‹ Correspondance complète de la marquise Du Deffand avec ses amisChapitre 33 sur 52 · MADAME DU DEFFAND A MADEMOISELLE DE LESPINASSE · texte numérisé non relu

MADAME DU DEFFAND A MADEMOISELLE DE LESPINASSE

Lundi , 8 avril 1754.

Je l'eçois dans le moment, ma reine, la réponse de madame de Luynes , elle est absolument telle que je la pouvais désirer, remplie de reconnaissance de ma confiance, de réflexions sur les inconvénients où je m'expose, et d'intérêt et d'amitié qui lui font désirer toutes les choses qui me conviennent. J'espère, ma reine, que je n'aurai jamais à me repentir de ce que je fais

f)Our vous , et que vous ne prendriez point le parti de venir auprès de moi , si vous ne vous étiez pas bien consultée vousmême, et si vous n'étiez pas Lien décidée à ne faire jamais aucune tentative. Vous ne savez que trop combien elles seraient inutiles, mais aujourd'hui, étant auprès de moi, elles deviendraient bien funestes pour vous ; le chagrin qu'elles me causeraient vous attirerait de puissants ennemis, et vous vous trouveriez dans un abandon où il n'y aurait plus de ressource. Gela dit, il ne me reste plus qu'à vous parler de la joie que j'aurai de vous voir, et de vivre avec vous. Je vais écrire tout à l'heure à M. le Cardinal, pour le prier de vous faire partir tout le plus tôt qu'il lui sera pqssiMe. Faites en sorte qu'on ne sache votre départ que le jour n)éme que vous partirez; mandez-moi le jour où il sera arrêté, et (juand vous serez en route, faites j)artir une letti'e de Chalons (pii j)uisse m'apprendre que vous êtes en chemin, pour que je puisse savoir le jour de votre arrivée, et r|ue je me fasse le mérite auprès des Vaubans de leur en faire confidence.

Adieu , ma reine , faites vos paquets , et venez faire le bonheur et la consolation de ma vie; il ne tiendra pas à moi que cela ne soit bien réciproque.

Stockholm, 17 mai 175'V.

.le regarde, en vérité, comme un miracle que vous daigniez, madame, vous souvenir de quelqu'un qui malheureusement est devenu aussi inutile pour vous que je le suis. Il faut bien qu' avectoutes les qualités qui vous distinguent du commun des hommes, vous ayez encore l'avantage d'être exempte de leurs défauts. Plût à Dieu qu'il me fût permis de vous aller retrouver dès demain : vous verriez, par mes assiduités, combien j'ai appris à connaître Paris depuis que je n'y suis plus. S'il est vrai (|ue la réputation soit toujours incertaine jusqu'à la mort, il est du moins vrai aussi que l'amitié est incertaine jusqu'à l'absence.

A juger par tout ce que vous me faites l'honneur de me dire dans votre dernière lettre, votre vue est donc totalement perdue? J'admire, madame, le courage avec lequel vous sou- I. 14

tenez une perte si sensible. C'est là que l'on connaît la force de l'àme, bien plus que dans ces entreprises appelées grandes et courageuses, où cependant toutes les passions des homme.> concourent à inspirer du coiu-age. Je soubaite du fond de mon cœur que vous conserviez toujours le vôtre , et je dois l'espérer, puisqu'en pareil cas il est bien moins difficile de conserver que d'acquérir. Vous m'avez fait faire à cette occasion une réflexion sur feffot du regard dans la conversation, qui me parait extrêmement juste, et que je n'avais pourtant jamais faite.

La mort de M. de Cereste ' m'a infiniment touclié. Quand je pense au grand nombre de gens de connaissance qui sont morts depuis mon départ de Paris, je serais tenté. de croire que vous avez été ravagés par la peste ou par quelque autre fléau public: ie sais bien du moins qiie pendant les neuf années que j'ai demeuré avec vous, la mort n'a pas fait un si grand dégât que pendant les dix-neuf mois qu'il y a à présent qne je aous ai quittées. Pour revenir à M. de Cereste, il est certain qu'il était estimable et aimable autant qu'on peut l'être. Je vous supplie cependant de remarquer qu en rassemblant toutes les qualités qui font les hommes supérieurs, il ne possédait aucune de ces qualités à un degré éminent. Duclos, si je m'en souviens bien, a déjà fait cette observation dans le portiait qu'il nous en a donné; mais il me semble qu'il n'a pas assez appuyé sur la rareté de cet assemblage, qu'en effet je n'ai jamais vu en aucun autre homme. Il est si ordinaire qu'on s abandonne au désir de briller ! Enfin, on s'aperçoit que ce n'est pas par là qu'on arrive au bonheur, ni même à la considération, qu'on obtient plus sûrement en excitant moins de jalousie.

Si Voltaire avait jamais pu être frappé de cette vérité, il ne serait pas aujourd'hui dans la situation trop déplorable où nous le vovons. Ce qui m'afflige le plus est de le voir si près de tomber en mépris : un génie de cet ordre devait du moins être à l'abri de ce malheur; mais il fallait sans doute un exemple si éclatant pour mettre l'imperfection humaine dans tout son jour. Je n'ai pas vu encore cette Histoire universelle qui lui fait tant de tort. LiA Lettre au Père de Mettou est bien misérable. Je sais qu elle a fait beaucoup de plaisir à Berlin, où l'on commence à ne plus craindre une plume déjà si fort avilie. Il est pourtant bien vrai que Maupertuis ne s'honore guère plus par les écrits

1 Frère cadet du maréchal de Rrancas. Il était né en 1697 et mourut le jeudi 25 avril 1754. (L.)

qu'il nous donne aujourd'hui. J'ai trouve dans ses dernières lettres des choses qui m'ont paru tout à fait insoutenables.

Je vous supplie, madame, de me rappeler quelquefois dans le souvenir de M. le président Hénault; je serais au désespoir d en être oublié : c'est l'homme du monde que j'aime et que je respecte le plus. Vous le voyez sans doute [)eu quand vous n'êtes point à Versailles, où je m'imagine qu'il passe sa vie.

Je plains beaucoup madame de Lambert '. Elle n'aura plus une si bonne maison, et il lui sera plus difficile qu à une autre de s'en passer; elle restera pourtant, je crois, fort aisée. xVvant de finir, permettez-moi, madame, de vous remercier de tout le bien que vous me dites de mon frère; il faut que je l'aime autant que je le fais pour ne lui point envier le bonheur qu'il a de vous faire sa cour.

Rouen, ce mardi '2.

