MADAME LA DUCHESSE DE CHOISEUL A MADAME LA MABQUISE DU DEFEAND
CLanteloup, 23 mai 1765.
Savez-voiLS pourquoi vous vous ennuyez tant , ma chère enfant? C'est justement par la peine que vous prenez d'éviter, de prévoir, de combattre l'ennui. Vivez au jour la journée, prenez le temps comme il vient, profitez de tous les moments, et avec cela vous verrez que vous ne vous ennuierez pas : si les circonstances vous sont contraires, cédez au torrent et ne pi'étendez pas y résister. Si l'on oppose une digue trop failde, en comparaison du volume d'eau qu'elle doit contenir, elle sera brisée; mais ouvrez la digue, l'eau s'écoulera, et la digue ne sera seulement pas endommagée. Croyez-moi, le mal que l'on SB résout à supporter est bientôt passé, et il n'en reste rien
après lui : surtout évite/, le malheur, toujours dupe et supei*flu, (le la crainte. Celui-là n'est pas dans la nature des choses ; il n'est que dans la nôtre, et nous douhlons le mal par l'action rétroactive que nous lui donnons en le craignant. Je ne prétends pas vous dire (pie j'en sois déjà venue au point de suivre exactement la morale que je vous prêche; mais en vérité, à force de réflexion, et j'ose dire de couraf^^e, je suis bien près de la mettre en pratique. Avec un cœiu' chaud, (pii a besoin d'ahment, une ima{;ination vive, ([ui a besoin de pâture, j'étais plus disposée aux malheurs et à l'ennui que personne : cependant je suis heureuse, et je ne m'ennuie pas. Jugez de là, ma chère enfant, qu'il vous est possible aussi d'être heureuse, et soyez-le, je vous en prie. Je vous l'ai déjà dit, j'ai vieilli avant le temps; mais comme mon expérience m'est heureusement venue dans la force de l'à{}e, il me donne le tenq)s et le ressort de la mettre à proiit, et par conséquent mes conseils à cet ('■fjard ne sont pas à dédaigner.
•le m'aperçois, ma chère enfant, que je a'ous dis des choses hien connnunes ; mais accoutume/.-vous à les supporter, 1" parce ({ue je ne suis j)as en état de vous en dire d'autres; 2" parce «pi'en morale elles sont toujours les plus vraies, parce qu'elles liennent à la nature. Après avoir bien exercé son es])rit, le philosophe le plus éclairé sera obliffé d'en revenir, à cet égaid, à l'axiome du plus grand sot, de même qu'il partage avec lui l'air (ju'il respire, de même qu'il pcjssède en conmiuu avec b-s derniers des hommes le besoin et les facultés naturelles. Les préjugés se multiplient, les arts s'accroissent, les sciences s'approfondissent ; mais la morale est toujours la même, parce que la nature ne change pas; elle e>t toujours réduite à ces deux points : être juste pour être bon. être sage pour être heureux. Saadi, poète persan, dit que la sagesse est de jouir, la honte de l'aire jouir : j'y ajoute la justice.
Je vois que vous ne croyez pa> trop au tableau <pie je vous ai fait de la vie «pie je mène ici. Vous v<)us trompez si vom> <•! oyez (pi' elle est occupée : elle n'est (pie remplie, et cela vaut bien mieux, mais si bien renq)!ie, (pie je n'ai pas le tenq)s de lire, et rpi'à peine ai-je celui d'écrire à mes amis. Mes ouvrage> (I nu's ouvriers sont les seules choses qui m'anmsent véritablcnierit: mais vfjus sentez bien (pie ce ne [)eut être ni tou-- Ic^ jours ni toute la journée. J'y ai cependant des intérêts tres-pres- >ants ; mon agrément, ma commodité, et l'amour-projire de I. 21
bien faire. D'ailleurs ma vie est la plus uniforme possible; mais de cette uniformité même naissent une infinité de petites variétés qui tiennent à sa nature, qui ne coûtent pas de peine à arranger, ni de fatigue pour en jouir, et qui n'en sont que plus douces. Enfin, si nos plaisirs ne sont pas {grands, du moins nos peines sont légères. .Je suis bien et très-bien, et si bien que ie m'abomierais à être toujours connue cela : ce f[ui prouve que je n'ai pas encore acqui» le dernier période de ma pbilosopbie, car elle devrait me rendre tous les lieux et tous les (peines de vie égaux.
.Je suis bien fàcbée de la mort de ce pauvre Glairault , pour lui que je connaissais un peu, et surtout pour vous qui l'aimiez. Hélas ! je n'ai pas de remèdes à vous donner contre les peines du cœur, et, si j'en avais, je vous les refuserais. Conservez vos facultés sensitives, c'est la source de tous les plaisirs, et un seul plaisir dédommajfe de bien des peines; mais il en faut savoir jouir : le seul art est de s'v livrer entièrement.
.l'ai écrit à M. deChoiseul pour monsieur votre neveu. Je suis étonnée que vous n avez pas entendu parler de lui; mais je vous prie, ma chère enfant, rejetez toutes ses fautes sur le manque de temps, et non sur le manque de sentiments, et croyez que (uiand on vous aime une fois, il faut vous aimer toute la vie.