint-Joseph arrivi; à son apogée, et désormais gouverné magistralement par une femme pâle, douce, dont l'àine, complètement apaisée, voltige dans un triste sourire , et dont le visage de marbi'e aux yeux fermés inspire ce r(^spect attendrissant qu'on éprouve devant une belle victime de la fatalité.

Madame du Deffand perdit M. de Formont en 1758. En 1758 s'éteignit subitement cet honnne « délicieux ' '> , « la bonté incarnée )) , (jui pendant trente ans n'avait pas été pour madame du

1 Voir notre t. I^"", p. 72.

cxxx MADAME DU DEIFAND.

Deftand seulement un ami, mais Tami par excellence, et que tout le monde aimait, connue madame de Beauvau, u à la folie. >;

C'est madame du Deffand qui apprit elle-même à Voltaire cette nouvelle, le suppliant de s'associer à sa douleur et de donner à leur ami commun, par <|uelque éloge funèbre, une statue qui participât à son innnortalité.

«Je croyais que vous m'aviez oubliée, iiioii.siciir ; je m'en affligeais sans nie plaindre; mais la pins grande jjeifc (pie je pouvais jamais faire, et qni met le comble à mes mallienrs, m'a rappelée a votre souvenir. ISul autre une vous n'a si parfaitement parle de 1 amitié ; la connaissant si bien, vous devez jufjfer de ma douleur, j/ami que je regretterai tonte ma vie me faisait sentir la vérité de ces vers (pii sont dans votre discours de la Modi'riiùon :

O divine amitié! félieitc jiarl'aite!

'■ Je le disais sans cesse avec délices , je le dirai présentement avec amertume et douleur!

'■ Mais, monsieur, pourquoi refuseriez-vous à mon ami un luot d'éloge? Sûrement vous l'en avez trouvé digne ; vous faisiez cas de sou esprit, dt^on goût, de son jugement, de sou cœur et de son caractère. Il n'était point de ces j)bilosopbes in-folio qui enseignent à mépriser le public , à détester les grands <pii voudraient n'en rencontrer dans aucun genre , et qui se ])laisent à bouleverser les têtes par des sophismes et par des paradoxes fatigants et ennuyeux ; il était bien éloigné de ces extravagances : c'était le plus sincère de vos admirateurs, et, je crois, un des plus éclairés. Mais , monsieur, pourtpioi ne serait-il loué que par moi? Quatre lignes de vous, soit en vers, soit en prose , honoreraient sa mémoire et seraient j)our moi une vraie consolation. »

Voltaire répondit :

Il Libre (rain!)ition, de soins et (resclavage. Des sottises du monde éclairé spectateur,

Il se garda bien d'être acteur,

Et fat heureux autant que sajje.

II fuyait le vain nom d'auteur; Il déLlaijjna de vivre au temple de Mémoire,

.Mais il vivra dans notie cœur :

C'est sans doute assez pour sa gloire. »

« Les fleurs que je jette, madame, sur le tombeau de notre ami Formont sont sècbes et fanées comme moi. Le talent s'en va , l'âge détruit tout. Que pouvez-vous attendre d'im campagnard qni ne sait plus que planter et que semer dans la saison? J'ai conservé de la sensibilité; c'est tout ce qui me reste, et ce reste est pour vous ; mais je n'écris guère que dans les occasions ^ . ■«

^ Voir notre t. I'='", p. 239.

SA VIE, SON SALON, SES AMIS, SES LETTRES. cxxxi

Nous suppléerons au inai{}re liouiinaye tiré par Voltaire de sa veine tarie. Nous nous bonaerons à inscrire sur la tombe de Formont ce qu'il lui écrivait h une autre époque , à ce temps de la jeunesse prodigue où il avait des vers et des compliments pour le moindre de ses amis . L'homme à qui Voltaire écrivait le ;29 avril 1 732 :

Formont, cKez nous tant regretté, Toi qjii, parlant avec finesse.

Penses avec solitlité, Et sans languir dans la paresse Vis licMireiix dans l'oisivité.

Dis-nous un pen sans vanité ,i<.m -.ut MJjirui wDes «(iiiieUes de In Sagesse , Et de sa sipnr la Volupté ; Car on sait bien qu'à ton coté Ces deux filles vivent sans cesse.

L'une et iaiitre est nue maîtresse Pour qui j'ai bi-auconp de tendresse, INIais dont Formont a seul goûté.

« Nons faisons ({iiejqiiefois bonne chère, assez souvent mauvaise; mais soit qu'on meure de feim ou qu'on crève, on dit toujours : « Ah! si M. fie Formont était là. ••

L'honnne à qui Voltaire écrivait le 26 janvier 1735 :

» L'exlréme j)laisir (juc j'ai eu à lire votre Epître à M. tahbc du Rexncl fait que je vous pardoiuie, mou cher ami, de ne me l'avoir pas envoyée plus tôt; car lorsqu'on est bien content, il n'y a rien qu'on ne pardonne.

