‹ Correspondance complète de la marquise Du Deffand avec ses amisChapitre 39 sur 52 · MADAME I.A MARQUISE DU DEFFAND A MADAME LA DUCHESSE DK CHOISEUL · texte numérisé non relu

MADAME I.A MARQUISE DU DEFFAND A MADAME LA DUCHESSE DK CHOISEUL

Paris, 2(5 mal 1765.

Prenez-vous-en à vous-même, cbère grand'maman, si vous êtes importunée de mes lettres. Gomment pourriez-vous croire qu'il fût possible de ne pas répondre à celle que je viens de recevoir? Il n'v aurait qu'un seul sentiment qui poui'rait m'en tlétourner, celui de la vanité ; mais elle ne se fait point entendre quand la distance est infinie, ^on, je le dis avec vérité, et je vous demande pardon de vous le dire à vous-même : je suis étonnée, émerveillée de la profondeur et de la solidité de votre esprit, de la force de votre imagination et de la justesse de vos sentiments. On ne vous croit que vingt-sept ans, et moi je vous en crois deux mille. C'est vous qui avez enseigné tous les philosophes qui ont jamais vécu; ce ne sont les pensées de qui

que ce soit que vous rendez : tout est neuf, tout est origfinal en vous; et quoique votre métaphysique soit des plus profondes, soit des plus sublimes et des plus subtiles , vous ne dites que ce que vous sentez : c'est votre cœur qui vous a tout appris, et qui, étant secondé par les lumières de votre esprit, vous a ac(juis autant d'expérience qu'en aurait pu avoir Mathusalem, s il avait eu tous les talents et tous les avanta^jes que vous avez reçus de la nature. Ah! mon Dieu, mon Dieu! j)our qui le bonheur serait-il fait, s'il ne l'était pas pour vous? Mais qu'estce qui est di(;ne de vous? (|u' est-ce qui peut sentir tout ce que vous valez? Voilà où je me laisse aller à l'or^ffueil. J(> m'imagine que c'est moi, chère .'jrand'maman ; mais je vous avoue en même temps que je rougirais pour vous, si vous n'aviez qu'une telle admiratrice : aussi cela n'est-il pas. La voix publique est la réunion de tous les suffrages particuliers : l'impression générale que fait le mérite vaut mieux qu'une a})probation accordée et fondée sur l'examen.

Je lis, depuis un mois, tous les jours deux chapitres de M. Nicole. Je le trouvais un bon raisonneur, il me faisait quelque bien; mais je le laisse là, je ne veux plus lire que votre lettre : vous ne sauriez vous imaginer, chère grand' maman, quel calme elle a mis dans mon âme. Je vous crois réellement ma grand'maman, votre àme est certainement la grand'mère de la mienne : je ne suis qu'une enfant vis-à-vis de vous, mais une enfant assez bien née pour sentir la vérité et l'excellence de vos réflexions et de vos préceptes. Vous ne vous ennuyez donc point, chère grand'maman? et je le crois, puisque vous le dites. Votre vie n'est point occupée, mais elle est remplie. Permettezmoi de vous dire ce que je pense : c'est que si elle n'était pas occupée, elle ne serait pas remplie. Vous avez bien de l'expérience , mais il vous en manque ime que j'espère que vous n'aurez jamais : c'est la privation du sentiment, avec la douleur de ne s'en pouvoir passer. L'explication de ceci serait longue et difficile, vous eu pourriez être fatiguée et ennuvée : il vaut mieux que vous n'ayez jamais l'idée d'un tel état.

Vous êtes bien bonne, chère grand'maman, d'avoir parlé de moi à M. de Choiseul. Dans le moment que vous en preniez la peine, il m'écrivait une lettre très-honnête pour s'excuser de n'avoir rien fait pour mon neveu, il ne lui a fait aucune injustice, et je ne suis pas certainement en droit de me plaindre; mais je lui tlevrai toute ma vie une reconnaissance iuHnie. Peut-

:î24 C0RRESP0>'DAN(:1': COMPLETE

être aurai-jc riionneur dv le voir demain. Je vais souper à Versailles, cl j'ai bien du re{;ret de ce que je ne vous y trouverai pas.

Vous ne me parlez ni de votre santé ni de votre retour, •l'espère (jue l'une est bonne; je voudrais cpio l'autre fut prompt.

MAIIAMF. I.A I)C f;HKSSK DE OHOISKlf, A MADAMK LA MARQUISE DU DEFFANU.

Mai 1765.

.Te suis en elt'et, ma eiiere entant, la plus solitaire des {ji'and'mamans ; mais pourquoi étes-vous la plus triste des petitesfilles? Cela m'atHi{jerait fort, et ajouterait à ma dénomination de solitaire celle de désolée. On ne doit pas être malheureuse <]uand on est aimable; et être triste, c'est être malheureuse. Vous n'êtes point vieille non {dus , et ne le serez jamais , quoi que vous en disiez : c'est le froid de 1 imagination , la sécheresse de l'esprit et la faiblesse du corj)S qui font la vieillesse. Ah! je sais bien à qui ce portrait conviendrait bien mieux! à celle à qui vous dites : Vous ne .savez pas ce que c'est que d'être l'ieille.

Je n'ai jamais eu de la jeunesse que cette heureuse duperie que l'on m'a sitôt et si inhumainement arrachée; mais ce n'est pas le regret de sa perte qui me fait chercher la solitude. Quoique les connaissances que j'ai acquises ne me dédommagent pas de l'ignorance que j'ai perdue, j'ai assez d'autres dédommagements d'ailleurs pour me trouver aussi heureuse que si j'étais jeune et dupe. Je vis dans l'espérance de l'être encore (dupe s'entend); et ce moment de plaisir vaut bien la peine d'être acheté, et sera toujours autant de pris sur l'ennemi. Mais c'est l'a(>tive et bruvante oisiveté de ma vie journalière r[ui m'oblige à chercher ces moments de repos, aussi nécessaires à mon âme qu'à mon corps. Il v a trois choses dont vous dites que les femmes ne conviennent jamais : l'une d entre elles est de s'ennuyer. Je n'en conviens pas non plus ici : malgré vos soupçons, je vois mes ouvriers, je crois conduire leurs ouvrages. A ma toilette, j'ai cette petite Corbie (jui est laide, mais fraîche connue une pêche, folle connne un jeune chien; qui chante, qui rit, qui joue du clavecin, qui danse, qui saute au

DE MADAME L\ MAr.OUISE DU DEFFA>'D. :i2.î

lieu de marcher, qui ue sait ce qu'elle fait, et fait tout avec grâce, qui ne sait ce qu'elle dit, et dit tout avec esprit, et surtout une naïveté charmante. La nuit je dors, le jour je rêve, et ces plaisirs si doux, si passifs, si bétes, sont précisément ceux qui me conviennent le mieux.

