MADAME LA MARQUISE DU DEFFAND A 3IADEMOISELLE DE LESPINASSE
Mercredi, 9 mai 1764.
Je ne puis consentir avons revoir sitôt, mademoiselle; la conversation que j'ai eue avec vous, et qui a déterminé notre séparation, m'est dans le moment encore trop présente. Je ne saurais croire que ce soient des sentiments d'amitié qui vous fassent désirer fie me voir, il est impossible d'aimer ceux dont on sait <[u'on est détesté, abhorré, etc., etc., par qui l' amour-propre est sans cesse humihé, écrasé, etc., etc., etc., ce sont vos propres expressions , et la suite des impressions que vous receviez depuis longtemps de ceux que vous dites être vos véritables amis; ils peuvent l'être en effet, et je souhaite de tout mon cœur qu'ils vous procurent tous les avantages que vous en attendez; agrément, fortune, considération, etc., etc. Que
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feriez-vous de moi, aujourd'hui, de quelle utilité pourrais-je vous être? Ma présence ne vous serait point a{jréai)le, elle ne servirait qu'à Aous rappeler les premiers temps de notre connaissance, les années qui l'ont suivie, et tout cela n'est ]>on qu'à oublier. Cependant , si par la suite vous veniez à vous en souvenir avec plaisir, et que ce souvenir produisît en vous quelque remords, quelque regret, je ne me pique point d'une fermeté austère et sauvage, je ne suis point insensible, je démêle assez bien la vérité ; un retour sincère pourrait me toucher et réveiller en moi le .'joùt et la tendresse que j'ai eus poiu- vous; mais en attendant, mademoiselle, restons comme nous sommes, et contentez-vous des souhaits ([ue je tais poiu" votre bonheur.
M. Di: VOLTAir.K A MAItAMK LA MARQUISE DU DEFFAND.
Aux Délices, 9 mai (1764).
C'est moi, madame, qui vous demande pardon de n'avoir pas eu r honneur de vous écrire, et ce n'est pas à vous, s'il vous plaît, à me dire que vous n'avez pas eu l'honneur de m'écrire. Voilà un plaisant honneur, vraiment; il s'agit entre nous de choses plus sérieuses, attendu notre état, notre âge et notre façon de penser. Je ne connais que Judas dont on ait dit qu'il eût mieux Aalu pour lui de n'être pas né', et encore est-ce l'Evangile qui le dit. Mécène et la Fontaine ont dit tout le contraire :
Mioiix vaiil sonfirir (jue nioiiiir, ,
C'est la devise dos llOlllln(^s.
(Failles, liv. I"^^'', fable xvr.)
Je conviens avec vous que la vie est très-courte et assez malheureuse; mais il faut que je vous dise que j'ai chez moi un parent de vingt-trois ans', lieau, bien fait, vigoiu-eux; et voici ce qui lui est arrivé : il tombe un jour de cheval à la chasse et se meurtrit un peu la cuisse, on lui fait une petite incision, et le voilà paralytique pour le reste de ses jours, non j)as paralytique d'une partie de son corps, mais paralytique à ne pouvoir se servir d'aucun de ses membres, à ne pouvoir soulever sa tète,
1 Marc, XIV, 21. (L.)
^ Damnait. Voy. t. LVII, p. 269, do l'éd. lieucliot. (L.)
avec la certitude entière de ne pouvoir jamais avoir le moindre soulafTement : il s'est accoutumé à son état, et il aime la vie comme un fou.
Ce n'est pas que le néant n'ait du bon; mais je crois qu'il est impossible d'aimer véritablement le néant , maljjré ses bonnes qualités.
Quant à la mort, raisonnons un peu, je vous prie : il est trèscertain qu'on ne la sent point; ce n'est point un moment douloureux, elle ressemble au sommeil comme deux fjouttes d'eau; ce n'est que l'idée qu'on ne se réveillera plus qui fait de la peine; c'est raj)pareil de la mort qui est liorrible, c'est la bai'barie de l'extréme-onction, c'est la cruauté (pion a de nous avertir que tout est fini pour nous.
A quoi bon venir nous prononcer notre sentence? elle s'exécutera bien sans que le notaire et les prêtres s'en mêlent. 11 faut avoir fait ses dispositions de bonne beure et ensuite n'y plus penser du tout.
On dit quelquefois d'un homme : Il est mort comme un chien ; mais vraiment un chien est très-heureux de inourir sans tout cet attirail dont on persécute le dernier moment de notre vie. Si on avait un peu de charité pour nous, on nous laisserait mourir sans nous en rien dire. Ce (pi'il v a de pis encore, c'est qu'on est entouré alors d'hypocrites qui vous obsèdent |)Our vous faire penser comme ils ne pensent point, ou d'imbéciles qui veulent que vous soyez aussi sots qu'eux; tout cela est bien dé^'jOÛtaut. Le seul plaisir de la vie à Genève, c'est qu'on peut y mourir comme on veut. Beaucoup d'honnêtes f^ens n'appellent point de prêtres. On se tue si on veut, sans que personne v trouve à redire , ou l'on attend le moment sans que personne vous importune.
Madame de Pompadour a eu toutes les horreurs de l'appareil et celle de la certitude de se voir condamnée à quitter la plus agréable situation où une femme puisse être. Je ne savais pas, madame, que vous fussiez en liaison avec elle; mais je devine que madame de M... ' avait contribué à vous en faire une amie. Ainsi vous avez fait une très-{jrande perte, car elle aimait à rendre service. Je crois qu'elle sera re^jTettée, excepté de ceux à qui elle a été obligée de faire du mal', parce qu'ils voulaieiit lui eu faire; elle était philosophe.
1 Minpoix. (L.) - Les jésuites. (L.)
Je me flatte que votre ami, qui a été malade, est philosophe aussi'; il a trop d'esprit, trop de raison, pour ne pas mépriser ce qui est très-méprisahle. S'il m'en croit, il vivra pour vous et pour lui, sans se donner tant de peines pour d'autres. Je veux qu'il pousse sa carrière aussi loin que Fontenelle, et que dans son aj'jréable vie il soit toujours occupé des consolations de la vôtre.
Vous vous amusez donc, madame, des Commentaires sur Corneille? Vous vous faites lire sans doute le texte, sans quoi les notes vous ennuieraient beaucoup. On me reproche d'avoir été trop sévère; mais j ai voulu être utile, et j'ai été souvent très-discret. Le nombre prodigieux de fautes contre la langue, contre la netteté des idées et des expressions , contre les convenances, enfin contre l'intérêt, m'a si fort épouvanté, que je n'ai pas dit la moitié de ce que j'aurais dû dire. Ce travail est fort ingrat et fort désa{}réable, mais il a servi à luarier deux filles", ce qui n'était arrivé à aucun commentateur et ce f[ui n'arrivera plus.
Adieu, madame; supportons la vie, qui n'est pas grand' chose; ne crai{;nons pas la mort, qui n'est rien du tout; et soyez bien persuadée que mou seul chagrin est de ne pouvoir m'entretenir avec vous, et vous assurer, dans votre couvent, de mon trèstendre et très-sincère respect et de mon inviolable attachement.
MADA^JE LA MARQUISE DL" DEFFANU A M. DE VOLTAIRE
Paris, IG mal 1764.
Je suis ravie, monsieur, que riionneur vous déplaise : il y a longtemps qu'il me chor|ue; il refroidit, il nuit à la familiarité, et ôte l'air de vérité. Je proposai, il v a quelque temps, à une personne de mes amis, de le bannir de notre correspondance;
1 L(! président ilôiiatilt n'était point uhilosoplic, ou ne le dcnienra point. La maladie est nnc {jràce (jiii éclaire ceux qu'elle n'aveii{;l(! point. Counne à I)ien d'antres, la douleur apprit l'Iinmilité à \\n homme qui n'avait jamais été ti-op oqjueillenx, et la pensée du (iitur incoinui lui enseijjna cette conliance nu On appell(! foi, f|uoi(|u'elle soit plutôt un hesoin du cirur (pi'un effort de l'esprit, et <nii piéeipite dans les liras de; Dieu les désabusés de C(; monde. La profession de foi du présltlent converti amena entre lui et Voltaire; une sorte de ('on- Hit où 1 avantage de la raison et de la dignité n'est point à Voltaire, nui, lui ausii, Huit par croire en Dieu, quand II fut malade. (L.^;
3 Mademoiselle Corneille, puis sa Lelle-sœiu- mademoiselle Dupuits. (L.)
29* CORRESPOXDA>CE COMPLETE
elle nie répondit : faisons plus (/ne François I", perdons jusqu'à Vlionncur.
