L.\ MÊME AU MÊME
Dimanche, 26 avril 1767.
Vous faites beaucoup d'honneur aux Scythes ' ; je trouve qu'ils ne valent pas la critique : cet ouvrage est d'un commençant qui n'annoncerait aucun talent ni génie. Ces Scvthes sont des paysans de Ghailiot ou de Vaugirard ; les Persans, des gens de fortune devenus gentilshommes; la Zobéide est ime assez honnête fille, dont l'âme n'a pas un grand mouvement, et à qui l'obéissance ne coûte guère : elle se tue parce qu'il faut faire une fin.
Je ne vous aurais jamais envové la Guerre de Genève. C'est un rabâchage de la Pucelle : vous n'avez apparemment vu que le premier chant , il n'y a point de second , mais il y en a un troisième qui est encore au-dessous du premier.
Je vais entendre tout à l'heure la comédie de Henri IV ", chez madame de Villerov ; je vous en rendrai compte dans ma première lettre.
1 Marie- Josèplie de Saxe, seconde épouse du Dauphin, fils de Louis XV.
- Trafjedie de \ oitaire. (A. N.)
3 La partie de chasse de Henri IV, par Collé. (A. ?f.)
418 CORBESPO^DANCE COMPLETE
Je soupai hier chez votre amhassadeur ' : il kii tnanqua sept personnes que M. le prince de Conti avait retenues à l'Ile-Adam , d'où il revient aujourd'hui : nous n'étions que neuf. Madame l'ambassadrice était dans son lit avec la fièvre. Ces neuf étaient mesdames de la Vallière, de Forcalquier, la vicomtesse de Narbonne et moi; le maître de la maison, les ambassadeurs de Sardaifjne et de Venise, M. de Lauzun et monsieur votre neveu *. Je l'ai prié à souper pour d'aujourd'hui en huit : l'ambassadeur l'aime et le traite comme son Hls.
Ce que vous me dites de vos affaires ne m'éclaircit pas beaucoup plus que ce que j'en apprends dans les ^jazettes; mais heureusement il n'est pas nécessaire que j'en sache davantajje. Il ne se passe rien ici qui puisse vous intéresser; mais c'est une Ciipéce d'événement pour nous, que l'appartement à Versailles de feu madame la Dauphine , qui était vacant depuis sa mort , et qui précédemment avait été à madame de Pompadour, vient d'être donné à madame Victoire ^ : il ne reste plus à attendre que le vova{>e de Marly, qui sera pour le 7. Nous verrons ce qu'il produira : j'en attends l'issue sans aucune impatience *.
La grand'maman part de demain en huit pour Chanteloup : elle est transportée de joie. Je ne crois pas en effet que sa métaphysique soit semblable à celle de votre ambassadrice. Cette pauvre ambassadrice est abîmée de fluxions et d'ennui : son mari est assez aimable.
Je pourrai vous envoyer une épitre d'un nommé la Harpe; c'est un moine de la Trappe (ju'il fait écrii^e à l'abbé de Rancé, pour lui reprocher la folie de sou institut. Il v a, à mon gré, de fort bonnes choses ; mais vous ne devez pas avoir le temps de lire, et je ne conçois pas que vous en ayez trouvé pour les Scythes et Genève. Votre Parlement viendra à bout de vous. Si vous le jugez à propos , vous me donnerez de vos nouvelles.
Vous allez avoir M. de Sarcetield ^
Voulez-vous que je vous envoie la comédie de Henri IV?
1 Lord Rochford. (A. N.)
2 Fils d'Edouard Walpolc, qui mourut bientôt après, (A. N.)
3 Une des filles de Louis XV. (A. N.)
* Madame du Dcffand a certainement ici en vue quelques changements poliliques qui devaient avoir lieu pendant le séjour du roi à Marly. (A. ]N.)
S Comme ambassadeur de France à Londres. Cette mission n'eut pas lien. (A. N.)
MADAME I.A MARQUISE DU DEFFAND A M. HORACE WALPOI.E
Paris, diinanclie 3 mai 1767.
Il faut commencer par répondre à votre lettre ; et puis après je vous dirai cent mille choses dont peut-être pas une ne vous intéressera ni ne vous sera agréable , car, sauf votre respect , il est assez difficile d'attraper ce qui peut vous plaire.
Votre parlement ne finira point : votre cousin ' ne se déterminera à rien tant qu'il pourra rester dans l'indécision, et vous ne parviendrez point à justifier votre Richard III *. Comment avez-vous formé un si étrange projet? Et connnent se peut-il que vous vous en promettiez J)eaucoup d'amusement? Oh! votre tète est ineffal)le; il n'y a que le cardinal de Luvnes qui pourrait me l'expliquer, parce qu'il a le talent de faire entendre en un demi-quart d'heure ce que c'est que l'essence et l'existence de Dieu. Tout ce que je comprends, c'est que, grâce à toutes vos fantaisies , vous ne devez jamais vous ennuver, et vous jouissez de l'avantage le plus grand qu'il v ait au monde. Si l'on me disait de choisir ce que je désire, de former un seul souhait et qu'il me serait accordé , je dirais, sans hésiter, de ne jamais m'ennuyer; mais s'il en fallait choisir les moyens, jamais je ne me déciderais. Nous ne sommes pas assez stables dans nos façons de penser pour ])Ouvoir compter que telle ou telle chose puisse nous rendre heureux; le vrai bonheur est d'être exempt d'ennui; tout ce qui en préserve est également bon. Gouverner un Etat ou jouer à la toupie, me parait égal ; mais c'est la pierre philosophale que de s'assurer de ne s'ennuyer jamais. Oh! mon Dieu, bien loin de cela, on doit être bien sûr qu'on s'ennuiera toujours. Mais je m'aperçois que je suis votre méthode quand vous parlez contre l'amitié : pour prouver qu'elle est dangereuse, vous faites éprouver combien elle l'est en effet; je fais de même en vous parlant de l'ennui. Nous ne sommes pas sans inconvénient l'un pour l'autre, il en faut convenir.
^ Le général Coiiwav, (A. N.)
- M. Walpole lui avait annoncé son intention en ces termes :
" Dans ce moment même je voudrais me donner tout entier à la recherche d un fait dans notre histoire qui m'intéresse infiniment, et que je n'ai pas le temps d'approfondir; c'est le rè{rne de notre Richard III, qu on nous donne pour le plus aliominai)le des hommes : un monument autlicnlique de son sacre que j'ai découvert met extrêmement en doute l'assassinat de ses neveux. «
Je ne suis point étonnée du bon accueil que vous a fait l'héréditaire ' : vous n'êtes point dans l'obscurité dont vous vous flattez ; vous auriez plus de calme et moins d'inéjjalité , si en effet vous étiez un homme ohscur : vous êtes envié, estimé, craint, recherché; je ne dirai {)oint haï, parce qu'il faudrait ajouter aiuic: ce mot est trop mal sonnant, trop indécent pour qu'une honnête femme puisse le prononcer et qu'un honnête homme puisse l'entendre.
Le M. de Sur^jères qui est mort n'est point le fils de madame de 8ur(;ères; il n'avait ce nom que parce qu'il en avait la terre : il s'appelait Pudion; il était je ne sais pas quoi dans la maison de M. le Dauphin. Voilà votre lettre répondue.
Je vous promis dans ma dernière lettre de vous rendre compte de la comédie de Hehri IV. La pièce ne vaut rien; le premier acte est exécrable et m'ennuya à la mort : dans le second il V a deux scènes d'un pavsan avec deux petites fdles qui sont charmantes, et jamais on n'a si parfaitement bien joué que l'acteur qui faisait Lucas. Le troisième acte me fit un plaisir extrême, j'v pleurai de tout mon cœur; ce ne furent point des larmes douloureuses et amères, mais des larmes de plaisir et d'attendrissement. Lisez la pièce; madame Hervey l'a; c'est pourquoi je ne vous l'ai pas envoyée, et vous jugerez qu'étant bien jouée, elle doit être fort touchante.
Les spectacles de madame de Villerov sont finis, ou du moins suspendus : je n'v ai pas (jrand rejjret, parce que je ne me soucie de rien.
La grand'maman n'est pas encore partie, mais elle part demain à cinq heures du matin ; elle fera ses soixante-deux lieues tout de suite, et couchera à Chanteloup; elle est liansportée de joie du séjour qu'elle y va faire ; elle y restera jusqu'à
1 Le tluc de Brunswick , mort des suites des blessures reçues à la bataille d'Iéna, alors prince héréditaire. M. Walpole a donné le récit suivant de la conduite de ce prince envers lui :
« Hier j'ai dîné avec vingt-trois personnes chez les Guerchv ; j'y trouvai le prince héréditaire; c'était ini peu incommode, ne lui ayant pas été présenté. .Fe priai M. de Guerchy de lui faire mes excuses; que l'année |)assée j'avais été en France; je prétextai une maladie; mon visage et ma maigreur y donnaient un grand air de vérité. — Il me combla de politesse, me dit qu'il avait tant entendu parler de moi, qu'il avait eu lu plus grande impatience de faire connaissance avec moi; enfin tout s'est passé à mei-veille. Je mets ma préten- <lue renommée sur le compte de Paris; car assurément je ne joue pas un rôle fort brillant ici, et de jour en jour je cherche à me soustraire à la foule. Qu'a-t-on fait dans le grand monde quand on n'v a rien à faire?» (A. ÎS.)
Comj)iè(pie ', c'est-à-dire deux mois et plus. Je la re^jrette ; depuis quelque temps je Tai l)eaucoup vue; elle croyait m'aimer, elle me le disait, et je lui repondais : Ma .;;rand'maman, vous savez que vous m'aiinez , mais vous ne le sentez pas. Je soupai hier au soir chez elle avec son mari, son oncle, M. de Thiers, l'abbé Barthélemv et madame de Choiseul-Betz* ; cette petite femme mit (pielque {jéne et quelque contrainte, cependant nous ne nous sommes séparés qu'à deux heures, et, à tout prendre, la soirée fut assez axjréable.
LA MÊME Al MÊME.
Paris, diiiianrhe 17 mai 1707.
Si j'ai donné dans le travers de chercher la pierre j)hilosoj)hale % je n'en rou{;irai point, et je ne m'en repentirai peutêtre pas. Si ne pouvant trouver à faire de l'or, on est parvenu à trouver d'autres secrets, on n'a pas perdu son temps : il n'y a de recette contre l'ennui que l'exercice du corps, l'application de l'espi'it, ou l'occupation du cœur; c'est être automate que de se passer de tous les trois; mais ou le devient, ou du moins on doit le devenir, quand on pousse sa carrière plus loin qu'il ne faudrait.
Bon Dieu, quelle différence de votre pavs au notre! Je serais (entée de vous envoyer le discours que l'abbé Chauvelin * a fait au parlement pour lui dénoncer la sanction pragmatique; nos forcenés sont à la glace; jamais ils ne perdent de vue la prétention du bel esprit et du beau lan{;a(je; on enragerait chez nous avec ivbanité; ce qu'on appelle aujourd'hui éloquence m'est devenu si odieux que j'v préférerais le langage des halles; à force de rechercher Tesjjrit, on l'étouffé. Vous autres Anjjlais, vous ne vous soumettez à aucune règle, à aucune méthode;
* Elle vent dire, jusqu'à ce que la cour aille à Coiiipièfjne. (A. N.)
- La roiiite.sse <le Choiseul, né<' Lalleiiiaud de Betz , mère do, M. de Choi- «eul-Goidfier, lonjjtcmps ambassadeur de France à Conslaiitinople, auteur du Voyaffe pittoresque de la Grèce. (A. N.)
3 D'espérer de trouver nu parfait ami. (A. ]\.)
^ Conseiller au parlement de Paris. Ilenri-Piiilippc de Cliauvclin, aljhé de Montier-Ramey, chanoine de Xotre-Dame et conseiller au parlement de Palis, acquit une grande célébrité pai- l'andacc; avec laquelle il attaqua les Jésuites. (A. N.)
422 CORnESPO>"DANCE COMPLÈTE
VOUS laissez croître Je génie sans le coniraindre à prendre telle ou telle forme; vous aiu-iez tout l'esprit que vous avez, si personne n'en avait eu avant vous. Oh ! nous ne sommes pas comme cela ; nous aA-ons des livres ; les uns sont l'art de penser ; d'autres l'art de parler, d'écrire, de comparer, de ju{jer, etc., etc. Nous sommes les enfants de l'art : quelqu'un de parfaitement naturel chez nous devrait être montré à la foire; enfin ce serait un phénomène, mais il n'en paraîtra jamais.
Je fus avant-hier, vendredi, entendre mademoiselle Clairon dans Bojazet, chez la duchesse de Villerov; elle joua bien, mais elle ne cache pas assez son art; aussi on l'admire, mais elle ne touche pas; le reste des acteurs était affreux, et déshonora la pièce au pohit que je la trouvai très-mauvaise, et en effet elle pourrait bien ne pas valoir (jrand' chose : elle est certainement de mauvais goût, puisque le bon goût est ce qui approche de la nature, ou ce qui imite parfaitement ce qu'on veut représenter. Si A^ous saviez votre d'Urfé ' aussi bien que moi mon Scudéry, vous trouveriez que la scène de Bajazet devrait être au bord du Lignon, qu'Acomat est le grand druide Adamas; Bajazet, Céladon; et Atalide, la bergère Astréc.