Madame de Maiutenon, quoique femme, avouait qu'elle connaissait leimui, et disait que rien ne mettait au-dessus de ce mal redoutable; c'est que madame de Maintenon ne connaissait ni vous ni vos lettres, elles seules suffiraient pour charmer l'ennui de ma solitude; ainsi, ma chère enfant, cette citation n'était pas la transition la plus heureuse que vous puissiez trouver pour terminer votre épître.

J'ai trouvé ici la suite de mon rêve. Il y a dans ma chambre une tapisserie qui est reployée par le haut, et dont le rempli ne laisse passer que le bas des corps dont je vous ai laissé les bustes à consulter : il est vrai que mes bustes étaient d'hommes faits et que mes corps sont d'enfants; mais votre lumineuse explication (à laquelle je crois) m'a donné une si haute opinion de vos talents, que je ne doute pas que a^ous ne trouviez le moyen de me recoudre ces corps à ces têtes, connue s'ils étaient faits l'un pour l'autre.

Voilà bien du bavardage et de T enfantillage, ma chère enfant; ce qui est plus sérieux et moins fantastique, ce sont mes .tendres sentiments pour vous: sovcz sûre ((u'ils no s'évanouiront pas comme l'erreur d'un songe.

LEïXrxE 188.

M. DE VOLTAIHK A MA])AM1 LA MARQl ISI. DU DEFFANl».

16 octobre (1765).

J'ai vu, madame, votre Ecossais' qui aurait droit d'être fieicomme un Ecossais , si on pouvait être fier en proportion de ses connaissances et de son mérite. Il m'a dit que malgré la mélancolie dont vous me parlez, vous conservez une imagination charmante dans la société. Il n'v a point de dédommagements pour les deux veux; mais il v a de grandes consolations.

1 James Mai-Donalcl, liaronnet, mort à Fiascati, en Italie, le 26 juillet 1766, âgé d'environ vinjjt-quatre ans. Voir sur ce savant, mélancolique et aimaMe jiHine homme, emporté par une mort précoce, la Correspondance dp Grimw , 1'"'' septcmbie 1766. (L.)

326 CORRESPONDANCE CO^IPLETE

Voici J)ientùf le temps où je vais perdre la vue; mes détestables fluxions me reprennent dans l'automne et l'hiver; je suis pi'éci- ^ément comme Pollux , qui ne voyait le jour que six mois de l'année.

Nous avons beaucou|i parlé de vous et de M. le président Hénault. Vous savez bien que je m'intéresserai tendrement à vous et à l'autre jusqu'au dernier moment de ma vie. Il me mande par sa dernière lettre que tout doit finir. Rien n'est plus vrai; tous les êtres animés ne sont nés qu'à cette condition ; mais il faut bien se souvenir que Gicéron , qui était premier président du parlement de Rome, dit souvent dans ses lettres, et quelquefois même au Sénat romain, que la mort n'est que la fin des douleurs. César, (jui a conquis et (jouverné votre pavs de Wclcbes, pensait de même, et ces deux messieurs valaient bien le père Elisée'.

En attendant, il faut s'amuser. Madame de Florian, ma nièce, vous fera tenir avec celte lettre quelques touilles imprimées*, que j'ai trouvées chez un curieux. Il y a une lettre sur mademoiselle de Lenclos, écrite à un ministre huguenot, qui pourra vous égaver (juelques minutes. Il y a quelques chapitres métaphysiques ([ui pourront vous ennuyer, et d'autres où Ton ne dit que des choses que vous savez et que vous dites beaucoiq) mieux.

J'y joins un autre ouvrage qu'on appelle \e Dictionnaire philosophique. Des méchants me l'ont imputé; c'est une calomnie atroce dont je vous demande justice. Je suis fâché qu un livre ^si dangereux soit si commode pour le lecteur; on l'ouvre et on le ferme sans déranger les idées. Les chapitres sont variés comme ceux de Montaigne, et ne sont pas si longs.

On m'assure que cette édition-ci est plus ample et plus insolente que toutes les autres. Je ne l'ai pas vue, vous en jugerez : ■et je la condamne s'il y a du mal.

Je vous dirai cependant, à ma honte, que j aime assez en général tous les petits chapitres qui ne fatiguent point l'esprit. Je vais faire chercber encore une Pucelle pour vous amuser;

1 Jenn-Fraiiçois Copel, connu sous le nom de père Elisée, carme prédicateur, dumi-Bossuet, fort goûté des dévotes de la haute société, et même des lettrés autres que d'Alembert et Voltaire. ISé a Besançon en 1726, il mourut à Pontarlier en 1783. Ses sermons ont été imprimés. (L.)

2 C'était le tome III des Nouveaux mélanges contenant le morceau sur Mademoiselle de Lenclos. (V. OEuvres,éd. Beucbot, t. XXXIX, p. 101.) (L.)

mais je cloute que j'aie le temps de la trouver avant le déj)art de madame de Florian. On trouve rarement des pucelles chez ces marauds de hufjuenots de Genève.

Je ne sors jamais de chez moi, et je m'en trouve bien : on a tous ses moments à soi, et la vie est si courte, qu'il n'en faut pas perdre un quart d'heure.

Je suis fâché que vous preniez en aversion nos pauvres philosophes. Si vous croyez qu'ils marchent un peu sur mes traces, je vous prie de ne pas hatti'e ma livrée.

Je sais toute l'histoire de la petite vérole de madame la duchesse de Boufflers. S'il était vrai qu'elle eût été en effet bien inoculée, et qu elle eût eu la petite vérole naturelle après l'artificielle, cela serait triste pour elle' ; mais ce serait un exemj)le unique entre vin/;t mille; et les exceptions rares n'ôtent rien à la force des lois (jénérales.

Je n étais pas instruit de la maladie de madame la maréchale de Luxembourg. Elle n'a point répondu à une lettre qui méritait assurément une réponse, mais je m'intéresserai toujours à elle comme si elle répondait.

Adieu , madame ; je vous aimerai toujours sans la j)lus léj^ère diminution. Je souhaite que vous sovez la moins malheureuse <{u on puisse être sur ce ridicule petit .<;lobe.

MADAMi; l-A MARQIISK DU DEl'FAND A M. DK AOLTAIRE.

Paris, samedi 26 octobre 1765.