Votre ferme ])inceau, que rien ne dissimule, Peint du siècle passé les nobles attributs,

Et notre siècle ridicule.

Vous nous montrez les biens que nous avons perdus. Les poètes du temps seront bien confondus,

Quand ils liront votre opuscule.

Devant des indigents votre main accumule

Les vastes trésors de Crésus,

Vous vantez la taille d'Hercule

Devant des nains et des bossus.

" En vérité, je ne saurais vous dire trop de bien de ce petit ouvrape. Vous avez ranimé dans moi cette ancienne idée que j'avais d'un Essai sur le siècle de Louis XIV... Ce que vous dites en vers de tous les f;TaiuJs hommes de ce temps-là sera le modèle d'une prose :

Car s'ils n'étaient connus par leurs éciits sublimes.

Vous les eussiez rendus fameux.

Juste en vos jugements et cliarmant dans vos rimes, Vous les égalez tous lorsque vous parlez d'eux. »

« Le cher philosophe, poëte aimable, plein de grâce et de raison ' » ,

1 Lettre du 6 mai 1735.

cxxxu MADAME DC DEFI AND.

•.) à qui Virgile a prêté son pinceau ' » , l'écrivain <> au style juste et coulant, )) à la raison ferme et polie * » , qui fait partie de ce trio pour lequel « est tout ce que fait Voltaire^ " , le rival de Bacliauniont, réniule de Voiture*, le second Cliapelle % le destinataire de cette épitre si flatteuse du 11 novembre 1738, — Forment , enfin , n'avait pas besoin d'autres titi'es pour aller à la postérité. Son ombre peut montrer aussi , comme des brevets d'inunortalité , cette lettre du chevalier d'Avdie : « Je ne me consolerai point d'avoir manqué )) l'occasion de passer un été avec notre ami Formont; je partage- )) rais de si bon creuravec vous le plaisir que donnent sa compagnie, » ses rires, ses bons mots^ » ; et. cette lettre du prince de Beauvau : (( C'est un homme de bien bonne compagnie que vous perdez là ' ;> . Enfin elle pourrait montrer ses ingénieuses et affectueuses letti'es à madame du Deffand, par lesquelles il la guérissait de l'ennui (juand il était absent, comme par sa conversation quand il était là.

« Les maladies de l'âme se guérissent souvent par nu tour d'imagination, et toujours parle temps et l'habitude, <|ui a|>piivoi.sent tout... Von.-s ne faites point assez d'usage des forces et des linnières de votre esprit. Vous ne songez (ju'à vos pertes, sans penser aux ressources qui sont en votre pouvoir. Il faut tenir tête à ses enneniis, dissimuler avec de faux amis , et regarder les hommes comme une fausse monnaie , mais avec laquelle on ne laisse pas (jue d'acheter de l'agrément et de la distraction. Il n'y a point de plus grande folie que d'être malheureux... Au reste, vous avez bien raison de dire que vous seriez folle et injuste de ne pas compter sur moi : oui, madame, je vous serai attaché toujours, toujours, soyez-en sûre *. »

Cette première disparition de Formont dans l'éternité, où il suit madame de Flamarens et le général Bulkeley, semble commencer le vide et dénouer la chaîne ; le chevalier d'Avdie , entraîné dans la mort par tous ses amis qui l'y ont précédé, tombe en 17G0, encore vert et vigoureux, au retour de la chasse.

Mais si c'est une triste chose que de perdre par la mort ses meilleurs amis , quelle douleur n'est-ce pas que de les perdi'e de leur

1 Lettre du 15 novembre 1735.

- Lettre du 13 février 1736.

3 Lettre du 30 mai 1736.

* Lettre du 23 décembre 1737.

5 Lettre du 14 juillet 1738.

6 Voir notre t. I", p. 220.

■? Ibld., p. 222.

8 Ibld., p. 214. .

SA VIE, SON SALON, SES AMIS, SES LETTRES, cxxxui

A-ivant , et d'avoir à ajouter au re{;ret de leur aljsence le reproche •le leur ingratitude ! C'est cependant une sembla] )Ie désertion qui va achever les épreuves de madame du Deffand , et faire toucher au fond amer de l'expérience, conune Walpole plus tard la fera toucher au fond amer de la passion, cette fenunc destinée à épuiser tous les doutes , à achever tous les calices , à recevoir, même en cheveux blancs, l'alfront de toutes les leçons.