Quoi! vous avez le front d'être content du troisième cliant de la Guerre de Genève? Oh! cela me surprend bien. Je n'aurais jamais osé vous envoyer une telle rapsodie , de telles ordures , de pareilles hifamies, qui ne sont sauvées par aucun trait d'esprit. Je ne me mêle plus de ce qui vous regarde, sans quoi je vous aurais envoyé une épître d'un moine de la Trappe, où il v a, à mon gré, de grandes beautés; mais j'ai supprimé avec vous tous soins et toutes attentions. En ne faisant rien, en ne disant rien, et même ne pensant rien (car il est à propos d'aller jusque-là), on évite de déplaire, on se procure de la tranquillité à soi-même, on ouvre les lettres qu'on reçoit sans crainte et sans terreur, on est sûr de n'y rien trouver ([ui choque; on s'en tient là, parce qu'à toute force on se passe de ce qui fait plaisir.
1 Elle veut dire que si M. Walpole connaissait aussi bien les ouvrages de d Urfé , fameux romancier qui vivait au commencement du xvii'^ siècle, qu'il la supposait connaître ceux de mademoiselle de Scudérv, il aurait trouvé de la ressemblance entre le caractère de Bajazet de Racine et celui iV Asirée, roman pastoral de d'Urfé.
Les Anjjlais ont eu, vers le milieu du xvii'^ siècle, un poète du nom de d L'rfey, auteur de trente et une comédies et d'un grand nombre de chansons, dont Pope et Dryden se sont moqués dans leurs écrits. (A. N.)
DE :mada?>ie la marquise du DEITAND. 423
Je vous remercie de vos livres', j'en ferai la distribution. Quelle idée <|ue votre Richard III! J'aurais passé cette fantaisie à notre al)bé de Longuerue "" ; mais votre tête, votre léte! ah! je ne dis pas ce que j'en pense.
18 mai 1767.
Il y a plus de six semaines, madame, <jue je suis toujours prêt à vous écrire, à m'informer de votre santé, à vous demander comment vous stipportez la vie, vous et M. le président Hénault, et à m' entretenir avec vous sur toutes les illusions de ce monde; mais je me suis trouvé exposé à tous les iléaux de la guerre et à celui de trente pieds de neige dont j'ai été longtemps environné. Les neiges et les glaces me privent tous les ans de la vue pendant quatre mois; j'ai l'honneur d'être alors, comme vous le savez, votre confrère des Quinze-Vingts; mais les Quinze-Vingts ne souffrent pas, et j'éprouve des douleurs très-cuisantes. Je renais au printemps, et je passe de la Sibérie à Naples, sans changer de lieu; voilà ma destinée.
Pardonnez-moi, madame, si j'ai passé tant de temps sans vous écrire; vous savez que je vous aimerai toujours. Vous me direz : « Montrez-moi votre foi par vos œuvres ; on écrit quand on aime. » Cela est vrai; mais pour écrire des choses agréables, il faut que l'àme et le corps soient à leur aise; et j'en ai été bien loin. Vous me mandez que vous vous ennuyez, et moi je
1 Quelques-uns des livres imprimés à Stra%vbeiTy-HilI, que madame du Deffand avait demandés à M. Walpole pour M. l'ahbé Barthélémy et M. de Poiitde-Veyle. (A. A.)
2 L'ahhé de Longuerue, l'un des plus savants hommes de son temps, né en 1652, a écrit un grand nombre d'ouvrages sur des points obscurs de l'histoire, auxquels madame du Deffand compaie les doutes de M. Walpole sur l'histoire de Richard III.
L'abbé de Longuerue mourut à Paris en 1733. C'était un homme sec et tranchant, et d'une conversation pleine de saillies.
Un jour, les moines de l'abjjaye du Jard lui ayant demandé le nouj de son confesseur, il leur rér)ondit : Je vous le dirai, ipiand vous m'aurez dit qui I' était celui de notre i)ère saint Augustin, n
C'est l'abbé de Lon{;uerue qui disait des tragédies de Racine : « Qu'est-ce » que cela prouve? » (A. ]N.)
424 CORRESPO^DANXE COMPLETE
vous réponds que j'enrage. Voilà les deux pivots de la vie, de l'insipidité ou du trouble.
Quand je vous dis que j'enrage, c'est un peu exagérer; cela veut dire seulement que j'ai de quoi enrager. Les troubles de Genève ont dérangé tous mes plans : j'ai été exposé pendant quelque temps à la famine; il ne m'a manqué que la peste; mais les fluxions sur les yeux m'en ont tenu lieu. Je me dépique actuellement en jouant la comédie. Je joue assez bien le rôle de vieillard, et cela d'après nature; et je dicte ma lettre en essayant mon habit de théâtre.
Vous vous êtes fait lire, sans doute, le quinzième chapitre de Bélisaire : c'est le meilleur de tout l'ouvrage, ou je m'y connais bien mal. Mais n'avez-voiis pas été étonnée de la décision de la Sorbonne qui condamne cette proposition? « La vérité luit » de sa propre lumière, et on n'éclaire point les hommes par les » flammes des bûchers. » Si la Sorbonne a raison, les bourreaux seront donc les seuls apôtres?
Je ne conçois pas comment on peut hasarder quelque chose d'aussi sot et d'aussi abominable. Je ne sais comment il arrive que les compagnies disent et font de plus énormes sottises que les particuliers; c'est peut-être parce (ju'un particulier a tout à craindre, et que les compagnies ne craignent rien. Chaque membre rejette le blâme sur son confrère.
A propos de sottises, je vous ferai présenter très-humblement, de ma part, une sottise des Scythes, dont on fait une nouvelle édition, et je vous prierai d'en juger, pourvu que vous vous la fassiez lire par quelqu'un qui sache lire des vers; c'est un talent aussi rare que celui d'en faire de bons.
De toutes les sottises énormes que j'ai vues dans ma vie, je n'en connais point de plus grande que celle des Jésuites. Ils passaient pour de fins politiques, et ils ont trouvé le secret de se faire chasser déjà de trois royaumes, en attendant mieux. Vous voyez qu'ils étaient bien loin de mériter leur réputation.
Il y a une femme qui s'en fait une bien grande; c'est la Séniiramis du Nord, qui fait marcher ciurpiante mille hommes en Pologne, pour établir la tolérance et la liberté de conscience. C'est une cho^e unique dans l'histoire de ce monde, et je vous réponds que cela ira loin. Je me vante à vous d'être un peu dans ses bonnes grâces ; je suis son chevalier envers et contre tous. Je sais bien qu'on lui reproche quelque bagatelle au sujet de son mari; mais ce sont des affaires de famille, dont je ne
DE MADAME LA MARQUISE DU DEFFA>iD. 425
me mêle pas; et d'ailleurs il n'est pas mal qu'on ait une faute à réparer : cela en.|]a{je à faire de grands efforts pour forcer le public à l'estime et à l'admiration, et assurément sou vilain mari n'aurait fait aucune des (grandes choses que ma Catherine fait tous les jours.
Il me prend envie, madame, pour vous désennuver, de vous envoyer un petit ouvrage concernant Catherine : et Dieu veuille qu'il ne vous ennuie pas ! Je m'imagine que les femmes ne sont ])as fâchées qu'on loue leur espèce et qu'on les croie capables de grandes choses. Vous saurez d'ailleurs qu'elle va faire le tour de son vaste empire. Elle m'a nromis de m'écrire des extrémités de l'Asie; cela forme un beau spectacle.
Il y a loin de l'impératrice de Russie à nos dames du Marais, qui font des visites de quartier. J'aime tout ce qui est grand, et je suis fâché que nos Welclies soient si petites. Nous avons pourtazit encore un prodigieux avantage, c'est qu'on parle français à Astrakan, et qu'il v a des professeurs en langue française à Moscou. Je trouve cela plus honorable encore que d'avoir chassé les Jésuites. C'est une belle époque, sans doute, (|ue l'expulsion de ces renards; mais convenez que Catherine a fait cent fois plus en réduisant tout le clergé de son empire à être uniquement à ses gages.
Adieu, madame; si j'étais à Paris, je préférerais votre société à tout ce qui se fait en Europe et en Asie.
MADAME LA MARQUISE DU DEFFAND A M. HOIiACE WALPOLE.
Paris, saineili 23 mai 1707.
Vous voulez que j'espère vivre quatre-vingt-dix ans? Ah! bon Dieu, quelle maudite espérance! Ignorez-vous que je déteste la vie, que je me désole d'avoir tant vécu, et que je ne me console point d'être née? Je ne suis point faite pour ce monde-ci; je ne sais pas s'il y en a un autre; en cas que celui-ci soit, quel qu'il puisse être, je le crains. On ne peut être en paix ni avec les autres, ni avec soi-même; on mécontente tout le monde : les uns, parce qu'ils croient qu'on ne les estime ni ne les aime pas assez, les autres par la raison contraire; il faudrait se faire des sentiments à la guise de chacun, ou du moins les feindre, et c'est ce dont je ne suis pas capable; on vante la simplicité et
le naturel, et on liait ceux qui le sont; on connaît tout cela, et malgré tout cela ou craint la mort, et pourquoi la craint-on? Ce n'est pas seulement par lincertitude de l'avenir, c'est par une grande répugnance qu'on a pour sa destruction, que la raison ne saurait détruire. Ah! la raison, la raison! Qu'est-ce que c'est que la raison? (juel pou voir a-t-elle? quand est-ce qu'elle parle? quand est-ce qu'on peut l'écouter? quel bien prociu-e-t-elle? Elle triomphe des passions? cela n'est pas vrai; et si elle arrêtait les mouvements de notre àme, elle serait cent fois plus contraire à notre bonheur que les passions ne peuvent l'être; ce serait vivre pour sentir le néant, et le néant (dont je fais grand cas) n'est bon que parce qu'on ne le sent pas. Voilà de Iji métaj)hysique à quatre deniers, je vous en demande très-humblement pardon ; vous êtes en droit de me dire : « Contentez-vous de vous ennuyer, abstenez-vous d'ennuver les autres. « Oli! vous avez raison; changeons de conversation.
A ous m'avez alarmée pour votre sourde ', mais je ne sais pas quel est le mal Saint- Antoine; je l'ai demaudé (non pas encore à un médecin), et l'on m'a dit que c'était une manière de peste; s'il est vrai, cela doit être contagieux, je suis ravie qu'elle soit guérie. Je le suis aussi, quoique j'aie toujours des insomnies, et passablement de vapeurs; mais je m'y accoutume.
J'ai reçu avant-hier une lettre de Voltaire; je serais assez tentée de vous l'envoyer; elle vaut mieux que son poëme de Genève ; mais je me contenterai de vous en transcrire un article, il me fait l'éloge de la czarine : « Je suis, dit-il, son chevalier " envers et contre tous. Je sais bien qu'on lui reproche quelques » bagatelles au sujet de son mari ; mais ce sont des affaires de » famille dont je ne me mêle point; et d'ailleurs, il n'est pas ') mal qu'on ait une faute à réparer, cela engage à faire de grands » efforts pour forcer le public à l'estime et à l'admiration". » Il joint à sa lettre un petit imprimé sur les panégvriques , plein d'éloges de cette Catherine.
Jean-Jacques est un grand fou ; il aous donne quelques remords; je le comprends aisément : on doit éviter de faire
* Heni'ictte Ilohart, comtesse douairière de Suffolk, demeurant alors à Marble-Hill, près de Twiekcnham. (A. N.)
2 u Voltaire, répond AValpole, me fait liorreur avec sa Catherine. Le beau sujet de hadinajje cpie l'assassinat d'un mari et l'usurpation de son trône î II n est pas mal, dit-il, qu'on ait une faute à réparer. Eh! conmient répare-t-on un meurtre? Est-ce en retenant des poètes à ses gages? en payant des histo-
DK :\IADAME LA MARUUISE T)l' DEl 1 AND. 427
le malheur de personne, mais sm-tout de ceux qui nous estiment et nous aiment. Je ne sais ce que c'est que mon bon mot de saint Denis, je ne sache pas en avoir jamais dit.
MADAME LA MAROUISK DU DEFFANI) A >l . DE VOLTAIRE.
26 mai 1767.
Ne résistez jamais, monsieur, au dt>sir de m'écrire; vous ne sauriez vous imajjiuer le bien que me t'ont vos lettres; la dernière surtout a produit un effet admirable, elle a chassé les vapeurs dont j'étais obsédée. Il n'y a point d'humeur noire qui puisse tenir à l'élojje que vous faites de votre Sémiramis du Nord ; ces bagatelles que l'on dit d'elle au sujet de son mari , et desquelles vous ne vous mêlez pas , ne voulant point entre?' dans des affaires de famille, feraient même rire le défunt; mais le pauvre petit Ninyas voyajjc-t-il avec madame sa mère? Je voudrais qu'elle vous le confiât; j'aimerais mieux pour lui vos instructions que ses beaux exemples. .J'admire son zèle pour la tolérance, elle ne se contente pas de l'avoir établie dans ses Rtats, elle l'envoie prêcher chez ses voisins par cinquante mille missionnaires armés de pied en cap. Oh! c'est la véritable éloquence! Qu'en dira la Sorbonne? Ses décrets me font grand j)laisir. Cette compagnie vous sert à souhait, et elle concourt, autant qu'il lui est possible, au succès de vos écrits. Le fanatisme dans tous les genres fait dire et faire bien des absurdités ; il n'y a point d'extravagance dont on doive s'étonner. Celle de .Jean-Jacques est à son comble, il vient de s'enfuir d'Angleterre, brouillé avec son hôte, ayant laissé sur la tal)le une lettre où il lui chante pouille, et puis étant arrivé à un port de mer, il a écrit au chancelier pour lui demander un garde, qui le conduisît en sûreté jusqu'à Douvres. On ne savait pas seulement qu'il fût parti; on n'avait ni dessein de l'arrêter, ni envie de le retenir; on ne sait où il va. Je lui conseille d'aller trouver les jésuites, de se mettre à leur tête; leur politique et sa philosophie se conviennent admirablement bien. Ah! mon-
riens mercenaires et en soiuloyant des pliilosoplic s riclicnlcs à mille liones do son pavs? Ce sont ces âmes viles qui cliantent un Auf;iiste et se taisent sur se.s proscri|)tions. i> (Note de l'ôditinn de Londie'^, non reproduite dans les édition'! françaises. (L.)
sieur, si on n'avait pas à vivre avec soi-même, on serait trop heureux, on aurait bien des sujets de se divertir et de rire. Mais que devenez-vous avec votre Gueri'e de Genève? On disait ici que vous sonjjiez à vous établir à Lyon. Je ne vous le conseille pas, vous seriez dans une ville, et vous êtes dans un temple. Je me plains de ce que vous ne me parlez point de ce qui vous re(;arde; douteriez-vous que je m'v intéresse?
