L V M È M 1 : A V M È JI E
Paris, 27 octobro 1766.
Poui" couiinencer ainsi ([uc vous, je ne suis pas contente, mon tuteur, (jue vous t'assie/ taux hond à la prudence, en finissant vos eaux huit ou dix jours plus tôt qu'il ne serait à propos j)Our qu'elles vous fissent du bien. Vous avez toujours des maux d'estomac, des lanjjueurs; vous me paraissez dans le même état oii vous étiez avant de tomber dans les grands accidents où vous avez pensé succomber. Loin de faire ce qu'il faudrait pour les prévenir, vous vous jetez tout au travers les choux ; vous allez entrer au parlement. Je me suis fait expliquer quelle était la vie que cela faisait mener; je vous crois un homme perdu; jamais vous ne résisterez à tous les inconvénients qui surviennent ; des séances quelquefois de huit ou dix heures ', une chaleur infernale dans la salle, mi Iroid glacial quand on en sort; voilà le physique. Une agitation d'esprit, toutes les passions en mouvement; voilà le moral. Mon pauvre tuteur n'a certainement pas la force de résister à tout cela.
Je suis très-contente de la miladv Georges " ; elle m'a fort bien fait tous ces derniers temps-ci; elle a un certain revéche (fu'on est flatté d'a])privoiser; c'est elle qui vous rendra cette lettre avec la brochiir»» dont je vous ai parlé. La déclaration (le d'Alendjert aux éditeurs est trouvée de la dernière impertilicnce. J'ai du regret à madame Greville; c'est une femme qui a véritablement beaucoup d'esprit, mais je n'ai point voulu précipiter mon jugement sur son caractère : je veux savoir de
' Les .S('.iiicc-s (lu j);irl('iiiciil aii;;lais loiimicnceiil à ciiui lieiircs il<' l'apresiiildi et 110 Hnissfiit .souvent qu'à (leu\ et trois heures du matin. (A. X.)
- Lady Louise Ker, sœur du marquis de Lothian , et mariée au lord Ccorge.s Lcnox, frère uiiicjiie du dcfiinr dur de riitlimond. (A. M.)
VOUS ce que j'en dois jujjer : les ap[)arences m'en ont donné bonne opinion : j'ai cru remarquer que nous évitions é{jalement l'une et l'autre de parler de vous : la conduite était semblable, mais les motifs pouvaient Ijien être différents. Je crois sa situation mallieureuse, son àme sensible : j'ai trouvé des rapports entre nous qui ne m'ont cependant point entraînée à aucune confiance; nous nous sonnnes j)lu mutuellement en nous observant et en nous tenant l'une et l'autre dans une assez jfrande réserve. Madame de Mirepoix fait un grand cas d'elle, et m'en a fait de (jrands élo{jes.
Madame d'Ai{juillon me dit liier que madame Hervev lui mandait que vous vous portiez à merveille, et que vous lui aviez écrit de Batli la lettre la pkis charmante et la plus ^"^aie : pour celles (]ue vous m'écrivez, mon tuteur, je les trouve d'un {jenre tout j)articulier ; tout v est nouveau, tout v est neuf; vos réflexions sur la prudence, ce qu'elle devait être dans l'âge d'or, ce qui la rend vertu aujourd'bui, est senti, pesé, et d'une vérité extrême '.
Je suis bien sûre que vous vous accoutumerez ù Montaigne; on V trouve tout ce qu'on a jamais pensé, et nul stvle n'est aussi énergique : il n'enseigne rien, parce qu'il ne décide de rien; c'est l'opposé du dogmatisme : il est vain, et tous les hommes ne le sont-ils pas? et ceux qui paraissent modestes ne sont-ils pas doublement vains? Le je et le moi sont à chaque ligne, mais quelles sont les connaissances qu'on peut avoir, si ce n'est pas le je et le moi? Allez, allez, mon tuteur, c'est le seul bon philosophe et le seul bon métaphysicien qu'il v ait jamais eu. Ce sont des rapsodies, si vous voulez, des contradictions perpétuelles; mais il n'établit aucun svstème; il cherche, il observe, et reste dans le doute : il n'est utile à rien, j'en conviens, mais il détache de toute opinion, et détruit la présomption du savoir.
Adieu, mon tuteur, je crois que ma lettre du 21 vous aura fort dé])lu; mais je vous avertis que si vous m'appelez jamais madame, je ne vous appellerai jamais mon tuteur : je ne; jiuis
* M. Walpole avait dit : " Je suis rhariné que vous commcncii-z à faire hou
accueil à la prudence. Il ne vous manquait que cette mais non, ce
n'est pas vertu ; ce n'est qu'une cuiiasse qui sert de garde contre les méchants. Il fallait que le monde fourmillât de crimes, avant (ju'on eût pensé à éiigcr la prudence en vertu. Si jamais il y eut un siècle dor, la prudence aurait dû passer pour de la fausse monnaie. » (A. N.)
souffrir de votre part aucune punition; pour des réprimandes, à la bonne heiue.
Ah! mon Dieu! je me rappelle que vous me dites que, si j'étais malade, vous m'enverriez votre Wiart; comment pouvez-vous laire aujourd'hui une plaisanterie de ce qui vous a précédemment pensé coûter la vie, et vous avait inspiré pour moi la plus horrible aversion? Gela est fâcheux, mon tuteur, mais vous avez certainement des accès de folie : je ne veux point croire <[ue la politique aujourd'hui soit de ce nombre, mais j'en aurais cependant quelque soupçon, par la certitude que j'ai de votre désintéressement personnel : vous êtes un être bien singulier, qu'il faudrait n'avoir jamais connu, si on ne doit jamais le revoir.