M. de Florian a pris la peine de m'apporter lui-même le j)a([uet dont vous l'aviez charjjé. Je ne puis exprimer le plaisir que j'ai eu; mais comme il est écrit que je ne saurais avoir de joie parfaite, il se trouve qu il manque à la lettre sur mademoiselle de Lenclos depuis la \y^i{^c 12jns(ju'à la pa.;;(' Gl inclusivement. Vovezquel malheur! Si vous ne léparez pas cet accident, je serai au désespoir. J'ai fait cent mille (Questions à M. de Florian, mais j'en ai beaucoup encore à lui faire; j'ai ol)tenu de lui et de madame votre nièce qu'ils souperont jeudi chez moi; j'ai déjà riionneur de coimaitre un peu madame de Florian;

' \'oii la lettre du docteur Gatli, iinpiiince dans la Gazette iittéiuin- du le"" septembre 1765, et contenant l'bistoire de l'inoculaiioii de madame de Boufflers. (Beuchot.)

;52S COIUlESPONDANCr. COMPF.ETE

i'eiitrorai dans les ])ln.s jjTaiuls dotails avec elle; je veux savoii lout ce que vous laites; c est etn; en quelque sorte avec se> amis que de j)Ouvoii les suivre eu idée. Je ne sors point d'étonneiiieut de tout ce f[uc je sais de vous; vous renversez toutes uies opinions siu' la philosopliie. J'avais cru, jusr|u'à présent, qu'elle consistait à détruire toutes les j)assions, vous me faites penser aujourd'hui qu'il faut les avoir toutes, et <ju'il ne s'ajjil (|iie de bien choisir leurs ohjets. Vous êtes un être Itien sin(;ulier et tel cpi'il n'y en a jamais eu de semhlahle. Je me rappelle le temps de notre j)remicre connaissance, dont il v a en vérité près de cinquante ans. Tout ce que vous ave/ fait, tout ce que vous avez vu, tout ce qui vous est arrivé, ferait une vie assez remplie poin- deux ou trois cents hommes.

Vous me priez de ne point attaquer votre livrée; je serais l)icn fâchée de n'avoir rien à démêler avec elle; elle a tous le> altrihuts de celle des grands seifjneurs; elle me fait souvent souvenir d'une chanson que madame la duchesse du Maine avait faite sur un intendant de M. le duc du Plaine, qui dan> ses audiences affectait toutes les manières de son maitre. Cette chanson finissait ainsi :

" Ciinciin (lit, connaissait liiian, la laiidonilaine, cti-. » Voilà Monseigneur travesti^ Jiiiiiii , ete. n

J'étais bien j)ersuadée que vous seriez content du chevaliei- .Macdonald. Il m éci'it qu'il est émerveillé de vous. Vous ne me dites rien de M. Craufurd'; est-ce que vous ne lui trouvez pas bien de l'esprit? 11 a une santé déplorable et fjui m'inquiète ; je l'ainje beaucoup, et c'est un de vos plus jjrands aihnirateurs. J ai été fort aise de ce que vous m'avez écrit sur le président; il V a été extrêmement sensible. Sa santé est très-l)onne; il voit pour moi, j'entends poiu' lui, et nous traînons notre mis('rablc vieillesse, tandis ({ue la vôtre paraît vous soutenir.

Adieu, monsieur : envovcz-moi ce (jui me manque sur la lettre de mademoiselle de Lenclos. Soyez persuadé que je rulaisserai prendre aucune copie de vos lettres, mon secrétaire est de la plus exacte fidélité. Ecrivez-moi le plus souvent que vous ])Ourrez. Je voudrais devoir vos soins à votre amitié; que je les doive du moins à vos vertus.

1 Le mènic dont il est souvent |)arié dans les lettres à .M. \Val|ioic. (lo// notre Introduction.') iiion inun est écrit tum- à tour (aaw foil et (aanlurd. (I..)

DE M ADAM F, LA MAHOCfiSE DU DKri- AND. :5Î0

I.K CHEVALIKU MACUONAI.Ii A MADAIVIIC LA MARQVISl. 1>1 DKFFAN'U.

Geni'vc, 16 oc lobrc 176.").

Je suis arrivé ici. iiiadiimo, diiiiaiichc dernier, après avoir fait un séjour de ciii(| jours à J.,yon. Le lendemain de mon arrivéï.'. j'ai eu riionneur de remettre votre lettre à M. de Voltaire, qui ma |)aru enchanté d'avoir de vos nouvelles , et qui m'a tort bien reçu en consétjuence : elle lavait mis, je crois, en meilleure humeur qu'à son ordinaire; car il est impossible d'être plus agréable, ni d"a\oir plus d'esprit et de f;ràces qu'il n'en a eu toute la journée. .1 v ai retourné une lois depuis, et je compti' V faire encore une visite avant lundi prochain f|ue jai Hxé mon départ. Je serais retourné en Anjjleterre sans avoir eu l'idée de ce {jenre d'esprit qui est particulier à la nation française, si je n'avais pas été à Fernev et à Saint-Joseph. Je n'ai pas moin,-^ goûté la société de Voltaire pour avoir beaucoup vécu avec vous; car cela m'avait mis en train de m'y plaire plus ([ue je n'aurais fait si j'y étais arrivé tout brut. On ap[)rend aiq)res de vous à goûter le parfait; mais on devient plus ditHcile sur le médiocre.

Il a paru ici, depuis peu, une suite de petites brochures d<" Voltaire sur les miracles, sur lesquels il fait des questions à un théologien, sous le nom d un proposant. 11 s'est trouvé ici, par hasard, un certain M. iSeedham, Anjjlais, prêtre catholique, qui s'est avisé d'v réj)ondre avec chaleur. Voltaire a fondu sur ce pauvre homme, et s'est amusé à le déchirer dans une demi-douzaine de lettres, etc. Le recueil n'est curieux qu'autant <(u'il montre l'acharnement d un vieux anlechri>t à la sotie bigoterie d'un prêtre persuadé. Ce Needham est d'ailleurs le meilleui homme du monde; mais j'aurais voulu, pour lui et pour \ oltaire, qu'il ne se fût pas mêlé de nous faire croire aux miracles.

Je me plais assez ici; car madame la duchesse d'Lnville a bien voulu me donner un logement chez elle, «pii me met à portée de voir tous les {jens de mérite ici, et il parait (ju'il y en a plusieurs. Je ne serais pas pourtant fort tt;nté d y i'e>ter lonj;temps, et en tout cas la saison presse pour |)asser les Alpes. Pourrai-je espérer que vous me donniez de vos nouvelles quand je serai en Italie? J'aurai l'honneur de vous écrire de ce pays-là; mais, pour ([ue vous sachiez mon adresse d'avance, permettez-

moi de vous dire que c'est clioz ^FM. Jonas, négociauts à Turin.