>'ous connaissons assez d'Alembert pour savoir que la tendresse et la générosité étaient aussi étrangères à sa nature que la poésie l'est à la géométrie. Peu à peu, avec l'âge et la gloire, reparaissent ces âpretés foncières, dissimulées, même en cet homme ingrat, par les fleurs de la jeunesse , de l'espérance , qui font aux hommes les plus égoïstes comme une passagère parure de bonté et de grâce. Peu à peu le masque tombe, Thomme reste, et le héros rêvé témérairement par madame du Deffand s'évanouit. ^ladame du Deffand s'effraye de divers symptômes de refroidissement, d'indifférence. Il se laisse débaucher à d'autres sociétés plus attii'antes et plus actives, les BoufHers, les Luxembourg, madame Geoffrin. ^lademoiselle de Lespinasse est obligée d excuser celui dont l'amitié passionnée couve des projets d'émancipation et d'abandon.

« Je vais sans doute vous surprendre, écrit-elle à madame du Deffand, en vous apprenant que M. d'Alembert j)art demain pour Saint-Martin pour ne revenir que jeudi. On ne lui a point demandé s'il voulait taire ce voyage, et en consé([uencc, madame de BouHlers dit c[u'ellc l'enlève demain. Il m'a fait promettre de vous mander qu'il avait beaucoup de regret au voyage de Montmorency, car il comptait bien y venir; il se taisait un grand jjJaisir d'avoir l'honneur de faire la cour à M. et à madame la maréchale, et il s'afflige, madame, d'être aussi longtemps à vous voir*.»

iMadame du Deffand, inquiète et mécontente des inconstances du président , de madame de Mirepoix , de Pont-de-A^eyle , ne peut retenir une plainte sur ces dispositions vagabondes d'un homme qui lui semblait si raisonnable , et qui , comme les sages quand ils se dérangent , s'éloigne de plus en plus du salon légitime , de l'ancienne habitude, pour ajouter à ses infidélités ses relations aA'ec le roi de Prusse.

Voltaire cherche à rassurer ses craintes et à retenir ses reproches :

«M. d'Alembert est bien digne de vous, madame, bien au-dessus de son siècle *. J'exéciifcrai vos ordres anpiès de M. d'Alendjert, je vois les fortes raisons du j)réfendii éloignement dont vous parlez ; mais vous

' Voii notre t. I'"', p. 217.

2 Lettre du 19 mai 1704.

cxxxiv MADAME DU DEFI AND.

en avez oublié une, c'est <[ue vous êtes éloiffriée «le son qnaitier. Voilà donc le grand niotit sur lequel court le commerce de la vie! Savez-vous bien, vous autaes, ce qu'il y a de j)lus difficile à Paris? C'est d'attraper le bout de la journée *. >>

Madame du Deffaud espère encore, tout eu se méfiant déjà, et en commençant à craindre de ne pouvoir apprivoiser « ce chat sauvage » . C'est à ce moment d'affection clairvoyante , d'estime sans illusion, qu'elle écrit sans doute, dans le portrait de d'Alembert, ces lignes presque prophétiques et dont l'observation semble lui pressentiment :

"Le désintéressement, la vérité forment son caractère; généreux, coin]jatissant, il a toutes les qualités essentielles, mais il n'a pas tout<s celles de la société : il manque d'une certaine douceur et aménité qui en fait l'agrément; son cœur ne paraît pas (brt tendre, et l'on est porté a croire qu'il y a plus de vertu en lui que de sentiment. On n'a point le plaisir d'éprouver avec lui qu'on lui est nécessaire; il n'exige rien de ses amis; il aime miens leur rendre des soins que d'en recevoir d'eux. La reconnaissance ressemble trop aux devoirs; elle gênerait sa liberté : toute gêne, toute contrainte, de quelque espèce (ju'elle puisse être, lui c.t insupportable, et on l'a parfaitement défini en disant qu'il était esclave de la liberté. »

Il n'était pas d'un grand secours a madame du Deffand, en cette fijQ d'ajmée 1758, où elle venait de perdre Forment, et où, faute de mieux , elle est obligée de se rejeter sur le président.

" Le président fait toute la consolation de ma vie ; mais il en fait aussi le tourment par la crainte que j'ai de le perdre. Nous parlons de vous bien souvent ^. »

En juillet I7()0 , la solitude ronge madame du Deffand ; je dis soUtude, quoiqu'elle régnât dans un salon des plus fréquentés. [Mais qui ignore qu'il n'y a pas de pii-e solitude que celle où nous plonge le dégoût d'une foule d'indifférents ? Elle écrit à Voltaire :

« Je suis au désespoir de n'avoir pas pu }>révoir les malheurs (jui me sont arrivés, et de n'avoir pas connu ce (jue c'était que l'état de la vieillesse, avec une fortune des plus médiocres. J'aurais tpiitté Paris, je me serais établie en province; là j'aurais joui d'une plus grande aisance, et je ne me serais pas aperçue d'une grande différence pour la société et la compagnie ^. »

C'est à la fin de 1760 qu'éclate entre madame du Deffand et

* Ijcttre du 2 juillet 1754.

