XI
C'est le moment de peindre cette brillante et originale personne qui après avoir traversé tant de scandales, s'était fait, à force d'esprit, une considération, et partageait avec madame du Deffand le gouvernement de la société de son temps, Itii cédant l'empire littéraire et gardant la tyrannie des manières, de la mode et du ])on ton.
Il y a deux courants historiques sur madame de Luxembourg, l'un hostile jusqu'à la calomnie, l'autre favorable jusqu'à l'adulation, selon que l'auteur s'est souvenu davantage de la première partie de sa vie ou de la seconde, et a eu à s'en plaindre ou à s'en louer. Nous tâcherons de tenir le juste milieu.
Madeleine-Angélique de Neufville-Yillerov , née en 1707, morte en 1787, fdie du duc, petite-fille du maréchal de Yilleroy, gouverneur de Louis XV, avait épousé, le lundi 15 septembre 1721, Joseph-^Iarie duc de Coufflers, né en 170G.
Les deux époux avaient trop le même esprit , le même caractère et surtout le même tempéi'ament , pour (|u'à une époque comme la Régence leur union fut longtemps tranquille et digne. Dès le
* Voir ses lettres du 7 septembre 1776. Elle l'appelait la reine mère de PolojjiKï, parce qu'elle avait protéjjé I'oiiîatoivsl<i, rjui la coinljla de reconnaissants é{;ards. Elle appelait celui-ci : u Le prince Geoffrin. » Enfin, un jour, impatientée d'entendre exagérer l'influence et les mérites de cette Ijouryeoise rivale, elle s'écrie : « Voilà hien du Lruit pour une omelette au lard! »
SA VIE, SON SALON, SES AMIS, SES LETTRES. cxliii
mois d'août 17:2!2, nous trouvons le inaii conipronii.s dans cette scène de débauche digne des jours les plus cyniques de la cour des Valois, qui souille les bosquets de Vei'sailles et fait rougir jusqu'à l'impudeur du temps ' .
Nous n'avons pas à nous occuper davantage du mari , qui semble avoir voulu réparer par la gloire militaire les fautes de sa jeunesse, et qui, tombé dans le drapeau victorieux de Gênes, en 1 747, au moment où le bâton de maréchal allait récompenser sa noble and)ition et ses succès, mérita les regrets de la reine et l'éloge du duc de Luynes , du président Ilénault et tlu marcjuis d'Argenson , confixiné par le deuil populaire.
Il mourut le 2 juillet 1717.
« C'est, dit le duc de Liivnes, une vraie perte pour le roi et l'Etat. Il avait quarante et un ans; il avait do l'esjjrit, du coura{;e, de la capacité et beaucoup de ]»olitcsse ^. »
Il laissait un fds qui prit après sa mort le titre de duc de Boufflers et épousa mademoiselle de Montmorency de Flandre. (Avril 1747).
Madame de lîoufflers , riche de plus de quatre-vingt mille livres de rente', dont la mort de son fds allait (en septembre 1751) lui laisser l'entière disposition, possédant denondjreux amis*, héritière auprès de la i^eine de la faveur de son mari % se retira, en juillet 1747, de la cour active, obtint la place de dame du palais pour sa belle-fille^, et ïie soiigea plus qu'à vivre dans le repos et la considération que donnent un grand mariage et un grand salon.
Dans la nuit du 2t) au 27 jiùn 1750, elle épousa le duc de Luxembourg, à la paroisse de la jVIadeleine'', et le vendredi 24 juillet, son mari prêta serment entre les mains du loi pour la charge de capitaine des gardes du corps.
A partir de ce moment, elle s'appliqua, par des prodiges de grâce et de tact , par des miracles d'habileté et de patience, à effacer le souvenir de ses trop nombreuses galanteries, et à se faire accorder la royauté de la mode et du goût.
Ce n'était pas là une petite affaire ni une facile victoire. Et il a fallu du génie à cette femme , jadis si décriée , dont la honte courait les
1 Ji>inii/il (le Barbier, t. F'', p. 227, — Mémoires de Matthieu Marais.
2 Mémoires du due de Luynes, t. VIII, p. 263.
3 J/,id., p. 270.
4 Jbid., p. 376.
& Ibid., t. IX, p. 268.
6 Jbid., p. 457.
7 Mémoires du duc de Luynes, t. X, p. 288.
cxi.iv MADAME Dl DKIIAM».
rues, fredonnée par les palefrenieis et les soldais aux {jardes , qui savaient, comme tout Versailles, les malins couplets de Tressan , ([ui n'avait pas volé le soufflet dont ils lui furent payés :
Sur l'air : De l'amour tout subit les lois.
Quand lionfflers parut à la cour On crut voir la mère d'Amour; (chacun s'cmpicssait à lui j>laiie, Et cliaciui lavait a sou tour.
Eh bien ! en (juelques années d'une lente et habile métamorphose, l'ancienne maîtresse de M. de Fimarcon, de M. de Riom, de Richelieu, de M. de Luxend)ourg (son futur Inari) , de M. de Duras , du • •omte de Pont-Saint-^Iaurice, du comte de Frise, de l'acteur Chassé ; cette fennne " qu'il fallait que tout homme de bon air mit sur sa !) liste ' » , et qui « s'était passé la fantaisie d'un nombre prodigieux •' d'hommes à la mode' », cette femme dont Rezenval , dans ses Mcmoirc's , a raconté l'histoire avec une verve de médisance et malheureusement une précision de détails (jui ne permettent pas de croire à la calomnie, — avait triomphé du souvenir de ses égarements, de l'effet de ces couplets cités dans tous les sottisiers et jusque dans les jounifiitx de jioiice^ ; et, par l'esprit, par la grâce, parla flatterie, par la crainte, par ces beaux veux qui lui étaient restés, par cette langue de vipère qui ne faisait que des blessures mortelles, elle était arrivée non-seulement à la considération , mais au respect, et elle exerçait sur la jeune cour et sur la littérature elle-même une sorte de redoutable et despotique domination. Une présentation à la cour, en 1760, ne suffisait pas. Il fallait être agréé par madame de Luxemliourg. L'aveu du roi donnait le rang, l'aveu de la maréchale faisait l'opinion.
Le président Ilénault, dans ses Mémoires , a renoncé à la peindre, après avoir annoncé son portrait; reculant ou devant la ressemblance ou devant la flatterie. >Lais le marquis d'Argenson nous a donné quelques détails curieux et piquants sur la fondation de ce salon, dont le premier agrément, avant l'autorité et le crédit, est dû à des moyens qui attestent l'habitude de l'intrigue et l'expérience de la galanterie.
« La nouvelle duclie.sse de Luxembourfj a resoin de tenir une bonne
1 Mémoires de Bexeiival , (-dit. Barrière, i). 48 à 57.
2 Ibid.
3 Voir à la suite du Journal de Barbier, t. Vill, le Journal de police,
SA VIE, SON SALON, SES AMIS, SES LETTRES. cxlv
maison cet hiver à Paris, et ])our cela il v faut tle beaux esprits; elle a oblige madame de la Vallière a renvoyer Jelvotte , chanteur de l'Opéra. Le duc de la Vallière a dit à Jèlyotte : « Quoicpie vous ne soyez plus » désormais ami de ma femme , je veux que vous n'en sovez pas moins " des miens ; nous vous aurons quelquefois à souper. « On a choisi un autre amant pour cette duchesse, c'est le comte le Rissv; et pour décorer la société il a été résolu de le fiiire de l'Académie française. On y a fondé ses prétentions sur une traduction de l'anglais du liai patriote , de Roliufjbroke ; on a exigé de madame de Pompadour qu'elle remît la nomination de Piron à une autre fois, et la marquise a conduit ceci avec beaucoup de finesse en se tenant derrière le rideau, ce qui a pleinement réussi hier jeudi , M. de Bissy ayant été élu tout d'une voix poiu' remplacer l'abbé Tcrrasson à l'Académie. Par là, l'on prétond opposer riiotel de Luxembourg à l'hôtel de Duras et Bissy à Pontfle-Vevle. Nos mœurs françaises deviennent charmantes'. »
Qui reconnaîtrait cette héroïne flivorile des coupletiers, dans la grand'mère de la céleste Amélie de liouftlers , dans la protectrice de Rousseau, de la Harpe, de Gentil-Bernard, dans celle dont Grimni a encensé la puissance et dont pas un ministre n'a osé braver les bons mots , enfin dans celle qui a posé devant le duc de Lévis , madame de Genlis , Jean-Jacques , madame du Deffand , de façon à leur imposer les portraits suivants?
u Lorsque j'ai connu la maréchale de Luxembourg, dit le duc de Lévis , elle était très-vieille ; il n'était plus possible de s'apercevoir qu'elle avait été jolie, et les traces de son amabilité étaient presque entièrement disparues. Tout ce qui était resté d'elle, c'était un espnt encore pi({uant et un goût toujours sûr. A l'aide d'un grand nom, de beaucoup d'audace, et surtout d'une bonne maison, elle était parvenue à faire oublier une conduite ])lus que légère , et à s'étajjlir arbitre ■souveraine des bienséances, du bon ton et de ces formes qui composent le fond de la politesse. Son empire sur la jeunesse des deux sexes était absolu; elle contenait l'étourderie des jeunes fenmies, les forçait à une coquetterie générale, obligeait les jeunes gens à la retenue et aux égards; enfin .elle entretenait le feu sacré de l'urbanité française ; c'était chez elle que se conservait intacte la tradition des manières nobles et aisées que l'Europe entière venait admirer à Paris et tâchait en vain d'imiter. Jamais censeur romain n'a été plus utile aux mœurs de la république que la maréchale de Luxembourg l'a été à l'agrément de la société pendant les dernières années qui ont précédé la révolution française...»
