‹ Correspondance complète de la marquise Du Deffand avec ses amisChapitre 36 sur 52 · M. LE COMTE DE BROGUE A M. LE PRINCE DE BEAU VA V · texte numérisé non relu

M. LE COMTE DE BROGUE A M. LE PRINCE DE BEAU VA V

Hulfec, le 7 (ictobro 1764.

Quelque envie que j'aie, cher prince, de vous voir avant votre départ pour la Lorraine, je ne puis guère m'en flatter; car j'ai ici des affaires par-dessus la tète, et très- intéressantes pour moi , et je ne pourrai guère retourner à Paris que dans le mois de décembre; mais comme vos vova/;es à Lunéville seront courts, j'espère que vous ne tarderez pas à v revenir après mon retour. La princesse est-elle de cette seconde caravane? Cela me paraîtrait bien léger pour sa santé.

Je suis arrivé hier d'une petite tournée que j'ai faite sur les côtes du pavs d'Aunis. J'ai vu Rochefort, l'île d'Aix , la Rochelle et l'île de Ré. INL le vicomte de Chabot a eu l'honnêteté de venir avec nous : il vous pourra mander combien on trouve sur son chemin d'objets affligeants. Si j'étais avec M. de Ghoiseul comme avec vous , je pourrais lui mander la désolation et l'anéantissement oii en est la marine; le brigandap^e qui se commet dans l'administration, qu'on attribue entièrement aux bureaux; ce qu'on dit d'un nouveau marché pour les bois, dont on est scandalisé pour la cherté ; le discrédit où est la Gayenne, qu'on regarde comme un gouffre pour la dépense, sans espérance de succès; enfin on ne voit et on n'entend que des choses désolantes pour un citoven. A la Rochelle , pour le commerce, on trouve le second tome de tout cela : on y voit un port f[ui se comble, une ville qui se dépeuple à vue d'oeil, ot lorsqu'on examine la facilité qu'il y aurait à ce ([ue cela fût autrement , que voulez-vous ([u'on fasse , sinon d(; murmurer pour les uns et de gémir pour les autres? Mais cela ne remédie à rien. Croiriez-vous qu'à Rocliefort les décomptes de ce qu'on appelle des armements ne sont pas faits depuis 1756, excepté pour l'année 1760, qui a été soldée par un extraordinaire? Croiriez-vous que les appointements de quinze mois sont dus à tous les officiers ; qu'on ne paye pas mieux les marins , qui exactement demandent l'aumône et désertent ; que l'intendant et le commandant de la marine n'ont pas pu trouver un crédit de dix écus pour acheter je ne sais pas quoi pour finir l'armement des flûtes (pii vont transporterai. Turgot? Si tout cela est su , il n'est pas possible qu'on n'y apporte remède; mais ce qui

est pis encore , c'est le traitement fait à des colonies d'Allemands qu'on a fait venir pour Cavenne, qu'on n'y peut pas enA'oyer, parce qu'il n'y a rien pour les nourrir , rpii ont été ici dans des écuries, mourant de faim et de chaf^rin, qu'on dit qu'on va envoyer à grands frais à Saint-Domingue et à la Martinique oii ils mourront tous, et où, s'ils vivaient, ils seraient inutiles. Le bruit du pays est que le chevalier Turjfot a proposé de les donner à son frère pour les faire travailler aux {grands chemins de la province, dont le travail est pavé par abonnement, movennant quoi ils vivraient sans qu'il en coûtât rien à personne, répandraient de l'arjjent dans le pays et seraient très-utiles, et y pourraient attendre que la colonie de Cayenne, où il n'y a pas d'hommes, fût en état de les recevoir. Gela a été, dit-on , sans aucune réponse. Voilà, cher prince, des vérités. Demandez au vicomte si cela est exajjéré. Je vous assure que je n'ai pas questionné , je n'ai fait qu'entendre ce qui se dit à trèshaute voix. J'ajouterai que l'entreprise des bois révolte. J'entendis dire à M. d'Aligre que Jélvotte était fort intéressé dans cette entreprise. Quant à moi, comme je vous dis, j'ai vu et écouté ; j'ai fixé mon attention sur la partie militaire , afin de savoir où l'arriére-ban pourra être utile la guerre prochaine. Comme c'est avec ces troupes que je peux tout au plus marcher, il est bon de connaître son poste; car, toute plaisanterie cessante , je ne doute pas que les Anglais ne viennent prendre et détruire Rochefort, comme ils l'auraient pu faire cette giierreci. Il serait cependant possible d'v mettre ordre ; mais le contraire s'y fait tous les joui's. Au milieu de ces vilains spectacles, j'ai eu la consolation de voir l'île de Ré augmentant de population et d'industrie , parce qu'il n'y a ni taille , ni galjelle, ni traite. Les habitants en sont heureux et contents sous le gouvei'nement du chevalier d'Aulan , qui en est le père, le juge , presque le roi : il y est adoré , craint et obéi sur tous les points. Quelles délices, si ce petitmodèle pouvait être mis en grand ! Alors la France serait aussi florissante qu'elle est anéantie. Je voudrais , cher prince, vous avoir entretenu plus gaiement ; mais la vérité est presque toujours triste.

Adieu. Je vous embrasse tendrement. Mes hommages respectueux à la princesse.

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