~ Letne do madame du Deffand à Voltaire, de novembre 1758. Voii- notre f. h'\ |). 240.

3 Voir notre t. K^ p. 262, 263.

SA VIE, SON SALON, SES AMIS, SES LETTRES. cxxxv

Voltaire cette petite guerre éjjislolaire à propos des prétentions, du pathos , de la médiocrité pompeuse et de la vanité théâtrale de ce qu'elfe appelle plaisanmient « sa livrée" . Et on sent que le cœur froissé excite et anime, chez la spirituelle douairière, cette colère de son hon sens et cette indignation de son goût. Elle aime encore trop d'Alemhert , déjà équivoque et contraint , pour le frapper directement; elle se venge sur sa suite.

«J'ai mis, e'crit-ello à VoUairc le i''"" novLMiibro 1760, bcaiicou]) d'impartialité dans la {;ueiTO dcA [)liilojO|)hes. Je ne saurais adorer leur Encyclopédie , qui peut-être est adorable, mais dont quelques articles que j'ai lus m'ont ennuvec à la mort. Je no pourrais admettre pour legislateiu's des {fcns qui n'ont qiie de re<ij)rit, |)eu de talent et point de goût; qui, (juoi({iic très-honnêtes gens, écrivent les choses les plus malsonnantos sur la morale ; dont tous les raisonnements sont des sophismes , des paradoxes. On voit clairement qu'ils n'ont d'autre but que de courir après une célébrité où ils ne parviendront jamais; ils ne jouiront pas même de la gloriole des Fontenelle et la Motte, qui sont oubliés depuis leur moii; mais eux, ils le seront de leur vivant; j'en excepte, à toutes sortes d'égards, M. d'Alembert, (pioi([u'il ait été mou délateur auprès de vous; mais c'est un égjuement que je lui pardonne, et dont la cause mérite (pudcpu» iiidul{;(>nce; c'est le plus hotuiête lionmie au moufle, (pii a le cœur bon, un excellent espiit , beaucoup de justesse, du goût sur bien des choses; mais il v a de certains articles (pii sont devenus pour lui affaires de parti , et sur lesquels je ne lui trouve jias le sens commun. Par exenq)le, l'échafaïul de mademoiselle Clairon, sur lequel je n'ai pas attendu vos ordres pour me transporter en colère. J'ai dit mot pour mot les mêmes choses que vous me dites, et d'Alembert sera bien surpris (jiiand je lui donnerai à lire votre lettre. Ce sera un grand triomphe * >

Quand on lit la dernière lettre de d'Alembert à madame du Deffand, celle qui est datée de Sans-Soiici le 25 juin 17()3, et qui est si contrainte, si endjarrassée , on conq^rend que c'est là ime amitié qui va finir et qu'une catastrophe est prochaine.

" J(; me contenterai de vous assurer (|ue dans l'espèce tle tourbillon où je suis je n'oid)lie point vos boutés et lanùtié dont vous voulez bien m'honorer; je me flatte de la mériter un ])eu par inon respectueux attachement pour Aous. Comme je sais que rien ne vous einiuie davantage que d'écrire des lettres, je n'ose vous rlcmander de vos nouvelles directement; mais j'espère que mademoiselle de I^espinasse voudra bien m'en donner. J'oubliais de vous dire que le roi m'a j)arlé de vous, de votie esprit, (le vos bons mots, et m'a demande' de vf)s nouvelles^. »

1-e () janvier ITiJi, Voltaire é«'rit à niadauje du DcfFand :

' Voir notn; t. It'"", p. 275.

2 Ihid., p. 276.

cxxxvi MADAME DU DEFFAND.

« Avez-voiis le plaisir de voir quelquefois M. d'AlenibertV Noii-sciilenient il a beaucoup d'esprit, mais il l'a très-decidë, et c'est beaucoup ; car le uionde est plein de {jeus d'esprit qui ne savent counnenl ils doivent penser. »

Madame du Deffand répond le 14 :

«Je vois assez souvent d'Alenibert; je lui trouve, ainsi que vous, beaucoup d'esprit*. •>