Il faudrait, et nous ne le pouvons, citer tout entier ce portrait, un des meilleurs du noble observateur, où il nous montre madame de Luxembourg apaisée, attendrie, bonne malgré son esprit, et dévote malgré son expérience, fertile en saillies étincelantes et en
' ^[enwires du murijuis d'Arc/enson , édit. Bathery, t. VI, p. 292.
cxLvi MADAME DU DEll'AND.
inventions originales, comme cellede cette chaise à porteuis qu'elle fit installer dans son salon , et où elle se trouva si bien qu'elle y demeura tout l'hiver. La différence de cette chaise à porteurs au tonneau de madame du Deffand est ce qui les disthigue toutes les deux. L'une est plus femme de cour, laulre plus femme
d'esprit.
3Iadame de Geniis, qui avait connu la maréchale à l'Isle- Adam, chez le prince de Conti, parle d'elle exactement comme le duc de Lévis :
u I,a iiiai-echalc .ivait peu (riiistruction,* beaucoup d'esprit nalurcl, ci cet esprit était rempli de finesse, de délicatesse et de grâce... Elle jugeait sans retour sur uue expression de mauvais goût... Sa désapprobation, qu'elle n'exprimait jamais que par une moquerie laconique et piquante, était une sentence sans ajjpel. Celui qui la recevait perdait communément cette cs]>èce de consitlération personnelle qui faisait que l'on était reclierché dans la société et toujours inWté ani petits soupers, où l'on ne voulait rassembler que des |)ersonnes aimables et de bon air. Ce genre de considération était alors très-désirable et très-envié... La marécliale était véiitabUnaent l'institutrice de toute la jeunesse de la cour, qui mettait mic grande importance à lui plaire'. «
V Esprit des usages et des étiquettes du dix-huitième siècle , de madame de Geniis, n'est pas autre chose, de son aveu, que le recueil des décisions de la maréchale de Luxembourg, " cet oracle 1) du bon ton v .
3Ladame du Deffand a tracé un joli portrait de la maréchale, qui demeura jusqu'au bout son amie, avec des alternatives de tiédeur ou de recrudescence de part et d'autre , et pour laquelle elle consers'ei-a un goût que Walpole ne partageait pas, si l'on en juge par une courte esquisse dans une de ses lettres*.
« Madame la duchesse de Boufflers est belle sans avoir l'air de s'en douter. Sa physionomie est %-ive et piquante; son regard exprime tous les mouvements de son âme... Elle donrine partout où elle se trouve, et elle fait toujours la sorte d'impression qu'elle veut faire... Elle est pénétrante à faire trembler; la plus petite prétention, la plus légère affectation, un ton, un geste qui ne seront pas exactement naturels, sont sentis et jugés par elle a la dernière rigueur... Madame de Boufflers, en général, est plus crainte qu'aimée... Elle a beaucoup d'esprit et de gaieté; elle est constante dans ses engagements, fidèle à ses amis, vraie, discrète, serviable, généreuse ; enfin, si elle était moins clairvovante, ou si les hanames étaient nïoins ridicules, ils la trouveraient parfaite. "
1 Mémoire:, t. I^^ p. 29G, 297, 298, 382, 3>3, 384. - Voir notre t. I«''.
SA VIE, SON SALON, SFS AiMIS, SES LETïl\ES. r.ixvii
li fout finir par le portrait de rKiussoau, qui fut le protégé de la inarcchaîe et l'ami du uiaréclia! , juscju'au jour où ses bizarreries et ses incartades lui enlevèrent ce double appui. Il a parlé des commencements de sa foveur, en 175}>, en termes où l'on sent la main du maître.
« Je craiyiiais excessivement inadamo de Luxcinbourg. Je savais qu'elle était aimable. Je l'avais vue ])liisieMrs lois a» spectacle et chez madame Diipiu, il y avait dix ou «lonkc ans, lorsqu'elle était duchesse (le Jioulïlcrs et (ju'elle brillait encore de sa première beauté. Mais elle passait poin- mecliautc; et dans mie aussi {ji-andc dauic , cette réputation me fiiisait triMubler. A peiue l'eus-je vue, (jtie je fus subjujfue. Je la trouvai charmante de ce charme à l'épreuve du temps, le ])lus fait pour agir sur mon cœur. Je m'attendais à lui trouver un entretien mordant et plein d'épigrammes. Ce n'était point cela; c'était beaucouj) mieux, La conversation de madame de Luxembourg ne pétille pas d'esprit. Ce ne sont pas des saillies , et ce n'est pas même proprement de la finesse ; mais c'est une délicatesse exquise , qui ne fi-appe jamais et qui plaît toujours. Ses flatteries sont d'autant plUs enivrantes qu'elles sont plus sinqdes. On dirait qu'elles lui échappent s-ans qu'elle y pense, et que c'est son cœur qui s'épanche, uniquement parce qu'il est trop rempli*..."
Si madame de Luxembourg sut apprivoiser l'ours de Montmorency, madame du Deffand neut pas le même bonheur; car il lui a décoché une de ses plus terribles et de ses p!us injustes boutades :
« Outre l'abbé de JJouftlers, qui ne m'aimait pas; outre madame de lîouHlcrs, auprès de laquelle j'avais de;^ torts que jamais les femmes ni les auteurs n(; pardonnent, tous les autres amis de madame la maréchale m'ont toujours paru peu disposés à être des miens, entie autres M. le président Ilériault, lequel, enrôlé parmi les auteurs, n'était pas exempt de lems défauts; entre autres aussi madame du Deffand et mademoiselle de Lespinasse, toutes deux en ,'frande liaison avec Voltaire et intimes amies de d'Alendjert, avec leepiel la dernière a même fini par vivre, s'entend en tout bien et en tont honnenr; et cela même ne peut s'entendre auticment.
" J'avais d'abord counnencé par m'intéresser fort à madame du Deflaud, que la perte de ses yeux faisait aux miens un objet de considération ; mais sa manière de vivre si contraire à la miemie, (pic riieme du lever de l'un était |>resque celle du coucher de l'autre; sa passion sans bornes pour le petit bel esprit, 1 hnportance qu'elle donnait, soit en bien, soit en mal, aux moindres torche-culs qui [)araissaieiit ; le despotisme et remportenicut de ses oracles, son engouement outré pour ou
* Confession'!, édit. Cîi;uj)eiilicr, |i. 511, 512.
cxLviii MADAME DU DEFFAND.
coiitic toutes choses, (luineliii jicrmcftait de parler de lieii qu'avec des convulsions; ses préjugés iucrovables. sou invincible obstination, l'enfhousiasuie de déraison où la portait l'opiniâtreté de ses ju(}euieuts passionnés; tout cela nie rebuta bientôt des soins que je voulais lui rendre. Je la négligeai; elle s'en aperçut. C'en (ut assez poin- la mettre en fureur; et quoique je sentisse assez combien une femme de ce caractère jiouvait être à craindre, j'aimai mieux encore m'cxposer au fléau de sa haine qu'à celui de son amitié'. »
Ce portrait de madame du Deffand et ce tableau de son salon ne sont qu'ime admirable caricature. Le caractère de Rousseau fait souvent tort à son goût, et il y a parfois un peu trop de bile dans son éloquence. Il s'est vengé, dans cette page regrettable des Confessions, d'une femme qui avait l'audace de lui préférer Voltaire, ce vrai, cet unique ami d'esprit de madame du Deffand, et qui avait pénétré trop profondément dans les ténèbres de l'àme humaine, que la réflexion i-end claires aux aveugles qui pensent, pour plaindre sincèrement ce fanfaron de douleur, ce charlatan d'infortune. C'est le bon sens et la finesse impitovable de madame du Deffand qui ont rebuté l'orgueilleux et farouche Rousseau, et c'est à elle que cet homme de la nature a f;iit expier les impertinences clairvovantes et les tyrannies du salon. Quant à son cteur, il est plus innocent de l'avoir mal jugé. Le véritable. Tunique ami de cœur, Horace Walpole, n'était pas encore venu, et elle ne se connaissait pas elle-même ces ressources de tendresse et de passion, économies d'une vie égoïste, qu'elle allait prodiguer inutilement à un homme dont l'esprit avait gâté le cœur , que la crainte du ridicule rendait cruel, et qu'un perpétuel malentendu devait aveugler sur la valeur de ce dernier sacrifice , sur le parfum de ces fleurs d'amitié, écloses dans un dernier printemps de tendresse, qui ressemblait trop à celui de l'amour et qu'il foula aux pieds brutalement. ^Liis pour éclairer d'un coup, avec l'énergie des lumières subites , l'âme de madame du Deffand et son salon en 170G, citons les passages de ses premières lettres qui contiennent, à travers d'irrésistibles et importants aveux, le tableau de sa société et le portrait de ses amis. En nous trouvant transportés tout d'un coup sur le théâtre, à un dernier acte si différent des premiers, nous apprécierons mieux le chemin mystérieux fait par l'action, le changement du dialogue et des acteurs. Et ces détails donneront aussi plus de relief au nécessaire portrait du Dciis ex machina, de cet homme bizarre et channant, autour duquel,
' Co)ift";<!iu)i\-, ]i. 5'f8 . 5V9.