Je vous remercie d'avance du présent que vous me promettez , les Scythes ; je chercherai un bon lecteur. A^otre petit écrit sur les panégyriques m'a fait {jrand plaisir.
J'approuve fort le grand Bossuet de l'importance qu'il a mise au rêve de la Palatine, et de l'avoir célébrée en chaire; je fais grand cas des rêves, je n'avais pas imaginé qu'ils pussent être utiles dans ces occasions, mais je suis convaincue aujourd'hui (ju ils doivent avoir toute préférence sur les raisonnements.
Il faut, monsieur, avant (jue je finisse cette lettre, que j'obtienne de vous une grâce, mais il faut que ce soit tout à l'heure : c'est votre statue ou votre buste qu'on a fait à Saint-Claude; on dit que vous y êtes parfaitement ressemblant, j'ai la plus extrême impatience de l'avoir. Ne m'alléguez point que je suis aveugle; on jouit du plaisir des autres, on voit en quelque sorte par leurs yeux, et puis la gloire, monsieur, la gloire, la comptez-vous pour rien? Croyez-vous que je ne serais pas extrêmement flattée que vous décoriez mon appartement? Vous en imposerez à tous ceux qui y entreront ; condiien de sottises peut-être m'éviterezvous de dire et d'entendre!
Le président vous aime toujours, et me charge de vous le dire; il se porte bien, mais il porte quatre-vingt-deux ans, c'est une charge bien pesante. Moi, qui en ai douze de moins à porter, j'en suis accablée. Si j'essayais , comme vous, un habit de théâtre, et qu'il me fallût dicter en même temps, je dicterais mes billets d'enterrement; mais vous êtes un prodige en tout genre. Adieu, mon cher et ancien ami.
MADAME LA MARQUISE DU DEFFAXD A M. HORACE AVALPOLE
Paris, diinaïu'lie 31 mai 1767.
Rien dans le monde ne peut me procurer de sommeil ; et quoique vous l'espériez, vos lettres n'auront point cette gloire;
DE MADAME LA MARQUISE DU DErFA>D. 429
olles me fout Ijeaucoup de plaisir, mais elles me laissent comme elles me trouvent; c'est l'ellet (|iie vous en désirez, et j'ose me flatter d'être très-conforme en tout point à ce que vous souhaitez que je sois, que je reconnais être très-raisonnable, et qui sera, je vous le jure, mi état permanent.
L'iîistoire de Jean-Jacques est admirable ' , elle n'a pas fait grande sensation sur tous les gens <[ue j'ai vus; il est si décidé fou, que personne n'oserait chercher quelque ond)re de l)on sens dans tout ce (pi'il a jamais fait : il m'est revenu (|ue l'idole ' est la première à raconter toutes ses folies; poiu' le prince ', qui pousse les princi|)es encore plus loin, il persévère à n'en pas dire im mot.
Je ne puis vous dire à quel point je suis étonnée des éloges que vous faites du j)oème de Genève; si j'étais à portée de le lire avec vous, je ne vous laisserais point de repos (|ue vous ne me fissiez comj)rendre et sentir ce que vous y trouvez de si charmant et de si spirituel. J aurais pu vous envoyer, par monsieur votre neveu, une épitre d'un nommé la Harpe, où il v a des choses (jui me plaisent infiniment *. Je pourrais charger le chevalier de Barfort % qui part demain avec madame de Chabot, de la lettre que j'ai reçue de Voltaire, et d'un petit écrit sur les pané(;vriques (|u'il m'a envoyés, et aussi du dernier mémoire de la Chalotais; mais je crois plus à j)ropos de supprimer toute espèce de soins et d'attentions, de conformer ma
' C'était sa fiiito de la maison de M. Davonport, dans le Derliy.sliire, sans en avoir prévenu, et en laissant une letti-e pleine d'injures poursun liôteohîif;eant. (A. N.)
2 Elle (la (ïonitesse de lîoufflers) avait été un de ses j)Ius {^jrands admirateurs. (A. 'S.)
3 De Conti. I>e prince de Conti (Lniiis-t'iançois de IJouriion), (piatriènn; descendant du frère du {jrand (".iMidé. Il nacpiit à Paris le 13 août 1717, lit SCS premières armes en ijualité de lieutenant (jénéral du maréchal de lîellc-lsic, dans la {juerrc de 1744. Il aimait les lettres et ceux qui les cultivaient. Ses liaisons avec les personnes (pii Ijlàmaient les opérations de la cour éloignèrent de lui Louis XV', rpii cessa de rem[)lover, quoi(pi'il eût montré (pielques talents pour la {jutnre. Dans sa ji-unesse, il avait en du {joût pour la poésie, et l'on a conservé de lui des vers iniil lit à l'occasion de VOEilipc de Voltaire, il mourut le 2 août 1776. Oueltpie temps avant sa mort, il se lit apporter son cercueil, s'v plaça lui-même, et plaisanta sur ce qu'il s'y trouvait à l'étroit. (A. ÏN.)
^ L'épître d'un moine de la Trappe .à rai)l)é de Rancé. (A. N.) " Le chevalier Jeruiinfjham , oncle de sir William Jerminyliam, de Cosscv, dans le Morfolk, avait été élevé en France, et entia au service de Franco sous le nom de chevalier de Rarfort. Madame de Chabot était sa proche parente, étant la fille du dernier comte de St.ifford. (A. N.)
conduite à la votre, en ne chargeant point les {jens de mon pays de vous parler de moi , comme vous ne cliar/;ez ])oint ceux qui reviennent du vôtre de me parler de vous; enfin, enfin , jamais prédicateurs, ni chez vous, ni chez nous, ne peuvent se vanter d'avoir fait une plus belle conversion; je n'v trouve de fâcheux que la honte et les remords qui restent. Oh ! les justes doivent être bien plus heureux que les pécheurs pénitents !
Je n'aime point les arrangements que vous prévovez, je voudrais que votre cousin ne quittât point sa place ', je le désirerais pour lui , et encore plus pour vous : on a plus besoin d'occupations que vous ne pensez, et celles qu'on recherche ne nous garantissent pas si certainement de l'ennui que celles qui nous viennent chercher. Votre Richard III ne suppléera point à l'occupation que vous donnent les affaires : peut-être me trompé-je, mais je suis comme le jardinier dans la comédie de l'Esprit de contradiction, je juge le monde et les hommes par mon jardin. Votre scène avec votre Irlandaise est charmante, elle m'aurait bien divertie * ; j'aime à la folie à voir bien contrefaire; c'est un talent qu'a d'Alembert, et qui fait que je le regrette '.
1 Le général Couway, qui était ministre des affaires étrangères. (A. N.)
2 M. Walpole l'avait tlécrite comme il suit : « Après dîner, ma comédienne (madame Clive) m'a })roposé de passer i-hez elle. J'y ai ti-ouvé un de mes neveux (feu M. Robert Cholmondelev) et sa femme, qui a de l'esprit; une autre femme (madame Griffiths) qui a fait dos comédies, et qui est très-précieuse; et une jeune et jolie Irlandaise (madame Balfour), sauvage connue une Iroquoise, parlant sans cesse par bonté de cœur, et avec le patois le plus marqué qu'il est possible; les autres riaient à gorge déplovée , e( la pauvre petite créature était charinée qu'on la trouvât si aimable. Moi, je souffrais mort et passion, j'étouffais de rire, je craignais de la choquer, et je trouvais très-uialiK)unète que la compagnie en usât de la sorte. Elle caressait mon chien, demandait son nom, le prononçait de la manière la plus gauche, me contait les visites qu'on lui avait rendues sui- son mariage; enfin, elle était si naturelle, si naïve et si franche, et se servait d'exclamations si burlesques, que je restais immobile, ne sachant si je devais l'aimer ou la croire une imbécile. Tout d'un coup ma nièce (madame Cholmondeley) a crié : Allons, madame, quittons ce personnage. — Non, de mes jours je n'ai jamais été si surpris; <■ était une dame très-ljien née, très-polie, et qui a les manières les plus comme il faut. Il est vrai qu'elle était née en Irlande, mais elle n'en a j)as le moindre accent. C était wne scène qu'on avait ménagée pour m(> divertir, et j'en ai ete SI parfaitement la dupe, que tous les éclats de la compagnie ne m'avaient pas dessillé les yeux. »
3 Elle avait cessé de voir d'Alembert depuis l,i querelle qu'elle avait eue avec mademoiselle de Lcspinasse et leur séparation. (A. N.)
Je dois souper mercredi chez Montif;nv ', ils m'ont offert de prier mademoiselle Clairon, je l'ai accepté. Je rêve à ce que je lui demandei'ai de réciter ; ce pourra bien être le songe A' Athalie , et peut-être le rôle de Yiriate dans Sertorius , qu'on dit êti'e son triomphe. Je vous rendrai compte d'aujourd'hui en huit de ce que j'aurai entendu. Vous ne me parlez point de ,votre sourde, se porte-t-elle bien?
Madame de Pevre^ est morte ce matin à sept heuries et demie ; elle envoya, il y a deux jours, son perroquet à madame de la Vallière, et son catacoa ^ à madame d'Aiguillon : ces dames étaient ses amies intimes, mais les perroquets les consoleront. Madame d'Aiguillon la jeune est arrivée hier à Paris, son mari est encore en Bretagne, en horreur à toute la province.
Ma correspondance avec la grand'maman est assez vive, mais elle aura demain son mari, il v restera jusqu'à jeudi ou vendredi. Je vois avec plaisir qu'elle est heureuse, elle a de la raison et de la jeunesse , et il en résulte de la force et du courage. Sa santé est bonne; l'al)bé Rarthélemv lui est véritablement attaché, et c'est un homme tel qu'il le faut pour une compagnie journalière; elle a aussi Gatti et lui M. de Gastellane dont elle fait plus de cas qu'il ne mérite : elle ne reviendra ([ue pour Compiégne, c'est-à-dire, les premiers jours de juillet.
On dit que votre ambassadeur * partira à la fin de cette semaine })our Londres; il y a huit jours que je n'ai entendu parler d'eux; c'est madame de Forcalquier qui est leur favorite; elle fait des petits soupers fins chez eux , et elle leur trouve prodigieusement d'esprit. ^lonsieur votre neveu était aussi fort empressé pour elle; je ne sais si j'aurai Leurs Excellences pour ce soir, je les ai priées pour mes dimanches une fois pour toutes.
Le prince, l'idole et toute leur clique reviennent aujourd'hui de l'Ile-Adam; le prince, sa belle-fille^ et l'idole partiront
* M. de Montifjiiy-Truilaiiie, qui avait .succédé à son père, M. de Trudaine, dans sa plaio d'intendant des finances. (A. ^>.)
- Fille de M. d(^ Gassion et d'une sœur de M. de Morville, par conséquent petite-fille de M. d'Armenonville qui fut garde des sceaux. Sou fils était gouverneur du Bourbonnais. (L.)
3 Cacatoès. (L.)
* Lord Rochford.
•^ La couiiesse de la Marche, née princesse de Modèiie, mariée au fils unique f!u prince de Conti. (A. ^i.)
le 20 de juin pour les eaux de Fougues, où ils resteront tout le mois de juillet; la cour partira le 7 de juillet pour Compiègne, où elle restera jusqu'au 29 août. Vous ne me parlez point de vos Patagons, que la gazette dit être arrivés en Angleterre.
LA :\1F. MK .w :mèi>ie.
Paris, samedi G juin i7G7, à trois heures après midi.
A'otre lettre, du 30 et du 2, que je reçois dans le moment, n'a pour ainsi dire j)oint interrompu la lecture que je Fais depuis cinq ou six jours, elle m'en a semblé la continuation; ce sont les Lettres de Pline. Je me proposais de vous en beaucoup parler, mais je les laisse là , aimant bien mieux parler de la vôtre. Je suis cependant bien peu en état aujourd'bui d'écrire et de penser; mon âme, tout immortelle qu'elle est, est terri- Idement soumise à son enveloppe, et j'aurais bien du penchant à ne l'en pas distinguer; mais je n'ai sur cela aucun système, et j'approuve extrêmement votre opinion sur vos réflexions et les consé(|uences que vous en tirez'; ce sujet entrera dans nos conversations. Soyez bien sûr que tout ce que vous pourrez me conter m'intéressera ; vous serez plus tôt fatigué de mes questions que je ne le serai de vos histoires : osez-vous craindre de mettre ma patience à bout après les épreuves où vous l'avez mise? Pouvez-vous ignorer?... mais jem étais.
Soyez certain que je n'ai point l'intention de vous picoter ni de vous faire aucun reproche. Il y a trop de malentendus entre nous, et rien n'est plus nécessaire pour constater à tout jamais notre amitié que de nous entretenir avec la plus parfaite confiance; vous valez mille fois mieux que moi, et loin que je prétende m'bumilier par cet aveu, ma vanité y trouve son compte, parce que tout de suite je crois que je suis la seule personne digne de vous avoir pour ami, et d'être le vôtre. Je vous dirai toutes vos vérités, c est-à-dire, tout ce que je pense de vous;
* Voici comment 'SI. Walpole s'était exprimé : « Je crois à une vie future; Dieu a tant fait de bon et do. Ijeau, qu'on devrait se fier à lui sur le reste. Il ne faut pas avoir le dessein de l'offenser. La vertu doit lui plaire; donc il faut être vertueux. Mais notre nature ne comporte pas la perfection. Dieu ne demandera donc pas une pcrfecti(jn fpil n'est pas naturelle. Voilà ma croyance; elle est fort simple et fort courte. Je crains peu, parce que je ne sers pas un tyran. .. (A. N.)