^lademoiselle de Lespiiiasse était, il parait, du même avis , et pour se dédommager de la contrainte et de l'humiliation d'écouter, simple comparse, une conversation dont les honneurs n'étaient pas pour elle, elle avait , usurpant cette souveraineté intellectuelle dont madame du Deffan<l était si jalouse, profité de l'habitude qu'avait sa maîtresse de veiller la nuit et de causer le jour, et installé sournoisement dans sa petite chambre, sur la cour de Saint-Joseph, lui petit s:ilon d'une heure où elle jouissait du double plaisir d'avoir les prémices de l'esprit des habitués de madame du Deffand et de les lui enlever. Elle était jeune, belle , malheureuse. Elle avait de beaux yeux qui n'étaient point fermés. D'Alembert , le premier, passionnément épris de cette personne si intéressante, veis laquelle l'attirait irrésistiblement une communauté d'infortune , avait le premier fond('; au|)rès d'elle cette petite société intime, frustratoire des droits de l'autre , ce petit salon de contrebande où il avait été suivi par furgot , d'Ussé, Ghastellux, et par tous ceux que sa gloire et son crédit attiraient, et qu'attirait aussi le plaisir tout nouveau, tout imprévu, de faire à une belle hôtesse qui n'était pas douairière et aveugle comme l'autre , une cour dont elle récompensait par de charmants sourires le facile dévouement. A quoi bon tant de raisons ? Ne suffit-il pas du proverbe qui a consacré l'attx-ait tout-puissant du fruit défendu ?

Sans doute mademoiselle de Lespinasse n'eut pas ce seul tort aux yeux de madame du Deffand , de lui ravir la fleur du panier aux nouvelles et aux bons mots , et de contraindre ses amis à un partage peu flatteur pour elle. Il serait facile de trouver d'autres griefs pour expliquer le coup d'éclat qui suffit à peine à la colère d'une femme, que l'ennui, à défaut de la vanité, eût rendue implacable. Mais à considérer la situation réciproque des deux femmes, celui-là suffit pleinement, selon nous', pour justifier Tindignation et le châtiment. Qu'on songe à la surprise , à la douleur, à la terreur de madame du Deffand, à la subite révélation d'iuie usur-

1 Voir notre t. I"^"", p. 281.

SA VIE, SON SALON, SES AMIS, SES LETTRES, cxxxvri

patioii si insolente, d'une si perfide infjratitude, d'une si menaçante rivalité ! Frappée à la fois dans son juste orgueil , dans son égoïste curiosité, dans son affection, dans ses habitudes, madanie du Deffand se conduisit avec une sévérité inexorable , une implacable dignité. Elle cbassa celle qui avait al)usé de sa crédulité , de sa confiance , de sa sécurité , par un trait qui la montrait capable de tous les autres; et elle roconijuit, à force d'énergie, une autorité et un repos que le pardon eût certainement compromis j)0ur jamais. Nous allons demander à 3IarmonteI, la Harpe et Grimm, le récit de cette scène fameuse. ^lais souvenons-nous que jMarmontel fut l'ami de d'Alembert, qui le fit entrer à l'Académie, et que la plus simple convenance lui interdisait un l)lâme contre son bienfaiteur ; que d'ailleurs il n'avait pas à se louer d'une femme qui avait formulé sur lui , comme sur la Harpe , de ces jugements frappés en bons mots , qui couraient tout Paris , avec la flouble autorité de la justesse et de la malice; enfin , en ce qui concerne Grimm, qu'il n'est que l'écho et l'écho pi'évenu des Encycloj)édistes ^ dont mademoiselle de Lespinasse devait partager avec madame Geoffrin la tutelle, et, conune le dira Grinun lui-même, « l'administration " .

« Il v avait a Paris, dit ManuontL'l, une marquise du Deiland, leuinie pleine d'esprit, d'iuinicur et de malice. Galante et assez belle dans sa jeunesse, mais vieille dans le teuip» dont je vais parler, presque aveufjlc, et rongée de vapeurs et d'cimui ; retirée dans un couvent avec nru- étroite fortune, elle ne laissait pas de voir encore le grand monde où elle avait vécu. Elle avait eonim d'Alembert chez son ancien amant le président Hénault, qu'elle tyrannisait encore et qui, naturellement tiès-timide, était resté esclave de la crainte;, longtemps après avoir cessé de l'être de l'amour. Madame i\u DetFand , charmée de l'esprit et de la gaieté de d'Alembert, l'avait attiré chez elle, et si bien captivé, qu'il en était inséparable. Il logeait loin d'elle, et il ne jiassait pas un jour sans l'aliei- voir. «

" Cepcudaiit, pour remplir les vides de sa solitude, madame i\i\ Dellaïul cherchait une jeune ])ersonnc bien élevée et sans fortune (jui voulut être sa compagne, et à titre d'amie, c'est-à-dire de complaisante, vivie avec elle dans son couvent. Elle rencontra celle-ci, elle en fut enchantée, connue vous le croyez bien. D'Alembert ne fut pas moins cliarmé de trouver chez sa vieille amie un tiers aussi intéressant.