Vous avez bien mal lu ma dernière lettre, puisque vous avez compris (|uej étais en liaison avec madame de Pompadour. Je » vous mandais « (jue j'avais été fort occupée de sa maladie et » de sa mort, et que je m'v intéressais autant que tant d'autres M à qui cela ne taisait rien. »
Jamais je ne l'avais vue ni rencontrée ; mais je lui avais cependant de l'ohlifjation , et, jjar rapport à mes amis, j'appréhendais fort sa perte : il n'y a pas d'apparence , jusqu'à présent , (pi' elle produise aucun changement dans leur situation '. Voilà M. d'Alby archevêque de Cambrai ^. Voilà des dames qui suivent le roi à son premier voyage de Saint-Hubert , et ce sont mesdames de Mire|)oi.\, de Gramont et d'Ecquevillv ^ Je me chargerais volontiers de vous mander ces sortes de nouvelles, si je croyais qu'elles vous fissent plaisir, et que vous n'eussiez pas de meilleures correspondances que moi.
Un autre article de ma lettre que vous avez encore mal entendu, c'est que je vous disais que le plus Pi'and de tous les malheurs était d'être né. Je suis persuadée de cette vérité, et (pi elle n'est pas particulière à Judas, Job et moi; mais à vous, mais à feu madame de Pompadour, à tout ce qui a été , à tout ce qui est, et à tout ce qui sera. Vivre sans aimer la vie ne fait pas désirer sa fin , et même ne diminue guère la crainte de la perdre. Ceux de qui la vie est heureuse, ont un point de vue bien triste; ils ont la certitude qu'elle finira. Tout cela sont des réflexions bien oiseuses, mais il est certain que si nous n'avions pas de j)laisir il v a cent ans , nous n'avions ni peines ni chagrins; et des vingt-quatre heures de la journée, celles où l'on dort me paraissent les plus heureuses. Vous ne savez point, et vous ne pouvez savoir j)ar vous-même, (|uel est Tétat de ceux (|ui pensent, qui réfléchissent, qui ont quelque activité, et qui sont en même temps sans talent, sans passion , sans occupation, sans dissipation : qui ont eu des amis , qui les ont perdus sans pouvoir les remplacer; joignez à cela de la délicatesse dans le goût, un
• Elle veut dire dans celle du dite de Clioiscid, (|ni, commo on le suiipo.-;iil, fut iioiniiié ministre des afinircs (''Hiinfjèies ji.n- 1 inHiienie do madaiiic de I*on)padour. (A. IS.)
- L'abLé de Clioiseul, frère du due de (llioisciil, d .thord évèqne d Evreux, ensuite archevc'-qnc d'Alliv. (A. IN.)
•^ Ea marquise d'Ecquevillv, \\i;i- Durfort. (A. ^S'.)
peu de discernement, beaucoup d'amour pour la vérité ; crevez les yeux à ces gens-là, et placez-les au milieu de Paris, de Pékin, enfin où vous voudrez, et je vous soutiendrai qu'il serait lieureiix pour eux de n'être pas nés. L'exemple que vous me donnez de votre jeune homme est singulier; mais tous les maux phvsiques, quelque grands qu'ils soient (excepté les douleurs), attristent et abattent moins l'àme que le chagrin que nous causent le commerce et la société des hommes. Votre jeune homme est avec vous , sans doute qu'il vous aime ; vous lui rendez des soins, vous lui marquez de l'intérêt, il n'est point abandonné à lui-même, je comprends qu'il peut être heureux. Je vous sui'prendrais , si je vous avouais que de toutes mes peines mon aveuglement et ma vieillesse sont les moindres. Vous conclurez peut-être de là que je n'ai pas une bonne tête, mais ne me dites point que c'est] ma faute, si vous ne voulez pas vous contredire vous-même. Vous m'avez écrit, dans une de vos dernières lettres , que nous n'étions pas plus maîtres de nos affections, de nos sentiments, de nos actions, de notre maintien, de notre marche, que de nos rêves. Vous avez bien raison et rien n'est si vrai. Que conclure de tout cela? Rien, et mille fois rien; il faut finir sa carrière en végétant le plus qu'il est possible.
Une seule chose me ferait plaisir, c'est de vous lire. Si j'étais avec vous, j'aurais l'audace de vous faire quelques représentations sur quelques-unes de vos critiques sur Corneille. Je les trouve j)resque toutes fort judicieuses; mais il y eu a une dans les Horaces à laquelle je ne saurais souscrire ; mais vous vous moqueriez de moi si j'entreprenais une dissertation.
Avez bien soin de votre santé ; vous adoucissez mes malheurs par l'assurance que vous me donnez de votre amitié et le plaisir que me font vos lettres.
24 mai 1764.
Vous me faites une peine extrême, madame; car vos tristes idées ne sont pas seulement du raisonner : c'est de la sensation. Je conviens avec vous que le néant est, généralement parlant, préférable à la vie; le néant a du bon. Consolons-nous; d'ha-
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biles pens prétendent que nous en tâterons : il est Lien clair, disent-ils d'après Sénéque et Lucrèce, que nous serons après notre mort ce que nous étions avant de naître; mais pour les deux ou trois minutes de notre existence, qu'en ferons-nous? Nous sommes, à ce qu'on prétend, de petites roues de la grande machine, de petits animaux à deux pieds et à deux mains comme les singes, moins agiles qu'eux, aussi comiques et ayant vuie mesure d'idées })lus grande. Nous sommes emportés dans le mouvement général imprimé par le Maître de la nature : nous ne nous donnons rien, nous recevons tout; nous ne sommes pas plus les maîtres de nos idées que de la circulation du sang dans nos veines : chaque être , chaque manière d'être, tient nécessairement à la loi universelle. Il est ridicule, dit-on, et impossible que l'homme puisse se donner quelque chose, <piand la foule des astres ne se donne rien. C'est bien à nous d'être maîtres absolus de nos actions et de nos volontés , quand l'univers est esclave!
Voilà une bonne chienne de condition! direz-vous : je souffre, je me débats contre mon existence que je maudis et <\ne j'aime; je hais la vie et la mort : qui me consolera? (|ui me soutiendra? La nature entière est impuissante à me soulager.
Voici peut-être, madame, ce que j'imaginerais pour remède. Il n'a dépendu ni de vous ni de moi de perdre les yeux, d'être privés de nos amis, d'être dans la situation où nous sommes. Toutes vos privations, tous vos sentiments, toutes vos idées, sont des choses absolument nécessaires. Vous ne pouviez vous empêcher de m'écrire la très-philosophique et très-triste lettre que j'ai reçue de vous ; et moi je vous écris nécessairement que le courage, la résignation aux lois de la nature, le profond mépris pour toutes les superstitions , le plaisir noble de se sentir d'une autre nature que les sots, l'exercice de la faculté de penser, sont des consolations véritables. Cette idée, que j'étais destiné à vous représenter, rappelle nécessairement dans vous votre philosophie. Je deviens un instrument qui en affermit un autre par lequel je serai raffermi à mon tour; heureuses les machines qui peuvent s'aider mutuellement!
Votre machine est une des meilleures de ce monde. N'est-il pas vrai que s'il vous fallait choisir entre la lumière et la pensée, vous ne balanceriez pas, et que vous préféreriez les yeux de l'àme à ceux du corps? J'ai toujours désiré que vous dictassiez la manière dont vous voyez les choses et que vous m'en
fissiez part ; cai* vous voyez trés-bieu et peijjiiez de même.
J'écris rarement, parce que je suis agriculteur. Vous ne vous doutez pas de ce métier-là; c'est pourtant celui de nos premiers pères. J'ai toujours été accablé d'occupations assez frivoles qui engloutissaient tous mes moments; mais les plus agréables sont ceux où je reçois de vos nouvelles , et où je peux vous dire combien votre àme plaît à la mienne et à quel point je vous regrette. Tout le monde n'est pas con\n\e Foutcnclle. Allons, madame, courage; traînons notre lieu jusqu au bout.
