‹ Correspondance complète de la marquise Du Deffand avec ses amisChapitre 34 sur 52 · I.E CHEVALIER d'.WDIE A MADAME LA MAliQVISE DU DEFFAND · texte numérisé non relu

I.E CHEVALIER d'.WDIE A MADAME LA MAliQVISE DU DEFFAND

Mayac, 29 juillet 1755.

Je l'avais toujours bien ouï dire, madame, qu'il est trèsafjréable d'être loué par une personne d'esprit, et sur un article où elle est elle-même très-loual)le. Je vous remercie, madame, de m' avoir fait sentir ce plaisir. Je le trouve en effet délicieux; et c'est avec beaucouj) de re^jret que je pense qu'il me rendrait ridicule, si je le {goûtais avec confiance, et sans faire réflexion <|ue je ne dois ce que vous me dites de flatteur qu'à l'excès de vos bontés pour moi.

Je suis très-fàclié d'apprendre que M. de Formont est retourné en Normandie. Je conçois le cbaprin que vous cause son éloijfnement , et combien un liomme de si bonne compajjnie, et si assidu à profiter de la vôtre, mérite (jue vous le ref^jrettiez. Je le plains, lui, doid)lement de vous avoir <piittée, et d'être rappelé par la maladie de sa mère. Dieu vous devait la consolation que vous donnent les soins de mademoiselle de Lespinasse. A^oltaire a très-bien dit que l'amitié multiplie notre être, et srqiplée à tous nos besoins.

Par mademoiselle de Lespinasse vous retrouvez des yeux; et, ce qui vous est encore plus nécessaire, madame, elle exerce la bonté et la sensibilité de votre cœur. Je me sais bon (jré de l'opinion que j'ai d'abord conçue d'elle , et je vous supplie de continuer à me ménager quelque part à sa bienveillance.

Mon bailli m'a mandé la bonne fortune qu'il a eue de trouver M. d'Alembert à Wesel, et de le recevoir après à Vaillempont. J'étais l)ien sur que le roi de Prusse, en le voyant, prendrait autant de {^oùt pour sa personne qu'il en avait déjà pour ses ouvra{;es ; mais je suis facile que Sa ^Majesté , dans cette occasion, ait oublié que c'est au poids de l'or que les rois donnent aux pliilosopbes qu'on mesure le cas qu'ils font de la philosophie. Nous serions, de notre part, des in^jrats, si nous ne le récompensions pas de la constante préférence qu'il nous a donnée, et de la résistance qu'il a faite aux invitations du monarque.

Je crois comme vous, madame, que le voisinage n'est pas un droit dont on doive abuser avec madame du Ghàtel ; mais vous avez tant d'autres titres auprès d'elle! Son indépendance

même doit (oiirner à votre j>rofit. Vous aurez donc le plaisir de la voir souvent, et tout à la fois celui de sentir que c'est autant par son choix (|ue par le vôtre. Il ne m'appartient pas d'avoir les mêmes prétentions que vous : je ne puis néanmoins m'emj)écher de nie réjouir, en imajjinant (|ue quand je serai à Paris , logé si j)rés d'elle , je poiurai lui rendre plus souvent mes respects; car j'ai au moins cela de commun avec vous : j'aime passionnément madame du Chatel , et j'ose aussi me flatter qu'elle a de l'amitié j)Our moi.

Mon {|oùt et mes vœu.v pour madame de Mirepoix sont d'accord avec les vôtres. Il me semble qu'elle danse actuellement sur la corde; et, quoique je sois l)ieu j)ersuadé qu'elle ne perdra pas 1 équilibre, j'ai beaucoup d'impatience de la voir dans une assiette plus tranquille ; mais peut-être serait-elle moins à son aise. Les âmes d'une certaine trempe ne jouissent jamais si heureusement d'elles-mêmes que dans l'agitation et le danger. Le grand Condé n'était de sang-froid qu'au milieu des batailles.

Quant à notre président, madame, c'est l'aide de camp général des ambitieux : il aime à voir de près leurs passions , leurs manœuvres, leur gloire. C'est un spectacle très-digne des considérations d'un philosophe, assez sage pour ne pas entrer trop avant dans la mêlée, et si aimé et si considéré de tous les partis, qu'il est toujours sûr d'être bien traité des vainqueurs.

J'avais fait mon plan, moi, madame, de m' enfoncer dans une vie si obscure, que je pourrais désormais ne songer qu'à manger et à dormir sans souci ; mais je m'aperçois que c'est un projet chimérique : il n'y a point d'asile sûr et inaccessible aux peines et aux chagrins. Me voilà aussi troublé par les procès de ma famille que je l'étais par les miens. J'ai avec cela actuellement deux de mes frères jnalades, et il faut que je coure continuellement de l'un à l'autre.

P^n vérité, j'abuse de la permission. Je défie toute votre politesse et toute votre patience de lésister à l'ennui que doit vous causer l'excès de ma Ijavarderie. J'en rougis quand je })ense que mademoiselle de Lespinasse va s'éj)uiser à lire tout ce barbouillage. Pardonnez-moi, mademoiselle, c'est la faute de madame, et en votre faveur je vais finir, sans écouter l'envie qu(î je me sens de l'entretenir encore deux autres heures du respect et de l'attachement que j'ai pour elle. Ah! il faut que je vous assure, madame, qu'en vérité vous vous trompez sur les juge-

DE MADAME LA MARQUISE DU DEFFA^D. 2:î3

nients que vous faites do l'abbé : il n'est retenu à Paris que pai un maudit procès qu'il a contre ses moines. Si j'étais vindicatif, j'userais de représailles, et rirais à mon tour des ennuis qu'il lui donne; mais je n'en ai pas le courage, et je le plains, surtout si! ne lui laisse pas le temps de vous faire sa cour aussi souvent qu'il le désire.

MADAME I.A IMARQVISb; DV DKFKAiVD Al CHEVALIER d'aïDIE*.

I)c Paris, ce 3 octobre 1755.

Vous recevrez, mon cher chevalier, par cet ordinaire-ci. VEloge du j)résident de Montesquieu ; c'est par un malentendu que vous ne l'avez pas eu plus tôt. Vous êtes cause que d'Alembert et moi nous nous sommes fort querellés; il croyait m' avoir chargée du soin de vous l'envoyer, et moi j'étais persuadée qu'il m'avait dit (ju'il en chargerait le bailli. Je ne doute pas que vous n'en sovez fort content, et que vous ne trouviez notre président aussi parfaitement loué qu'il était digne de l'être. Madame d'Aiguillon dit que c'est son apothéose.

Vous aurez appris la mort de M. le prince de Dondjcs; elle a été presque subite, mais on vous en aura mandé phis de détails que je ne suis en état de faire. Le roi n'a encore disposé d'aucune de ses charges, et l'on dit que ce ne sera qu'après Fontainebleau. Il me semble que tout se dispose à la paix. Je ne me charge j)as des nouvelles publiques. Votre bailli est l)ien mieux instruit que moi. Je suis inquiète de madame du Ghàtel. Je soupai avec elle hier au soir chez madame de Betz ; ses forces ne reviennent point et elle avait fort mal à la tète. Après les alarmes qu'elle m'a données, je ne saurais être tranquille quand je lui vois la plus petite incommodité; l'idée de sa perte me renverse la tète. Je n'ai nulle nouvelle de madame de Mirepoix; je lui ai envové VEloge, je lui ai écrit deux fois; pas un mot de répouse. La reine revient le 13, et madame de Mirepoix viendra à Paris le lendemain.

Madame de Betz a la jaunisse de])ui.s dix ou douze jours. Pont-de-Vevle a toujours sa fièvre quarte.

Donnez-moi de vos nouvelles souvent, je vous en supplie; priez madame de Nanlhia d'en prendre la peine. Vous devriez

' Lettres do inatlciunixcl/c Aïf\r , r'ditioii Ravoiiul. |>. !500, -iOT.

bien revenir nous trouver. J'ai si j)eu de temps à jouir de la société de mes amis, elle m'est si nécessaire, qu'il v a de la cruauté à m'abandonner. Sovez sûre que je ne désire rien autant que votre retour. Adieu,

MADAME LA MARQIISE DL DKFFAND A MADAME DE XANTIIIA'.

De Paris, ce 10 octobre 1755.

Notre abbé*, madame, m'avait annoncé votre lettre, et je l'attendais avec impatience. Je suis cbarmée de la correspondance que vous voulez bien qui soit entre nous. Le clievalier pourra être paresseux en sûreté de conscience; j'aurai plus souvent de ses nouvelles, et vous vous accoutumerez à avoir un peu de bonté et d'amitié pour moi. G est de trés-l)on cœur que je vous offre un petit logement chez moi, et je désire sincèrement que vous l'acceptiez; ce serait le moven d'être d'accord ensemble; vous ne vous sépareriez point de mon chevalier, et vous ne m'en priveriez pas; j'aurais le plaisir de vivre a\ec vous, et vous trouveriez chez moi une jeime personne fort empressée à vous j)laire, et dont la compagnie vous serait agréable. Ne détournez donc point, madame, le chevalier de revenir ici ; mais emplovez votre crédit sur lui à lui faire trouver bon que vous y veniez avec lui ; je ne saurais vous dire à quel point cela me ferait plaisir.

L'abbé m'a raconté quelle était la vie que vous meniez; il n'y a rien de si agréable et de plus délicieux. Je comprends la difficulté qu'il v a d'y renoncer; ne pouvant la partager, j'v porte grande envie. Si j'avais le plus petit prétexte pour v être admise, je n'hésiterais pas un moment à demander une petite chandjre à Mayac. Je m'en fais l'idée du séjour d'Astrée. Je m'imagine que M. le comte dWvdie est le grand druide Adamas ; le chevaher, Silvandre ; je ne saurais faire de Bousta un Céladon ni un Hylas ; pour vous , madame , et mesdames vos cousines , vous êtes Astrée, Diane et Svlvie. Si vous n avez point lu ce roman-là, vous ne comprendrez rien à tout ce que je vous dis, et je ne vous conseille pas de le lire pour pouvoir m'entendre.

J'ai bien envie de savoir ce que le chevaher pense de Y Éloge

1 Lettres de mademoiselle Aïssé , édition Ruvcuel , j). 308, 309, 310, 311.

2 L'aLbc. J'Aydie.

du président de Montesquieu. Je me flatte qu il en aura été content. Nous aurons, je crois, bientôt celui qu'en a fait M. de Maupertuis, mais j'ai peur qu'il ne soit pas séparé du Recueil de ses ouvrages, dont on fait une édition à Lyon. Si on l'imprime séparément, je l'enverrai acheter dès qu'il paraîtra. J'ai jugé, par ce (jue l'abbé m'a dit, que l'on n'a pas été chez vous fort content des Mémoires de madame de Staal ; ils ont eu beaucoup de succès ici. Dites au chevalier, madame, je vous supplie, ([ue madame du Chàtel se })orte très-l)ien ; elle espérait, ainsi que moi, le revoir cet hiver, et nous sonnnes fort affligées l'une et l'autre d'être forcées d'v renoncer.

Madame de Mirepoix est perdue sans ressource; elle ne (piitte plus la cour; l'on ne saurait dire d'elle ce que madame d'Autrev disait de M. de Cereste, qu'il avait l'absence délicieuse ; elle ne l'a que silencieuse, et si elle n'était pas la plus aimable du monde, elle deviendrait la plus indifférente; rien n'est si prouvé (jue son peu de sentiment; mais quand on la voit, on n'y peut résister, et, malgré qu'on en ait, on l'aime.

Il court de bien mauvais bruits de certain ministre ; j'en aurais eu autrefois beaucoup d'inquiétude, mais d'autres temps, d'autres soins; je ne voudrais aujourd'hui qu'une seule chose, être à Mavac, ou que Mavac fût ici. Il faudrait v admettre mon ami Formont; le chevalier v consentirait bien volontiers.

Voilà bien des pai'oles oiseuses, mais je dirai avec Fontenelle :

Souvent par des fantômes vains La raison quelquefois s'égare.

Je finis, nmdame, en vous assurant (jue je vous suis tendrement attachée ; la meilleure preuve que j'en puisse donner, c'est de vous pardonner de retenir mon chevaher. Ne suivez point l'exemple de sa paresse, et donnez-moi souvent de ses nouvelles et des Aôtres.

M. I,E MARQUIS d'aKGINS A M. d'aLEMBERT.

Potsdani, 20 noveinlirc 1758'.

J'ai montré au roi, monsieur, la lettre que vous m'avez fait l'honneur de in'écrire au sujet de M. Toussaint : elle a j)roduit l'effet qu'il était naturel qu'elle pioduisît. Sa Majesté m'a dit,

' Datée à tort de 1753 dans rédition de 1809. (L.)

après Tavoir lue, qu'elle ferait venir, au commencement du printemps, ^I. Toussaint à Berlin. J'écris en conséquence à M. de Beausohre; mais quoique je regarde cette affaire comme terminée entièrement, je crois qu'il est à propos de ne la divulguer fiu'au moment du départ de M. Toussaint. Vous connaissez les intrigues des cours, il est toujours sage de les éviter, même dans les choses dont la réussite paraît la plus assurée.

Le roi me charge d'une autre commission, dans laquelle il me serait glorieux de pouvoir réussir, c'est de vous engager à venir passer quel» pies mois à Berlin, puisque vous ne voulez pas

V fixer votre demeure : vous j)Ourriez faire ce voyage au commencement de la belle saison. Quoique Sa Majesté connaisse parfaitement votre désintéressement, elle sait qu'il convient à un grand roi de répandre ses bienfaits sur des savants illustres : ainsi elle aura soin de pourvoir aux frais de votre voyage dès que vous m'aurez instruit de votre intention, et je vous prie de me la faire savoir.

Qu'est devenu Voltaire? On dit qu'il est retiré dans une maison de campagne eu Alsace, où il va écrire l'histoire d'Allemagne : elle sera nécessairement dans le goût du Siècle de Louis XIV, car il aura encore moins de secours pour cet ouvrage qu'il n'en a eu ])our l'autre ; il compilera et abrégera ce qu'ont dit les historiens; il dira du mal de ces mêmes historiens qu'il aura pillés, et étranglera les matières; il hasardei'a quelques anecdotes, dont il ne sera instruit qu'à demi; il mêlera à cela quelques traits d'épigranunes, et il appellera cet ouvrage

Y Histoire d'AUeniagne.

Pourcpioi faut-il que l'auteur de la Henriade soit celui du Temple du Goût, que celui d^ Alzire ou de Zaïre soit celui des Éléments de Newton, et celui de tant de charmantes petites pièces celui de la sèche et décharnée Histoire du siècle de Louis XIV? Quel homme que Voltaire, s'il n'eût vovdu être que poète! Il a fait plusieurs tentatives pour retourner ici, mais le roi n'a pas voulu entendre parler de lui : il avait enq)lové, pour faire sa paix, la margrave de Bareuth et la duchesse de Saxe-Gotha.

Maupertuis a écrit ici que sa santé était entièrement rétablie : je souhaite que sa tranquillité le soit aussi; mais du cai'actère dont il est, j'ai peine à le croire : je crains bien qu'il ne soit éternellement la victime de son autour-propre. Avec im peu plus de douceur, il eût eu à Berlin parmi les gens de lettres le

ran.'j de dictateur : il n'a eu que celui de tribun; il a cabale et a été la dupe de ses cabales.

Si vous ne venez pas à Berlin ce printemps, je crains bien de n'avoir jamais le plaisir de vous voir : ma santé s'affaiblit lous les jours de plus en plus, et je me dispose à aller faire bientôt mes révérences au Père éternel; mais tant <[ue je resterai dans ce monde, je serai le plus zélé de vos admirateui's.

M. d'aLEMBERT a m. I,E MARQllS d'aRGENS.

Paris, 17531.

Je suis, monsieur, pénétré au delà de toute expression des marques de bonté dont Sa Majesté me comble sans cesse. Mon tendre et respectueux attachement, et ma reconnaissance qui ne finira (pi' avec ma vie, ne peuvent m'acquitter envers elle que bien faiblement : aussi ne doit-elle point douter du désir extrême que j'aurais d'aller lui témoigner des sentiments si vrais et si justes, supérieurs encore à mon admiration pour elle. Heureux si par ces sentiments et ma conduite je pouvais contribuer à effacer, à affaiblir du moins les idées désavantajjeuses (ju'elle a conçues avec justice de quel(|ucs lionnnes de lettres de ma nation! Mais quand je n'aurais pas, monsieur, de si puissantes raisons pour souhaiter avec empressement de faire ma cour à Sa Majesté et d'aller mettre à ses pieds mes })rofonds respects, le désir seul de voir un monarque tel que lui serait pour moi un motif plus ([ue suffisant, Je ne prétends ])as faire valoir ce désir auprès de Sa Majesté; il m'est commun avec tout ce qu'il y a de gens en Europe qui pensent : le commerce et l'entretien d'un prince aussi célèbre et aussi rare sont assurément le j)lus digne objet des voyages d'un philosophe. Je ne désire de vivre, monsieur, (|ue dans l'espérance de jouir de cet avantage ; je ne désirerais d'être riche ([ixe pour en jouir souvent, et je n'ai d'autre regret que de ne pouvoir accepter sur-lechamp les offres généreuses et pleines de bonté que Sa Majesté veut bien me faire : mais je me trouve arrêté par des liens qui m'obligent de différer un voyage aussi agréable et aussi flatteur. Ces liens, monsieur, sont les engagements que j'ai pris pour

' Cette lettre (!St datée, dnn.s les Olùivrex ili- d'Alcinhert (édition ncjssanfjc), du 22 décembre 1758. (L.)

YEncycl(>j)édic, et qu'il ne m'est possible ni de rompre ni de suspendre. L'ouvra(]e parait attirer de plus en plus l'attention du public et même de l'Europe, et mérite par là tous nos soins. Les circonstances où nous nous sommes trouvés et le désir de perfectionner ce dictionnaire le plus qu'il nous est possible, nous ont forcés de retarder la publication de cbaque volume; mais nous devons au moins à nos enjjajfements , à l'empressement et à la confiance de la nation, et aux avances considérables des libraires , de ne rien faire qui puisse ajouter de nouveaux obstacles à XEncYclnpédic.