Vous vous établissez donc à Sceaux, madame, avec d'Alembrrt? Je suis fâché que madame de Staal ' n'y puisse être en tiers : vous trois en vaudriez bien d'autres; vos conversations n'auraient sûi'ement pas le tour de celles des Br... Vous avez grande raison dajîs le jugement que vous en portez, ils sont toujours occupés à être fins, et les choses les plus rondes ils les rendent pointues par les paroles; ce qui, comme vous dites, est de très-mauvais goût, et de plus fort aisé. C'est le tour d'esprit du temps, et surtout de leur petite académie, où l'on regarde le siècle passé comme n'étant qu à 1 enfance de l'esprit. Madame de R... redeviendrait aimable entre vos mains, parce que la nature l'a faite pour l'être, et qu'elle est assez bien née pour suivre de bons guides; mais elle n'a [)as d'elle-même assez de lumières pour reconnaître le mauvîiis. Je conçois que vous vous êtes laissée aller au piemier mouvement; mais je ne comprends

1 M. de Lambert, fds de la f.imeuse marquise, était morl le 20 avril 1754. Il avait épousé en premières noces madame veuve de Locmaria , née de Rochefort; et peu d'années avant sa mort, madame de Menou, sîieur de madame de Jinnilliac et de madame de Lanjjeron. (L.)

2 Toutes les lettres de M. de Fuiinont sont sans date. Celle-ci doit rcmoniei à 1752. (L.^

3 Madame de Staal était morte le 15 juin 1750. (L.)

pas comme elle v a résisté. Il faut que ceci soit la suite de quelque };rand système de conduite ; car ce sont encore de j'jrands philosophes en fait de conduite , comme il v a assez paru : quoi qu'il en soit, il faut attendre, et très-tranquillement. .T'aurais été charmé de vous voir cette année : madame Foimont s'en faisait une fête; mais si vos arrangements ne s'ajustent pas avec ce vovage, il faut remettre ce plaisir à l'année prochaine, d'autant plus que depuis quelque temps mon beaupère ne va pas bien. Je ne crois pas qu'il puisse aller bien loin, et si cela arrivait pendant notre vovajje, ce serait un contretemps. Adieu, madame. Je viens de me lever avec un soupçon de migraine : elle se confirme assez fortement, et je vais me renfermer dans mes quatre rideaux.

LE MÊME A LA MÊME

Paris, vendredi au soir K

J'aurais été charmé, madame, d'aller mardi à la cour pour vous faire la mienne; mais j espère que ce qui est différé ne sera pas perdu, au moins pour moi. J'aurai un vrai plaisir de me trouver à Versailles, d'être un provincial, et de n'y être curieux que de vous : je braverai le trône et le plus superbe lieu du monde en faveur du mérite et de l'amitié. Voilà sans doute du beau stvle, et ce que je vous écris ressemblerait assez à des fadeurs, s'il ne vous était pas adressé. Si vous me connaissiez moins, vous n en croiriez pas un mot; car vous ne respirez guère l'air où vous vivez : vous n'aimez à dire et à écouter que la vérité.

Dans le pavs des compliments Vous portez votre humeur sincère; Au milieu des déguisements, Jamais votre langue n'altère Le fond pur de vos sentiments :

Par le vrai seul vous voulez plaire.

Vous l'embellissez d'agréments, De crainte (jue son ton sévère N'effarouchât les courtisans; Mais vous préférez le grand sens, Qui, Ijrillant peu, toujours éclaire,

• Celte lettre, sans date, a été rcjetée jiar approximation.

A ces frivoles ornements Dont on enchante le vulgnire.

Le faux rèjjne en tout à présent.

Si l'on veut louer, on encense; La critique a le ton pédant, Et quand on badine on offense.

Le {;oùt, l'esprit, le cœur, tout ment. L'œil n'aperçoit jilus la nuance Qui, séparant chaque talent.

Par un seul trait borne souvent D'un genre à l'autre la distance.

A l'Opéra , d'une cadence On orne nii tendre sentiment; jMelpomène a le tour brillant, Et les successeurs de Térence Font parler Thalie en pleurant.

Qui ne croirait que la nature Eût au moins conservé l'amour?

Mais le faux air et l'imposture Le bannissent de ce séjour.

On prend pour lui ce goût volage Qui ne sait courir qu'aux plaisirs; On parle, un coup d'œil encourage, Et, sans attendre les désirs, L'amant jouit et se dégage.

Grands dieux! arbitres de nos jours.

Livrez-nous à notre ignorance.

Laissez-nous fuir les vains détours Oîi guide une fausse éloquence , Mais rendez-nous les vrais amours.

Aussitôt que je vous ai eu quittée, le hasard m'a fait avoir un billet de madame le Marchand : j'y ai vu jouer VA uteur ^ , et vous vovez bien que j'v ai gagné son mal. Je suis revenu à mon triste coin du t'eu, et j'ai cru que vous me permettriez de dissiper deux heures d'ennui par tout ce fatras qui ne vous ennuiera que quatre minutes. J'étais si bien en train, que cela n'aurait j)as fini sitôt; mais j'ai eu pitié de vous : moquez-vous donc de moi et jetez-moi au feu. \J' Auteur est ingénieux et neuf; mais il n'y a pas de ces fous-là. Je trouve, en général, aux comédies de Coypel que ses caractères sont chargés et que son comique ne Test pas assez. Leur jeu est d'un naturel admirable, mais si naturel, que le plaisir qui naît de l'imitation en diminue un peu. Vous serez encore de mardi en huit-à Versailles, et je compte y aller vous voir. Adieu, madame. Vous savez, etc.

1 II n'v a de ce nom que Y Auteur superstitieux de M. de Boissy (1732).('L.)

LE 3IÉME A LA MÊME

Rouen , 12 juillet.

