‹ Correspondance complète de la marquise Du Deffand avec ses amisChapitre 45 sur 52 · LA :\I È >1 K A U MÊME · texte numérisé non relu

LA :\I È >1 K A U MÊME

Paris, jeudi 30 octohie 1766.

Ah! quelle folie, quelle folie, d'avoir des amis d'outre-mer, et d'être dans la dépendance des caprices de Neptune et d'Éole! .loignez à cela les fantaisies d'un tuteur, et voilà une pupille bien lotie. Il n'y a point eu de courrier ces jours-ci; je m'en consolerais aisément si je n'étais pas inquiète de votre santé. Je vous assure qu'il n'y a plus de votre individu que ce seul point qui m'intéresse; d'ailleurs, je crois que je ne me soucie plus de vous, mais il m'est absolument nécessaire, aussi nécessaire que l'air que je respire, de savoir que vous vous portez bien : il faut que vous ayez la complaisance de me donner régulièrement de vos nouvelles par tous les courriers : remarquez bien que ce ne sont point des lettres que j'exige, mais de simples bulletins. Si vous me refusez cette complaisance, aussitôt je dirai à Wiart : « Partez, prenez vos bottes, allez à tire-d'aile à Londres, pul)liez dans toutes les rues que vous y arrivez de ma part, que vous avez ordre de résider auprès d'Horace Walpole, qu'il est mon tuteur, que je suis sa pupille, que j'ai pour lui une passion effrénée, et que peutêtre j'arriverai incessamment moi-même, que je m'établirai à Stra^vberry-Hill , et qu'il n'y a point de scandale que je ne sois prête à donner. "

Ah ! mon tuteur, prenez vite un flacon ; vous êtes prêt à vous

DE MADAME LA MARQCISE DU DEFFA^"D. 387

évanouir; voilà pourtant ce qui vous arrivera, si je n'ai pas de vos nouvelles deux lois la semaine.

Je ne doute pas que vous ne soyez persuadé que la personne de France qui vous aime le mieux c'est moi; eh bien! vous vous trompez ; il y en a une autre qui vous aime cent fois davanta(je, et d'un amour si aveugle, qu'elle ne vous croit aucun défaut, et certainement je ne suis pas de même. Avant de vous la nommer, il faut que je vous v pré[)are par une petite histoire que peut-être vous savez, car tout Paris la sait; mais vous pouvez l'avoir ouldiée, et le pis, c'est que vous l'entendiez pour la seconde fois. -:— La voici :

L'archevêque de Toulouse avait un grand-père, ce grand- ])ère était mon oncle, cet oncle était un sot, et ce sot m'aimait beaucoup; il me venait voir souvent. Un jour il me dit : « Ma nièce, je vais vous apprendre une chose qui vous fera grand plaisir; il y a un homme de beaucoup d'esprit, du j)lus grand mérite, qui fait de vous un cas infini; il vous e^t })arfaitenient attaché; vous pouvez le regarder comme votre meilleur ami, vous le trouverez dans toute occasion; il n'a pas été à portée de vous dire lui-même ce qu'il pense pour vous, mais je me suis chargé de vous l'apprendre. » — « Ah! mon oncle, nommez-le-moi donc bien vite. » — « C'est, ma nièce, c'est le

sacristain des Minimes. » Eh bien, mon tuteur, cette personne qui vous aime tant, c'est mademoiselle Devreux ' ; c'est à son état qu'il faut attribuer cet apologue, car sa personne et son mérite la rendent bien préférable à toutes les piùncesses et idoles de comtesses. Cette pauvre Devreux vous adore, et elle ne veut pas que je sois jamais fâchée contre vous ; elle trouve que vous avez toujours raison.

Savez-vous, mon tuteur, à quoi je vais m' amuser? à faire des portraits. Je fis liier celui de l'archevêque de Toulouse'; on le lut en lui donnant à deviner de qui il était; il s'v reconnut,

1 Femme de cliambie de madame du Dcffaud. (A. N.)

2 Madame du Deffand a tracé de rarclievccjuc de Toulouse un portrait qu'il est pcimis de ne pas croire d'une evtrènie resseniLlancc, puiatiu'cUe le lui adresse à lui-même. Voii'i ci; portrait :

tt Je vous ai promis votre horoscope. Je ne vous demande point l'heure de votre naissance; je n'ai pas besoin de consulter les astres; il me sid^fit d'observer votre caractère j)Our vous prédire affirmativement une fjrande fortune.

« Vous avez beaucoup d'esprit, et surtout une sajjacité étonnante qui vous fait tout pénétrer, tout savoir, sans avoir, pour ainsi dire, besoin d'aucune application ni d'aucune étude. Vous avez le goût et le talent des affaires, une s

comme s'il s'était vu dans un miroir. Si vous le connaissiez davantage, je vous enverrais ce portrait, et je ne sais si je ferais bien, car vous ne faites pas grand cas des ])roductions de ma Minerve. Je pourrai bien (jiielquc jour clicrclier à vous peindre, mais je ne sais pas si je vous connais bien; enfin, nous verrons. Votre parlement me tourne la této : quelle idée il vous a pris de vous jeter dans le cbaos des affaires? Mais à quoi servirait tout ce que je pourrais vous dire sur cela, qu'à vous impatienter et à augmenter le dégoût que je m'aperçois qiu- depuis longtemps vous avez pris pour moi? Faites donc ce que vous voudrez : je n'exige de vous que des bulletins de votre santé.

Vendredi à deux heures.

Un ange ou im diable m'a[)porte votre lettre de Stra^vberry- Hill, du 22 : c'est celle qui devait arriver le mardi 28. Je ne

frande activité <'t tant de facilité poui- le travail, que, quelijuc surcliarjjé nue vous ptti.ssicz être, on dirait que vous avez toujours du temps de reste.

>i Vous avez heauconp de vivacité jointe à Ijcaucoup de sany-froid ; jamais vous n'êtes troul)lé, jamais vous ne faites un pas en avant que vous n'avez pensé où il pourra vous conduire. 8i par un hasard très-rare, vous êtes forcé de reculer, votre dextérité, qui est extrême, vous fera trouver le nioven de réparer ce petit inconvénient.

» Vous êtes hardi, sans être téméraire; franc, sans être imprudent. Jamais vous ne faites ni ne dites rien d'inutile; vos paroles ne sont jamais vajjues, votre conversation jamais ennuveuse; quelquefois elle est sèche. Votre esprit est trop occupé pour que vous ne soyez pas souvent distrait.

1) L'ambition est le seul sentiment qui remplisse votre âme; je dissentiment, car je ne crois pas que l'ambition soit en vous une passion. L'andjition est née avec vous; c'est pour ainsi dire un penchant (pie vous avez reçu de la nature ; rien ne vous en détourne, vous suivez le chemin que vous croyez le plus sûr, vous cédez aux obstacles, vous ne cherchez point à les surmonter par la violence, mais rien ne vous rebute ; votre àme n'est sujette à aucune secousse, votre humeur à aucune iné(|alité ; votre discernement ne s'exerce que sur ce qui a rapport à vous; vous ne cherchez à connaitre que ce qui peut être utile à votre fortune ou à votre plaisir; vous savez très-bien les allier tous les deux, apprécier les circonstances qui doivent faire donner la préférence à l'une sur l'autre.

» Je ne vous crois ])as incapable d'amitié, mais elle sei-a toujours std)ordonnée à l'amljition et au\. plaisirs. Vous cherchez la considération, vous l'avez obtenue; mais votre état, assez contraire à vos goûts, vous en a rendu les movens difficiles, et c'est en quoi votre dextérité vous est encore fort utile.

Il Voilà ce que je pense de vous, et qui rend indubitable la fortune que je vous prédis. "

L'ai'chevèque de Toulouse, M. de Loménie de Rriennc, fut ensuite arrhovèquc de Sens. C'est lui qui, un peu avaiit la Ilévolution, l'ut un si déjiloiablr ministre des finances. (A j\.)

puis vous peindre quel est mon etonnenient, premièrement de ce que je ne comptais en recevoir <[ue demain, ou même dimanche : et ce qui me surprend à l'excès, c'est ce qu'elle contient. (Juoi donc, vionsieiir? êtes-vous devenu tout à fait t'ou? Voulez-vous m'èprou^^r? voulez-vous déranjjer ma tète? Oue prétendez-vous? que voulez-vous de moi? navcz-vous pas fjuarante-neuf ans? n'en ai-je pas soixante-dix'^. Est-il permis à ces à(jes-là d'avoir des sentiments? Qu'est-ce que c'est que ceux de l'amitié? ce n'est qu'un amour déjjuisé qui couvre de ridicule. Qu'est-ce que c'est encore que cette inquiétude sur ma santé? que vous importe que je vive ou que je meure? votre projet est-il de me voir? u'étes-vous pas uniquement occupé de la cliose publique? serait-il raisonnable que vous l'abandonnassiez pour moi, quand vous consentez à y sacrifier votre vie? Ah! monsieur, faites des réflexions solides , et ne m'exposez pas au ridicide de laisser croire que je compte sur votre amitié. Ne dois-je pas penser tout cela? — Mais non, non, mou tuteur, je suis bien loin de le penser , votre lettre me charme et ne me surprend pas : vos injures, vos duretés, vos cruautés même, ne m'ont point fait me méprendre à la bonté et à la sensibilité de voti'e cœur; — mais je ne veux pas vous en dire davan- (a/;e : vous êtes sujet à des retours ([ui me mettent en {^arde contre moi-même et contre vous. Tout ce que je me permets de vous dire, c'est que je suis heureuse dans ce moment-ci, mais que je pourrais l'être bien plus parfaitement si vous le vouliez : je n'articulerai point ce qu'il faudrait (pie vous fissiez pour cela; vous le devinez de reste.

Ce que vous me dites de M. Selwyn est parfait ' : j'y ajoute <iu'il n'a que de l'esprit de tête, et pas un brin du cœur : vous (léHniriez bien mieux que moi ce que je veux dire.

Votre lettre m'a si fort troublée, que je suis comme si j'étais ivre : je remets à demain à continuer celle-ci.

Samedi 1'^'' noveml)re, à quatre lieurcs.