SA VIE, SOiN SALON, SES AMIS, SES LETTRES. cxlxix
comme sur un pivot, allait désormais tourner toute l'existence de madame du Deffand.
Le samedi lî) avril 17G(), madame du Deffand écrivait à Horace Walpole, qui avait quitté Paris le 17 avril, après y avoir fait un séjour de sept mois , et qui avait eu la galanterie de lui faire les avances de la piemière lettre en lui donnant de ses nouvelles :
« Je coinineiicc par vous assurer de ma prudence; je ne soupçonne aucun motif désobligeant à la recommandation que vous m'en faites ; personne ne sera au fait de notre correspondance ; et je suivrai exactement tout ce que vous me prescrirez. J'ai déjà commencé par dissimuler mon chagrin; et, excepté le président et madame de Jonsac, à qui il a bien fallu que je parlasse de vous, je n'ai pas articulé votre nom. Avec tout autre que vous, je sentirais une sorte de répugnance à faire une pareille protestation ; mais vous êtes le meilleur des hommes, et plein de si bonnes intentions qu'aucune de vos actions, qu'aucune de vos paroles, ne peuvent jamais m'être suspectes. Si vous m'aviez fait ])lus tôt l'aveu de ce que vous pensez pour moi, j'aurais été plus calme, et par conséquent plus réservée. Le désir d'obtenir, et de pénétrer si l'on obtient, donne une activité qui rend imprudente : voilà mon histoire avec vous ; joignez à cela que mon âge, et ({ue la confiance que j'ai de ne pas passer pour folle , doit donner naturellement la sécurité d'être à l'abri du ridicule. Tout est dit sur cet article ; et comme personne ne nous entend , je veux être à mon aise et vous dire qu'on ne peut aimer plus tendrement que je vous aime; que je crois que l'on est récompensé tôt ou tard suivant ses méi-ites ; et comme je crois avoir le cœur tendre et sincère, j'en recueille le prix à la fin de ma vie. Je ne veux point me laisser aller à vous dire tout ce que je pense, malgré le contentement que vous me doimez : ce bonheur est accompagné île tristesse, parce qu'il est impossible que votre absence ne soit bien longue. Je veux donc éviter ce qui rendrait cette lettre une élégie; je vous prie seulement de me tenir parole, de m'écrire avec la plus grande confiance, et d'être persuadé que je suis plus à vous qu'à moi-même. Je vous rendrai compte, de mon côté, de tout ce qui me regarde, et je causerai avec vous comme si nous étions tête à tête au coin du feu
» Je n'ai point du tout dormi de la nuit, et je vous ai écrit les quatre premières lignes de cette lettre avec une écritoire tpie je crois ne vous avoir pas montrée; je pourrai en faire usage quelcjuefois si vous ne les trouvez pas ett'acées'. »
Nous n'avons pas la réponse de Walpole. Elle est de ces lettres compromettantes pour son caractère, que miss Berry, avec cette religion de la mémoire dont les scrupules étaient à la fois inspirés par un esprit viril et un cœur féminin, a dérobées à l'indiscrète curiosité de la postérité. Mais nous pouvons juger de ce qu'elle
1 II s'agit ici d'une ])etitc inarliine à écrii'c, de règles paialièles pttiir {jiiidcr sa main, dont il est question dans les Mémoires de madame de Geiilis cl dans la lettre de Voltaire du 5 mai 1756.
ÇL MADAME DU DEf FAND.
devait être par cette lettre de jtoadame du Deffand , du 2 1 avril 1 766. Nous citons longuement, parce que tout est à noter daus ces comnaencenients. 11 en est de ràniecomnie de la sensitive, qui, d'abord épanouie , se crispe et se referme farouchement au premier contact brutal. Profitons du moment où madame du Deffand se livre à nous tout entière.
a Si vous étiez Français, je ne jialancerais pas A vous (Tuiie.ini {jrand fat; vous êtes Anglais, vous n'êtes donc qu'un {jrand ion. Où prene/.-vous, je vous prie, que je .suis llvrcc à des indiscrétions et des einporteinents romanesques? Des indiscrétions , encore passe : à toute force cela se peut dire; mais pour des emportements romanescfues , eela me met en fureur, et je vous arraclierais volontiers ces yeux qu'on dit être si beaux, mais qu'assurénient vous ne j)oavez pas soupçonner de m'avoir tomné la tête. Je cliendie quelle injure je pourrais vous dire, jnais il ne m'en vient point ; c'est que je ne suis pas encore à mon aise en vous écrivant; vous êtes si affolé de cette sainte de Livrv que cela me bride l'imaçination; non pas que je prétende à lui être comparée, mais je me persuade que votre passion pour elle vous fait paraître sot et plat tout ce qui ne lui ressendjje pas. Ilcvenons aux emportements romanescpies : moi, l'ennemie déclarée de tout ce qui en a le moindre trait, moi qui leur ai toujours déclaré la {pierre, moi (pii me suis fait des ennemis de tous ceux qui donnaient dans ce ridicule, c'est moi qui en suis accusée aujourd'hui? Et par qui le suis-je? par Horace \Val|)ole, et par un certain petit Cranfurd, (jui n'ose pas s'expliquer si clairement, mais qui y donne un consentement tacite. Ab ! ti, fi, messieurs, cela est bien vilain; je dirai comme mes cbers compatriotes, quand on leur raconte quelque trait dur et féroce : cela est bien Anfjlais ; mais apprenez, et retenez-le bien, que je oe vous aime pas plus qu'il ne faut, et je ne crois point par delà vos mérites. Soyez Abajlard, si vous voulez, mais ne cojiqitez pas (jue je sois jamais Héloïse. Est-ce (jue je ne vous ai jamais dit l'antipathie que j'ai pour ces lettres-là? J'ai été persécutée de toutes les traductions qu'on en a faites et iju'on me forçait d'entendre; ce mélanjje, ou plutôt ce (jalimatias de dévotion, de métaphysique, de physique, me i)arai.ssiiit faux, cxafféré, dégoûtant. Choisissez d'être pour moi tout autre cliose qu'Abeilard; soyez, si vous voulez, saint François de Sales ; je l'aime assez ; je serai volontiers votre I^hilothée, Mais laissons tout cela. »
Et dans cette même lettre, comme pour mieux attester la nature et le désintéressement de son affection, madame du Deffand annonçait à Walpolc qu'elle avait été indignée et « dégoûtée « d'un petit ouvrage, de la façon de madame de Forcalquier, qui était une apologie de la vieillesse, pai' où elle prouvait qu'on pouvait être amoureux de quelqu'un de cent ans. Pendant plus d'un an, jusqu'à Tépuisement de toute espérance, jusqu'à la défaite complète, jusqu'au renoncement absolu, le cœur de madame du Deffand, subitement réveilbi, chante comme un oiseau sur la neige, et par
SA VIE, SON SALON", SES AMIS, SES LETTRES. cli
toutes sortes de caresses, de gentillesses, cherche à se faire pardonner cet hymne hors de saison. Bientôt, épuisé, étouffé, il ne bat plus que d'une aile et ne hasarde plus que quelques cris plaintifs. Enfin le froid égoïsme qui règne autour de lui le gagne peu à peu ; mais jusqu'au dernier jour on le sent -encore palpiter, et la mort seule le fera taire. C'est, sous forme de parahole, l'histoire exacte et navrante de ce duel entre madame du Deffand, qui aime pour la première fois à l'âge où il n'est pas permis d'aimer pour la dernière, et Walpole, (jui proteste avec toute la morgue de sa nation et toute l'àpreté de son esprit, contre ces feux intempestifs, dont il s'exagère certainement les inconvénients. Mais la progression est établie, et nous ne ferons plus que citer, pour achever de donner à ceux qui nous ont suivi jusqu'au bout dans cette étude minutieuse et graduée, la surprise du changement de ton, de style, de l'accent pénétrant enfin de ces novissiina verba, dont les variations, suivant les vicissitudes d'une passion tour à tour contenue ou débordante, épargnée ou combattue, sont tout xm drame intime.