Dans cette position , monsieur, je vois avec beaucoup de peine que mon vova^^e et mon séjour à Berlin seraient nécessairement préjudiciables à cette .'grande entreprise : les détails immenses de l'exécution demandent indispensablement la présence des deux éditeurs, et me permettent à peine de m' éloigner de Paris à de très-petites distances et pour quelques jours.

S'il était possible, et si j'étais assez beureux pour que des événements que je ne puis prévoir me laissassent libre quelques mois, je profiterais avec ardeur de ce moment de loisir pour aller en faire bonniiape au roi ; mais tout ce que je puis faire dans ma situation présente, c'est d'accélérer, autant qu'il sera en moi, l'édition de V Encyclopédie , et surtout de ne prendre aucun noTivel engagement qui m'empécbe de pouvoir allier un jour (et peut-être bientôt) mon plaisir et mon devoir. Le roi seul est capable de me tirer de la retraite où je m'enfonce de plus en plus, et où je me trouve de jour en jour plus tranquille et plus beureux. Le bonheur que j'ai eu de me faire connaître de lui par mes ouvrages est la seule chose qui m'empêche de regretter l'obscurité ; je ne veux plus sortir de ma solitude que pour lui, et pour dire ensuite en v rentrant : C'est maintenant, Seignein^, que vous laissez aller iiot?'c servitenr en paix.

Voilà , monsieur, dans la plus grande sincérité , quelles sont mes dispositions : puis-je me flatter que Sa Majesté voudra bien en être touchée et me conserver les bontés dont elle m'honore? jMon plus grand désir serait de pouvoir en profiter et surtout de m'en rendre digne. Je crains qu'elle n'ait conçu de mes talents une opinion trop favorable ; mais elle ne saurait être trop persuadée de mon attachement inviolable pour sa personne : je m'exposerais volontiers au risque de la détromper sur mon esprit, pour l'assurer des sentiments de mon cœur et pour mériter du moins à cet égard une estime aussi précieuse

que la sienne, dont je suis infiniment plus jaloux que de ses bienfaits.

J'ai l'honneur d'être, etc.

P. S. J'aurai riiouneur de aous répondre incessamment sur les autres articles de votre lettre; celui dont il s'a{j;it m'a paru mériter une réponse particulière.

MADA.MI. l.A MAnQlISE DC DEFFAND A M. DF A'OLTAIRF.

Sans date ^.

Je croyais que vous m'aviez oubliée, monsieur ; je m'en affligeais sans me plaindre , mais la plus grande perte que je pouvais jamais faire, et qui met le comble à mes malheurs, m'a rappelée à votre souvenir. Nul autre que vous n'a si parfaitement parlé de 1 amitié; la connaissant si bien, vous devez juger de ma douleur. L'ami que je regretterai toute ma vie me faisait sentir la vérité de ces vers qui sont dans votre discours de la Modération.

0 divine amitié! félicité parfaite! etc.

Je le disais sans cesse avec délices; je le dirai présentement avec amertume et douleur! Mais, monsieiu-, pourquoi refusezvous à mon ami un mot d'éloge? Sûrement, vous l'en avez trouvé digne : vous faisiez cas de son esprit, de son goût, de son jugement, de son cœur et de son caractère. Il n'était point de ces philosophes in-folio qui enseignent à mépriser le public, à détester les grands, qui voudraient n'en reconnaître dans aucun genre, et qui se plaisent à bouleverser les têtes par des sophismes et par des paradoxes fatigants et ennuyeux ; il était bien éloigné de ces extravagances : c'était le plus sincère de vos admirateurs, et, je crois, un des plus éclairés. INIais, monsieur, pourquoi ne serait-il loué que par moi? Quatre lignes de vous, soit en vers, soit en prose, honoreraient sa mémoire et seraient pour moi une vraie consolation.

Si vous êtes mort, comme vous le dites, il ne doit plus rester de doute sur limmortalité de Tàme : jamais sur teire on n'eut tant d'àme que vous en avez dans le tombeau! Je vous crois fort heureux. Me trompé-je? Le pavs où vous êtes semble

1 Novembre 1758. (L.)

avoir été fait pour vous : les fjens (|ui l'Iiabiteut sont les vrais descendants d'Ismael, ne servant ni Baal ni le Dieu d'Israël. On y estime et admire vos talents sans vous haïr ni vous persécuter. Vous jouissez encore d'un fort {;rand avanta{|e, beaucoup d'opulence, ([ui, vous rend indépendant de tout et vous donne la facilité de satisfaire vos yoûts et vos fantaisies. Je trouve que personne n a si habilement joué que vous : tous les hasards ne vous ojit pas été heureux , mais vous avez su corriger les mauvais, et vous avez tiré un bien bon parti des favorables.

Enfin, monsieur, si votre santé est bonne, si vous jouissez des douceurs do l'amitié, le roi de Prusse a raison : vous êtes mille fois plus heureux que lui, malgré la {gloire qui l'environne et la honte de ses ennemis.

Le président fait toute la consolation de ma vie; mais il en fait aussi tout le tourment, par la crainte que j'ai de le perdre. Nous parlons de vous bien souvent. Vous êtes cruel de nous dire que vous ne nous reverrez jamais! Jamais! C'est effectivement le discours d'un mort; mais, Dieu merci, vous êtes bien en vie, et je ne renonce point à l'espérance de vous revoir.

Je me rappelle peut-être un peu trop tard que vous avez été déjjoùté d entretenir un commerce de lettres avec moi; la lon- {jueur de celle-ci va m' exposer aux mêmes inconvénients.

Adieu, monsieur. Personne n'a pour vous plus de goût , plus d'estime, plus d'amitié : il v a quarante ans que je pense de même.

Aux Délices, 12 janvier 1759.

Liln'C (laniliilion . de soiii.s et d eschu ;i{;e ,

Des sottises du momie éelairé spectateur,

Il se garda bien d'être acteur.

Et fut heureux autant que sage.

11 fiivait le vain nom d'auteur;

Il dédaigna de vivre au temple de Mémoire,

Mais il vivra dans notre cœur :

G est sans doute assez pour sa gloire.

1 La Correspondance de Voltaire est dans toutes les liibliothèrpie*. Elle eût donc, reproduite intégralement, inutilement gonflé un recueil dont le pi. m

Les fleurs que je jette , madame , sur le tombeau de notre ami Formnnt sont sèches et fanées comme moi. Le talent s" en va, l'àfje détruit tout. Que pouvez-vous attendre d'un campa- {jnard qui ne sait plus que planter et semer dans la saison ? J'ai conservé de la sensibilité : c'est tout ce qui me reste, et ce reste est pour vous; mais je n'écris guère que dans les occasions.

Que vous dirais-je du fond de ma l'etraite? Vous ne me manderiez aucune nouvelle de la roue de fortune sur laquelle tournent nos ministres du haut en l^as. ni des sottises publiques et particulières. Les lettres, qui étaient autrefois la peinture du cœur, la consolation de Tabsence et le langage de la vérité, ne sont plus à présent que de tristes et vains témoignages de la crainte d'en trop dire et de la contrainte de l'esprit. On tremble de laisser échapper un mot qui peut être mal interprété : on ne peut plus penser par la poste.

Je n écris point au président Hénaiilt; mais je lui souhaite, comme à vous, une vie longue et saine. Je dois la mienne au parti que j'ai pris. Si j'osais, je me croirais sage, tant je suis heureux. Je nai vécu que du jour où j'ai choisi ma retraite : tout autre genre de vie me serait insupj)ortab]e. Paris vous est nécessaire; il me serait mortel : il faut que chacun reste dans son élément. Je suis très-faché que le mien soit incompatible avec le vôtre, et c'est assurément ma seule affliction.

Vous avez voulu aussi essayer de la campagne ; mais , ma-

jiagement consciencieux, prétend mériter le titre de complet, non à force de ne rien omettre, mais en n'omettant rien d'essentiel. L'excès contraire à cette mesure et à ce choix nous semjjle, pour la mémoire littéraire qu'il s'ayit de faire revivre, un hommage maladroit et un dangereux service. Les éditeurs de Correspondances seivent moins les intérêts de leur auteur en publiant indistinctement tout ce qui a été écrit, qu'en se bornant à ce qui doit être lu. Nous comprenons l'intérêt et la variété que jettent dans un recueil les Lettres de Voltaire, si vives, si alertes et si piquantes. JNe pouvant, après réflexion, nous décider au sacrifice, qui nous avait paru d'abord nécessaire, de toutes les lettres de Voltaire sans exception, nous avons résolu de borner notre reproduction à celles qui répondent à madame du Deffand ou auxquelles elle répond. Celles-là peuvent être utiles, outre leur agrément, et elles éclairent leurs voisines mieux que tout commentaire. Nous renvovons aux OEuvres de Voltaire pour les quelques lettres de 1732 à 1757 dont la réponse par madame du Deffand nous manque, ou qui répondent à des lettres d'elle que nous n'avons pas. Qu'est-ce qu'une Correspondance où manfjiient la demande ou la réponse? Qu'est-ce qu'une conversation, en effet, dont l'interlocuteur est absent ou invisible? Hn monologue, c'est-à-dire ce qu il v a de plus ennuyeux au monde. (L.) I. 16

dame, elle ne vous convient pas : il vous faut une société de r'ens aimables, comme il fallait à Rameau des connaisseurs en musique. Le {joùt de la propriété et du travail est d'ailleurs absolument nécessaire dans des terres. J'ai de très-vastes possessions que je cultive. Je fais plus de cas de votre appartement que de mes blés et de mes pàturajjes; mais ma destinée était de finir entre un semoir , des vaches et des Genevois. Ces Genevois ont tous une raison cultivée. Ils sont si raisonnables qu'ils viennent chez moi, et qu'ils trouvent bon que je n'aille jamais chez eux. On ne peut, à moins d'être madame de Pompadour, vivre plus commodément.

Voilà ma vie, madame, telle que vous l'avez devinée, tranquille et occupée, opulente et philosophirpie, et surtout entièrement libre. Elle vous est entièrement consacrée dans le fond de mon cœur, avec le respect le plus tendre et l'attachement le plus inviolable.

MADAME I.A MARQUISE DU DEFFAND A M. DE VOLTAIRE

Paris, i»^^' octobre 1759.

Je me plaignais à vous, monsieur, de ce que je ne savais que lire; eh bien, le gouvernement y a pourvu; on vient de publier dix ou douze édits, qui font bien trois quarts d'h(;ure de lecture; je ne vous en ferai pas le détail, ils ne taxent pas encore l'air que nous respirons; hors cela, je ne sache rien sur quoi ils ne portent. Malgré le [)rotit immense que Ton accorde à ceux qui avanceront les sommes, on craint d'être dans l'impossibilité de les trouver; la vicissitude des choses de ce monde donne un peu de méfiance ; ainsi , pour rassurer le public, et lui démontrer combien l'on est content des talents du contrôleur général ', on vient de lui donner soixante mille livres de rente viagère, dont il y a vingt sur la tête de sa femme.

Quel conseil me donnez-vous? lire V Ancien Testament! c'est donc parce qu'on n'aura pas le moyen de faire le sien? Non, monsieur, je ne ferai pas cette lecture, je m en tiendrai au respect qu'elle mérite, et auquel il n'y a rien à ajouter; je suis

1 M. de Sillioueite. (L.)

DE MADAME LA MARQUISE DtJ DEFFA^'D. lUZ

-surprise qu'on ose v })enser. Save/-vous que je vous trouve encore Ijien jeune, rien n'est usé j)our vous; mais, Ijon! laissez là les sots et leurs opinions, livrez-vous à vos talents, traitez <ies sujets a/;réahles ou intéressants; vos vova^es, vos séjours, vos observations, vos réflexions sur les mœurs, les usages, les portraits des personnages que vous avez vus, voilà ce qui me ferait grand plaisir. Vos jugements sur les ouvrages seraient surtout ce qui me plairait inflninient, parce que je sens et pense tout comme vous.

Il V a quelques années que j'eus des vapeurs affreuses, et dont le souvenir me donne encore de la terreur; rien ne pouvait me tirer du néant où mon âme était plongée , que la lecture de vos ouvrages. J'ai beaucoup lu d'Iiistoires, mais elles sont épuisées; je n'ai point lu les de Tliou, les Daniel, les (yriffet, je crois tout cela ennuveux; je n'aime point à sentir ([ue l'auteur que je lis songe à faire un livre, je veux imaginer qu'il cause avec moi. Sans la facilité, tout ouvrage m'ennuie à la mort. Nos écrivains d'aujourd'hui ont des corps de fer, non pas en fait de santé, mais en fait de stvle.

Monsieur, vous n'avez point lu les romans anglais ; vous ne les mépriseriez pas, si vous les connaissiez. Ils sont trop longs, je l'avoue, et vous faites un meilleur emploi du temps. La morale v est en action , et n'a jamais été traitée d'une manière plus intéressante. On meurt d'envie d'être parfait avec cette lecture, et l'on croit que rien n'est si aisé. Mais je m'aperçois <]ue je suis bien impertinente de vous entretenir de tout ce que je pense; ce serait le moven de vous dégoûter bien vite d'une correspondance que mon cœur désire, et qui serait un grand amusement pour moi, auquel il faut vous prêter, si vous avez de la bonté et de Ihumanité,

Le président [Hénnult) se porte assez bien, mais il devient bien sourd, ce qui, joint à l'âge qui avance, le rend souvent, triste; il est cependant encore quelquefois gai, et alors il est cent fois de meilleure compagnie que ce qu'on appelle aujourd'hui la boime compagnie. II n'va plus de .gaiefé, monsieur, il n'v a plus de grâces. Les sots sont plats et froids, ils ne sont point absurdes ni extravagants comme ils étaient autrefois. Les gens d'esprit sont pédants, corrects, sentencieux. Il n'y a plus de goût non plus; enfin il n'v a rien, les têtes sont vides, et l'on veut que les bourses le deviennent aussi... Oh! f|ue vous êtes heureux d'être Voltaire ! vous avez tous les bonheurs; les

244 CORRESPONDA>T,E COMPLÈTE

talents, qui font l'occupation et la réputation; les richesses, qui font T indépendance.

Je conçois le goût que vous avez pour les soins domestiques; il V a du plaisir à voir croître ses choux. Est-ce que la bassecour ne vous occupe |)as? je l'aimerais; mais en vérité en voilà assez, il ne faut pas mettre votre patience à bout.

Envovez-moi , monsieur, rpielques briml)orions, mais rien sur les prophètes, je tiens pour arrivé tout ce qu ils ont prédit.

On vient de déclarer M. le duc de Bro/jlie {jénéralde l'armée.

M. DK VOLTAIRE A MAUAMK LA MAROIISK DC DEFFAND.

Aux r>élices, J3 octobre 1759.

Il est bien triste, madame, pour un homme (pii vit avec vous, d'être un peu sourd; je vous plains moins d'être aveufjle. Voilà le procès des aveujjleset des sourds décidé : certainement c est celui qui ne vous entend point qui est le plus malheureux.

Je n'écris à Paris qu'à vous, madame, parce que votre imagination a toujours été selon mon cœur ; mais je ne vous passe point de vouloir me faire lire les romans anglais, quand vous ne voulez pas lire \ Aïicicn Testament. Dites-moi donc, s'il vous plaît, où vous trouvez une histoire plus intéressante que celle de Joseph , devenu contrôleur général en Egypte , et reconnaissant ses frères? Comptez-vous pour rien Daniel, qui confond si finement les deux vieillards? Ouoique Tobie ne soit pas si bon, cependant cela me parait meilleur que Tom Jones, dans lequel il n'v a rien de passable que le caractère d'un barbier.

Vous me demandez ce que vous devez lire, comme les malades demandent ce qu ils doivent manger; mais il faut avoir de l'appétit, et vous avez peu d'appétit avec beaucoup de goût. Heureux qui a assez faim pour dévorer X Ancien Testament! Ne vous en moquez point : ce livre fait cent fois mieux connaître qu'Homère les mœurs de l'ancienne Asie; c'est de tous les monuments antiques le plus précieux. Y a-t-il rien de plus digne d'attention qu'un peuple entier, situé entre Balnlone, Tvr et rE(f\pte, qui ignore pendant six cents ans le dogme de l'immortalité de l'àme, reçu à Memphis, à Babvlone et à Tyr?

Quand ou lit pour s'instruire, on voit tout ce qui a échappé lorscju'on ne lisait <[u'avec les veux.

Mais vous qui ne vous souciez pas de l'histoire de votre pays, quel plaisir prendrez-vous à celle des Juifs, de lÉgypte et de Bahylone? J'aime les mœurs des patriarches, non parce qu'ils couchaient tous avec leurs servantes, mais parce qu'ils cultivaient la terre comme moi. Laissez-moi lire VÉcn'tutc sainte, et n'en parlons j)lus.

Mais vous, madame, prétendez-vous lire comme on tait la conversation? prendre un livre comme on demande des nouvelles, le lire et le laisser là; en j)rendi'e un autre qui n'a aucun rapport avec le premier, et le quitter pour un troisième? En ce cas, vous n'avez pas grand plaisir.

Pour avoir du plaisir, il faut un peu de passion ; il faut un {|rand ohjet qui intéresse, une envie de s'instruire déterminée, cpii occupe l'àme contiiniellement : cela est difficile à trouver, et ne se donne point. Vous êtes dégoûtée, vous voulez seulement vous amuser, je le vois hien, et les amusements sont encore assez rares.

Si vous étiez assez heureuse pour savoir l'italien, vous seriez sûre d'un I)on mois de plaisir avec l'Arioste : vous vous pâmeriez de joie ; vous verriez la poésie la plus élégante et la plus facile, qui orne sans effort la plus féconde imagination dont la nature ait jîunais fait présent à aucim homme. Tout roman devient insipide auprès de l'Arioste : tout est plat devant lui, et surtout la traduction de notre Mirabaud.