.Te rerois, madame, votre lettre dans le moment, et j'y réponds sur-le-champ. Elle est fort noire, comme vous dites; mais je suis bien aise que cette noirceur ne vienne pas de votre mauvaise santé. Les maladies de l'àme se (guérissent souvent par un tour d'imagination, et toujours parle temps et l'habitude, qui apprivoisent tout. Pour le corps, il n'en est pas de même; car le temps est son j)lus cruel ennemi. Il est vrai que quand ce dernier est malade on travaille à le guérir, et que les maladies de r esprit consistent en partie à se livrer à son mal et à ne pas vouloir chercher des remèdes ; mais enfin on guérit tout seul, et, en j)arlant un peu extraordinairement, on peut dire que la jouissance du chagriu l'use, comme elle use le plaisir. Vous ne faites point assez d'usage des forces et des lumières de votre esprit; vous ne songez qu'à vos pertes, sans penser aux ressources qui sont en votre pouvoir. Il faut' tenir tête à ses ennemis, dissimuler avec de faux amis, et regarder les hommes comme une fausse monnaie, mais avec laquelle on ne laisse pas que d'acheter de l'amusement et de la distraction. Je suis aussi ti'oublé que vous lorsque je crains un malheur ; mais quand il est arrivé, je me soumets à la nécessité, et je ne songe qu'à y remédier ou à ne le pas sentir; car il n'v a point de plus grande folie que... d'être malheureux. C'est une perte irréparable que celle d'un ami de vingt ans, et c'est à cause qu'elle est irréparable qu'on doit s'évertuer et tacher non de la réparer, mais d'y suppléer. Vous me direz que tout cela se dit, s'écrit, mais reste court dans la pratique. Je soutiens que non, et qu'en s' imprimant fortement cette résolution dans l'esprit, on parvient à effacer les anciennes traces. Vous m'avez cnvové des jérémiades, je vous renvoie des sermons : l'un est aussi triste que l'autre. Au reste, vous avez bien raison de dire que vous seriez folle et injuste de ne pas compter sur moi : oui, madame, je vous serai attaché toujours, toujours; soyez-en sûre.

Rien ne prouve plus que M. D... ne trouve pas les procédés, que de ne vouloir .pas entrer en éclaircissement; je le crois un des hommes du monde les plus disposés à se servir de la fausse monnaie, s'il ne l'est pas à en foii'e.

DE MADAME LA MAKQUISE DU DEFFAIND. 2l5

J'ai reçu une lettre de M. de Stain ville de Plombières a\e<; force amitiés.

Adieu, madame, votre lettre m'a touché. J'espère que cela se passera.

MADEMOISELLE DE LESPINASSE A MADAME LA MARQUISE DU DEFFAND , A MONTMORENCY.

Vendredi, neuf heures*.

Enfin, madame, j'ai eu de vos nouvelles, et quoiqu'il soit assez simple que je n'en aie reçu qu'aujourd'hui, j'étais prête à me plaindre de ce que vous me faisiez souffrir une privation qui m'était aussi sensible. Si vous pouviez juger de tout ce que votre absence me coûte, cela me vaudrait sinon un second baptême, du moins une seconde agonie. Il est sin^julier, mais il est pourtant vrai, que c'est un des moments les plus heureux de ma vie que celui de cette aphonie, puisque j'ai le bonheur de vous convaincre de la tendresse et de la sincérité de mon attachement. C'est ce même sentiment qui fait que j'apprends avec cha(];rin que vous ne vous portez pas mieux que quand vous êtes partie ; mais, madame, êtes-vous de bien bonne foi avec vous-même, quand vous dites que vous n'avez rien à vous reprocher? Non , sans doute, vous ne mangez point trop, peut-être même pas assez, mais ne pourrait-on point trouver à redire à l'espèce et à la qualité des choses dont vous mangez? Je vous avoue que je le crains, et je vous assure que c'est après avoir mieux examiné que cet homme qui faisait des représentations à M. le président. Je suis bien flattée, madame, et encore plus touchée, s'il est possible, de la bonté et de l'amitié dont votre lettre est remplie; vous m'avez fait sentir que la santé n'est pas le premier bien, car s'il est vrai, comme vous voulez bien me le dire, que mon absence vous ait été un peu pénible, j'ai un vrai regret de ne vous l'avoir pas sacrifiée, mais assurément j'aurais été désolée d'avoir pris aujourd'hui des pilules à Montmorencv ; jamais je n'en ai été aussi fatiguée et aussi malade. Je ne suis pas sortie de ma chand^re, et si je ne suis pas mieux demain, je ne sortirai pas de mon lit, quoique je sois priée à sou[)cr chez M. de Boufflers. J'ai l'honneur de vous souhaiter le bon

soir, madame ; Dieu veuille que votre miit soit meilleure que la dernière.

J'ai envové Cassandre k M. de Clermont ; j'ai donné vos ordres à M. Descliamps; non-seulement je ne vous manderai point de nouvelles, mais je ne sais pas même s'il v en a. On conte une belle histoire d'un chat et d'un savetier de la paroisse de Saint-Roch, mais comme elle m'a paru lui peu lon{;ue, je n'en ai écouté que la moitié, mais j'espère bien qu'elle me leviendra; pour lors, madame, si vous ne la savez point, j'aurai l'honneur de vous la conter moins ennuveusement, s'il m'est possible, que je ne l'ai entendue aujourd'hui. J'avais bien envie de vous nommer les fjens que j'avais vus, mais, madame, vous choisiriez et nommeriez le conteur. Yovons donc cependant si vous ne vous méprendrez ^;o/«f ; j'ai vu M. Bourgelat; yai vu M. d(; Condom; j'ai vit -NI. d'Ussé;yV// vu mademoiselle Sanadon. Non, madame, celui que vous pensiez n'v était point.

VA MÊME A LA MÊME

A Montmorencv, samedi, trois heurf-;.

Je sors de chez mademoiselle de Courton , où j'ai dîné avec mademoiselle Sanadon : elles m'ont chargée, madame, l'une et l'autre, de vous faire mille très-humbles compliments. Mademoiselle de Courton va partir pour Grosbois , et mademoiselle Sanadon va venir aux Tuileries avec moi.

Il me tarde bien d'apprendre que votre nuit a été meilleure. Vous vovez bien que je n'avais pas tort de dire que vous aviez quelques reproches à vous faire ; du gâteau, de la médecine et de la brioche ne sont pas faits pour votre estomac.

Non, madame, je n'oublierai point ce que ^ousavez ordonné pour lundi, et je ferai de mon mieux pour vous mener M. d'Alembert; je dois le voir aujourd'hui, et même passer une partie de la soirée avec lui chez madame de Boufflers; c'est ce qui fait que j'ai l'honneur de vous écx'ire à l'heure qu'il est, pouine pas déranger l'ordre établi d'aller tous les matins à l'hôtel de Luxembourg. Je suis bien reconnaissante des bontés de madame la duchesse de Boufflers, et je regrette bien de n'être pas à portée de cultiver celles de mademoiselle Amélie.

Vous saACz bien que madame do Châtillon est accoucbëe d'une fdle.

Voilà cette liistoire que je vous ai promise, madame.

Samedi, à une heure ajiiès minuit.