C'est un malheur pour moi, et un très-{jrand malheur, que l'amitié que j'ai prise pour vous. Ah! mon Dieu, «pi'elle est loin du roman, et que vous m'avez peu connue quand vous

1 M. Walpole avait dit : " De tous les Anglais que vous venez, cestM. Selwyn qui aie plus véntai)lcH>ent de l'esjuit; mais il faudra le déuioutrer; faites en sorte qu'il vous parle mauvais français. Il fait tant d'efforts pour parler votre langue en vrai académicien , qu'il oublie totalement d'v joindre des idées. C'est un heau vernis pour f.iire Lriilcr des riens. » (A. ^'.^

m'en avez soupçonnée ! Je ne vous aime que parce que je vous eslinie, et que je crois aAoir trouvé en vous des qualités que depuis cinquante ans j ai chercliées vainement dans tout autre : cela m'a si fort charmée, que je n'ai pu me défendre de m' attacher à vous, malgré le bon sens qui me disait que je faisais une folie et que nous étions séparés par mille obstacles; ([u'il était impossible que je vous allasse trouver, et que je ne devais pas m' attendre que vous eussiez une amitié assez forte pour quitter votre pavs, vos anciens amis, votre StraAvberrv-Hill, pour venir chercher, quoi? une vieille sibylle retirée dans le coin d'un couvent. Ah! je me suis toujours fait justice dans le fond de mon àme. Votre lettre de Ghantillv m'avait donné de l'espérance, mais presque toutes celles qui l'ont suivie l'ont si 1)ien détruite, que votre dernière, qui est charmante, ne peut la faire renaître. Non, je ne vous reverrai plus : vous aous annoncez pour le mois de février ; mille et mille inconvénients surviendront de votre part; et puis ne peut-il pas y en avoir un bien grand de la mienne? Ah! mon tuteur, j'aurais bien désiré qu'avant le grand vovage que je ne suis pas bien éloignée de faire, vous en eussiez pu faire un en France. Vous voyez à quel point je suis triste; ne m'en sachez pas mauvais gré, et donnezmoi la liberté de ine montrer à vous telle que je suis. — Y at-il un autre plaisir, un autre bonheur, que d'épancher son cœur avec un ami sur lequel on compte uniquement? Adieu, mon tuteur; le papier me manque.

MADAME LA MARQVISE DU DEFFAND A M. DE VOLTAIRE

Paris, 13 novembre 1766.

Rien n'est si vrai, je ne peux avoir de plaisir que par vous. Je finis dans l'instant la lecture de vos lettres à M. Hume et à Jean-Jacques; elles sont mille fois plus agréables que iic l'ont été les Provinciales pour le plus passionné janséniste. Comment est-il possible que le bon ton , que le bon goût , se perdent dans un siècle où on a Voltaire? C'est pourtant ce qui arrive. L'on reçoit tout d'une voix à l'Académie, et comme par acclamation, un M. Thomas, pour remplacer, il est vrai, un !\I. Hardion. Quels beaux discours, quels beaux éloges cela nous amionce! Comprenez-vous que la prétention au bel esprit puisse résoudre

des gens à écrire et à lire des choses ennuyeuses? Ah! monsieur de Voltaire, croyez-moi; ahandonnez le fanatisme; vous l'avez attaqué par tous les bouts, vous en avez sapé les fondements; il est infaillible qu'il sera bientôt renversé. Tenez-vous-en là; que pourriez-vous dire de plus? Ceux qui ont du bon sens n'ont pas été difficiles à persuader, et ce n'est que le charme de votre style qui leur fait trouver aujourd'hui du plaisir dans ce que vous écrivez sur cette matière, car le fond de cette matière ne les intéresse pas plus que la mj-thologie des anciens.

A trois heures après midi.

Rien n'est plus plaisant; comme j'en étais là de ma lettre, je reçois la vôtre du 8, avec vos lettres à M. Hume et à Jean- Jacques; je vous en fais mille remercîments, et je suis reconnaissante de ce présent autant qu'il le mérite. Je vous ai dit tout le plaisir que j'ai eu, ainsi je reprends où j'en étais. Laissez donc là les prêtres et tout ce qui s'ensuit ; travaillez à rétablir le bon goût; délivrez-nous de la fausse éloquence; donnez des préceptes , puisque votre exemple ne suffit pas ; prenez les rênes de votre empire , et chassez de votre ministère ceux qui abusent de l'autorité que vous leur avez donnée, et qui, sans connaissance du monde, sans bienséance, sans égards, sans politesse, sans grâces, sans agrément, sans vertus, sans morale, se font dictateurs , et jugent en souverains (bien ou mal) du bien et du mal. C'est vous qui les avez créés, imitez celui en (}ui vous croyez, repentez-vous de votre ouvrage.

Ne pensez pas que je me porte mieux que vous ; mais je ne suis pas assez malade pour prévoir une fin prochaine; je vivrai trop lonjjtemps, si je dois survivi'e à mes amis.

Je ferai tous vos compliments au président; sa santé n'est pas trop bonne, je lui porterai ce soir vos lettres, qui le charmeront ; elles réussiront en Angleterre, j'en suis bien sûre. Y a-t-il un lieu sur terre où l'on puisse ne pas sentir le charme de vos écrits, et comment n'étes-vous pas la pierre de touche pour apprendre à juger ceux des autres?

Oh ! pour cela je ne peux pas m' empêcher de rire de l'espérance que vous avez que madame de Luxembourg va être bien persuadée de vos bons procédés pour Jean-Jacques; je me suis bien gardée de lui parler de cette insensée tracasserie; je n'ai point voulu m'y mêler, et je trouve que M. Hume aurait bien fait de ne pas laisser imprimer cette impertinente histoire; du

moins il aurait dû en faire supprimer le commencement et la fin. Oh! pour la fin , vous conviendrez que le ton en est important, pour ne pas dire insolent.

Adieu, mon cher et ancien ami, le seul orthodoxe du hon goût, et le seul en qui je crois.

A 7 heures du soir.

Je viens de relire les deux lettres : il n'y a pas sous le ciel une plus (jrande étoiuderie. Je ne m'étais point aperçue que vous jurez (jue la lettre à Jean-Jacques n'est pas de vous. Je devrais recommencer ma lettre, mais je n'en ferai rien; je me contente de rétracter ce que j'ai dit sur la perte du {joût. Je trouve (|ue vous avez de hons imitateurs, et quoique je susse à la seconde lecture que cette lettre n'était pas de vous , je ne l'en ai pas trouvée moins honne ; dites-moi si j'ai tort.

MADAME LA MARQUISE DU DEFFAND A M. HORACE AVALPOLE

Paris, 20 novembre 176C.

Mes numéros' vont grand train, ils courent comme un lièvre, tandis que les vôtres marchent à pas de tortue : mais cela est dans l'ordre, votre intention n'est pas de m'attraper : vous serez à cinquante quand je serai à cent, et sans lire nos lettres, les dates suffiront pour faire notre histoire. Vous m'avez demandé votre portrait, j'ai cru que c'était la chose impossil)le, mais comme il faut que je fasse vos Aolontés, et que je me soumette à toutes vos fantaisies, je viens de vous peindre : c'est une vraie enluminure, vous n'en serez pas content, il est mal écrit, mais comme il n'v aura que vous qui le verrez, je ne nie soucie pas qu'il soit plus éloquent. Je n'ai ni médité ni réfléchi pour le faire ; mandez-moi naturellement si vous en êtes content; la vérité, la vérité est tout ce que je désire et que j'attends de vous, c'est votre langage ordinaire, et je m'aperçois que dans ce moment c'est un article que j'ai omis dans votre portrait : c'est pourtant de toutes vos honnes qualités celle dont je fais le plus de cas, et qui m'attache le plus à vous.

Il faut , mon tuteur, que vous avez une complaisance , c'est de faire mon portrait et de n'avoir aucun ménagement pour

1 M, "Walpole et mailaine du Deffand numérotaient tons deux leurs lettres.

mon amour-propre, je vous en saurai un gré infini; que ce soit au courant de la plume, cela ne sera point inutile, et nous nous en trouverons peut-être fort Lien l'un et l'autre.

M. de la Chalotais est à la Bastille', ainsi que tous les autres prisonniers : je ne suis point en état de vous rendre compte de tout ce qui regarde cette affaire, je ne saurais m'occuper que de ce qui m'intéresse.

Je soupai l'autre jour chez madame d'Aiguillon*, elle nous lut la traduction de la lettre crUéloïse de Pope, et d'un chant du poème de Salotuon, dePrior; elle écrit admii-ablement hien, j'en étais réellement dans l'enthousiasme : dites-le à milady Hervey, je ne serais pas fâchée que cela revînt à madame d'Aiguillon. Je voudrais aussi que vous fissiez de temps en temps (|uelque mention de moi aux Guerchv'. — N'approuvez-vous pas ce désir de conciliation?

Votre duchesse de Northumberland * est ici depuis cinq ou six jours ; elle ne fait pas encore grand hruit.

21 novembre 1766.

La lettre au docteur Pansophe, madame, est de l'aLbé Coyer; j'en suis très-certain, non-seulement pai'ce que ceux qui en sont certains me l'ont assuré, mais parce qu'ayant été au commen-

I Par la venfjeance clii duc d' Aijjuillon. (A. N.)

- La inère du duc d' Aifinillon, dont le caractère, à ce qu'il parait, ne ros- .scmljlait ludleiuent à celui de sou Hls. (A. N.)

* La famille du comte de Guercliv, alors aud)assadeur d(; France en Angleterre. Le comte de Guercliv, mort eu 1778, laissa un hls et une tille. Son tils, après avoir eu [)lusieurs enfants d'un premier lit, Ht, [lendant la Révolution', un mariage disproportionné. L'ambassadeur laissa aussi une tille. Celle-ci épousa le comte d'Ossonville, père de M. le comte d'Ossonvilie, aujourd'hui pair de France. Ce dernier a é|)ousé mademoiselle de la IJlache, célèbre par ses fiau(;ailles avec le jeune Charles de Sombreuil, l'une des plus intéressantes victimes de la Révolution.

II existe aujourd'hui nu petit-tils du comte de Guerchy. Sous l'Empire il était maréchal des logis du palais des Tuileries; depuis il s'est fait architecte, et a secondé, avec beaucoup de talent, M. Debrav dans la construction de la salle de l'Opéra, de celle du Gvujnase et de j>lusieurs antres ouvrages importants. (1827.) (A. ^\)

^ Elisabeth Seymour, dudicsse de ?>orthumberland, mère du duc actuel de ce nom. (1824.) (A. ^.)

cernent de l'année en Angleterre, il n'y a que lui qui puisse connaître les noms anfjiais qui sont cités dans cette lettre. Je connais d'ailleurs son style; en un mot, je suis sûr de mon fait.

Il est fort mal à lui, qui se dit mon ami, de s'être servi de mon nom, et de feindre que j'écris une lettre à Jean-Jacques, quand je dis qu'il y a sept ans que je ne lui ai écrit. Je me ferais sans doute honneur de cette lettre au docteur Pansnphe, si elle était de moi. Il v a des choses charmantes et de la meilleure plaisanterie ; il y a pourtant des lonjjueurs, des répétitions et quelques endroits un peu louches. Il faut avouer, en généi'al, que le ton de la ]>laisanterie est, de toutes les clefs de la musique française, celle qui se chante le plus aisément. On doit être sûr du succès , quand on se moque gaiement de son piochain, et je m'étonne qu'il y ait à présent si peu de bons plaisants dans un pays où l'on tourne tout en raillerie.

Pour moi, je vous assure, madanie, que je n'ai point du tout songé à railler, (|uand j'ai écrit à David Hume : c'est une lettre que je lui ai réellement envoyée; elle a été écrite au courant de la plume. Je n'avais que des faits et des dates à lui apprendre; il fallait absolument me justifier des calomnies dont ce fou de Jean-Jacques m'avait chargé.