Soyez bien persuadée du véritable intérêt (pie mon cœur prend à vous et de mon très-tendre respect.
P. S. Je suis très-aise que rien ne soit cbangé pour les personnes auxquelles vous vous intéressez. Voilà un conseiller du parlement {M. de Laverdy)^ intendant des finances. Il n'y en avait point d'exemple. Les finances vont être gouvei'nées en forme. L'Etat, qui a été aussi malade que vous et moi, reprendra sa santé.
MADAME LA MARQITISE DU DEFIAXD A M. DE VOLTAIRE
Paiis, lundi 29 mai VHW.
Non, monsieur, je ne préférerais pas la pensée à la lumière, le> yeux de l'âme à ceux du corps. Je consentirais bien plutôt à un aveuglement total. Toutes mes observations me font juger quenïoins on j)ense, moins onréflécbit, plus on est beureux; je le sais même par expérience. Quand on a eu une grande maladie, qu'on a souffert de grandes douleurs, l'état où l'on se trouve dans la convalescence est un état très-heureux; on ne désire rien, on n'a nulle activité, le re[)Os seul est nécessaire. Je me suis trouvée dans cette situation, j'en sentais tout le prix, et j'aurais voulu v rester toute ma vie. Tous les raisonnements que vous me faites sont excellents, il n'y a pas un mot (|ui ne soit de la plus grande vérité. Il faut se résigner à suivre notre destination dans l'ordre général, et songer, comme vous dites, que le rôle que nous v jouons ne dure que <pu>îques minutes. Si l'on n'avait qu'à se défendre de la superstition pour
1 Cléineiit-Cliarles-Fraiioois de I.averdv , né vers 1730, fut nomme contrôleur [jénéial des finances le 12 déeemjjie 1763. Il se retira en 1708 et mourut sur l'écliafaud en 1794. (L.)
se mettre au-dessus de tout, on serait bien heureux. Mais il faut vivre avec les hommes; on en veut être considéré; on désire de trouver en eux du bon sens, de la justice, de la bienveillance, de la franchise, et l'on ne trouve que tous les défauts et les vices contraires. Vous ne pouvez jamais connaître le malheur, et, comme je vous l'ai déjà dit, quand on a beaucoup d'esprit et de talent, on doit trouver en soi de grandes ressources. lUfaut être Voltaire, ou végéter. Ouel plaisir pourrais-je trouver à mettre mes pensées par écrit? Elles ne servent qu'à me tourmenter, et cela satisferait peu ma vanité. Allez, monsieur, croyez-moi, je suis abandonnée de Dieu et des médecins, mais cependant ne m'abandonnez pas. Vos lettres me font un plaisir infini, vous avez une âme sensible, vous ne dites point des choses vagues; le moment où je reçois vos lettres, celui où j'y réponds, me consolent, m'occupent, et même m'encouragent. Si j'étais plus jeune, je chercherais peut-être à me rapprocher de vous; rien ne m'attache dans ce pays-ci, et la société oii je me trouve engagée me ferait dire ce que INI. de la Rochefoucauld dit de la cour : Elle ne rend pas heureux, mais elle empêche qu'on ne le soit ailleurs.
Je n'attribue pas mes peines et mes chagrins à tout ce qui m'environne, je sais que c'est presque toujours notre caractère qui contribue le plus à notre bonheur; mais, comme vous savez, nous l'avons reçu de la nature. Que conclure de tout cela? c'est qu'il faut se soumettre. Il n'v aurait qu'un remède, ce serait d'avoir un ami à qui Ton pourrait dire :
« Change en Lien tous les maux où le cul m'a soumis. »
Je n'en suis j)as là, mais bien à dire sans cesse :
« Sans toi tout homme est seul. »
Finissons, monsieur, cette triste élégie, qui est cent fois plus triste et plus ennuyeuse que celles d'Ovide.
Vous voulez que je vous dise mon sentiment sur votre Corneille, c'est certainement vous moquer de moi. Si je vous voyais, je hasarderais peut-être de vous obéir, mais comnienl aurais-je la témérité de vous critiquer par écrit? Il faut que vous réitériez encore cet ordre pour que j'v puisse consentir. Je vous dirai seulement que vous êtes cause que je relis toutes les pièces de Corneille. Je n'en suis encore (pi'à Héraclius. Je suis enchantée de la sublimité de son génie, et dans le plus
grand etonnement qu'on puisse être en même temps si dépourvu de goût. Ce ne sont point les choses basses et familières qui me surprennent et qui me choquent, je les attribue au peu de coimaissance qu'il avait du monde et de ses usages; mais c'est la manière dont il tourne et retourne la même pensée, qui est bien contraire au génie, et qui est presque toujoiu-s la marque d'un petit esprit. Vous devriez bien m' envoyer toutes les choses que vous faites, je ne les ai jamais qu'après tout le monde.
Vous savez toutes nos nouvelles. La mort de M. de Luxembourg ' m'a fort occupée; madame de Luxembourg est trèsaffligée. Je serais bien aise de lui ])Ouvoir montrer quelque ligne de vous qui lui marquât l'intérêt que vous prenez à sa situation et que vous partagez mes regrets; persuadez-vous que vous êtes destiné à me donner de la considération, à me marquer de l'amitié et à adoucir mes peines. Pour moi, je sens, monsieur, que de toute éternité je devais naître pour vous révérer et pour vous aimer.
'SI. le cardinal de Bernis a rarchevêché d"AlJ)y. Le curé de Saint-Sulpice a donné sa démission, moyennant quinze mille livres de rente; c'est un M. Noguet, son vicaire, qui le remplace ^.
M. DE VOLTAIRE A 3IADAME LA MAIiQLLSE DU DEFI AND.
Aux Délices, 4 juin (1764).
J'écris avec grand plaisir, madame, quand j'ai un sujet. Eci'ire vaguement et sans avoir rien à dire, c'est mâcher à vide, c'est parler pour parler; et les deux correspondants s'ennuient mutuellement, et cessent bientôt de s'écrire.
Nous avons un grand sujet à traiter ; il s'agit de l)onheur ou du moins d'être le moins malheureux qu'on peut dans ce monde. Je ne saurais souffrir que vous me disiez (jue plus ou pense, plus on est malheureux. Cela est vrai pour les gens cjui pensent mal; je ne dis pas pour ceux qui pensent mal de leur prochain, cela est ([uohpiefois tres-anuisant ; je dis pour ceux qui pensent tout de travers; ceux-ci sont à plain(he sans doute,
1 Le niaréclial duc de Liixcmhoiirg, époux do la inniécliiilf dp LiivoinltOTirg dont il est si souvent parlé dnns le? lettres de madaiiu' du Dcffand. (A. >'.) ~ Cet arrangement n'a pas eu lieu. (A. ?*.)
j)arce qu'ils ont une maladie de l'ànie, et que toute maladie est un état triste.
Mais vous, dont l'ànie se porte le mieux du monde, sentez, s'il vous plaît, ce que vous devez à la nature. ]S'est-ce donc rien d'être {^uéri des malheureux préjuges qui mettent à la chaîne la plupart des hommes, et surtout des femmes? de ne pas mettre son âme entre les mains d'un charlatan? de ne pas déshonorer son être par des terreurs et des suj)erstitions indignes de tout être pensant? d'être dans une indépendance qui vous délivre de la nécessité d'être hv])ocrite? de n'avoir de cour à faire à j)ersonne, et d'ouvrir librement votre âme à vos amis?
Voilà pourtant votre état. Vous vous trompez vous-même quand vous dites que vous voudriez vous borner à végéter : c'est comme si vous disiez que vous voudriez a'Ous ennuver. L'ennui est le pire de tous les états. Vous n'avez certainement autre chose à faire, autre parti à prendre, qu'à continuer de rassembler autour de vous vos amis; vous en avez qui sont dignes de vous.