Voulez-vous bien avoir la honte de dire à CraAvfurd que M. de Voltaire parle toujours de lui avec le plus jjrand intérêt, et que je me suis fait valoir auprès de lui en lui disant que j'avais une amitié véritable pour Cra^vfurd. Il est très-fàché d'apprendre le mauvais état de sa santé.

Les tracasseries intérieures de la république <le Genève ne peuvent pas vous intéresser, et je crois qu'il vous est assez éfjal que le peuple ou le ma{;nifir|ue Conseil ait le dessus. Puis<pie les nouv(dles d'ici roulent sur cette matière, si peu amusante ailleurs, permettez que je me dispense de vous ennuver en vous parlant de ce qui doit vous être indifférent, et de vous assurer de ce qui ne l'est pas, de mon estime et de mon attachement inviolables.

Je me souviens que vous n'avez pas voulu que je vous parlasse d'honneur. Je pourrai au moins vous dire que c'est avec un plaisir infini que je suis et serai toujours, madame, votre, etc.

MADAMK LA MAUQMSE DU DKFFAND AU CHEVAI.IKI! MACDOXALD.

Paris , 27 octobre 17G5.

J'étais fort inquiète, monsieur, de ne point recevoir de vos nouvelles. Je comptais les jours depuis celui de votre départ, et il me semblait (tant ma confiance en votre amitié est grande) que vous ne pouviez pas être si lonjjtemps sans me donner de vos nouvelles, à moins que vous ne fussiez malade. Je reçus hier votre lettre du 22. Je noserais vous dire tout le plaisir qu'elle m'a fait, vous croiriez peut-être que l'amour-propre y a trop de part, et que je prends trop au pied de la lettre tout ce (pie vous me dites de flatteur et d'obligeant : j'ai trop d'opinion de votre discernement pour me laisser aller à cette pensée. Si j'ai mérité de vous que vous ayez de moi quelque bonne opinion, c'est par les sentiments d'estime et d'attachement que vous avez comui m'avoir inspirés.

Voltaire m'écrit ces propres termes : « J'ai vu votre Ecossais, " qui aurait droit d'être fier comme un Ecossais, si on pouvait » être fier en proportion de ses connaissances et de son mérite. » Il ajoute à toutes les choses obligeantes que vous avez bien voulu dire de moi : je vous regrette bien sincèi'cment, monsieur le che-

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valier, et je ne me console point de ce que nous avons différente patrie. liien peu de cliose m'attache aujourd'hui à lu mienne : elle peut avoir des agréments dans la jeunesse, mais elle n'est pas honne pour y vieillir. Je n'en veux cependant pas dire de mal : c'est un des grands défauts de la vieillesse, que d'être mécontente de tout.

Je suis fort inquiète de }.i. Cra^vfurd. Depuis huit jours il est fort malade de la dvssenterie, il a été traité jusqu'à présent par deux médecins anglais : il doit voir aujourd'hui Bouvart. Je serais très-aflli(;ée s'il lui arrivait malheur. >I. Walpole ne se porte pas trop hieii. Je crois qu'il avait la goutte à votre départ : il n'est pas encore sorti de])uis ce temps-là. .Madame de Luxembourg est toujours dans le même état. Le président va assez bien, et la première fois que vous m'écrirez, vous me ferez plaisir de me dire un mot pour lui : il sera sensible à votre souvenir et aux marques de votre estime. Revenons à\ oitaire.

Il m'a envové une nouvelle édition Au. Dictionnaire philosophique, une lettre sur mademoiselle de Lenclos et d'autres petites brochures. C'est un AL de Florian, mari de sa nièce, et que vous avez vu chez lui, qui m'a apporté ce paquet. Il me paraît qu'il a été charmé de vos conversations avec Voltaire, et je juge, par tout ce qu'il m'a dit, ([ue vous avez fait toute l'impression à laquelle je m'attendais, et que vous avez été bien jugé. Voltaire ne me parle point de sa lettre sur les miracles. Je comprends, par ce que vous m'en dites, que ce n'est pas son plus bel ouvrage. Je viens de lui écrire que vous avez été émerveillé de lui. S'il voyait connue vous écrivez en français, il serait encore })lus émerveillé de vous. Vous prouvez que pour ceux qui pensent il n'v a point de langues étrangères. Je serai charmée, si vous voulez établir entre nous une correspondance suivie et exacte : le marché n'est bon (jue })Our moi; mais vous êtes assez généreux pour ne pas consulter votre intérêt. Je sens que je n'ai point encore la facilité et l'aisance en vous écrivant que j'aurai parla suite, et peut-être mes lettres deviendront moins ennuveuses que ne l'est celle d'aujourd'hui; plus les vôtres seront né(;ligées, plus elles me mettront à mon aise : j'aurai du plaisir d'écrire à mon ami, et j'aurais de la crainte d'écrire à un honmie d'esprit. Ce serait un grand ridicule à moi d'avoir des prétentions, aussi en suis-je bien loin; mais je voudrais ne pas me soigner, et être aussi décousue dans mes lettres que je le suis dans la conversation.

332 CORRESPONDANCE GOMPr.KTK

Ne me donnez plus jamais aucinie louanjje : mal{;ié qu'on en ait, elles (ont une sorte fV impression nuisible : elles font penser à soi, arrêtent le premier mouvement, et l'on est moins naturelle. Si vous m'aimez un peu, vous ne sauriez trop me le dire; c'est un baume pour mon àme, qui est fort menacée de dessèchement. Mandez-moi aussi tout ce que vous faites, tout ce qur A'ous voyez : j'aimerais fort imc espèce de journal. Personne ne voit que mieux vous : je n oserais dire personne ne juge mieu\ que vous, vous m'avez ôté le pouvoir de le dire. Personne, monsieur le chevalier, ne vous aime plus que je vous aime : que ce soit mon mérite auprès de vous, je n'en ambitionne point d'autn;. Adieu.

LE ï TUE 192.

3IAI)\MK LA .MAUgilSL DV DEXFAXD A M. I)i; VOLTAini:.

28 décembre 1765.