C'est un méchant fou que Jean-Jacques; il est un peu calomniateur de son métier; il ment avec des distinctions de jésuite, et avec l'impudence d'un janséniste.

Connaissez-vous, madame, un petit Abrégé de l'Histoire de l'Église, orné d'une préface du roi de Prusse? Il parle en honmie qui est à la tête de cent quarante mille vainqueurs, et s'exprime avec plus de fierté et de mépris que l'empereur Julien. Quoiqu'il verse le sang humain dans les ])atailles, il a été cruellement indigné de celui qu'on a répandu dans Abbeville.

L'assassinat juridique des Calas et le meurtre du chevalier de la Barre n'ont pas fait honneur aux Welches dans les pays étrangers. Votre nation est partagée en deux espèces : l'une de singes oisifs qui se moquent de tout, et l'autre de tigres qui déchirent. Plus la raison fait de j)rogrés d'un côté, et plus, de l'autre, le fanatisme grince des dents. Je suis quelquefois profondément attristé, et puis je me console en faisant mes tours de singe sur la corde.

Pour vous, madame, qui n'êtes ni de l'espèce des tigres ni de celle des singes, et qui vous consolez au coin de votre teu, avec des amis dignes de vous, de toutes les horreurs et de toutes

les folies de ce monde, prolongez en paix votre carrière. Je fais mille vœux pour vous et pour M. le président Hénault. Mille tendres respects.

MADAME LA MARQUISE DU DEFFAND A M. HORACE WALPOLE

Dimanche 4 janvier 1767.

Ah! ne vous épuisez plus (mi imprécations contre l'aniitié. Pourquoi me rappeler sans cesse ce que vous m'avez dit et écrit qui pouvait me détourner d'en prendre pour vous? Que A'ous importe ce que je pense quand vous êtes libre de penser ce que vous voulez? C'est, dites-vous, la peur que je ne me rende malheureuse ; c'est une précaution que vous prenez pour moi dans le genre de celle de Gribouille, qui se jette dans l'eau de peur de la pluie ' .

J'aurais des choses infinies à vous raconter, qui, selon toute vraisemblance (si vous étiez fait comme un autre), devraient vous être fort agréables ; mais on ne sait sur quel pied danser avec A'ous : ainsi j'ai résolu de remettre à a^ous dire à vousmême , quand je vous reverrai , toutes ces sortes de choses : je ne veux rien hasarder dans mes lettres.

Je suis persuadée que vous n'êtes point content de votre portrait; quand je serai en humeur, j'y retoucherai : je retrancherai d'abord tout ce qui peut avoir rapport à moi, parce qu'en effet cela le gâte, et que cela est très-ridicule; excepté cela, je n'y ferai aucun changement : vous pouvez ne vous y pas reconnaître, mais c'est ainsi que je vous vois.

Vous recevrez dans le paquet que vous portera M. Sehvyn le portrait de la grand'maman *; j'imagine que vous en serez content, quoique je n'aie point un style original comme vous :

1 Proverbe populaire. (A. jS.)

2 La duchesse de Choise\d. Voici ce portrait :

Vous me demandez votre portrait, vous n'eu connaissez pas hi difficulté. Tout le monde le prendra pour le portrait d'un être imafjinaire : les honnnes ne sont point ac(-outuints à croire au mérite qu'ils n'ont pas, mais il faut vous obéir; le voici :

« Il n'v a pas un IiaMtant du ciel «pu vous ait 5ur))n.sséo en vertus, mais ils vous ont surpassée jiar leurs intentions et leuis motils.

» Vous êtes aussi pure, aussi juste, aussi charitable, aussi humble rpi'ils ont pu l'être; si vous devenez aussi bonne chrélieniic, vous deviendrez tout de

ce que j'écris est sans feu et sans vie, mon style sent l'imitation; s'il est assez correct, ce dont je doute fort, il est lâche et froid, je le sais Itien; c'est ce qui vous dé})lait souverainement, et vous avez raison. N'allez pas croire que je quête des louanfjes; je n'en veux de vous moins que de personne. Vous me conthleriez de plaisir si vous preniez la peine de faire de moi un poi'trait à la ri(;ueur. Pourquoi, quand vous êtes seul à Strawberrv- Hill, n'auriez-vous pas cette complaisance? N'allez pas me faire un crime de cette demande.

J'ai quelque petit chagrin de voir partir M. Sehvvn ; je ne l'ai pas vu fort souvent; je le trouve assez aimable; il est malin , mais je ne le crois pas méchant. Je n'ai encore vu

suite iiuo aussi {jrande sainte; eu attciulaut, contoiitpz-vous d'être ici-bas l'exemple et le modèle des femmes.

Il Vous avez infiniment d'esprit, surtout de la péuctialioii, de la profondeur et de la justesse, vous observez tous les mouveiiieuts de voire àine.

» Vous voulez en connaître tous les replis ; cette idée n'apporte aucune con- (ranite a vos manières, et ne vous rend (pie plus facile et plus iudulfjente ))our les autres.

V La nature vous a fait naître avec tant de chaleur et de passion, qu'on juge que SI elle ne vous avait pas aussi donné inliniment de raison, et (pie vous ne l'eussiez pas fortifiée par de continuelles et solides réflexions, vous auriez eu bien de la peine à devenir aussi parfaite, et c'est peut-être ce qui fait (ju'on vous pardonne de l'être. L'iialjitude où vous êtes de réflécliir vous a rendue maîtresse de vous-même; vous tenez, pour ainsi dire, tous les ressorts de votre àme dans vos mains; et sans rien perdre de l'afjrément du naturel, \ous résistez et vous surmontez toutes les impressions qui pourraient nuire à la sajfesse et à l'égalité de votre conduite.

« V(jus avez de la force et du courage sans avoir l'air de faire jamais aucun effort. Vous êtes parvenue, suivant toute apparence, à être heureuse; ce n'est point votre élévation ni votre éclat qui fait votre bonheur, c'est la paix de la bonne conscience, c'est de n'avoir point à vous reprocher d'avoir offensé ni désobligé personne; vous recueillez le fruit de vos b(innes qualités par l'approbation et l'estime générales; vous avez désarmé l'envie, personne n'osei'ait dire et même penser qu'il mérite autant que vous la réputation et la fortune dont vous jouissez.

» Il n'est ]ias l)esoin de parler de la luMité de votre cœur; on doit conclure p;u- tout ce qui précède combien il est rempli de sentiments.

" Tant de vertus et tant d'excellentes qualités inspirent du respect et de l'adirurati(ju, mais ce n'est pas ce que vous voulez ; votre modestie, (pii est extrême, vous fait désirer de n'être jamais distinguée, et vous faites tout ce qui dépend de vous pour qtie chacun se croie votre égal.

« Comment se peut-il qu'avec tant de vertus et de charmantes qualités, vous n excitiez pas un empressement général? C'est (pi'on se voit arrêté par une sorte de crainte et d'embarras; vous êtes, pour ainsi dire, la pierre de touche (pii fait connaître aux autres leur juste valeur, par la différence qu'ils ne peuvent s'euqicchcr de trouver qu'il v a de vous à eux. " (A. N.)

qu'une seule fois miladv S***; elle ne partira que dans trois semaines ou un mois; elle me paraît aimable, mais elle est bien jeune; j'ai vu davanta(fe l'ambassadrice ' : elle a beaucoup de babil et de politesse; je n'ai eu nulle conversation avec l'ambassadeur; ils lo{jent tout auprès de chez moi, et vraisemblablement je les verrai assez souvent.

Je vous prie de me mander si vous avez connaissance d'une brochure en deux volumes, qui a pour titre : Testament du chevalier Robert }\ alpole '. Il v a au commencement vinj;t ou trente lettres de monsieur votre père; mon opinion est qu'elles sont de lui, mais qu'il v en a deux ou trois de falsifiées, et que le commencement du testament est aussi de lui : je mettrai cette broclmre dans le paquet que vous portera M. Sehvvn, j'v joindrai les mémoires du procès de la Chalotais, votre traduction des Patagons ', et les lettres de madame de Sévigné sur M. Fouquet *, que j'ai fait copier, navant pas pu en trouver un exemplaire imprimé. Mandez-moi si vous voulez le Philosophe ignorant de Voltaire ; je vous l'enverrai par milady S***; enfin, char^jez-moi de toutes vos commissions; cela ne tire à aucune conséquence.

LA MÊ3IE AC MÊME

Dimanche matin, 18 janvier 1707.

Enfin M. Sehvvn part aujourd'hui à midi, charfjé de deux paquets pour vous; il prétend qu'il sera vendi-edi à Londres, et qu'il vous les remettra le même jour.

1 La jeune vicomtesse Roclifotd : le lord Ruclifoid était dans ce temps ambassadeur d'Angleterre en France. (i\. N.)

2 C'était une pièce /b;v/ee à Paris (par Maubcrt de Gouvest), à larjnclle H. Walpole fit une réponse sous le titre de Détection of a laie fort] er y ^ etc., ox (|u'on trouve dans le second volume de ses OEuvres in-4''. Les il/enioiref de Robert Walpole ont été ])ubliés depuis par William Coxe , sur les papiers remis à celui-ci par la famille Walpolt!. (A. I^f.)

2 Le chevalier Redmond, ufhcier irlandais au service de France, avait traduit la lettre de M. Walpole sur les Patajjons , qui se trouve dans le second voliune de ses OExivrex\n-h^<. (A. "S.)

^ On avait dit à Walpole que madame de Sévigné avait écrit une relation du procès de M. Fouquet; madame du Deffand lui répondit : » 11 n'y a point de procès de M. Foufjuet par madame de Séviyné; mais il y a une petite brodinrc de quelques-unes de ses lettres où il en est question. »

Ces lettres, adressées à M. de Pomponne, ont été publiées depuis dans l'édi-

398 CORRESPO^sDANCE COMPLETE

Je prie le bon Dieu de vous mettre dans une disposition favora])le, et de vous rendre un lecteur l)énevole; vous verrez du moins qu'il n'est pas impossilile, et qu'il est même trèsfacile d'écrire, quoiqu'il semble qu'on manque de sujet : il n'y a qu'à se laisser aller à dire tout ce qui passe par la tête.

Ah! mon Dieu, que la tète de ce pauvre président est en mauvais état! Je viens de recevoir un billet de sa propre main, dans lequel il me raconte une chute qu'il fit hier dans sa chambre, dont il m'avait fait lui-même le récit hier au soir. Il n'a plus du tout de mémoire ; cela me serre le cœur , et me dégoûte bien de la vie. Peut-on désirer de vieillir? Mais parlons d'autre chose.

Je soupai hier au soir chez madame de Forcalquier; il y avait la duchesse de Yillerov ', avec qui j'ai lié connaissance. Je l'ai priée à souper demain chez le président, et je la prierai dans huit jours à souper cbez moi : elle ne devine pas mon intention; c'est à cause des comédies qu'elle a souvent chez elle, où joue mademoiselle Clairon * ; et puis c'est une hurlu berlue, vm drôle de corps, que vous ne serez pas fâché de connaître; elle ne donne point dans V idolâtrie^ \ enfin, si cela n'est pas excellent, cela est du moins .sans inconvénient.