Si vous êtes une honnête personne, madame, comme je l'ai toujours cru, j'aurai l'honneur de vous envover un chant ou deux de la Pucelle, que personne ne connaît, et dans lequel l'auteur a tâché d'imiter, quoique très-faiblement, la manière naïve et le pinceau facile de ce grand homme : je n'en approche point du tout; mais j'ai donné au moins une légère itlée de cette école de peinture. 11 faut <pie votre ami soit votre lecteur, ce sera un quart d'heure d'amusement pour vous deux, et c'est beaucoup. Vous lirez cela quand vous n'aurez rien à faire du tout, quand votre àme aura besoin de bagatelles; car point de plaisir sans besoin.

Si vous aimez un tableau très-fidèle de ce vilain monde, vous en trouverez un quelque jour dans l'Histoire générale des sottises du genre humain (pie j'ai achevée très-impartialement. J'avais donné, par dépit, l'esquisse de cette histoire, parce

U6 CORRESPONDA>'CE COMPLKTE

qu'on en avait déjà imprimé quelques {Va(;nients; mais je suis devenu depuis plus hardi (juc je n'éJais : j'ai peint les hommes comme ils sont.

La denn-liherté avec laquelle on commence à écrire en France n'est encore qu'une chaîne honteuse. Toutes vos grandes histoires de France sont diaboliques, non-seulenjent parce que le fond en est horriblement sec et petit, mais parce que les Daniel sont plus petits encore. C'est un bien plat préjugé de pn'-tendre <pie la France ait été (juelque chose dans le monde : depuis Raoul et Eudes, jusqu'à la personne de Henri IV, et au grand siècle de Louis XIV, nous avons été de sots barbares, en conquiraison des Italiens, dans la carrière de tous les arts.

Nous n'avons même (jue depuis trente ans appris un peu de bonne philosophie des Anglais. Il n'y a aucune invention qui vienne de nous. Les Espagnols ont conquis un nouveau monde; les Portugais ont trouvé le chemin des Indes par les mers d'Afrique; les Arabes et les Turcs ont fondé les plus puissants empires; mon ami le czar Pierri' a créé, en vingt ans, un empire de deux mille lieues; les Scvthes de mon impératrice Elisabeth viennent de battre mon roi de Prusse, tandis que nos armées sont chassées par les paysans de Zel! et de Woltenbuttel.

Nous avons eu l'esprit de nous établir en Canada, siu' des neiges, entre des ours et des castors, après que les Anglais ont peuplé de leurs florissantes colonies quatre cents lieues du plus l)eau pays de la terre ; et on nous chasse encore de notre Canada.

Nous bâtissons encore de temps en temps quelques vaisseaux pour les Anglais; mais nous les l)âtissons mal; et quand ils daignent les prendre, ils se plaignent que nous ne leu!" donnons que de mauvais voiliers.

Jugez, après cela, si l'histoire de France est un beau morceau à traiter amplement et à lire.

Ce qui lait le grand mérite de la France, son seul mérite, son unique supériorité, c'est ini petit nombre de génies sublimes ou aimables , qui font qu'on parle français à Vienne , à Stockholm et iNIoscou. Vos ministres, vos intendants et vos premiers commis n'ont aucune part à cette gloire.

Que lirez-vous donc, madame? Le duc d'Orléans, régent, daigna un jour causer avec moi au bal de l'Opéra : il me fit im grand éloge de Rabelais; et je le pris pour un prince de mauvaise compagnie qui avait le goiit gâté. J'avais alors un souve-

rain mépris pour Ral>elai,s. Je l'ai repris depuis; et comme j'ai plus approfondi toutes les choses dont il se moque, javoue qu'aux bassesses prés, dont il est trop rempli, une bonne partie de son livre m'a ("ait un plaisir extrême. Si vous en voulez faire une étude sérieuse, il ne tiendi^a qu'à vous ; mais j'ai peur que vous ne soyez pas assez savante, et que vous ne soyez trop délicate.

Je voudrais que quelqu'un eût élagué, en français, les OEuvres j)hilnsoj)hiqiies de feu milord Boliujjbroke : c'est un prolixe personnajje, et sans aucune méthode; mais on en pourrait faire un ouvrajje bien terrible pour les préjugés, et bien utile pour la raison. Il y a un autre Anglais qui vaut l)ien mieux que lui : c'est Hume, dont on a traduit quelque chose avec tiop de réserve. Nous traduisons les Anglais aussi mal que nous nous battons contre eux sur mer.

Plut à Dieu, madame, pour le bien que je vous veux, qu'on eût pu au moins copier fidèlement le conte du Tonneau, du doyen Swift : c'est un trésor de plaisanterie dont il n'y a point d'idée ailleurs. Pascal n'amuse qu'aux dépens des jésuites; Swift divertit et instruit aux dépens du genre humain. Que j'aime la hardiesse anglaise! que j'aime les gens qui disent ce qu'ils pensent! C'est ne vivre qu'à demi, que de n'oser penser qu'à demi.

Avez-vous jamais lu, madame, la faible traduction du faible Anli-Lucrèce du cardinal de Polignac?!! m'en avait autrefois lu vingt vers qui me parurent fort beaux : l'abbé de Rothelin m'assura que tout le reste était Ijien au-dessus. Je pris le cardinal de Polignac pour un ancien Romain, et pour un homme supérieur à Virgile; mais fpiand son poème fut imprimé, je le pris pour ce qu'il est : poëme sans poésie, et philosophie sans raison.

Indépendamment des tableaux admirables qui se trouvent dans Lucrèce, et qui feront passer son livre à la dernière postérité, il V a un troisième chant dont les raisonnements n'ont jamais été éclaircis par les traducteurs, et méritent bien d'être mis dans leur jour. Nous n'en avons qu'une mauvaise traduction par un baron des Coutures. Je mettrai, si je vis, ce troisième chant en vers, ou je ne pouiTai.

En attendant, seriez-vous assez hardie pour vous faire lire seulement quarante ou cinquante pages de ce des Coutures? Par exemple, livre III, page 281, tome I, à commencer par

les mots : On ne s'aperçoit point; il y a en marge : Douzième argument. Examinez ce douzième aqjument jusqu'au vin(jtseptième avec un peu d'attention, si la chose vous paraît en valoir la peine.

Nous avons tous un procès avec la nature, qui sera terminé dans peu de temps, et presque personne n'examine les pièces de ce {jrand procès. Je ne vous demande que la lecture de cinquante pages de ce troisième livre : c'est le plus beau préservatif contre les sottes idées du vulgaire; c'est le plus terme renq)art contre la misérable superstition. Et quand on songe que les trois quarts du sénat romain , à commencer par César, pensaient comme Lucrèce, il faut avouer que nous sommes de grands polissons, à commencer par Joly de Fleury.

Vous me demandez ce que je pense, madame? Je pense que nous sonnnes bien méprisables, et qu'il n'v a qu'un petit nombre d'hommes répandus sur la terre qui osent avoir le sens commun. Je pense que vous êtes de ce petit nombre; mais à quoi cela sert-il"? à rien du tout. Lisez la parabole du Hramin, que j'ai eu l'honneur de vous envover; et je vous exhorte à jouir, autant que vous pourrez, de la vie qui est peu de chose, sans craindre la mort qui n'est rien.

Comme vous n'avez guère que des rentes viajjères, l'ennuveux ouvrage dont vous me parlez tombe moins sur vous que sur un autre. Sauve qui peut! Demandez à votre ami, si <*n 1708 et en 1709 on n'était j)as cent fois plus mal : ces souvenirs consolent.

La première scène de la pièce de Silhouette a été bien applaudie : le reste est sifflé; mais il se peut très-Ijien que le parterre ait tort. Il est clair qu'il faut de l'argent pour se défendre, puisque les Anglais se ruinent pour nous attaquer.

Ma lettre est devemie un livre, et un mauvais livre : jetez-le au feu, et vivez heureuse, autant que la pauvre machine humaine le comporte.

MADAME LA MARQUISE Dl DEHAXD A M. DE VOLTAIRE.

Paris, 28 octolue 1759.

Votre dernière lettre, monsieur, est divine. Si vous m'en écriviez souvent de semblables, je serais la plus heureuse du

monde et je ne me plaindrais pas de manquer de lecture ; savezvous l'envie qu elle m'a donnée, ainsi que votre parabole du Bramin? c'est de jeter au feu tous les innnenses volumes de philosophie, excepté Montaigne, qui est le père à tous; mais à mon avis, il a i^it de sots et ennuveux enfants.

Je lis l'histoire parce qu'il faut savoir les faits jusqu'à un certain point, et puis parce qu'elle fait connaître les hommes; c'est la seule science qui excite ma curiosité, parce qu'on ne saurait se passer de vivre avec eux.

Votre paral)olc du Bramin est charmante, c est le l'ésultat de toute la philosophie. Je ne sais lequel je préférerais, d'être le Bramin, ou d'être la vieille Indienne. Est-ce que vous croyez que les capucins et les religieuses n aient pas de grands chagrins? ils ne s'embarrassent pas, si vous voulez, de ce que c'est (|ue leur àme, mais leur âme les tourmente. Toutes les conditions, toutes les es])èces me paraissent é(;alement malheureuses, flepuis l'ange jusqu'à l'huître; le fâcheux, c'est d'être né, et l'on peut pourtant dire de ce malheur -là (|ue le remède est pire que le mal.

Je lirai ce que vous me marquez de la traduction de Lucrèce , mais je ne vous ferai point part de mes réflexions , ce serait abuser de votre patience et me donner des airs à la Praline (c'est une expression de madame de Luxeniboiu'g) ; je dois me borner à ne vous dire que ce qui peut vous exciter à me parler. Mais, monsieur, si vous aviez autant de bonté que je voudrais, vous auriez un cahier de papier sur votre bureau , où vous écririez dans vos moments de loisir tout ce qui vous passerait par la tête. Ce serait un recueil de pensées, d'idées, de réflexions que vous n'auriez pas encore mis en ordre. C'est de toute vérité qu'il n'y a que votre esprit qui me satisfasse, parce qu'il n'v a que vous en qui une qualité ne soit j)as aux dépens d'une autre; mais je ne veux pas vous louer vif.

Certainenient je ne lirai point Rabelais; pour l'Arioste , je l'aime beaucoup; je l'ai toujoiu-s préféré au Tasse; celui-ci me paraît une beauté plus languissante que touchante, plus gourmée que majestueuse, et j)uis je hais les diables à la mort. Je ne saurais vous dire le plaisir que j'ai eu de trouver dans Candide tout le mal que vous dites de Milton ; j'ai cru avoir pensé tout cela, car je l'ai toujours eu en horreur. Enfin, quand je lis vos jugentents, sur quelque chose que ce puisse être, j'augmente de bonne opinion de )noi-même , parce que les miens y

250 CORRESPOND A>yCr: COMPLETE

sont absolument conformes. Je ne vous parle plus des romans anglais, sûrement ils vous paraîtraient trop longs; il faut peutêtre n avoir rien à faire pour se plaire à cette lecture, mais je trouve que ce sont des traités de morale en action , qui sont très-intéressants et peuvent être fort utiles; cest Paniéla , Clarisse et Grandisson ; l'auteur est liichardson, il me paraît avoir bien de l'esprit.

Savez-vous , monsieur, ce qui me prouve le plus la supériorité du vôtre et ce qui fait que je vous trouve un grand j)hilosophe? c'est que vous êtes devenu riche. Tous ceux qui disent qu'on peut être heureux et libre dans la [)auvreté, sont des menteurs, des fous et des sots.

Ne protégez point, je vous prie, nos projets de finances; non-seulement ils nous mèneront à l'hôpital, mais ils «liminuent les revenus du roi. Depuis l'augmentation du tabac et des ports de lettres, on s'en aperçoit sensiblement, tout le monde se retranche. II vient de paraître de nouveaux arrêts, qui ordonnent de porter au Trésor royal tous les fonds destinés à rembourser les billets de loterie des fermiers généraux, etc., etc. Enfin on n'a rien oublié de tout ce qui peut absolument détruire le crédit, aussi ne trouverait-on j)as aujoiu'd'hui à emprunter un écu; nous verrons ce que fera le Parlement à sa rentrée.

Le Canada est pris; M. de Moncalm est tué, enfin la France est madame .Toi). Avez-vous des nouvelles de votre roi de Prusse? Je serais bien curieuse de voir les lettres que vous en recevez ; je vous promets la plus grande fidélité. Adieu, monsieur.

o déceinlne (1759).

Je ne vous ai point dépêché , madame , ce A'ieux chant de la Pucelle que le roi de Prusse m'a renvové; unique restitution qu'il ait faite en sa vie. Ses plaisanteries ne m'ont pas paru de saison. Il faut que les lettres et les vers arrivent du moins à propos. Je suis persuadé qu'ils seraient mal reçus inmiédiatement après la lecture de quelque arrêt du conseil qui vous ôterait la moitié de votre bien, et je crains toujours qu'on ne se trouve dans ce cas. Je ne conçois pas non plus comment on a le front de donner à Paris des pièces nouvelles. Gela n'est pardonnable

DE MADAME LA MARQUISE DU DEFFA?sD. ^51

qu'à moi, dan» mon enceinte des Aipes et du mont Jura, il m'est permis de faire construire un petit théâtre, de jouer avec mes amis et devant mes amis ; mais je ne voudrais pas me hasarder dans Paris avec des gens de mauvaise humeur. Je voudrais fjue l'assemblée fut composée d'àmes plus contentes et plus tranquilles. D ailleurs, vous m'apprenez que les personnes qui ont du goût ne vont plus guère aux spectacles, et je ne sais si le goût n'est point changé comme tout le reste, dans ceux qui les fréquentent. Je ne reconnais plus la France ni sur terre, ni sur mer, ni en A'ers, ni en prose.

Vous me demandez ce que vous pouvez lire d'intéressant ; madame, lisez les Gazettes, tout v est surprenant comme dans un roman. On v voit des vaisseaux chargés de jésuites \ et on ne se lasse point d'admirer qu'ils ne soient encore chassés que d'un seul rovaume ; on v voit les Français battus dans les quatre parties du monde ; le marquis de Brandebourg ' faisant tête tout seul à quatre grands rovaumes armés contre lui , nos ministres dégringolant l'un apiès l'autre comme les personnages de la lanterne magique , nos bateaux plats , nos descente.-. dans la rivière de la Vilaine. Une récapitulation de tout cela pourrait composer lui volume qui ne serait pas gai, mais qui occuperait l'imagination.

Je croyais qu on donnerait les finances à J'abbé du Resnel ; car puisqu'il a traduit le Tout est bien de Pope, en vers, il doit en savoir plus que Silhouette, (jui ne la traduit quen piose. Ce n'est pas que ce M. de Silhouette n'ait de l'esprit et même du génie, et qu'il ne soit fort instruit; mais il })araît qu'il n'a connu ni la nation, ni les financiers , ni la cour; <pi'il a voulu gouverner en tenq)S de guerre , comme à peine on le pourrait taire en temps de paix, et qu'il a ruiné le crédit qu'il cherchait, comptant pouvoir suffire aux besoins de l'Etat avec un argent qu'il n'avait pas. Ses idées m'ont paru très-belles , mais employées très-mal à propos. Je crovais sa tète formée sur les principes de l'Angleterre , mais il a fait tout le contraire de ce qu'on fait à Londres, où il avait vécu un an chez mon banquier Benezet. L'An.gleterre se soutient par le crédit ; et ce crédit est si grand que le gouvernement n emprunte qu'à quatre pour cent tout au

1 Le 3 scpti-mbrc 1759, jour anniversaire de l'attentat connnis sur Joscpli I^"" on 1758, six cents jésuites fuient expulsés du Portugal. Malagrida ne fut mis à raort qu'en septendjre 17C1. (Aote de l'éditeur de ) ultaiie.)

- Le roi de Prusse. (L.)

252 CORRESPONDA.NCE COMPLETE

plus. Nous navons pas encore su imiter les Anjjlais ni eu Hnance, ni en marine, ni en philosophie, ni on ajjiiculturo ; Il ne manque plus à ma chère ])atrie que de se battre pour des billets de confession, povn- des places à l'hôpital, et de se jeter à la tête la faïence à cul noir sur laquelle elle mange , après avoir vendu sa vaisselle d'argent. Vous m'avez parlé, madame, de la Lorraine et de la terre de Graon. Vous nie la faites regretter, puisque vous prétendez que vous pourriez quelque jour aller en Lorraine. Je me serais volontiers accommodé de Graon , et je m'étais flatté d'avoir l'honneur de vous y recevoir avec madame la maréchale de Mirepoix. Mais ce sont là de l)eaux rêves.

Ge n'est pas la faute du jésuite Menoux si je n'ai pas eu Graon ; je crois que la véritable raison est que madame la maréchale de Mirepoix n'a pas pu terminer cette affaire. Le jésuite Menoux n'est point un sot comme vous le soupçonnez, c'est tout le contraire; il a attrapé un million au roi Stanislas sous prétexte de faire des missions dans des villages lorrains, qui n'en ont que faire; il s'est fait bâtir un palais à Nancy. Il fit croire au goguenai'd pape Benoit XIV, auteur de trois livres ennuyeux in-folio ', qu'il les traduisait tous trois; il lui en montra deux pages, en obtint un bon bénéfice dont il dépouilla les bénédictins, et se moqua ainsi de Benoit XIV et de saint Benoit.

Au reste , il est grand cabaleur, grand intrigant , alerte , ser- \ iable , ennemi dangeieux et grand convertisseur. Je me tiens pour plus habile que lui, puisque, sans être jésuite, je me suis fait une petite retraite de'deux lieues de pays à moi appartenantes. J'en ai l'obligation à M. le duc de Ghoiseul, le plus généreux des honmies. Libre et indépendant, je ne me troquerais pas contre le général des jésuites.

Jouissez, madame, des douceurs d'une vie tout opposée; conversez avec vos amis ; nourrissez votre âme. Les charrues qui fendent la terre, les troupeaux qui l'engraissent, les greniers et les pressoirs, les prairies qui bordent les forêts, ne valent pas un moment de votre conversation.