La lettre que je vous envoie' m'a bien étonnée; j'imagine ([u'elle vous fera le même effet. Le stvle, la justesse, le goût, tout cela fait-il deviner un octogénaire? Ln homme de trente ans écrirait-il avec plus de force, d'élégance et de délicatesse? La première partie surtout m'a charmée ; la dernière sent un peu plus l'âge mûr, j'en conviens. Mais, monsieur de Voltaire, amani déclaré de la vérité, dites-moi de bonne foi, l'avez-vous trouvée? Vous combattez et détruisez toutes les erreurs ; mais que mettezvous à leur place? Existe-t-il quelque chose de réel? Tout n'est-ii pas illusion? Fontenelle a dit : Il est des hochets pour toul âge. Il me semble que j'ai sur cela les plus belles pensées dn monde; mais je deviendrais ridicule à montrer au doigt, si je faisais la j)lhlosophe avec vous ; il vous sciait trop aisé de nn' confondre et de m'ùter toute réj)lique. Je me souviens que dans ma jeunesse, étant au couvent, madame de Luvnes m'envoya le père Massillon; mon génie trembla devant le sien : ce ne fui pas à la force de ses raisons que je me soumis, mais à l'importance du raisonneur. Tous discours sur certaine matière me paraissent inutiles ; le peuple ne les entend j)oint, la jeunesse

' Une lettre du président Hénault, dont le stylo et le {[oi'it méritent lélogr que madame du Deffand en fait, mais qu'il faut admirer surtout pom- les excellents principes qu'on y trouve ; ce qui a déterminé réditciu- à la donner ici. (A. N.)

DE MADAME LA MAROIISE DT DPIMA.ND. :y,i:]

ne s'ea soucie guère, les {jetis d'esprit n'en ont pas besoin, et peut-on se soucier d'éclairer les sots? Que chacun pense et vive à sa {juise, et laissons chacun voir par ses lunettes. Ne nous flattons jamai-. d'établir la tolérance; les ])ersécutés la prêcheront toujours, et s'ils cessaient de l'être, ils ne l'exerceraienl pas. Quelque opinion qu'aient les hommes, ils \ veulent soumettre tout le monde.

Tout ce que vous écrivez a un < harme «pii sc'duit et entraine; mais je rejjrette toujours de vous voir occupé de certains sujets que je voudrais (pi'on respectât assez poui- n'en jamais parler, et même pour n'v jamais penser.

Savez-vous que Jean-Jacques est ici? M. Hume lui a ménagé un établissement en Angleterre, il doit 1 v conduire ces jours-ci. [*lusieurs personnes s'empressent à lui rendre des soins et à l'honorer, dans l'espérance de participer vm peu à sa célébrité. Pour moi (|ui n'ai point d'andjition, je me borne à avoir quelques-uns de ses livres sur mes tablettes, dont il v a une partie que je n'ai point lue, et une autre que je ne relirai jamais. Je vous envoie une plaisanterie d'un de mes amis ' ; je vous le nommerai s'il v consent; je lui en demanderai la p(M'missiou avant que de fermer cette lettre.

Adieu, monsieur; votre amitié, votre correspondance, voilà ce qui m'attache le plus à la vie : c'est le seul jilaisir cpii me reste.

' La Itîttre de M. Waljiole à .1. .1. Rousseau, au nom du roi <Ic Prus,<e. Voici cette lettre puldiée dan.s le Journal de l'Empire du 5 février 18J 2. (A. ^. i

«Mon cher .leaii-Jacques, vous avez renoncé à Genève votre p.itrie : vous n vous êtes fait chasser de la Suisse, pays tant vanté par vos écrits; la 1"" ranci' " vous a décrété : venez cliez moi; j'aduiire vos talents, je in'aniuse de vos » rêveries, qui (soit dit en jiassant) vous occupent trop et trop longtemps. Il » faut à la Hn être sage et heureux; vous avez assez fait j)ar]er <le vous par vos « singularités i)eu convenables à un véritalile grand honune; démontrez à vos » ennemis que vous pouvez avoir quelquefois le sens conunun ; c<>la les fàcher.i n sans vous faire tort. Je vous veux ilu hieu, et je vous en ferai si vous \r 1 trouvez bon; mais si vous vous obstinez à rejeter mon secours, atteudezn VOUS que je ne le dirai à personne. Si vous persistez à vous creuser l'esprii » i)Our trouver de nouveaux malheurs, clioisissez-les tels que vous voudrez; jr » suis roi, je puis vous eu procurer au gié de vos souhaits; et ce qui sùrenu;ul •1 ne vous arrivera pas, vis-à-vis de vos ennemis, je cesserai de vous jiersécuti'i " quand vou". ci'sscrez de mettre votre gloire à l'être.

» Votre bon ami J'UKUKnic. -

M. LE PKÉSIDENT HÉNAl LT A M. DE VOLTAIRE.

28 décembre 1765.

Je ne saurais me faire un mérite, mon clier confrère, de vous avoir admiré dans le premier moment '. Ce premier moment a eu un éclat qui n'a fait qu' au{jm enter ; et chargé d'une grande réputation, vous l'avez soutenue. Digne de vos modèles, vous les avez souvent égalés ; plein de ressources , vous ne vous êtes jamais ressemblé. Vous n'avez point passé par les mêmes filières dont Racine ne s'est point assez garanti ; ce ne sont plus des parties carrées que l'on retrouve trop souvent. Si vous en exceptez Mithridate, Iphigt-nic, Britanniciis et Atlialie , il v a toujours deux maîtresses et deux rivaux. A Dieu ne plaise que j'attaque cet homme immortel, que j'admire bien sincèrement, et qui vous a formé quelquefois à la vérité , comme Pelée fut le père d'Achille! Notre théâtre ne se soutient plus que par vous, jusqu'à ce que vous deveniez ancien à votre tour, et que (s'il est possible) vous avez un successeur.

J'ajoute à cela que vous v avez joint le secret d'être heureux, et de vous procurer la vieillesse la plus honorable ; ce qui prouve la vraie philosophie. Chacun de vos ouvrages a conservé votre cachet, et la dernière fois que j'allai à la Comédie, je pensai me trouver mal au moment où mademoiselle Clairon se jette aux pieds de Tancrède. A'^ous n'avez besoin que des passions des hommes pour intéresser : voilà la vraie tragédie, et tout le merveilleux n'est qu'indigence. Enfin, un de vos derniers ouvrages est votre Corneille. Ah! mon Dieu! loin de le dégrader, vous y avez démêlé des finesses qui avaient échappé, et vous avez fait connaître que sa hauteur ne lui faisait pas dédaigner la délicatesse des passions.

Par rapport à d'autres ouvrages sans nom d'auteur, je n'en dirai qu'ini mot. C'est à AI. l'abbé Basin que je m'adresse : Dieu veuille avoir son âme! Chanoine de Saint-Honoré, je crains que le corps du cardinal Dubois qui v repose ne lui ait porté malheur, et que son àme ne revienne autour de son corps j)Our infecter le voisinage. Qu'a-t-il voulu, ce M. Basin? On n'écrit que pour instruire ou pour amuser, pour 1 utile ou pour l'agréable. J'ouvre son livre, je n'v vois que la solitude ou le

' Ln première représentation d Acielaùlc du Giiesclin. (A. N.)

désespoir. S il avait lu Zaïre, il aurait trouvé ce beau vers :

Tu 11 V peux faire tm pas sans i-eiicontrer ton Dieu.