Il est trop tard pour conter; je sors de chez madame de Boufflers où j'ai soupe, ou plutôt ont soupe MM. les abbés Erfai et Bon, M. Turgot, M. d'Alendjert et madame de Bezons. La soirée a été très-(jaie , je suis persuadée <jue vous vous seriez divertie. Je suis bien trompée si l'abbé Bon ne vous plaisait beaucoup; il m'a paru d'une conversation facile, raisonnable, avec une gaieté douce et un bon ton ; vous vous moquerez de moi d'oser juger, mais, madame, je proteste contre la décision, ainsi vous me pardonnerez.

Je vais sans doute vous surprendre en vous apprenant que M. d'Aleml)ert part demain pour Saint-Martin pour ne levenir que jeudi. On ne lui a point demandé s'il voulait taire ce voyage, on lui a dit qu'il le fallait, et en conséquence madame de Boufflers dit qu'elle l'enlève demain. Il m'a fait promettre de vous mander (|u'il avait bcaucouj) de regret au vovage de Montmorency, car il comptait bien y venir; il se faisait un grand plaisir d'avoir l'honneur de faire la cour à M. et à madame la maréchale, et il s'afflige, madame, d'être aussi longtemps sans vous voir.

M. de Condom a dû vous remettre les factums pour et contre madame Aliot, j'ai pensé que vous pourriez en être curieuse; je vous supplie de vouloir bien ne les pas prêter, parce que je ne les ai point lus, et que je dois les rendre. Il est bien heureux (et je vous en fais mon conq)liinent) que madame la maréchale ait abandonné le projet du voyage de Lorraine; j'espère que vous en profiterez et qu'elle n'y substituera point d'autres absences. J'ai dit à M. Deschamps ce que vous lui ordonniez. Je vais me coucher, il est un peu tard, avant un bain et une messe dans ma matinée.

Je relis ma lettre , et je ne comprends pas ce qui a pu me portera vous parler de madame de Châtillon. Vous savez mieux que moi la séparation de madame la duchesse de Granunont; je l'ai apprise ce soir à l'hôtel de Gouffier.

218 CORRESPO^'DANCE COMPLETE

Rouen , 17 juin '.

Vous m'avez fait un plaisir inexprimable, madame, en ayant eu la bonté de m' apprendre sur-le-cbamp la pension de d' Alembert. .Te serais charmé de voir les lettres et les réponses. J'aime à voir tout ce qui vient de lui et qui a rapport à lui; car c'est toujours une raison de plus pour l'aimer. Je serais bien fàclié, connue vous, s'il prenait fantaisie à la cour d'avoir la dignité d'ordonner qu'il refusât cette pension; mais, si j'étais le roi, pour m' apprendre à m'en aviser le premier, je défendrais de la recevoir, et j'en donnerais une double.

Je suis ravi que vous vous soyez si bien divertie à votre dernier mercredi : cela prouve que votre santé va bien. Vous n'aviez pas besoin de moi à un pareil souper; mais moi et bien d'autres auraient [;rand besoin d'en trouver quelquefois qui v ressemblassent. Au reste, je suis bien déchu de ma gloire pour la santé : en moins de huit jours j'ai eu deux migraines; la dernière a été ime des plus fortes que j aie eues depuis un an. L'appétit ne va point. Je vais reprendre les eaux de Gauterets. Comme je n'ai pas eu trop de confiance dans la prospérité, ainsi je ne me décourage pas : tout cela se remettra.

Permettez-moi de faire mille remercîments ici à madame de Glermont^, de la bonté qu'elle a de se souvenir de moi. Je lui demande, un mercredi par mois, de se rappeler que je suis encore au monde, et je lui promets de penser qu'elle en est l'ornement, tous les jours de ma vie.

Madame de Mirepoix était donc de semaine, puisqu'elle n'était point là? M. de Bulkley est-il à Calais? vous écrit-il souvent? Faites-lui mention de moi. Permettez-moi de faire ici un petit mot à d'Alembert. Qu'est-ce donc que cette nouvelle péronnelle?

« Madame du Deffand, mon cher ami, vous montrera ce que je pense et ce que je sens sur la pension que vous accorde le roi de Prusse. Tant que vous recevrez ses pensions à Paris, je serai bien content de lui et de vous. Madame du Deffand vous

2 Depuis princesse de Beauvau. (A. N.)

fait une très-mauvaise querelle sur ce que vous me parlez des succès de M. l'abbé de Ganaye auprès d'elle, sans dire un mot des siens auprès de lui : cela n'allait-il pas sans dire, et n'aurait-ce pas été me traiter trop en provincial que de se croire obligé de m'en informer? Si elle avait bien rencontré, en trouvant que je ressemble un peu à l'abbé de Canave, tout le bon marché est de mon côté. Quand ce ne serait que ce bon rapport, cela me fait espérer que vous continuerez à m'aimer un peu. Adieu. Vous avez beau être un grand homme que les Salomon du Nord viennent chercher, je ne vous en aimerai pas moins famihérement. Vous avez beau être un chat moral , un chat sauvage, si l'on veut un chat-huant, je ne vous en aimerai pas moins tendrement. »

LE CHEVALIER d'aYDIE A MADAME LA MARQLISE DU DEFFAND.

3Iayac, 27 juin 1754.

Votre dernière lettre, madame, m'a fait encore plus de plaisir que les autres : elle est plus longue ; elle remet sous mes yeux les allures et l'image de presque toutes les personnes qui composent votre société. Elle vous représente si parfaitement vousmême, qu'à tout moment je mourais d'envie de vous embrasser. Il faut pourtant, madame, passer légèrement, et ne pas faire semblant d'entendre quelques articles où vous me paraissez avoir toujours un peu le diable au corps, n'en déplaise à vos prétendues réticences. Je vous avertirai seulement qu'une personne comme vous qui a voulu être dévole et qui (soit dit sans reproches) n'a jamais pu le devenir, doit juger et parler des gens de Dieu avec modestie et révérence; et qu'enfin votre pénétration sur leur compte et sur les sentiments qu'ils m'inspirent est toujours en défaut.

Je ne suis pas surpris que madame de Mirepoix aime la cour . c'est son élément; et si je voulais représenter ce qu'est et ce que doit être une dame de la cour, je la dessinerais sur ce modèle. Nous la verrons donc marcher légèrement et avec dignité dans un chemin où les personnes dont ce n'est pas le métier broncheraient à chaque pas , se rendraient ridicules ou i>' aviliraient, sans peut-être arriver à leur but. Elle aura toujours l'air

d'être immédiatement la compagnie du maître, parce qu'elle est taite pour cela.