VOUS me rendrez la pareille, et nous ne nous tromperons ni l'un ni l'autre. Votre àme est plus ferme que la mienne; mais la mienne est moins variahie que la vôtre : mais c'est assez parler de votre valeur intrinsèque.
Vous me demandez mon mot de saint Denis, cela est bien plat à raconter, mais vous le voulez.
M. le cardinal de Poli^piac ', beau diseur, (pand conteur, et d'une excessive crédulité, parlait de saint Denis, et disait que quand il eut la tête coupée, il la prit et la porta entre ses mains. Tout le monde sait cela; mais tout le monde ne sait pas qu'ayant été martyrisé sur la montagne de Montmartre , il porta sa tète de Montmartre à Saint-Denis, ce qui fait l'espace de
deux {jrandes lieues <> Ah ! lui dis-je, monseigneur, je crois
que dans une telle situation // 7i'y a que le premier pas qui coûte. »
Cela est conté à faire horreur, je ne sais rien faire de commande, et je suis hien loin dans ce moment-ci d'avoir de la facilité.
Paris, dimanche 5 juillet 1767, à dix heures du niatiu.
Vous n'étiez pas dans la plus agréable disposition le 29 et le 30, qui sont les dates de votre dernière lettre. Ce n'est pas que je m'en plaigne, elle est froidement honnête, et vous ne m'y grondez plus, ainsi je n'ai rien à dire; mais je voudrais savoir si je suis enfin parvenue à vous contenter, et si je suis parfaitement corrigée de tout ce qui vous déplaisait. Ce qui me fait craindre que cela ne soitpas, c'est que je crois entrevo.ii' que votre séjour ici vous inquiète, et que la complaisance qui vous y amène vous coûte beaucoup ; mais , mon tuteur, songez au plaisir que vous me ferez, quelle sera ma reconnaissance. Je ne vous dirai point combien cette visite m'est nécessaire; vous jugerez par vous-même si je vous en ai imposé sur rien , et si vous pourrez jamais vous repentir des marques d'amitié que vous m'avez données. Vous faites une récapitulation des personnes que vous pourrez voir : vous n'aurez d'embarras que le choix, et le choix sera extrêmement libre. Vous avez beau me dire que vous ne
' L'auteur de V Anti-Lucrèce. (L.)
viendrez ici que pour moi, je ne m'en souviendrai que pour vous en être oblijjée , et non pas pour exiger de vous de me voir un quiu't d'heure de plus qu'il ne vous conviendra. Vous vivrez avec mes connaissances, si cela vous convient; avec les Rochefort, Maurepas ' et d'Efjmont', si cela vous est plus af^réable; enfin, je resterai tranquille dans ma cellule; vous m'y viendrez trouver quand vous voudrez, et jamais vous n'entendrez ni plaintes, ni reproches, ni raisonnements, ni sentiments, ni romans. Nous dirons un jour le diable de la jeunesse, le lendemain nous trouverons qu'il n'y a qu'elle d aimable; mais je persisterai toujours à vous dire que vous ne devez pas craindre la {jrand'maman, qu'elle a un goût infini pour vous, et que vous serez in^jrat si vous ne lui marquez pas de l'empressement et de l'amitié. Elle est aujourd'hui la seule personne qui en soit digne; elle est revenue mercredi de Chanteloup, je l'ai vue tous les jours. Avant-hier, je soupai chez elle avec la petite Lauzun et l'abbé Barthélémy; nous n'étions que nous quatre; vous fûtes regretté; elle a retenu la phrase de votre lettre sur la Gzarine, où vous me dites positivement les mêmes choses qu'elle m'en avait écrites, elle l'a retenue mot pour mot. Je m'étais malheureusement engagée hier à souper chez madame de Forcalquier, laquelle, par parenthèse, s'est réchauffée pour moi: la grand'maman * m'envova prier de la part de son époux de venir souper chez elle , je ne pus accepter, mais j'y fus à minuit ; le ministre me demanda quand vous viendriez , et j'eus le chagrin de répondre que je n'en savais rien. La grand'maman partira jeudi ou vendredi pour Compiègne. L'idole * et son temple sont aux eaux jusqu'à la fin du mois, madame de Luxembourg partira samedi pour une campagne où elle sera douze ou quinze jours, les Mirepoix, les Beauvau iront à Compiègne le 15 , où ils resteront tout le voyage, qui sera jusqu'au 26 d'août; vos ambassadeurs iront dans le même temps, ainsi que tous les étrangers que je vois : il ne me restera que madame d'Aiguillon (qui est tantôt à Rueil, tantôt à Paris, et avec qui je
1 Le comte de Maurepas, alors ex-ministre. Il reprit le ministère après l'avènement de Louis XVL (A. N.)
2 La comtesse d'Egmont , fille du duc de Richelieu. C'était une des plus helles femmes de son temps, l'une de celles à qui Rousseau lut ses Confeasiom;, et la seule, dit-il, qui. à cette lecture, parut émue et tressaillit visiblement. (A. N.)
•^ I^a ducliesse de Clioiseul. (L.) '* La ducliesse de Boufflers. (L.)
suis fort bien), mesdames de la Vallière ', de Forcalquier, de Crussol, etc., et puis la maison du président, que madame de Jonsac me rend très-agréable. Voilà, mon tuteur, l'état des choses; je me flatte que vous ne vous ennuierez point. Je dois vous prévenir que vous me trouverez très-près de la décrépitude ; cela ne devra point vous surprendre ni vous fâcher, je n'en suis pas de plus mauvaise humeur, je me soumets paisiblement, et avec assez de courage, aux malheurs qu'on ne peut éviter, et j'aurais bien du plaisir à pouvoir vous dire un vers de Voltaire sur l'amitié :
Change en bien tous les maux où le ciel m'a soumis.
A propos de Voltaire, je vous garde sa lettre et ma réponse, dont la grand'maman a été très-contente; il n'y a point répliqué, et c'est ce qui m'étonne.
Mon Dieu , que nous aurons de sujets de conversation ! Nous n'aurons pas besoin de recourir à la métaphvsique; je vous accablerai de questions , et je compte bien me mettre au fait de ce qui me regarde et vous intéresse : notre commerce en deviendra par la suite beaucoup plus agréable et plus intelligible. Tenez, mon tuteur, je ne puis pas m' empêcher de vous le dire, j'ai de l'amitié pour vous, et votre excessive franchise est ce qui ^ m'attache le plus. Je ne vous suis bonne à l'ien , je dois passer ' le reste de ma vie loin de vous, mais ce m'est une consolation de savoir qu'il existe une personne qui mérite l'estime et qui en a pour moi. Vous me pardonnez bien cette petite douceur, elle n'excède point ce qui est d'usage pour tout le monde; il n'y a de différence que de la vérité au compliment.
Je finis, parce que je ne veux pas fatiguer plus longtemps mon secrétaire; il n'est rentré dans ses fonctions que d'aujourd'hui, il a été très-malade, et m'a causé des inquiétudes mortelles.
Adieu, mon tuteur, que je n'aie rien à combattre avec vous, n'avez nulle espèce de défiance de moi, exceptez-moi, s'il se peut, des règles que vous vous êtes prescrites; n'ajoutez point volontairement de la froideur à l'indifférence.
* Voltaire a fait des vers pour mettre au bas de son portrait et lui en a adressé plusieurs fois. (A. N.^
A troLs heures après iniJi.
J'ai laissé reposer Wiart, je reprends ma lettre. Le ministre' me dit hier que rien n'était pins étonnant qu'on eût domié une pension à Jean-Jacques, qu'on n'avait point d'argent à jeter par les fenêtres; à la sollicitation de qui? en vertu de quoi? que cela n'avait pas de bon sens; effectivement je trouve ses réflexions justes * ; nous ne donnerions point ici une pension à un
1 Le (lue (le Choiseul. (L.)
' ^L Walnole a dit dans sa réponse : « Le ministre ne doit pas s'étonner que nous avons donné une pension à Jean-Jacques, il est Suisse, il n'est pas Français. Personne n'a scjllicité pour lui; lui-même il l'a demandée. Il est vrai que j'ai appuvé la demande. Mon cousin (M. Conway) l'a procurée, à ma prière et à celle de >L Ihune. Mais tenez, que votre cour en donne l'équivalent à Wilkes; le pauvre diable en a bien besoin. A vous parler sérieusement, il me semble que Rousseau ne compte pas fort sur la pension , car il n'a pas même envoyé son adresse à M. Conway. »
M. Wilkes a trop marqué dans l'opposition du parlement d'Angleterre pour que nous ne parlions pas ici avec quelque détail de ce personnage célèbre. Il était à Paris à l'époque où écrit madame du DeFfand. Horace Walpole supposait que M. Wilkes recevait une pension du ministère français. Les movens de corruption étaient assez fréquemment emplovés pour donner lieu à cette supposition.
Jean Wilkes naijiiit en 1727 à Clerkenwell, où son père était distillateur. Il fit ses études à Leyde, et, à son retour en Angleterre, épousa une femme riche, dont il ne larda pas a se séparer. Il obtint bientôt le rang de colonel dans la milice du duché de Ruckingham , et en 1761 les électeurs d'Aylesbury le nommèrent membre de la chambre des conmiunes. Mais ayant attaqué avec trop de virulence le gouvernement du roi, il en fut exclu. L'historien Belshauijl'un des whigs les plus prononcés parmi les historiens anglais, dans ses Mémoires du règne de George III, dit, entre autres choses remarcpiables, que l'on ne reconnut point dans le libelle imputé à Wilkes une attai|ue directe contre George III, mais, ce qui est devenu fort piquant depuis le terme consacré dans l'une des lois françaises, tout au plus une tendance à troubler la paix, tcudency ta disturb ihe peace.
Wilkes se trouva dans une position singulière; sa qualité de memlire du parlement fut respectée par les tribunaux, qui déclarèrent que puisque le délit dont il était accusé (d'avoir publié dans le Nortli Briton une critique virulente d'un discours du roi adressé à la chambre des communes, après le traité de 1763) n'était ni une trahison ni une félonie , il conservait le droit d'être jugé par le parlement. Mais ce qui n'avait paru aux tribunaux qu'une tendance à troubler la paix, le fit exclure de la chambre des communes. Ce fut alors, et après avoir publié son Esçaj on wotnen, qu'il se réfugia en France, où il resta jusqu'en 17G8, époque à laquelle il fut nommé membre du parlement par le comté de Middiesex. Mais ayant été condamné à la prison par la cour du banc du roi, cet événement occasionna des troubles considéi-ables dansSaint-George'sField, un des quartiers de Londres. Sa popularité était alors
banni de chez vous, mais on dit que cette pension ne sera pas payée, non par mauvaise volonté, mais par impossibilité : je vous conseille de ne vous en pas mettre en peine, vos réparations vont bien par delà vos torts.
Je m'aj)erçois que je n'ai point répondu à l'article principal de
si grande , qu'une souscription ouverte j)our paver ses dettes produisit des sommes énormes. En 1770, la Cité de Londres le clioisit pour alderman, et en 1774, il fut élevé à la haute dignité pojiulaire de lord-maire. Le comté de Middlesex l'appela dans la même année à siéjjer, pour la seconde fois, au parlement, où il fut admis sans nouvelle opposition. On l'avait, lors d(; son procès, enfermé à la tour de Londres, et, à sa sortie, il oi)tint des dédommagements pour sa captivité. Lord Bute, ministre à cette époque, n'avait point eu de plus violent antagoniste. Après la mort de Wilkes, arrivée le 26 décembre 1797, on puMia cinq volumes contenant ses lettres et l'histoire de sa vie; mais après avoir occujié tout le monde du bruit de sa réputation . Wilkes mourut dans une obscurité qui n'est pas tout à fait injuste. En 1769, un de ses compatriotes en a tracé le portrait suivant, que nous empruntons à la Correspondance de la Harjje.