« Vous êtes le meilleur dos houiiues; ce doit êtie pour vous un grand plaisir de faire le bonheur de quelqu'un qui n'en a jamais eu clans sa vie ^. »
« Je ne veux jamais rien (aire sans votre aveu, je veux toujours être votre chère petite, et me laisser conduire comme un enfant ; j'oublie que j'ai vécu; je n'ai que ti"eize ans. Si vous ne changez point, et si vous venez me retrouver, il en résultera que ma vie aura été trèsheureuse; vous efifecerez tout le pas«é, et je ne daterai plus que du jour que je vous aurai connu.
" Si j'allais recevoir de vous une lettre à la glace, je serais bien fâchée et bien honteuse. Je ne sais ]>oint encoie quel effet l'absence peut produii-e en vous. Votre amitié était peut-être un feu de paille; mais non, je ne le crois pas; quoi que vous m'ayez pu dire, je n'ai jamais pu penser que vous fussiez insensible ; vous ne seriez point heureux ni aimable sans amitié, et je sais positivement ce qu'il vous convient d'aimer. N'allez pas me dire qu'il y a du roman dans ma tête; j'en suis à mille lieues; je le déteste. Tout ce qui je.ssend)le à l'amour m'est odieux, et je suis presque bien aise d'êùe vieille et hideuse, pour ne pouvoir pas me mé|)rcndre aux sentiments qu'on a pour moi, et bien aise d'être aveugle, pour être bien sûre cpie je ne puis en avoir d'autres que ceux de la plus pure et de la plus sainte amitié; mais j'aime l'amitié à la folie , mon cœur n'a jamais été fait (jne |)our elle. »
« Oh! non, non, je ne suis pas folle, ou (hi moins ma folie n'est pas la présonqition ni la prétention , et je n'ai point à vous rej)rocher de m'induire à tomber dans cet inconvénient. Tout en badinant, tout en jouant, vous me faites entendre la vérité, et vous trouvez le moyen d'en envelopper l'amertume ; mais je comprends très-bien que mes première*
1 Voir notre t. I«'", p. ZVT .
cm MADAME DU DEFFAND.
lettres ne vous ont pas pin ; je ne suis ponrlant point fàcliée de les avoir écrites; je n'en rougis point. J'ai coiuiu une fennne à (pii on faisait quelques remontrances sur ce qu'elle n'avait pas un air assez réserve avec <îes per.sonnajyes {jravcs et à (pii on (levait du respect; elle répondit qu'elle avait vin{;t-neuf ans, et qu'à cet à{;e on avait toute honte bue ; et moi je dis qu'à mon à{;e on ne pèche ])oint contre la décence en se laissant aller a des ein/jortements d'amitié; ils ne doivent point cfFraver, quand il est bien démontré (pi'on n'exijfc rien. »
Mais faisons intervenir Walpoie dans ce monologue, (jui auiM ainsi l'intérêt du dialogue. Veut-on avoir tout de suite une idée des réponses de Walpoie à ces lettres si suppliantes, si touchantes, si débordantes d'une affection exaltée?
uA mon retom- de Strawberrv-Hill, je trouve votre lettic, (pii me cause on ne peut plus de chayrin. Est-ce «pie vos lamentations, madame, ne doivent jamais finir? Vous me faites bien repentir de ma franchise; il valait mieux m'en tenir au connnerce simple; pourquoi vous ai-jc voué mon amitié"? C'était pour vous contenter, non pas pour aufjnienter vos ennuis. Des soupçons, des in(pnétudcs perpëtuellçs ! — Vraiment, si l'amitié a tous les ennuis de l'amour sans en avoir les plaisirs, je ne vois rien qui invite à en tâter. Au lieu de me la montrer sons sa meilleure face, vous me la présentez dans tout son ténébreux. Je renonce à l'amitié si elle n'enfante <}ne de l'amertume. Vous vous mo(juez deslettres d'Héloïse, et votre correspondance devient cette fois plus larmoyante. iîepre«c/5 ton Paris; je n'aime pas ma mie, au (jne. Oui, je l'aimerais assez au gai, mais très-peu au triste. Oui, oui, mamie, si vous voulez que notre commerce dure, montez-le sur un ton moins tragique; ne soyez pas comme la comtesse de la Suze, qui se répandait en élégies pour un objet bien ridicule. Suis-je fait pour être le héros d'un roman épistolaire? et comment est-il possible, madame, (ju'avec autant d'esprit que vous en avez , vous donniez dans un style qui révolte votre Pvlacle, car vous ne voulez pas que je me prenne pour un Orondate? Parlez-moi en femme raisonnable, ou je copierai les réponses aux Z<^«r^.v portugaises. «
Et madame du Deffand , étonnée , indignée , d'éclater en reproches, en plaintes, mais non en menaces. Car déjà elle ne pouvait songer, sans avoir envie de mourir, à la rupture d'un lien qui était pour elle celui même de la vie.
Paris, dimanche 25 mai 1706.
« Je ne sais pas si les Anjjlais sont durs et féroces, mais je sais qu'ils sont avantageux et insolents. Des témoignages d'amitié, de lenq^ressement , du désir de les revoir, de l'ennui, de la tristesse, du regret de leur séparation , — ils prennent tout cela pour une passion effrénée ; ils en sont fatigués, et le déclarent avec si peu de ménagement, qu'on croit être surpris en flagrant délit; on rougit, on est honteux et confus, et l'on tirerait cent canons contre ceux qui ont une telle insolence. Voilà
SA VIE, SON SALOM, SES AMIS, SES LETTRES. iiiii
la disposition où je suis ])our vous, et ce n'est que l'excès de votre folie (jui vous fait obtenii- fjràce : ce qui me pique, c'est (jiic vous me trouve/, tort ridicide. Vous m'avez troublée et qui pis est gelée. Me comparer à uiadame de la Suze, me uienacer de m'eerire pour réponse une portntjfiisc ! ce sont les deux eiioses du monde que je liais le plus ; l'une pour sa dégoûtante et monotone fadeur, et l'autre j)oiu- ses emjjortements indécents. Je suis triste, malade, vaporeuse, ennuyée; je n'ai personne à ([ni parler : je crois avoir un ami, je me console en lui confiant mes peines, je trouve du plaisir à lui parler de mon amitié, du besoin (jue j'aurais de lui, de l'impatience que j'ai de le revoir; et lui, loin de répondre à ma confiance, loin de m'en savoir gré, il se scandalise, me traite du liant en bas, me tourne en ridicule, et m'outrage de toutes les manières! Ah! fi, fi, cela est horrible. S'il n'y avait pas autant d'extravagance que de dureté dans vos lettres, on ne pourrait pas les supporter; mais à la vérité elles sont si folles que je passe de la plus grande colère à éclater de rire : cependant j'éviterai de vous donner occasion d'en écrire de pareilles. >■
Et en effet, avertie par les piquantes railleries de son correspondant, ce n'est désormais que sans s'en douter, et, comme elle le dit, quand elle ne peut pas faire autrement , que madame du Deffand se hasardera à parler l'ancien langage , à oser ces aveux si brusquement refoulés dans son caur. Elle affecte l'indifférence ou du moins la résignation, elle joue avec sa douleur, elle plaisante avec sa tristesse, elle donne à ses sentiments le déguisement d'une forme ironique et badine, elle emploie les toui'nures indirectes, et, avec mie humilité qui a encore sa coquetterie et dont l'habileté est imperturbable, elle dit ce qu'elle veut dire en s'excusant de n'oser le dire.
Il faut lire la lettre du 24 septembre, pour voir avec quelle grâce, • (uelle càlinerie , quelle coquetterie d'esprit et de cœur madame du Deffand cherche à apprivoiser ce philosophe du désabusement, qui pousse plus loin qu'elle la pratique de leurs maximes communes . et qui se défend d'une amitié tendre à la fois connne d'ime absurdité et comme d'un ridicule. Elle lui envoie une boîte avec une letli'e de madame de Sévigné (pi'il adore, et dont elle a fait sa patronne auprès de lui ; elle fait apprendre l'anglais à Wiart, son secrétaire, elle lui pi'opose de le lui envover quand il est malade , pour qu'elle puisse avoir de ses nouvelles sans fatigue pour lui. A la fin de septembre ITtJO, elle se ronge , faute de nouvelles de lui. Ce silence la tue, son cœur meurt d'inanition. W'iart prend le parti d'écrire à Walpole à son insu , et le bon et fidèle serviteur ne peut s'empêcher de dire respectueusement à l'homme dont l'orgueil cherche à dompter par le silence, à macérer dans l'humiliation une amitié qui lui semble trop fougueuse et trop tendre :
GLiv MADAME DU T'EI-FAND.
» Je puis vous rtipoiulrc, juon.sieiir, que s'il existe de véritables amis, vous pouvez vous vanter que vous avez trouvé une auiie en uiadauu; comme il v a bieu peu d'exemples. Tii-ez-la d hupiiéliide le ])Ius souvent qu'il sera possible : si vous voyiez comme moi l'iilat oii «lie est, elle vous ferait pitié; cela rempêcbe de dormir et l'échauffé beaucoup. "
Le 30 septeinljre, c'est un long" , admirable et attendrissant plaidoyer de madame du Deffand , où le sourire et les larmes se niêleul, et dont la sensibilité pétille d'espi-it.