(Juand il gèlera bien fort, lorsqu'on ne pourra plus se battre ni en Ganada ni en Allemagne; quand on aura passé quinze jours sans avoir un nouveau ministre ou un nouvel édit; quand la conversation ne roulera plus sur les malheurs publics; quand

1 Les OEuvres de Benoît A'/T étaient déjà plus volumineuses. Elles forment aujourd'hui quinze volumes in-folio. (Aote de l'éditeur de Voltaire.)

VOUS n'aurez rien à faire, donnez-moi vos ordres, madame, et je vous enverrai de quoi vous amuser et de quoi me censurer. Je voudrais pouvoir vous apporter ces pauvretés moi-même et jouir de la consolation de vous revoir; mais je n'aime ni Paris ni la vie qu on v mène, ni la ti.;;ure que j v ferais, ni même celle qu'on v fait. Je dois aimer, madame, la retraite et vous. Je vous présente mon très-humble respect.

MADAMF, L.\ MARQVISE DU DEFFAND A M. Iir. VOLTAIRK.

Parij, 8 février 1760.

Vous comptez avec moi Lien rie à rie, monsieur, et vous ne m'écririez jamais si ce n'était en réponse. Depuis votre dernière lettre, jai presque toujours été malade. J'aurais eu grand besoin que vous eussiez pris soin de moi; tout ce qui me vient de vous me tire de la léthar^jie qui devient presque mon état habituel; jamais vos lettres ni vos ouvrages ne peuvent arriver mal à propos, je vous trouve le seul homme vivant qui soit sur terre; tout ce qu'on lit, tout ce qu'on entend, est semblable aux commentateurs de votre Temple du goàt, qui disent ce qu'on pensa, mais qui ne pensent point; enfin tout ceci ressemble aux limbes. Au nom de Dieu, tirez-moi de mon ennui, et soyez sûr que quand même on attaquerait les rentes via-, gères, vos lettres et vos ouvrages ne m'en feraient pas moins plaisir.

On m'a dit qu'on travaillait à une nouvelle édition de toutes vos œuvres, et qui sera plus complète que celle que vous avez donnée en dernier lieu; mandez-moi si cela est vrai. Gomme je n'ai point eu cette dernière , j'attendrai celle-là ; ce n'est point vous, à ce qu'on dit, ([ni la faites faire; mais ne j)onrr('z-von> pas toujours avoir soin (ju elle soit bien faite?

Je vous dirai que je suis très-convaincue que la Mort etl'Appai'ition du père Bertliier n'est pas de M. Grimm , ni de quelque autre à f[ui l'on en a donné le blâme, et à qui, moi, je n'en fais pas honneur ; j'ai porté mon jugement sur cette petite brochure, et vous prendriez vous-même une peine inutile en voulant m'en faire revenir. Pour la Femvie qui a raison, vous savez de qui elle est, et je ne le devine pas.

Nous avons les Poésies du roi de Prusse; j'en ai lu très -peu

'le chose , et je vous prie de no me point condamner à en lire davantage.

Si vous reveniez dans ce pays-ci, monsieur, vous ne le reconnaîtriez pas. Je suis réellement fâchée que vous n'avez j)oint acheté Craon; le projet de vous y voir n'aurait point été une <*himère. Madame de Mirepoix aurait été ravie de faire ce marché avec vous , ce n'est point sa faute s'il n'a pas réussi. Elle trouve le ])ortrait que vous m'avez fait du père de Menoux trèsexact et trés-fidèle.

Je comprends très-aisément que vous ne regrettiez point ce pays-ci; mais je vous pi'ie d'avoir assez honne opinion de moi pour comprendre combien je vous re^^rette. Vous seriez bien nécessaire pour empêcher la perte totale du goût.

Je ne vous parle point des affaires publiques et politiques ; les gazettes vous en instruisent : vous vovez comme tout cela va. L'apparition de M. Silhouette détruit le crédit , et semble avoir ôté toute ressource. On nous menace tous les jours d'impôts terribles , mais on ne sait comment s'v j)rendre pour les établir. Mais qu'est-ce que tout cela nous fait, pour quatre jours qu'il nous reste à vivre? Il ne s'agit que de se bien porter, et de ne point s'ennuver; c'est à vous seul que j'ai recours pour ce dernier article ; vous êtes le seul saint devant qui je brûle ma chandelle. Au nom de Dieu, envovez-moi tout ce que vous faites , tout ce rpue vous avez fait que je ne connais pas , et tout ce que vous ferez ; soyez sûr que je n'en mésuserai j)as ; ma société est fort circonscrite, et ce n'est qu'à elle que je fais part de vos lettres et de ce qui me vient de vous.

J'ai trouvé la petite histoire du Bramin dans une maison ; vous l'avez envovée ou donnée à d'autres qu'à moi. On m'a parlé aussi d'un dialogue d'un jésuite et d'un bramin; on m'a promis de me le faire avoir.

Je voxis prie, monsieur, de m'accorder toule préférence ; je vous paraîtrai^ bien vaine, mais je ne puis m'empécher de vous dire que je la mérite. Je suis accoutumée à votre ton, à votre stvie, et j'éprouve tous les jours que, quoique fort inférieure en lumière à ceux avec qui je raisonne, j'ai le goût plus sûr qu'eux.

Adieu, monsieur, c'est assez me louer; vous m'apprendrez si j'ai tort ou raison, par la façon dont vous me traiterez. N'auronsnous pas incessamment la Yic du Czar^.

M. DE VOLTAIRE A MADAME LA JIARQUISE DL DEFEAND

18 fûviior (17C0).

L'éloquent Gicéron, madame, sans lequel aucun Français ne peut penser, connnençait toujours ses lettres par ces mots : « Si vous vous portez Lien, j'en suis bien aise; pour moi, je me porte bien. »

J'ai le malbeur d'être tout le contraire de Gicéron : si vous vous portez mal, j'en suis fâché; pour moi, je me porte mal. Heureusement je me suis l'ait une nicbe dans laquelle on peut vivre et mourir à sa fantaisie. G'est une consolation que je n'aurais pas eue à Graon, auprès du R. P. Stanislas et de Frère Jean des Entommeures de Menou '. G'est encore une grande consolation de s'être lormé une société de gens qui ont une àme ferme et un Ijon cœur; la chose est rare, même dans Paris. Gependant j'imagine que c'est à peu près ce que vous avez trouvé.

J'ai l'homieur de vous envoyer quelques rogatons assez plats par M. Bouret. Votre imagination les embellira. Un ouvrage quel qu'il soit est toujours assez passable fjuand il donne occasion de penser.

Puisque vous avez, madame, les Poésies de ce roi qui a pillé tant de vers et tant de villes, lisez donc son hpitre au maréchal Keith, sur la mortalité de l'àme ; il n'y a qu'un roi, chez nous autres chrétiens, qui puisse faire une telle épître. iSIaître Joly de Fleury assemblerait les chambres contre tout autre et on lacérerait l'écrit scandaleux ; mais apparemment qu'on craint encore des aventures de Rosbach, et qu'on ne veut ])as fâcher un homme qui a fait tant de peur à nos âmes immortelles. Le .singulier de tout ceci est que cet homme, qui a perdu la moitié de ses Etats et qui défend l'autre par les manœuvres du plus habile général , fait tous les jours encore plus de vers que l'abbé Pellegrin. Il ferait bien mieux de faire la paix, dont il a, je crois, tout autant de besoin que nous.

J'aime encore mieux avoir des rentes sur la France <jue sur la Prusse. Notre destinée est de faire toujours des sottises et de

^ Le Frère des Entommeures esi lo principal acteur dans le chapitre xxvii (lu livio I''' de Gar(janlua (i,.)

nous relever. Nous ne manquons presque jamais une occasion de nous ruiner et de nous faire battre; mais au bout de (juelques années, il n'v paraît pas. L'industrie de la nation répare les balourdises du ministère. Nous n'avons pas aujourd'luii de p^rands génies dans les beaux-arts, à moins que ce ne soit M. Le Franc de Pompignan ' et M. l'évéque son frère ; mais nous aurons toujours des commerçants et des agriculteurs. II n'v a qu'à vivre, et tout ira bien.

Je conçois que la vie est prodigieusement ennuyeuse quand elle est uniforme ; vous avez à Paris la consolation de l'bistoire du jour, et surtout la société de vos amis ; moi j'ai ma cbarrue et des livres anglais, car j'aime autant les livres de cette nation fiue j'aime peu leurs personnes. Ces gens-là n'ont, pour la plupart, du mérite que pour eux-mêmes. Il y en a bien peu qui ressemblent à Bolingbroke ; celui-là valait mieux que ses livres; mais pour les autres Anglais, leurs livres valent mieux qu'eux.

J'ai l'bonneur de vous écrire rarement, madame ; ce n'est pas seulement ma mauA^aise santé et ma charrue qui en sont cause; je suis absorbé dans un compte que je me rends à moi-même par ordre alphabétique" de tout ce que je dois penser sur ce monde-ci et sur l'autre, le tout pour mon usage et peut-être, après ma mort, pour celui des honnêtes gens. Je vais dans ma besogne aussi franchement que Montaigne va dans la sienne; et si je m'égare, c'est en marchant d'un pas un peu plus ferme.

Si nous étions à Graon, je me flatte que quelques-uns des articles de ce Dictionnaire d'idées ne vous déplairaient pas; car je m'imagine que je pense comme vous sur tous les points que j'examine. Si j'étais homme à venir faire un tour à Paris, ce serait pour vous faire ma coiu'; mais je déteste Paris sincèrement et autant que je vous suis attaché. Songez à votre santé, madame ; elle sera toujours précieuse à ceux qui ont le bonheur de vous voir et à ceux qui s'en souviennent avec le plus grand respect.

* Elu en septenihio 1759 par I Aradéniie fraufai-io. H prononça son discours de réception le 10 mars 17G0. (L.) - Le Dictionnaire pltilosophicjiie. (L.)

MADAME I.A MAUQfISE DU DEFFAND A M. DE VOM'AIRE.

Paris, Vt iiMis 17G0.

Ce que vous appelez vos ro;;atons, monsieur, m'ont fait un grand plaisir; vous devriez hien m'euvoyer des articles du dictionnaire de vos idées, cela serait délicieux, et c'est cela qui nie ferait penser. Vous devriez bien aussi un peu plus répondre au\ questions que je vous fais; mais vous ne me crovez pas digne de votre confiance et vous avez tort; il n'y a peut-être personne au monde, pas même votre ami d'Argental, qui soit plus votre prosélyte que moi; jugez, moyennant cela, l'estime (|ue j'ai pour MM. de Pompignan. Je n'ai point lu le discours de l'Académie, je n'ai pu m'y résoudre; il suffit de l'ennui qu'on ne peut éviter, il est fou d'en aller chercher.

On nous donne des tragédies, des romans abominables, et qui ne laissent pas d'avoir àes admirateurs; le goût est perdu. J'aurais une grande joie de vous revoir, et j'aurais le courage de vous aller chercher, si je n'étais pas condamnée, par le malheur de mon état, à une vie sédentaire. Je ne suis à mon aise que dans les lieux que je connais : j'ai un très-joli logement, fort commode ; je ne sors que ])our souper, je ne découche jamais, et je ne fais point de visites. Ma société n'est pas nombreuse, mais je suis persuadée qu'elle vous plairait, et que si vous étiez ici, vous en feriez la vôtre. J'ai vu pendant quelque temps plusieurs savants et gens de lettres; je n'ai pas tx'ouvé leur commerce délicicjix. J'irais volontiers aux s[)ectacles s'ils étaient bons, mais ils sont devenus abominables;- l'Opéra est indigne, et la comédie ne vaut guère mieux; elle est fort jx'u au-dessus d'une troiqie liourgeoise, et le jeu naturel que M. Diderot a prêché a produit le bon effet de faire jouer Agrippine avec le ton d'une harengère. Ni mademoiselle Clairon, Jii M. Lekain ne sont de vrais acteurs; ils jouent tous d'après leur naturel et leur état, et non j)as d'après celui du personnage (pi'ils représentent. Le comi(|ue vaut mieux : mademoiselle Dangeville est excellente, et Préville charmant, quoiqu'un peu tuiiforme. Nous avons eu eu dernier lieu une tragédie nouvelle, Sjiartacus, de M. Saurin ; elle ne vaut pas la critique; enfin, de tous nos auteurs nouveaux, en v comprenant M. de Pom- I. 17

pignan, c'est Châteaubrun ', sans contredit, celui <[ue f aime le mieux; s'il n'a pas plus de {jénie que les autres, du moins il a plus de bon sens et un peu plus de jjoùt.

Vous ne voulez donc point me dire si l'on fait une nouvelle édition de vos ouvrages? Vous m'allez trouver bien impertinente; mais je vous prie de corriger un vers de la Henriade , c'est dans le portrait de Catherine de Médicis :

Possédant en un mot, pour n'en pas dire plus, Les défauts de son sexe et peu de ses vertus.

Il me seml)le (ju'on ne dit point poasédei' des défauts.

Envovez-moi quelques articles de votre dictionnaire, je vous le demande à deux genoux; ayez soin de mon amusement; je suis l'àme la plus délaissée du purgatoire de ce monde-ci. Soyez persuadé que, si je pouvais vous voir, je ferais volontiers cent lieues pour vous aller entendre. SouAcnez-vous que je suis votre plus ancienne connaissance, et les vieilles connaissances valent mieux que les nouveaux amis. Enfin, monsieur, je voudrais vous persuader d'avoir beaucoup d'attention pour moi; mais je crains de n'y pas réussir. J'aurais tout l'avantage, et vous n'y en trouveriez aucun si l'estime la plus parfaite et l'amitié la plus tendre que je vous ai vouées pour ma vie ne pouvaient pas me servir de compensation.

M. Di: VOLTAIRE A MADAMK LA MARQIISE DIT DEFFAND.

Aux Délices, 12 d'avril 1760.

.le ne vous ai envoyé, madame, aucune de ces bagatelles dont vous daignez vous amuser un moment. J'ai rompu avec le genre humain pendant plus de six semaines; je me suis enterré dans mon imagination ; ensuite sont venus les ouvrages de la campagne et puis la fièvre ; moyennant tout ce beau

1 Jean-Raptiste Vivien de Cli<àteaul)run était né à AMjjonlèinc en 1G86. En ITô^i il fut reçu membre de l'Académie française, et mourut à Paris en 1775, à 1 à{;e de quatre- vinjjt-neuf ans. Sa première tra{»édie, Mahomet, parut en 17iV; et quarante ans après, il donna les Troycnnes , pièce qui, dans le temps, eut ini {jrand succès, et est restée an théâtre. Le rôl:' d'Andromaque de cette dernière tra;;édie était un des rôles les plus favorables an (aient de la célèbre mademoiselle Gaussin. (A. N.)

régime, vous n'avez rien eu et probablement vous n'aurez rien de quelque temps.

Il faudra seulement me faire écrire : «Madame veut s'amuser, elle se porte bien, elle est en train, elle est de bonne humeur, elle oi'donne qu'on lui envoie quelques rogatons; » et alors on fera partir quelques paquets scientifiques, ou comiques, ou philosophiques, ou poétif|ues, selon l'espèce d'anmsement que voudra madame, à condition qu elle les jettera au feu dès qu'elle se les sera fait lire.

Madame était si enthousiasmée de Clarisse, que je l'ai lue, pour me délasser de mes travaux, pendant ma fièvre. Cette lecture m'allumait le sang. Il est cruel pour un homme aussi vif que je le suis, de lire neuf volumes entiers, dans lesquels on ne trouve rien du tout, et qui servent seulement à faire entrevoir que mademoiselle Clarisse aime un débauché nommé M. Lovelace. Je disais : Quand tous ces gens-là sei'aient mes parents et mes amis, je ne pourrais m'intéresser à eux. Je ne vois dans l'auteur qu'un homme adroit, qui connaît la curiosité du genre humain, et qui promet toujours quelque chose de volume en volume, pour les vendre. Enfin, j'ai rencontré Clarisse dans un mauvais lieu, au dixième volume, et cela m'a fort touché.

La Théodore de P. Corneille, qui veut absolument entrer chez la Fillon , par un principe de christianisme , n'apj)roche pas de Clarisse, de sa situation et de ses sentiments; mais excepté le mauvais lieu où se trouve cette belle Anglaise, j'avoue que le reste ne m'a fait aucun plaisir, et que je ne voudrais pas être condamné à relire ce roman : il n'v a de bon, ce me semble, que ce qu'on peut relire sans dégoût.

Les seuls bons livres de cette espèce sont ceux qui peignent continuellement quelque chose à l'imagination, et qui flattent l'oreille par l'hannonie. Il faut aux hommes musique et peinture, avec quelques petits préceptes philosophiques entremêlés de temps en temps avec une honnête discrétion. C'est pourquoi Horace, Virgile et Ovide plairont toujours, excepté dans les traductions qui les gâtent.

J'ai relu, après Clarisse, quelques chapitres de Rabelais, comme le coml)at de frère Jean des Entommeures, et la tenue du conseil de Picrochole ; je les sais pourtant presque par cœur ; mais je les ai relus avec un très-grand plaisir, parce que c'est la peinture du monde la plus vive.

260 CORRESPONDAÎSCE COMPLETE

Ce li'est j)as que je mette Rabelais à eùté d'Horace, mais si Horace est le premier des faiseurs de bonnes épîtres, Rabelais, quand il est bon , est le premier des bons boufl'ons : il ne faut pas qu'il y ait deux liommes de ce métier dans une nation ; mais il faut qu'il v en ait un. Je me repens d'avoir dit autrefois trop de mal de lui. Il y a un plaisir bien préfe'rable à tout cela; c'est celui de voir verdir de vastes prairies et croître de belles moissons; c'est la véritable vie de l'homme; tout le reste est illusion.