La douceur et la sûreté de la conversation est un plaisir aussi réel que celui d'un rendez-vous dans la jeunesse. Faites bonne chère, avez soin de votre santé, amusez-vous quelquefois à dicter vos idées, pour comparer ce que vous pensiez la veille à ce que vous pensez aujourd'hui; vous aurez deux très-grands plaisirs, celui de vivre avec la meilleure compagnie de Paris, et celui de vivre avec vous-même. Je vous délie d'imaginer rien de mieux.
Il faut que je vous console encore, en vous disant que je crois votre situation fort supérieure à la mienne. .Je me trouve dans un })ays situé tout juste au milieu de l'Europe. Tous les passants viennent chez moi. Il faut que je tienne tête à des Allemands , à des Anglais , à des Italiens et même à des Français, que je ne verrai plus; et vous ne parlez qu'avec des personnes que vous aimez.
Vous cherchez des consolations; je suis persuadé que c'est vous (|ui en fournissez à madame la maréchale de Luxembourg. Je lui ai connu une imagination bien brillante, et l'esinit du monde le plus aimable; j'ai- cru même entrevoir chez elle de beaux rayons de philosophie; il faut qu'elle devienne al)S0lument philosophe; il n'v a que ce parti-là pour les belles âmes. Voyez la misérable vie (|aa menée madame la maréchale de Villars dans ses dernières années ; la pauvre femme
T)E MADAME LA MARQUISE DU DEFFA^iD. 301
allait au salut , et lisait eu bâillant les Méditations du père Groiset.
Vous (|ui relise/. Corneille, mandez-moi, je vous prie, ce que vous pensez de mes remarques, et je vous dirai ensuite mon secret. Dai{>nez toujours aimer un peu votre directeur, qui se ferait un* grand honneur d'être dirijjé par vous.
MADAME l.A 3IARQIISI. IM PKFFAND A M. DE VOLTAIRE.
P;iii.-i, 17 juin 1764.
Mon secrétaire a recouvré la vue, et je ne perds pas un moment à reprendre notre correspondance. Ne parlons j)lus de bonheur, c'est la pierre philosophale, qui ruine ceux qui la cherchent. On ne se rend point heureux par système; il n'y a de bonnes recettes j)our le trouver que celle d'une de mes (jrand' tantes , de prendre le temps comme il vient et les gens comme ils sont ; j'v ajouterais encore une chose qui me semble plus nécessaire : être bien avec soi-même.
Ah ! si vous étiez ici , je vous prendi'ais bien en elfet j)0ur mon directeur; mais vous n'y consentiriez pas, je vous ennuierais trop. Vous avez dit quelque part que tous les genres pouvaient être bons, excepté l'ennuveux, et c'est celui auquel je m'adonne; je me flatte que vous croyez bien rpie ce n'est pas par choix.
Nous allons voir M. d'Argenson ' ; on lui a envoyé hier la permission de revenir pour vaquer aux affaires que lui occasionne le testament de feu sa femme, et pour se trouver aux couches de madame de Vover. C'est une grande joie pour le président; sa tête rajeunit tous les jours, mais ses jambes n'en font pas de même; elles sont fort à plaindre de tout le chemin que leur fait faire la tête qui les (gouverne. Vous n'avez su ce que vous disiez quand vous avez écrit : Qui na pas l'esprit de son âge, de son àqe a tout le malheur. Ah! le président vous en donnerait le démenti. Ce n'est pas ([ue je le croie exempt <le peines et de chagrins, mais c'est de ceux que l'on a dans la jcu-
' Le comte d'Arfjenson, qui avait été ministre de la guerre. Il était touihé on tlisjjràre en 1757, et avait été exilé à sa terre aux Ormes, dans la (;i-devant, provinc(! de Poitou. 11 était frère du marquis d' ArjjcMison, qui avait été ministre des aflaiies étrangères et qui est mort en 1756. (A. 'S.)
nesse; il est toujours dehors, il ne rentre jamais en lui-même. Je vous crois pourtant encore plus heureux que lui; je préférerais vos occupations à ses dissipations.
Je comprends le plaisir que vous donne l'a^jri culture. Si je n'étais pas aveugle, je voudrais avoir une campa^jne où il y eût un pota.;;er, une basse-cour; j'ai toujours eu du {^oût pour tout cela. J'aimais aussi l'ouvrage, je ne haïssais pas le jeu; tout cela me manque; il ne me reste que la conversation. Avec qui la faire? Y a-t-il rien de plus triste?
Je viens de rehre Heracliiis ; j'approuve toutes vos critiques; mais, malgré cela, cette pièce fait un grand effet sur le théâtre; c'est comme ces statues qui sont faites pour le cintre, et non pour la paroi : je conviens qu'il v a des défauts considérables, qui choquent à la lecture, et qui échappent à la représentation; cela n'excuse pas les fautes, il faut les faire sentir, et la critique est très-nécessaire pour maintenir le goût. Ce que j'ai pris la liberté de condamner, c'est ce que vous dites dans les Horaces sur le monologue de Camille, qui précède sa scène avec Horace. Vous trouvez qu'il n'est pas naturel qu'elle excite sa fureur, en se rappelant tout ce qui peut l'augmenter. J'ai prêté ce volume-là, et j'en suis fâchée, parce que je vous dirais bien plus clairement le jugement que j'en ai porté. En général, je trouve que Corneille démêle avec beaucoup de justesse et exprime avec beaucoup de force les grandes passions et tous lem'S différents mouvements; il est incompréhensible qu'un génie aussi sublime soit si dépourvu de goût.
Avez-vous lu la dernière lettre de Rousseau où il parle de M. de Luxembourg? J'ai fait lire à madame de Luxembourg ce ([ue vous m'avez écrit pour elle; cela a été reçu cosi cosi; vous êtes , dit-elle , le })lus grand ennemi de .Jean-Jacques , et elle se pique d'un grand amour pour lui. On vient de donner le i-ecueil de ses ouvrages en huit volumes, je ne ferai point cette emplette; il applique sans instruire, et l'utilité de tout ce qu'il dit est zéro.
Je suis accablée de la chaleur, ce qui me rend beaucoup plus bête qu'à l'ordinaire. Ne vous dégoûtez j)oint de moi; pensez à mon état, et tachez de l'adoucir en m'écrivant trèssouvent.
DE MADAME LA MABQUISE DTI DEFFA.ND. 30;i
M. DE VOLTAIRE A MADAME LA MARQl ISE DU DEFFAND.
Aux Hélices , le 20 juin (17()4).
Il faut, niadanie, que je vous parle net '. Je ne vois pas qu'il y ait un homme au monde moins capaLle que moi tle donner du plaisir à une femme de vingt-cinq ans en quelque genre que < e puisse être. Je ne sors jamais ; je connnence ma journée par souffrir trois ou quatre heures, sans en rien dire à M. Tronchin.
Quand j'ai hien travaillé, je n'en peux plus. On vient dnier chez moi, et la j)lupart du tenq)s je ne me mets point à table; madame Denis est charjjée de toutes les cérémonies et de faire les honneurs de ma cabane à des personnes qu'elle ne reverra plus.
Elle est allée voir madame de Jaucourt; et c'est pour elle im très-grand effort, car elle est malade et paresseuse. Pour moi, je n'ai pu en faire autant qu'elle, parce que j'ai été quinze jours au lit avec un mal de gorge horrible. Il faut vous dire encore, madame, que je ne vais jamais à Genève. Ce n'est pas seulement parce que c'est une ville d'hérétiques, mais parce qu'on y ferme les portes de très-l)onne heure, et que mon train de vie campagnard est l'antipode des villes. Je reste donc chez moi, occupé de souffrances, de travaux et de charrue, avec madame Denis, la nièce à Pierre Corneille, son mari, et un exjésuite ' qui nous dit la njesse et qui joue aux échecs.
Quand je peux tenir quelque pédant comme moi, qui se moque de toutes les fables qu'on nous donne pour des histoires, et de toutes les bêtises qu'on nous donne pour des raisons, et de toutes les coutumes qu'on nous donne pour des lois admirables, je suis alors au con)b!e de ma joie.
Jugez de tout cela, madame, si je suis un homme fait povu' madame de Jaucourt. Il m'est impossible de parler à une jeune femme j)lus d'un demi-quait d'heure; si elle était philosojjhe et qu'elle voulût mépriser é{;alement saint Augustin et Calvin , j'ainais alors de lielles conférences avec elle.