La maréchale de Mirepoix donne vendredi un bal à tous les jeunes fjens de la cour et de la ville. Sa fi^jure suit la marche ordinaire, et elle atteindra soixante ans au mois d'avril prochain; mais son esprit rétrograde, et aujourd'hui il n'a guère plus de quinze ans ; il est inouï d'avoir une aussi mauvaise tète. Elle est brouillée avec M. de Choiseul; elle a refroidi tous ses amis, ses connaissances, et elle a éteint la tendre amitié que j'avais [)our elle; il me reste encore quelque pointe de goût, mais je ne m'y livrerai pas. J'ai trop , à mes périls, appris à la connaître; je suis cependant fort bien avec elle, ainsi qu'avec l'autre maréchale *' ; mais de ces amis-là je dis comme Socrate :

tion des Lettres de madame de Sévigné, donnée à Paris par M. Grouvclle, en 1806, et dans les éditions suivantes, parmi lesquelles celle de M. de Monmerqué tient un rang distingué. (A. N.)

1 Sœur du duc d'Aïunont. (A. N.)

2 Qui était retirée du tliéàtrc. La vie de mademoiselle Clairon est trop connue pour qu'il soit nécessaire d'en parler ici. (A. i\.)

3 Elle veut dire qu'elle n'était pas de la société du piince de Conti au Temple. (A. N.) "

^ De Luxemlx)urg. (A. N.)

Mes amis, il n'y a point (V amis. Ce mot-là est très-bon quand il est bien place.

A propos de Socrate , nous avons ici un comte de Paar, qui a, dit-on, une fjrande figure triste et froide; il grasseve les ri\ parle très-lentement et en hésitant. Il disait l'autre jour chez le })rèsident : « Quel est ce Socrif qui s'empoisonna en mangeant ou buvant des cigales? » Eh bien, j'aime mieux entendre ces choses-là que les excellentes maximes de morale de madame de Verdelin ', et les savantes dissertations de madame (FHoudetot "; les remarques fines de madame de Montigny ^ : j'en ajouterais encore bien d'autres, mais vous me gronderiez.

1 La marquise de Verdelin, dame qui fréquentait beaucoup la maréchale de Luxembourg. ^ladame de Verdelin était fille du comte d'Ars, q\ii la maria aux quinze mille livres de rente du marquis de Verdelin, vieux, laid, sourd, dur, borgue et l)rutal. Rousseau parle avec éloge de son esprit et de sa facilité à produiie des traits malins et des épigranimes, ce qui ne s'accorde pas avec ce qu'on dit ici madame du Deffand. (A. N.)

- .Madame d'HoudettJt (So|)l)ie I^allve de Rellegarde) fut mariée à l'àgc de dix-liuit ans avec le comte d'Houdetot, liomuie fort insignifiant qui n'eut pour sa feunne que de l'amitié, et n'exigea p(jint d'elle d'autre sentiment. Avant son mariage elle était élevée chez madame d'Esclavelles, sa tante, mère de madame d'Ë[)inay. Rien n'est plus connu que sa liaison avec Saint-Lambert, liaison que sa durée rendit ju-estjue respectable, ])uisqu'ellc commença trois ans après le mariage de madame d'Houdetot et ne finit qu à la mort de Saint-Lambert, en 1802. Madame d'Houdetot lui survécut jusqu'en 1813. Jean-Jacques parle beaucoup, dans ses Confessions, de la vive passion qu'elle lui avait inspirée et des efforts qu'il fit pour l'eidever à Saint-Land)ert. Cepeiulant elle n'était point jolie, mais elle était douée d'un esprit naturel très-agréable, elle abondait en saillies charmantes qu'elle ne recherchait point et qui lui venaient quelquefois malgré elle. L'amoiu- que Rousseau éprouva pour madame d'Houdetot date du ])rlntemps de 17.57. Quand ils furent brouillés, Rousseau, en rendant les lettres qu'il avait reeues, redemanda celles qu'il avait écrites; madame d'Houdetot répondit tpi'elle les avait brûlées. « On no. brûle point de paieilles lettres, s'écria-t-il; on a trouvé brûlantes celles de Julie, eh! Dieu! qu'aurait-on dit de celles-là! " Laclos, dont le défaut n'est |)oint d'être indulgent, en fait un long éloge qu'il termine ainsi : « ^ladamc d'Houdetot vécut avec des athées, avec des dévots, avoc des prudes, avec des étourdis, et vécut avec fous sansjam.iis leur sacrifier rien de son caractère piiniitif : tous n'eurent pas également à s'en louer, aucun n'eut à s'en plaindre. »

La famille de madame d'Houdetot fut bu't malheureuse pendant la Révolution, jusqu'au moment où l'une de ses petites-filles épousa le fils d'un traitant nommé Germain. Celui-ci devint comte et chambellan sous l'Empire, et est mort pair de FraïK'c il y a deux ans. Un autre des petites-filles de madame d'Houdetot est madame la baronne de Rarante, dont le mari fut fait pair par M. le duc Decazes. (A. '^.)

3 L'épouse de M. de Montignv-Trudaine, fils de M. deTrudaine, intendant des finances. (A. IN.)

Enfin, mon tuteur, j'ai le malheur de passer pour un bel esprit, et cette impertinente et malheureuse réputation me met en butte à tous les étalafjes et à toute l'énuxlation de ceux qui y prétendent. Je leur romps souvent en visière, et voilà l'occasion où je m'écarte de vos préceptes de prudence. Cependant, hier, chez le président, je fus d'une sajjesse admirable, je me dis : Je suis à la comédie ; écoutons les acteurs, et {tardonsnous bien de devenir actrices en leur disant un seul mot. Je m'en allai avec la tranquillité de la bonne conscience, c'est-àdire avec la sécurité de n'avoir choqué personne.

Je ne fermerai ma lettre qu'à six heures du soir. Que sait-on? — j'en recevrai peut-être une d'ici à ce temps-là qui me fera ajouter <|uelque chose à celle-ci. Sinon, adieu, tout est dit.

LA MÊME AU MÊME

Jemli , 22 janvier 1767.

Le courrier d'An(jleterre arriva hier et ne m'apporta rien. Je fus, suivant ma loual)le coutume, fort inquiète, mais je résistai à l'envie que j'avais de vous écrire, ne voulant pas vous accabler.

Venons à mon portrait ' ; il est le plus charmant du monde; mais ce qui m'en plait le plus, c'est : Censeur, tais-toi, etc.; cela fait que je me flatte que vous pensez ce qui précède. Mais, mon tuteur, ce n'est pas comme cela que je voudrais être peinte par vous; je voudrais entendre des vérités dures; c'est-à-dire, que vous ne me fissiez grâce d'aucun de mes défauts, tel que vous, l'auriez fait dans vos moments de colère. N'y en aurait-il point un par hasard? Si cela était vrai, envoyez-le-moi; soyez bien sûr que vous ne me fâcherez point. Je ne conq)terais point sur vous, si je n'étais pas bien persuadée que vous me vovez telle que je suis, et par conséquent parfaitement imparfaite. Je suis convaincue que je vous plairais bien moins si j'étais exempte

* Le portrait en vers de madame du Dcffand , par 3L Walpole, commençant par ce.-! niots :

Wlicre do mit and memory dwell.

V. Madame du Dcffand, sa vie, son salon, ses amis, en tête de la présente édition. (L.)

de défauts; j'en jujjo par la {jrand'maman ; je l'aimerais bien mieux, si avec toutes ses vertus elle avait quelques taihlesses; elle s'est trop perfectionnée elle-même; toutes les (jualités qu'on acquiert ne sont pas d'un aussi {;rand prix que les premiers mouvements. Mais pour vous, mon pauvre tuteur, vous me serrez le cœur quand vous vous épanche/, sur la haine que vous avez pour le genre humain. Comment est-il possible que vous avez eu tant de sujet devons en plaindre? Vous avez donc rencontré des monstres, des hvènes, (k>s crocodiles? Pour moi, je n'ai rencontré et je ne rencontre encore que des fous, des sots, des menteurs, des envieux, quelquefois des perHdes; eh bien ! cela ne m'a pas décourajjée, et ma j)ersévérance à croire qu'il n'était pas impossible de trouver un honnête homme me Ta fait rencontrer. !Ne vous avisez pas de me demander qui c'est; c'est un secret que je ne révélerai à vous ni à persoime; je vois bien que vous croyez le deviner; si cela est, je m'en lave les mains, ce n'est pas ma faute.

A'oilà ce que vous aurez pour aujourd'hui; je voulais vous parler de vous et de nuji; demain nous dirons autre chose; cette lettre se continuera jusqu'à dimanche inclusivement.

Vei.diedl 23.

Voulez-vous savoir nos nouvelles? ^îadame de Mirepoix donne aujourd'hui im bal à l'hôtel de IJrancas; il v a vin(jtquatre danseurs et vin.'jt-(piatre danseuses; les habits sont de caractères chinois, indiens, matelots, vestales, sultanes, etc. Chaque femme a son partenaire; les danseurs et danseuses sont divisés en six bandes, chaque bande de quatre honmies et quatre femmes; M. le duc de Chartres ' et madame d'Ejjmont sont à la tête de la première. On répète les danses depuis huit jours chez madame de Mirepoix. La coupable et infortunée madame de Stainville, «pii devait fi{jurer avec ^I. d'IIénin ^, a été tous les jours à ces répétitions. Mardi elle sou[)a chez madame de Valentinois, avec toutes ses compagnes et camarades de danse; elle était fort triste; elle avait les veux rcn)plis de larmes ; ce n'était pas sans sujet, car à trois heures du matin, son mari la fit entrer dans une chaise avec lui pour la mener à

1 Le dernier dur d'Orltaiis. (A. N.)

2 La comtesse d'E{;moiit éiait Hlle du m.iréclial duc de Richelieu. (A. X.) •* Le priucc d'IIcniu , frère cadet du jiiince de Chima\ , et neveu de madame de Mirepoix. Gomme U' prince d'Heiiin était fort petit, on l'appelait /c nain (les princex. (A. S.)

402 CORllESPONDANCK COMPI.KTP.

Nancv, et laconHner dans un couvent '. Vous conviendrez que rim|)rudencc ne peut aller plus loin, et qu'on ne pouvait pas choisir un moment plus convenable pour l'aire un scandale public. Ses parents ont fait tout ce ((u'ils ont pu })Our l'en détourner, mais ils n'ont pu le persuader. On a pris une autre femme à sa place. Je vous manderai demain des nouvelles du bal.