Je vous demande pardon, madame, de vous parler d'un plaisir qu'on jjoûte avec ses deux yeux; vous ne connaissez plus que ceux de l'àme. Je vous trouve admirable de soutenir si bien votre état; vous jouissez au moins de toutes les douceurs de la société ! Il est vrai que cela se réduit presque à dire son avis sur les nouvelles du jour; il me semble qu'à la loii{}ue cela est bien insipide : il n'y a que les {joûts et les passions qui nous soutiennent dans ce monde. Vous mettez à la place de ces passions la philosophie, qui ne les vaut pas ; et moi, madame, j'y mets le tendre et respectueux attachement que j'aurai toujours pour vous. Je souhaite à voti'e ami de la santé, et je voudrais qu'il se souvînt un peu de moi.

Paris, 16 aviil 1760.

Vous ne savez pas, monsieur, pourquoi j'ai l'honneur de VOUS écrire aujourd'hui? c'est pour vous dire que je suis transportée de joie de ce que vous êtes en vie. Jamais on n'a été plus afflijjé que je le fus samedi dernier à l'ouverture d'une lettre où l'on m'apprenait que vous étiez mort subitement; je fis un cri, j eus un saisissement qui sont des preuves bien sûres de tout ce que je pense pour vous : je fus dans ce moment aussi touchée, aussi pénétrée qu'on le peut être de la perte de l'ami le plus intime avec qui l'on passe sa vie. A ce sentiment il s'enjoignit mille autres ; tout me send)la perdu pour notre nation , tout me parut rentrer dans le chaos , et je vis avec édification que cette nouvelle fit la même impression sur tout le monde. Je ne sais pas si vous avez des ennemis, des envieux, etc., mais je sais bien qu à la nouvelle de votre mort

vous n'aviez plus que des admirateurs; chacun parla dans ce nionient suivant sa conscience.

Mais savez-vous ce qui vous serait arrivé si vous étiez mort? Vous auriez eu pour successeur l'évéque de Limojies '; il aurait été bien embarrassé de faire de vous un saint. 8avez-vous ce qui vous arrivera, si vous ne m'écrivez pas? je vous tiendrai pour mort, et je ferai dire des messes pour le repos de votre âme dans tous les couvents des jésuites; je vous ferai louer, célébrer, canoniser par tous les Pompijjnan; je vous attribuerai tous les petits écrits que l'on débite dans les maisons sous votre nom, et je ne me révolterai plus , comme j'ai fait jusqu'à cette heure , que tous nos sophistes de philosophes prétendent faire cause commune avec vous. Ces pauvres genslà sont bien morts de leur vivant , et vous , tout au contraire , vous vivez, et vivrez toujours après votre mort.

A ous êtes le plus in^jrat et le plus indij'jne des hommes, si vous ne répondez point à l'amitié que j'ai pour vous, et si vous ne vous faites pas une oliligation et un plaisir d'avoir soin de mon amusement.

Tancrède , Zulime, la Vie du Czar, le Recueil de vos idées, ne verrai-je rien de tout cela?

LA MÊME AU MÊME

Samedi 5 juillet 1760.

Le président, qui est aux Ormes chez M. d'Ar(;enson, me mande qu'il vient de recevoir de vous une lettre charmante, où vous lui parlez de moi, et où vous vous plai^piez de ce que je ne a'Ous écris plus ; je suis bien aise que vous vous en soyez aperçu, c'était mon intention. Je vous boudais, mais cette petite agacerie me fait changer de dessein ; j'aime mieux vous dire tous les griefs que j'ai contre vous. Vous ne répondez jamais aux choses que je vous écris, aux questions f|ue je vous fais; vous avez l'air de la défiance ou du dédain. On est inondé ici de petites brochures qu'on vous attribue toutes, sous prétexte qu'en effet il y en a quelques-unes de vous. Si vous me traitiez comme vous devez, c'est-à-dire comme votre véritable amie, ne devrais-je pas recevoir de vous-même ce que

» L'ahl.é de Coetlosquet. (A. N.)

262 CORRESPONDArsCE COMPLETE

VOUS envoyez certainement à d'autres? J'ai pris le parti de nier qu'aucuns de ces ouvrages fussent de vous ; ce n'est pas qu'il n'y en ait quelques-uns où je n'aie cru vous reconnaître; mais je désapprouve si fort que vous soyez pour quelque chose dans la {juerre des rats et des grenouilles (comme vous la nommez fort bien), que je ne puis consentir à flatter la vanité d'un des deux partis, et même de tous les deux, en vous croyant l'ami des uns, et l'ennemi des autres. J'aurais pourtant été bien aise que vous m'eussiez envoyé le Pauvre diable; je ne puis pas parvenir à l'avoir. Voilà madame de llobecq ' morte, mais elle a trop tardé ; six mois plus tôt nous auraient épargné une immensité de mauvais ouvrages; cependant je serais fâchée que nous n'eussions pas la \ ision ^ . D'ailleurs, monsieur, soyez sûr qu'il n'y a rien de plus ennuyeux , de plus fastidieux , que tous ces écrits et tous leurs auteiu's ; des cyniques , des pédants, voilà les beaux esprits d'aujourd'hui; votre nom ne devrait jamais se trouver dans leurs querelles. Je trouve aussi que vous avez fait beaucoup trop d'honnevu' à M. de Pompignan. Si vous reveniez ici, monsieur, je serais bien étonnée si aucun de tous ces gens-là vous paraissait aimable et digne de votre protection. Il y en a d'honnêtes gens, j'en conviens, et même qui ont du goût et de l'esprit, mais nul usage du monde, nulle politesse, nulle gaieté, nul agrément.

Je suis au désespoir de n'avoir pas pu prévoir les malheurs qui me sont arrivés, et de n'avoir pas connu ce que c'était que l'état de la vieillesse avec une fortune des plus médiocres.

' Cette jirincesse de Robecq, d'une foi vive et d'une imagination exaltée, voulant rendre un solennel témoignage de sa fidélité et de son dévouement aux principes de la religion chrétienne, auxquels elle s'attachait avec la passion désespérée des dévotes moribondes, avait suscité, créé, animé de sa haine et de sa jiieuse malice, le plus spirituel adversaire de l'espiit nouveau et de ses abus. Cet Antéchrist des Encvclopédistes, ce monstre narquois, funeste à leur évangile, ce fut Palissot. Sa comédie des Philosophes , un des chefs-d'œuvre de la satire dramatique, mit le feu aux esprits, et par ses ardentes invecti%-es, ses audacieuses personnalités, sema la déroute dans le camp des esprits forts. Les incrédules, surpris de voir secouer si rudement leurs idoles, appelèrent Voltaire à leur secours, et pendant qu'il essayait de remettre h.-s rieurs de leur côté, la frêle femme qui avait soufflé, de ses derniers souffles de vie, cette tempête vengeresse et mis le diable au corps à Palissot, s'éteignit pulmonique, à trente-deux ans, en bénissant Dieu de Ini avoir laissé A'oir cette grande victoire. (V, Journal de Barbier, t. VII, p. 249-266.) (L.)

2 Les Visions de ^T. Palissot, pamphlet de l'abbé Jloreilet contre Palissot. (L.)

J'aurais quitte Paris, je me serais établie eu province ; là j'aurais joui d'une plus [jrande aisance, et je ne me serais pas aperçue d'une grande différence pour la société et la compagnie.

Je ne sais plus ([ue lire. Vous poun-iez m'cnvoyer bien des choses, mais vous ne m'en trouvez pas digne. Je jugerai, par votre réponse, si vous souhaitez véritablement maintenir notre correspondance; il faut qu'elle soit fondée sur l'amitié et la confiance; sans cela, ce n'est pas la peine. Je vous aimerai, je vous admirerai toujours; mais je m'interdirai de vous le dire.

Permettez-moi de finir par un conseil. Lisez la fable du Rat, (le la Grenouille et de l'Aif/le.

M. DI. VOI.TAlr.E A :\I \D.AMF. LA MAKQIISE IIU DEFFA?<D.

14 juillet (1760).

Si vous aviez voidu, madame, avoir le Pauvre Diable, le Russe à Paris, et autres drogues, vous m'auriez donné vos ordres; vous auriez du moins accusé la récej)tion de mes paquets. Vous ne m'avez point répondu et vous vous plaignez. J'ai mandé à votre arni' que vous êtes assez comme les personnes de votre sexe qui font des agaceries, et qui plantent là les gens après les avoir subjugués.

Il faut vous mettre un peu au fait de la guerre des rats et des grenouilles ^ ; elle est plus furieuse que vous ne pensez. Le Franc de Pompignan (page 9) a voulu succéder à M. le président Hénault dans la charge de surintendant de la Reine, et être encore sous-précepteur ou précepteiu' des Knfants de France, ou mettre l'évêque son frère dans ce poste. Ce Moïse et cet Aaron, pour se rendre plus dignes des faveurs de la cour, ont fait ce beau discours à l'Académie qui leur a valu les sifflets de tout Paris. Leur projet était d'armer le gouvernement contre tous ceux qu'ils accusaient d'être philosophes , de me faire exclure de l'Académie, de faire élire à ma place l'évêque du Puy, et de purifier ainsi le sanctuaire profané. Je n'en ai fait que rire, parce que, Dieu merci, je ris de tout. Je n'ai dit qu'un mot, et ce mot a fait éclore A'ingt brochures, parmi lesquelles il y en a quelques-unes de bonnes et beaucoup de mauvaises

1 Lo jjrésidciit Hénault. (L.)

2 Sujet (le \i\Batiachoinjomuchie,-^o6mc yrote.sfjue attribué à Homère (L.)

Pendant ce temps-là est arrivé le scandale de la comédie des P/iilosof)/ies. Madame de Robecq a eu le malheur de protéger cette pièce et de la faire jouer. Cette malheureuse démarche a empoisonné ses derniers jours. On m'a mandé' que vous vou> étiez jointe à elle; cette nouvelle m'a l'ort affligé. Si vous êtes coupable, avouez-le-moi, et je vous donnerai l'absolution.

Si vous voulez vous amuser, lisez le Pauvre diable elle Russe à Paris. J'imagine que le Russe vous plaira davantage, parce rju'il est sur un ton plus noble.

Vous lisez les ordures de Fréron, c'est une preuve que vous aimez la lecture ; mais cela ])rouve aussi que vous ne haïssez pas les combats des rats et des grenouilles.

Vous dites que la plupart des gens de lettres sont peu aimables, et vous avez raison. Il faut être homme du monde avant d'être homme de lettres. Voilà le mérite du président Hénault. On ne devinerait pas qu'il a travaillé comme un bénédictin'.

Vous me demandez comment il faut faire pour vous amuser. Il faut venir chez moi, madame : on v joue des pièces nouvelles, on y rit des sottises de Paris, et Tronchin guérit les gens quand on a trop maii{;é. >Iais vous vous donnerez bien de garde de venir sur les bords de mon lac: vous n'êtes pas encore assez philosophe, assez détachée, assez détrompée. Cependant vous avez un grand courage, puisque vous supj)ortez votre état; mais j'ai peur que vous n'ayez pas le courage de supporter les gens et les choses qui vous ennuient.

' C'est d'AlcniIx'it, déjà brouillé in petlo avec madame du Deffand par les intérêts de la jihilosophie et de mademoiselle de Lespinasse, et qui parlait d'elle, dans ses lettres à Voltaire, avec un cynisme indijjne d'elle et de lui. Le hilieux et intolérant philosoplie, que nous verrons {[uettcr le dernier moment des sages pour leur taire, de {jré ou de force, renvoyer ce prêtre qu'il déteste , eût mieux fait d'imiter le bon {[oût et la réserve de mademoiselle de Lespinassc et de madame du Deffand, qui, quelques années plus tard, définitivement et irréconciliablement ennemies, ne parlaient l'une de l'autre qu'avec décence et modéi-alion. V^oici la plirase de d'Alembert (6 mai) : « Les protecteurs (femelles) déclarés de cette pièce sont mesdames de Villeroy, de Robecq et du Deffand, votre amie, et ci-devant la mienne. Ainsi la pièce a pour elle des

p en fonctions et des p honoraires. « Tant de fiel peut-il entrer dans

l'âme d'un {jéomètre? (h.)

- Avec l'aide et la collaboration de l'abbé Boudot. (L.)

DE MADAME LA MARQL'ISE DU DEFFA^iD. 265

MADAME LA MARQl I^K I>1' DEFFANl) A M. DE VOLTAIRE.

Paris, 23 juillet 17G0.

Je pourrais vous dire que i vanité à part) je ne suis pas parfaitement contente fie vous. I) Où vient ne ni avoir pas envoyé la Vanité? je l'ai trouvée cliannante; je ne doute pas qu'elle ne soit de vous, et le Ponipifjnan v est encore mieux traité que dans les deux autres pièces. Ce pauvre homme vous devra toute sa célébrité; sans vous, on n'aurait t'ait (jue l»àiller en parlant de lui et en lisant ses ouvra[^es ; il a mérité le traitement qu'il éprouve. Passe pour être fat, mais hvpocrite et méchant, c'est trop; le voilà écrasé sous les montajjues de ridicule que vous entassez sur lui : sa naissance et sa dévotion ne lui feront pas tenter d'escalader ni le ciel ni la cour. Dieu le bénisse! c'est un sot et un froid persounajje.

Je ne sais pas lequel j'aime le mieux de votre Russe, ou de votre Pauvre diable : celui-ci est plus plaisant, 1 autre est plus noble; je suis fort contente de l'un et de l'autre.

Venons au procès que vous me faites. J'étais en colère contre vous, et au lieu de remercîments, vous n'auriez eu que des reproches, parce que j'appris que vous envoyiez à toutes sortes de (|ens toutes sortes de nouveautés; mon amitié en fui blessée; je vous trouvai coupable du crime dAnanie et de Saphire; vous mentiez au Saint-Esprit , et ne pouvant pas vous punir de mort subite, je pi'is la résolution de ne vous plus écrire. Gela me coûtait beaucoup, et vous pouvez en jufjer, puisqu'à la première agacerie je suis revenue tout coiuant à vous.

Je vous aime beaucoup , monsieur, j)arce que personne en vérité ne me plait autant que vous, et je suis bien stire que vous ne plaisez à personne autant qu'à moi.

On vous a donc bien dit du mal de moi? je passe donc dans votre esprit pour l'admiratrice des Fréron et des Palissol, et pour l'ennemie déclarée des Encyclopédistes? Je ne mérite ni cet excès d'honneur, ni celte indi{;uité.

Vous me demandez ma confession et vous me promettez votre absolution. Aj)prenez donc f|ue je ne me suis point jointe à madame de Robecq, qu'à peine je la connaissais, et que je n'ai jamais eu le désir de la connaitr;^ davantaj;e. J'ai fort blâmé sa vengeance et le choix de ses vengeurs. J'ai été bien aise du

peu de succès de sa comédie, et de la maladresse de sou auteur; il n'a pas su rendre ridicules les gens qu'il voulait peindre, il a manqué son objet ; en les attaquant sur l'honneur et la profité, il ne leur a pas effleuré l'épiderme. J'ai été à une représentation de cette pièce, je 1 ai lue une fois; j'ai dit très-naturellement que je n'en étais pas contente, et qu'à la place des philosophes, j'aurais beaucoup plus de mépris que d'indifjnation contre un tel ouvrajje. Si cela ne parait pas suflisant, et s'il faut crier toile contre leurs ennemis, j'avoue que je n'ai point pris ce parti, et que je me trouverais très-ridicule d'élever ma voix pour ou contre aucun j>arti ; il n'y a que l'amitié qui puisse enga^jer dans ces sortes de querelles. Il y a quelques années, j'en conviens, que l'amitié m'aurait peut-être fait faire beaucoup d'imprudences; mais pour aujourd'hui, je verrais avec indifférence la ffuerre des dieux et des géants, à plus forte raison celle des rats et des grenouilles; je lis ce qui s'écrit pour ou contre. Il y a quelques articles de Fréron qui m'ont assez divertie; le mot Encvchjpédie, par exemple, qui est, je crois , dans sa quinzième feuille, m'a paru assez plaisant; j'aime mieux son style que celui de l'abbé Desfontaines. Voilà l'aveu de tous mes crimes, j'attends votre ego te ahsolvo. Je finis ce long article par vous dire que je suis bien sûre que si j'étais avec vous, je serais toujours de votre a^is, sans que ce fût par la soumission et la déférence qui est due à votre esprit et à vos lumières.

Ah! mon Dieu, monsieur, que je serais aise de passer ma vie aux Délices! Si c'est la philosophie qui donne le dégoût du monde, je suis une grande philosophe. Rien ne me retient ici, et je n'ai pour y rester d'autres raisons que celle de la chèvre: où elle est attachée, il faut qu'elle broute. Cependant si je n'étais pas aveugle, j'irais certainement vous voir; il n'y a rien au monde qui me fît autant de plaisir que d'être avec vous. J'aurais grand besoin de M. Tronchin, si la vie m'était plus chère ; mais ce serait une folie à moi de chercher à la prolonger. Kh, mon Dieu, pourquoi"? pour éprouver de nouveaux malheurs. Je me contente de rendre les moments présents supportables : je vis avec plusieurs personnes aimables , qui ont de l'humanité, de la compassion; il en résulte l'apparence de l'amitié; je m'en contente, j'écarte la tristesse autant qu'il m'est possible, je me livre à toutes les dissipations qui se présentent; enfin, à tout prendre, je suis moins malheureuse que je ne de-

DE MADAME LA MAligLlï^E DU DEFEAND. 267

vrais l'être. Vous ne seriez pas me'content de moi , si je vous rendais compte de ma façon de penser, et ce serait un ^^rand plaisir que j'aurais. Mais ne nous retrouverons-nous jamais ensemble, monsieur? Cette absence éternelle, ainsi que la perte de mon ami, sont deux malheurs irréparables, et dont je ne me consolerai jamais. Ecrivez-moi souvent, et envovez-moi tout ce que vous ferez. Qu'est-ce que c'est que la sœur du Pot, dont tout le monde parle et que personne n'a vue?

LE MARQVIS DE PALLMY A MADAME LA MARQLISE DU DEFFAND.

Varsovie, 27 juillet 1760.