» Entre cette jeune personne et lui, l'infortune avait mis un rapport (jiii devait rapprocher leurs âmes. Ils étaient tous les deux ce qu'on appelle enfants de l'amour*. Je vis leur amitié naissante, loiscpie

' Il v a , à ce propos, dans les Mémoires do madame de Genlis, une nimisante anecdote d'un lia\aiil iiidisci(!t (jui s'a\ise de ])laindre les Ijàlards , cl cela successivement à 1 oreille Av. mademoiselle de Lesj)inasse, de d'Alembert et de Chamfort , tous trois atteints de cette intirmité. On voit d'ici la tijjnre du sot, avec la triple couche de pourpre qui fait ressoi'tir ses oreilles, s'éver-

(jsxxviii MADAME DC DEFI AND.

madame un Dt-ffiind k.s luciiai! avcr cllo s()II|);t cIicx mon amie madame Hareuc; et c'est de te temps-la (jiie datait notre connaissance. H ne fallait pas moins (jn'un ami tel (jiie dAlembert pour adoiuii- et fendre supportables à mademoiselle de Lespinasse la tristesse et la dureté de sa eondifioii; car c'était peu d'être assujettie à une assiduité perpétuelle auprès d'une femme aveufjle et vaporeuse : il fallait, pour vivre avec elle, Eure comme elle du jom- la nuit et de la miii lejom-; veiller a côté de son lit, et l'endormir en faisant la lecture; travail ipii fut mortel a cette jeune fille naturellement délicate, et dont jamais depuis sa poitrine épuisée n'a pu se rétablir. Elle v résistait ce|)en(laiit , lorscjiie arriva l'incident (pii rompit sa chaîne.

i> Madame du Detfand, après avoir veillé toute la nuit chez elle-même ou chez madame de Lnxembourff, (pu veillait comme elle, donnait tout le jour an sommeil , et n'était visible que vers les six heures du soir. Mademoiselle de Lespinasse, retirée dans sa petite chambre sur la cour du même couvent, ne se levait {|uère qu'une heure avant sa dame; mais cette heure !*i précieuse, dérobée à son esclavafje, était emplovée a recevoir chez elle ses amis personnels, d'Alembert, Chastellux, Turgot et moi, de temps en temps. Or, ces messiems étaient aussi la compa{;nie haljiluelle de madame du Deffand; mais ils s'oubliaient quehpiefois chez mademoiselle de Lespinasse, et c'étaient des moments qui lui étaient dérobés : aussi ce rendez-vous particulier était-il pour elle un mystère, car on prévoyait bien qu'elle en serait jalouse. Elle le découvrit : ce ne fut, à l'enfendie, rien de moins qu'une trahison. Elle en fit les hauts cris, accusant cette pauvre fille de lui soustraire ses amis, et déclarant qu'elle ne voulait plus nonnir ce serpent dans son sein.

" Leur séparation fut brus<pie; mais mademoiselle de Lespinasse ne restait point abandonnée. Ton» les amis de madame du Deffand étaient devenus les siens. Il lui fut facile de leur persuader que la colère de cette femme était injuste. Le président Hénaidt lui-même se déclara jiour elle*. La duchesse de I^uxembourfj donna le tort à sa vieille amie, et fit présent d'un meuble complet à mademoiselle de Lespinasse, dans le logement qu'elle piit. Enfin le duc de ChoisenI eu obtint ])our elle, du Roi , une gratification annuelle qui la mettait au-dessns du besoin ^,

tuant a réparer sn bévue, et s'enfoneaiit d.ivaiilagc, à eliaijne effort qii il fait ponr sortir de sa I)ctise.

^ Nons ne savons sur la foi de quelle autorité l'antenr de la Notice publiée en tète de la Correxpondunce inéillte (1859) préfend que le président poussa la bonté jii.-jqn'à oflVir à la dis{;raciée de l'épouser. Pour qiiiconipie connaît le j)resident, sa situation à la cour, ses principes, c'est là une marffue d'intérêt tout a tilt iuviaiseinblablo et mie assertion que nous avons, en l'absence de tout téinoigiiajje, le droit de qualifier de hasardée. Ce qui n'est pas douteux, e est que le président s'intéressa à mademoiselle de Lespinasse; mais de là à l'épouser, lui l'éf^oïste, lui le dévot, lui le courtisan, voilà qui n'est pas <'royal)le. Le président n'était jms liouiuie à faire ce que n'osèrent ni d'Alemliert ni M. de Mora. On Teut bien s'exposer à être charitaljle , mais non à être ridicule.

- ]S(jus i{|norons sur la foi de (pielle autorité l'auteur de la Notice de la Correspondance inédite (1859) aftiriiie que l'on découvrit que madame Gcoftnn faisait pendant ses dernières années une pension de » mille écus à niade-

SA VIE, SO.N SALON, SES AMIS, SES LETTRES, cxxxix

et les socit^tes de Paris les [>liis distinjjuees se dispiiteieiit le boulioiir de la po,s.st'der.