Je ne suis point théologien , ainsi je ne m'aviserai pas de lui répondre; mais je suis homme, et je m'intéresse à l'humanité. Je trouve, je vous l'avoue, une barliarie insigne dans ces sortes d'ouvrafjes. Que lui a tait ce malheureux qui vient de perdre son bien, dont la femme vertueuse vient de mourir, suivie d'un fds unique qui donnait les plus grandes espérances? Que va-t-il devenir? Il avait le secolu^s de la religion, il pouvait se sauver dans les bras de l'espérance, et attendre de la l*rovidence, qui avait permis ce concours de malheurs pour éprouver sa constance, de l'en dédommager parle bonheur à venir. Point du tout, M. l'abbé Basin lui ravit cette ressource, et lui ordonne d'aller se noyer, car il n'a pas d'autre chose à faire. Que lui ont fait ce mari trahi par sa femme, cette fille devenue libertine, ces valets devenus voleurs? Rien ne les arrête plus; la religion est détruite ; elle seule tenait bon contre les passions, elle seule avait droit d'aller jusqu'à leur cœur, où les lois ne peuvent atteindre; c'est fait de tous les devoirs de la société, de l'harmonie de l'univers : M. Rasin n'y laisse que des brigands. Ah! du moins la religion des j)aïens avait-elle des ressources. Pandore nous avait laissé une boîte au fond de laquelle était l'espérance; elle était cachée sous tous les maux, comme si elle était réservée pour en être la réparation ; et nous autrtvs , plus barbares mille fois, nous anéantissons tout; nous n'avons conservé que les malheurs; nous détruisons toute spiritualité; l'univers n'est plus qu'une matière insensible foruiée par le hasard ; rien ne nous parle, tout est sourd, nous ne sommes plus environnés que de débris!... Ah! quel triste spectacle! c'est la Méduse des poètes qui change tout en rocher. Je me sauve de cette horreur dans la Henriade , dans Brulus , etc. Adieu, mon cher confrère ; Dieu vous fasse la gi'âce de couronner tous les dons dont il vous a condilé par une véritable gloire qui n'aura point de fin ! Pardonnez-moi d'être raisonnable et recevez ce dernier gage de mon amitié. Avouez que j'ai bien de l'obligation à madame du Deffand ; sans elle vous m'auriez tout à fait oublié : c'est elle dont l'amitié entretient une certaine habitude à laquelle vous n'oserez vous refuser, tandis (|u'elle et moi ne cessons de vous publier, et qu'elle n'a de mérite au-dessus de moi que celui de vous faire [)his dhoimeur.

me CORRESPONDANCE COMPLETE

lIADAMi: TA AlAliQII.SF. HL OFKIAXD A M. l>ï: VOLTAIRE.

Paris, 14 janvier 1766.

Je n'ai ni votre ériuiitiou, ni vos linnières, mais mes opinions n'en sont pas moins conformes aux vôtres. A la vérité, il ne me paraît pas de la dernière importance que tout le monde pense de même. Il serait fort avantageux rjue tous ceux qui /gouvernent, df^puis les rois jusqu'au dernier l)ailli de village, n'eussent pour principe et pour svstèinc que la plus saine morale, elle seule peut rendre les hommes heureux et tolérants. Mais le peuple connait-il la morale? J'entends j)ar le peuple le ])lus grand nombre des hommes. J^a cour en est pleine ainsi que la ville et les chanijvs. Si vous ôte/ à ces sortes de gens leur pi'éjugé, que leur restera-t-il ? C'est leiu* ressource dans leur malheur (et c'est en quoi je voudrais leur rt^ssemhler) ; c'est leur bride et leur frein dans leur conduite, et c'est ce qui doit faire désirer qu'on ne les éclaire pas ; et puis pourrait-on les éclairer? Toute personne qui parvenue à 1 âge de raison n est pas cbo- <juée des absurdités et n'entrevoit pas la vérité, ne se laissera jamais instruire ni persuader. (Ju'est-ceqnelafoi? C'est de croire fermement ce que l'on ne comprend pas. 11 faut laisser le don du ciel à qui il l'a accordé. A'oilà en gros ce que je pense; si je (^ausais avec vous, je me flatte que vous ne penseriez })as que je [)référasse les charlatans aux bons médecins. Je serai toujours l'avie de recevoir de vous dos instructions et des recettes; donnez-m'en contre l'ennui, voilà de (|uoi j'ai besoin. \a\ recherche de la vérité est pour vous la médecine universelle; elle l'est povu' moi aussi, non dans le même sens qu'elle est pour vous; vous crove/, l'avoir trouvée, et moi, je crois qu'elle est introuvable. Vous voulez faire entendre que vous êtes persuadé de certaines opinions que l'on avait avant Moïse, et que lui n'avait point, ou du moins <[u'il n'a pas transmises. De ce que des peuples ont eu cette opinion, en devient-elle plus claire et plus vraisemblal)le? Qu'importe <[u'elle soit vraie? Si elle l'était, serait-ce une consolation? J'en doute fort. Ce n'en serait pas une du moins pour ceux qui croient qu'il n"v a qu'un malhcMu-, celui d'être né.

M. l'abbé Basin est un habile homme; je Thonorc, je le révère, mais il se donne trop de peine et de soins; il ne sait

pas le conte de La Coutui'e, qui n'aimait pas les sermons. Laissons tous les hommes suivre leur sens commiuj, il est pour chacun d'eux leur loi et leur proj)hete.

A l'éj]ard de vos philosophes modernes, jamais il n"v a eu d'honmics moins philosophes et moins tolérants, ils écraseraient tous ceux qui ne se prosternent pas devant eux ; j'ai, à mes dépens, appris à les connaître; que je sois, je vous prie, à tout jamais à Tahri de leiu's tracasseries auprès de vous. Votre corresj)ondance m'honore infiniment, mais je n'ai pas la vanité d'en faire trophée; ils n'ont nulle connaissance de ce que vous m'écrivez. La lettre sur Moncrif n'est devenue publique que par eux, dont l'un d'eux lavait retenue pour l'avoir entendu lire une seule fois ' ; cette conduite, qui prouve la sévérité de leur morale, m'a appris à les connaître et à ne m'v jamais confier.