J'ai reçu avant-hier, madame, la lettre que vous m'avez fait rhonnem' de m'écrire le 27 juin. Voilà un début bien sérieux; mais il prouve que les lettres mises un certain jour à la poste à Paris arrivent un mois après à Varsovie. J'ajoute qu'avec tout cela c'est encore la meilleure voie que la poste et la plus simple. J'espère que depuis le 27 juin vous me rendez plus de justice et que vous aurez bien vu que je n'ai pas pris ma résolution de n'écrire qu'en réponse. J'ai reçu, il y a déjà quelque temps, et répondu à cette certaine (p-ande lettre adressée à Vienne. Le président m'a écrit qu'il partait pour les Ormes, et je lui ai écrit, de mou côté, comme si ma lettre devait l'y trouver. J'ai des correspondants si scrupuleux, qu'ils ne m'ont envové ni Visions , ni Prière universelle , ni Pauvre diable. Heureusement j'ai trouvé ici-méme, à Varsovie, la Vision. Cela ne ressemble-t-il pas à l'abbé de Choisy, qui trouva le Mercure galant à Batavia? Mais pour la Prière nniversellc , il n'y a ici que des Heures , encore sont-elles en polonais ou en esclavon , parce que, soit dit par parenthèse et pour vous instruire en passant, la moitié du monde en Polo^jne est juifs, et ceux-là n'ont point d'Heures; et l'autre moitié des chrétiens est i\n rite grec; mais ces Grecs-là savent ne pas le grec et ils prient Dieu en esclavon, qu'ils ne savent pas non plus ; et nous avons encore ici des Arméniens et puis beaucoup de mahométans eu Lithuanie, et puis encore quelques pauvres diables de païens, que je voudrais bien <[u'on conservât, parce que j'aime les antiquités; mais il n'v a ici que ces pauvres dialdes-là, ou d'autres, mais point du tout celui de Voltaire. Ne voilà-t-il pas, madame, une belle digres-

268 C0RRESP0NDA:NCE COMPLETE

sion et une belle transition ! Tant y a que je suis ici très-mal fourni des nouveautés, même les })lus piquantes et du pluN petit volume. Si l'abbé Boudot a quelquefois l'bonneur de vous faire sa cour, madame la marquise, en Tabsence de l'autre madame la marquise qui est à Caen, faites-en, je vous en prie, des reprocbes à cet homme de lettres, ou plutôt de livres, pour qui je connais vos bontés.

Parlons plus sérieusement. Le prince de B... ' s'est fait (jrand honneur à la bataille, à ce que m'a mandé M. le maréchal de Brojjlie. Il est arrivé très à propos pour coml)attre et vainci'e. Cet article de la relation ne m'a pas échappé. Vous ne me dites point que madame la maréchale, sa sœur, va en Lorraine : est-ce que cela ne serait pas vrai? J'en serais très-aise pour vous. Quant à moi, qui suis au ])Out du monde, je suis toujoiu's bien aise d'imaginer mes amis ensemble, contents, s'il se peut, et se souvenant de moi, s'il leur plaît.

A ous me rendez grand service en me mandant des nouvelles ici; mais je ne suis guère en état de riposter, et vous ne vous y attendez apparemment pas. Cependant je j)Ourrais bien vous intéresser par le récit véritable et très-affligeant de l'état où je vois ici le roi de Pologne et les Saxons qui l'v ont suivi.

Le roi de Prusse brûle Dresde, depuis cinq à six jours, à la barbe de M. le maréchal Daun. Tantôt Tim, tantôt l'autre de nos Saxons apprend (\ue sa maison ou celle de son père, de son frère est ruinée. Les uns se désolent, les autres font bonne contenance, beaucoup se plaignent, et, comme vous jugez bien , le roi et la cour sont fort tristes. Comme il faut tirer de tout parti et morale , offrez ce tableau à ceux qui se plaignent encore de M. Silhouette, de la perte de leur vaisselle et du retard de leurs pensions. Mais je tomberais dans le noir, si je traitais plus longtemps ce chapitre, et j'ai Jiesoin d'être distrait et consolé. Vos lettres me consoleront toujours , et votre amitié, madame, me tiendi'a toujours lieu de bien des choses; mais il m'en manque beaucoup.

' Beauvau. (L.)

MADAME LA MARQUISE DU DEFFAND -Vl:^ MA«<}UiS-iMe— P*tfcM\ .

Paris, 5 septembre 17G0.

J'étais en colère contre vous; votre dernière lettre m'avait déplu ; vous m'v annonciez que vous ne m'enverriez plus rien, vous me reprochiez d'aimer Fréron ; vous me traitiez comme l'amie ou l'alliée des Pompignaia et des Palissot ; j'en ai été indignée et on le serait à moins ; mais taisons la paix ; venez, que je vous embrasse.

Je fus avant-hier à la première représentation de Tancrèdc. J'y ai pleuré à chaudes larmes ; j avais été quelques semaines auparavant kVÉcossaise, qui m'avait fait un plaisir extrême. Vous avez balavé notre théâtre de tous les marmousets d'auteurs qui l'avilissaient et le salissaient depuis deux ou trois ans. Je suis folle de vous, et eussiez-vous mille fois plus de torts avec moi, je vous admirerais toujours et n'admirei'ais que vous, je vous le déclare net ; je ne puis révérer de certaines choses que vous apj)rouvez tant, je suis comme Mardochée :

Je n'ai devant Aman pu flécliir les genoux, ■

Ni lui reiiilre lui honneur (|ue l'on ne doit qu'à vous.

.l'entends par Aman, nombre d'auteurs que vous honorez de votre protection et que je trouve fort ennuyeux et fort orjjueilleux. Mademoiselle Clairon joue à ravir. Il y a un « Eh bien, mon père, » qui remue lame depuis le bout des pieds jusqu'à la pointe des cheveux.

Préville est charmant dans le rôle de Freeport; enfin, vous m'avez fait rire et pleurer, ce qu'il y avait longtemps (pii ne m'était arrivé et que je n'espérais plus ; je vous en fais mille et mille renierciments. Je soupai hier avec Marmontel; je lui ai parlé de vous sans fin, sans cesse; il dit que vous vous portez à merveille, et que vous n'êtes point du tout changé. Il n'en est pas ainsi de moi , mais si j'étais avec vous, je prendrais patience. Aurez-vous bien la cruauté de ne me rien envover? Je ne me pave.})oint de vos raisons, ce ne sont que des prétextes.

.M. DE VOLTAIRE A MADAMK LA MARQtJISK DU DEFFAXD.

Au\ Délices, 12 septi-mbre 1760.

Vous êtes une grande et aimable enfant, madame; comment n'avez-vous pas senti que je pense comme vous '? Mais sonjje/ que je suis d'un parti, et d'un parti persécuté, qui, tout persécuté qu'il est, a pourtant obtenu à la fin le plus grand avantage qu'on puisse avoir sur ses ennemis, celui de les rendre à la fois ridicules et odieux.

Vous sentez donc ce qu'on doit aux gens de son parti, M. !e duc d'Orléans disait qu'il fallait avoir la foi des Boliêmes.

Je ne sais si vous avez vu une lettre de moi au roi de Pologne Stanislas. Elle court le monde. C'est pour le remercier d'un livre quil a fait de moitié avec le cher frère Menoux, intitulé : l'Incrédulité combattue par le simple bon sens.

Si vous ne l'avez point, je vous l'enverrai, et je chercherai, d'ailleurs, madame, tout ce qui pourra vous amuser, car c'est à l'amusement qu'il faut toujours revenir, et sans ce point-là, 1 existence serait à charge. C'est ce qui fait que les cartes emploient le loisir de la prétendue bonne compagnie, d'un bout de l'Europe à l'autre; c'est ce qui fait vendre tant de romans. On ne peut guère rester sérieusement avec soi-même. Si la nature ne nous avait faits un peu frivoles, nous serions trèsmalheureux; c'est parce qu'on est frivole que la plupart des gens ne se pendent pas.

Je vous adresserai dans quelque temps un exemplaire de V Histoire de toutes les Russies ^. Il v a une Préface à faire pouffer de rire, ce qui aous consolera de l'ennui du livre.

Adieu, madame; je suis malade, portez-vous bien, soyez aussi gaie que votre état le permet, et ne boudez plus votre ancien ami, qui vous est tendrement attaché pour toujours.

1 Voltaire fait ici allusion à ces médiociités littéraires, aniljitieuses et or- {{ueilleiises que, pour l'intérêt de la cause , il se faisait un devoir de proléger, sauf à s'en moquer tout bas. (L.)

- Saggio di lettere snpra lu Russia , d'Algarotti. Ce recueil fut ]iublié a Paris en 1760. (L.)

MADAME I.A MAROriSK Dl DEFFAND A M. DF. AOI.TAIHE.

Paris, 20 soptoml)!*' 1760.

Non, non, monsieur, je ne suis pas une (jrande enfant; je suis une petite vieille qui ai tous les apanages de la vieillesse , excepte la mauvaise humeui'. Je blànie M. de Voltaire quand il s'associe ou plutôt se fait chef d'un pai'ti qui n'a rien de commun avec lui qu'un seul article; car pour la morale et les agréments, il n'y a nulle ressemblance ni conformité : d'ailleurs, si cela vous divertit, vous avez raison, n'en parlons plus.

Dites-moi, je vous })rie, pourquoi vous ne répondez jamais à ce que je vous écris? Je vous parle de votre tragédie, de votre co)nédie, vous ne daignez pas m'en dire un mot. J'ai lieu de croire que mes lettres vous ennuient; j'en serais fàcliée, parce que les vôtres me font plaisir. J'attends avec impatience votre histoire du czar; j'ai grand besoin de lecture qui m'amuse; je lis six ou sept heures par jour ou j)ar nuit, et j'ai tout épuisé. J'ai été très-contente de l'histoire des Stuarts ' ; elle est un peu fatigante, mais il y a des morceaux sublimes.

Si vous aviez de l'amitié pour moi, conmie vous voulez m'en flatter, vous pourriez m' envoyer beaucoup de choses, j'en suis sûre, mais vous me traitez un peu comme une caillette.

Il arriva hier un courrier qui nous apporta la nouvelle d'un petit avantage que M. de Stainville a remporté sur le prince héréditaire; c'est être débredouillé.

Votre lettre au roi de Pologne est imprimée, je ne crois pas que ce soit par l'ordre du frère Menoux. Adieu, monsieur, je vous aime beaucoup, et je crois que vous ne m'aimez guère.

Le président veut que je vous dise qu'il vous désapprouve infiniment de donner le premier tome de voire histoire du Czar avant le second ; je crois effectivement (pi il n a pas tort , mais si le second nous faisait trop attendre le premier , ne suivez pas son conseil, je suis pressée de vivre.

' l.Hisloir-c (le lu iiKiisini de Sluail, par Hume, traduite en 1760 j>ar I abbé Prévost. (A. N.)

M. DE AOLÏAIRE A MADAME I.A MARQUISE DL ItEFKAND.

Aux Délices, 27 octobre (1760).

Ceci n'est })oiiit une lettre, madame, c'est seulement ])Our vous demander si \ons ave/ reçu deux Aolumes de Tennuyeuse Histoire de Russie, l'un pour vous, l'autre pour M. le président Hénault. M. Bouret ou M. Le Normand' doit vous avoir fait remettre ce j)aquet. J'ignore pareillement si M. d'Alembert a l'eçu le sien. Voulez-vous, madame, avoir la bonté de lui faire demander s'il lui est parvenu? Il vous fait (juelquefois sa cour, et je vous en félicite tous deux ; vous ne trouverez assurément personne qui ait plus d'esprit, plus d'imagination et plus de connaissances que lui.

Je vous disais, madame, que je ne vous écrirais point, mais je veux vous écrire. J'ai pourtant bien des affaires; un laboureur <]tii bâtit une église et un théâtre, qui fait des pièces et des acteurs et (jui visite ses champs, n'est pas un homme oisif. N'importe, il faut que je vous dise que je viens de crier : Vive le roi ! en apprenant que les Français ont tué quatre mille Anglais à coups de baïonnette ^. Gela n'est pas humain, mais cela était fort nécessaire.

Je ne sais pas si le roi de Prusse aura la vanité de payer régulièrement sa pension à M. d'Alembert ; ce serait aux Russes à la payer, sur les huit millions cpi'ils viennent de prendre à Berlin. Dieu merci , il ne s'est pas encore passé une semaine sans grandes aventures depuis que j'ai quitté le poète de Sans- Souci ; j'ai peur de lui avoir porté malheur. Je souhaite qu'il finisse sa vie aussi sagement et aussi tranquillement que moi; mais il n'en fera rien.

Je n'ai nulle nouvelle du frère Menoux, ni du frère Malagrida, ni du frère Berthier, ni d'Orner de Fleurv, ni de Fréron. J'aurai l'honneur de vous envover quelque insolence le plus tôt que je pourrai.

1 Directeur général des postes. (L.)

'^ Le marquis de Castries avait mis en fuite, le 16 octobre, aux environs de Wesel , 15,000 Hanovriens commandés par le prince liéréditaiie de lirunswick, lequel servait sous les ordres du prince Ferdinand, son oncle, gênerai en chef des tioupos anglaises et hanovriennes. (Note de l'édilctir de Voltaire.)

Prenez toujours la vie en patience, madame, et s'il y a quel- (|ues bons moments, jouissez-en gaiement. Je me plains à tout le monde de mademoiselle Clairon, qui a la fantaisie de vouloir qu'on lui mette un échafaud tendu de noir sur le théâtre parce qu'elle est soupçonnée d'avoir fait une inlidélité à son fiancé. Cette imagination abominable n'est bonne que pour le théâtre anglais. Si l'échalaud était pour Fréron, encore passe; mais pour Clairon, je ne le puis souffrir.

Ne voilà-t-il pas une belle idée de vouloir changer la scène française en place de Grève? Je sais l)ien que la plupart de nos tragédies ne sont que des conversations assez insipides , et que nous avons manqué jusqu'ici d'action et d'appareil; mais quel appareil, pour une nation polie, qu'une potence et des valets de bourreau !

Je vous adresse mes plaintes, madame, parce que vous avez du goût, et je vous prie de crier à pleine tète contre cette barbarie. Voilà ma lettre finie; je vais voir mes greniers et mes granges.

Je vous présente mon tendre respect et je vous aime encore plus que mon blé et mon vin : j'ai fait pourtant d'assez bon vin et beaucoup. Je parie, madame, que vous ne vous en souciez guère; voilà comme l'on est à Paris.

1*'' iioveinlire 1760.

Oui, monsieur, j'ai reçu votre beau présent ; c'est M. Le Normand qui me l'a envoyé. Je donnai le même jour au président son exemplaire. Vous avez dû recevoir, il y a déjà longtemps, son remercîment. D'Alembert n'a eu votre livre que ces jours-ci. Ne crovez point, je vous prie, que j'ai tort si vous n'avez pas eu de mes nouvelles ; mon premier soin fut de lire votre Préface et deux ou trois chapitres. Je vous écrivis sur-le-champ, de ma propre main, une lettre de huit pages, et j'employai à cet ouvrage une de mes insonmies. Au réveil de mon secrétaire, je le lui donnai à lire; il n'en put presque rien déchiffrer. Je ne me souvenais plus de ce que j'avais écrit. Je fus si dépitée que je résolus d'attendre, pour vous écrire, que j'eusse entièrement fini votre livre. Ce qui est plaisant, c'est qu'hier, en finissant la I. 18

dernière pafj'P, j a» vécu votre dernière lettre. C'est immense, monsieur, ce <jue j'ai à vous dire ; d'alîord je vous déclare <[\ie vous n'avez ni jugement ni goût, si vous n'êtes pas content de votre H/stoirc; la préface est charmante ; vous traitez messieurs les faiseurs de recherches comme ils le méritent; il y a tant de manières d'être ennuveux, qu'en vérité cela crie vengeance de se mettre à la torture pour en chercher de nouvelles. Je ne pense pas ahsolument comme vous sur les portraits et anecdotes, mais à l'explication il se trouverait peut-être que nous pensons de même. Les portraits imaginés, et les anecdotes fausses ou falsifiées, font de l'histoire d'indignes romans.

Vos descriptions de l'empire de Piussie , les étaldissements, les réformes, les voyages du czar, tout cela m'a paru admirahle. Ce qui regarde la guerre ne m'a pas fait autant de plaisir; mais c'est que vous aviez tout dit sur cet arlicle dans la Vie de Charles XIl. Je lai reçu en même temps que le czar. Je ne souffre pas qu'on dise qu'il v ait la moindre contradiction.

Je vois, monsieur, que vous êtes fort au fait de ce que je fais ; je voudrais que vous le fussiez aussi hien de tout ce que je pense ; vous ne trouveriez rien à redire, et vous conviendriez que je ne suis point injuste dans les jugements que je porte, ni déraisonnahle dans ma conduite. J'ai mis beaucoup d'impartialité dans la guerre des philosophes; je ne saurais adoi'er leur encyclopédie, <^[ui peut-être est adorable, mais dont quelques articles que j'ai lus m'ont ennuyée à la mort. Je ne saurais admettre pour législateurs des gens qui n'ont que de l'esprit, peu de talent et point de goût ; qui , quoique très-honnêtes gens , écrivent les choses les j)lus malsonnantes sur la morale; dont tous les raisonnements sont des sophismes, des j)aradoxes. On voit clairement qu'ils n'ont d'autre but que de courir après une célébrité où ils ne parviendront jamais ; ils ne jouiront pas même de la gloriole des Fontenelle et la Motte , qui sont oubliés depuis leur mort; mais eux, ils le seront de leur vivant; j'en excepte, à toutes sortes d'égards, M. d'Alembert, quoiqu'il ait été mon délateur aupi'ès de vous; mais c'est un égarement que je lui pardonne, et dont la cause mérite quelque indulgence; c'est le plus honnête homme du monde, qui a le cœur bon, un excellent esprit, beaucoup de justesse, du goût sur bien des choses; mais il y a de certains ai'ticles qui sont devenus pour lui affaires de parti, et sur lesquels je ne lui trouve pas le sens commun : par exemple, l'échafaud de mademoiselle Clairon, sur lequel je n'ai

pas atteudu \ os ordres pour me traiiS])orter de colère. J'ai dit mot ])Our mot les mêmes choses que vous me dites, etdAlembert sera bien surpris quand je lui donnerai à lire votre lettre; ce sera un grand triomphe. Mais, monsieur, apprenez qu'il n'y a plus rien à faire; tout est perdu dans ce pavs-ci, tout est en anarchie ; chacun se croit le premier dans son (jonre, et chacun croit posséder tous les genres, et moi je dirai ce qu'un retrain de chanson disait d'un premier ministre de Perse, à son retour d un exil :

Lui à l'ôcart, tons les hommes étaient égaux.