» D'Alcinbert, a qui madame <in DeFtand jiroposa impérieusement l'alternative de rompre avec mademoiselle de Lespiiiasse ou avec elle, n'hésita point, et se livra tout entier à sa jeune amie. »

Ainsi finit cette union de dix années, plus d'une fois troul)lée. sur laquelle planait le fâcheux augure des oppositions de M. de Vichy et des préTisions de madame de Luynes. Madame du Deffand et ses amis étaient loin de sattendre à une pareille déception. Les plus clairvoyants s'y étaient trompés. i\id n avait vu le vofcan de cette imagination, de ce tempérament, de ce caractère, et n'avait pensé à une explosion possible des ambitions, de la vanité, de lamourpropre de mademoiselle de Lespinasse.

Le L4 juillet 1755, madame du Deffand écrivait au chevalier d'Avdie :

« Mademoiselle de Les|)iuasse est bien vivement touchée des choses charmantes (pie vous dites d'elle; cpiand vous la connaîtrez davantajje, vous veirez combien elle les mérite; chaque jour j'en suis plus contente.»

Et le chevalier répondait :

Par mademoiselle de Lespinasse vous retrouvez des veux, et ce qui vf)us est eiK'ore plus nécessaire, madame, elle exerce la bonté et la sensibilité «le votre ccein-. Je me sais bon gré de l'opinion (jue j'ai d'abord conçue d'elle, et je vous supplie de continuer à me ménager quelque part à sa bienveillance. "

Et cfueîques années plus tard on se séparait avec scandale, à la suite de torts dont nous voulons bien donner quelques-uns à madame du Deffand, mais dont les plus graves reviennent à coup sûr à mademoiselle de Lespinasse.

1^ notice dn liceneil de 180J), publiée sous une influence hostile à madame du Deffand , et d'après les indications de deux liommes qui avaient à se venger des dédains de la spirituelle douairière <le Saint-Joseph, la Harpe et Marmontel', ajoute à tant d'assertions faites pour éveiller notre méfiance, une imputation évidemment calomnieuse et que nous ne retrouvons pas dans les Mémoires de Marmontel, auxquels les attril)ne {fratuitement l'auteur de la Notice de la Correspondance inédite (1H5B) :

moiselle «le Lespinasse » . Il est Jiion rejjrettalilc que cette yotice cite si rarement les témoignag'es siir lesquels elle s'appuie, et (jii'il serait iiuéressaiit de vériiier.

• Elle avait dit de M.iriiKjntel, par exemple : « Ah! mon Di(!ii , quel antein- ! » (pi'il a de peine, qu'il se dontie de tourment ]>our avoir de l'esprit ! H n'est Il qu'un gueux revctu de guenilles. » (^Lettre tin 30 octol)re 1771.)

CXL MADA.MK DU I)F:I- FAND.

" Par iino suite des chaffiins qu'elle éprouvait à Saint-Joseph, elle avait déjà cherché à finir ses peines en prenant soixante {jrains d'opium. Ils ne firent (pi'iriiter ses nerFs et lui causer luie maladie assez grave. Madame du Deffand étant vernie pleurer j)rès de son lit, elle .s'abstint de tout reproche et se contenta de lui dire : Madame, il n'est plus tcinjis. "

Tout cela est maiheureusemt'nt démenti par l'attitude humble, suppliante, repentante, rpie prend mademoiselle de Lespinasse dans cette lettre du 8 mai 17G4, où elle sollicite la permission de revoir madame du DefFand , permission qui lui est inexorablement refusée. Dans cette correspondance révélatrice , madame du Deffand n'a pas seulement l'avantage de la situation, mais celui de la dignité.

Tels sont les deuils, tels sont les orages f{iii traversèrent, de 1758 à ]"()(>, l'éclat toujours croissant d'un salon qui remplaçait par les plus brillantes recrues les vides qu'y foisait la mort ou la désertion, et qui devient une sorte d'institution, de puissance, dont il est intéressant et nécessaire d'examiner les rapports avec le salon ou plutôt le camp rival de mademoiselle de Lespinasse, le centre philosophique, sagement et prudemment gouverné par madame Oeoffrin , et enfin le salon aristocTatique de madame de Luxembourg, dont Rousseau est l'ours de génie. Chemin faisant, nous mentionnerons et esquisserons les personnages nouveaux qui, de 1755 à 176G, entrent dans l'intimité de madame du Deffand, les Beauvau, les Bi'oglie, les Paulmy, les Ghoiseul, les Holderness, les ^lacdonald, les Brienne, et nous arriverons enfin à cette présentation de Walpole , de l'homme privilégié qui absorl)era et tyrannisera la fin de la vie et le reste de la sensibilité de madame du Deffand, ne recevant pas la lumière, mais la donnant pour ainsi dire par son rayonnement aux auti'cs hôtes de ce salon, tous changés en comparses depuis la venue du souverain ami , les Hume , les Ligne, les de l'isle, etc.