« L'histoire a fait souvent justice des favoris des rois, il est bon de faire connaître un homme qui est devenu l'idole du jieuple anglais. Chez lui l'enthousiasme est plus austère et plus dangereux que dans un autre pays, et un homme v a plus de liberté pour devenir méchant et factieux. Wilkes le sait, et convient souvent qu'il n'eût osé être ce qu'il est s'il n'eût connu son pays. Sa naissance est obscure et sa laideur célèbre : ses portraits, qui sont en grand nombre, en donnent une faible idée. Il est louche; ses dents sont mêlées et crochues ; son rire a quelque chose d'infernal; toutes ses passions se peignent avec énergie sur son visage, mais sa phvsionomie fait pardonner ses traits. Il aime beaucoup les femmes, et se sent, dit-il, capable de les aimer toutes, excepté la sienne. Il a emplové avec succès les movens oi-dinaires de se ruiner vite. La nécessité l'a fait écrire et son goi'it l'a rendu écrivain factieux. Son esprit est inventif en petites ressources pour animer sans cesse le zèle inconstant du peuple ; il supplée par ses écrits au talent de parler en j)ublic, que la nature lui a refusé. Son style est ilair, énergique et pur, quoique figuré à lexcès. Il a publié une introduction à 1 histoire d'Angleterre. On dit que la logique de l'iiitérét est courte; c'est la sienne : mais son intrépidité brave tous les événements. Il s'est montré avec courage dans quelques affaires d'honneur, et qui osera l'attaquer doit le tuer ou être déshonoré par lui. Un pareil homme doit compter pour rien le repos des autres; aussi parle-t-il .tranquillement d'une guerre civile. Comme le cardinal de Retz, il s'est fait factieux sans objet. C'est un hypocrite politique qui se rit de sa cause, de ses principes; qui avoue qu'il ne se soucie ni de l'Angleterre ni des Anglais, et qui se moque du peuple dont il s'est fait l'idole. Il m'a paru capable d'amitié; il a cette partie de la politesse qui consiste à vouloir plaire et être utile. Sa conversation est vive et spirituelle, mais il v mêle sans cesse des propos audacieux et des bouffonneries me.-.séantes. Il a osé faire mettre dans les papiers publics un parallèle de lui avec Brulus, libérateur de Rome, et un autre de son histoire avec celle de Hume. Il a souvent insulté ce grand écrivain, qui le compare non pas à Brutus, mais à Masaniello. » (A. N.)
votre lettre, votre plaidoyer pour la jeunesse^ Il est vrai pour l'ordinaire que la jeunesse n'est pas corrompue, que ses fautes sont moins criminelles, parce qu'elles ne sont pas réfléchies, ni de propos délibéré ; les agréments de la figure lui tiennent lieu de bon sens et d'esprit; mais toutes les liaisons qu'on peut former avec la jeunesse ne tiennent qu'aux sens, et c'est peut-être tout ce qu'il v a de réel pour bien des gens ; et je crois avoir remarqué, sans me tromper, que ceux qui dans leur jeunesse n'ont eu que des affections de ce genre, perdent toute existence dans leur vieillesse; ils ne tiennent à rien, et leur âme est pour ainsi dire dans un désert, quoiqu'ils soient environnés de connaissances, de parents et d'amis. Je plains ces gens-là, ce n'est pas leur faute; nous sommes tels que la nature nous a faits; on peut, peut-être (et c'est un peut-être), régler sa conduite, mais non pas changer ses sentiments ni son caractère.
Je n'ai pas bien entendu ce que vous me dites sur la grand'maman ; elle a toute la vérité et la naïveté de la première jeunesse, mais elle y joint les réflexions de l'expérience : elle est vieille, elle est jeune, elle est enfant; je serais bien étonnée si en la voyant un peu souvent, vous ne vous eu accommodiez pas extrêmement.
J'aime cent mille fois mieux César qu'Alexandre; la folie ne me fera jamais excuser les crimes; enfin, quelque soumission que je me sente entraînée à avoir pour toutes vos pensées , je ne suis point de votre avis sur bien des points de votre lettre*.
J'en reçois une dans ce moment de Pont-de-Veyle , qui est avec le prince^. L'idole lui a débité toutes les nouvelles de notre pays; que M. Pitt* est devenu imbécile; que M. de Bedford
* M. Walpole avait dit : u On veut imposer quand on cesse de plaire, et quand on est à l'.îge de plaire, assurément on ne s'avise pas de plaire par la sagesse. La jeunesse, qu'on prétend ne rien savoir, sait son intérêt sur cet article essentiel. Ah! ma petite, passé vingt-cinq ans, que vaut tout le reste? La science, le pouvoir, l'ambition, l'avarice, la gloire, les talents, ne troqueraient-ils pas leurs plus grandes possessions contre les folies et la gaieté, contre les défauts mêmes de la jeunesse? «
2 Dans cette lettre M. Walpole disait : « Savez-vous que de quasi tous les grands hommes, je ne pardonne volontiers qu'à Alexandre.il était jeune, fou, ivre, amoureux, et il avait conquis le monde avant que de savoir ci; qu'il faisait. Mais je déteste les Charles-Quint, les Philippe II, qui prennent médecine et concertent des plans pour faire massacrer cent mille hommes. " (^Note de l'édition de Tendres, non reproduite dan<f les éditions françaises. (L.)
3 M. de Conti, aux eaux do Fougues. (A. N.)
^ William Pitt, comte de Chatham dejjuis l'année 1766, né en novembre
prend le dessus, que les affaires sont plus embrouillées que jamais, ce qui retardera la i'in du parlement, et que M. Gonway sera bien traité. Ce pauvre Pont-de-Veyle! je suis fàcliée qu'il ait fait un pacte avec ces gens-là; mais c'est la crainte de l'ennui qui l'y a déterminé; je Taime beaucoup, ce Pont-de-Vevle, il m'a toujours été lidele, et c'est peut-être la seule personne dont je n'aie jamais eu occasion de me plaindre; nous nous connaissions il y a cinquante ans avant que vous iiissiez au monde. A propos de cinquante ans , il v a à peu près ce temps-là que j'ai été mariée ; il était dans l'ordre des choses possibles que vous eussiez été mon fils; j'ai bien du rejjret que cela ne soit pas.
Adieu; Wiart n'est pas en état d'écrire plus lon.;;temps des balivernes, j'ai d'autres lettres à écrire, je vais changer de secrétaire. Wiart ne saute que pour vous.
LA MÊME AU MÊME
Liiiuli, 3 août 1767, à sept heures du matin.
Votre pauvre sourde' ! Ah! mon Dieu, que j'en suis fâchée, c est une véritable perte et je la partage. J'aimais qu'elle vécût, j" aimais son amitié pour vous, j'aimais votre attachement pour elle, tout cela, ce me semble, m'était bon. Il n'en est pas de même du cousinage'; je trouve qu'il m'est bien contraire,
1708, mort en avril 1778, pèro du célèhrc ministre William Pitt, né le 28 mai 1759, premier lord de la trésorerie et chancelier de l'Echiquier en 1783, mort le 23 janvier 1806 et enterré à l'éylise de Westminster. JNous aurons peutêtre occasion de reparler du dernier Pitt, mais nous consignerons ici une remarque qui pourra faire apprécier deux des familles les plus illustres, et les plus récemment illustres de l'An^jleterre. Sous le ministère de lord liolland, le comte de Chatham était le chef de l'opposition britannique; quand le fils du comte de Ciiatham, M. Pitt, fut appelé au ministère, ce fut le tils de lord Holland, M. Fox, qui devint chef de l'opposition, ce qui n'enqjècha pas ce dernier d'être aussi ministre à la mort de Pitt, comme si l'homme, qui avait su .s'opposer à ce ministre était seul di{|ne de le remplacer. (A. N.)
1 Henriette Hohart, comtesse douairière de Suffolk, qui mourut à Marhlc- Hillje 2V juillet 1767. (X. >J.)
2 Elle parle ici du {jénéral Conway et de sa famille. Henri Sevmour Conway était né en 1720 ; il se distingua dans la guerre de sej)t ans et fut adjoint au ministère du duc de Grafton après avoir été membre de la chambre des communes. En 1782, il eut le commandement en chef des armées britanniques et mourut en 1795. On a de lui quelques brochures politiques et une comédie \nût\x\ée Les fausse a apparences. (A. ^'.)
c'est lui qui vous met tout à travers les choux; sans lui, qu'auriez-vous été faire dans cette (jalêre? Votre 8trawberr\'-Hill , suivant ce que vous dites vous-même, vous aurait suffi; mais vous êtes deveiui politique, ambitieux, pour vos cousins, sans y avoir aucun intérêt persomiel, et ce (jui est ineffable, sans une amitié fort tendre, si l'on vous en croit. Oh! vous aurez, bien des choses à m' apprendre; mais la première, et dont je suis la plus curieuse, ce sera de me définir votre caractère, car je veux mourir si j'y comprends rien. Je ne saurais douter de votre sincérité, et j'y ai autant de foi qu'à la mienne; cependant, comment accorder vos contradictions? Votre expérience vous a amené à mépriser tous les hommes, vous fait détester l'amitié, vous a rendu insensible ; et en même temps vous sacrifiez votre santé, votre tranquillité, votre vie aux intérêts de ceux dont vous ne vous souciez point ! Ah ! convenez que cela est incompréhensible. Votre conduite avec moi est bien plus intelligible, malgré toutes ses contradictions apparentes; aussi sais-je bien à quoi m'en tenir, et je ne vous demanderai jamais d'éclaircissements sur cet article. Je sais pourquoi je vous suis attachée : ni le temps, ni l'absence, ni vos variations ne me feront jamais changer pour vous. Vous êtes sincère et bon, vous êtes variable , mais constant, vous êtes dur, mais sensible, oui, sensible, et très-sensible, quoi que vous puissiez dire; vous êtes noble, fier, généreux, humain; eh bien! n'est-ce pas assez pour que vous puissiez être impunément fantasque, bizarre et quelquefois un peu fou? ce portrait vous plaît-il plus que l'autre?
Vous avez, dites-vous, relûmes lettres. Ah! c'est à quoi je ne me serais pas attendue; je n'auiais jamais imaginé que ce qui vous a été si ennuyeux en détail, eût pu vous plaire en total; mais il faut que ce soit comme les aliments, ils ne sont ni bons ni mauvais par eux-mêmes, et ils ne font du bien ou du mal que suivant la disposition où l'on est.
J'aime vos lettres à la fohe, mais je me garde bien de les relire; il y a des nuances si différentes, qu'elles forment des époques; mais laissons tout cela, je ne vous ai que trop parlé de vous et de moi : parlons de votre duc d'York ' ,
J'avais peur qu'on ne le critiquât, qu'on ne se moquât de lui; on n'en est point charmé, comme on l'a été du prince héréditaire de Brunswick, mais on n'en dit point de mal : il se
1 Edouard, duc d'York, frère de Geor{;e III. Il mourut à Monaco, 1<' 17 septembre suivant. (A. N.)
DE MADAME LA MARQUISE DU DE1-FA>D. hkl
conduisit fort Ijien avec le roi; ou en rapporte seulement quelques in{;énuités, celle-ci par exenq)le : on lui nomma mesdames de Choiseul, de Gramont, de Mirepoix, de Beauvau et de Château-Renaud (celle-ci a soixante-sept ou soixante-huit ans) ; on lui dit que c'étaient les dames du roi, il comprit que c'étaient ses maîtresses; il approuva nmdame de Choiseul, ne désapprouva pas mesdames de Gramont et de Beauvau, toléra même madame de Mirepoix; mais poiu' madame de Château-Renaud, il avoua qu'il ne pouvait le comprendre; cela a beaucoup tait rire.
Le prince de Ligne n'est point le beau-fils de la princesse de Ligne du Luxembourg, c'est son cousin; il est de ma connaissance, je le vois quelquefois; il est doux, poli, bon enfant, un peu fou; il voudrait, je crois, ressembler au chevalier de Boufflers, mais il n'a pas, à beaucoup près, autant d'esprit; il est son Gilles '.
Vous aurez à Londres, le 13 ou le 12 de ce mois, un homme
* Ce jurjcment de madame du Diîffand ferait tort à son goût, si elle avait vu et entendu plus souvent le prince de Ligne. Elle l'aura vu seulement dans ses mauvais jours, ceux où le feu d'artifice est mouillé. (L.) — Le prince Charles de Ligne, dont parle ici madame du Defl'and, est celui dont madame de Staël a pulilié, en 1809, un volume de Lettres et pensées. Ce volume n'était qu'un extrait des très- nombreux ouvrages écrits par le prince de Ligne. Il naquit à lîrnxelles en 1735, et montra dès sa jeunesse un goût iiresque également décidé pour la littérature et pour l'art militaire. Pendant la guerre de sept ans il servit dans l'armée autrichienne et commanda le régiment wallon qui portait son nom. Le prince de Ligne fit aussi la campagne contre les Turcs, et celle de la succession de Bavière, en 1778. Ses services et sa conduite distinguée le firent élever au grade de feld-maréchal, et on lui donna fréqneunncnt la qualification de maréchal prince de Ligne. Sa vocation poin- les plaisirs, son caractère galant et chevaleresque l'avaient appelé à la cour de Versailles : il y eut les plus grands succès, et jamais aucim étranger ne se montra plus Français que lui. Il apportait dans le monde tout ce qu'il fallait pour jouir du hasard heureux d'une naissance illustre, et assez de valeur personnelle pour dédaigner ces avantages de convention. Brave à l'armée, loyal dans la société, digne avec les grands, prévenant avec ses inférieurs, poli avec tout le monde, grave sans rudesse à la cour du grand Frédéric, et galant sans fadeur à celle de Catherine II, il fut aimé de tous les souverains (pii le connurent, et honoré de l'amitié de Voltaire.
Le prince de Ligne excellait à faire des portraits, et nous n'avons pas la prétention d'avoir seulement esquissé le sien. Lorsqu'on 1814 il termina à Vienne sa longue carrière, il était devenu le Nestor des lettres et des camps. Avant de mourir, il assista à la chivte de reni[)ire français, et n'avait point vu sans admiration le triomphe sans égal de ses armées. Il fut présenté à Marie-Louise et à son fils, après leur arrivée à Vienne. Comme on annonça le maréchal
(le mes aini.s, c'est M. Poissonnier'; il est médecin, il dessale l'eau de mer, il a été en Russie; je l'ai chargé d'un livre pour vous; ce sont des Lettres du président de Montesquieu^ ;ce\ui à qui elles s'adressent les a fait imprimer par fatuité ; mais quoique ces lettres ne fussent pas faites pour soutenir l'impre>.sion, elles ne m'ont pas ennuyée, et la célébrité de l'auteur leur donne quelque valeur.
h A MÊME AU MÊME.
Dimanche, 23 août 1767, à sept heures du matin.