Pour M. Hume, c'est tout antre chose: vous n'avez qu'à me l'envoyer, je lui parlerai, et surtout je l'écouterai. Nos malheu-
' Le Misanthrope , act; II, scène i'"'. (L.) 2 Le P. Adam. (L.)
reiix Welches n'écriront jamais l'iiistoire comme lui ; ils sont continuollemcnt .'jénés vt {garrottés par trois sortes de chaînes: celles de la Cour, celles de l'Ejjlise et celles des tribunaux appelés Parlements.
On écrit l'histoire en France comme on fait un compliment à l'Académie Irançaise. On dierche à arranger les mots de façon qu'ils ne puissent choquer personne. Et puis, je ne sais si notre histoire mérite d'être écrite.
J'aime hien autant encore la philosophie de M. Hume que ses ouvrages historiques. Le bon de l'affaire, c'est (|u'Helvétlus, qui, dans son livre De l'Esprit, n'a pas dit la vingtième partie des choses sages, utiles et hardies dont on sait gré à M. Hume et à vingt autres Anglais, a été persécuté chez les Welches et que son livre y a été hrùlé. Tout cela j)rouve que les Anglais sont des hommes et les Français des enfants.
Je suis un vieil enfant plein d'un tendre et respectueux attachement pour vous, madame.
MADAMi: LA MARQUISE DU DEFFAND A M. DE VOLTAIRE*.
Paris, 25 juin 17C4.
Vous êtes hien récalcitrant, de refuser de voir madame de Jaucourt, la petite-llUe de madame de Harene ', la meilleure de mes amies, qui m'avait priée d'obtenir cette faveur. Gomme je ne veux ])oint vous tronquer, je ne vous dirai point ce qu'elle pense de saint Augustin et de Calvin; mais j'ai peine à croire qu'elle ne les sacrihàt pas volontiers au plaisir de passer une journée chez vous. Ah! vous la verrez, j'en suis sûre; vous ne voudriez pas que je vous eusse sollicité en vain ; elle a assez d'esprit pour être charmée devons, et sûrement assez de vanité pour se faire un grand honneur de vous avoir vu ; après ceci je ne vous en parlerai plus.
1 LY'ditiMir de l'édition de I^ondies et de celle de Paris, 1827, iiidiquenl cette lettre comme répondant à une lettre de Voltaire du 22 avril (t. LVIII, |). 330). Cette lettre de Voltaire porte dans l'édition Beucliot la date plus plausible du 20 juin, et cette édition n'en contient aucune à la date indiquée par l'éditeur de J81i et de 1827. Nous ne possédons pas la lettre où madame du Deffand sollicitait ])on accueil pour madame de Jaucourt. (L.j
- I.a même madame de Harene dont il est parlé si souvent dans les Mcmoircs ào. Marmoutcl. (A. N.)
DE MADA:\IE la marquise du DEFFAND. 305
J'ai vu un homme qui est Jjien content d'une visite qu'il vous a rendue à Ferney; c'est milord Iloldeniess. Il dit que vous n'avez que vingt-cinq ans, que vous êtes gai, vit", animé, abondant, enfin que vous l'avez charmé. Je charmerai ce soir M. Hume, en lui lisant votre lettre. Vous êtes content de ses ouvrages, vous le seriez de sa personne; il est gai, simple et bon. Les esprits anglais valent mieux que les nôtres, c'est l)ien mon avis; je ne lein* trouve point le ton dogmatique, impératif; ils disent des vérités plus fortes que nous n'en disons ; mais ce n'est pas pour se distinguer, pour donner le ton , pour être célèbres. Nos auteurs révoltent par leur orgueil, leurs bravades; et quoique })resque tout ce qu'ils disent soit vrai, on est choqué de la manière, qui sent moins la liberté que la licence; et puis ils tombent souvent dans le paradoxe et dans les sophismes, et c'est mon horreur. Jean-Jacques m'est antipathique , il remettrait tout dans le chaos ; je n'ai rien vu de plus contraire au bon sens que son Emile, rien de plus contraire aux bonnes mœurs que son Hcloïse , et de plus ennuveux et de plus obscur que son Contrat social.
J'aime beaucoup ce que vous dites sur nos historiens : qu'estce que l'histoire, si elle n'a pas l'air de la plus grande vérité? Mais quoique l'esprit philosophique soit bon à tout et partout, je n'aime pas qu'on le fasse trop sentir dans l'histoire; cela peut rendre les faits suspects et faire penser que l'historien les ajuste à ses systèmes.
Convenez, monsieur de Voltaire, que j'abuse bien de l'ordre que vous m'avez donné de vous communiquer toutes mes pensées, et que je suis bien sotte de vous obéir. Je ne sais pas écrire, je n'ai })as l'abondance des mots qui est nécessaire pour bien s'exprimer. Je crois bien que cela peut venir du peu de force et de profondeur de mes idées , qui tiennent de ma complexion qui est fort failjle, et sur laquelle \e<. Ijonnes ou mauvaises digestions font un très-grand effet, et font que je suis affectée tout différemment d'un jour à l'autre.
Oui, si vous étiez ici, vous seriez mon directeur; je ne trouve que vous qui soyez digne de l'être, pan^e que je ne trouve (|ue vous (jui touchiez toujours droit au but; tous les autres sont en deçà ou j)ar delà.
A propos, il y a, à ce qu'on dit, dans votre dernière lettre, deux lignes de votre main : voilà donc comme vous êtes aveugle ! Je suis ravie que vous ne soyez point mon confrère, et I. 20
qu'aucune liuTiière ne vous soit refusée. Communir|ucz-moi toutes celles dont je suis susceptible , et ne m'abandonnez point dans le chaos où je suis condamnée.
M. I»r. VOLTAIRE A SIADAME I,A MAROUISK DU DEFFAND.
A l'ernev, 27 juin 1764.
Notre commerce à tâtons devient vit', madame; votre grand'tante taisait très-bien de prendre le temps comme il vient et les hommes comme ils sont; mais quand le temj)s est mauvais il faut un al)ri, et quand les hommes sont méchants ou prévenus, il faut ou les fuir ou les détromper; c'est le cas où je me trouve.
Vous ne vous attendiez pas à être chargée d'une négociation, madame. C'est ici où le Quinze-Vingt des Alpes a besoin des bontés de la très-judicieuse Quinze-Vingt (\e Saint-Joseph.
Rousseau, dont vous me pai'lez, m'écrivit, il y a trois ans , de Montmorencv, ces propres mots : « Je ne vous aime point. » Vous donnez chez vous (\c^ spectacles; vous corrompez les )) mœurs de ma patrie, pour prix de l'asile qu'elle vous a donné. ■» Je ne vous aime point, monsieur; et je ne rends pas moins » justice à vos talents ' . »
Une telle lettre de la part d'un homme avec qui je n'étais point en commerce me parut merveilleusement folle , absurde et offensante. Comment un homme qui avait fait des comédies, pouvait-il me re})i'ocher d'avoir des spectacles chez moi, en France? Pourquoi me faisait-il l'outrage de me dire que Genève m'avait donné un asile? Eh! j'en donne quelquefois; je vis dans ma terre , je ne vais point à Genève ; en un mot , je ne comprends point sur quel prétexte Rousseau put m'écrire une pareille lettre. Il a sans doute bien senti qu'il m'avait offensé, et il a cru que je m'en devais venger; c'est en quoi il me connaît bien mal.
Quand on brûla son livre à Genève' et qu'il y fut décrété de prise de corps , il s'imagina que j'avais fait une brigue contre lui, moi qui ne vais jamais à Genève.
1 Voir le texte même de la lettre de Rousseau aux OEuvres de Voltaire (éd. Beucliot), t. LVIir, p. W5-446. (L.)
2 Le 19 juin 1762. (L.)
Il écrit à madame la duchesse de Luxembourg que je me suis déclaré son plus mortel ennemi' ;il imprime que je suis le plus violent et le j)Ius adroit de ses persécuteurs. ^Nloi persécuteur? C'est Jeannot-Lapin qui est un foudre de guerre. Moi j'aurais été un petit père Le Tellier ! quelle folie ! Sérieusement parlant , je ne crois ])as qu'on puisse faire à un homme une injure plus atroce que de l'appeler persécuteur.
