‹ Correspondance complète de la marquise Du Deffand avec ses amisChapitre 37 sur 52 · M. LE COMTE DE BKOGLIE A MADAME LA MARQUISE DE DEFFAXD · texte numérisé non relu

M. LE COMTE DE BKOGLIE A MADAME LA MARQUISE DE DEFFAXD

Ruffec , 1 4 octobre 1764.

Un voyage de plus de quinze jours que j'ai fait, madame, à Rochefort , la Rochelle et 1 île de Ré , m'a empêché de répondre plus tôt à la lettre charmante dont vous m'avez honoré, du 27 septembre. Je ne mérite rien, à aucun égard , de tout ce que vous m'y dites d'obUgeant ; mais je n'en suis pas moins sensil)le à toutes ces marques de bonté.

Vous n'êtes pas , madame , dans le cas des correspondances qui ont besoin de nouvelles pour être rendues agréables. Malgré cela, vous voulez bien compatir à la curiosité provinciale, et votre lettre m'a plus appris de détails de société , qui par là deviennent intéressants , que je n'en avais su depuis mon départ . Il me parait que tout est dans l'ordre ordinaire , et f[ue les événements qui amusent les spectateurs et font trembler \e> acteurs sont extrêmement rares. On n'en peut pas dire autant de ce qui regarde les Etats. L'impératrice de Russie continue à donner à l'Europe des spectacles qu'on n'aurait pas dû attendre d'une princesse née dans des climats plus policés que la Sil)érie : elle extermine la race des vrais souverains de son empire. Elle en donne un par la force à un royaume voisin , et elle ne regarde pas qu'une couronne puisse être mieux placée que sur la tête de celui qui a eu le bonheur de lui plaire. Si elle se croit obligée de traiter de même tous ceux qui ont eu ou auront le même avantage , il n'y en aura pas assez en Europe pour remplir cet objet. Mais ce qui me charme , c'est la patience avec laquelle tout le monde voit cette conduite , sans songer que cet événement et les suites immanquables qu'il aura vont donner une nouvelle forme à tout le Nord.

Mais de quoi m'avisé-je de politiquer"? C'est un reste de goût du métier, J'esrpère, d'ailleurs, que vous me pardonuen^z de songer encore à la Pologne, parce qu'il y a un certain chapeau que j'ai de la j)eine à perdre de vue. Je ne sais si vous aurez appris que le roi a bien voulu permettre à mon frère de solliciter la confirmation de cette grâce , et qu'en conséquence il a envoyé son petit aml)assadeur à Varsovie. Nous ignorons le succès de cette importante négociation : nous avons la justice pour nous mais c'est un faible avocat dans tout pays.

Je ne vous dirai rien de mon voya(;e sur les côtes ; je n'y ai rien vu que d'arHi;;eant poiu- une àme française et patrioti(jue ; ce détail ne pourrait que vous ennuver : mais ce sera avec plaisir que je vous ferai le tableau d(; l'île de Pœ , qui a l'air d'être un pays d'une autre domination. Pendant que la France se dépeuple presque partout, et que les campagnes y deviennent incultes et désertes, ce petit pays augmente, à vue d'œil , d'habitants ; il n'y a pas grand comme la main de terrain qui n'y soit cultivé : tout le monde y est riche et content , il n'y a ni taille ni commis , et, pour comble de bonheur , elle est gouvernée par le plus aimable et le plus respectable des honnnes ; il V est adoré ; il est le jnge , le père , en vérité le souverain de l'Ile : il est obéi sans examen sur tout ce qu'il ordonne; enfin c'est un pays de délices , et où j'ai passé , ainsi que madame de Broglie , une journée avec la plus grande satisfaction. Le chevalier d'Aulan nous a reçus cent fois mieux que nous ne le méritions , si ce n'est par l'empressement que nous avions de l'aller voir. Nous avons beaucoup parlé de vous , pour que rien ne manquât à notre connnune satisfaction. L'ab])é porteur de cette lettre, et qui a été de notre voyage, vous fera un plus long détail , et il me promet de ne pas ou1)lier de vous présenter les assurances de la reconnaissance de madame de Broglie et celles de mon tendre et respectueux attachejnent.

Page 1