Le président a été fort content de votre lettre, mais il voit par ses lunettes , il ne veut point en chan^^jer. Je suis bien sûre ([u'il fait cas des vôtres, il s'en servait autrefois; sa vue n'est pas baissée, mais enfin il veut s'en tenir aux lunettes qu'il a prises aujourd'hui; il vous estime, il vous honore, il vous aime, nous sommes parfaitement d'accord. dans cette façon de penser et de sentir; nous voudrions bien souvent vous avoir en tiers; un quart d'heure de conversation avec vous nous paraîtrai! d'une bien plus grande valeur que toute V Encyclopédie.

Adieu, monsieiu", sovcz persuadé de ma tendre amitié ; elle est plus tendre et plus sincère que celle de vos académiciens ef de vos philosophes.

M. DE VOLTAIKI. K MADAMK l.A 3IARQUISK \>V DEFIAND.

19 février JTOO.

Il y a un mois, madame, i\i\e j'ai envie de vous éciirc tous les jours; mais je me suis plonj;é dans la métaplnsicpa» la plus triste et la plus épineuse, et j'ai vu que je n'étais j)as di/jne de vous écrire.

Vous me mandates, par votre dernière lettre, que nous étion.s assez d'accord tous deux sur ce qui n'est pas; je me suis mis à rechercher ce qui est. C'est une terrible besojjue, mais la cu-

< M. Tiufîot. (L.)

338 COllRESPO:SDAJ\CE COMPLETE

riosité est la maladie de l'esprit Immain, .l'ai eu du moins la <:onsolation de voir que tous les Fabricateurs de systèmes n'en savaient pas plus que moi, mais ils font tous les importants ef je ne veux pas l'être : j'avoue franchement mon ifpiorance.

Je trouve d'ailleurs dans cette recherche, quelque vaine qu'elle puisse être, un assez grand avantage. L'étude des choses (|ui sont si fort au-dessus de nous rend les intérêts de ce monde bien petits à nos yeux, et quand on a le plaisir de se perdre dans l'immensité, on ne se soucie guère de ce qui se passe dans les rues de Paris.

L'étude a cela de bon qu'elle nous fait vivre tout doucement avec nous-mêmes, qu'elle nous délivre du fardeau de notre oisiveté et qu'elle nous empêche de coiu'ir hors de chez nous, pour aller dire et écouter des riens d'un bout de la ville à l'autre. Ainsi, au milieu de quatre-vingts lieues de montagnes de neige , assiégé par un très-rude hiver, et unes yeux me refusant le service, j'ai passé tout mon temps à méditer.

Ne méditez-vous pas aussi, madame? Ne vous vient-il pas aussi quelquefois cent idées sur l'éternité du monde , sur la matière, sur la pensée, sur l'espace, sur l'infini? Je suis tenté (le croire qu'on pense à tout cela quand on n'a plus de passions, et que tout le monde est comme Matlliieu Garo, qui recherche pourquoi les, citrouilles ne viennent pas au haut des chênes.

8i vous ne passez pas votre temps à méditer quand vous êtes seule, je vous envoie un petit imprimé sur quelques sottises de ce monde, lequel m'est toml)é entre les mains.

L'auteur est un goguenard de Neuchâtel, et les plaisants de Neuchàtel pourront fort bien vous paraître insipides ; d'ailleurs on ne rit point du ridicule des gens qu'on ne connaît point. Voilà pourquoi M. de Mazarin disait qu'il ne se moquait jamais ■que de ses parents et de ses amis. Heureusement ce que je vous envoie n'est pas long; et, s'il vous ennuie, vous pourrez le jeter au feu.

Je vous souhaite, madame, une vie longue, un bon estomac, €t toutes les consolations qui peuvent rendre votre état supportable; j'en suis toujours pénétré; je vous prie de dire à M. le président Hënault que je ne cesserai jamais de l'estimer de tout mon esprit, et de l'aimer de tout mon cœur. Permettezmoi les mêmes sentiments pour vous, qui ne finiront qu'avec ma vie.

MADAMK LA MARQUISE DU DKFFAXD A :\r. DK VOI.TAIKE.

l'aiis, 28 féviioi- 1766.

Vos lettres , et surtout la dernière , me font faire une réflexion. Vous croyez donc qu'il v a des vérités que vous ne connaissez pas et qu'il est important de connaître? Vous pensez donc qu'il ne suffit pas de savoir ce qui n'est pas, puisque vous cherchez à savoir ce qui est? Vous pensez apparemment que cela est possible, pensez-vous que cela soit nécessaire? Voilà ce que je vous supplie de me dire. Je me suis fi^juré jusqu'à présent que nos connaissances étaient bornées au pouvoir, aux facultés et à l'étendue de nos sens ; je sais que nos sens sont sujets à l'illusion, mais quel autre jjuide peut-on avoir? Dites-moi très-clairement quel penchant ou quel motif vous entraîne aux recherches qui vous occupent? Est-ce la simple curiosité , et comment ce seul sentiment peut-il vous garantir de tous les objets qui vous enviroiment? Ouelque puérils qu'ils soient par eux-mêmes, il est naturel que nous en soyons plus affectés que d'idées vagues qui sont pour nous le chaos, ou même le néant. Pour moi, monsieur, je l'avoue, je n ai qu'une pensée fixe, qu'un sentiment, qu'un chagrin, qu'un malheur, c'est la douleur d'être née; il n'v a point de rôle qu'on puisse jouer sur le théâtre du monde auquel je ne préférasse le néant, et ce qui vous paraîtra bien inconséquent, c'est que quand j'aurais la dernière évidence d'y devoir rentrer, je n'en aiuais pas moins d'horreur pour la mort. Expliquez-moi à moi-même, éclairez-moi, faites-moi part des vérités que vous découvrirez; enseignez-moi le moyen de supporter la vie, ou d'en voir la fin sans répugnance. Vous avez toujours des idées claires et justes; il n'v a que vous avec qui je voudrais raisonner; mais malgré l'ojjinion que j'ai de vos lumières, je serai fort trompée si vous pouvez satisfaire aux choses que je vous demande.

Votre petit imprimé m'a fait plaisir. J'admire voire gaieté; vous n\'ii auriez pas tant, si vous étiez dans ce pavs-ci. On dit que Jean-Jacques ne fait pas un grand effet en Angleterre. On y est un peu plus occupé de l'affaire des colonies que de lui, de ses ouvrages, de sa servante et de son habit d'Arménien.

SiO CORRESPONDANCE COMPLETl-:

Le piL'sidciit vous fait mille tendres compliments , et moi , monsieur, je vous dis, avec la plus jjraiide vcrité, que je vou> aime tendrement.

LETTilK im>.

MADAME I. V MAHOlISi: DU DKIFAND A M. IlORACK TVALPOLK.

Samedi, 19 nvril 1766'.

J'ai été Iiiea surprise hier eu recevant votre lettre : je \ic m'y attendais pas; mais je vois que Ton peut tout attendre de vous.