Si jamais j'ai parlé de Rousseau autrement que pour donner un sens très-favorable à son Vicaire savoyard, pour lequel on l'a condanuié, je veux être re{;ardé comme le plus méciiant des hommes. Je n'ai pas même voulu lire un seul des écrits qu'on a faits contre lui, dans cette circonstance cruelle où l'on devait respecter le malheur et estimer son génie.
Je fais madame la maréchale de Luxenil)ourg juge du procédé de Rousseau envers moi et du mien envers lui : je me confie à son équité et je vous supplie de rapporter le procès devant elle. J'ambitionne trop son estime pour la laisser douter un moment que je sois capai)le de me déclarer contre un infortuné.
Je suis si sensiblement touché , que je ne puis cette fois-ci vous parler d'autre cliose.
Vous avez sans doute chez vous M. d'Argenson, et vous A'Ous consolerez tous deux du mal que la fortune a fait à l'un et que la nature a fait à l'autre.
Adieu, madame; je serai consolé si vous me défendez de l'imputation calomnieuse que j'essuie. Comptez sur mon trèstendre et très-sincère attachement.
LE MÊME A LA MÊME
A Ferney, ce l*^»- juillet (1764).
Je passe ma vie à me tromper, madame; mais aussi il y a des moments oii vous n'avez pas raison en tout. Vous me dites que je ne veux pas voir madame de Jaucourt. Je. serai assurément charmé si je ])eux l'attirer chez moi, mais je suis à deux grandes lieues d'elle ; je ne sors point et je ne ])eux sortir. Ma nièce est allée la voir et madame de Jaucourt ne lui a j)as rendu sa visite. Tout cela s'arrangera comme on pourra, ainsi que toutes les bagatelles de ce monde.
1 Lettre d.i 28 lual 1764. (L.)
308 CORRESPO-NDA^NCE COMPLETE
Un autre reproche que vous me faites, c'est que je me suis vanté d'être votre confrère, et que je ne le suis pas tout à fait. Voici mon état :
J'ai des fluxions sur les veux qui m'ont ôté l'usa/je de la vue des mois entiers; elles se promènent quelquefois dans les oreilles , et alors je vois , mais je suis sourd ; elles tombent sur la {;or{]e et je deviens muet. Voilà im plaisant état pour courir chez une jeune femme à deux lieues de ma retraite ! Les Parisiennes vont chez Esculape-Tronchin comme on va aux eaux de Forfjes ; mais l'air des Alpes fait plus de mal que Tronchin ne fait de bien. Il faut un corps d'Hercule pour vivre ici, mais j'y suis libre, et j'ai trouvé que la liberté valait mieux ([ue la santé. M'y voilà établi. Je m'v suis fait une famille, je ne me transporterai point, je mourrai, comme Abraham, dans le coin de terre que j ai habité, et ce sera ma seule ressemblance avec le père des croyants.
Vous avez vu, madame, par une de mes lettres, que le caractère de Jean-Jacques est aussi inconséquent que ses ouvrages. J'espère que madame la maréchale de Luxembourg me rendra la justice de croire que je ue hais point un homme qu'elle protège et que je suis bien loin de persécuter un homme si à plaindre. Il n'a même été persécuté que pour des sentiments qui sont les miens , et je serais une àme bien sotte et bien noire, de vouloir avilir une philosophie que j'aime, et de faire punir un homme accusé précisément des ciioses qu'on m'impute.
J'aime mieux vous parler de Corneille que de Rousseau; j'avoue encore que j'aime mille fois mieux Racine. Faites-vous relire les pièces de ce dernier, si vous ne les savez pas par cœur, et vous verrez si après avoir entendu dix vers, vous n'avez pas une forte passion de continuer. Dites-moi si au conti'aire le dégoût ne vous saisit pas à tout moment quand on vous lit Corneille. Trouvez-vous chez lui des personnages qui soient dans la nature, excepté Rodrigue et Chiniène, qui ne sont pas de lui?
Cette Cornélie, tant vantée autrefois, n'est-elle pas en cent endroits une diseuse de galimatias, et une faiseuse de rodomontades? Il y a des vers heureux dans Corneille, des vers pleins de force , tels que Rotrou en faisait avant lui et même plus nerveux que ceux de Rotrou; il y a du raisonner, mais, en vérité, il y a bien rarement de la pitié et de la terreur^ qui sont l'àme
de la vraie tragédie. Enfin, quelle foule de mauvais vers, d'expressions ridicules et liasses, de pensées alambiquées et retournées , comme vous dites , en trois ou quatre façons également mauvaises. Corneille a des éclairs dans une nuit profonde, et ces éclairs furent un beau jour poiu* une nation composée alors de petits maîtres grossiers, et de pédants plus grossiers encore qui voulaient sortir de la barbarie '.
Je n'ai commencé ce fatras que pour marier mademoiselle Corneille; c'est peut-être la seule occasion où les préjugés aient été bons à quelque cbose. Je ne me passionne point pour Ra-
^ Quand Voltaire est Lien Inspiré, quand son bon sens s'arrête dans le vrai et le juste, il est véritablement inimitable, et son style net et clair emporte la conviction comme l'évidence. C'est la raison même qui parle. Par ces temp» de caprices critiques et archaïques, il est peut-être daiijjereux de toucher à ce temple de la gloire et du génis de Corneille, que quelques admirateurs maladroits transforment en exclusive chapelle où ils font leurs dévotions de mauvais goût. Mais nous ne pouvons nous empêcher de souscrire à cet avis de Voltaire, frappé dans cette langue vive et courante qui donne à l'idée 1 effigie correcte et la facile circulation d'une monnaie populaire. Avec un peu de passion et une sorte d'indignation du goût, il déclare préférer Racine à Corneille, et il déduit les causes de sa supériorité. Voltaire, génie françaispar excellence, nourri de moelle classique, devait en effet préférer l'auteur ingénieux, délicat, harmonieux, humain, d'Esther , d'Athalie, d'Aiidromaffite et de Phèdre, son intrigue facile, ses caractères homogènes, sa netteté de dialogue, sa perfection de style, son émotion douce, sa sensibilité profonde, son art exquis du contraste à la fois et de la mesure, aux sublimes éclairs et aux écarts parfois brutaux de la muse cornélienne, enivrée de passion espagnole. L'admiration pour Shaksjieare a renouvelé , en la justifiant en quelque sorte, l'admiration pour Corneille. D'aileurs, par ses qualités et ses défauts surtout. Corneille est plus facilement accessible à la masse. Il plaît davantage à tout le monde. Racine demeure le favori des délicats, le poète de prédilection des raffinés, de ceux qui goûtent l'alliance du naturel et de l'art , le mélange exquis des formes grecques et des traditions chrétiennes, l'éclectique du Pinde et du Thabor, le lyrique tempéré, qui se souvient à la fois de Pindare et de David, de l'Anthologie et du Cantique des cantiijues. Racine a peint les nuances, il est souple et varié. Corneille est souvent monotone. Sa gamme austère n'a pas de demitons. Son ciel n'a que des ravons ou des ombres, sans crépuscule et sans demijour. Il ne semble avoir connu (|ue les passions caractéristiques, typiques, fatales, et les avoir éprouvées de tète plus que de coeur, dans son cabinet plus que dans la vie. Il ignore les sentiments que Racine peint si admirablement, en homme qui les a tous éprouvés. Racine a sur Corneille, au point de vue moral, la supériorité de l'expérience. Au point de vue littéraire, 11 l'emporte par le goût, le choix, la méthode, le style. Pour nous, nous sommes de l'avis de Voltaire, et fier de nous tromper, si tromper 11 y a, en si haute compagnie, nous n'hésitons pas à déclarer que nous préférons le bercement harmonieux, véritable volupté d'esprit, au plaisir violent et troublé du char aux brusques cahots. Pour nous, Racine c'est Virgile, et Corneille c'est Luraln. (L.)
cine. Que m'importe sa personne? Je n'ai vécu ni avec lui ni avec Corneille. Je ne vais point chei'clier de quelle mine sort un diamant que j'achète. Je regarde à son poids, à sa grosseur, à ^on brillant et à ses taches. Enfin, je ne puis ni sentir qu'avec mon goût, ni juger qu'avec mon esprit.