Je soupai mardi chez la {jrand'maman, dans un petit appartement au premier, qu'elle a fait accommoder pour l'hiver : elle n'v peut recevoir que très-peu de monde : nous n'étions que quatre : elle, madame de ^Nlirepoix, l'abbé Bartliélemv ^ et moi. Elle m'ordonna de ne point sortir de la journée le lendemain mercredi, qu'elle avait ses raisons pour cela : elle devait souj)er chez moi. Je lui obéis; elle arriva à huit heures, et dit à Wiart de ne laisser entrer personne : elle était avec l'ahl)é Barthélemv. Vers les neuf heures, on m'annonça M. de Mor-

* La comtesse de Clioiseul-Stainville, née Cleriiimit il' Aiii!ioi.-;e , mariée an frère du duc de Choiseul. Son mari en avait déjà été trè.s-jaioux et malhctucnsemeiit non sans cause. Cependant il avait paru s'habituer à ses {galanteries, suivant en cela l'insouciance de la plupart des seijjneurs de la cour. Tout a coup, la jalousie le reprit à l'occasion d'une liaison qui, si elle était prouvée, ferait croire que la comtesse de Staiiiville aurait dérojjé, puiscpi'il s'agissait du comédien Clairval. Voici la version rapportée par le duc de Lauzuu dans ses jMcmoires :

Il Trouvant un jour madame deStainviile haignée de larmes et dans l'état le plus déploralile, je la pressai tellement de me dire ce qui causait ses peines (pi'elle m'avoua eu sanglotant qu'elle aimait Clairval et qu'elle l'adorait. Elle s'était dit mille fois tout ce que je pouvais lui dire contre une inclination si honteuse et dont les suites ne pouvaient qu'être funestes. » M. de Lauzun se loue ensuite de la conduite de Clairval dans cette affaire. Quoi qu'il en soit, le comte de Stainville, qui alors commandait en Lorraine, obtint facilement une lettre de cachet, et madame de Stainville fut renfermée pour le reste de sa vie dans le couvent des tilles de Sainte-Marie à Nancv.

]>a comtesse de Cholseul-Stainville laissa deux tilles, dont l'une fut mariée à son cousin le duc de Choiseul-Staiuville,pair de France. Il en eut deux enfants : Etienne de Choisenl, jeune homme très-distingué, qui fut tué dans la campagne de 1807, étant aide de camp du maréchal Rcrthier, et madame la comtesse de Marinier, femme du pair de France.

La seconde tille delà comtesse de Choiseul-Stainville épousa le prince .loseph de Monaco, mort il y a neuf ans. Il était frère cadet du duc de ValeiUinois. M. de Monaco a eu de mailemoiselle de Choiseul-Slainville deux tilles : l'une est madame la duchesse de Louvois , fennue <hi ])air de France, et l'autre la belle marqtiise René de la Tour du Pin, dont le mari est meml)rc de la Chaudjre des députés. (1827.) (A. ?s\)

- Le célèbre auteur du Voyaje du jeune Anacharsis en G/x'ce. Né en 1716, mort en 1795. (A. JX.)

fontaine ' ; je pris un air mécontent, je dis tout bas à la f^rand'manian : «J'espère qu'il necomptepas souperici;» etpuis, jefis des politesses à ce M. de Morfontaine. Notre conversation dura deux ou trois minutes : après quoi, je pouffai de rire, et je dis : «tNon, ce n'est point M. de Morfontaine, ce n'est point sa voix; c'est M. de Choiseul, j'en suis sûre. » Je me levai et lui sautai au cou. C'était lui, en effet, niais je n'eus pas le mérite de le deviner, car j'étais prévenue : il n'y eut que lui et la (;rand'maman d'attrapés par le seitd^lant que je lis de l'être. Il marqua beaucoup de regret de ne pouvoir rester à souper avec nous. La conversation fut tort bonne; il me parut avoir acquis de la solidité ; il fit de bons raisonnements : je vous raconterai tout cela quand je vous verrai. Adieu jusqu'à demain.

Samedi 24.

Je viens de relire ce que j'écrivis hier. Ah! mon Dieu, quel galimatias ! A'ous n'y comprendrez rien : heureusement vous pouvez vous en passer. Le fait est que madame de Stainville a été enlevée par son mari, la nuit du 20 au 21, muni d'un ordre du roi pour la faire recevoir dans un couvent, à Nancy. Tous ses domestiques ont été renvovés , une de ses femmes menée à Sainte-Pélagie, maison de force. Cette aventure fait grand bruit; on ne parla que de cela au bal d'hier, et excepté la grand'maman ', qu'on l'especte, tous ceux qui lui appartiennent ne sont pas épargnés.

Le bal fut charmant, il a duré jusqu'à neuf heures du matin. Le prix de la beauté a été accordé à madame de Saint-Maigrin ^ . La princesse d'Hénin ^, qui était le principal prétexte du bal, fut prise hier, dans l'après-dînée, d'un herpès miliaire.

Adieu, mon tuteur : si je n'ai point de vos nouvelles demain, je n'ajouterai rien à cette lettre. Je suis indigue de vous écrire, tant je me sens béte.

1 M. do Morfontaine était intondant de Soissons, et se trouvait alors à Paris. Il différait probablement Leanooup de M. de Choiseul, par ses manières et sa conversation. (A. N.) — On trouve sur ce personnage ori[;inal, prévôt des marchands sous Louis XVI, de curieux et amusants détails dans les Souvenirs de madame Vijjée le Brun, t. I, p. 1.55, 292. (L.)

- La duchesse de Choiseul, qui était helle-sœur de la comtesse de Stainville. (A. N.)

^ La marquise de Saint-Maigrin, née de Pous, épouse du fds aine du duc de la Yauguyon. (A. ]S.)

* Fille de madame de Monconseil. (A. ?^.) '

Diiaanrhe 25 , à trois heures.

Voici une lettre : j'exécuterai tous les ordres qu'elle contient.

Le prix fie la beauté n'a point été accordé à madame de Saiiit-Maiérrin ; c'était une opinion très-particulière ,et qui s'est trouvée unique; madame d'Egmont l'a emporté imanimement, et son partenaire, M. le duc de Chartres ', était fort bien, et le seul lionnne qu on ait pu regarder.

Serni-je lon{j;tenq)S sans savoir de vos nouvelles?

LA MÊME AU MÊME

Mardi, 3 février 1767.

L'irrégularité de la poste est insupportable; on ne reçoit que le lundi les lettres qui devraient au plus tard être rendues le dimanche. Ainsi il se passe un courrier sans qu'on puisse faire réponse. C'est un petit inconvénient pour vous, parce que votre tiédeur est un bon préservatif contre l'impatience.

M. Sehvvn aura une de mes lettres avant que vous receviez celle-ci, parce que je lui ai répondu à celle qu'il m'avait écrite de Calais; mais je ne vous ferai plus la chronologie des lettres que je recevrai et que j'écrirai; cela m'ennuie à la mort, et me fait faire des galimatias.

Les Beauvau reviendront ici vers le 20; j'en suis bien aise, mais pas trop cependant ; je sais bien les gens qui me déplaisent, mais je ne sais pas ceux qui me plaisent.

Madame de Jonsac, je l'aime assez, parce qu'elle souhaite ce que je désire. Ecrivez-moi quelques lignes pour elle que je lui puisse montrer, et traitez-la de votre bonne amie; cette façon lui plaît : réellement je crois qu'elle est ce qui vaut le mieux, je dirais après la grand'maman; mais la cour, la cour ôte la fleur du naturel.

Mon Dieu, mon tuteur, vous avez Ijcau dire, nous vovons de même, nous sentons de même, et cela me fait peur; j'en conclus que je ne saurais vous plaire, car tous les défauts me choquent et souvent me dégoûtent; mais en quoi je diffère de vous, c'est sur Montaigne. De qui vouliez-vous qu'il parlât, s'il n'avait pas parlé de lui? il était tout seul à son Strawberrv-

1 Le duc dOrléans, père du duc actuel. (1827.) (A. X.)

Hill, il ne faisait aucun système, il n'épousait aucune opinion, il n'avait point de passions, il rêvait, il sonjjeait, aucune idée ne le fixait; il disait : Que sais-je? et que sait-on en effet? Allez, allez, Horace ressemble plus à Michel qu'il ne croit. Pour moi, je suis la servante très-affectionnée de tous les deux; mais il avait un ami ', ce ^lichel : il crovait à l'amitié, et voilà sa différence d'avec Horace.

xVdieu, je suis fatiguée, et persuadée qu'il faudra jeter au feu tout ce que j'écris : et à qui est-ce que j'écris? à un Scvthe , à un homme de pierre ou de neif^e , en un mot à un An(]lais qui le serait par svstème, s'il ne Tétait par naissance.

Je soupai hier au soir chez madame de Yalcntinois avec un des plus malheureux et des plus décontenancés des maris, M. de Stainville. Je crois vous avoir mandé qu'il avait mené lui-même sa femme aux filles de Sainte-Marie de Nancy, où il l'a laissée, et il était de retour à Paris quatre joins après. Il a rendu tout le bien, a fait nommer un tuteur qui doit donner à madame de Stainville toutes les choses nécessaires, et même satisfaire toutes ses fantaisies , mais on ne lui donnera pas un écu. Il v a une sonuTie ré{jlée pour l'entretien de ses deux filles ; le reste du revenu sera mis en séquestre à leur profit. Cette aventure a fait jusqu'à présent le sujet de tous les entretiens, mais aujourd'hui ou ne parle plus que du mariage de M. de Lamballe ' et des procédés de M. le prince de Conti '.

J'ai une faible espérance d'avoir aujouid'hui une de vos lettres; j'attendrai le passage du facteur avant de fermer celle-ci.

A ([iiatic liL'iires.

Je ne me suis point trompée, et voilà deux lettres; une de M. Walpole, l'autre de M. SeKvvn : — conuncncez par celle-ci;

1 Etienne de la Boétic. (A. iS.)

2 Le prince de Lanihalle, fils unique du duc de Pentliièvre , épousa une sœur du prince de Cari(;uan, de la maison lovale de Snrdaijjiie. Elle fut, sous le rèjjne suivant, nonnnée surinti'udante de la maison de la reine Marie-Antoinette, et devint, à cause de son intimité avec cette princesse, et comme prétendue complice des intri{;nes de la cour, une des victimes qui périreiil dans les affreuses journées de septembre 1792. (A. ?s.) — Voir sur cette princesse infortunée, sur cette meilleure amie de Marie-Antoinette, le livre que nous lui avons consacré. (La princesse de Lamballe , etc., Paris, Giraud, 1864.) (L.)

■^ Il fui accusé d'avoir un pm manqué de politesse ou d'attentions envers les dames (pii se trouvèrent à son mariage. (A. ^'.)