Vous avez actuellement avec vous un homme de ma connaissance, M. Turgot; c'est un homme d'esprit, mais qui n'est pas absolument de votre genre.

Gomment s'aj)pelle cet bomme qui a fait cent cinquante lieues pour vous venir trouver et qui est depuis six mois avec vous? Je l'en estime et l'en aime tant, que je serais presque tentée de lui en faire faire des compliments.

N'oubliez pas que vous me promettez des insolences. Au nom de tout ce que vous n'aimez pas, ayez soin de mon amusement, et soyez bien persuadé que, hors vous, tout me parait languissant, fade et emiuveux. Je ci'ains bien que cette lettre n'ait tous ces défauts.

M. d'aI.EMBERT a madame I,A MARQIISK DU DEFFAND.

Sans-Souci, le 25 juin 1763 *.

Vous m'avez permis, madame, de vous donne?' de mes nouvelles, et de vous demander des vôtres. Je n'ai rien de plus pressé que d'user de cette permission. Je suis arrivé ici le 22, après un voyage très-heureux et très-agréable. Ce voyage n'a pas même été aussi fatigant que j'aurais pu le craindre, quoi-

* Non-; prenons cette lettre, qui n'est jias dans la Correspondance inédile lie 1809, aux OlHiivies de d'Alembert, édition Bossange , t. V, p. 41. Elle nous a paru importante comme résumant les impi-essions dîi j)liilosopIie pendant sa visite au roi philosophe, et comme étant la dernière de ce connnerce d'abord si intime avec madame du Deffand, et qui s'éteignit si brusquement quand mademoiselle de Lespinasse voulut avoir son salon et déserta Saint- Joseph , suivie (le tous ses amis, parmi lesquels d'Alembert a luie iilacc à part. (L.)

que j'aie souvent couru jour et nuit; mais le désir (jue j'avais de voii' le roi, et l'ordre de le suivre depuis Gueldres où je l'ai trouvé, jusqu'ici, m'a donné de la force et du courage. Je ne vous ferai point d'éloges de ce prince; ils seraient suspects dans ma bouche. Je vous raconterai seulement deux traits qui vous feront juger de sa njanière de penser et de sentir. (Juand je lui ai parlé de la gloire qu'il s'est acquise, il m'a dit, avec la plus prande simplicité : qu'il v avait furieusement à rabattre de cette gloire; que le hasard y était presfpxe pour tout, et qu'il aimerait bien mieux avoir fait Athalie que toute cette guerre; Athalie est en effet l'ouvrage qu'il aime et tpi'il relit le plus. Je crois que vous ne désapprouverez pas son goût en cela, comme sur toute œuvre de notre littérature, dont je voudrais (|ue vous l'entendissiez juger. L'autre trait que j'ai à vous dire de ce prince, c'est que le jour de la conclusion de cette paix si glorieuse (^u'il vient de faire, quelqu'un lui disant (pie c'était là le plus beau jour de sa vie : Le plus beau jour de la vie, réponditil, est celui où on la quitte. Gela revient à peu près, madame, à ce que vous me dites si souvent : que le plus grand malheur est d'être né.

Je ne pai'lerai point, madame, dvs bontés infinies dont ce prince m'honore, vous ne pourriez le croire, et ma vemité vous épargne cet ennui. Je ne parlerai point non plus de l'accueil que madame la duchesse de BrunsAvick , sœur du roi , et toute la maison de BrunsAvick, a bien voulu me faire ; je me contenterai de vous assurer que dans l'espèce de tourl)illon où je suis je n'oublie point vos bontés et l'amitié dont vous voulez bien m'honorer; je me flatte de la mériter un peu par mon i-espectueux attachement pour vous. Gomme je sais rpie rien ne vous ennuie davantage (jue d'écrire des lettres, je n'ose vous demander de vos nouvelles directement; mais j'espère que mademoiselle de Lespinasse voudra bien m'en donner. J'oubliais de vous dire que le roi m'a parlé de vous, de votre esprit, de vos bons mots, et m'a demandé de vos nouvelles. Je n'ai point encore vu Berlin; mais Potsdam est une très-belle ville; et le château où je suis est de la })lus grande magnificence et du meilleur goût. Adieu, madame, conservez votre santé; la mienne est toujours bonne. Oserais-je vous prier de me rappeler au souvenir de M. le maréchal et de madame la maréchale de Luxembourg?

l'avkigle voltaire a l'avelci.e MAUQUISK DI DEEFANT).

A Fernev, 19 aiij;ii>te (cai- il est trop li.irljarc d'écrire aou.it et de pr(iiionc(;r oui) (1763).

Les (]fens de notre espèce, madame, devraient se parlerai! lieu de s'écrire, et nous devrions nous donner rendez-vous aux Quinze-Vingts , d'autant plus qu'ils sont dans le voisina^je de M. le président Héiiault. On m'a mandé qu'il avait été dangereusement malade ces jours passés, mais qu'il se porte mieux. Je m'intéresse bien vivement à votre santé et à la sienne; car enfin il faut que ce qui reste à Paris de (jens aimables vive longtemps, quand ce ne serait que pour l'honneur du pavs.

Etes-vous de l'avis de Mécène, qui disait : Que je sois goutteux, sourd et aveugle, pourvu que je vive, tout va bien '. Pour moi, je ne suis pas tout à fait de son opinion, et j'estime qu'il vaut mieux n'être pas que d'être si horriblement mal. Mais quand on n'a que deux veux et une oreille de moins, on peut encore soutenir son existence tout doucement.

J'ai eu grande dispute avec M. le président Hénault au sujet de François II*, et je vous en fais ju^go.

Je voudrais que quand il se portera bien et qu'il n'aura rien à faire, il remaniât un peu cet ouvra(;e, (|u'il pressât le dialogue, qu'il V jetât plus de terreur et de pitié, et même qu'il se donnât le plaisir de le faire en vers blancs, c'est-à-dire en vers non rimes. Je suis persuadé que cette pièce vaudrait mieux que toutes les pièces historiques de Sbakspeare, et qu'on pourrait traiter les principaux événements de notre histoire dans ce îîoût.

Mais il faudrait pour cela un peu de cette liberté anglaise ([ui nous manque. Les Français n'ont encore jamais osé dire la vérité tout entière. Nous sommes de jolis oiseaux à qui on a rogné les ailes. Nous voletons, mais nous ne volons pas.

Je vous supplie, madame, de lui dire combien je lui suis attaché. Adieu, madame; je ne sais si nous avons l)ien joui de

' .Sej)t vers de Mécène, à ce sujet, ont été conservés par iiénv(^ue (Èpître CI). et imités par la Fontaine, livre l'-''', (al)le xv. (Noie de Véditeur de Voltaire.)

- François II, roi de France, tragédie en cinq actes et en prose (par 1r président Hénauli), 1747, in-8". L'anteur <'n donna en 17C8 une deuxième édition enrichie de notes nouvelles. (^Beuchot.)

la vie, mais tâchons de la supporter. Je m'amuse à entendre sauter, courir, déraisonner mademoiselle Corneille , son petit mari, sa petite sa^u-, dans mon petit château, pendant que je dicte des commentaires sur Agésilas et Attila. Et vous, madame, à fpioi vous amusez-vous? .le vous présente mon trèstendre respect.

i.'aaf.ugle du dkffand au soi-disant aveugle mais très-clairvovaxt voltaike.

Paris, 30 sciiteii)l)ro 1763.

Je ne vous dirai point pourquoi j'ai tant tardé à vous répondre. Si vous avez appris la mort.de madame de Luynes ', vous avez dû deviner quelles étaient mes raisons; vous en faire le détail serait un .';rand ennui pour vous et une grande fatigue pour moi. J'aime hieii mieux vous raconter ce qui se passa l'autre jour chez le roi de Pologne. La reine y était, la cour était noml>rcnse, on parla de V Instruction pastorale de l'évcque du Puy ' ; on loua l'ouvrage, on exalta l'auteur. C'est un saint, disait le roi de Pologne; c'est un homme hien savant, disait l'autre. Tout cela est vrai, dit M. le prince de Beauvau, mais il n'aura jamais la célébrité de son frère ^.

Platon est revenu de la cour de Denis ; il en dit des merveilles. Il prétend que ce n'est point à ses pieds qu'on doit chercher ses oreilles, enfin il est comblé de gloire, en attendant qu'il soit vêtu de moire.

J aimerais à la folie avoir une correspondance avec vous, si vous étiez bien aise d en avoir avec moi, mais vous n avez jamais rien à me dire; ce n'est que par le public que j'apprends ce que vous pensez, ce que vous dites, ce que vous faites; vous ne me jugez digne d'aucune confiance.

Laissons François II tel qu'il est; c'est un genre qu'il est difficile de perfectionner; il est plus court de ne pas l'admettre.

Oh! ^l. de Voltaire, avez-vous lu 1\L Thomas? Il devait dire avant son discours : Allons, faquins, il vous faut du sublime!

1 Tante de madame du Dcffand. (L.) - L'abbé de Pompignaii. (Ij.)

^ Le I''ranc de Pompigiian, que Voltaire a rendu célèbre par ses |)lai?anterios et ses satires. (A. IN.)

DE MADAME LA MARQCISE DU DEFFA^^D. 279

Je suis indignée de Téloquence régnante, j'aime mieux le style des halles. La pièce de Saurin ' vient de tomber à plat.

Adieu, monsieur; ne m'oubliez pas, et envoyez-moi quelque chose qui m'amuse, j'en ai besoin : je péris de langueur et d'ennui.

Feniov, 6 janvier (1764).

Je ne m'étonne plus, madame, que vous n'avez pas reçu la Jeanne que je vous avais envovée par la poste, sous le contreseing d'iui des administrateurs. Aucun livre ne peut entrer par la poste, en France, sans être saisi j)ar des comnn's qui se font, depuis quelque temps, une assez jolie bibliothèque et qui deviendront, en tout sens, des gens de lettres. On n'ose pas même envover des livres à l'adresse des ministres. Enfin, madame, comptez que la poste est infiniment curieuse; et à moins que M. le président Hénault ne se sene du nom de la reine ^ pour vous faire avoir une PticeUe, je ne vois pas comment vous pourrez parvenir à en avoir des pays étrangers.

Je m'amusais à faire des contes de Ma mère l'Oie, ne pouvant plus lire du tout. Je ne suis pas précisément connue vous, madame ; mais vous souvenez-vous des yeux de l'abbé de Ghaulieu, les deux dernières années de sa vie? Figurez-vous im état mitoyen entre vous et lui; c'est j)récisénient ma situation.

Je pense avec vous, madame, que quand on veut être aveugle, il faut l'être à Paris ; il est ridicule de l'être dans une canqoagne, avec un des plus beaux aspects de l'Europe

On a besoin, absolument dans cet état, de la consolation de la société. Vous jouissez de cet avantage; la meilleure compagnie se rend chez vous et vous avez le plaisir de dire votre avis sur toutes les sottises qu'on fait et (pi'on imj^rime. Je sens bien que cette consolation est médiocre. Rarement le dernier âge de la vie est-il bien agréable ; on a toujours espéré assez vainement de jouir de la vie; et à la fin tout ce qu'on peut faire c'est de la sup[>orter. Soutenez ce fardeau, madame, tant que vous

1 Blanche et GuiscarJ. (I..)

- Le préoident Hciiniilt t'-tait siiiiiitoiidaiit de la maison de la Heine. (L.).

pourrez; il n'v a que les {jrande.s souffrances qui le rendent intolérable.

On a encore en vieillissant un {jrand plaisir qui n'est pas à négliger, c'est de compter les impertinents et les impertinentes qu'on a vus mourir, les ministres qu'on a vu renvover, et la foule des ridicules qui ont passé devant les veux. Si de ciM(|a;uite ouvrages nouveaux qui paraissent tous les mois il v en a encoi'e un de passal)le, on se le fait lire, et c'est encore un ])etit amusement. Tout cela n'est pas le ciel ouvert; mais enfin on n'a pas mieux et c'est un parti forcé.

Pour M. le président Hénault, c'est tout autre chose; il rajeunit, il court le monde, il est {;ai et il sera {jai jusqu'à cpiatre- vingts ans; tandis que Moncrif et moi nous sommes probablement fort sérieux. Dieu donne ses grâces comme il lui plaît.

Avez-vous le plaisir de voir quebjuefois M. d'Alembert? Nonseulement il a beaucoup d'esprit, mais il l'a très-décidé et c'est beaucoup; carie monde est plein rie jjens d'esprit qui ne savent conmient ils doivent penser.

Adieu, madame; songez, je vous prie, que vous me devez quelque respect ; car si dans le royaume des aveugles les borgnes sont rois , je suis assurément plus que borgne , mais que ce respect ne diminue rien de vos bontés.

Il V a longtemps que je suis privé du bonheur de vous voir et de vous entendre; je mourrai probablement sans cette joie. Tachons, en attendant, de jouer avec la vie ; mais c'est ne jouer qu'à colin-maillard.

Paii>, li janvier 1764.

Oui, oui, monsieur, je vous respecterai comme roi; il ne me manquait plus pour vous que ce genre de respect ; je suis fâchée (ju'il vous en coûte tant pour l'acquérir.

Vous mindiquez toutes les sortes de consolations [)ropres à mon état et à mon âge; je conviens qu'il n'y en a point d'autres; mais c'est pour la santé de l'àme ce que sont les infusions de tilleul, de camomille, de bouillon blanc, etc., etc., pour la santé du corps; ce qu'est aussi l'eau bénite contre les tenta-

lions du diable. La vieillesse serait supportable si l'on avait à qui parler, mais il me semble que tous les hommes aujourd'hui sont des fous ou des bétes. Je me dis souvent que c'est peutêtre moi qui suis l'un et l'autre, que je suis comme ceux qui ont une jaunisse qui leiu- fait voir tout jaune; qu'il est impossible que je sois meilleur juge que tous ceux qui ont tant de célébrité : ainsi, après avoir été mécontente de tout le monde, je conclus, je finis par l'être encore plus de moi-même.

Vous voyez que je ne me peins pas avec des couleurs trop favorables, et que je vous donne de moi l'idée d'une vieille bien triste, bien atral)ilaire et bien ennuveuse. Rabattez-en, je vous prie, quelque chose, et croyez que si je passais quelques heures avec vous, j'aurais autant de gaieté que j'en avais dans ma jeunesse.

Je vois assez souvent d'Alembert; je lui trouve, ainsi que vous, beaucoup d'esprit.

Le président se porte à merveille; son goût pour le monde ne s'affaiblit point : il est toujours fort recherché, parce qu'il est toujours fort aimable, mais il devient bien sourd. Il rendrait la reine encore plus sourde que lui, s'il lui nommait la Piicelle; mais ne crovez pas en être quitte pour une bonne plaisanterie.

Chargez-vous de mon amusement; je ne peux plus rien lire de tout ce qu'on écrit. Ce n'est pas que je veuille faire la merveilleuse, ni le bel esprit; mais c'est que l'ennui me surmonte. On me propose de relire les l'em outrances, les mandements, les instructions; je réj)onds : Qu'est-ce que tout cela me fait? J'ai cependant essavé d'en lire; mais le peu de bons raisonnements, de vérité qu'on v trouve, sont noyés dans im fatras d'éloquence, de style académique, à qui je préfère celui de la Bibliothèque bleue.

Vous ne connaîtrez pins, monsieur, ce f|ui est aujourd'hui le bon goût, le Jjon ton, la bonne compagnie; que faire à cela? Prendre patience, et, comme vous le dites, mépriser les honunes et les tolérer. Il n'v a d'heureux que ceux «jui naissent avec des talents; ils n'ont pas besoin de ceux des autres; ils portent partout leur bonheur,, et peuvent se passer de tout.

Souvenez-vous , monsieur, et sovez-en bien persuadé , que votre souvenir, votre amitié , me sont absolument nécessaires.

M. DE VOLTAIRE A MADAME LA MARQl ISE DU DEFFAXD.

Aux Délicos, 27 janvier 1764.

Oui, je perds les deux veux : vous les avez perdus, O sa{;e du Deffaud! est-ce une fjrande perte?

Du moins nous ne reverroiiT; plus

Les sots dont la terre «;st couverte.

Et puis tout est aveugle en cet Luniain séjour; On ne va qu'à tâtons sur la inacliine ronde. On a les yeux Louches à la ville, à la cour :

Plutus, la Fortune et l' Amour Sont trois aveugles-nés qui gouvernent le monde. Si d'un de nos cinq sens nous sommes dégarnis, INous en possédons quatre; et c'est un avantage' Que la nature laisse à peu de ses amis,

Lorsqu'ils parviennent à notre âge.

Nous avons vu mourir les papes et les rois : Nous vivons, nous pensons, et notre àme nous reste. Epicure et les siens prétendaient autrefois Que ce sixième sens était vui don céleste

Qui les valait tous à la fois.

Mais quand notre âme aurait des lumières parfaites,

Peut-être il serait encor mieux

Que nous eussions gardé nos yeux.

Dussions-nous porter des lunettes.

Vous voyez, madame, que je suis un confrère assez occupé des affaires de notre petite république des Quinze-Vingts. Vous m'assurez que les {];ens ne sont plus si aimables qu'autrefois; cependant les perdrix et les {gelinottes ont tout autant de fumet aujourd'bui qu'elles en avaient dans votre jeunesse; les fleurs ont les mêmes couleurs. Il n'en est pas ainsi des hommes : le fond en est toujours le même, mais les talents ne sont pas de tous les temps ; et le talent d'être aimable , qui a toujours été assez rare, dég^énère comme un autre. Ce n'est pas vous qui avez changé, c'est la cour et la ville, à ce que j'entends dire aux connaisseurs. Gela vient peut-être de ce que l'on ne lit pas assez les Moyens de plaire de Moncrif. On n'est occupé que des énormes sottises qu'on fait de tous côtés.