3Iais toute cette lettre est à extraire, car elle acbève l'enquête morale que nous voulions faire, elle clôt cette première crise dont le feu, couvant sous la cendre, ne jettera plus que quelques intermittentes étincelles.
Mardi, 30 scj)t(MiiI>i-e 17C6, à quatre heures du inatiu , écrite de ma propre main avant la lettre que j'att(>nds par le courrier d'aujotn-d'hui.
«ÎSati, non, vous ne m'abaiidoiiiicrez point; si j'avais fait des fautes, vous me les pajdonneiiez, et je u'«'u ai lait aucune, si ce n'est en pensée; car pour eu parole ou en action , je vous défie de m'en reprocher aucune. Vous m'avez écrit, me direz-AOus, des lettres portugaises, des élégies de madame de la Suze; je vous avais interdit l'amitié, et vous osez en avoir; vous osez me l'avouer : je suis malade et Aoilà que la tête vous tourne ; von* poussez l'extravagance jusqu'à désirer d'avoir de mes nouvelles deux fois la semaine ; il e.st vrai que vous vous contenteriez que ce fussent de simples bidlctius en anglais, et avant que d'avoir reçu mes réponses siu- cette demande, vous avez le front, la hardiesse et l'indécence de son{;ei- à euvovcr Wiai-t à Londres pour être votre résident. Miséricorde! que serais-je devenu? j'aurais été un héros de roman, un personnage de comédie, et quelle en serait Ihéioïne? — Avez-vous tout dit, mou tuteur? Écoutez-moi à mon tour.
>' J'ai voulu vous envoyer Wiai t ; ce projet n'était quime idée nullement extraordinaire dans les circonstances où je l'aurais exécuté; j'aurais eu la même pensée pour feu mon pauvre ami Formont*, s'il avait été bieu malade à Rouen, et qu'il u'ei'it eu personne pour me donner de ses nouvelles ; voilà votre 'plus grand {jrief. Ah ! un antre qui selon moi esi bien pis, c'est l'einuii de mes lettres; vous v trouvez la fadeur, l'entortillé de tous nos plus fastidieux romans ; peut-être avez-vous raison, et c'est sur cela que je m'avoue c()iq)al)le. Je peux parler de l'amitié trop longtem[)s, trop souvent, trop longuement ; mais, mon tuteur, c'est que je suis un pauvre génie ; ma tête ne contient point [>lusieiu-s idées, une seule la remplit. Je trouve que j'écris fort mal, et quand on me dit le contraire, qu'on me veut louer, je dirais à ces gens-là : Vous ne vous y connaissez pas, vous n'avez point lu les lettres de Sévigné, de Voltaire et de mon tuteur. Par exemple, celle du 22, où vous me traitez avec une férocité sarmate, est écrite à ravir : — Mais venons à nos affaires; voilà le jH'ocès ra])porté : soyez juge et partie, et je vous promets d'exé-
' Dont parle souvent Voltaire.
SA VIE, S0>' SALON, SES AMIS, SES LETTRES. c.lv
cutcr votre sentence : prescrivez-moi exactement la conduite que vous voulez (jiie je tienne; vous ne pouvez rien sur mes pensées, parce qu'elles ne dépendent pas de moi, mais pour tout le reste vous en serez absolument le nuiître.
» J'intercède votre sainte ', je la prie d'apaiser votre colère; elle vous dira qu'elle a eu des sentiments aus^i criminels que moi ; qu'elle n'en était pas moins honnête personne; elle vous rendra votre bon sens, et vous fera voir clair comme le jour qu'une femme de soixante-dix ans, quand elle n'a donné aucune marque de folie ni de démence, n'est point soupcomiable de sentiments ridicules, et n'est point indi{j:ne qu'on ait de l'estime et de l'anutié pour elle. Mais finissons, mon clier tuteur, oublions le passé; ne parlons plus que tic balivernes, laissons atout jamais les amom-s, amitiés et amourettes; ne nous aimons point, mais intéressons-nous toujours l'un à l'autre sans nous écai-tcr jamais de vos principes ; je les veux toujours suivre et respecter sans les comprendre ; vous serez content, mon tuteur, soyez-en sûr, et vous me rendrez paitiiitejnent contente si vous ne me donnez point d'in([niétude sur votre santé, et si vous ne vous fâchez plus contre moi au point de m'appeler Madame ; ce mot gèle tous mes sens; que je sois toujours votre Petite ; jamais titre n'a si bien convenu à ])erson!ic, car je suis bi(.'n petite en effet.
>' 'Se frémissez point (piand vous sonj^ez à votre retour à l'aris; vous souvenez-vous <{ue je ne vous y ai causé nul (ïuibarras, que j'ai reçu avec plaisir et recomiaissance les soins que vous m'avez lendus, mais que je n'en exi,<)eais aucun? On s'est moqué de nous, dites-vous; mais ici on se moque de tout, et l'on n'y pense pas l'instaiit d'après.
» Il me reste à vous fuie faiie une petite observation pour vous engager à être un peu plus doux et plus indulgent; ce sont mes malheurs, mon grand âge, et Je puis ajoutei- aujourd'hui n)es infirmités; s'il était en votre pouvoir de m'ulder à supporter mon état, d'en adoucir l'amertume, vous y refuseriez- vous? Et ne tiendrait-il qu'à la première caillette maligne ou jalouse de vous détourner de moi? INon, non, mon tuteur, je vous couiiiais bien, vous êtes un peu fou, mais votre cœur est excellent; et quoique incapable d'amitié, il vaut mieux que celui de tous ceux qui la professent : grondez-moi tant (pie vous voudrez, je serai toujours votre pupille malgré l'envie.
» J'avais écrit tout cela de ma propre main, sans troj> csixTcr (pi'on pût le lire; Wiart l'a déchitfié à merveille, et si tacilemeiit, que j'ai été tentée de vous envoyer mon J)rouillon ; mais je n'ai pas voulu vous donner cette fatigue.
» J'attentls voti'C jircmière lettre avec inq)ati('Mce pour savoii- de vos nouvelles; mais avec trenjjlement : m'attendanl à beaucoup d'injures, j'ai été bien aise de les prévenir et vous |iréviens que je n'y lépondrai pas.»
Mercredi 1''"' ootolire, avant l'iuiivée du coiiirier, et par conscMjueiit jioint eu léponseà voire lettre s'il m'en ap|)nrt(', et que je ne puis encore avoir reçue.
« Vous avez raison , vous avez raison , enfin toute raison ; jt; ne suis phis soumise, mais je suis véritaldeinent convertie. Un rayon de lumière
1 IMadanie de Sévigné.
tiLvi .\[ADA\IE DU DEFI A^'D.
lu'a frappée à la luanièrc de saint Paul; il en fut renversé de son cheval, et moi je le suis de mes chimères. Je ne sais de quelle nature elles étaient, quel langage elles me faisaient tenir; mais j'avoue qu'elles devaient vous paraître ridicules, et l'effet (ju'elles vous faisaient ne me «hoque plus aujourd'hui. Il y a déjà^ (juehjue temps qu'en-me figurant votre retour ici, je sentais (jue votre présence me causerait de l'embarras, .le me disais : Oh! mon Dieu, jtoiirijiioi l' et je trouvais que c'étaient vos réprimandes que mon jargon m'avait attirées (jui me doimeraioiit (juelque honte. Brûlez toutes mes lettres (s'il vous en reste) cpii pourraient laisser trace de tous ces galimatias; je suis votre amie, je n'ai jamais eu ni pensée ni sentiment par delà cela, et je ne comprends pas comment j'étais tondjée à user d'un langage (pie j'ai toujoms fui et proscrit , et que vous avez toute raison de détester. Voilà donc im nouveau baptême, et nous allons être l'un et l'autre bien plus à notre aise.»
McriTedi, a])iès l'ari'ivt'e du courrier.