— elle est de M. Fitzroy. L'autre est-elle bien longue? — de six pa{]jes. Je ne dis mot, je nie recueille, et je suis Lien aise; et puis je suis fàchee de ce (|ue, dans six pages, mon tuteur ne me dit pas un mot de la santé de milordChathani' et de ce qui doit s'ensuivi'e. Vous êtes véritablement tout aussi ])biloso[)he que Montaigne : c'est pour moi la su])réme louange, car malgré mon excessive partialité, malgré l'ascendant de votre génie sur le mien , je ne trouve aucun esprit aussi éclairé et aussi parfaitement juste que celui de Montaigne. Il n'avait pas comme vous les passions très-fortes; vous avez le courago d'y résister, de leur tenir tête ; mais comme vous ne pouvez en détruire le germe, elles produisent aujourd'bui des caprices, et parfois des folies : mais je suis fjichée de n'avoir pas le tenqis de vous dire toutes les réflexions que vos aveux, ou pour mieux dire, votre confession générale, me font faire : il me semble qu'on ne vous tient que par un fd; on a beau se flatter de l'idée qu'on ait le seul fd, ce n'en est pas moins un fil. J'ai senti une sorte de terreur quand vous m'avez dit que votre dernier voyage de Paris avait dû être votre dernière escapade : vous avez changé d'avis, mais ce qui vous attire est bien faible contre ce qui peut vous retenir : il faut s'abandonner à la Providence, et aous laisser le maître. Mais je crois sentir, mon tuteur, qu'on aurait moins de peine à quitter la vie si l'àme était contente et satisfaite; on penserait moins à soi, on s'apitoierait moins sur soi-même. Vous riez, vous vous moquez de moi, et vous dites : « Toute cette méta- » physique n'est que pour me presser de revenir» . Eh bien! il est vrai, je crains de mourir avant de vous revoir.

Tout ce que vous dites de madame de Choiseul est charmant, à une phrase près qui gâte tout, et qui fait que je ne puis pas transcrire cet article pour le lui envoyer. Pourquoi dites-vous qu'on ne peut pas en devenir amoureux? il n'y a point de femme qui, avant quarante ans, puisse s'accommoder de cette manière d'être louée. Vous me direz à cela de corriger cette phrase, mais vous avez un pinceau qui ne souffre pas que d'autres y joignent le leur; c'est comme si Coypel, que je suis, avait voulu changer quelque trait de Raphaël, que vous êtes.

Oh! vraiment oui, M. et madame de Choiseul ont été dans une belle colère contre Fréron, et je vous enverrai ces jours-ci la réparation de ce petit faquin , qui lui a été dictée par la

' Le père de Pitt. (A. N.)

j'jrand'nianian : j'ai l'iiistoire de toute cette affaire que je vous montrerai ; elle a été conduite de ma paît et de celle de la ijrand'maman avec une sublime pi'udence '.

Madame de Forcalquier s apprivoise terriblement; elle a été excessivement fêtée à la noce Lamballe; le prince (vous entendez que c'est le Gonti) l'a extrêmement courtisée; madame de Luxemljourjj l'a louée, Hattée, caressée, admirée; (j, are le fromage^! Sa prudence, sa philosophie, qu'on peut peut-être y comparer, pourraient bien tomber par terre. Elle vient dem'envover dire tout à l'heure que, si le souper avait été chez moi ce soir, elle m'aurait demandé d'v venir; je lui ai répondu qu'il était égal que ce fût chez le président, qu'elle pouvait y venir de même, et je lui ai fait la j)einture de tout l'effet qu'elle produirait sur chaque personne. Gare, (jare le fromage! ils me l'enlèveront, cette belle comtesse, et l'idole la séduira : il faudi-a s'en consoler et aller au café Saint-Jacques^ .

Madame de ^ illeroi, à qui Pont-de-Veyle a demandé pour- (juoi elle ne m'avait })as priée à sa comédie, vient de m' envoyer

^ Fréron fut sans doute fort injuste cuvers Voltaire, qui l'associa à son immortalité eu lui prodiguant sans cesse des épi{;rannues, qui toutes ne sont i)as <lu meilleur {joût. Quelle qu'ait d'ailleurs été l'injustice des critictues de Frélon, elles ne furent point inutiles à Voltaire, et lorsque les fumées de son ■ amour-propre blessé étaient apaisées, Voitîiire rendait justice à la sévérité du jfoût de Fréron. Ce critique célèbre était né à Quiinper, en 1719, et mourut à Paris eu 1776. Il fut moins acharné contre Piousseau que contre Voltaire, et prit même parti pour le philosophe genevois dans sa querelle avec Hume. Ce que dit dans cette lettre madame du Deffand se rapporte à un passage de V Année liuérairc dans lequel Fréron avait attaqué la lettre de Walpole à M. Hume. Mais Horace Wa!j)ole était si éloigné de prendre part à la colère de madame du Deffand, qu'il s'exprime de la manière suivante à ce sujet :

« Je suis encore redevable à vous et à la duchesse de Choiseul de cette affaire de Fréron, mais elle ne laisse pas de me fâcher. ]Xous aimons tant la liberté de l'imprimerie, que j'aimerais mieux en être malti'aitc que de la supprimer. De])lus, c'est moi qui avais commencé cette ridicule guerre; il est injuste que j'empêche les autres de prendre la même liberté avec moi. Je ne sais ce «jue Frér(jn a dit; je ne m'en soucie pas : c est ma règle constante de ue faire jamais réponse à des libelles, et je serais au désespoir iju'on crût que je me fusse intéressé à attirer des réprimandes à ces gens-là. » (A. ÏN.)

- Madame du Deffand fait ici allusion à la seconde fable du premier livre des F'ables de la Fontaine, comniençant par ce vers :

Mailre corbeau sur un ar])re perché.

** Ceci a rapport à l'histoire que M. Walpole avait contée ?i madami! du Deffand, d'un Anglais qui, en allant consoler quelqu'un de la mort d'un ami, lui dit: Lorsque j'ai le malheur (h; perdre un de mes amis, je vais sur-Je-champ au café de Saint-Jacques poiu' en prendre un autre. (A. ^V.)

dire qu'elle était au désespoir de n'avoir point inia(jiné <jue j'aurais été bien aise d'y venir, qu'elle m'aurait {jardé une bonne place, mais qu'actuellement il n'v en avait pas une. Cette femme ne vous déj)laira pas, c'est le tintamarre personnifié : elle ne manque pas d'esprit; elle pourrait bien être étourdissante et fatigante à la longue, mais on ne la voit qu'en passade; elle a tant d'affaires, tant de mouvements! — c'est un ouragan sous la figure d'un A-ent coulis : — mais nous aurons des places à sa comédie.

Nouvelle brochure qu'on m'apporte; Bélisaire, histoire romanesque par M. de Marmontel. Ce iNIannontel est le protégé et Fàme damnée de d'Alcmbert; ce i\I. de Creutz, envoyé de Suède, dont je vous ai parlé, l'a présenté, à votre ambassadrice. 8i elle se laisse entourer de ces sortes de gens, je ne la verrai guère : d'ailleurs il me semble que je ne j)rends point avec eux; elle me baragouine des compliments, mais elle ne sait trop que me dire. Je n'ai pas le vol de vos ambassadeurs; votre milady Hertfort ne iaisait nul cas de moi; cela ne m'empêchait pas de la ti'ouver bonne femme : pour son mari, il ne m'a jamais parlé.

Je reprends encore ma lettre pour vous dire que les carabiniers sont à Saumur, et que ces braves gens, remplis de zèle et d'amour pour la chose publique, ont fait une mission dans un couvent; ils ont prêché la population avec tant d'éloquence, et ils ont eu tant de succès, qu'il en résulte pour l'Etat sept citoyens de plus.

LA MKME AU iMÉMK.

Paris, 20 février 1767.

Je fus hier à la représentation de Mole ' : mon Dieu, que je vous regrettai! Mademoiselle Clairon fut admirable; c'était vé-

* ^lolé, acteur <le la Comédie fi-aiiçaisc, dont lo talent a été justement admiré. Ayant été danjjereiisement malade et longtemps hors d'état de jouer, mademoiselle Clairon, la célèbre tragédienne, qui était retirée du fliéàtrf!, proposa de donner une représentation au bénéfice de .Mole, sur un des théâtres privés de Paris, oîi elle s'offrait de jouer. Ce projet fut ajipuvé par plusieurs dames du premier rang, et tellement favorisé, qu'on distribua plus de six cents billets. I^a représentaiion eut lieu sur le théâtre du baron d'Esclapon , dans le faidiourg Saint-Gcruiain , et son iiroduit fut évalué à un millier de louis poiu- Mole. (A. N.)

DE MADAME LA MAIlOriSE DT DEFFAND. V09

ritablement Melpomène; la pièce était Zelmire, de l'auteur du Siège de Calais^ : elle est faiblement écrite, mais les sentiments, les situations, sont du plus jjrand intérêt. J'aurais voulu entendre Corneille, lui seul avait l'éner^jie, la force et l'élévation qui rendent les grandes passions et la suljlimité des {grands sentiments. Le jeu de mademoiselle Clairon v suppléa autant qu'il était possible ; cette pièce , avec de {jrands défauts , fait un plaisir extrême ; le coura{;e , la {jénérosité , la fierté y sont bien rendus. Je fus transportée, ravie; j'aurais voulu tout de suite rentrer chez moi, me mettre à vous écrire tout ce qui se passait dans mon àme; elle était remplie de tristesse, mais d'une tristesse préférable aux plaisirs de tous les autres spectateurs ; j'y résistai, je fus chez le président, que je trouvai occupé de ce que la comtesse de Noailles venait de lui mander que la marquise de Duras, sa fille, venait d'être nommée dame du palais ; dt; ce qu'il avait eu à dîner l'archevêque de Cambrai" ; de ce qu'il avait vu le matin le piince de Beauvau; qu'il aurait ce soir mesdames les maréchales % etc.; enfin, mille petites vanités qu'aucun microscope ne pourrait v(jus faire apercevoir. Mon Dieu, mon Dieu, quelle différence il y a d'une àme à une autre ! J'y en trouve une aussi grande que d'un ange à une huître.

De chez le président, je fus chez la grand'maman, q»e je trouvai entre l'abbé Barthélemv et le docteur Gatti ' ; la petite Lauzun ' v arriva; nous soupàmes tous les cinq; le docteur et

1 De Belloy. ]N'é à Saiiit-Floiir, lmi Aiivi r{;iiL-, eu 1727, mort en 1775. C'est un auteur plus estimable qu'esiiiué ; et c'est à lui que l'on doit le choix de sujets nationaux pour le théâtre français. On citera toujours de lui ce vers de Gahrielle de Vergy :

Hélas! qu'aux cœurs lienreux les vertus sont faciles! (A. ÎS.)

2 Frère du duc de Clioiseul. (A. ÏN.)

"* De Luxend)our[{ et de Mirepoix. (A. ÏN.)

'' Médecin de Florence, l'un de ceux qui pratiquèrent les premiers l'inoculation de la petite vérole en Italie. (A. IN.)