Le laisoiiner tristement s'accrédite.

Comment voulez-vous que la société soit agréable avec tout ce fatras pédantesque?

DE MADAME LA MARQUISE DU DEFFAAD. ^S'i

Vraiment, on vous doit l'hommage d'une Pucelle. Undevo.^ bons mots est cité dans les notes de cet ouvrage tliéologique ' . Il n'v a |)as moven de vous l'envoyer, comme vous dites, sous le couvert de la reine; on n'aurait pas même osé l'adresser à la reine Berthe. Mais sachez que dans le temps présent il est impossible de faire parvenir aucun livre imprimé des pays étrangers a Paris, quand ce serait le Nouveau Testament. Le ministre même dont vous me parlez ne veut pas que j'envoie rien , ni sous son enveloppe, ni à lui-même. On est effarouché et je ne sais pourquoi.

Prenez votre parti. Si dans quinze jours je ne vous envoie pas Jcanni' par quelque honnête voyageur, dites à M. le président Henaiilt qu'il vous en lasse trouver une par quelque colporteur. Gela doit coûter trente ou quarante sous ; il n'y a pas de livre de théologie moins cher.

Je suis fâché que votre ami soit si couru; vous eu jouissez moins de sa société, et c'est une grande j)erte pour tous deux. J'achève doucement ma vie dans la retraite et dans la iamille que je me suis faite.

Adieu, madame, courage. Faisons de nécessité vertu. Savezvous que c'est un proverbe de Cicéron?

MADAME LA MAKOLISE DU DEFFAND A M. DE \OLTAinE.

Mercredi, 7 mars 17G4.

Je me reproche tous les jours, monsieur, de n'avoir point l'honneur de vous écrire. Savez-vous ce qui m'en empêche? c'est que je m'en trouve indigne. Votre dernière lettre m'a ravie, mais elle m'a oté le courage d'y répondre. Qu'il est heureux d'être né avec un grand esprit et de grands talents ! et qu'on est à plaindre quand ce (jue l'on en a ne fait qu'empêcher de végéter! Voilà la classe où je me trouve, et où je suis en grande compagnie, j^a seule différence qu'il y a de moi a mes confrères, c'est qu'ils sont contents d'eux, et que je suis bien éloignée de l'être d'eux, et encore moins de moi.

Votre lettre est charmante; tout le monde m'en demande des copies. Vous me consolez presque d'être aveujfle; mais,

* Sur saint Denis, qui portait sa tète clans ses mains et la baisait tendrement. (Vovcz les notes de la Pucellf, cliant I*^"".) (L.)

monsieur, vous n'êtes point de notre contrérie. J'ai beaucoup interroge M, le duc de Yillars; vous jouissez de tous vos cinq sens comme à trente ans, et surtout de ce sixième^ dont vous me parlez, qui fait votre bonheur, mais qui tait le malheur de bien d'autres.

J'ai lu vos quatre contes, dont vous ne m'avez envové que le premier. U Education d'une fille et Macare sont imprimés; ainsi je les ai! mais je n'ai pu parvenir à avoir les Trois manières. C'est bien mal à vous, monsieur, de n'accorder vos ^aveurs qu'à demi. J'aime Théone à la folie, c'est un bijou; Kglé est fort aimable; pour Apamisse, je la trouve un peu sérieuse. Je n'ai lu ce dernier conte qu'une fois , et je n'ai pu en obtenir de copie; on dit qu'il ne sera point imprimé avant (|ue vous avez fait un nombre de contes suffisant pour en faire un volume. Ne me distinguerez-vous point du public?

Nous sommes ici dans de grandes alarmes ; madame de Pompadour est très-malade : je ne fermerai ma lettre qu'après avoir eu de ses nouvelles.

J'aimerais bien mieux être aux Délices que d'être à Ghoisy; c'est aux Délices que ^l/«cf??e habite, et où, s'il était possible, j'irais bien volontiers le chercher. Vos lettres me le font entrevoir, et je ne le trouve que dans ce que vous écrivez : envoyezle-moi donc souvent par la poste et que je l'aperçoive quel- (|uefois. Adieu, monsieur, je vous prie d'être persuadé qu'il n'y a que vous que j'adore, tout le reste sont de faux dieux.

Les dernières nouvelles de madame de Pompadour sont fort lionnes, mais elle n'est point hors d'affaire; je serais très-fàchée s'il en arrivait malheur, et ce pourrait bien en être un plus grand que l'on ne pense ' .

Aux Délires, 7 mars 1764.

A ous dites de bons mots, madame, et moi, je fais de mauvais textes ; mais votre imagination doit avoir de l'indulgence poiu' la mienne , attendu que les grands doivent protéger les |)etits.

1 Elle veut dire que la mort de madame de Pompadour pourrait entraîner la disgrâce du duc de Choiseul, alors ministre des affaires étrangères. (L.)

Vous m'avez ordonné expressément de vous envoyer quelquefois des rogatons; j'obéis, mais je vous avertis qu'il faut aimer passionnément les vers pour goûter ces bagatelles '. Si ce pauvre Formont vivait encore, il me favoriserait auprès de vous; il vous ferait souvenir de votre ancienne indulgence pour moi, et vous dirait qu'un demi-Qidîize- Vingt a droit à vo>. bontés.

Je pense bien qnf j'y conq)te encore un })eu, puisque j'ose vous envoyer de telles fadaises. J'ose même me flatter que vous n'en direz du mal qu'à moi. C'est là le comble de la vertu pour une fenmic d'espiit.

Vous me répondrez que la chose est bien diflicile, et (jue la société serait perdue si l'on ne se moquait pas un peu de ceux qui nous sont le plus attachés.

C'est le train du monde, mais ce n'est pas le vôtre; et nous n'avons, dans l'état où nous sonnnes, vous et moi, de plus grand besoin (|ue de nous consoler l'un l'autre.

Je voudrais vous anuiser davantage et plus souvent, mais songez que vous êtes dans le tourbillon de Paris, et que je suis au milieu de quatre rangs tie montagnes couvertes de neige. Les jésuites, les remontrances, les réquisitoires, l'histoire du jour, servent à vous distraire, et moi je suis dans la Sibérie.

Cependant , vous avez voulu que ce fût moi qui me chargeasse quelquefois de vos anuisements. Pardonnez-moi donc quand je ne réussis pas dans l'emploi que vous m'avez donné; c'est à vous que je prêche la tolérance : un de vos plus anciens serviteurs, et assurément un des plus attachés, en mérite im peu.

MADAME LA MARQUISE DU DEFEAND A M. DE VOLTAIRE

Paris, 14 mars 176'*.

Je vous rends mille et mille grâces de vos Manières. 11 ii'v en a point de bonnes que vous n'ayez j)our moi, excepté (piand vous me demandez mon aj)probation ; mais il faut bien vous pardonner quelques petites moqueries. Vous avez toute mon admiration, monsieur, et vous ne la devez point à la prévention; je vous dois le peu de goût que j'ai; vous êtes pour moi

• Lex trois manières. Voy. Voilaire, OEuvres, éd. Beucliot, t. XIV.

la pierre <le touche; tout ce qui s'éloigne de votre numwrp \ne parait mauvais. Jugez de ce qui me parait bon aujourd'liui, où tout est cvnique ou pédant; nulle grâce, nulle facilité, point d'imagination, tout est à la glace; de la hardiesse sans force, de la licence sans gaieté; point de talent, beaucoup de présomption, voilà le tableau du moment présent.

Vous êtes charmant dans tous les genres! Pourquoi abandonnez-vous celui des fables? Permettez que je vous donne un sujet.

Il v avait un lion à Chantillv à qui on jetait tous les roquets qu'on aurait jetés dans la rivière; il les étranglait tous. Une seule petite cbienne, qui se trouva pleine, eut grâce devant ses veux : il la lécha, la laressa, lui fit part de sa nouiTiture : elle accoucha. Il ne fit aucun mal à toute sa petite famille, et je ne sais ce qu'elle devint; mais il arriva un jour que des matins vinrent abover le lion à la grille de sa loge. La petite chienne se joignit à eux et abova, et lui tira les oreilles : la punition fut pi'ompte; il l'étrangla : mais le repentir suivit de près. Il ne la mangea point; il se coucha auprès d'elle, et parut pénétré de la |)lus grande tristesse. On es})éra qu'une inclination nouvelle poiu'rait le consoler; on se trompa : il étrangla sans miséricorde tous les chiens qu'on lui donna.

Ne vous paraît-il pas qu'on peut tirer beaucoup de morale de ce fait (qui est de la plus grande véi'ité) sur l'ingratitude, sur le besoin que l'on a d'aimer, ou du moins d'avoir de la société? Le regret qu'a le lion d'avoir })uni son amie, quoique ingrate, vous fournira sûrement beaucoup d'idées.

On trouve madame de Pompadour beaucoup mieux; mais sa maladie n'est pas })rès d'être finie, et je n'ose pas prendre beaucoiqi d'espérance. Je crois que sa perte serait un fort grand malheur : en mon particulier, elle m'affligerait beaucoup, non par aucune raison qui me soit directe , mais par rapport à <les gens que j'aime beaucoup; et puis, qu'est-ce qu'il arriverait de tout ceci?

Ah! j'oubliais de vous dire que je suis furieuse de ce qui vient d'arriver : on a imprimé, sans mon consentement, à mon insu, la lettre que vous m'avez écrite avant la dernière '. Heureusement on a retranché le nom de la reine; mais Moncrif y est tout de son long. Cette aventure me rendra sage, et je vous

1 Yoy. les OEuvrc! de Voltaire , \n\. LYIII, page 228. (L.)

promets bien que tout ce (|iie vous m'écrirez , et tout ce que vous m'enven'ez , ne sortira jamais de mes mains, et que je mettrai bon ordre qu'on n'en puisse jamais prendi-e de copie, ni même qu'on l'apprenne par cœur, parce que je ne les lirai point à ceux qui ont ce talent-là.

Adieu, monsieur; aimez-moi un peu; c'est justice, c'est reconnaissance, vous aimant, je vous jure, tendrement.

.M. DE AOLTAIRE A MADAME LA r'.IARQCISE DU DF.FFAND.

21 in;irs 1754.

Je ne vous dirai pas, madame, que nous sommes plus heureux que sages; car nous sommes aussi sages qu'heureux. Vous tremblez que quelque malintentionné n'ait pris le petit mot qui regardait mon confrère ^loncrif pour une mauvaise plaisanterie. J'ai reçu de lui une lettre remplie des plus tendres remercîments. S'il n'est pas le plus dissimulé de tous les bonuTies, il est le plus satisfait. C'est un grand courtisan, je l'avoue; mais ne serait-ce pas prodiguer la politique que de me remercier si cordialement d'une chose dont il serait fâché? Pour moi, je m'en tiens, comme lui, au pied de la lettre, et je lui suppose la même naïveté que j'ai eue quand je vous ai écrit cette malheureuse lettre que des corsaires ont publiée '.

Sérieusement, je serais très-fâché qu'un de mes confrères, et surtout un homme qui parle à la reine, fût mécontent de moi; cela me ruinerait à la cour, et me ferait manquer les places importantes auxquelles je pourrai parvenir avec le temps, car enfin je n'ai que dix ans de moins que Moncrif, et l'exemple du cardinal de Fleury, qui commença sa fortune à soixante-quatorze ans, me donne les plus grandes espéi*ances.

Vous ferez fort bien, madame, de ne plus confier vos secrets à ceux qui les font imprimer, et qui violent ainsi le droit des gens. Je savais votre histoire du lion; elle est fort singulière, mais elle ne vaut pas l'histoire du lion d'Andioclès '? D'ailleurs, mon goût pour les contes est absolument tombé : c'était

1 La lettre du 27 janvier avait été imprimée indiscrètement sous ce titre sin- {julier : Aux Plaisirs, '27 janvier 1764. Ou a mis à la suite les vers de M. de la Harpe à mademoiselle Dumesnil. 8 payes iu-S". (^Beuchot.)

- L'histoire d'Androclès a été mise en vers |)ar L. Racine et faisait partie de la piemière de ses Epitrcs sur iâmc des bètes. Mais ce passage a été depuis

une fantaisie que les lon{jues soirées d'hiver m'avaient inspirée. Je pense différemment à l'équinoxe. L'esprit souffle où il veut, comme dit l'autre '.

Je me suis souvent aperçu qu'on n'est le maitre de rien : jamais on ne s'est donné un {]oùt; cela ne dépend pas plus de nous que notre taille et notre visage. N'avez-vous jamais bien fait réflexion r|ue nous sommes de pauvres machines? J'ai senti cette vérité par luie exj)érience continue : sentiment, passions, goût, talent, manière de penser, de parler, de marcher, tout nous vient je ne sais comment, tout est comme les idées que nous avons dans un rêve ; elles nous viennent sans que nous nous en mêlions. Méditez cela ; car nous autres, qui avons la vue basse, nous sommes plus faits pour la méditation que les autres hommes, qui sont distraits par les objets.

Vous devriez dicter ce que vous pensez quand vous êtes seule et me l'envoyer; je suis persuadé qu'on y trouverait plus de vraie philosophie que dans tous les systèmes dont on nous berce. Ce serait la philosophie de la nature; vous ne prendriez point vos idées ailleurs que chez vous, vous ne chercheriez point à vous tromper vous-même. Quiconque a comme vous de l'imagination et de la justesse dans l'esprit, peut trouver dans lui seul, sans autre secours, la connaissance de la nature humaine; car tous les hommes se ressemblent par le fond, et la différence des nuances ne change rien du tout à la couleur primitive.

Je vous assure, madame, que je voudrais bien voir une petite esquisse de votre façon. Dictez quelque chose, je vous prie, quand vous n'aurez rien à faire : quel plus bel emploi de votre temps que de penser? Vous ne pouvez ni jouer ni courir, ni avoir compagnie toute la journée. Ce ne sera pas une médiocre satisfaction pour moi de voir la supériorité d'une âme naïve et vraie, sur tant de philosophes orgueilleux et obscurs : je vous promets d'ailleurs le secret.

Vous sentez bien, madame, que la belle place que vous me donnez dans notre siècle n'est point faite pour moi; je donne, sans difficulté , la première à la j)ersonne à qui vous accordez la seconde. Mais permettez-moi d'en demander une dans votre cœur; car je vous assure que vous êtes dans le mien.

retranché; on le trouve dans le tome VI de la Continuation des Mémoires de littérature et d'histoire, par le P. Desmolets. (^Bciichnt.) 1 Jean, cli. 111, verset 8. (Betichot.)

Je finis, madame, parce que je suis bien malade, et que je crains de vous ennuver. Af^réez mon tendre respect, et empêchez que M. le président Ilénault ne m'oublie.

2 mai 1764.

Je ne me flatte pas, monsieur, que vous vous sovez aperçu du temps qu'il y a que je n'ai eu l'honneur de vous écrire; mais si par hasard vous l'avez remarqué, il faut que vous en sachiez la cause. Premièrement, le pi'ésident a été malade, et m'a donné beaucoup d'inquiétude ; ensuite la maladie et la mort de madame de Pompadour, qui m'ont occuj)ée et intéressée autant que tant d'autres à qui cela ne faisait rien, et puis des peines et des embarras domestiijues qui ont troublé mon faible {]énie. Je voulais attendre d'être un peu plus calme, pour pouvoir causer avec vous.

Votre dernière lettre (dont vous ne vous souvenez sûrement pas) est charmante. Vous me dites que vous Aoulez que je vous fasse part de mes réflexions. Ah! monsieur, que me demandezvous? Elles se bornent à une seule : elle est bien triste; c'est qu'il n'y a, à le bien j)rendre, qu'un seul mallieur dans la vie, qui est celui d'être né. il n'y a aucun état, quel qu'il puisse être, qui me paraisse préférable au néant. Et vous-même, qui êtes M. de Voltaire, nom (jui renferme tous les genres de bonheur, réputation, considération, céléljrité, tous les j)réservatifs contre lennui, trouvant en vous toutes sortes de ressources, une philosophie bien entendue, qui vous a fait prévoir ([ue le bien était nécessaire dans la vieillesse; eh ])ien, monsieur, mal^jré tous ces avantages, il vaudrait mieux n'être pas né, par la raison qu'il faut mourir, (pi'on en a la certitude, et que la nature y répu(jne si fort que tous les hommes sont comme le bûcheron.

Vous voyez combien j'ai l'àme triste, et que je prends bien mal mon temps pour vous écrire; mais, monsieur, consolezmoi; écartez les vapeurs noires qui m'environnent.

Je viens de lire une Histoire d'Ecosse, qui n'est, \nn\\' ainsi dire, que la vie de Marie Stuart : elle a mis le coml)le à ma tristesse; j'espère que votre Corneille me tirera de cet état. Je I. 19

n'ai encore lu que l'epître à l'Académie el la préface. On est tout étonné, en lisant ce que vous écrivez, que tout le monde n'écrive pas bien : il semble qu'il n'y a rien de si facile que d'écrire comme vous, et cependant personne au monde n'en approche; il n'y a que Cicéron (pii, après vous, est tout ce que j'aime le mieux.

Adieu, monsieur; je me sens indigne de vous occuper plus longtemps.

MADEMOISELLE DE LESPIXASSE A MADAME LA MARQl ISE DU DEFFAND , A SAINT-JOSEPH.

Mardi, 8 mai 1764.

Vous m'avez fixé un terme, madame, pour avoir l'honneur de vous voir; ce terme me paraît bien long, et je serais bien heureuse si vous vouliez l'abréger; je n'ai rien de plus à cœur que de mériter vos bontés; daignez me les accorder et m'en donner la preuve la plus chère , en m'accordant la permission de vous aller renouveler moi-même l'assurance d'un respect et d'un attachement qui ne finira qu'avec ma vie, et avec lesquels j'ai l'honneur d'être, madame, votre très-humble et très-obéissante servante, Lespinasse.

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