Le l)ien, madame, que a-ous dites aussi du prince, son frère ', me fait beaucoup de plaisir. J'ai naturellement du {joût pour lui, et si aux qualités que personne ne lui refuse, et aux agréments qu'il a, il joint encore les vertus consciencieuses, il faut avouer que c'est un homme rare et très-accompli.

J'imagine que la maison que va prendre madame du Gbàtel, en la rapprochant de vous, cette facilité de vous voir, jointe aux autres convenances, réchauffera encore A-^otre commerce. Est-i! bien vrai, madame, qu'elle me fait quebjuefois l'honneur de penser à moi? Voilà encore une de ces amorces auxquelles ma modestie ne peut résister; car je désire avec passion d'avoir quelque part à l'estime et à la bienveillance de madame du Gbàtel.

Oue prétend madame de Betzen se A'ouant au blanc? F'n estelle là ? est-ce le dernier remède qu'on lui a conseillé? Je serais, en vérité, bien fâché que les médecins n'en ti'ouvassent pas de plus efficace; car c'est une très-bonne femme et que je regretterais beaucoup.

Le président Hénault fait, à mon sens, très-bien de beaucoup se remuer : ce mouvement est utile à sa santé ; d'ailleurs il est sûr de marcher de conquête en conquête, et ceux qui ont, comme lui, le talent de s'accommoder de tout et de plaire à tous ne doivent pas être insensibles aux louanges que méritent la facilité de leurs mœurs et la flexibilité de leur esprit. Mais je suis sûr qu'il revient toujours chez vous, madame, avec empressement, et que c'est là qu'il goûte le plus vivement ce qu'a de vrai la maxime que a'Ous établissez : Qu'il faut changer de plaisirs et d'objets. Oui, madame, cela est bon pour quelqu'un qui a beaucoup de jambes et point d'humeurs : mais que feriez-vous d'un homme que la goutte rend si souvent impotent et renfrogné? Nous A'crrons cela, s'il plaît à Dieu, quelque jour; car n'imaginez pas que je renonce, tant que je respirerai, au dessein d'aller vous faire ma cour. Mais je ne me consolerai point d'avoir manqué l'occasion de passer un été avec notre ami Formont : je partagerais de si bon cœur avec vous le })laisir que donnent sa comj)agnie, ses rires, ses bons mots ! Je n'aurais pas été, entre vous et lui, un personnage inutile. N'est-ce donc rien que d'écouter avec intérêt, de goûter et de rire?

* Le prince de Beauvau. (L.)

Cette pauvre douairière sans douaire me fait pourtant pitié. Ah! que vous allez trouver cela bien provincial! car l'usajje de Paris est de ne point s'arrêter à l'objet principal, quand il est lamentable , et de tourner sa vue sur quelques accessoires , quelques circonstances plaisantes , et de finir toujours par rire de tout. Heureux pays ! ce n'est point la misanthropie qui me dicte cette réflexion, c'est au contraire une raison de plus pour désirer de te revoir.

Ce n'est pas sans effort, et sans rejjret apparemment, que M. d'Alembert a quitté son cabinet, et surtout le vôtre, pour aller à ^Vesel. Cet acte de reconnaissance qu'il doit au roi de Prusse ne peut manquer de confirmer ce monarque dans les préjugés qu'il a déjà conçus en faveur de notre philosophe. Je souhaite qu'il lui donne de nouvelles marques de sou estime et de sa bienveillance.

Voilà une lettre, je pourrais dire une brochure, qu'il faut pourtant finir : elle pourrait vous coûter plus à lire qu'elle ne m'a coûté à écrire; car je ne trouve rien de si doux et de si aisé que de causer avec vous, madame. On n'a besoin ni d'esprit ni d imagination : il n'y a qu'à répondre ou qu'à suivre le texte intéressant que vous fournissez, et c'est encore plus naturellement, et j)ar un mouvement qui jjart de mon cœur, que j'ai l'honneur de vous assurer que je vous aime passionnément et que je vous respecte infiniment.

LE PRINCE DE BEAUVAU A MADAME LA MAKQl LSE DV DEEFAND.

Coiiimercy, 29 juillet 1754.

Madame , il n'y a rien de si agréable que vos lettres ; car c'est bien vous qui écrivez comme vous parlez. Aussi suis-je enchanté de ce que vous avez bien voulu me dire le 22 , et j'aurais bien voulu y répondre plus tôt ; mais je suis condamné à passer encore quelques jouis ici, quoique pressé, par des intérêts de toutes les espèces, de retourner à Paris. J'ai chargé madame de Mirepoix, mon agent à la cour, de me jeter à la tète de tous ceux qui peuvent en faire employer d'autres; et comme le maréchal de Belle-Isle vient ici dans très-peu de temps, je ne peux me dispenser de l'attendre pour lui offrir moi-même mon zèle. Cette démarche faite, je ne perdrai pas un

moniont dans ce pays-ci, et j'entrevois qne je pourrai en partir le 6, si tout me succède.

Quelque grands que puissent être les petits cochons, je n'en aurai jamais trouvé de si bons : la sûreté de votre goût était bien établie selon le mien. Au reste, il ne faut pas l'avoir bien fin pour trouver très-mauvaise la cuisine que n)adame de Mirepoix approuve : elle est bien heureuse, madame, qu'en faveur de quelques charmes vous fassiez grâce à tant de légèreté ; mais elle est dans un moment excusable et où la cour doit nécessairement l'emporter. Je crois que tout y est dans une belle fermentation, et même que cela aura gagné Paris. Il n'y a rien de si tendre et par conséquent de plus llatteiu' que ce que les apparences de guerre me valent de votre part. J'ai très-bien senti, par ce voyage-ci, tout ce que je perdrai aux événements qui me sépareront de vous, et la morale de cela sera toujours de m'en rapprocher tant que je pourrai.

Je ne vous ai chargé de rien , madame , pour madame du Ghâtel : cela est vrai, et cela serait très-mal si je n'avais pas pour elle un fonds d'attachement et de reconnaissance si solide, qu'il me répond à moi-même de ma sensibilité. C'est une des femmes du monde qui m'a toujours paru rassembler le plus de mérite et d'agrément, et je me tiens bien honoré des bontés qu'elle a pour moi. C'est une bonne affaire pour vous deux, madame, que son changement de quartier; sans cela, j'aurais un peu de regret de sa belle maison.

Je suis très-fàché, d'abord pour vous, ensuite pour moi, du départ de M. de Formont : c'est un homme de bien bonne compagnie que vous perdez. Voulez-vous bien qu'à propos de celle qui vous reste, je présente mes hommages à mademoiselle de Lespinasse ?