Enfin, enfin, il n'y a plus de mer qui nous sépare; j'ai l'espérance de vous voir dès aujourd'hui'; j'aurais été certainement tête à tête sans vos variations; mais couqitant que vous partiriez le lundi 17, et que vous arriveriez le jeudi 20, je n'avais point contre-mandé mon dimanche, et j'avais seulement eu soin de n'avoir que vos plus particulières connaissances, excepté madame de Villeroy, qui était enjjajjée quinze jours d'avance, et j'avais prié mademoiselle Clairon; je l'aurai donc aujourd'hui à sept heures; les spectateurs sei'ont mesdames de Villeroy, d'Aiguillon, de Chahrillant, de la Vallière, de Forcalquier, de Montigny. Les hommes, de Sault, et Pont-de-Veyle, le président et madame de Jonsac, qui ne resteront j)oint à souper.
prince de Ligne, l'enfant s'écria : « Ali ! maman, est-ce que c'est uti des marécliaux qui ont trahi mon papa? » Le prince de Liçjne a dit du troj) fameux conjjiès de Vienne : ■■ H danse, mais il ne marche pas." (A. N.) — Aujtjnrdhui les C(mgrès ne dansent plus, mais n'en marchent pas <1avantage. (L.)
1 Poissonnier. Voltaire en parle dans sa Correspondcdtcp. Il trouva le secret de rendre potable l'eau de mer. (A. N.)
- Letlres familières du président de Montesquieu, baron de lu Brède,à divers amis d'Italie. Tel est le titre d'un petit volume de lettres, publiées en 1767, sans date et sans nom d'imprimeur et de lieu. Voici ce que M. Walpole en dit dans sa réponse à madame du Deffand : « Savez-vous qu'il y a plus de trois mois que j'ai eu les lettres de Montesquieu? On me les avait envoyées de Florence, et il n'y a que depuis dix jours qu'on les vend publiquement à Londres, que j'en ai proféré une parole. Il y a des notes, et un portrait de madame Geoffrin, qui, je savais, feraient de la peine à milady Hervcy; on me les aurait empruntées, et je ne voulais pas qu'on dît que je les eusse distribuées... Les lettres sont écrites avec gentillesse, et voilà tout. » (A. N.)
^ M. Walpole arriva à Paris le 23 août 1767, et quitta cette ville le 9 octobre suivant. (A. iS.)
J'ai fait prier, hier, madame Simonetti ' d' envoyer chez moi au moment de votre arrivée; si vous voulez venir chez moi, comme je l'espère, vous aurez sur-le-champ mon carrosse; mais si, comme je le crains, vous voulez rester chez vous, je vous enverrai à souper, du riz, un poulet, des œufs frais, en un mot ce qui vous conviendra. ,
Je me flatte que demain vous dînerez et souperez avec moi tête à tête; nous en aurons bien à dire. Je suis comblée de joie : mais j'ai en même temps une peur terrible; attendez-vous à me trouver bien bâton ronq)u.
Sans cette maudite compagnie que j'ai si sottement rassemblée, et qui, comme je vous l'ai dit, doit arriver à sept heures, vous m'auriez trouvée chez vous à la descente de votre chaise; cela vous auiait fort déplu, mais je m'en serais moquée.
Allons, mon tuteur, si vous n'êtes pas las à n)ourir, venez souper chez moi, ou du moins venez me voir un moment. INIais, bon! qu'est-ce que je dis, vous n'arriverez point aujourd'hui; j'ai calculé les postes, et si vous avez couché à Arras, vous aurez quarante et une lieues à faire. Enfin, si vous arrivez, et que vous ne vouliez pas me voir aujourd'hui, que j'aie du moins de vos nouvelles avant de me coucher. Mandez-moi ce que vous voulez pour votre diner de demain , et quelle est votre heure.
Vous trouverez chez vous tous vos charmants bijoux Julienne', et un misérable petit déjeuner, une petite jatte, et un petit pot au lait pour votre usage journalier, et aussi pour moi, quand j'aurai la fantaisie d'aller prendre du thé avec vous.
Oh! je ne saurais me persuader qu'un homme de votre importance, qui tient dans sa main tous les ressorts d'un grand État, et, par concomitance, cevix de toute l'Europe, se soit déterminé à tout quitter pour venir trouver une vieille sibylle. Oh!
1 Madame Simonetti tenait liùtel fjarni tlu Parc-Royal, rue du Coloml)ier, où M. Wal|)ole loj^eait ordinairement pendant ses séjours à Paris. Dans le Journal (jii il a fait de son voyayc eu 17C7, ou lit son arrivée comme il suit :
« Le 23 août, arrivé à Paris un quart avant sept heures ; à huit lieures rendu chez madame du Deffand; trouvé la Clairon, qui jouait les rôles de Phèdre et d'Agripuine. Elle n'est pas grande : je goûtai sou jeu plus que je ne m'y attendais. Soupe là avec elle et avec les duchesses tie Villerov et d'Aiguillon, etc.» (A. IN.)
2 L'^n tahleau et quelques autres articles achetés à la vente de M. de Julienne. (A. N.)
«44 CORRE.SPO.NDANCE COMPLETE
cela est Lien ridicule; c'est avoir toute liante hue que d'avoir pu prendre un tel parti; toutefois, je l'avoue, j'en suis bien aise.
LA MÊME AU MÊME
Paris, vendredi 9 octoliro 1767, à dix heures du matin.
Que de lâcheté, de faiblesse et de ridicule je vous ai laissé voir ' ! je m'étais bien promis le contraire; mais, mais... Oubliez tout cela, pardonnez-le-moi, mon tuteur, et ne pensez plus à votre petite que pour vous dire qu'elle est raisonnal)le, obéissante, et par-dessus tout reconnaissante; que son respect, oui, je dis respect, que sa ci'ainte, mais sa crainte filiale, son tendre, mais sérieux attachement, feront, jusqu'à son dernier moment, le bonheur de sa vie. Qu'importe d'être vieille, d'être aveugle? qu'inqiorte le lieu qu'on habite? qu'importe que tout ce qui enviroime soit sot ou extravajjant? Quand l'âme est fortement occupée, il ne lui manque rien que l'objet qui l'occupe; et quand cet ol)jet répond à ce qu'on sent pour lui, on n'a plus rien à désirer.
Après votre départ je restai un peu interdite, je montai dans ma chambre. M. Graufurd m'avait mandé qu'il viendrait entre quatre et cinq, et il ne vint qu'entre six et sept. Je reçus la visite de madame de Luxembouq;, qui vint avec la marquise de Boufflers ' ; celle-ci a toujours l'air de venir d'être surprise en flagrant délit, elle est toujours troublée, mais -son trouble ne ressemble pas à celui du tuteur. Elle fit, ainsi que tout le monde, des exclamations sur les mouchettes; je dis à la maréchale fjue j'étais fâchée qu'elle ne fût pas venue seule (à l'oreille s'entend). Elle me proposa d'aller avec elle à l' Opéra-Comique. J'hésitai, je lui dis que je n'étais point habillée : elle me dit que je viendrais la trouver quand je voudrais; mais comme elle vit mon indécision, elle se l^cha , je lui promis que j'irais; j'avais peine à m'y résoudre, parce que j'attendais M. Graufurd; je ne voulais point perdre sa visite, j'attendais de lui des choses un peu plus intéressantes qu'un opéra-comique; cependant je trouvai beau et héroïque d'aller au spectacle avec les maréchales,
* M. Walpole avait quitté Paris ce jour. (A. I\.) - Sœur du prince de Beauvau, et mère du chevalier de BunfUeis. (A. IN.)
DE MADAME LA MARQUISE DU DE! FAND. k^5
dans les circonstances où j'étais; je fis donc ccnrir après la maréchale, (|ui était déjà dans son carrosse, pour lui dire que j'irais sûrement, mais rpie je lui demandais la permission d'y mener M. Craufurd, à quoi elle consentit de très-bonne grâce, et avec plaisir. Adieu, j'attends votre lettre.
Samedi 10, à une heure après-niidi.
Voilà cette lettre de Cliantillv ([ue j'attendais hier, et ([ui apparemment trouva le paquet fermé quand elle fut portée à la poste ; je commence par vous en remercier, et par aous assurer que j'en suis très-contente; je serais bien tentée de vous faire une citation de Dion frère Quinault, mais vous me (]^ronderiez , et je ne me permettrai plus rien (jui puisse vous fâcher, et jamais, jamais je ne vous écrirai un mot qui puisse vous forcer à me causer du cha^jrin par a'os réponses. J'aime mieux étouffer toutes mes pensées que de vous en laisser voir aucune qui puisse vous fatiguer, ou vous ennuver, ou vous déplaire. Ce que je pense pour vous est tellement devenu ma propre existence, que tant que je vivrai il est impossible que j'aie aucune idée différente; mais vous, mon tuteur, qui avez six ou sept clioses dans la tête , et de qui tous les jours de la semaine sont différents les uns des autres, votre style doit être plus varié que le mien ; tout ce que vous m'écrirez me sera également agréable. Laissez-vous aller à me dire tout ce qui vous passera dans l'esprit; ne songez point à moi eu m'éerivant, ne me parlez que de vous, ne vous occupez point de mon bonheur; n'ayez point de conduite avec moi; laissez-vous aller tout naturellement, mais surtout, surtout n'avez jamais le dessein de rien changer à ma façon de penser pour vous; ce serait inutitilement que vous y travailleriez ; vous détruiriez mou bonheur en voulant l'assurer.
Vous ne savez pas la folie qui me passe par la tête? Si vous pouviez donner à vos lettres le son de votre voix , votre prononciation, je serais aussi heureuse une fois la semaine que je le suis tous les jours quand vous êtes ici. Oh! voilà, direz-vous, la petite qui s'égare; hé po-int du tout, au contr-aire ', et pour preuve parlons d'autre chose.
Ah! mon tuteur, ([ue le petit Craufurd est fou, et quel dommage! je désespère qu'il devienne jamais raisonnable, il me
1 Ces mots en lettres italiques sont divisés .-Jelon la manière dont M. Walpole les proiioni.ait en parlant français, (A, ^.)
confirme bien dans ce que je pense sur les Anglais; je crois qu'il n'y a chez eux que les imbéciles qui ne soient pas extrêmes : ceux qui ont de l'esprit sont ou excellents, ou détestables, ou insensés.
LA MÊME AU MÊME
Paris, mardi 27 octobre 1767.
Vous êtes content de ma première lettre, vous le serez de toutes les autres, au moins à certains égards; mais je ne vous réponds pas de suivre exactement votre exemple : je n'ai pas tant de dignité r|ue vous ; je ne suis ni aussi raisonnable ni aussi calme, parce que je ne suis pas aussi froide; mais, mon tuteur, pourvu que l'on fasse de son mieux , on n'est pas tenu à davantage.
Je soupai bier avec la jjrand'maman '; je lui remis votre lettre qu'elle m'avait envoyée sur-le-cbamp; elle en est charmée; elle la fit lire tout haut par l'abbé Barthélcmv, en présence du Selwyn et du président [Hénault), à qui elle était venue rendre une petite visite avant souper.
J'écrivis hier au soir au comte de Broglie; je lui fis le récit d'une petite aventure; et pour n'avoir pas l'embarras de la dicter deux fois, j'en ai fait faire une copie que je vous envoie.
M. du Ghàtelet * a le régiment du roi ; on ne sait pourquoi on a tant tardé à le nommer.
Adieu, mon tuteur, je suis trop engourdie aujourd'hui, demain je serai peut-être plus animée.
Mercredi, à dix heures du matin.
Je VOUS ai annoncé hier une histoire ; je croyais qu'on n'aurait qu'à la copier; ou a fait partir ma lettre, il faut la dicter de nouveau, ce qui m'est très-pénible; cependant je la fis raconter hier par M. de Choiseul; je pourrai vous l'écrire cette après-dînée, mais j'attendrai que le facteur soit passé. Si par hasard il m'apportait ime lettre, cela me mettrait de bonne
* La duchesse de Choisetd. (A. IN'.)
2 Le marquis du Ghàtelet était le fils de la marquise du Chàtelet, qui a fait un Commentaire sur Newton; c'est la célèbre Emilie de Voltaire. Son fils fut nommé ambassadeur de France en Angleterre après le rappel du comte de Guerchy. (A. N.)
humeur, et vous auriez l'histoire; si je n'ai point de lettre, vous vous en passerez ; adieu ; à tantôt.
A quatre heures.
Point de courrier. Voici Ihistoire : elle est d'environ huit jours. Le roi, après souper, va chez madame Victoire; il appelle un garçon de la chambre, lui donne une lettre, en lui disant : «Jacques, portez cette lettre au duc de Choiseul , et » qu'il la remette tout à 1 heure à l'èvéque d'Orléans. » Jacque.-. va chez M. de Choiseul, on lui dit qu'il est chez M. de Penthièvre ', il v va; M. de Choiseul est averti, reçoit la lettre, trouve sous sa main Cadet, premier laquais de madame de Choiseul. Il lui ordonne d'aller chercher partout l'èvéque, de lui venir promptement dire où il est. Cadet, au bout d'une heure et demie, revient, dit qu'il a d'abord été chez monseigneur, qu'il a frappé de toutes ses forces à la porte, que personne n'a ré])ondu; qu'il a été par toute la ville sans trouver ni rien apprendre de monseigneur. Le duc j)rend le parti d'aller à l'appartement dudit évéque, il monte cent vingt-huit marches, et lionne de si furieux coups à la porte, qu'un ou deux domestiques s'éveillent et viennent ouvrir en chemise. Où est l'èvéque?... Il est dans son lit depuis dix heures du soir... Ouvrezmoi sa porte... L'èvéque s'éveille. Qu'est-ce qui est là?... — C'est moi, c'est une lettre du roi... — Une lettre duroi! eh! mon Dieu , quelle heure est-il?. . . Deux heures. .. et prend la lettre. Je ne puis lire sans lunettes... — Où sont-elles?.,. — Dans mes culottes. Le ministre va les chercher, et, pendant ce temps-là, ils se disaient : Qu'est-ce (|ue peut contenir cette lettre? L'archevêque de Paris est-il mort subitement? quelque évéque s'est-il ])endu? Ils n'étaient ni l'un ni l'autre sans inquiétudes. L'èvéque prend la lettre; le ministre offre de la lii'e; l'èvéque croit plus prudent de la lire d'abord; il n'en peut venir à bout, et la rend au ministre, qui lut ces mots : « Monseigneur l'èvéque d'Orléans, » mes fdles ont envie d'avoir du cotignac % elles veulent de » très-petites boîtes, envoyez-en chercher si vous n'en avez pas, » je vous pi'ie... » Dans cet endroit de la lettre, il v avait luie chaise à porteur dessinée; au-dessous de la chaise, « d'envoyer V sur-le-champ dans votre ville èpiscopale en chercher, et que
' Père du prince de Lamballo et de la dernière duchesse douairière d'Orléans. (A. N.)