^ La duchesse de Lauzun, Amélie de Bonfflers, lillo unique et seule hénlière du duc de IJoufflers, qui mourut à Gènes. On a vu dans inie note précédente qu'elle fut élevée par la maréchale de Luxend)Ourj; , mère de ce dernier, cliey. laquelle elle contiinia de vivre après son niariajje avec le duc de Lauzun. Sa femme, dont il était depuis loujjtemps séparé, fit deux voya(;es en Anjjlctorre, sous le nom de duchesse <le Hiron, le diu- de Lauzun ayant pris ce titre à la mort de son oncle le maréchal de Hiroii. Sa fatale destinée la ramena en France en 179;i. ZSi sa vertu, ni sa beauté, ne trouvèrent ç,rhcc. devant ses bourreaux; elle porta avec couraf^e sur l'échafaud une tète dont parle ainsi J. J. Rousseau : « Amélie de BoufHers, dit-il, a une ti{;uro, une douceur, une

MO CORltESPOXDANCE COMPLETE

la j)etite femme s'allèrent couclier de bonne heure : le docteur ne manque pas d'esprit; la petite femme est un petit oiseau <jui u'a encore appris aucun des airsfpi'on lui siffle; elle fait de petits sons qui n'aboutissent à rien; mais comme son plumage est joli, on l'admire, on la loue sans cesse; sa timidité plaît, son j)Ptit air effarouché intéresse; mais moi je n'en augure pas trop bien. C'est l'idole' qui l'apprivoise, et avec qui elle paraît se plaire; cette idole va ti-anquillement dîner entre le mari et la fenmie; elle croit que cela lui donne de la considération. Mon Dieu, que le monde est sot et ([uc j'aurais de plaisir à vous communiquer toutes mes pensées, et mille fois davantage à entendre et découvrir toutes les vôtres ! A une heure après minuit, je restai seule avec la grand'maman; elle fut parfaitement à son aise avec moi; je trouvai des rapports infinis entre sa façon de penser et la mienne; elle enfile une plus profonde métaphvsique que moi, parce que son esprit a plus de force, et qu'elle se plaît à l'exercer; mais nos sentiments sont les mêmes : elle en veut découvrir la source, le germe, et moi je ne suis pas si curieuse; je m'en liens aux effets. Elle me montra «les choses fort bien écrites, peut-être un peu trop abstraites ; je lui dis : Grand'maman, il fiuulra montrer tout cela à M. Walpole : — Oh! très-volontiers, dit-elle, mais jamais rien qu'à vous et à lui.

J'avais vu la veille M. de Ghoiseul chez madame de Beauvau, où il y avait M. le duc d'Orléans, M. le duc de Chartres et un monde infini : je voulus m'en aller; Pont-de-Veyle vint pour me donner la main ; M. de Choiseul se leva, repoussa Pont-de- Vevle, me donna son bras et me conduisit jusqu'à l'antichambre où étaient mes gens.; je lui dis que je souperais le lendemain

timidité de viergn. lîicn de plu.s aimable et de plus intéressant que sa figure, rien de plus tendre et de plus chaste que les sentiments qu'elle inspire. » Elle avait été heureuse sous son premier nom, et pava bien cher un mariage de convenance, car le duc de Lauzun possédait toutes les qualités, excepté celle de bon mari. On voit que madame du Deffand en parle avec une grande sévérité, mais elle n'était indulgente pour personne, surtout pt)ur les femmes. II. Walpole fait au contraire l'éloge du caractère et de l'amalnlité de la duchesse de Lauzun. (A. A.) — Le témoignage de Walpole est corroboré par 1 admiration enthousiaste exprimée par madame ISecker (^Mélanrjes , t. I, p. 376), et par madame de Genlis (Mémoires, t. I, ]). 382). Madame du Deffand oublie d'ailleurs que mariée depuis le 4 février seulement (la lettre est du 20), madame la duclicsse de Lauzun était en quelque sorte à peine femme. Mais du temps de madame du Deffand, cela allait vite. (L.) * La marquise de Boufllers. (A. JN.)

DE MADAME LA MAROnSE DC DEEFAND. 411

avec la (jrand'niaman, et il promit de m'y rendre une visite en rentrant, et qu'il me priait de l'attendre. Il ne rentra qu'à deux heures, et il resta avec nous jusqu'à prés de trois heures et demie. Je ne puis vous rendre compte de la conversation, mais elle fut aisée, f^aie et franche, familière, enfin tout au mieux : il me parla de vous, il reprocha à sa femme de ne lui avoir pas fait faire connaissance avec vous; il me demanda quand vous arriveriez; il en marqua de l'impatience : j'observais mes mots, mes paroles, jusqu'à ma contenance, comme si vous aviez été derrière une jalousie à m'écouter et à m' examiner.

Le petit Lauzun n'est point bien avec lui; il en est mécontent })arce qu'il a joué le rôle d'un sot dans l'aventure de madame de Stainville' ; il trouve son voyage ^ ridicule ; il n'a pas voulu lui confier ses dépèches, et il a écrit à M. de Guerchy pour lui recommander d'avoir attention sur sa conduite : la fjrand' maman l'aime assez : nous avions soupe il y a quelques jours avec lui (je crois vous l'avoir mandé), et nous le trouvâmes assez plaisant : ayez quelques attentions pour lui, mais ne vous en [jénez pas le moins du monde ^.

Madame d'Aiguillon est enchantée de la lettre ({ue vous lui avez écrite; elle m'en a écorché la traduction. Ah! c'est l)ien dommage, mon tuteur, de ce que vous ne reviendrez jamais ici ; mais non, vous v reviendx'cz, mais ce sera quand je n'y serai plus. Ne vous fâchez point, ce n'est point pour vous presser de revenir; je ne suis point assez personnelle pour désirer que vous avanciez d'un jour votre départ : je ne suis pas assez

* « Mon père m'envoya cherclicr. Jo tnnivai ^I. île Clioisenl chez lui, qui •1 me reproclia d'avoir été dans la confidence de madame de Stainville. Je lui 11 répondis qu'il y avait une grande différence entre favoriser la mauvaise con- » duite de quelqu'un et garder son secret. Il me demanda les lettres déjxjsées » chez moi; je les refusai ;ivec fermeté. Mon père voulait y mettre son au- » torité , qui n'eut pas plus de succès. On me dit des choses piquantes. J'en » répondis peut-être avec plus de fondement, et je sortis de cette conversation » absolument brouillé avec tous deux. » (Lauzun, Mémoires, p. 50.) (L.)

2 En Angleterre.

•* L'auteur, dans ses ^feiitDires, ne tiw'itu pas madanKMlu Dcffaiid ('llc-mème avec plus de façon. Il ne va chez elle que pour v faire la cour à lady Sarah Bambury, qui v soupe. « Quoique je n'eusse j)as été chez cette madame du » Deffund depuis cinq ou six ans, je parvins à m'v faire mener par madame 11 de Luxembourg, qui v soupait aussi. » Voilà en quels ternuîs cavaliers M. de Lauzun, qui appréciait médiocicinent les bonntîs fortunes desprit, parle de sa visite à ce salon de Saint-Joseph qui a été un des sanctuaires d'esprit du dix-huitième siècle. (L.)

412 CORRESI'ONIJANCE COMPLETE

extravafjaiite pour exi^jer rien de vous; je n'ai aucun droit sur vous, aucune raison ne vous oljli^e à rien faire pour moi; je recevrai tout ce (jui me viendra de vous comme une grâce et non comme une dette.

Samedi matin.

Je soupai hier chez le président en nombreuse compagnie, les divinités du Temj)le ', les maréchales"; — je m'v ennuyai à la mort. Ce soir je donne à souper aux Beauvau, avec l'archevêque ' et Pont-de-Vevle ; demain ce sera mon assemblée des dimanches , où vos ambassadeurs sont maîtres de venir quand il leur plaît : des Italiens, des Suédois, des Lajtons même y sont admis, tout me parait égal; excepté la grand'maman, que je trouve cependant un peu trop métaphvsicienne et abstraite, et madame de Jonsac. qui, à peu de chose près, est fort raisonnable, tout me paraît ridicule, insipide et ennuveux.

Ne sachant plus que lire, je me suis jetée dans le théâtre de Corneille; il me ravit d'admiration; je lui pardonne tous ses défauts : il n'a jamais la fail)lesse de notre nation, mais il manque souvent de l'élégance de notre stvle.

Adieu pour aujourd'hui; demain je ])ourrai reprendre cette lettre, surtout s'il m'en arrive une de vous.

Diinnnrlic, a quatiL' lioures.

Je n'espérais point de lettre, et en voilà une; j'en avais bon besoin , car je suis bien triste : je ne puis vous peindre mon état qu'en aous disant que je me sens le besoin de mourir comme on sent le besoin de dormir. Vous m'avez un peu ranimée ; l'idée de vous revoir me donne quelque coui'age, mais je ne puis plus tenir à l'ennui.

Mon souper d'hier ne m'a fait nul plaisir; la dame* est d'une

* liC prince tle Conti et la diicliessc do BoiifHprs. (A. ?S.)

2 Do Luxembourg et de .Miiepoix. (A. N.)

3 L'archevêque de Toulouse, petit-ueveu de madame du Deffand. (A.N.)

* La princesse de I?eauvau. Ce que dit ici madame du Deffand de la jirincesse et du prince de lieauvan peut être regardé comme d'une grande vérité, et nous en trouvons la preuve dans une lettre que >Larmontel adressa à la princesse le 25 mai 1793, et dans une autre Icttie de la maréchale elle-même, après la mort de son mari.

« La seule présence de M. le maréchal de Beauvau, dit Mannontel, recommandait dans les assemblées de l'Académie la décence, le calme, l'union, la modération, l'amour de l'ordre et du travail. Sa bonté, sa politesse noble et délicate, avertissaient les gens de lettres de la bienveillance et des égards qu'ils se devaient les uns aux autres. Si dans des temps de trouble et de désordre,

DE MADA^IE LA MAROTISE DU DEl-FA>"D. 413

personnalité intolérable, le mari d'une soumission aveu(jle , plus par paresse et par indit't'érence que par excès de passion ; le prélat ' a de la vivacité et de la justesse ; il a encore assez de droiture parce qu'il n'a pas encore besoin d'en manquer; mon ami Pont-de-Veyle ne se soucie de rien que de s'étourdir, de s'amuser; il préfère ceux fjui lui peuvent procurer de la dissipation, c'est pour cela ({u il est si attaché au prince ".

Oh ! ne me demandez point les détails des tracasseries du maria{je Laml)alle ! Ce sont de pures misères que je vous raconterai si je vous revois , et vous me ferez taire. Je ne sais si j'irai demain au Temple, je m'v sens une /jrande répugnance, mais ce qui me pousse à y aller, c'est <[ue je ne veux pas, en cas que vous veniez, (jue vous me trouviez mal avec personne, afin de n'être })as pour vous l'occasion du plus petit embarras, .l'ai la vertu de l'humilité au plus haut degré , et je vous en ai l'obligation; ce n'est pas assurément que vous n'ayez flatté mon amour-propre par l'endroit le plus sensible, en avant pour moi des préférences et des attentions cjue vous n'avez pour per-

l' A endémie a conservé son caractère de difjnité, de sajjcssc et de hienscanco, elle en est snrtout redevable à l'exeinple que lui donnait le plus considérai)le de ses memln-es. Le moindre mérite de M. le maréchal, aux veux de ses confrères, fut d'être un excellent académicien. »

Lorstju'en 1800 on publia les Mémoires de ^L^^monteI , madame «le Beauvau, qui vivait encore, ne fut point contente de la manière dont ALarmontel faisait son éloge un peu aux dépens du caractère d'homme du maréciial, et elle écrivit à cette occasion une lettre adressée à sa fdle, la princesse de Poix, et dont voici un frap,ment :

" Je viens de lire dans les Mémoires de Marmontel un portrait ou |)lutùt un éloge de moi; ce portrait est trop flatte pour être flatte^ir, et la seule satisfaction qu'il m'a donnée a été de me faire sentir combien un attachement tendre, profond, passionné, peut anéantir toni amonr-pi(jpre. Si 1 auteui- \ivaii encore, il m'eût été impossible de ne pas lui témoigner plus de mécontentement que de reconnaissance. Comment un homme qui a connu ^L de Beauvau, qui révère sa mémoire, ]>eut-il se borner à excuser la dignité froide de son maintien, en .ajoutant seulement qu'il était bon, serviable et oiiligeant sans chercher à se fairc^ valoir? Ce renre d'éloge, si fort an-dessous de celui qu'il méritait (c'est madame d(^ Beauvau qui parle), m'a fait é|)rouver nu senliment dmdoureux ; mais c'est snrtout lorsque, conlinnant à me louer, il dit : » Son grand art, comme son attention la plus continuelle, était d'honorer son époux, de le faire valoir, de s'effacer pour le mettre à sa jilace. » Il faut convenir que si madame de Pieauvau a mérité l'éloge de >Lirmontel, elle a voulu le mériter encore davantage ajirès la mort de son mari, et telh: était l'opinion de l'abbé Morellet. (A. N.)