Racine m'enchante et Corneille m'ennuie; je vous avouerai même que je n'ai jamais lu ni ne lirai jamais une douzaine de ses pièces que je n'ai point commentées. Ah! madame, quand vous voudrez avoir du plaisir, faites-vous relire Racine par quelqu'un qui soit digne de le lire; mais pour le bien goûter, rappelez -vous vos Ijelles années ; car Montaigne a dit : «Crois-tu qu'un malade rechigné goûte beaucoup les chansons » d'Anacréon et de vSapho'?»
Je vous ai trop parlé de vers; une autre fois je vous parierai ])hilosophie.
Mille tendres respects.
Paris, 18 juillet 1764.
Vous vous trouvez peut-être fort bien de l'interruption de notre correspondance; mais ne m'en faites jamais l'aveu, je vous prie. Je n'ai point de plus sensible plaisir que de recevoir de vos lettres, ni d'occuj)ations plus agréables que d'v répondre ; je sais bien que le marché n'est point égal entre nous, mais qu'est-ce que cela fait? ce n'est point à vous à compter rie à rie.
Je vous en demande très-humblement pardon, mais je vous trouve un peu injuste sur Corneille. Je conviens de tous les <léfauts que vous lui reprochez, excepté quand vous dites qu'il ne peint jamais la nature. Convenez du moins qu'il la peint suivant ce que l'éducation et les mœurs du pays peuvent T embellir ou la défigurer, et qu'il n'y a point dans ses personnages l'uniformité qu'on trouve dans presque toutes les pièces de Racine. Cornélie est plus grande que nature, j'en conviens, mais telles étaient les Romaines ; et presque toutes les grandes actions des Romains étaient le résultat de sentiments et de raisonnements qui s'éloignaient du vrai. Il n'v a peut-être que
1 « Pensez-vous que les vers de Catulle ou de Sappho rient à un vieillard " avaricieux et reclii{;né? » (Montaijjne, livre II, cli. xii.) (L.)
l'amour qui soit une passion naturelle, et c'est presque la seule que Racine ait peinte et rendue, et presque toujours à la manière française. Son style est enchanteur et continûment admirable. Corneille n'a, comme vous dites, que des éclairs; mais qui enlèvent, et qui font que, malgré l'énormité de ses défauts, on a pour lui du respect et de la vénération. Il faut être bien téméraire pour oser vous dire si librement son avis. Mais permettez-moi de n'en pas rester là, et souffrez que je vous juge ainsi que ces deux grands hommes. Vous avez la variété de Corneille, l'excellence du goût de Racine, et un stvle qui vous rend préférable à tous les deux, parce qu'il n'est ni anqioulé, ni sophistiqué, ni monotone; enfin vous êtes pour moi ce qu'était pour Tabbé Pellegrin sa Péloppee ' .
Adieu, monsieur; sovez persuadé que personne n'est à vous aussi parfaitement que moi.
MILORD HOLDERXKSS A M. LE PRÉSIDENT HÉN.VULT.
Siou liill, 24 juillet 1764.
Brantôme a conservé et transmis à la postérité les tendres adieux de Marie d'Ecosse lorsqu'elle quitta la France. Je répétai, mon cher président, en sortant du même port, les paroles de cette belle reine : Adieu, France! adieu, chère France! Je les prononçai aussi sincèrement et presque aussi tristement que cette malheureuse princesse. J'ai l'ànie trop sensible pour un voyageur : je n'aurais jamais dû m' exposer à connaître des personnes aussi aimables que celles que j'ai eu l'honneur de fréquenter à Paris. 11 ne me reste, hélas! que le souvenir de leurs bienfaits et le plaisir d'une triste reconnaissance : mon cœur en est rempli. De grâce, mon aimable président, sovez-en le garant et l'interprète : parlez (juelquefois de mes regrets; n'oubliez pas celui qui vous chérit, faites-le revivre dans la mémoire de vos amis.
J'ai trouvé votre lettre en arrivant à Londres. Je ne puis vous exprimer le plaisir qu'elle m'a fait, ni la tendresse avec laquelle je l'ai lue. Je la conserverai précieusement , elle excitera lady
1 Traf;édie reçue par les Comédiens français le 2 déceiniinî 1731 et représentée pour la ])remière fois le 18 juillet 1733. C'est la moins mauvaise de cet ecclésiastique dramaturge (jui dînait de l'autel et soiipdit du théâtre. (L.)
312 COURESPOADANCE COMPLETE
Amalie à mériter un jour vos élo;;es. La mère et la fille me charjjent de leurs tendres com|)linients pour vous. Nous voici dan.>> notre j)aisil)ie retraite, où nous jouissons des simples beautés de la nature. Ce que nous avons quitté sera souvent le sujet de nos entretiens; nous parlerons souvent des vertus, des agréments de notre cher président. Le sujet me rendra éloquent. \ eut-il, de son côté, se souvenir de l'attachement sincère, de la tendre amitié de son fidèle serviteur?
LETTTxE 179.
M. DF, VOLTAir.î: A MADAME LA MARQUISE DU DEFFAND.
A Ferney, 31 d'auguste 1764.
J'apprends, madame, que vous avez perdu M. d'Argenson. Si cette nouvelle est A-raie, je m'en afflige avec vous. Nous sommes tous comme des j)risonniei'S condamnés à mort, qui s'amusent un moment sur le préau jusqu'à ce qu'on vienne les chercher poiu- les expédier. Cette idée est plus vraie que consolante. La première leçon que je crois qu'il faut donner aux hommes, c'est de leur inspirer du courage dans l'esprit; et puisque nous sommes nés pour souffrir et pour mourir, il faut se familiariser avec cette dure destinée.
Je voudrais Lien savoir si IVI. d'Argenson est mort en philosophe ou en poule mouillée'. Les derniers moments sont accompagnés, dans une partie de l'Europe, de circonstances si dégoûtantes et si ridicules, qu'il est foit difficile de savoir ce que pensent les mourants. Ils passent tous par les mêmes cérémonies. Il y a eu des jésuites assez impudents pour dire que Montesquieu était mort en imbécile, et ils s'en faisaient un droit pour engager les autres à mourir de même.
Il faut avouer que les anciens , nos maîtres en tout , avaient sur nous un grand avantage : ils ne troublaient point la vie et la mort par des assujettissements qui rendent lune et l'autre funestes. On vivait du temps des Scipion et des César, on pensait et on mourait comme on voulait; mais pour nous autres, on nous traite comme des marionnettes.
Je vous crois assez philosophe, madame, pour être de mon
^ Par la lettre du 10 .septeiii]>re , on voit qu'il passa les cinq din-nières lieuies de sa vie avec uu prêtre. Cependant d'Alenibert disait qu'il était mort assez, joliment. (L.)
DE MADAME LA MAP.Ot'ISE DU DEFI A?;D. 313
avis. Si vous ne l'êtes pas, brûlez ma lettre, mais conservezmoi toujours un peu d'amitié pour le peu de temps que j'ai encore à ramper sur ce tas de boue où la nature nous a mis.
MADAME LA MARQl ISE DU DEKFAND A M. DE VOLTAIRE.
Paris, 10 sejjtembre 1764.
M. d'Argenson arriva ici le 12 de juillet, à demi mort, une fièvre lente, la poitrine affectée; son état empirait tous les jours, mais insensi])lement ; le 22 du mois dernier on s'aperçut qu'il était à l'extrémité, on envoya chercher le curé, qui i-esta avec lui jusqu'à cinq heures du soir qu'il mourut. De toutes les pratiques accoutumées, il ne fut question que de l'extrémeonction; on n'a pu savoir ce qu'il pensait, n'avant point pailé; ainsi on en peut porter tel jugement que Ton voudra. Le président de Montesquieu fit tout ce qu'on a coutume de faire, et dit tout ce qu'on voulut lui faire dire. Je trouve que la manière dont on meurt ne prouve pas grand' chose, et ne peut éti'e une autorité ni pour ni contre; un tour d'imagination en décide, et bien sot est celui qui se contraint dans ses derniers moments. N'écrivez-vous point au président? M. d'Argenson lui a laissé un manuscrit des lettres de Henri IV; il a reçu des compliments de tout le monde.