2 Marmelade de coings pour laquelle la ville d'Orléans est en réputation. (A. 2i.)
U8 CORRESPO>'DANCE COMPLETE
» ce soit de très-petites boîtes. Sur ce, monsieur l'ëvéque d'Or- » léans, Dieu vous ait en sa sainte garde. Signé, Louis. »
Et puis plus bas, en post-scriptum : « La ( baise à porteur » ne signifie rien; elle était dessinée par mes filles sur cette » feuille que j'ai trouvée sous ma main, »
Vous jugez de Tétonnement des deux ministres; on fit partir sur-le-cliamp un courrier; le cotignac arriva le lendemain : on ne s'en souciait plus. Le roi lui-même a conté l'bistoire, dont les ministres n'avaient point voulu parler les premiers. Si nos bistoriens étaient aussi fidèles que l'est ce récit, on leur devrait toute croyance. M. de Gboiseul nous dit que le roi avait fort bien traité M. du Cliàtelet ', quand il lui a fait son remercîment; qu'il avait toujoiu's eu l'intention de lui donner son i-égiment; mais qu'il avait voulu faire toutes les informations, que toutes lui avaient été très-favorables, et qu'il comptait sur ses soins pour maintenir son régiment, etc., etc.
LA MÊME AU MÊME
Paris, dimanche 8 novembre 1767.
Vos lettres sont très-plaisantes, et je ne conçois pas trop bien que vous ayez tant de répugnance à écrire; on dirait que c'est un divertissement pour vous; c'en est un du moins pour ceux (jui les reçoivent.
Je voudrais avoir à vous mander des nouvelles de la cour de Louis XIV, je serais sûre de ne vous point ennuver ; mais à la place de cela, je ne puis vous parler que de ce que je fais, et rendre mes lettres des journaux très-plats. Vous me direz, avec votre vérité ordinaire, si ce genre vous ennuie; je vais vous en faire faire l'essai, et je commence, pour vous rendre compte de ma semaine, par dimancbe, premier de ce mois. J'eus ce jourlà à souper quatorze personnes, dont M. et madame de Beauvau et madame de Poix' étaient du nombre. 3Iadame de Beauvau
^ Le marquis du Gliàteiet fut créé duc sous Lcjuis XVL C'est Jui qui remplaça le maréchal de Diron dans le commandement des gardes françaises. On dit qu'il avait la prétention d'être le tîls de Voltaire. Il avait peu d'esprit, et si sa prétention était fondée, il faudrait en conclure qu'il en est de l'esprit comme de la goutte, qui saute toujours une génération. (A. IV.)
- La princesse de Poix. Elle était la tille unique du prince de Heauvau , de ^on premier mariage avec une sneur du duc de IJouillon , et mariée au prince
JW. MADAME LA MARQUISE DU DEFF.\>'D. W9
me demanda de vos nouvelles, me chargea de vous faire ses <'ompliments.
Le mardi, j'étais enpa(;ée chez madame de Valentinois, je prêterai de rester chez le président, et je ne fus chez elle qu'à minuit.
Le mercredi, je passai la soirée, moi sixième, chez votre ambassadeur; il y avait milady Holland ', les milords Glanl)rassill et Garlisle; Selwvn était chez madame de Praslin*; il vint nous trouver à minuit. .Madame de Forcalquier vint à la même heure; elle avait été priée, mais elle resta avec ^a bonne amie madame Dupin, j)our la consoler; elle venait d'apprendre que son fils était mort le 3 de mai à l'ile de France, où il était reléjpié; mais les. entrailles de mère dans les âmes vertueuses, sensibles, honnêtes! et puis quand on a de (grands j)nncipes, on a de (jrandes douleurs, on fait de profondes réflexions; — enfin on retient madame de Forcalquier, qui rend tout cela d'une manière fort pathétique.
Le jeudi, les Beauvau et leur fille, la comtesse de Noailles et sa fille soupèrent chez le président ; j'v fus admise pour diminuer l'ennui de madame de Beauvau.
Le vendredi, encore chez le président avec mesdames de Luxembourg»;, de Lauzun, l'Idole' : je ne me souviens pas du reste. Hier samedi, encore chez le président avec mesdames <le Maillebois *, de Biron et de Bro^lie ^; je voudrais que celle-ci
<l(! Poix, le fils aîné du niaiéclial do A^ouchy-^Joaillei. La princesse de Poix vivait eneore ;i Paris en j8i;}. (A. N.) — Il existe nne Me de la jjiincesse de i'oix, née lieauvau, par madame la vicomtesse de ?soailles, sa petite-fille, ^él•itable chef-d\f nvre de tact, de {jiàce et d'esprit, où l'iiistoiro dun des derniers salons de l'ancienne société française et des inienrs encore! Iirillantes <le la décadence, encadre mi admirable portrait de famille à la fois pieusement et librement touclié. Cet opuscule trop rare a été imprimé chez Laliurc en 185."), et réservé aux amis. On a été trop modeste. Pourquoi priver le |)nl)lic de cette bonne fortune de respirer cette odem- de l'ancienne société française, si admirablement conservée dans nii flacon choisi? (L.)
^ Lady-Caroline Lenox , sœur du feu duc de Richmond et de iadv Sarah lîinibury. Elle avait épousé le premier lord Ilolland, père du célclirc Cliarles
Fox. (A. ^^)
- La du(;hesse de Piaslin, épcjuse du ministi(^ des affaires ctran{;i"res. (A. X.)
^ Madame do Ronfllers. (A. N.)
4 La comtesse de Maillebois, née Le Voyer d'Ar(;(!nson, sfcur du marriuis do Panlmy, et mariée au comte de Maillebois, HIs du maréchal de Maillebois. (A. N.)
^ La comtesse de lîrojjlio, née Montmorency, tante maternelle de la du- «liesse de Lan/un. (A. 2i.)
fût aimable, parce qu'il me paraît qu elle me trouve telle. Avant tous ces soupers que je vous raconte, j'ai fait une visite tous les jours chez le petit Craufurd, et j'v ai trouvé éternellement milord Mardi'; il n'est pas sans prétention à l'esprit, mais il s'y perd; je l'aime mieux que .M. de Sault, mais pas tant que M. de Saint- Laurent. J'v rencontrai M. de Laurajjuais ', ÎM. Grauturd dit qu'il a de l'esprit, il n'eut pas ce qui s'appelle le senscomnmn; pédanterie, e.xtrava^jance, dissertations, galimatias, étalage de science, il n'omit rien pour se montrer le ])lus sot homme de France. Ecoutez ce (jue madame de Belzunce m'en a raconté et dont elle a été témoin. M. de 3Iaurepas lui disait : « Monsieur le comte, vous savez tout ce qu on peut savoir en fait d'art et de science; vous savez sans doute plusieurs lanjfues? savez-vous le jjrec? » — « Non , dit-il en hésitant, je ne m'v suis point appliqué; ce que j'en sais, c'est par sentiment. n Comment trouvez-vous tout ce que je viens d'écrire? Il est hien plaisant de remplir tant de pages de tant de riens; mais en vous écrivant actuellement je crois danser sur la corde, avoir entre mes mains un équilibre, de peur de tomber à droite ou à pauche. Tant que cet exercice ne vous déplaira pas, je m'y tiendrai ; naturellement j'aimerais mieux dire mes pensées que mes actions, mais il faut conserver ses amis à quelque })rix que ce soit.
LA MÈJME AU ME MI
I^aris, veutlretli 30 novembre 1767.
Le pauvre Selwyn partit hier à cinq heures. Il ne voulut point me voir, il m'écrivit un [)etit billet tout embrouillé; il ne visait pas à l'Académie dans cet instant, mais il était tout troublé, tout affligé; réellen)ent il nous regrette, il me manquera beaucoup. C'est un journalier excellent; j'éprouve en toute occasion la vérité de tout ce ([ue vous me dites. Il prétend qu'il sera ici au mois de mai; il a été question entre lui et moi d'une plaisanterie, que je ne veux pas absolument qui ait aucune suite; il devait m' envoyer sept poupées, représentant le roi, le chan-
1 Le duc (le Oueensberry actneL (1827.) (A. N.)
2 Le comte de Lauraguais, aujourd'hui duc de lirancas et pair de France, lié en 1735. Il s'est occupé de litlérature, mais ses ouvrages sont ouljliés. (A. N.)
celier, un pair, etc. Je ne souffrirais pas certainement qu'il m'en fît présent, il serait impossible que chaque poupe'e ne coûtât pour le moins un louis; cette plaisanterie deviendrait fort chère et fort ridicule, je ne jouirais pas du plaisir de les voir, et ce serait payer bien cher le plaisir de les montrer, et certainement, très-certainement, je voudrais les payer, et suis très-résolue de ne les point recevoir en présent; je me confie à vous, mon tuteur, pour lui faire perdre cette idée, et qu'il n'en soit plus question.
Il y a une femme qui me fait à merveille : elle me marque de l'estime, du (joùt, de l'empressement; vous lui trouvez de l'esprit, et moi aussi ; elle a du trait, de l'éloquence; mais elle a une véhémence, une force, une autorité qui épouvante, qui atterre; ce sont des ouragans, des tempêtes; elle animerait douze corps comme le mien : enfin, je suis avec elle si frêle, si débile, si imbécile, que je me fais pitié. Je suis dans Tincertitude du parti que je prendrai ; je serais bien aise d'avoir quelque liaison suivie. Serait-elle mon fait? je n'en sais lien; ce qui est de fâcheux, c'est que je n'ai pas à choisir; dites-m'en votre avis : ne comprenez-vous pas que c'est madame de Bro^lie?
Lundi , à sept lieuies du soir.
J'eus hier douze personnes, et j'admirais la différence des (genres et des nuances de la sottise : nous étions tous parfaitement sots, mais chacun à sa manière; tous semblables, à la vérité, par le peu d'intelligence, tous fort ennuyeux; tous me quittèrent à une heure, et tous me laissèrent sans regret. Il y a trois jours que je n'ai soupe chez lé président; je voulais y aller ce soir et m'envover excuser chez M. de Creutz, où il v aura vingt personnes; le président m'a rejetée en me mandant que madame de Jonsac, ne comptant point sur moi, avait prié madame du Roure, et apparemment cette madame du Roure qui a eu un procès avec feu madame de Luynes ', pour lui avoir enlevé une succession , et qui craint de rencontrer une personne au fait de sa conduite. Quoi qu'il eu soit, je n'irai pas, et je suis encore indécise de ce que je ferai: je pourrais souper tête à tête avec INI. Craufurd; mais il me quitterait à onze heures. Aller chez INI. de Greutz" me paraît terrible; mais passer ma soirée seule est encore pis : dites-moi ce que je ferai,
1 La ducliosse de Liivnes, tante do madame du Dr.-ffand. (A. IN.^ - Le cùinto de Oeul/. , ministre de Suède à Paris. (L.)
mon tuteur; mais quoique je me pique de vous deviner dans cette occasion-ci, je n'entends point votre réponse. Ali! mon Dieu, pourquoi sommes-nous de différentes nations? pourquoi n'avoir pas la même patrie? il ne m'importerait que vous fussiez Gascon , Normand , Picard , je trouverais des accommodements à tout cela; mais avec un An{;lais, il faut jeter son bonnet pardessus les moulins. C'est un mauvais dicton, qui veut dire : n'y plus penser, ne s'en plus soucier, etc.
.Mercredi, à neuf heures du matin.
J'ai soupe hier chez la {jrand'maman ; ma disposition était fort triste, et la compagnie que je trouvai ne l'égaya pas; c'est la première fois que je me suis ennuvée chez elle. Je rentrai chez moi à une heure, pénétrée, persuadée qu'on ne peut être content de personne. Je crois que je ne recevrai plus jamais de vos nouvelles, et si je veux me rassurer contre la crainte de votre oubli, je tombe dans la crainte que vous ne soyez malade. Peut-être serai-je rassurée, et que c'est par quelque inconvénient étranger à tout cela que je n'ai point eu de lettres; mais jusqu'à ce que j'en reçoive, je serai bien malheureuse. Épargnez-moi, je vous prie, toute espèce de réprimandes et de corrections, il ne dépend pas de moi d'être affectée comme vous voudriez que je le fusse; contentez-vous que je ne aous laisse voir ce que je pense que quand je ne peux pas faire autrement.
LA MÊME AU MÊME
Paris, vendredi 11 déeciidjre 1767, à deux licures.