M. SCHEFFER \ MADAME LA MARQUISE DU DEl'FAND.

Stockholm, 17 scptemlji-e 1734.

Vous conviendrez, madame , que je ne suis pas né pour être heureux. Vous m'avez vu perdre en France le meilleur de mes amis; vous m'avez vu obligé de quitter un pays à qui j'étais attaché par mille liens : aujourd'hui la mort m'enlève une mère,

qui, depuis mon retour ici, était ma seule consolation. Les premiers mouvements ne dépendent jamais de nous. J'avoue que cette dernière perte m'a affligé au delà peut-être de ce qui était raisonnable , quand on a eu le bonheur de conserver sa mère jusqu'à l'âge que j'ai, et jusqu'à celui qu'elle avait. Ces réflexions commencent à me rendre un peu plus tranquille. J'ai été surtout honteux de mon abattement, à la vue du courage avec lequel vous supportez votre situation. Mais ce qui achève de m'en donner , c'est l'amitié que vous daignez toujours me conserver, et l'intérêt que vous voulez bien prendre à ce qui me regarde: il est très-vrai, madame, que j'y suis sensible au delà de toute expression. Je vois de plus en plus que tous les autres plaisirs sont moins pui's et infiniment moins durables que celui de l'amitié. Je sens que je serais capable de voir de sang-froid, jusqu'à un certain point, tous les autres revers de la vie , pourvu que je ne me visse point abandonné de mes amis. Vous me faites donc un plaisir extrême de m'assmer qu'on ne m'oublie point chez vous. Quant à moi, je ne perds jamais de vue mon retour dans un pays à qui je suis tendrement attaché, et je suis persuadé qu'avec delà constance, avec de la suite dans sa conduite , avec quelque connaissance des hommes et du monde , on ne forme jamais sans succès des projets qui sont dans l'ordre des choses possibles et raisonnables. J'espère qu'on ne trouvera pas qu'un voyage en France soitimpossibleni déraisonnable, de quelque côté qu'on l'envisage.

Vous avez eu bien du remuement dans votre ministère: vous avez rappelé votre Parlement , vous voyez votre maison royale affermie par un prince nouveau-né. Vous n'avez pas à vous plaindre de manquer d'événements heureux et agréables. Cependant je m'imagine, madame, que ce qui arrive dans l'intérieur de votre société vous touche infiniment davantage, et, par cette raison, je prends la libei'té de vous demander si c'est de votre aveu que M. d'Alembert est allé en Prusse. Il me semble que le caractère de ce savant et sa bonne philosophie devaient le détourner de ce voyage , non pas que je ne sois persuadé qu'il en l'cvieudra tout autrenuMit que Aoltaire. Sa bonne tête sera à l'épreuve des caresses qui la tournent à tant d'autres, tout comme son àme sera à l'épreuve de l'intérêt par lequel on cherchei'a à le tenter; mais je suis fâché de voir courir après les grands un philosophe qui a si justement censuré le commerce des savants avec eux; je suis fâché de voirie plus illusti'e des

22* CORRESPONDA>XE COMPLÈTE

gens de lettres de notre siècle, assis, ;i Potsdam , à côté du marquis d'Argens et de ses pareils.

Je n'ose plus guère espérer, madame, que vous me fassiez fiuelquefois llionneur de me donner de vos nouvelles. Il est pourtant vrai que je désirerais fort cette faveur , si elle pouvait ne vous rien coûter, et que vous ne sauriez rien accorder à personne qui en fût plus reconnaissant que je ne le serais. Tant que je vivrai , je serai occupé à mériter la continuation de votre souvenir et de vos bontés.

Rouen , 4 décemlire •.

Non, madame, je n'ai point été paresseux; je ne vous ai point oubliée. Mais depuis quinze jours j'ai été sans cesse de ma campagne à Rouen pour une petite affaire ; ensuite il a fallu déménager pour venir nous établir à Rouen , où je suis arrivé hier.

Je suis enchanté de l'élection de d'Alembert: il semble qu'il ne fallait que le montrer, et que c'était une chose faite. Cependant vous avez eu besoin de tous les talents que vous avez pour la négociation; mais on n'est plus surpris quand on fait réflexion f[ue vous aviez affaire à l'illustre, à la savante duchesse de Chaulnes. Après avoir eu le succès que chacun sait en Bretagne, elle s'est donnée en spectacle à la Normandie, où elle a acheté luie terre; elle s'y est montrée fort grande dame, fort impertinente, et encore plus ce que vous savez. L'abbé de Boismont commence à trouver qu'il est bien plus aisé de prêcher un carême que de faire longtemps sa cour à madame la duchesse. Il a senti le besoin de troupes auxiliaires ; il a donc fait venir un chanoine de Rouen de ses amis, qui a été parfaitement bien reçu et à bras ouverts : il en est revenu avec une belle boite. Celui-ci ne vise point au bel esprit ; et si elle se donne des mouvements en sa faveur, ce ne sera point pour le faire entrera l'Académie. Voilà ce que j'ai appris du piddic, son confident ordinaire.

Puisque d'iVlembert est bien aise d'être de l'Académie, il faut qu'il fasse à présent des ouvrages intelligibles au vulgaire. Il a assez travaillé pour être admiré des calculateurs : il est temps

i|u'il soiifie à plaire aux ij';norants aimables, pour ijui il est t'ait iiiitant que pour les autres. Je lui ai écrit aujourd'hui , et j'écrirai «lemaiu au pi'ésideut.

M. DE MONTISQI lEU A M. LE PRÉSIDENT HÉXAVET.

La Brède, 11 août 1754 *.

Je voudrais Lien, monsieur mon illustre conlrére, donner trois ou quatre livres de VEsj)rit des lois pour savoir écrire une lettre connue la vôtre; et pour vos sentiments d'estime, je vous en rends Lien d'admiration. Vous donnez la vie à mou àme qui est lanjjuissante et morte, et qui ne sait plus que se reposer. Avoir j)u vous amuser à Gompiegne, c'est pour moi la vraie gloire. Mon cher président, permettez-moi de vous aimer, permettez-moi de me souvenir des charmes de votre société, comme on se souvient des lieux (jue l'on a vus dans sa jeunesse, et dont on dit : J étais heureux aloi's! Vous faites des lectures sérieuses à la cour, et la cour ne perd rien de vos agréments ; et moi, qui n'ai rien à faire, je ne puis me résoudre à faire quelque chose. J'ai toujours senti cela : moins on travaille , moins on a de force pour travailler. Vous êtes dans le pays des changements; ici, autour de nous, tout est immoI)ile. La marine, les affaires étrangères, les finances, tout nous semLlc la même chose. Il est vrai que nous n'avons pas une grande finesse dans le tact. J'apprends (pie nous avons eu à Bordeaux [)lusieurs conseillers au Parlement de Paris, qui, depuis le rappel , sont venus adnùrer les Leautés de notre ville , outre <[u'une ville où l'on n'est point exilé est plus Leile qu'une autre. Mon cher président, je vous aimerai toute ma vie.-

MONTESQUJEU.