« 0 mon Dieu, que je suis contente! vous vous portez bien, voilà tout ce que je voulais; vous jugerez, par ce que j'ai écrit ce matin et hier, si je suis fâchée contre vous. Il ne me reste plus qu'à vous dire ini mot : on ne croit point dans ce pays-ci qu'on puisse être l'amant d'une femme de soixante-dix ans, quand on n'eu est pas payé; mais on croit <]u'on peut être son ami, et je puis vous répondre qu'on ne trouvera nullement ridicule que vous soyez le mien. Je ne vous garantirai pas que l'on ne vous fasse quel(jiu;s plaisanteries, mais c'est faire trop d'honneur à notre nation cpie d'y prendre garde. Je ne sais d'où peuvent venir toutes vos craintes, et vous deviez bien me parler avec la même confiance que je vous parle. J'ai dans la tête <jue c'est quelque mauvaise raillerie de madame la duchesse d'Aiguillon à milady Hervey, ([ui a troublé votre tête; je n'y ai pas donné le moindre lieu. Il y a longtemps que je connais sa jalousie, mais elle n'est nullement dangereuse. Je ne me suis laissée aller à parler <le vous avec amitié et intérêt (ju'à mesdames de Jonsaç et de Forcakpiicr, qui vous aiment beaucoup l'une el
l'autre, et sans jalousie Votre troisième lettre est parfaite; il n'y a
rien à redire, si ce n'est les louanges <{ue vous m'y donnez. O mon tuteur, pourquoi vous avisez-vous de flatter ma vanité? ne m'en avez-vous pas jugée exempte, et ne m'.ivez-vous pas traitée en conséquence? Si j'avais eu de l'amour-propre, il y a longtemps que vous l'auriez écrasé; mais c'est un sentiment (pie je n'ai point écouté avec vous ; jamais votre franchise ne m'a blessée, jamais vous ne m'avez humiliée; je serai toujours fort aise (pie vous me (Usiez la vérité. Vos craintes sur le ridicule sont des terreurs paniques, mais on ne guérit point de la ])eur; je n'ai point une semblable faiblesse; je sais qu'à mon âge on est à l'abri de donner du scandale : si l'on aime, on n'a point à s'en cacher; l'amitié ne sera jamais jUn sentiment ridicule (piand elle ne fait pas faire de folies; mais gardons-nous d'en proférer le nom , puisque vous avez de si bonnes raisons de la vouloir proscrire ; soyons amis (si ce mot n'est pas malsonnant), mais amis sans amitié; c'est n\\ système nouveau, mais dans le fond pas plus incompréhensible (pie la Trinité. «
Cette admirable lettxe est pour ainsi tlire la confession morale de
SA VIE, SON SALON, SES AMIS, SES LETTRES. .i.vn
madame du Deffand. C'est un vrai chef-dVeuvre d'esprit et de sentiment. Le triple caractère auquel on reconnaît les passions sincères, la foi, la soumission, le dévouement, s'y lit en traits saisissants ; et l'on est étonné de cet effet singulier de l'expérience sur les natures bien douées. Elle ne les dessèche pas , elle les attendrit dans son amertume salutaire. Jamais madame du Deffand n'a été aussi bonne , aussi douce, aussi délicate qu'à soixante-dix ans. Ce rajeunissement du cœur en pleine décrépitude est lui phénomène moins rare qu'on ne pense et qu'il lui demeurera la gloire d'avoir éprouvé et d'avoir dépeint en grand moraliste et en grand écrivain. Mais quel était cet homme dont madame du DeWand s'efforçait en vain de réchauffer l'ardeur, d'encourager la confiance , de satisfaire l'exigence; cet homme dont la maturité et la vieillesse allaient tourner autour de ce pivot , la peur panique d'être ridicule , en se laissant aller à des sentiments incompatibles avec l'âge et aveil'expérience, crainte dont madame du Deffand fut la vi<>time, mai-, dont elle n'était pas la cause?
" Il y avait loiifftciiips avant la date de notre coiinaissaiico que cetto crainte du ridicule s'était plantée dans mon esprit, et vous devez assurément vous ressouvenir a quel point elle me possédait, et combien de fois je vous en ai entretenue. — N'allez pas lui chercher une naissance; récente. Dès le moment que je cessai d'être jeune, j'ai eu une peur horrible de devenir un vieillard n(hcule. "
Horace Walpole n'est guère connu en France que par les lettres de madame du Deffand, et tant qu'une traduction digne de ce nom n'aura pas popularisé chez nous les Mémoires et les Lettres de l'hounne (jui , dans toute l'Angleterre du dix-huitièine siècle , a eu incontestablement le plus d'esprit et le plus de goût, il devra se contenter de ce maigre et fâcheux rayon de célébrité qui ne le montre justement à nous que sous ses aspects les plus étroits et les plus défavorables. Les matériaux d'un portrait en pied ne nous manqueraient pas , car Walpole a eu plus d'un biographe , et il a été lui-même le meilleur de tous. Les limites de cet espace dont nous avons déjà abusé nous obligent de nous contenter d'une esquisse que nous essaverons plus particulièrement dans le but de réfuter ceux qui, ne tenant pas assez de compte des circonstances qui ont précédé ou suivi le mot sur lequel ils le jugent, ont malignement diminué la valeur intellectuelle et littéraire de Walpole,
<;i.viii MADAME DU DEFFAND.
ou ont lioiinùtenient calomnié Kon cœur et son caractère. Ceux-ci l'ont accusé d'affectation et de frivolité; ceux-là l'ont taxé de sécheresse et d'é{joïsme. Voyons si le p<>rsonnag^e , tel qu'il résulte des témoignagfes authentiques et impartiaux, répond absolument à ce signalement, et si, dans cette dernière conquête le {joût, de madame du Deffand a été aussi aveuçle que ses veux.
li est facile de connaître intimement Horace Walpoîe, fiicile de l'attaquer, facile de le défendre. Il a eu, nous le répétons, de nombreux biographes, de nombreux détracteurs, de nombreux avocats. On a plus d'un récit de la vie qu""!} menait à StraAvberrv-ïTiîl , et il a pris la peine de nous donner lui-même la description de cette demeure caractéristique. Pinckerton , dans le Walpoliand , miss Hawking dans ses Heminiscences , ont décrit sa personne , ses habitudes, ses manières. Walter Scott et lord Dover ont écrit sa biographie. M. Eiliot Warburton a publié sur lui des Mc,noires. Dans l'édition de ses OEuvres en six volumes in-quarto, le sixième contient les lettres adressées par lui aux miss BeiTV avec une Préface de l'aînée, dans laquelle elle défend vivement et éloquemment la mémoire de son l)ienfaiteur contre les malveillantes insinuations de 3Iacaulay , <|iii, passionné contre Walpole par toutes sortes d'antipathies litt.'raires et de rancunes politiques , s'est plu à épuiser contre lui tout un carquois de spirifueiles épigrammes. >Iais lord Byron , admirateur encore plus désirable que ^lacaulav n'est redoutable ennemi, a pansé, avec le baume du plus pur enthousiasme, les blessures faites par la verge de l'iiistorien démocratique. On le voit par ce court exposé, il y en a pour tous les goûts. Que l'on prenne la route de l'éloge ou celle de la critique, on s'v trouvei\a en nombreuse et bonne compagnie. Essayons de tracer entre les deux un humble petit chemin indépendant et impartial.
Horace Walpole, né à Londres, le 5 octobre 1717, était le troisième et le plus jeune fils de sir Robert Walpole , un des grands ministres de l'Angleterre, et qui la gouverna glorieusement vingt et un ans. On a beaucoup discuté sur son génie, son caractère, les moyens vulgaires ou honteux de son influence. Ce n'est pas le lieu d'examiner ici ces griefs et de prendre parti entre Coxe et Smo'.lett. Gouverner vingt et un ans un pays comme l'Angleterre, par quelques moyens que ce soit, n'est point d'un homme ordinaire.
La mère de Walpole, Catherine Shorter, était petite-fille de sir John Shorter, lord-maire de Londres, en 1{388, l'année de la révolution. Les deux frères d'Horace, lord Walpole et sir Edouard, ne méritèrent jamais que l'histoire s'occupât d'eux. Horace semble
SA VIE, SOX SALON, SES AMIS, SES LETTRES. eux
avoir résumé et personnifié en lui le double génie de rAngleterre aneienne et de l'Angleterre nouvelle , la double influence du père et de la mère, une certaine délicatesse de cœur, voilée et connne défendue par l'àpreté du caractère , une gi-ande hardiesse d'idées, corrigée par ime grande aristocratie de goûts. La santé d'Horace était faible , sa vie semblail fragile , quoiqu'elle ait duré quatrevingLs ans. Il était à la fois Saxon et Normand, delà rare d'acier, souple et brillante , qui plie sans cesse et ne rompt jamais. Mais ce tempérainent maladif et nerveu/X devait avoir , on le comprend, une influence durable sur son âme et sur sa vie. Il explique la contradiction apparente de ses idées et de ses goûts , de ses principes et de ses actions, de sa bonté foncière et de sa rudesse extérieui^e, il explirpie l'inconstance et la variété de ses manies, la susceptibilité et l'irritabilité d'un esprit et d un ctt-ur que l'horreur de la critique et la ci-ainte du ridicule ont tourmenté sans relâche.
Une autre influence primordiale à noter, c'est l'éducation exclusive de la mère jusqu à dix ans. Horace connut peu son père, absorbé par les affaires, et dont les rares loisirs étaient consaci'és à des distractions grossières. Jusqu'à dix ans, il grandit sous l'aile de sa mère, qu'il adorait, et il est demeuré dans sa vie et dans ses écrits plus d'une trace de cette influence féminine, la subtilité , la coquetterie et même une certaine préciosité.