Je commence par vous assurer de ma prudence; je ne soupçonne auc(ui moiif désoblifjeant à la recommandation (pie vou>. m'en faites; personne ne sera au fait de notre corrcsj)ondaiice. et je suivrai exactement tout ce que aous me prescrire/, «l'ai déjà conjmencé par dissimuler mon cha.|frin ; et, excepté le pré-sident et madame de Jonsac ', à qui il a l>ien fallu que je parlasse de vous, je n'ai pas articulé votre nom. Avec tout autre que vous, je sentirais une sorte de répugnance à faire une pareille protestation; mais vous êtes le meilleur des lionnnes, et })lein de si bonnes intentions qu'aucime de vos action>. qu'aucune de vos paroles, ne peuvent jamais m'étre suspectes. 8i vous m'aviez fait plus tôt l'aveu de ce (jue vous pensez pouimoi, j'aurais été plus calme, et par conséquent plus réservée. Le désir d'ol)tenir, et de pénétrer si l'on obtient, donne une activité qui rend imprudente : voilà mon histoire avec vous; joignez à cela que mon âge, et que la confiance que j'ai de ne pas passer j)Our folle, doit donner naturellement la sécurité d'être à l'aigri du ridicule. Tout est dit sur cet article; el comme personne ne nous entend, je veux être à mon aise, et vous dire qu on ne peut aimer plus tendrement que je vou> aime; que je crois que l'on est récompensé lot ou tard suivant ses mérites ; et comme je crois avoir le cœur tendre et sincère, j'en recueille le prix à la fin de ma vie. Je ne veux point me laisser aller à vous dire tout ce que je pense, malgré le contentement que vous me donnez : ce bonheur est accompagné de

1 M. \\aI|)i>lo avait fiuitti"- l-aii> lo 17 avril, après avoir fail un séjour tlisept mois «lans cette ville, où il était arrivé le 14 septembre 1765. (A. N.) - La sœur du président Ménault, rpu tenait sa maison. (A. iN.)

DE MADAME LA MA«QL'ISE DU DEFIA?;D. .iVI

tristesse, parce qu'il est impossible que votre absence ue soit bieu loujjue. Je veux donc éviter ce <|ui rendrait cette lettre une éléjjie; je vous prie seulement de me tenir parole, de m'é- <rire avec la plus jjrande confiance, et d'être persuadé que je suis plus à vous <pi'à moi-même, .le vous rendrai compte, de mon côté, de tout ce qui me rejjarde, et je causerai avec vous comme si nous étions tête à tête au coin du feu.

Mes excuses d'aller à Montmorency ' ont été très-bien reçues, et peut-être irai-je lundi. Mou rhume n'a point eu de suite, ce n'a été qu'une (onte. Je soupai hier chez le président ' avec madame de Mirepoix , M. et madame de Caraman \ volve honnc amie madame de Valentinois ', et M. Schouwiiloff " ; on ne ])rot'éra pas votre nom. Je soupe ce soir chez madame Dupin °, avec madame de Forcalquier, et demain je ne souperai pas avec vous '' . J'ai regardé sur mon livre de ])oste, et j'ai aussi vu qu'il est Irès-possibie que vous soyez dimanche de bonne lieure à Londres : ce que j'ai vu dans ce même livre, c'est ([ue la poste de Paris poiu- (Valais ne part que le dimanche , mais «elie de Calais potn- Paris arrive le mardi et le samedi.

Je ne vous prie point de m écrire souvent : saint Augustin a

* La innisoii de plaisance île M. le niaréclial duc de Liixeinljoiir(;. (A. N.)

- Cette dénomination indi(iue toujours le président Hénaidt lorsiju'elle n'est pas accompagnée de quelque autic. ''A. rs.)

3 Madame de (laraman était la sœur du jn-ince de ('.liiuKiv, et nièce uiaici— iielle de madame de Mirepoix. (A. JN.j

'^ La comtesse de Valentinois, Ijelle-scui- du prince de Monaco; elle alfec- (ait de haïr les Anglais. (A. N.)

^ M. le comte de Scliouwaloff. — Hj't^ le favori , l'on rroil le mari de fa ezarine Elixabetli de Jtusxie , et pendant dôme ans de j'urcur il ne se Jit point un ennemi. ÇNote de M. Walpole sur la lettre de uuidame du Defjand.)

^' Madame Diioin, l'emme de Dupin, fermier général. Elle était liile de Samuel Bernard, llousseau prétend que c'est la seule dc~. trois sœin-s à qui l'on n'ait point repr()(;lié d'écart dans sa conduite. JjOi'd Chcsterlield écrivait à sou HIs, le 23 octobre 1771 : « Je vous conseille de déliuter par madame Diq)in, cnii a cn<-ore de la Ix'auté plus qu'il n'en faut pour un jeune dri'de comme vous; son âge ne lui laisse pas aiisoluinenl li; cliiiiK di; ses amants, et je vous

réponds qu'elle ne rejetterait pas les offres de vos ircs-lnunhlcs seiviccs Si

la place nest pas jfrisc, sove/. sûr rpi'à la longue elle est prenal)!e. » Uouss(!au avait été le secrétaire de cette dame, que fréquentaient tous les beaux esprits. Elle eut un Hls qui |)iit le jiom de (^lienonceaux. Il Ht beaucoup de sottises, et l'on fut obligé île l'exiler à l'ile di; Finance, oi'i il mourut. (A. iN.) — ('.'(-'st la femme d'un lils de son mari, Diijiin de {■"rancueil, <pii fut la graud'mère de George Sand. (L.)

" Madame du Deffand donnait , dans ce temps, tons les dimanches, un souper auquel .M. Walpole se tromait toujours, pendant sou si'jour à Paris. 'A. iN.)

342 CORRESPOi\DAi\CE COMPLETK

dit : « Aimez, et faites ce qu'il vous plaira. « C'est certainement ce (|U il a dit de mieux.

Je n'ai pas du tout dormi de la nuit, et je vous ai écrit le.> quatre premières lignes de cette lettre avec une écritoire ' que je crois ne pas vous avoir montrée : je pourrai en faire usa{je quol(|uefois, si vous ne les trouvez pas effacées.

Souvenez-vous ([ue a'ous êtes mon tuteur, mon {jouverneur; n'abandonnez pas mon éducation; je serai toujours très-soumise, mais surtout ne me laissez jamais ijjnorer tout ce que je dois faire et dire qui pourra contribuer à faciliter et à accélérer votre retoui". Je croyais que Wiart ' avait commencé cette lettre après ce que j'avais écrit; il n'aurait pas pu, à ce qu'il dit; aussi je vous l'envoie séparément.

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