M. DE EORMONT A M. d'aLEMBERT.

V (Ici-f'liiliic "-.

Sous prétexte <|ue vous êtes un des premiers honmies de Europe, vous vous donnez donc les airs, monsieur, de l'em-

* Et lion 1744, comme elle est datée dans l'édition de 1809. (L.) 2 1754. (L.) I. 15

porter sur un Normand, sur notre liourdaloue? Vous vous imaginez qu'il n'y a qu'à se présenter à l'Académie pour v être admis; mais il faudrait pour cela qu'il n'y eut j)as de duchesse de Ghaidnes au monde. Apprenez (|ue, malgré tous vos talents, vous n'auriez pas été reçu seulement à sa cour. Elle pense peutêtre qu'il vous en manque quelques-uns qu'elle re(];arde comme indispensables à un grand homme. Elle a dit que vous n'étiez qu'un enfant: on entend cela; elle croit f[ue, même dans un sérail, vous trahu'riez une éternelle enfance. Je ne le crois pas, au moins ; et je suis persuadé que vous vous tirerez toujours très-bien de ce que vous entreprendrez , même du compliment que vous allez faire à l'Académie : ce qui me paraît luie opération encore plus difficile que celle de contenter une duchesse. Et ces six boules noires? qui sont ces gens-là? Six dévots apparemment, à qui les philosophes font peur; comme si Newton n'avait pas commenté V Apocalypse , et Locke VÊpitre aux Galalcs! Le pauvre Trublet va donc retourner à Saint-Malo? Jamais de l'Académie, toujours archidiacre: voilà assurément de quoi empoisonner la vie; et c'est là le cas du refrain de madame du Deffand.

Sérieusement , mon cher ami , je suis ravi qu'on vous ait rendu justice. Je suis fâché, pour l'Académie et pour la nation, que vous n'ayez pas été élu par acclamation; mais celle de toute la France et de toute l'Europe vous en récompensera bien. Je vous embrasse mille et mille fois.

M. DE FORMONT A MADAME LA MAItQl JSE PU DEFFAND. • Rouen, 29 décciuhre '.

Oui, madame, je serai très-sincère en vous disant que le discours de d'Alembert mérite le succès qu'il a eu. Son morceau sur l'éloquence en général et sur celle de la chaire en particulier est très-l)eau. Il évite, autant qu'il est possible, ces lieux communs dont on ne se lasse point, depuis quatre-vingts ans, de lasser le public; il va droit et vite à ce qu'il faut dire. Mais ce qui me charme, c'est son ton fier et mutin. A la face du public et de la cour, il prêche la tolérance, et contre les inquisiteurs le respect des incrédules ; il parle contre les procédés lâches et

les basses intrigues des gens de lettres , en présence des donneurs de l)oules noires; il peint l'éloquence comme un sentiment profond du vrai et du grand , aux yeux de tous les faiseurs d'épigrammes dont l'Académie est farcie ; et enfin, pour marquer sa reconnaissance à l'Académie, il dit qu'il a tant de choses à dire qu'il ne lui dira rien. Je ne sais point à quoi la menue critique s'attachera; peut-être aux transitions <jui sont brusques. Il faudra la laisser faire; mais tous les gens de goût conviendront, à ce que je crois, que dans ce discours la raison parle sa vraie langue, c'est-à-dire avec vérité.

LE PRINCE DE BEALVAl" A MADAME LA MARQUISE DU DEFFAND.

Lunéville, 6 juillet 1755.

J'arrive, madame, d'un pays perdu où j'ai passé dix jours à mon régiment, el où j'ai reçu les deux lettres dont vous m'avez honoré. J'ai été charmé des reproches de la première, parce qu en la recevant je ne les méritais plus, et ils n'auraient jamais pu porter que sur ma circonspection, qui me faisait craindre de vous ennuyer de moi. Mais puisque vous m'encouragez par tant de bontés à vous dire tout ce que je pense pour vous , je vous assure, madame, que vous aurez de mes lettres tant que vous voudrez. Premièrement, je ne pourrai jamais vous l'emercier assez des vôtres; et puis la réputation de madame de Ma... me fait peur: je n'ai point de Crécy pour ni'excuser, ni de chevalier de Laurency pour me défendre ; et quelque galant que soit son billet, je lui trouverai toujours le tort de vous l'avoir trop fait attendre. Pour moi, je n'attends plus rien d'elle; elle me traite avec un mépi'is que je mérite ])eut-éti'e, mais que j'ai ([uelque peine à souffrir: ce n'est pas qu'elle ne m'ait écrit une belle lettre, mais c'est qu'elle ne m'en a écrit qu'une; et, connue vous dites, on ne peut pas lui pardonner ses péchés parce qu'elle a beaucoup aimé, ni parce qu'elle a beaucoup écrit.

Ouant à mon retour, madame, quoique ce ne soit pas un événement, il faut pourtant le préparer; c'est-à-dire qu'il faut que j engage le roi de Pologne à me laisser partir, et ma mère à ne pas trouver que je pars trop tôt: c'est à cela que je vais m' appliquer. Je ne peux pas précisément leur donner pour rai-

228 CORRESPON'DA^iCE COMPLETE

son (lu il y a des petits cochons <]ui m'attendent: c'est pourtant une de mes bonnes; mais il faudrait vous connaître pour la {foûter.

Me permettez-vous de vous demander , madame , si M. d' Alemhert est revenu de Wesel et ce qu'il pense du roi de Prusse? Il me send)le ({u il est intéressant de voir un homme aussi sin^julier jugé par un homme aussi raisonnable.

Je vous remercie encore une fois, madame, des hontes dont vous me comblez, et je vous assure que je les sentirai toute ma vie. C'est la seule façon dont je puisse répondre aux choses trop flatteuses que vous voulez bien me dire: il faudrait en effet les mériter pour être digne de vous plaire; mais je trouve qu'on peut être fort au-dessous et cependant vous être très-tendrement attaché.