A dix aus, Horace Walpole entra au collège d'Eton, où son père avait été le compagnon d'études de lord Bolingl)roke , cet auti'e esprit anglais cher à la France, précurseur d'Horace, d'un moindre attrait littéraire, mais d'une autre vigueur philosophique que lui. Les camarades de prédilection d'Horace furent Thomas Grav , le poëte lyi'ique à qui plus tard la seule vue d'Eton dans le lointain devait inspirer l'ode touchante où il célèbre leurs communs souvenirs d'enfance ; Richard West , en qui une mort pix'maturée emporta, dit-on , l'espoir d'un grand poëte ; Thomas Ashton , qui se consacra à l'Église et à la prédication. Cette quadruple amitié, cette quadruple alliance, comme l'appelaient nos jeunes écoliers, ne fut pas invulnérable au temps, in:iccessible aux passions. Elle eut ses vicissitudes et ses décadences. L'ami denfance et de prédilection d'Horace, celui à qui il demeura fidèle jusqu'au bout, celui qui, aux yeux de la postérité , attestera son cœur, c'est Henri Seymour Gonway, qui devait jouer un rôle distingué dans l'armée et le Parlement. Coaway fut V aller c(jq de Walpole , le la Boétie de ce Jlontaigne aiiglais. On le voit se refroidir ou rompre avec Grav, avec Bentley, avec le poète Mason, même avec Georges Montagu ,
ilLX MADAME DU DEFFAIS'D.
son camarade d'Etoii et de Cambridge, auquel il cesse d'écrire avant que la mort lésait séparés à jamais. Pour (lonway, ce caractère difficile n'a plus d'inégalités, cet esprit susceptible n'a plus d'ombrages. « Après la mémoire de son père, la fortune de Conway fut sa seule passion politique, » dit l'homme qui en France a le mieux parlé de Walpole ' .
En 1734, Horace était entré à l'université de Cambridge, où il avait retrouvé Gi'av et Montagu. Il poursuivit ses études à King's Collège. Elles n'étaient point finies , et il n'avait que vingt ans lorsqu'il perdit sa mère, qu'il pleura longtemps, qu'il regretta toujours, et à qui, dix-sept ans plus tard, il élevait dans Westminstci un monument funéraii'e dont il composait l'inscription. Robert Walpole fut moins sensible à une mort qui lui rendait sa lilierté. Mari facile, comme la plupart de ceux qui ont besoin d'indulgence pour eux-mêmes, il ne pouvait s'empêcher de trouver <jue son fils ressemblait un peu trop fidèlfment à lord Ilervey, homme d'un esprit remaïquable , et frère de celui qui fut le rival de Pope. Pendant que son père épousait, après un deuil assez abrégé, la mère d'une fille naturelle qu'il aitnait et qui devint ladv ^lary Churchill, Horace, pourvu par une bonne sinécure des moyens de soutenii son rang, faisait sur le continent le voyage qui complétait alors toute éducation aristocratique.
Le 10 mai 1739, il partit, en compagnie de Gray , pour Paris, où il devait retrouver son cousin Conway. Il paraît avoir jeté, à cette première visite, un coup d'œil assez superficiel sur nos institutions et sur nos idées , bornant son étude à ce que la pratique de nos plaisirs pouvait lui révéler de nos mo'urs et de notre langue. Vers la fin de l'été, les deux amis étaient en Italie. Ils visitèrent Rome, jNaples, Florence, Venise. Aidé de son compagnon, qui nous a laissé le Mémorial de ce voyage , Horace acquit le goût des arts et la passion de la curiosité. La différence de leurs caractères et surtout de leur rang ne tarda pas à brouiller les deux amis , qui se séparèrent à Reggio. Horace Walpole a avoué, trente-deux ans après , dans une lettre à William 3Iason, qu»; les premiers torts vim-ent de .«!on coté, et que son conflit avec Gray eut pour cause la fougue de sajeunes.se avide de plaisirs et l'oigueil de son caractère, qui ne s'était pas encore assez accoutumé à sa (jualité de fils d'un premier ministre pour ne pas la faire sentir aux autres. Sur la fin de sa vie, une réconciliation, ménagée par des amis communs, avait i\ipproché
* Cil. de Réinusat, L'Angleterre ait dix-lniitièine siècle, t. II, j). 6.
SA VIE, SON SALOX, SES AMIS, SES LETTRES. cisi
les deux compa^jnons du voyage d'Italie, et lioi'ace a déploré la mort de Gray dans ime de ses plus éloquentes lettres.
C'est à Floi-ence que Walpole s'arrêta le plus longtemps, retenu à la fois par le spectaele des chefs-d'œuvre de l'art et par le commerce, chez la princesse de Graon, de quelques Françaises spirituelles et d'un très-aimable diplomate, sir Horace 3Iann , envoyé anglais près la cour de Toscane, jusqu'en 1786. Pendant cette longue caiTière , tout entièi'e fournie au même lieu (excellente habitude de la diplomatie anglaise, qui explique l'expérience et la crédit de ses agents) , Horace Walpole entretint avec sir Horace Mann une correspondance qui a duré quarante-cinq ans et est représentée par plus de huit cents lettres. Durant ces quarante-cinq ans, Horace Walpole et sir Horace Mann ne s'étaient pas revus. C'est avec raison que Walpole, le 25 août 1784, disait de cette longue correspondance entre deux absents , un des monuments épistolaires de la Grande-Bretagne , " qu'elle n'a pas sa pareille dans les annales de la poste aux lettres » .
lloiace Walpole revint en Angleterie au mois de septembre 17 41. Il V arrivait pour représenter, dans un nouveau pailement, élu au mois de juin précédent, le bourg de Callington, dans les Cornouailles. jN'ous n'avons pas à nous occuper de la carrière politicjue d'Horace Walpole , qui fut plus spectateur qu'acteur aux débats mémorables de son temps, et se contenta de s'y montrer le satellite dévoué de son père , occupé surtout de retracer pour l'avenir, avec une sceptique ironie , le tableau et les portraits du drame parlementaire auquel il assista. Oa trouve dans ses lettres à Horace ^lann la peinture la plus fidèle , la plus libre et la plus instructive qui soit d'un gouvernement représentatif et de la lutte des intérêts et des ambitions qu'il substitue à la lutte des. idées. Horace Walpole ne prit la parole qu'une fois, le 23 mars 1742, pour défendre son père , et Pitt combattit ses conclusions , tout en louant son talent et .son caractère. Durant les vingt-sept ans qu'il siégea sur les bancs des communes, Walpole ne prit guère la parole que deux ou trois fois. Il était trop sceptique pour parler souvent , trop spirituel pour parler l>eaucoup , trop délicat poiu* parler longtemps.
Mais si Horace était indifférent aux succès de la trii)nne , il ne l'était pas au triomphe de la politique de son père, dont il soutint intrépidement le pouvoir et dont il partagea la retraite et consola la disgrâce, dans son château tie Ilougton, par tout ce que l'esprit le plus cultivé pouvait ajouter d'agrément aux mérites diai lovai dé- I. A
CLXii MADAME DU DEFFAND.
vouement. Il séjournait souvent'auprès de lui, au château de Hougton, en Norfolk, et il essaya en vain, par l'influence d'un beau site, le secours d'une belle bibliothèque, la vue d'une précieuse collection de tableaux , d'élever et de polir les goûts du fruste homme d'État, qui, hors la politique, ne se plaisait guère qu'à la chasse, à table ou au lit. Horace Walpole, à cet inutile apostolat, à ces fastidieuses compagnies , dut éprouver dans toute son amertume le dégoût d'un esprit «lifficile et mondain aux prises avec les contrastes de la vie de campagne dans la vieille Angleterre. Son caractère dut se ressentir de l'épreuve de cette longue contrainte , de cette quotidienne contradiction. Il a fait de son existence à cette époque une peinture humoristique et caractéristique, dans une lettre à M . Chute, du 20 août 1743.
En août 1743 , Horace Walpole fit mi dernier effort pour convertir son père à la religion de 1 art. Il écrivit et lui dédia , sous le titre d'jEdes Walpolianœ , une description de Hougton-Ilall et des collections qu'on v admirait... La collection de Walpole n'existe plus en Angleterre ; elle fut vendue en 1 780 par son insoucieux et besogneux petit-fils, à l'impéi^atrice de Russie, pour 45,000 livres sterling. Elle contenait de très-belles choses , peut-être l'original de la Joconde de Léonard de Vinci. Les opinions d'Horace en fait d'art se montrent dans ce manifeste assez originales et même paradoxales. Dans son opinion, toutes les qualités du peintre parfait ne se sont jamais rencontrées que dans Raphaël , le Guide (!) et Ànnibal Carrache (.'.').
C'est le cas de dire avec ]M. de Rémusat :
K Dans les arts comme en beaucoup d'autres choses, Horace Walpole avait du goût plutôt qu'un excellent goût. «
Robert Walpole mourut de la pierre, le 28 mars I7i5, au milieu d'une recrudescence subite de popularité qui allait peut-êti'e l'arracher de la retraite pour le reporter au pouvoir.