Vous n'aurez que cela de moi aujourd'hui; un autre jour, nous philosopherons.
LETTPxE 18L
Ruffer, 16 sciitcnilnc 1764.
Je suis un peu mécontent, madame, que vous craigniez d'avoir à vous repentir de m' avoir accordé trop pronq)tement vos bontés et votre amitié. J'espère que vous ne serez jamais dans ce cas-là; car je désire infiniment de la mériter de plus en plus et de la conserver. Je ne mérite pas de même toutes les choses obli(;eantes dont votre lettre est remphe; et quant à la facilité que vous m'attribuez et que vous faites tant valoir, elle ne mérite pas beaucoup d'éloges, et elle vient de l'habitude où
314 CORRESPOINDANCE COMPLETE
je suis depuis mou enfance de vivre avec tant de caractères différents. Vous me crovez aussi capable d'adoucir les animaux les plus féroces de la société. Je ne me suis jamais reconnu ce talent, j'en ai même vu quelquefois qui passaient pour être de l'espèce la plus pacifique et que je n'ai pu apprivoiser. Mais, en vérité, c'est trop parler de moi : parlons de vous, madame; cela vaut beaucoup mieux.
Vous me paraissez contente de la douceur de votre vie actuelle : j'en suis enchanté, et je le suis aussi de voir votre sensibilité un j)eu diminuée. Mal^jré cela, je ne vous passe pas l'indifférence, à moins qu'elle ne soit que pour ceux à qui on fait même grâce en la leur accordant.
Vous approuvez mes occupations champêtres. Elles sont très-nécessaires à ma fortune et ne contrarient pas mon goût : c'est le seul moyen de se rendre indépendant, que de s'occuper à mettre son bien dans la plus grande valeur, et on est bien sûr de ne pas perdre sa peine. Le seul regret, c'est d'être éloigné de ses amis; mais comme il est bien difficile de les avoir rassemblés, c'est presque un mal sans remède. D'ailleurs quand on les rejoint on en sent bien plus vivement l'agrément, et je goûte presque d'avance celui que je retrouverai, madame, à vous rejoindre et à vous renouveler le plus souvent que je pourrai les assurances les plus sincères de mon tendre et respectueux attachement.
Voulez-vous bien recevoir les remercîments et les hommages de madame de Broglie?
MADAME LA JMARQflSE DU DEFFAND A M. LE COMTE DE BROCLIE.
Pari?, 22 septembre 176V.
Non, monsieur le comte, on ne sait ce qu'on choisirait, si on en était le maître, d'être sensible ou indifférent. C'est la vie ou la mort : la vie accompagnée de souffrances, la mort qui n'est pas assez complète pour ne pas sentir l'horreur du néant; enfin, nous ne sommes pas maîtres du choix. Tout ce qui semble dépendre de nous, c'est de prendre le temps comme il vient, les gens comme ils sont, de se supporter soi-même; et cet article est le plus difficile, surtout aux gens qui sont, comme moi, de vraies poules mouillées. Pour vous, monsieur le comte, qui êtes
un lion, un aigle, ri(Mi n'est plus fort que vous, rien n'est audessus de votre coiu"a{>e, de vos lumières. Vous avez le temps d'attendre. Si vous vous trouvez jamais à armes égales (et cela arrivera), vous terrasserez tout. En attendant, conduisez votre charrue, nuiltipliez votre race, que ce genre de succès soit le pronostic des autres. Vous vovez qu'il ne me manque rien pour être une vraie sibylle.
Je serai ravie de vous revoir; mais il manquera toujours quelque chose à mon plaisir (et cette chose est importante) : c'est que vous ne le partagerez point. Je ne puis vous en faire de reproches : trop d'idées, trop de passions remplissent ^ otre àme; je ne tiens à aucune par aucun fd : je n'ai que ma valeur intrinsèque, et cette valeur est si petite, si petite, qu'il n'y a que l'amitié, ou du moins l'habitude qui puisse la faire apercevoir, et lui tenir lieu, pour ainsi dire, de microscope.
Mais je fais une réflexion, c'est que lorsqu'on est à cent lieues de Paris, on aime mieux les plus pitoyables nouvelles que les plus beaux discours. Je vais donc tacher de vous tlire tout ce que je sais, qui n est pas grand' chose. Je commence par ma main droite. Madame de Mirepoix, comme à l'ordinaire, est de tous les voyages. Elle revint jeudi de Ghoisy, elle soupa chez madame de Valentinois, où j'étais. Je revins chez moi de l»onne heure attendre madame la duchesse de Choiseul, avec qui je causai longtemps ; je trouvai à placer une profession d'estime et d'amitié pour vous, et d'autres petites choses peu importantes, mais assez adroites. C'est toujoui-s en attendant mieux.
Madame de Mire])oix repartit hier pour i'Ile-Adam, elle en revient demain. Je crois qu'elle soupera , ainsi que moi, M. et madame de Beauvau, à l'hôtel de Luxendjourg, ou l)ien chez moi, si madame de Luxembourg, par (juelque hasard, restait à Villeroy, où elle est depuis le 12 de ce mois, et où elle est restée deux ou trois jours de plus qu'elle ne conij)tait, parce que M. de Villerov a été un peu malade ; mais elle m'a mandé qu'elle revenait demain.
Voih'i tout ce qui a rapport à ma droite : venons à ma gauche. L'ambassadeur d'Espagne se meurt d'une fluxion de poitrine : il a reçu hier matin ses sacrements. Madame de Valentinois est reprise de ses clous; on lui a déjà donné plusieurs couj)s de lancette : elle est d'une douceur et d'une patience qui intéressent. Voilà ce qui regarde mon voisinage : allons plus loin. L'ambassadeur de Sardaigne est en train de guérison depuis
qu'il fait les remèdes de Tempirique du Dauphiné : sa plaie, qui était plus lar(je de Leaucoup (ju'uii écu de six francs, et dont les chairs <jui Tentouraient e'taient en bourrelet, n'est pas plus large qu'un louis aujourd'hui, et la peau est très-unie. Madame de Duras n'est point encore morte. Elle ne voit plus personne : elle boit j)Our le moins deux ou trois bouteilles de vin par jour, et mange à proportion; mais elle n'est pas pour cela en train de guérison.
Madame la duchesse de Grammont et madame de Choiseulla-Baume partent aujourd'hui pour Chanteloup. M. le duc de Choiseul partira demain; il n'y restera que jusqu'à mercredi, qu'il ira à la Flèche voir l'école militaire et les carabiniers; il sera de retour samedi à Versailles. M. et madame de Staremberg doivent aller à Chanteloup, ainsi que MM. de Stanley, d'Armentières , du Chàtelet, etc., etc. Il y en a qui disent que madame de Grammont doit aller à Richelieu ; mais cela est douteux.
Le roi va lundi à Choisv : mesdames de Mirepoix , duchesse de Choiseul, de Château-Renault et du Roure seront du voyage : on en reviendra jeudi ou vendredi. Le roi partira mardi pour Fontainebleau, et la reine le mercredi 3.
M. et madame de Beauvau reviennent demain dimanche à Paris. Je compte, comme je vous l'ai dit, souper avec eux. J'apprendrai sans doute ce qu'ils feront; mais jusqu'à j)résent je l'ignore.
Je n'en sais pas davantage, monsieur le comte : je finis bien vite. Cette lettre ressemble aux récits de M. le prince de Montauban, que AL de Charost trouvait ridiculo ridiculoso.
Il faut cependant bien , avant de finir, que j'assure madame la comtesse de Broglie de mon respect, de mon amour, de mon amitié, de mon estime, enfin de tous les sentiments qu'elle mérite et que je lui ai voués pour ma vie. Si vous avez M. l'abbé avec vous, parlez-lui de moi, si vous crovez que cela ne l'ennuie pas.
M. et madame de Staremberg n'iront point à Chanteloup, parce que M. de Choiseul v restera très-peu.