Oserais-je vous prier de faire souvenir quelquefois de moi M. le président Hénault?

MADAME LA MABQCISK DU DEFFAND AU CHEVALIER d'aVDIE'.

Ce lundi, 14 juillet 1755.

Votre lettre est charmante, mon cher chevalier', elle a fait l'admiration de tous ceux à qui je l'ai lue ; je vous retrouve tel que vous étiez dans vos plus beaux jours ; il serait bien dommage de nous priver de vous; il n est point encore temj)S de songer à la retraite. Si toutes choses se passaient suivant l'ordre, je gagnerais la province, tandis que vous reviendriez à Paris; ce ne serait pas cependant mon compte, car tout ce que je désire le plus vivement, c'est de vivre avec vous. Vous trouverez en moi de quoi exercer ce que vous apjielez sentiment, et ce que je nomme vertu (car c'est là la méprise que vous me reprochez) ; je deviens triste, pesante; et ce qui va bien augmenter en moi ces défauts, c'est que mon ami Formont est parti. Il devait rester encore ici un mois; mais il a été contraint d'aller trouver

1 Lettres (le mademoiselle Aïsse' , édition Ravenel, p. 216.

- Cette lettre si charmante et si louée de niadanie du Deffand et de toute 5a société, est malheureusement perdue; son succès aura fait sa perte, et à force de courir de main en main, elle ne sera pas reveiuie à son adresse. Elle manque dans la Correspondance Inédile de madame du Deffand, 1809. {Ravenel.)

sa mère, qui se meurt. Le président' est à Gompiégne depuis plus de quinze jours, Dieu sait quand il en reviendra. Je lui ai t'ait vos compliments; il me charge de vous dire mille choses.

J'ai fait lire votre lettre par d'Alembert à mesdames du Châtel et de Mirepoix. On l'a tait recommencer deux ou trois fois de suite ; on ne jjouvait s'enlasser: en effet, c'est un chef-d'œuvre. Je la conserverai pi'écieusement toute ma vie, et je vous la ferai relire, quand je serai contente de vous. C'est à vous ((u il appartient de peindre; personne n'a plus que vous le stvle de sa pensée; c est-à-dire que vos pensées sont à vous, qu'elles sont originales et que vous n'avez pas besoin d'avoir recours à la lecherchc de T expression pour leur donner l air de la nouveauté. Vous avez réveillé en moi, mon cher chevalier, tout mon engouement pour vous ; mais en même temps l'impatience de vous revoir en devient insupportable, et il v aura de la cruauté à Aous, si vous ne dormez pas un terme pour vous attendre.

Madame de Mirepoix a senti les louanges que vous lui donnez avec l'esprit et la finesse que vous lui connaissez ; elle dit que vous lui faites voir tout le danger de sa situation et qu'elle n'ose espérer de s'en tirer aussi bien que vous le lui promettez. Elle s'est peut-être trop engagée ; mais il était difficile d'enraver, et la vanité des autres était si intéressée à la faire aller en avant , qu'elle ne pouvait ni reculer ni s'arrêter sans risquer de choquer et de déplaire. Enfin, je suis de votre avis. J'espère qu'elle s'en tirera bien, et je le désire de tout mon cœur; c'est la personne sans contredit la plus aimable que j'ai vue de ma vie.

Madame du Ghàtel est à Courbevoie, chez Bombarde, depuis trois ou quatre jours; elle v restera jusqu'à vendredi, qu'elle vient coucher dans sa nouvelle maison. Je la verrai })lus facilement, surtout en hiver; mais pour j)lus souvent, j'en doute. Vous la connaissez, elle ne laisse point établir une certaine familiarité qui fait l'aisance et le plaisir de la société; on ne peut point passer la soirée chez elle qu'elle n y invite; mais d'ailleurs elle est charmante, je l'aime passionnément, et il n'y a point de marques d'amitié que je n'en reçoive.

D'Alembert est très-content du roi de Prusse, il lui trouve beaucoup d'esprit, de bonté et de bénignité. Ce sont ses termes. Il voulait l'engager à aller passer quinze jours à Potsdam. Il

^ Le pri'sidcnt Ilciiault. "^L.)

s'en est défendu, et le roi ne lui en a pas su mauvais gré. M. de Nigposem , envoyé de Prusse', a rendu compte ici aux ministres de la conduite de d'Alembert, Ton en est fort content. Il a dit au président Hénault que le roi le traiterait bien ; je l'espère, mais jusqu'à présent il n'a rien touché de sa pension , et il lui en a coûté (|uatre-vingts louis pour son vovajje. Le l)ailli de Froulav a eu toutes sortes de bontés pour lui; vous devriez lui en marquer de la reconnaissance.

Mademoiselle de Lespinasse est bien vivement touchée des choses charmantes que vous dites d'elle; quand vous la connaîtrez davantage , vous verrez combien elle les mérite : chaque jour j'en suis plus contente.

Il me semble, mon cher chevalier, que s'il n'v avait point de Normandie" ni de Périgord dans le monde, et que vous fussiez contraint de \ivre à Paris, je regretterais moins la lumière, la société : Tamitié peut tenir lieu de tout.

Dans le moment que je vous écris , je suis très-incommodée ; je n'ose vous dire de quoi; c'est un mal fort douloureux, fort attristant, et dont il me semble que vous vous plaignez quelquefois.

Vous me demandez ce que fait notre abbé^, il fait ce que faisait le bonhomme Saint- Aulaire à Tàge de quatre-vingt-dix ans. Je crois qu'il pourrait se plaindre des mêmes choses que ce bonhomme se plaignait à vous. Vous en souvenez-vous? Il trouvait de certaines choses trop grosses et d'autres trop plates. L'abbé ignore que je sache ses déportements; j'en garde le secret, excepté à vous. Je lui ai dit seulement que je vous manderais ce qu'il faisait, et il ne le craint pas, parce qu'il croit que je l'ignore.

Adieu, mon cher chevalier, il faut (jue je vous aime autant que je le fais pour pouvoir me résoudre à vous envover une si mauvaise lettre ; mais je serais bien fâchée d'être obligée à me rechercher avec vous, et à ne me pas laisser voir telle que je suis.

' Son vrai nom était le baron de KnvpViausen. [Ravenel.') - C'est en Normandie qu'allait Forment lorsqu'il quittait inaduuie du Deffand. (RaveneL)

3 L'al)ljé d'Aydie; il était trcs-vo!lairien de principes, et, à ce qu'on entrevoit ici, non moins léjer s ir le reste. ÇBaveiicf.)

Page 1