«Lord Orford , en mourant, ne laissa pas une fortune aussi considérable que le supposaient ses ennemis. Il devait plus d un million de francs, et son revenu foncier était estimé nominalement à deux cent mille. Son fils aîné, qui héritait du titre et du domaine, et qui devait, six ans après, momir fort dérangé, aurait été tout à fait {[éné sans son oisive et productive place d'auditeur de l'Echiquier. C'était presque exclusivement aux dépens du trésor public que Walpole avait pourvu ses deux autres fils, sir Edouard et Horace. On sera peut-être curieux de connaître comment était constituée la fortune d'un troisième fils de premier ministre, et ce que permettaient alors les mœurs publiques et des usages qui n'ont pas encore complètement disparu. Horace reçut par testament
SA VIE, SON SALON, SES AMIS, SES LETTRES. clsiu
ciiKj mille livres .stcrliri;^; (raryoïU coiii()taiit qu'il ne toucha pas en entier, et la jouissance temporaire de la maison où son père mourut, clans Arlinjjton street et qu'il avait encore pour trente-six ans. Ainsi dote et dans sa condition, le jeune homme eût été pauvre si les sinécm-es n'y avaient mis ordre. Il avait reçu dans son enfance deux jtefites jdaces qu'il ^;arda toujours, celle de clerc dos extraits et de contrôlein- du yrand rouleau de rÉchiquier, (pii lui rapportaient trois cents livres par an. A vinfjt ans, il fut nommé huissier de l'Échiquier, titre qui valait annuellement de dix-huit cents à deux mille livres, et il v joignit un revenu de la moitié sur l'office de collecteur de la douane, ac<ordé pour la vie à son ])èrc et à ses deux aînés* "
Pour donner en mi mot une idée de la valeur totale de ces diverses places , lucratives surtout par les privilèges accessoires et abusifs qu'elles comportaient , nous dirons que Walpole , dans un Mémoire justificatif de 178:2, que la réaction de l'opinion le força de donner au public, ne nie pas que la seule sinécure d'huissier de l'Échiquier ne lui ait i-apporté une année 4,200 livi-es , c'est-àdire 105,000 francs.
Grâce à ces faveurs de sa position , Horace Walpole , sans patrimoine, n'était pas sans fortune. Sa qualité de célibataire lui en laissait la libre et entière disposition , et il en fit le plus noble et le plus intelligent usage , la mettant au service de ses goûts d'archéologue et de curieux , sans se dispenser à l'occasion d'en offrir le partage à ses amis , connne il le fera pour madame du Defflind et Conway. Généreux sans prodigalité, hospitalier sans faste, il donna le premier à l'Angleterre le type et l'exemple de ces gx-andes existences, de ces grandes vies dont l'aristocratie anglaise a aujourd hui multiplié les modèles. Cet idéal d'existence, trop rarement atteint en France par tant d'hommes qui sciaient dignes de le réaliser , consistait à choisir, parmi les jouissances que permettent mie grande fortune et un grand nom, les moins frivoles, les moins égo'istes, les plus intellectuelles. Des accjuisitioiis de tableaux et de livres , une installation originale qui trahit à la fois riudépendance et la culture de l'esprit, une société plus choisie ({ue nombreuse, à laquelle on se consacre sans s'v absorJK'r, une correspondance variée, des loisirs occupés de toutes les études qui ne permettent point d'être pédant, voilà le train de vie que mena Walpole, n'accordant aux passions et aux sens que le nécessaire et réservant à l'esprit tous les superflus. C'est dans un monde à son image, qu'il a admirablement peint , qu'il concentre une activité qu'il ne pousse jamais jus({u'à la fatigue, ^t un talent qui laisse sa trace sur tous les sujets
1 Cil. de Rénuisat, l' Ançjletcr) e au dix-huitième siècle, t. II, [). 44, 45.
cLxiv MADAME DU DEF1'A>D.
sans y prendre ce vilain vernis d'habitude qui ol)scureit et paralyse l'esprit. Il eut, en un mot, la sainte horreur de la spr'cûiUtc' et de la publicitc. Il écrivait sur tout et ne publia presque rien de son vivant, pour ne pas subir les contraintes et endjrasser les préjugés de l'état littéraire. Il aimait trop les lettres et les arts pour se réduire à les cultiver. La réputation même ne l'eût ])as dédonnnagé de la perte de sa liberté. Il consentit à ne passer que pour un amateur , pour éviter de passer pour un auteur. Il s'aimait trop luimême pour ne. pas préférer ses amis au pul)lic et la trantjuillité à la gloire.
La critique lui a reproché cet indifférence et cet éparpillement. ^lacaulay y a vu une affectation de plus dans vm homme dont le génie ne lui semble foit que d'affectations. D'autres , plus modérés, ont regretté un système qui , favorable à son repos, l'est moins à sa mémoire, et qui fiiit que Walpole, " distingué en tant de choses, n'est, comme auteur, supérieur en aucune' . » Combien cette infériorité relative n'est-elle pas rachetée par sa supériorité incontestable dans un genre essentiellement français , qu'il a, avec Bolingbroke et Ghesterfield , élevé eu Angleterre à la hauteur d'vme littérature ! Dans ce genre , qui ne comporte pas l'imitation ni la médiocrité , son indépendance d'esprit et de mteurs lui a assuré cette peifection réservée à ceux qui observent plus qu'ils ne jugent, qui voient plus qu'ils n'apprennent , et qui, tout en se ménageant dans le monde le poste d'observateur , s'y mêlent cependant assez pour observer impunément. Je parle du genre épistolaire, qui doit son honneur à des profanes, et dont les lettrés de profession, faute de ce désintéressement moral que donnent le loisir et la fortune, ai'ont presque jamais attrapé le naturel.
«Ses œnTres, dit parfaitement M. de llemusat, sont remarquables presque toujours , jamais excellentes, ou plutôt il n'a dû exceller que dans un {jenre, celui où il est permis de toucher à tout et interdit de rien approfondir, on la variété des tons doit s'unir à la diversité des sujets, oîi l'on peut être superficiel à propos et décider avec de l'esprit ce qui vient de l'étude et de l'expénence, où rien n'est défendu, excepté de s'appesantir et de s'étendre, où tout est permis, même le parfait, même le sublime, pourvu (jn'on ne les ait pas cherchés et qu'on les rencontre en passant -. »
C'est déjà une assez belle gloire pour un homme qui demanda aux lettres et aux arts plutôt le plaisir que l'honneur de sa vie.
1 L'Aiir/Ictene aii c/ix-hyi/it'ine siècle, t. II, p. 'tS. - Ibid'., p. 49.
SA VIE, SON SALON, SES AMIS, SES LETTRES. clxv
jMacaulay l'a accusé (rinstabilité politique , <le contradiction. Il s'est plu à le montrer wliig de naissance, de préjugés, d'affectation, mais au fond tory complaisant ou aveugle; partisan de la révolution anglaise et ennemi de la révolution de France. Il prend lui malin plaisir à nous le faii'e voir suspendant aux côtés de son lit la (h-andt' Charte et la sentence de mort de Charles I", déclarant à Georges Montagu que ses principes ne pourront jamais devenir monarchiques, et trouvant l'attentat de Damiens le plus excusable des assassinats ; puis auteur gentilhomme et chroniqueur chambellan, se plaisant îlux anecdotes et aux commérages de cour, collectionnant les ouvrages des rois littérateurs, et recherchant surtout, à Paris et dans la correspondance de madame du Deffand, la satisfaction d'une curiosité si essentiellement aristocratique, qu'elle ne trouve de l'intérêt qu'aux scandales qui ont déshonoré, au dixhuitième siècle, la monarchie et la société françaises.
Macaulay , au nom d'un parti dont l'unité et l'inllexibilité puritaines pourraient prendre pour symbole une ligne droite, triomphe trop aisément d'un adversaire qui mit l'unité dans la variété et ne fut fidèle qu'à sa fantaisie , mais surtout dans le domaine des choses littéraires ou artistiques, où la variété est un agrément fort permis et où l'inconstance n'est pas un crime. Politiquement, il est certain que Walpole demeura fidèle à lui-même , aux traditions de sa famille et à la hardiesse de ses idées, autant que le comporte la mobilité in-ésistible de Vliomo duplex , qu'il sei'ait facile de trouver jusque dans les natures et dans les vies qui semblent le plus entières. Walpole n'aimait point Pitt, tout en l'admirant , et cela est permis; il crut à la liberté jusqu'à ce que le spectacle des excès de la Révolution française lui en eût démontx'é les <langers et les inconvénients. Ces réserves , ces restrictions , ces repentirs , ce désabusement, sont le fait naturel et légitime de l'âge et de l'expérience, et reprocher en ce sens à Walpole d'avoir changé , c'est lui faire vm crime d'avoir vieilli. En tout cela , ce que Macaulay poursuit surtouten Walpole, c'est Vauiatciir, toujours peu choyé des littérateurs et des philosophes de profession. C'est l'homme qui a touché à tout pour ne s'appesantir sur rien, et qui s'est ti'ouvé superficiel par mépins du pédanlisme, fantaisiste par i-espect de sa liberté, aristocrate littéraire, enfin, par dégoût du salaire et du métier.
Lord Byron , cpù a eu à souffrir des mêmes préventions et des mêmes reproches que Walpole, a ti'ès-bien vu le point par le([uel il était surtout, en litléiaturc coiimie en politique, odieux à certains critiques de son temps et du notre, par l'horreur de la discipline,