En ce qui concerne mademoiselle de Lespinasse et son salon, voici quelle fut l'attitude des trois héi-os de la séparation de 1764. ■Mademoiselle de Lespinasse , discrète et réservée ; d'Àlembert injurieux d'abord , puis après la mort de son amie , revenant peu à peu a madame du Deffiind, jusqu'à oser demander de ses nouvelles: enfin, madame du Deffand contenant sa haine, et ne la trahissant

SA VIE, SO^ SALON, SES AMIS, SES LETTRES. cxi.i

(le temps en temps que par des ironies ou des eolères l^rèves et aiguës, brillantes et froides comme des épées.

Le :25 octobre 1773, elle écrit, à propos de la mort de M. d'Ussé, t[ui lui avait préféré mademoiselle de Lespinasse, et de son testament.

« Je voudrais pouvoir vous inauder (jnelque chose (jui vous auiusàt , je ne sais que le testament de M. d'ITssé (jui puisse vous divertir un peu. Vous rappelez-vous de l'avoir vu chez le [)resident ou chez n)adauie de Hochefort ? C'était un vieillard de uion âge, distrait, eiuuivcux, assez, fou, et qui avait de l'esprit, {jrand partisan de madeuioiselle de Lespinasse. Je lui laisse le Diction ndirc de Moreri, nouvelle édition. »

Le 25 juillet 1774, elle écrit à Walpole, à propos de l'avènement au ministèi'e de 31. Turgot :

« Je le voyais tous les jours, il v a (piator/e ou quinze ans. La Lespinasse m'a brouillée avec lui, ainsi qu'avec tous les autres encyclopédistes ; il est l'ami intime de M. de Maurepas , à qui il n'est pas douteux qu'il ne doive cette place ; c'est un honnête honnne.

n Nous allons être gouvernés par les philosophes, continue-t-elle le 20 septembre. J'ai bien du regret de n'avoir pas su ménager leur protection; pour l'obtenir aujourd'hui, il me faudrait avoir recours à mademoiselle de Lespinasse; me le conseillez-vous? "

Et comme Valpole avait pris la plaisanterie au sérieux, elle le détrompait avec indignation :

" La pensée que j'ai eu cette promesse (de M. Shelburn) est à peu près semblable à la pensée de revoir jamais cette hlle. Je ne saurais comprendre comment vous n'avez pas vu que c'était une plaisanterie. Je ne voudrais pas lia devoir de me sauver de técluifaiid. Je suis pressée de vous ôtcr de la tête une opinion aussi avilissante... Elle est la seule persomie que je pourrais regarder comme mon ennemie, si je ne dédaignais d'v penser; c'est de quoi je ne me cache point*. »

Le 2:2 mai 177G, elle annonce en ces termes laconiques la mort de mademoiselle de Lesjnnasse :

« Mademoiselle de Lespinasse est morte cette nuit, à deux heures après minuit ; c'aurait ét«f pour moi autrefois un événement ; aiijoiu- (ihui ee n'est lien du tout. >•

Et une partie de la lettre du \) juin 1776 est emplovée à analyser et à persifler son testament.

Selon la JS'otice du i-ecueil de 1809, son premier mot, en apprenant cette mort, fut celui-ci : u Elle am'ait bien dû juourir

' Lettre du 12 octobre 1774.

cxui MADAMK DT DEFI-AND.

» (jtiin/e aiiK plus lot ; je naurnis |>as prnlii (lAlciiilx-rL » Ce tut là toute Toiaisou funchre de nia(l«'iu<>i.selle tic Lesplnasse.

Pour madame Geoftrin, madame du Deffand parait l'avoir regardée d'un œil assez indifférent: c'est à peine si, (juand l'oecasion s'en présente, elle daijjne écraser la mère des philosophes de quelques l)rèv. -s ironies '. Ce fui là son attitude vis-à-vis de madame Creoffrin, ((ui de son côté ne poussa peut-être pus la v.-ngeanee jusqu'à subveutioiuier sa plus grande ennenne, (juoiijue c'eût été là inie vengeance spirituelle.

Les relations de madame <lu Deffand ave*- madame la marécliale de Luxcnil)oiir{j finent au coiidaire consîannncnt familières et amicales, aiitiuit qu'on peut appli((uer ce mot aux rapports de deux femmes qui avaient tant d'esprit et qui se conuaissaient si bien, et se prolongèrent intimement jusqu'à la mort de madame du Deffimd, dont la maréchale fut, avec madame <le ^lirepoix et madame de Ghoiseul, la dernière garde-malade et compagne de chevet.

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