1 L'archevèfpie de Toulouse. (A. N.)

- De Conti.(A. N.)

sonne, mais elles me font connaître la bonté de votre cœur, votre sensibilité, votre bumanité, et ne relèvent point l'opinion que j'ai de moi-même : je savais bien, mais vous m'avez empêchée d'en jamais douter, que je ne dois pas espérer de trouver dans l'amitié ce qui tient au {foùt. Ce n'est pas la faute de 1 âge; le {joùt que j'entends tient moins à la jeunesse qu'à tout autre àfje : ce n'est point une séduction des sens, c'est un rapport, c'est une convenance; enfin, enfin, ce ne serait plus (ju'un galimatias, si je continuais à vouloir le définir, et mon tuteur se moquerait de moi.

Ob ! cela est bien plaisant ; je suis tout comme vous , malgré mes plaidoyers pour Montaigne , je ne saurais le lire , mais en m' ennuyant je souscris à tout ce qu'il dit. Pour M. Marmontel, vous le définissez à merveille. Enfin vos lettres sont la traduction de mes pensées , vous les éclaircissez , vous les rendez avec vérité et énergie, tandis que je ne fais que les annoncer, les béiraver.

Paris, dimanche 8 mars 1767, à 4 heures du soir.

Je VOUS écris par i\î. de Fronsac ' ; madame d'Aiguillon vint hier chez moi me demander si je n'avais rien à envover, je lui dis que non. Je comptais alors vous écrire par la poste ou ne point vous écrire en cas (|ue je n'eusse point de vos nouvelles aujourd'hui : je vais envover cette lettre chez elle, et je la prierai, s'il en est encore temps, de la mettre dans le paquet qu'elle

1 T^o duc de Fronsac, fds aiiié du duc de Richeheu. Il eut toutes les uiaiivaises qualités de sou père, sans posséder aucune de celles qui pouvaient les faire pardonner. Un trait fera connaître quel était sou respect iilial. Le maréchal avait, connue l'on sait, conservé dans sa vieillesse le besoin de paraître» jeune, et cela à un tel point, qu'il avait fait ad.ipterun ressort au marchepied de sa voiture, pour avoir l'air d'y monter lestement. Il portait toujours des habits richement brodés. Pendant la lonjjue maladie pour laquelle on l'entourait d'une peau de veau fraîche, Louis XV demanda un jour au dut; de Fronsac des nouvelles de son père. « Mon père, répondit celui-ci, hélas! Sire, ce n'est plus qu'un vieux bouquin relié en veau et doré sur tranche. « Le duc de Fronsac fut le père du dernier duc de Richelieu, mort par suite de chagrins dont l'un, entre autres, fut le rappel à la cour du général Donnadieu, qui, sous son ministère et celui du duc Decazes, avait reçu la défense de se présenter aux Tuileries. (A. N.)

DE MADAME LA MAr.ODISE DU DEFFAND. 415

donne à M. de Fronsac , et si ce paquet est ferme, de recommander que M. de Fronsac envoie ma lettre directement chez vous.

Je suis devenue trés-prudente , mon tuteur, et je n'ai pas la plus légère indiscrétion à me reprocher sur ce qui vous rejjarde. Je ne vous trouve point déraisonnable d'exijjer une fjrande réserve : on est environné d'armes et d'ennemis, et ceux qu'on nomme amis sont ceux par <[ui on n'a pas à craindre d'être assassiné, mais qui laisseraient faire les assassins. C'est une réflexion que nous fîmes hier, la grand'maman et moi, non pas à l'occasion de vos affaires, car il n'en fut pas dit un mot, mais sur le monde en général.

Je soupai hier avec cette grand'maman, l'abbé Barthélémy et un M, de Castellane : ce sont deux hommes avec qui l'on peut causer : nous ne proférâmes pas votre nom devant le Castellane ; mais quand il fut parti , je fis lire à la grand'maman l'article de votre lettre qui la regardait (dont j'avais retranché que vous m'aimiez cent fois phis qu'elle) ; elle en fut on ne peut pas plus contente.

Nous parlâmes ensuite d'une brochure nouvelle, qui a pour titre : Le Château d'Oti-ante, par Horace Walpole : elle n'en avait pas entendu parler, mais je l'avais déjà lue deux fois. J'aurais voulu qu'on eût supprimé la préface, qui est celle de la seconde édition : il v est dit que Shakspeare a beaucouj) plus d'esprit que Voltaire : ce trait vous met à l'abri de la critique de Fréron ; mais ne peut manquer de vous en attirer bien d'autres '. Nous avons tenu conseil, la grand'maman, l'abbé Barthélemv et moi, car nous sommes tous trois votre ministère, et nous conduisons fort bien vos affaires. Nous avons donc conclu (ju'il ne fallait rien dire sur cette brochure , ni la louer, ni la blâmer; et surtout qu'il ne fallait pas employer la police pour interdire la critique. Vous pouvez conq)ter sur quatre amis fort prudents et fort zélés, nous trois, et j'y ajoute madame de Jonsac; je pourrais v ajouter aussi l'ami Pont-de-Veyle, car il

1 H. Walpole, en réponse, dit: « On a donc traduit mon Château d'Otrante ; c'était apparemment pour me donner un ridicule; à la bonne heure, tenez-vons au parti de n'en point parler; laissez aller les critiques; elles ne me fâcheront point; je ne l'ai ]»oint écrit pour ce siècle-ci, qui ne veut que de la raison froide. Je vous avoue, ma petite, et vous m'en tnmverez plus fou que jamais, que de tous mes ouvrages, c'est l'unique où je me sois plu; j'ai laissé courir mon imagination; les visions et les passions m'échauffaient. Je l'ai fait en dépit des règles, des critiques et dos philosophes ; et il me semlde qu'il n'en vaille que mieux. Je suis même persuadé que dans quelque temps d ici, quand

vous aime fort. Ce sont les ln'ochures sur Jean-Jacques et ^l. Hume qui m'ont lait connaître leurs sentiments pour vous, car sur la chose j)ubli(jue , je suis aussi muette qne je suis avcu- {'le. M. de Ghoiseul, en rentrant, monta chez la (frand'maman; ie suis parfaitement bien avec lui : il ne cesse de dire du bien de moi, mais il me trouve, dit-il, devenue trop circonspecte ; j'en (îs des plaisanteries avec lui. Pour lui , je le trouve tout aussi {jai et tout aussi léger qu'il l'a jamais été. Quand il fut parti, je dis à la {jrand'maman que je ne pouvais pas désapprouver la sorte de crainte que vous aviez do faire connaissance avec lui, elle me dit que j'avais tort, et l'abbé dit qu'il faudrait f|ue vous vinssiez diner avec lui à Paris; qu'il n'y avait jamais que deux ou trois personnes, et que vous y seriez fort à votre aise. Moi je ne le crois pas; mais alors comme alors, nous en délibérerons. Pour ce qui me rejjarde, mon tuteur, je ne sais [)as quel parti je prendrai; aucun régime ne me réussit, et mes insomnies ne font qu'empirer. Je ne mange presque plus, et le seul ])ien que je tire de ma diète, c'est d'avoir moins de vapeurs mais pas plus de sommeil : cela me fâche d'autant plus, que cela m'oljlijje à me lever fort tard : peut-être que d'ici à votre arrivée cela changera. J'y fais de mou mieux, et, je vous assure, par rapport à vous ; car sans vous je ne me soucierais guère de vivre : tout me choque, tout me déplaît, tout m'ennuie. J'ai eu nu ami, M. Formont, pendant trente ans; je l'ai perdu : j'ai aimé deux femmes passionnément; l'une est morte, c'était madame de Flamarens ; l'autre est vivante et a été infidèle, c'est madame de Ilochefort. Le hasard m'a fait faire votre connaissance ; vous avez remplacé ces trois pertes , mais vous êtes un étranger, toujours à la veille de devenir notre ennemi : et puis l'Océan, vos affaires, et qui pis est, votre santé, nécessairement nous séparent. Cependant je suis ])ien aise de vous avoir connu ; c'est mourir tous les jours (jue de vivre sans aimer

le ^oût iQprendra sa place, que la philosophie occupe, mon pauvio Château trouvera des admirateurs : il en a actuellement chez nous; jeu viens de donner la Iroisième édition. Ce que je viens de dire n'est pas pour mendier votre .suffra{;e; je vous ai constamment dit que vous ne l'aimeriez pas; vos visions sont d'ini {;enrc différent. Je ne suis pas tout à fait fâché qu'on ait donné la seconde préface, cependant la première répond mieux à la fiction; j'ai voulu qu'elle passât pour ancienne, et presque tout le monde en fut la duj)e. Je ne cherche pas querelle avec Voltaire; mais je dirai jusqu'à la mort (pic notre Shakspearc est mille piques au-dessus. » (A. !N.}

rien , et « plutôt souffrir que mourir » , c'est la devise des hommes, dit la Fontaine.

Il serait oMijjeaiit de ne me pas laisser dans Tinquiétude sur tout ce qui vous regarde. Je n'exi{|e rien; je m'en rapporte à votre amitié.

Madame la Dauphine ' a été administrée ce matin ; on ne croit pas qu'elle passe la semaine : elle ne sera regrettée que de quatre personnes, mesdames de Marsan et de Gauniont, MM. de la Yauvugon et l'évéque de Verdun. — Elle brutalisa l'autre jour madame de Lauraguais, sa dame d'atour, qui dit à quelqu'un qui était aupi'ès d'elle : Celle princesse est si bonne qu'elle ne veut pas que sa mort soit un malheur pour personne.

Adieu, mon bon ami; adieu, mon tuteur, venez le plus tût que vous pourrez. Je crois que ce qui fait ma mauvaise santé, c'est (|ue mon àme a trop de mouvement pour l'étui qui la renferme.

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