Je reprends pour cette fois le journal; j'ai trouvé un lecteur pour votre Richard III \ ainsi ne tardez pas un seul moment à * me l'envoyer. Ce lecteur est un nommé M. Mallet, Genevois' ; c'est une connaissance que M. Craufurd m'a fait faire, et dont je crois que je me trouverai fort bien. Mon étoile est singulière,
' Très-connu sous le nom de Mallet-du-Pan. Il rédigeait, au commencement de la Révolution française, la partie politique du Mercure, Il mourut à Richmond en 1800. — Voir sur cet homme trop peu counu sa Correspondance et ses Mémoires, puljliés par M. A. Savons, et où on assiste à la lutte intrépide et draaiatique de ce raisonnable ami de la liberté, devenu par cela même l'adversaire de la Révolution française. (L.)
ce n'est que dans les autres nations que je trouve ce qui me convient; il v a une princesse Lubomirska, qui me plaît beaucoup, et à qui je ne déplais pas, qui serait pour moi une trèsbonne société, et elle s'en retournera en Polo(;ne dans le courant de l'année prochaine. Tous mes compatriotes ne me sont ni ne me peuvent être d'aucune ressource; mais je me dis, pour me consoler, qu'il serait l)ien tard pour former des liaisons , et qu'il me suffit aujourd'hui de m'assurer du lendemain; cependant, mon tuteur, je ne saurais m' empêcher de porter mes vues un peu plus loin, et d'espérer au j)rintemps ou à l'été prochain. Je me fais un plaisir d'entendre votre Richai-d III. Je maudis bien mon éducation ; on fait quelquefois la question si l'on voudrait revenir à tel â{je : oh! je ne voudrais pas redevenir jeune, à la condition d'élre élevée comme je l'ai été, de ne vivre qu'avec les (jens avec lesquels j'ai vécu, et d'avoir le {jenre d'esprit et de caractère que j'ai; j'aurais tous les mêmes malheurs que j'ai eus; mais j'accepterais avec grand plaisir de revenir à quatre ans, d'avoir pour gouverneur un Horace qui me ferait tout apprendre, langues, sciences, etc., et qui m'empêcherait bien de devenir pédante ou précieuse. Il me formerait le goût, le jugement, le discernement ; il m'apprendrait à connaître le monde, à m'en méfier, à le mépriser et à m'en amuser; il ne briderait point mon imagination , il n'éteindrait point mes passions, il ne refroidirait point mon àme; mais il serait comme les bons maîtres à danser, qui conservent le maintien naturel et y ajoutent la bonne grâce. Ces pensées causent des regrets, font faire de tristes réflexions, et confirment l'idée que j'ai toujours eue, que personne n'a tout l'esprit et tout le mémte qu'il aurait pu avoir.
Il va paraître vuie estampe coloriée de Louis XV; on dit qu'elle est fort belle; en êtes-vous curieux? Vous ne pourrez l'avoir que le mois prochain.
Une présidente d'Aligre ' , grande amie et protectrice de la demoiselle Lespinasse, vient de mourir; je croyais qu'elle lui laisserait quelque rente; jusqu'à présent on n'en a pas connaissance.
Cette présidente d'Aligre n'a rien laissé à la demoiselle; on
1 Épouse du pn'sidi'tit d'Alijîrc, de|iiiis |>i(Miii(>r président du parliMiicnt de Paris, mère de M. d'Aligre, pair de Franr(î, et l'un des plus riches propriétaires du royaume. Ce dernier a été cliambelian de l'ex-reine de Kaple», Caroline Murât. (A. iN.)
prétend qu'elle s'enivrait les derniers jours de sa vie pour éviter les horreurs de la mort. M. le prince de Gonti affiche de grands regrets de sa perte ; il avait eu, dit-on, ses bonnes {jràces. Je n'ai point encore entendu parler de mademoiselle Lloyd ' ; cela m'impatiente. J'ai (jrande envie d'avoir vos estampes. La grand'maman vient à Paris mardi; elle m'a dit que l'époux lui avait demandé à souper avec moi mercredi; vous ne saurez des nouvelles de ce souper que dans trois semaines; cela ne fait pas une correspondance fort vive, mais le proverbe italien dit: Chi va piano, va sano , et chi va sano , va lontano.
Mardi 15, à huit heures du matin.
Enfin j'ai vu mademoiselle Llovd; j'ai vu les trois Horace"; ils sont entre les mains de M. Mariette, pour les faire encadrer. Vous êtes extrêmement ressendjlant. Qu'est-ce que cela me fait? J'en suis cependant fort aise. J'eus hier la visite de milady Pembroke ' , et de son frère * ; ils soupeiont tous chez moi dimanche. Je vous dirai, dans quelques jours, quel succès a sa beauté : peu de gens l'ont encore vue.
LA MÊME AU MÊME
Paris, mercredi 23 déceuiljre 1767.
Il y a longtemps que je n'ai lu les lettres de madame de Sévigné à M. de Pomponne; mais, autant qu'il peut m'en souvevenir, elles sont beaucoup plus tendres que les miennes. Il y a des gens dont Tamitié a ce caractère : l'agrément du style peut sauver l'ennui de ce langage, et le faire paraître simple et naturel; il ne choque que bien peu de personnes dans madame de Sévigné. Il est vrai que dans les lettres de madame de Scudéry à Bussy % les tendresses dont elles sont pleines sont
1 Feu mademoiselle Racheî Lloyd, qui se trouvait alors de nouveau à Paris avec lord et ladv Pembroke. (A. N.)
^ Trois {jravuics du portrait de M. Walpole, quil avait cnvovées à madame du Deffand par mademoiselle Llovd. (A. N.)
3 î^lisahetli Spencer, sœur du duc actuel de MariLorough, et veuve de feu le comte de Pemhroke. (A. N.)
^ Lord Robert Spencer. (A.N.)
^ Rien ne se ressemble moins que les lettres de madame du Deffand et celles de mademoiselle de Scudéry au comte de Bussv; ces lettres ne sont,
DE MADAME LA MAllOUISE DU DEFFA^^D. 455
un jarjjon insupportal)le. Je ne sais pas si vous les avez lues, je les trouve odieuses; apparemment cjiie les miennes y ressemblent : cela me surprend, mais il faut qu'on ne puisse pas se ju[;er soi-même. Vous n'avez nul intérêt à me trouver des ridicules que je n'ai pas; et puisque vous tiouvez mes lettres ridicules, il faut en effet qu'elles le soient. Ah! je puis dire, avec la dernière vérité, que jamais je ne les ai crues ni bomîes ni amusantes, et que je vous ai toujours su un {jré infini de votre complaisance à vouloir bien en recevoir, et à vous donner la peine d'v répondre; je tacherai d'en retrancher tout ce qui vous y choque, de les rendre une simple gazette; nos lettres, moyennant cela, deviendront des nouvelles à la main ; nous y parlerons de nous-mêmes avec la même indifférence que l'on parle de tout ce qui se passe. îSera-t-il permis de faire des questions sur ce qui intéresse? Oui-da , je le crois; et pour en faire l'essai, je vous prie de me mander comment se })orte monsieur votre frère ', si sa santé ne vous donne plus d'inquiétude, et si vous profiterez de la situation présente des affaires pour arranger les vôtres. Je ne suis point en peine des miennes; la grand'maman y veille pour moi. Je lui donnai hier à sou})er avec mesdames de Mirepoix et de la Yallière , et quelques hommes de ses familiers. J'aurais bien des choses à vous dire, si la confiance m'était permise; mais c'est la plus forte marque de tendresse, par conséquent il faut se l'interdire.
Le président ne va pas bien ; il a de la fièvre, un gros rhume; je ne crois pas qu'il passe l'hiver; sa perte me causera du chagrin, et fera un changement dans ma vie. La reine est trèsmal, sa fin est très-j)rochaine.
Je suis surprise de ne point entendre parler de M. Selwyn : est-ce que je l'ai excédé aussi de mes tendresses? Je suis en vérité une vieille bien l'idicule. Adieu.
tlaiis Mil l;iii<;ap,o piécioux, qu'un tissu dv coinpliincuts sur les écrits, le rarat'lèic, l'osprit, etc., de sou cori'cspoudaut. Il laut cependant couveiiir ([uo llolace W.ilpol(!, I)ien qu'il portât la crainte du lidicule jusqu'au ridicule, a pu être pius d'une fois iini>atienté du raLàcha{;e d'amitié aucpiel se livre quehptcfois madain(î du Det'fand. Eu amour, on ne saurait trop s'entendre dire -.Je l'otis aime, même quand il n'en est rien; en amitié, c'est assez d'inie fois, surtout (piand cela est vrai. '(A. N.) 1 Sir Kdonaid \Valpolc. (A.>'.)
456 CORRESPONDANCE CO.MPLET[';
LA MÊME Al MKME.
Mardi, 12 janvier 1768, à çiiKj heures du suir.
Au nom de Dieu, mon tuteur, finissez vos déclamations, vos prote.-.tations contre T amitié. Ne nous tourmentons point l'un et l'autre, moi, en vous vantant ce que vous déteste/, et vous, en blâmant ce que j'estime. Laissons là l'amitié, bannissons-la; mais n'ignorons pas le lieu de son exil, pour la retrouver s'il en était besoin; voilà la gjràce que je vous demande; et la promesse que je vous fais, c'est de ne jamais prendre son nom en vain.
Je me flatte que vous remercierez la {jrand' maman de la lettre de madame de .Sévi^né ' , elle s'est donné mille soins pour lavoir; ce n'est pas sa faute si elle ne vous a fait nui plaisir, mais vos envies sont comme celles des femmes grosses, ce ne sont que des caprices ; si on ne les satisfait pas sur-lechamp, il n'est plus tenjps d'y revenir.
Je ne sais en vérité plus quel homme vous êtes; le panégyriste de Richard III, et l'auteur du Château d'Otrante, doit être un être bien singulier : des rêves , ou des paradoxes historiques, voilà donc à quoi vous allez employer votre loisir; et Catherine II, ne vous réconcilierez-vous point avec elle?
Je vous demande pardon du jugement que j'ai j)orté sur M. Montagu ', ce n'a été que sur ce que vous m'en aviez dit précédemment que je l'ai cru votre ami ; actuellement je ne ferai plus de semblables fautes. Mais Fannv et Rosette ^ , comment sont-elles avec vous? Sont-elles comprises dans la proscription? Selon Voltaire, vous devez vous trouver seul dans l'univers; on croirait difficilement trouver la félicité dans cet état, mais vous dites qu'il fait la félicité de votre vie. Félicité! ô le grand mot! Hélas! mon tuteur, que je vous crois loin de la connaître! Vous m'avez souvent accusée d'affectation;
1 Une des lettres maniisei-ites de madame de S('vi{;né, qui se trouve dans le recueil conservé à Stra\vI)errv-IIill. (A. IS.)
- Fen Frédéric Montafjii. Ceci a rappoi-t à mie lettre de madame du Dcffand, qu'on ne publie pas, et dans laquelle elle félicitait M. Walpole de posséder un ami tel qu'est M. ^lontajju, d'après le portrait qu'il en a fait. L'on doit supposer qu'elle plaisantait sur ce qu'il condamnait tout scutimcut, et allectait nue indifférence qu'il n'avait pas. (A. N.)
^ Deux tiiiennes favorites de M. Walj)oie. (A. ?s.)
n'en seriez-voiis pas plus coupable que moi? Oh! je n'ai pas d'affectation , moi , et surtout avec vous ; aujourd'hui qu'il faut que je m'observe, notre commerce m'en devient bien moins ap^réable; mais n'importe, je serais fâchée de le perdre. Vous me paraissez un être si supérieur à moi, que je ne sai.>> quel lanfjage il faudrait vous tenir, ni de quoi je pourrais vous entretenir. Les affaires de votre chose publique ne vous intéressent plus, à plus forte raison celles de la mieime; les détails de société vous jiaraîtraient puérils, cela est embarrassant; il faut pourtant essayer de tout.
Il est arrivé ici ces jours passés un hls du duc de Gourlande; on l'a arrêté de})uis quatre jours, et on l'a mis à la Bastille; on dit que c'est pour de fausses lettres de chau^je, et d'autres escroqueries.
Madeuioiselle Sanadon ' s'occupe de son ameuldement ; elle logera, à Pâques, dans le dehors du couvent; l'appaitement est fort joli; elle est comblée de joie, et me témoijjue sa reconnaissance d'une inaiîiére fort sensiljle et naturelle. Je suis extrêmement contente de lui avoir rendu service, j'en recueillerai le fruit, car elle me sera ime grande ressource; ce sera un fond de compajjnie qui m'en prociu'cra d'autres, je retiendrai plus aisément quelqu'un à souper, avant quelqu'un avec moi, que si j'étais seule. Enfin, moi, qui ne fais point de Château d'Otrantc , et qid m'intéresse encore moins aux morts qu'aux vivants, qui n'ai point de Richard III fjui m'occupe, qui n'ai enfin ni goût ni talent, <jui ne peux ni jouer ni travailler, qui ne trouve aucune lecture qui me plaise, et (jui ne })eux pas supporter l'ennui, je m'accroche où je peux; une mademoiselle Sanadon me devient une ressource.
Ne sovez point choqué de la manière peu respectueuse dont je vous parle de vos ouvra(;es , j'en fais beaucoup de cas : voilà la troisième fois que j'achète le Monde ' , à cause de vos huit discours; je l'avais prêté, on ne nie Ta pas rendu. J'aime fort
' Mademoiselle Sanadon était la nièce du père Sanadon, connu par une traduction d'Horace et des poésies latines. Le père Sanadon était jésuite. Il fut chargé de l'éducation du prijice de Con(i, après la mort du père Du Cerceau. (A. jN.)
2 Tlie World, ouvrage périodique dans le yenre du Spectateur d'Addison. Horace Walpole v a fait insérer plusieurs morceaux qui ont été réimprimés dans ses OEuvres. M. 3Ionod a traduit The World en français, sous li; litre : le Monde, où l'on voit un portrait naïf des mœurs de ce siècle. Paris, I7C8; trois volumes iu-12. (A. N.)
VOS réflexions, et mille lois mieux que vos rêves ou votre savoir, et par-dessus tout, vos lettres, même quand elles m'outrajjent. Adieu.